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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 15:57

Je ne suis pas un lecteur phénoménal de poésie, mais ce pont-là m’a accompagné toute ma vie. Des tonnes de lectures en sont possibles. Dans ce qui suit, j’insisterai sur le côté symbolique de ce texte. N’attendez rien de franchement original. Juste mon empathie.

 

Comme le pont est un symbole à la fois paternel et maternel, il faut bien s’arrêter sur les origines du poète. Apollinaire est né de père inconnu (vraisemblablement un officier italien). Sa mère, Angelica de Wąż-Kostrowicky, appartenait à la vieille aristocratie russo-polonaise mais vivait de ses charmes de demi-mondaine à Rome quand son enfant est né. Elle déclara Guillaume sous le nom de Dulcigny, d’un père inconnu et d’une mère anonyme. Quelques mois plus tard, elle le déclara sous le nom de Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky. On comprend que l’adulte Guillaume ait aimé établir des ponts.

 

Dans de nombreuses légendes, les ponts sont construits par le diable qui accepte cette tâche à condition que la première personne qui l’emprunte lui appartienne en sacrifice. D’où des dizaines de vieux ponts surnommés “ Pont du diable ” en France. Ou “ Devil’s Bridge ” en Grande-Bretagne (je recommande tout particulièrement les chutes sinistres des trois “ Devils’s Bridges ” près d’Aberystwyth au Pays de Galles). Heureusement, le diable se fait le plus souvent avoir dans ce marché de dupe. En Côte d’Ivoire, des ponts de liane très élaborés sont construits en une nuit par des experts anonymes aux pouvoirs quasi surnaturels. La population n’a pas le droit d’assister à la construction.

 

Les Freudiens adorent les ponts. Une association lacanienne a été lancée en 2001 sous le nom de Pont Freudien. Elle publie la revue Ruissellement. Forcément.

 

Le pont sert à franchir deux moments de l’existence, deux espaces-temps, deux rives de l’espace physique ou intérieur. Ces deux rives sont rarement semblables. Dans la mythologie égyptienne, le pont relie la terre au ciel, le monde des humains à la spiritualité. Il est donc vertical. Le franchissement d’un pont (« Il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure ») peut être bénéfique ou maléfique. Cela peut dépendre du sens dans lequel il est emprunté. Sur le pont, on ne regarde pas en arrière (voir les films du temps de la Guerre froide avec les échanges de prisonniers).

 

Le pont est un symbole phallique. Parfois de manière métonymique, comme le Pont du Gard avec son lièvre à trois queues. En Russie, le groupe artistique militant Voïna s’est intéressé, dans cette optique, à l’un des ponts de Saint-Pétersbourg. Plusieurs ponts sur la Néva séparent les quartiers bourgeois des quartiers ouvriers. En 1917, tous les ponts furent levés pour préserver (sans réussir) les lieux du pouvoir aristocratiques. Le 14 juin 2010, le groupe Voïna a dessiné un phallus de 60 mètres de haut sur le pont Litéïny situé devant le bâtiment de l’ancien KGB.

 

Le pont en chaque individu relie le moi vécu comme réel à un moi imaginaire, perdu ou espéré. Les jambes solides du pont nous aident à franchir les angoisses de la dépression. En tant qu’œuvre d’art, le pont est une consolation par rapport au réel. Il est alors symbole maternel car on peut le comparer à un cordon ombilical. Les arcades sont féminines, comme les arcs de triomphe qui symbolisent la Mère-Patrie.

 

Si le pont a un caractère phallique, il est aussi féminin et même “maternel”. Témoin la construction d’arcades nommées “arcs de triomphe” qui symbolisent la “Mère-Patrie”. Où l’on peut placer un soldat mort, enfant de toutes les guerres (autrefois, selon les légendes, on offrait aux ponts un ouvriers-bâtisseurs qu’on emmurait). Le pont est associé au corps humain, comme dans le football ou dans le Yoga (« petit-pont », « grand-pont »).

 

Revenons à Apollinaire :

 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

 

Vienne la nuit sonne l'heur

Les jours s'en vont je demeure

 

L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

 

Le thème central du poème est bien sûr la triple fuite du temps, de l’eau et de l’amour. L’amour coule comme le fleuve. L’amour se confond avec le temps. Cet amour est malheureux, souffreteux. Aujourd’hui, en tout cas, parce qu’hier l’amour, certainement idéalisé, était plus heureux (« la joie venait toujours après la peine »). Apollinaire écrivit ce poème en 1912, suite à sa rupture avec le peintre Marie-Laurencin qui l’avait quitté, entre autres, à cause de son alcoolisme invétéré.

 

Le poème est constitué de quatre quatrains et refrains sous forme de distique. Les vers sont des heptasyllabes, très en vogue depuis Verlaine. La reprise de « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » à la fin du poème renforce l’impression de circularité. Les nombreuses répétitions créent la monotonie, le gémissement, presque la quérimonie.

 

Scandé, l’appel à la nuit a son importance. Par parenthèse, « Vienne la nuit » a excité mon imagination quand j’étais lycéen. Pouvait-il s’agir de la capitale de l’Autriche, de la sous-préfecture de l’Isère ou du département du centre-ouest ? On peut penser que, comme chez Proust, l’obscurité marque en fait la séparation d’avec la mère. Il y a du jour dans ce poème, mais c’est la nuit qui vient alors que les jours s’en vont. Le verbe « demeurer » est une petite merveille. On peut l’entendre comme la double mort de celui qui perd la mère et la fiancée. On peut aussi prendre le verbe dans son sens originel – qui a donné moratoire – de délai, de retard (« il y a péril en la demeure »). Le triste amoureux est alors incapable d’agir et l’on retrouve le sens moderne du verbe : le pauvre homme est immobilisé, les pieds dans le béton. Mais, en même temps, face à la fuite de l’amour et du temps, il refuse ce qui s’en va, protégé par l’espace maternel de la maison.

 

Nombreux sont les termes qui, chez cet être délaissé, disent le contact corporel : mains, face, bras, regards. Des regards paradoxalement, bizarrement, « éternels ». Le « face à face » relève au moins autant d’une relation mère-enfant que d’une relation entre amants. Tout comme « le pont de nos bras ». Ce qui passe sous ce pont, c’est l’onde, donc la mère.

 

Les deux vers :

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

 

sont volontairement ambigus. On peut les comprendre comme “ l’onde est lasse des regards ” ou comme “ l’onde des regards est lasse ”. Au bout du compte, le résultat est le même, celui de la perte. Si l’onde des regards est lasse, l’amoureux est rejeté, comme il l’était dès le début du poème. Si l’onde est lasse des regards, la mère est lasse d’être regardé, comme dans tout schéma œdipien normal.

 

« L'amour s'en va » comme « l’eau courante ». L’eau de la vie, le lait maternel, peut-être. L’eau de la Seine (primitive ?) en tout cas. Qui coule (Seine-sein), maternelle, sous le pont paternel. Consciemment ou pas, ce pont n’a pas été choisi au hasard. Dans Mirabeau, il y a eau. La mère est donc inféodée au phallus paternel. Le père est beau et on le regarde (“ Mira ”). Ce phallus qui un jour “ m’ira beau ” lorsque toi ma mère, toi ma fiancée, vous me trouverez beau. Pour l’anecdote, Mirabeau était un être d’eau puisqu’avec sa tête énorme, il était vraisemblablement hydrocéphale.

 

 

Apollinaire et Marie Laurencin par Le Douanier Rousseau. Ni l'un ni l'autre ne sont ressemblants. Ouf !

 

La voix d'Apollinaire ici . Un très mauvais récitant, mais on récitait, on jouait comme ça à l'époque.

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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commentaires

geronimo87 22/08/2013 11:18

Bonjour à tous.
A propos de ponts, que penser de ceux qui ornent nos billets d'euros.......?

Gensane 22/08/2013 12:05

Le Pont du Gard, non ?

BM 22/08/2013 10:31

Pour moi, Guillaume Apollinaire est le plus grand poète de langue française.

Sa voie est émouvante mais en effet l'emphase était la norme à cette époque (et même après, cf. le discours de Malraux en l'honneur de Jean Moulin, ou le discours de De Gaulle à la libération de Paris).

Avant le 19è siècle, les vrais bons poètes français sont ceux que la tradition "classique" à la Malherbe-Boileau a fait oublier. Par exemple : Louise Labé, Ronsard, Du Bellay, Agrippa d'Aubigné, Mathurin Régnier, Théophile de Viau, Saint-Amant... (J'en oublie...) Tous ces gens doivent être lus en édition complète, les anthologies les émasculent et privent les lecteurs de ce qui est vraiment intéressant. Même La Fontaine est intéressant, pourvu qu'on le lise en édition complète (les contes incroyablement osés pour l'époque !).

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