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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 06:53

J’avais l’intention d’écrire une note sur les travailleurs du dimanche qui oublient que, sans « les syndicats », ils travailleraient 12 heures par jour et 7 jours par semaine, et qui ne veulent pas voir que le patronat a parfaitement réussi à désintégrer le peu de solidarité qui pouvait encore les unir, ce qui permet aux grands boutiquiers de refuser les décisions de justice sans que le gouvernement solférinien bouge le petit doigt. Philippe Arnaud l’a fait bien mieux que moi par le biais d’une émission de France Inter. Le service public a le chic et le choc pour faire s’exprimer régulièrement et largement des chroniqueurs qui le vomissent, comme Lechypre ou Lenglet sur France 2.

 

Samedi matin, sur France Inter, à partir de 9 h 10, j'écoutais l'émission "On n'arrête pas l'éco" où s'opposent, tous les samedis, Christian Chavagneux, d'Alternatives économiques, et Emmanuel Lechypre, de BFM Business (ce dernier terme résume les positions que défend Lechypre : pour les intérêts, ceux des patrons et des riches, pour la doctrine, celle de l'ultralibéralisme).

 

Ce matin, en début d'émission, il était question de la fermeture de magasins (en général des grandes enseignes de bricolage) le dimanche, après une décision de justice prise à la suite d'une action d'un collectif de syndicalistes.

 

Emmanuel Lechypre a la parole le premier. Il dit d'abord tout le mal qu'il pense de cette décision [d'empêcher les magasins de bricolage d'ouvrir le dimanche], puis, submergé d'indignation, n'en pouvant plus de colère, il finit par lâcher :

 

- "... et puis, juste pour vous livrer le fond de ma pensée... quand on... ce qu'on a entendu, les gens comme les syndicats et les juges, qui parlent au nom de l'intérêt général des salariés, moi, ça me fascine toujours, après tout les gens ils ont le droit de faire ce qu'il veut [sic], il y a un truc ça s'appelle la liberté et, je veux dire, les juges et les syndicats, c'est toujours les premiers à savoir mieux que les autres ce qui est bon pour les gens, à la place des gens eux-mêmes, c'est terrifiant..."

 

Remarque 1. Emmanuel Lechypre, apparemment, ignore que la fonction du juge, c'est, précisément, de dire "à la place des autres ce qui est bon pour eux" ! Le premier fondement d'une société politique, la première raison d'être d'un État, en effet, ce n'est pas de se délimiter par des frontières, ce n'est pas de se constituer une armée, ce n'est pas de créer une monnaie, la première fonction d'un État, c'est de déléguer le règlement des litiges à la collectivité (représentée par des juges) afin d'empêcher les vendettas, les vengeances personnelles... et, surtout, la loi du plus fort.

 

 

 

- En effet, dans les sociétés où n'existe pas d'autorité centrale qui fasse respecter un droit unifié, la "justice" est du ressort du plus fort, du plus riche, du grand propriétaire, du seigneur, du boyard, du magnat, du landlord ou du latifundiaire : il pend le vilain à son gré, sous n'importe quel prétexte. C'est le droit du patron, du maître, du riche, du propriétaire, c'est-à-dire un droit sans limites...

 

Remarque 1 bis. Derrière cette contestation du juge s'en cache une autre. Car le juge ne juge pas en fonction de son opinion ou de son humeur, le juge applique la loi, et, lorsque Lechypre conteste l'intervention du juge dans les conflits sociaux, il conteste en réalité, il conteste surtout l'intervention de la loi dans le domaine social. [Ce qui n'est, d'ailleurs, que l'opinion du Medef : le Code du travail – créé par le législateur – est une intrusion inadmissible d'un tiers dans les rapports "normaux", "naturels", entre patrons et salariés].

 

Remarque 2. L'attaque contre les syndicats participe du même esprit. Dans l'imaginaire patronal, dans les fantasmes de la droite, le syndicat est un tiers importun et illégitime qui s'immisce indument dans les rapports entre patrons et salariés. La "réflexion" la plus souvent entendue à droite est : "les syndicalistes sont des individus (extérieurs à l'entreprise, bien entendu) venus dire aux salariés qu'ils sont malheureux, des individus qui leur mettent en tête des idées folles comme le salaire minimum, la durée légale (quotidienne, hebdomadaire, annuelle) du temps de travail, le droit à la retraite et autres idées absurdes... Ce sont, en un mot, des agitateurs, des meneurs, des perturbateurs".

 

Remarque 2 bis. Pour Lechypre, comme pour le Medef (comme pour les patrons des maquiladoras d'Amérique latine), l'existence d'un syndicat est incompréhensible, inconcevable, intolérable. Le patron donne du travail : on devrait s'incliner tous les jours devant lui pour ce seul bienfait, et ne pas avoir la grossièreté de discuter des conditions de travail ou du montant du salaire. C'est un crime de lèse-patronat ou de lèse richesse...

 

Remarque 3. Lechypre, avec des trémolos dans la voix, invoque la "liberté". Lorsque la droite ou le patronat invoquent la "liberté", ce n'est pas n'importe quelle liberté ; c'est une liberté annonciatrice de profit et, surtout, d'un profit qui a des chances (si l'on peut dire...) d'être obtenu aux pires conditions : liberté pour le salarié de travailler de nuit, ou 12 heures d'affilée, ou le dimanche, ou à 50 % du SMIC, ou dans des conditions déplorables d'hygiène et de sécurité ; ou liberté pour le consommateur de s'abrutir des heures dans un supermarché, liberté de dilapider son mince budget en gadgets ou en sucreries plutôt qu'en lecture, en pêche à la ligne, en sieste, en jardinage ou en promenades - toutes activités peu ou non lucratives.

 

En conclusion : qu'est-ce qui est fascinant (pour reprendre les termes de Lechypre), dans ce cri du cœur ? Ce qui est fascinant, c'est ce qu'évoque Julien Gracq, dans son premier Lettrines [La Pléiade, tome

2, page 169], lorsqu'il évoque, en 1939, sa prise de commandement d'une section de voltigeurs,

 

« journaliers presque tous ou garçons de ferme du Morbihan ou du Finistère. Pendant les longues étapes de nuit, marchant à côté de la colonne, quand ils cessaient de parler en breton, j'écoutais le jargonnement guttural qui montait de la troupe invisible : ils parlaient de la manière de se procurer du vin rouge, de la consistance de leurs matières fécales, de leur dernière ou de leur prochaine masturbation et je sentais, vaguement fasciné, se dénuder et bouger le tuf paléolithique sur lequel s'est figée la petite croûte de la civilisation ».

 

Ce qui est fascinant, dans cet aveu, c'est de voir, sous la mince couche de lois sociales déposées sur la société depuis un siècle et demi, se dénuder le tuf paléolithique de la brutalité sans limites du dominant, celle que Gracq évoque, un peu plus loin, à propos du héros de

Shakespeare : "Un fauve couronné [...], rien qu'un porteur d'estomac, de bourse et de braguette, brusquement pourvu de la foudre, tout de suite naïvement, paisiblement monstrueux". [Lettrines 2 La Pléiade, tome 2, page 301].

 

Ci-dessous, le témoignage d'une salariée d'un hypermarché en Picardie :

 

 

 

Selon le Code du Travail, les établissements de commerce de détail à prédominance alimentaire sont autorisés de plein droit à occuper des salariés le dimanche matin jusqu’à 13 heures.

 

 

Cette loi comporte une faille dans laquelle mon employeur se faufile avec aisance. En effet, est considéré le pourcentage de chiffre d’affaires moyen du lundi au dimanche inclus.

 

 

Or, s’il s’agissait uniquement du chiffre d’affaires du dimanche, il pourrait être constaté que le chiffre d’affaires en « marchandises générales » non alimentaires est largement plus important que le chiffre d’affaires alimentaire.

 

 

Ce qu’il faut savoir, c’est que lorsque le magasin Intermarché de Gauchy a déménagé suite à son agrandissement, tous les salariés espéraient ne plus avoir à travailler le dimanche, c’était sans compter les bonnes relations de notre employeur avec le sous-préfet. Ce qu’il faut savoir également c’est qu’il est à la tête de 5 magasins Intermarché de la région axonaise.

 

 

Lorsque le directeur de magasin d’Intermarché Chauny dit « Mais si on n’a pas le dimanche, on baisse purement et simplement le rideau », sortez les mouchoirs !!! Le chiffre d’affaires fait le dimanche se reporterait, alors, sur les autres jours de la semaine ! En effet, l’hypermarché est sensé ouvrir pour la partie alimentaire. Une famille qui a besoin d’une livre de beurre, d’un litre de lait, ou tout autre aliment présent sur sa liste de courses, l’achètera un autre jour. D’autant que l’amplitude des horaires d’ouverture est adaptée au plus grand nombre (8h30-20h30). Les propos du directeur créditent les miens sur le pourcentage de chiffre d’affaires fait en marchandises non alimentaires le dimanche matin !!! C’est bien de ça dont il est question !

 

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

BM 30/09/2013 20:05

@ M. Philippe Arnaud

Oui, en effet, la nullité des "réfutations" libérales vaut le détour.

Par exemple : http://www.contrepoints.org/2012/03/31/75382-pour-en-finir-avec-la-celebre-citation-de-lacordaire, où il est révélé que Lacordaire... était un curé.

Si vous faites une recherche internet "Lacordaire", vous tomberez sur un article issu d'une imitation (contrefaçon ?) "libérale" de Wikipédia. (Je ne cite pas le nom pour ne pas leur faire de pub.) Ce site est très pervers : l'imitation de Wikipédia est tellement poussée que j'imagine sans peine un lycéen ou un étudiant croyant tomber sur le "vrai" Wikipédia, et qui ne se rend pas compte qu'il est sur un site dont le but n'est pas enyclopédique mais de propagande. Je pense d'ailleurs que c'est sans doute le but recherché.

AF30 30/09/2013 19:43

Comme toujours la question posée par les média est biaisée car si j'ai bien compris ce n'est pas en raison du goût qu'auraient certain(e)s salarié(e)s pour le travail du dimanche mais plutôt la possibilité, pour les intéressé(e)s d'améliorer leur salaire. Dans ces conditions la question à poser ne serait-elle pas : si votre salaire était augmenté du gain proposé pour le travail dimanche, travailleriez-vous le dimanche ?

Philippe Arnaud 01/10/2013 15:08

En fait, comme vous le dites, le problème est que les employés ne sont pas assez payés ! Si l'augmentation de la productivité du travail ne passait pas dans la poche des actionnaires, ils n'auraient besoin ni de travailler le dimanche, ni de travailler de nuit...

Il ne faut pas s'illusionner : le patronat et la droite n'ont jamais admis le principe du repos hebdomadaire, pourtant arraché de haute lutte depuis plus d'un siècle. Avec leur histoire d'ouverture le dimanche, ce qu'ils veulent, c'est enfoncer un coin dans le principe du repos dominical, pour que le dimanche devienne un jour ouvré comme les autres.

Même s'ils disent après que le jour de congé sera pris un jour ouvré de la semaine, le mal sera fait. Comme tout le monde, dans la famille, n'aura pas les mêmes jours de congé, la possibilité pour la famille de se retrouver ensemble sera foutue...

BM 30/09/2013 09:19

" Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit " (Lacordaire)

D'où la haine des "libéraux" pour la loi, car depuis 1789 celle-ci ne leur est plus systématiquement favorable.

Philippe Arnaud 30/09/2013 09:55

Pour BM

Je reprends très souvent cette citation de Lacordaire. Et j'ai remarqué qu'elle agaçait prodigieusement les "libéraux" en ce qu'ils se sont donné beaucoup de mal pour essayer de la réfuter. Et la preuve de la justesse de cet aphorisme est apporté par le caractère verbeux, emberlificoté, laborieux de la "réfutation" proposée.

Un autre trait typique a été fourni par Madelin en son temps, lorsqu'il disait "préférer le contrat à la loi". C'est-à-dire préférer la situation où le patron et le salarié, "librement", discutent du salaire et des conditions de travail, et où il n'y a pas de tiers importun (le législateur, le juge, le syndicat) qui s'interpose. Le renard "libre" discute avec le poulet "libre" du menu de leur prochain déjeuner...

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