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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 05:58

Bill Brandt. Ombres et lumières. Malakoff : Hazan, 2013

 

Le photographe Bill Brandt est né à Hambourg en 1904 d’un père anglais et d’une mère allemande. Pendant le Première Guerre mondiale (passée en Allemagne), il est très perturbé par sa double nationalité. Il décidera rapidement de renoncer à sa culture germanique.

 

Frappé par la tuberculose dans les années vingt, il se fait soigner au sanatorium de Davos, où il rencontre quelques célébrités, comme le poète Ezra Pound, qui le présente à Man Ray dont il deviendra l’assistant à Paris. Il fait la connaissance de Brassaï et photographie Paris dans le style d’Eugène Atget, un des artistes favoris des surréalistes.

 

En 1931, il se rend à Londres où il effectue un travail très remarquable sur la société anglais très inégalitaire à l’époque. Il publie deux livres qui le font sortir de l’anonymat : The English at Home et A Night in London. À partir de 1937, il peut vivre de son art grâce à des photos publiées par Harper’s Bazaar ou Picture Post.

 

Après la Deuxième Guerre mondiale, il publie de nombreux portraits d’artistes et écrivains britanniques (Literary Britain) et des nus très originaux (Perspective of Nudes). Pour ces nus, il se sert du grand angle Kodak qu’utilisait alors la police.

 

En 1979, il est décoré par la Royal Photographic Society. Il meurt en 1983.

 

Pour Brandt, un bon portrait se devait d’exprimer « quelque chose concernant le passé du sujet et donnant à entrevoir quelque chose de son avenir ». Plus généralement, il estimait que « le travail du photographe consiste, en partie, à voir les choses plus intensément que la plupart des gens. Il doit avoir et garder en lui la réceptivité de l’enfant qui regarde le monde pour la première fois, ou celle du voyageur qui découvre une contrée exotique… ils ont en eux une aptitude à l’émerveillement… ».

 

Ce magnifique recueil de photos est introduit par une analyse très fouillée de la vie et de l’œuvre de l’artiste par Sarah Hermanson Meister.

 

Comme tous les gens nés au début du XXe siècle, Brandt s’est forgé une conscience politique durant les années trente, donc dans cette décennie de tous les dangers, de tous les excès. En réaction, il a proposé des photos a priori apolitiques, « neutres » pour mieux parler de la société. Considérons par exemple cette photo de la cuisine d’une demeure bourgeoise dans les années trente.

 

Toute la lutte des classes est là. Il est 22-23 heures. Le repas est terminé. La cuisine est rangée. Les employées sont harassées. La cuisinière s’est endormie. Une de ses aides profite enfin d’un petit moment de liberté et de lucidité pour écrire une lettre plus longue qu’un SMS. La seconde servante a pu s’absorber dans une sorte d’ennui baudelairien en utilisant le maigre confort de son coude et de sa main. On sent qu’à tout moment une cloche peut retentir et que ces trois femmes bondiront au service, au caprice de leurs maître et maîtresse. Demain sera l’inexorable répétition du même.

 

Ces femmes survivent, tout comme le « glaneur » de Jarrow. En 1936, au plus fort de la crise économique, Jarrow compta jusqu’à 90% de chômeurs. Cette ville du nord-est de l’Angleterre, dont le nom, en vieil-anglais, signifie « ceux qui vivent dans la boue des marais », connut une misère effroyable. À l’initiative de leur députée Ellen Wilkinson (par ailleurs soutien indéfectible des Brigades Internationales en Espagne), 200 chômeurs organisèrent la désormais célèbre « Marche de Jarrow » (450 kilomètres) pour déposer une pétition au Parlement. Le choc culturel fut sidérant pour des gens du Sud pour qui le Nord n’existait pas. Pendant ce temps-là, les chômeurs « glanaient » les déchets de charbon sur les terrils, tout comme leurs femmes et enfants. Au début des années soixante-dix, à deux pas de là, à Sunderland, j’ai vu des familles ramasser en bord de mer ce qu’on appelle du « flou » dans le nord de la France : une pâte de charbon mélangée au sable, à faible pouvoir calorifique mais gratuite.

 

Les surréalistes n’ont pu qu’apprécier la photo du clochard saoul (on n’avait pas encore inventé l’acronyme SDF), perdu dans un champ dont on se demande s’il a pu exister ailleurs que dans l’imagination de l’artiste. Sur la gauche du cliché, une sorte de croix – dont pourrait être redescendu le bonhomme – qui ne demande qu’à tomber. Nous sommes dans un monde irréel, mais malgré tout structuré par la diagonale du bras gauche et de la bouteille du poivrot, par la croix et l’arbre sur la gauche, par la ligne d’horizon et par la rotondité d’une meule de foin.

 

Le cliché qui représente des couples dans un parc s’étreignant lascivement peut surprendre. Ces six personnes sont au bord de l’acte sexuel. Il est clair que l’homme du couple du milieu est en train de fureter dans le corsage de sa chérie. Mais nous sommes dans l’Angleterre des années trente, un pays où les jeunes adultes ont du mal à se loger, mais surtout un pays encore victorien où des gérants d’hôtel ou de Bed and Breakfast n’acceptaient en aucun cas d’abriter des couples illégitimes. Cette photo, qui n’a rien à voir avec une forme de « hippy love », témoigne au contraire de la grande misère sexuelle d’adultes jeunes et vigoureux.

 

J’apprécie un peu moins les nus de Brandt, même s’ils sont d’une très grande originalité esthétique. Je les trouve trop proches de ses fantasmes. En revanche, ses portraits d’artistes nous livrent magistralement leur monde intérieur. Il y a, très ironiquement, des gros plans d’yeux de peintre (Ernst, Dubuffet etc.) saisis comme s’il s’agissait d’yeux d’éléphant. Et puis, un peu plus sérieusement, il y a ces captures de vérités intérieures comme seuls les grands créateurs peuvent nous en livrer. Deux exemples.

 

E.M. Forster, photographié en 1947 à 68 ans. Cet immense romancier (Howard’s End, Avec vue sur l’Arno, Route des Indes) décide, à l’âge de 45 ans, de ne plus publier de romans parce qu’il n’a pas la liberté, dans son pays où règne une forte censure, d’aborder sa sexualité par le biais de la fiction (Maurice, son roman « homosexuel » écrit en 1913, sera publié en 1971, un an après sa mort). C’est une décision inouïe. Imagine-t-on Victor Hugo s’empêcher d’écrire à vie avant Les Châtiments et Les Misérables ? Les deux principales qualités humaines de Forster étaient la tolérance et le souci des autres (« Only Connect »). Mais sa société était celle du rejet, du manichéisme, comme le montrent si bien les jeux d’ombres et de lumières de Brandt, avec ce petit homme tassé dans son fauteuil, replié sur lui-même et faisant de son poignet droit, pris en étau dans sa puissance main gauche, un objet transitionnel.

 

Brandt nous donne une Vanessa Redgrave âgée de 39 ans. Ses parents, sa sœur, son frère, ses deux filles ont été ou seront acteurs. Son père, atteint de la maladie de Parkinson, vient de mettre un terme à une brillante carrière. Quel surmoi ! Elle fut deux fois primée à Cannes. À Hollywood, cette adhérente du Workers’s Revolutionary Party (trotskiste) recevra l’Oscar du meilleur second rôle féminin en dénonçant le sionisme et les associations pro-israéliennes qui avaient appelé au boycott de la soirée en raison de sa présence. Pour l’instant, elle nous regarde droit dans les yeux. Son expression est volontaire et sereine. Elle nous ouvrira la porte quand elle en aura envie.

 

La postérité de Brandt, explique Sarah Hermanson Meister, se définit par « son aptitude à nous faire voir le monde qui l’entoure comme familier et néanmoins étrange ».

 

 

 

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