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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 05:58

Frédéric Vivas, qui n'est plus un inconnu pour les lecteurs de ce blog, tient lui-même un blog que je visite régulièrement. Je reprends ici un très fort texte où il nous parle de sa condition de travailleur précaire.

 

 

 

De quoi le formateur-vacataire est-il le nom ? 

MOINS QU’UN AGENT DE SÉCURITÉ


Avec plus de 20 ans d’expérience professionnelle et deux masters, je suis formateur-vacataire et je gagne moins qu’un agent de sécurité. J’y lis quelque chose de l’ordre social. L’agent en question sert la protection des biens et des marchandises. Il fait passer les usagers sous le portique de la société sécuritaire. Ça se paie.


Si mon salaire et la précarité de mon emploi contrastent avec le prestige de mon gagne-pain, j’ai quelques avantages. Je ne suis pas toujours sur le front. J’ai du temps pour écrire. Du temps pour jouer au correspondant de guerre. Devant une classe, un groupe en formation, dans les soirées en villes, mon statut luit comme une médaille sur un plastron effiloché. J’ai la veste encombrée de banderilles honorifiques.


Il y a une astuce que les précaires apprennent très tôt. Elle consiste à ne pas dévoiler le montant de sa rémunération. Il faut savoir réagir en milieu hostile. Ne pas perdre la face devant le groupe. Chut ! Ne pas dire que chaque mois son compte postal s’enorgueillit de recevoir moins que le Smic. Ou tout juste un peu plus. Ne pas dire que l’on a une Electron. Une carte de pauvre qui ne passe pas au péage, dans certaines stations service. Celle qui fout la honte quand, à la caisse, on attend deux plombes la demande d’autorisation.


Ne pas tout dire, c’est la règle de la grande muette. Ce non-dit stratégique fait le jeu des organismes, qui ne se voient pas accusés de sous-employer ses experts.

UNE TECHNIQUE DE MANAGEMENT


Pourtant, je me présente comme un représentant de l’institution.


J’ose même dire le mot, de belles institutions, écoles, dont le prestige est national et international. Je forme des demandeurs d’emploi, des jeunes en cursus professionnel, mais aussi des cadres, des directeurs. Je bénéficie de l’aura de ces organismes, de leur réputation. Mais mes poches crevées n’égrainent pas grand chose . Il m’est arrivé quelques fois de ne pas pouvoir accompagner les stagiaires à la cantine institutionnelle. Mais je ne peux rien lâcher à ce sujet.


Le niveau de mon salaire passerait pour un témoignage d’incompétence professionnelle.



Pour François Rabelais : « Le riche mange quand il a faim, le pauvre quand il a de quoi ». Quand j’ai faim, je lis Rabelais ! Parfois, quelques mois dans l’année, je partage le sort de ces six millions de français qui vivent avec moins de sept cent cinquante euros par mois. Je fais l’exercice personnel de la décroissance.


Je sais pourtant qu’en masquant le binôme compétences-salaire, je fais le jeu du système qui m’emploie et je perpétue ma précarisation. J’ai l’impression d’être l’objet et l’agent de ma propre aliénation, d’y participer tout au moins.


Je, variable d’ajustement.


Ce n’est pas une expression, c’est la réalité même. De nombreux organismes trouvent normal, oserais-je dire légitime, de verser le salaire des vacataires deux mois, trois mois, voire six mois après la fin de leur mission. J’ai donc deux avantages : celui d’un journalier que l’on embauche à la demande. Travail jetable. Je participe nonobstant à l’administration différée des actifs disponibles. Paiement sous quatre vingt dix jours, comme pour un fournisseur de cuisine en kit.


Je, variable de trésorerie.

Suis-je le seul ? Pas si sûr. Le faible taux d’embauche et le fort taux de diplômés jettent sur le marché du travail des formateurs fragilisés qui finissent par se faire à l’idée qu’ils sont remplaçables à l’envie. « La concurrence pour le travail se double d’une concurrence dans le travail qui est encore une forme de concurrence pour le travail » . Pour Pierre Bourdieu, cette concurrence généralisée, ce « chantage au débauchage », est au principe d’une lutte contre tous, qui peut annihiler les valeurs de solidarité…


Cette insécurité permanente, ce mode de domination qui contraint parfois les travailleurs à la soumission, portent les noms de flexibilité, d’exploitation, de « flexploitation ».


J’ai parfois la sensation de vivre une époque un peu punk. Où l’avenir incertain paraît interdire toute forme d’anticipation . No Future !


Mais les directeurs ou les responsables de formations ne tournicotent pas tous comme des girouettes. De-ci, de-là, des sœurs et des frères humains, qui n’ont pas oublié l’éthique éducative, me préservent des marges de manœuvres. Ils ne jouent pas au jeu de la rivalité des précaires. La compétition reste sur les terrains de sport.



Peu de consignes pour construire un module. Je laisse libre court à ma créativité, pour ne pas rétrécir plus encore la mise en œuvre de mes imaginaires.


Parfois même, des heures se rajoutent à mes contrats, comme soustraites à l’institution cannibale, rémunération du travail informel, du travail gratuit, de la recherche hors-sol… C’est là que je consens à penser la « liberté de l’acteur ». Dans les interstices de l’espace institutionnel. Ce qu’Erving Goffman appelle « la vie clandestine de l’organisation ». Je suis un spécialiste des espaces vacants. Un statut entre parenthèse. Sans reprise des négociations.


Aux yeux des employeurs, j’ai bien des avantages.

UNE BRIGADE MOBILE


Dans mon travail, au quotidien, je ne râle jamais si la salle est trop petite. Si les feutres ne marchent pas. Si le tableau blanc est noirci ou rayé en son sein. Si les stagiaires sont trop nombreux. Si les néons attisent les froideurs. S’il fait trop chaud. Si la porte ne ferme pas à clefs. Si je crains à la pause de voir disparaître mes effets personnels, seuls biens que je possède. Si l’on entend à travers le mur le cours du collègue. Si un institutionnel vient assister à mon cours pour « mieux valoriser la prestation auprès des stagiaires ». Sous entendu, mieux la contrôler sous prétexte de mieux la vendre. Je ne râle pas s’il n’y a pas de paper-board. De ça, je ne dirais pas grand-chose. Le temps apprend au « vaque à terre » à y rester. J’amène mon nécessaire. Mes marqueurs aussi, au cas où. Je viens même équipé d’un ordinateur portable, d’un vidéoprojecteur. Parfois même, avec les photocopies pour stagiaires. Rarement, un institué s’en amuse. « Vous êtes bien chargé ! ». Je suis une sorte de cellule autonome, sorte de brigade ambulante, toujours prêt à intervenir sur les théâtres des opérations pédagogiques.


Pourquoi suis-je appareillé de la sorte ? Pourquoi ne pas commander ce matériel à l’institution employeuse ? Parce que pour les obtenir, il faut les réserver à l’avance. Revenir sur son lieu de travail pour les rendre, car à la fin des cours, les bureaux sont fermés. Parce qu’à propos de la réservation du matériel pédagogique « le formateur vacataire n’est pas prioritaire ». C’est ce que je m’entends dire, quelque fois.


Je fais tout cela pour gagner du temps, pour éviter les espaces encombrés par les institutionnalisés. La plupart du temps, c’est en dehors de l’institution que se reproduisent les supports pédagogiques destinés aux stagiaires.


Je travaille chez moi pour préparer mes cours. Je peux concilier travail et vie de famille. Mais dans ma maison-travail, le papier, l’électricité, les livres et les recherches, c’est pour ma pomme. Pas un sou à racler par l’institution. Je pallie les insuffisances du formel par de l’informel externalisé. Je suis un sous-traitant désinstitué qui ne peut faire grève. On n’a même pas à me licencier puisque je suis un journalier.


Je, armée de réserve.

 

Alors, se pose la question des incidences de cette précarisation sur mon enseignement.


Comment vais-je apprendre aux autres à désapprendre si je ne suis pas conscient des déterministes qui me traversent ? Comment vais-je accompagner l’autre dans son insertion, lui proposer des outils pour sortir de son errance alors que je suis moi-même mis sur la touche. Ironie du sort : je suis un remplaçant, un de ceux qui ne fait pas encore partie de l’équipe et qui doit apprendre aux autres à jouer collectif.


Faudrait-il y voir dans ma condition la source d’une conscience de classe ? La précarisation, ça réveille parfois.


Ça pousse même à prendre la plume.


Avec le temps, je n’espère plus rien. Pas un statut durable. Je finirais presque par m’accoutumer de ma précarité quand, parfois, dans une réunion, au sujet d’une formation à venir, je suis parfois le seul à ne pas être rémunéré. Là, un directeur, là un responsable de formation, ici un chef de service, là un formateur en CDI et mézigue payé en monnaie de singe. En pratique, le formateur vacataire et le formateur en poste interviennent parfois sur des contenus similaires, dans des conditions similaires exécution. Même contenu. Même classe d’élèves. Pas le même salaire ni le même statut.


Ainsi donc, les organismes de formations participeraient à l’institutionnalisation de l’inégalité de fait ? C’est donc contre les valeurs mêmes de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qu’ils agiraient. Cette déclaration qu’ils affichent pourtant dans leurs couloirs ? Je n’ose le croire !


Quelques fois, je l’avoue, je me surprends à regretter un de ces patrons dits « libéraux » qui ne parfument pas mon taux horaire journalier avec des arguties pseudo-éthiques, des ergotages prétendument militants. Avec lui, je sais à quoi m’attendre. Mais je ne peux m’y résoudre !


De temps à autre, l’esclave forge ses propres chaînes. De temps en temps, le coq est libre dans un poulailler libre, comme le renard libre tapi dans la forêt adjacente.


La liberté, c’est ce que l’on observe lorsque l’on ne regarde pas le système qui enserre.

 

 

UNE STRATÉGIE DÉFENSIVE


Je me mets parfois à la place de mes employeurs. Ceux que j’entends parfois s’indigner du monde comme il va !


S’afficher contre les logiques néolibérales et les ravages du capitalisme alors que dans le même mouvement on les pratique suppose de se carapacer l’âme.


Que l’on s’en indigne là-bas mais que l’on y participe ici, au sein même de son entreprise, nécessite la mise en œuvre de stratégies conscientes et inconscientes, individuelles et collectives. Le psychanalyste Christophe Dejours appelle cela des mécanismes de défense. Il s’agit de séparer la souffrance au travail de l’injustice sociale. L’adhésion au discours économiciste - au discours capitaliste - est une manifestation du processus de « banalisation du mal » .

Ce mécanisme de protection permet d’occulter sa propre complicité, sa collaboration et sa responsabilité dans le fonctionnement ordinaire du système libéral.


Autre chose encore, les logiques évaluatives, les démarches qualités gagneraient à calculer le taux d’emplois pérennes. À titre d’exemple, les trois plus importants organismes de formation en travail social en Midi-Pyrénées, totalisent 87 formateurs permanents contre 882 formateurs occasionnels . L’expérience ponctuelle de spécialistes et l’emploi à temps partiel des intervenants dans des établissements sociaux ne suffisent sans doute pas à expliquer le faible taux de titularisation (proche de 10 %) dans un secteur théoriquement attentif aux conséquences de la précarisation.


On a l’impression que les organismes, devant l’étal des compétences font leur marché au plus juste de ce qu’ils estiment être leurs besoins. Ici un spécialiste du droit, là de psychologie sociale, là encore de sociologie. Des experts à bas coût. Interchangeables. Des forces vives, souriantes et disponibles. Ce n’est pas illégal !

UNE CONTRE-OFFENSIVE


En 2005, Anne Parisot, présidente du Medef n’affirmait-elle pas « Il m’est insupportable de penser que la liberté de faire ou même la liberté de penser finissent là où commence le droit du travail » . Comment peut-elle séparer la liberté du droit ?


La sarkosysation des esprits n’est pas l’apanage de ceux qui affichent les vertus de la concurrence ou d’un supposé marché libre et non faussé. Elle est interne, incorporée. In your head. My head. Dans l’entreprise, près de chez soi. Chez nous, quoi ! La vacatairisation du monde du travail n’est qu’une autre forme du contrôle social et de la soumission à l’ordre économique dominant.


Et si Marx avait raison ? Le formateur-vacataire n’est pas un artefact du capitalisme . Il en est la substance même. Précarité du statut. Concurrence entre travailleurs. Production de plus-value. Travail gratuit. Externalisation de production à domicile. Sous-traitance. Réduction des avantages sociaux. Pas de grève. Pas de treizième mois. Peu de contestation sociale.


Je vie une époque où l’emploi durable est une espèce en voie de disparition, où la culture et la formation se marchandent, où les politiques d’État désertent les services publics.


L’éthique sociale ne saurait se satisfaire d’une généralisation des temps partiels. Le vieux monde est moribond. Je repense à l’expression de Jaurès. En collectif, solidaires, rallumons tous les soleils .

 

1 Je suis un formateur employé à la vacation qui n’occupe pas jusqu’à présent d’autres emplois rémunérés. Dans la profession, les formateurs peuvent être embauchés en CDI, en CDD, ou bien occuper un temps partiel en institution, être auto-entrepreneur. Les responsables de formation peuvent également enseigner… J’énonce ici la limite de cette photographie néanmoins caractéristique d’une forme moderne de précarité.

2 A. Rimbaud, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1972.

3 F. Rabelais, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1994.

4 P. Bourdieu, « La précarité est partout », in Contre-feux, Paris, Raisons d’Agir, 1998.
5 Voir également P. Bourdieu, « La précarité est partout », in Contre-feux, Paris, Raisons d’Agir, 1998.
6 A. Arendt, Les origines du totalitarisme ; Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002.

 

Bibliographie

A. ARENDT, Les origines du totalitarisme ; Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002.
ATTAC, Pauvreté et inégalités, ces créatures du néolibéralisme, Paris, Mille et une nuits, 2006.
P. BOURDIEU, Contre-feux, Paris, Raisons d’Agir, 1998.
C. DEJOURS, Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998.
G. FILOCHE, Carnets d’un inspecteur du travail, Paris, Ramsay, 2005.
G. FILOCHE, Le travail jetable, sur-travail, sous-travail ou sans-travail, Paris, Ramsay, 1997.
J. JAURES, Rallumer tous les soleils, Paris, Omnibus, 2006.
P. MOLINIER, Les enjeux psychiques du travail, Paris, Payot et Rivages, 2008.
F. RABELAIS, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1994
A. RIMBAUD, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1972
R. SAINSAULIEU, L’identité au travail, Paris, Presses de Sciences Po, 1977.
D. SCHNAPPER, L’épreuve du chômage, Paris, Gallimard, 1981.

 

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commentaires

P
Révoltant,moi bac+5 et dea lettres et anglais je cherche un poste de formateur et ingenieur depuis 27 ans et RSA depuis 21ans,je trouve rien!
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M
Formateur vacataire à 600 ou 700 euros par mois depuisn26 ans c est du foutage de gueule !!!!

Quelque soit le niveau d études ou bac ou pas bac, personne ne peut accepter une telle précarité en 26 ans!

Précaire 1,5 voire 10 ans c est hélas possible mais pas 20/26 ans car en général on fait un autre métier après si l on se rend compte qu au bout de 10 ans on ne vit pas de notre emploi mais on survit!


Ces différents témoignages sont presque incroyables!

Je ne ferai jamais ce métier!
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D
Moi aussi je suis formateur vacataire depuis 26ans et deux bacs+5 et je gagne entre 300 et 1100 euros net avec une moyenne de 600/700 euros net depuis ,26ans.

Pire que vous!
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D
Révoltant!!!! Vive la révolution !
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