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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 12:59

On connaît l’admiration que je voue à Philippe Bordas et à ses livres.

 

Bordas vient d’accorder un long entretien au Nouvel Observateur sur le Tour de France et la représentation que la télévision publique donne de la France à cette occasion.

 

Extraits :

 

Armstrong pourrait être le motif d’un essai de Guy Debord s’il était encore vivant. Il est le syndrome de l’effondrement du politique, de la tricherie et de la corruption. Aucun homme politique n’a honte d’avoir triché. Ils refont tous un come-back, même couverts de honte.

 

 

Il y a des genres littéraires qui à un moment n’ont plus de sens et disparaissent. Le cyclisme a atteint une dimension extraordinaire avec des préparations qui n’étaient pas négligeables mais ne transformaient pas le corps que Dieu avait donné à l’homme.

 

Le cyclisme est né dans des pays où la littérature est reine : la France, la Belgique, l'Italie, l'Espagne. Il y a une tradition de l'écriture de l'exploit, liée à la Grèce, à Pindare, à l'apothéose du geste héroïque.

 

Ce n'est pas un sport de loisir, comme les autres, c'est un sport qui s'inscrit dans la surnature et le dépassement. C'est très violent. Dès sa naissance, le cyclisme cherche sa limite jusque vers la mort, avec des courses de six jours et six nuits et des raids inhumains de 1.200 kilomètres.

 

D'emblée s'impose la question théâtrale de la temporalité : un déplacement spectaculaire dans l'espace et le temps, une multiplicité des personnages et ce retour de la fatalité antique qui se manifeste par la défaillance, la violence de la foule et celle des éléments. La matière est tragique, romanesque.

 

Charles Pélissier, le plus grand champion des années 30, reconnaît le plus grand écrivain qu'est Céline et lui offre son plus beau vélo. Céline regarde ce vélo percé de partout et en fait la matrice de sa nouvelle écriture, qui est ajourée. Il réinvente la langue française sur le modèle d'un vélo dans Féérie pour une autre fois.

 

Le cyclisme a été grand parce qu'il y a eu des grandes paroles sur le cyclisme, et il a été petit parce que soudain il y a eu des petites paroles.

 

Il y a eu de grandes courses dites petitement, à partir des années 80. Une fois que tu entérines, à la fin de l'ère Hinault, la prédominance monstrueuse de la télévision et que tu décides que toi, comme chroniqueur, la seule chose que t'as à faire puisque les gens l'ont vu à la télé, est d'apporter un récit linéaire qui soit une paraphrase de la téloche, tu agis en vaincu.

 

Quand tu avais lu les 10 feuillets de Pierre Chany [spécialiste du cyclisme à "L'Equipe", qui a couvert le Tour de France de l'après-guerre à 1987, NDLR], c'était dément, la télévision devenait une paraphrase de son texte. Aujourd'hui, le récit est une paraphrase de la téloche.

 

Lorsqu'Anquetil faisait un exploit, il attendait le verdict de Chany avant de le commenter. De la même façon que dans l'Antiquité, les champions donnaient tous leurs biens à Pindare pour avoir simplement deux lignes dans ses textes. Car ce qui comptait le plus, c'était la survie par le verbe.

 

 

Le vélo naît à un moment historique très précis : après la Commune, il y a une énorme et presque définitive répression du peuple français. Toute une masse de gens du peuple sont dans la force de l'âge mais n'ont plus de représentation sociale ou politique. Une masse énorme de révoltés et de déclassés qui hésitent entre l'anarchie et la voyoucratie.

 

Le vélo, très vite, devient un sport de prolétaires fous, fous de cette force populaire qui ne peut pas s'exprimer autrement. Le vélo devient l'outil d'une revendication sociale, esthétique et même métaphysique, parce que ces exploits sont surnaturels – ces mecs-là, par la douleur et la rédemption, se revendiquent comme des Christ vivants.

 

Le Tour diffuse des informations sur le pays. La métaphore de la France se fait par le Tour de France. La France, le vélo, la littérature française : c'est une trilogie. Le Tour de France, c'est le discours d'un pays.

 

Le Tour sélectionne la France. Il ne veut pas montrer la vraie France : Paris, les cités, les zones commerciales atroces et interchangeables d'un pays souillé par le commerce de masse. Ils font des repérages absolument invraisemblables pour sélectionner des zones. T'as pas de ZUP, t'as pas de "ziva" en booster, tout est faux ! C'est que de la farce !

 

Le Tour de ses débuts montrait le peuple tel qu'il était. Le peuple des corons, le peuple des paysans. Aujourd'hui, la représentation du peuple et du néo-petit-peuple, ce sont les cités de France. La vraie physionomie du pays n'est pas montrée. Sauf les ronds-points qui font les chutes, c'est le seul truc qu'ils sont obligés de montrer de la France contemporaine.

 

Je pense que ce sport est arrivé à terme mais c’est un autre sport, il ne faut pas appeler ça cyclisme. Il faut appeler ça « jeu cycliste organisé par une télévision avec des sponsors et en liaison avec les milieux médicaux qui trouvent les produits dopants et en déliaison de ceux qui les cherchent ».

 

Le dernier qui a essayé de gagner le Tour sans rien prendre, c’était Charly Mottet, en 1987. Il a fini quatrième. Il y a des coureurs extrêmement séduisants, Thibault Pinot, Arthur Vichot, des coureurs à l’ancienne. Les coureurs de la Française des Jeux, je ne dis pas que ce sont des enfants de chœur mais ils font attention à eux, ils sont fins, ils ont une belle pédalée, ils ont le swing, une belle cadence et un sens tactique qui restaure le cyclisme ancien.

 

 

Les jeunes coureurs qui font le métier auront toujours 20 à 30 watts qui leur manqueront. La seule façon de les aider, c’est de reprendre à leur compte l’histoire du cyclisme et la mystique de l’attaque, du harcèlement, de l’intelligence à l’œuvre. Pour piéger les hommes du chiffre et du labo. C’est presque mission impossible. Mais pas tout à fait.

 

Le niveau de dopage a baissé, les puissances développées grâce à l’EPO et les hormones de croissance ont baissé, je pense que c’est terminé. Maintenant il y a l’Aicar, tout le monde sait qu’il est là, mais les mecs vont quand même faire des commentaires. Il n’y a pas une grève des journalistes pour dire : je ne commente pas.

 

 

L’article dans son intégralité ici.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

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Cordialement

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The tour de france got a very big history to tell.This is not a recreational sport, like the others, this is a sport that is part of the supernatural and the passing. Not a normal man could finish this race. Thank you for sharing about the tour de france

Adario 30/06/2013 00:12

Mazette ! Que d'envolées ! j'suis bien content moi que "ben ! mon papa à moi il a un vélo !!"

Que Charles Pélissier ait offert un vélo à Céline est-ce ce qu'il a fait de mieux ? Parce que pour le peuple Céline... je suis pas sûr qu'il pensait, lui, que " Le Tour de ses débuts montrait le peuple tel qu'il était. Le peuple des corons, le peuple des paysans. Aujourd'hui, la représentation du peuple et du néo-petit-peuple, ce sont les cités de France. La vraie physionomie du pays n'est pas montrée. " Dans sa haine et son délire Céline n'écrivait-il pas en 1937 : "Les peuples toujours idolâtrent la merde, que ce soit en musique, en peinture, en phrases, à la guerre ou sur les tréteaux. L’imposture est la déesse des foules. Si j’étais né dictateur (à Dieu ne plaise) il se passerait de drôles de choses. Je sais moi, ce qu’il a besoin le peuple, c’est pas d’une Révolution, c’est pas de dix Révolutions... Ce qu’il a besoin, c’est qu’on le foute pendant dix ans au silence et à l’eau ! Qu’il dégorge tout le trop d’alcool qu’il a bu depuis 93 et les mots qu’il a entendus... Tel quel il est irrémédiable ! Il est tellement farci d’ordures maçonniques et de vinasse, il a les tripes en tel état d’enjuivement et de cirrhose qu’il croule en loques dans les chiots juifs à la poussée des hauts parleurs." (Bagatelles pour un massacre). "Féérie pour une autre fois" est un roman après, après la carapate au Danemark ! On ne peut oublier que Brasillach (aimait-il le vélo ?) fut condamné à mort.

Quant à la photo Anquetil/Poulidor, elle n'est qu'un raccourci de ce qui était... déjà ! Il y en a un qui était peut-être un champion mais son envie d'être champion il l'a payée de sa vie tandis que l'autre est toujours de ce monde et pédale toujours... à son rythme !

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