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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 09:55

Il fut un temps où , exceptionnellement, on pouvait déroger à la règle qui voulait qu’en France on travaille en français. On prenait alors la liberté de s’exprimer oralement, et même de rédiger en anglais.

 

Puis l’anglais (la langue de Wall Street et de la NSA, ne l’oublions jamais) devint tellement « évident » que ce fut une obligation (un must ?) de s’exprimer en anglais. En toute illégalité. Dans les entreprises privées, des réunions se tenaient en anglais (ou quelque chose s’en approchant),  des documents de travail étaient imprimés en anglais (je me souviens avoir lu, il y a trente ans de cela, des document internes à la régie Renault rédigés en anglais). Au siège de l’Union européenne à Bruxelles,  on a finit par « acter » (comme on dit maintenant) le fait que l’anglais est la seule langue de communication globale (celle du pays le moins européen de tous, soit dit en passant). Dans l’administration française, les choses bougent également. Quand elle était la ministre énamourée de Sarkozy, Chris The Guard avait tenté – sans succès malheureusement – d’imposer l’anglais comme langue véhiculaire au ministère des Finances. Chris a un très bon anglais, mais il faudra un de ces jours que je consacre un quart d’heure pour vous expliquer ses fautes de prononciation et de syntaxe à l’oral.

 

 

Désormais, il va falloir demander une autorisation – qui pourra être refusée – pour pouvoir s’exprimer en français en France, dans l’université par exemple. Ce qui, naturellement, ringardisera les demandeurs. Cela fait des années que je vois passer des annonces de colloque rédigées uniquement en anglais, et pas simplement celles qui concernent les anglicistes.

 

Grâce aux Solfériniens « américains », le sabir atlantique est en passe d’être complètement légitimé. Des militants de la langue française tentent désespérément d’inverser cette dérive fatidique.

 

Récemment, l’Union populaire républicaine a lancé une pétition contre la loi Fioraso, pour la sauvegarde du français dans l’enseignement supérieur. Le principal animateur de l’UPR, François Asselineau, homme de droite souverainiste, a demandé audience à Jean-Marc Ayrault, à Abdou Diouf (ancien président du Sénégal et actuellement secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie) et à cinq autres personnalités pour leur exposer le sens de cette démarche. Sollicitée, Madame Fioraso a refusé de répondre.

 

Le Premier ministre a répondu, au bout de quatre semaines, en des termes qu’Asselineau qualifie à juste titre de « méprisants » :

 

Monsieur le Président,

 

Vous avez fait part au Premier ministre de votre souhait de le rencontrer afin de lui remettre une pétition contre le projet de loi relatif à l’enseignement supérieur et à la recherche.

 

Monsieur Jean-Marc AYRAULT a pris connaissance de votre démarche.

 

Toutefois, les contraintes d’un emploi du temps très chargé ne lui permettront pas de vous recevoir.

 

Il vous est néanmoins possible d’adresser la pétition par courrier directement afin qu’il puisse en prendre connaissance.

 

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

 

Pour le Premier ministre,

 

Pour le chef de cabinet,

 

p/o le chef-adjoint de cabinet
 Emmanuel Grégoire

 

 

À un courrier qui se voulait sérieux, qui voulait traiter du fond du problème, Ayrault a répondu par une pichenette, par une lettre passe-partout signée par le chef-adjoint de son cabinet. On passera charitablement sur le fait qu’en début de lettre le Premier ministre « a pris connaissance » et que, deux lignes plus loin, il « pourra prendre connaissance » !

 

À contrario, Asselineau propose la réponse d’Abdou Diouf, qu’il qualifie d’« inquiète et amicale » :

 

Monsieur le Président,

 

J’ai bien pris connaissance avec intérêt de votre lettre et votre document relatif aux propositions de modifications à la loi française sur l’enseignement supérieur et la recherche.

 

Je saisis cette occasion pour vous informer qu’il y a quelques semaines, j’ai pris l’initiative d’écrire à Son Excellence Monsieur Jean-Marc Ayrault, Premier ministre français, pour lui faire part de mes inquiétudes à cet égard. Je vous prie de bien vouloir trouver, ci-joint, une copie de cette lettre.

 

Sachez que la Francophonie suit l’évolution de ce dossier avec beaucoup d’attention et qu’elle se réjouit de ce que plusieurs voix se soient élevées pour faire valoir les risques soulevés par ce projet de loi et réclamer des amendements.

 

En vous remerciant pour votre vigilance et votre engagement pour notre langue commune, je vous prie d’agréer, Monsieur le président, les assurances de ma haute considération.

 

Abdou Diouf

 

 

 

François Asselineau communique par ailleurs la lettre qu’Abdou Diouf a fait parvenir au Premier ministre de la France :

 

Monsieur le Premier ministre,

 

Votre gouvernement a proposé récemment des modifications à la loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche. J’en ai pris connaissance et je salue les objectifs que vous poursuivez par ce changement législatif qui vise notamment à favoriser le décloisonnement des institutions et la mobilité des étudiants ainsi qu’à donner un nouvel élan à la recherche.

 

Je me permets néanmoins de vous faire part de quelques inquiétudes que soulèvent les nouvelles exceptions que ce projet de loi veut introduire à la règle faisant du français la langue de l’enseignement supérieur et de la recherche. Plusieurs observateurs avisés estiment que, telles qu’actuellement libellées, ces deux nouvelles exceptions en faveur des langues étrangères menacent ce principe général et ouvre la porte à des interprétations qui pourraient porter atteinte au statut de la langue française dans l’enseignement universitaire.

 

Comme vous le savez, les enjeux de l’internationalisation soumettent déjà les universités, les responsables, les enseignants, et les chercheurs à de très fortes pressions en faveur du monolinguisme anglais.

 

En conformité avec le discours fort et les messages mobilisateurs portés par le Président de la République française, Son Excellence Monsieur François Hollande, au sommet de la Francophonie à Kinshasa, relatif au rôle et à l’exemplarité de la France, eu égard à la langue française et à la francophonie, j’encourage votre gouvernement à ne prendre aucune mesure qui puisse affaiblir le français en tant que langue du savoir, de l’expertise et du transfert de technologie.

 

La France et les Français doivent continuer de porter cette ambition pour leur langue partagée par plus de 220 millions de locuteurs à travers les cinq continents. C’est non seulement une fierté, mais aussi une responsabilité dont nous tous mesurons les exigences.

 

L’Organisation Internationale de la Francophonie comme les opérateurs des sommets, tous interpellés par la place et le rayonnement du français, se tiennent à votre disposition pour contribuer à renforcer le dialogue fructueux engagé à la faveur du sommet de Kinshasa autour des grands enjeux de la langue que nous avons en partage.

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier ministre, les assurances de ma très haute considération.

 

Abdou Diouf

 

 

Une lettre argumentée, au style soigné. Une belle défense de la langue française par un Sénégalais.

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

Louis Laubaine 10/07/2013 16:45

"On passera charitablement sur le fait qu’en début de lettre le Premier ministre « a pris connaissance » et que, deux lignes plus loin, il « pourra prendre connaissance » !"

La mauvaise foi est de nature à invalider les meilleures causes, elle ne peut convaincre que ceux qui sont convaincus d'avance.
En l'occurrence, le Premier Ministre a pris connaissance du fait que EPR a lancé une pétition. Il ne demande qu'à prendre connaissance du contenu de la pétition, si EPR veut bien la lui adresser.

BM 06/07/2013 09:27

Il y a eu un précédent en France, l'éradication des langues régionales (ou vernaculaires) en faveur du français (si si, les fameux "hussards noirs" de la Troisième République). En Bretagne, dont une partie de ma famille est originaire, on se souvient très bien des panneaux "Il est interdit de cracher et de parler breton" et autres joyeusetés décrites dans une chanson de Gilles Servat (dont le titre est "Koc'h ki gwenn ha koc'h ki du", je vous laisse découvrir la traduction par vous-même...) :

Pour tuer la langue bretonne
On croche aux gars des écoles
Surpris à parler breton
Un sabot sous le menton

Remplacer le français par l'anglais, c'est donc un degré de plus dans une démarche qui a déjà eu lieu dans le passé.

Et puis, quelque chose me gêne dans la notion de "Francophonie". Les Wallons, les Québécois, les Suisses Romands sont francophones ; c'est-à-dire, ils sont de langue maternelle française. Mais les Africains ? Où trouvez-vous parmi les Africains des gens qui soient de langue maternelle française ? On ne m'a jamais expliqué ce mystère, qui reste assez impénétrable malgré de nombreuses recherches de ma part.

La place actuelle de l'anglais dans le monde ne date pas de l'hyperpuissance états-unienne, mais trouve ses origines dans les débuts de l'expansion coloniale... de l'Angleterre. (Eh oui, comme son nom l'indique, l'anglais est d'abord et avant tout la langue des Anglais. Quelle surprise.) Et il faut dire qu'ils ont été bien plus "efficaces" que les Français sur ce point. Pour dire les choses crûment, ils n'ont jamais hésité à exterminer les populations des pays où ils voulaient faire souche (Amérique du Nord, Australie, Tasmanie, Nouvelle-Zélande) ; nous les Français, nous avons eu beaucoup plus de scrupules (mais pas toujours, cf. l'Algérie). C'est pour cette raison, entre autres, qu'il y a en Amérique du Nord 7 millions de Francophones contre 350 millions d'Anglophones : nous nous sommes alliés à certains peuples amérindiens contre d'autres, tandis que les Anglais ont tout exterminé de manière indiscriminée.

De plus, la position géographique de l'Angleterre fait qu'il est beaucoup plus facile pour elle de se tourner vers le "grand large" que la France, où la vocation maritime a toujours eu à lutter contre la vocation "continentale". (La même chose peut être dite d'ailleurs de l'Espagne et du Portugal, d'où le nombre bien supérieur d'Hispanophones et de Lusophones dans le monde par rapport aux Francophones.) Beaucoup d'hommes d'états français, et non des moindres, étaient convaincus que la France perdait son temps dans les entreprises coloniales, et se sont concentrés sur l'Europe ; parmi eux entre autres, Louis XV et Napoléon. Des hommes d'états français qui ont regardé surtout vers le "Grand Large", il y en a eu très peu ; seul François Ier et surtout Louis XVI ont eu cet état d'esprit, ce dernier parce qu'il était conscient que l'Angleterre prenait un avantage irréversible grâce à ses entreprises coloniales (voire sa biographie par Jean-Christian Petitfils, partiale certes car Petitfils est un royaliste réactionnaire, mais instructive par bien des aspects).

Enfin, même sous l'apogée de l'expansion coloniale française, sous la Troisième République, les opposants à cette politique coloniale étaient nombreux, et en fait surtout présents à droite, surtout après la défaite de 1870. Déroulède a attaqué la politique coloniale de Jules Ferry sous le prétexte qu'elle "détournait" des énergies qui auraient été mieux employées selon lui à la reconquête de l'Alsace-Lorraine : "J'ai perdu deux soeurs, et vous me proposez vingt domestiques".

L'hyperpuissance états-unienne actuelle n'est que la continuation de l'Empire Britannique du temps de la reine Victoria. Un passage dans les mémoires de l'ex-espion états-unien Philip Agee est instructif ; alors qu'il travaille à renverser des gouvernements "subversifs" un peu partout dans le monde, il est assisté d'espions britanniques. Il explique sa joie quand il constate que (je cite de mémoire) : "A chaque fois qu'il y avait quelque part dans le monde un pays que nous avions décidé d'attaquer, il se trouvait non loin une ancienne colonie britannique qui nous servait alors de base arrière". Quelle autre explication donner à l'alliance "Five Eyes" ? On mentionne régulièrement cette alliance sans expliquer la logique historico-impéraliste qui, en fait, en est la raison d'être.

Donc, pour de bonnes et de mauvaises raisons, nous récoltons aujourd'hui ce que nous avons semé dans les siècles précédents. Je ne veux absolument pas dire que nous aurions mieux fait d'être encore plus colonialistes que nous ne l'avons été (le colonialisme est une honte de l'histoire humaine, et une tache indélébile dans l'histoire des pays qui s'y sont livrés), mais la situation que vous décrivez ne sort pas d'un chapeau comme un lapin de magicien.

Gensane 06/07/2013 09:31

Où trouvez-vous parmi les Africains des gens qui soient de langue maternelle française ? On ne m'a jamais expliqué ce mystère, qui reste assez impénétrable malgré de nombreuses recherches de ma part.

Dans la bourgeoisie urbaine. C'est comme chez nous.

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