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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 06:13

Le 7 de ce mois, j’ai publié sur mon blog un article intitulé “ Faut-il interdire le « foulard » à l’université ? » Un des administrateurs du Grand Soir m’a proposé de le déposer sur le site. Les réactions ont été nombreuses, majoritairement hostiles.

 

À aucun moment, je ne répondais « oui » à la question que j’avais moi-même posée. Mon propos était évidemment ailleurs, de toute façon. Je voulais mettre en garde contre le fait que la religiosité, le religieux progressent dans le domaine et le discours séculiers. Cela n’a sûrement pas commencé avec Nicolas Sarkozy, président de la République française, se signant ostensiblement lors d’une manifestation officielle sans que cela provoque plus que quelques grincements de dents quasi inaudibles. Cela ne s’est certainement pas poursuivi avec des dérogations accordées à des élèves juifs autorisés à ne pas composer le jour du sabbat dans des écoles laïques. Cela n’a pas non plus fini avec le refus d’enfants musulmans de huit ans de participer à des goûters scolaires car le pain ou les chocolatines y côtoient des bonbons dans lesquels peuvent se trouver de la gélatine peut-être fabriquée avec des os de porc.

 

Suite à mon article, Le Grand Soir a publié un article de Frantz Fanon (mort en 1961) extrait de L’An V de la révolution algérienne, paru en 1959. Dans ce texte, Fanon expliquait comment, en dévoilant les femmes algériennes, la soldatesque française les humiliait pour atteindre les hommes. Je souscris pleinement à ce texte, sauf au dessin qui l’illustre : l’accoutrement de la femme – qui est celui que j’ai surnommé la tente de camping iranienne – n’existait pas en Algérie dans les années cinquante. J’ajouterai qu’un grand et courageux Arabe a également dévoilé les femmes : Habib Bourguiba. Pas pour les mêmes raisons.

 

 

Par parenthèse, des correspondants un peu pinailleurs ont estimé que j’aurais dû évoquer l’Arabie Saoudite et non l’Iran, où les femmes se meuvent dans les rues légères et court vêtues, comme le montrent des centaines de photos glanées sur les moteurs de recherche :

 

 

Pour convaincre ces correspondants que les choses ont virevolté depuis 55 ans, je leur propose une photo du site Iran-Resist représentant des femmes iraniennes (oui, je sais, vous me direz qu'elles sont occidentalisées...) au pavillon de l'Iran de l’exposition universelle de Montréal en 1967 : 

 

 

 

 

Puisque nous sommes est en Iran, restons-y. Nous sommes au début des années soixante-dix. Le shah d’Iran est au sommet de son pouvoir. Il règne avec l’aide de la Savak, une police politique terrible fondée avec l’aide technique de la CIA et du Mossad. On passe en Afghanistan où, toute chose étant égale par ailleurs, on a l’impression d’être en terre de liberté. On se rend au lycée franco-Afghan de Kaboul, fréquenté par quelques Afghans et Afghanes. Que voit-on sortir du Lycée sur le coup de 17 heures ? Des filles en mini-jupe !

 

À aucun moment mes contradicteurs ne répondent à ce qui était central dans mon bref article :

 

« Nous en sommes au point où les pratiques et le discours religieux (pas seulement musulman, bien entendu) sont en train de devenir la norme, les pratiques et le discours laïcs tendant à apparaître comme une gêne, une aberration, quelque chose à combattre séance tenante. Le pire étant l’intériorisation acceptée de cette évolution. »

« La laïcité n’est nullement responsable de la “ désintégration ” de nombreux jeunes musulmans français. Le modèle économique, oui. Avec son chômage structurel obligatoire et tellement évident, avec le pouvoir exclusif donné aux actionnaires dans l’entreprise, avec la soumission du politique à la finance. »

 

 

Les musulmans de France (hommes et femmes, garçons et filles) sont désormais victimes d’une double aliénation. Le système économique les vrille sur place. Je n’insiste pas. L’aliénation culturelle et religieuse est plus perverse et peut-être plus durable. La première fois que j’ai rencontré des femmes musulmanes, c’était en 1953, dans le village de mes grands-parents, dans le Lot-et-Garonne. Il ne s’agissait pas de femmes de harkis puisque la guerre d’Algérie n’avait pas commencé. Pas de burqua, pas de tchador, pas de voile. Des femmes pas trop intégrées, parlant plutôt mal le français mais vivant globalement comme les autres habitants. Je me suis rendu compte par la suite qu’elles observaient le ramadan de manière relâchée. En matière de boucherie, pas de viande halal, mais la viande de tout le monde achetée chez un boucher juif ayant réussi à échapper à la police de Vichy quelques années auparavant. Il leur préparait le mouton pour le couscous quand elles le demandaient. Il y a peu, je m’installe à la terrasse d’un café de ce même village. Nous sommes en pleine semaine, il est quinze heures. A deux pas, trois jeunes d'origine algérienne âgés de 12 à 15 ans. Ils ne sont pas à l’école, ils glandent. Soudain, j’écarquille les oreilles : ils s’expriment avec l’accent des banlieues parisiennes. Ils appartiennent à la troisième, voire à la quatrième génération, et au lieu de parler comme leurs parents avec l’accent du sud-ouest, ils parlent le français beur de Trappes où ils n'ont jamais mis les pieds. Je me dis qu’on a tout raté et que, mentalement, culturellement, ces gosses n’ont nulle part ou aller. Si demain ils imposent la tente de camping à leur femme, je n’en serai pas étonné.

 

Comme je ne voudrais pas passer la nuit là-dessus, je finirai par un exemple d’intériorisation insensée auquel j’ai assisté et pris part. Il y a quatre ou cinq ans, les camarades de ma section syndicale organisent un repas froid sur la pelouse de la fac, histoire de nous donner des forces avant d’aller manifester contre la LRU. Nous sommes une vingtaine, tous de gauche, les quatre-cinquièmes totalement athées. Je m’approche et demande en toute innocence :

 

Alors, on va saucissonner ?

Non, pas de saucisson, pas de pâté.

Pourquoi donc ?

Si un étudiant ou un collègue musulmans veulent se joindre à nous…

 

 

Qu’on n’aille pas me chercher Pierre Cassen, Riposte laïque et je ne sais quel Bloc identitaire… J’ai suffisamment donné.

 

PS : Pour mémoire, ce que pensait Nasser, dans les années cinquante, du port du voile (qu'il n'a jamais interdit). À ce qu'il dit, le responsable des Frères musulmans, qui voulait voiler toutes les femmes égyptiennes, avait une fille étudiante en médecine qui ne portait pas le voile.

 

PPS : un lecteur du Grand Soir a déposé sur ce site la photo suivante :

 

 

Il  a ajouté le commentaire suivant :

 

Femmes bédouines que j’ai vues au milieu du désert et beaucoup plus cachées que ça.
La crête au milieu du visage a pour effet d’empêcher la femme de regarder de côté sans tourner la tête...
Mais comme ça se passe dans un pays très allié à nos potes anglais, ils y exploitent le pétrole en échange d’une "protection" militaire ( en 1976 l’armée britannique y a bombardé plusieurs villages bédouins refusant de se soumettre à l’autorité du Sultan imposé par la GB, j’ai vu le sol jonché de tombes au milieu des ruines ), personne ne s’en émeut.
J’ai nommé le Sultanat d’Oman, pays hautement stratégique dont il vaut mieux oublier l’existence !

 

PPPS : Une de mes camarades du Snesup m'envoie ceci, auquel je souscris pleinement :

 

Si, effectivement, la question du voile à l'université telle qu'elle est posée aussi bien par une certaine presse que par le ministre de l'intérieur est dangereuse telle qu'elle est posée, si, en plus, elle peut servir de bouc émissaire pour détourner la mobilisation que nous devons organiser concrètement à la rentrée contre l'application de la loi Fioraso, cela ne signifie pas pour autant que nous devons être absents du débat. La question de la laïcité est une question qui est toujours d'actualité et la laïcité est toujours un combat. Rien n'est définitivement acquis dans ce domaine, même en France malgré une tradition maintenant séculaire. Le même Valls qui veut poser la question du voile à l'université déclarait il y a peu "la laïcité ne doit pas être oppressante". On voit bien que le véritable enjeu n'est pas celui de la laïcité.


La question du voile est posée délibérément de façon clivante dans une logique communautariste. Nous sommes de moins en moins dans une logique de laïcité républicaine, mais de plus en plus dans une construction, très anglo-saxonne, d'ailleurs, de cohabitation communautaire que traduisent assez bien à la fois la stigmatisation des populations arabes à travers l'islam, des structures comme le haut comité à l'intégration mis en place par Sarkozy et, au niveau international, la complicité manifeste avec les forces obscurantistes pilotées et financées par les pays du golfe. L'indulgence manifeste (pour ne pas dire le soutien effectif), revendiquée, même, par les pays occidentaux (dont la France) vis-à-vis de forces comme Ennahda en Tunisie, les frères musulmans en égypte, les forces islamistes armées de l'opposition syrienne, ou d'un Erdogan en Turquie montre bien où se situent les enjeux. Nos camarades tuinisiens en lutte pour la laïcité, y compris parfois au péril de leur vie (voir il y a peu les assassinat de Choukri Belaïd et de Mohamed Brahmi) savent très bine où se situent les enjeux et les responsabilités. Nous avons été, nous sommes encore solidaires de leur combat, en particulier à travers le soutien que nous avons manifesté au doyen Kazdaghli dans sa lutte contre l'islamisation de l'université par le pouvoir tunisien, aidé en cela par le bras armé d'Ennahda que sont les groupes salafistes.

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

Éric G.D. 15/08/2013 15:33

Oserais-je dire que je viens de manger un sandwich avec une tranche de rôti de porc et de la sauce "andalouse hot" à l'intérieur ? Et que j'ai trouvé ça très bon...
Et que, comme j'avais encore faim, j'ai mangé un bout de fromage de brebis, provenant donc d'un animal qui a peut-être côtoyé (c'était un fromage artisanal) un porc dans la cour de la ferme où il a été élevé ?

J'ai participé à plusieurs formations (formations de 4 jours, généralement du vendredi au lundi, pour éviter de faire perdre trop de journées de travail) durant lesquelles, le dimanche soir, pour cause de fermeture des restos du coin, nous soupions ensemble (entre trente et quarante personnes chaque fois) avec pain, fromages et charcutaille. Et vin...
Si un jour, l'un d'entre nous avait émis ne serait-ce que l'idée qu'il faudrait éviter de mettre du saucisson (et du vin) à table des fois qu'un musulman (et pourquoi un musulman et jamais un juif, d'abord ?) se trouverait parmi nous, je pense qu'il aurait été "bien reçu" !
Suis pas certain qu'il aurait eu envie de continuer la formation, tellement on lui aurait bien fait comprendre que les opinions religieuses n'avaient rien à faire dans notre groupe !
Et pourtant, dieu (s'il existe) sait que nous sommes tolérants !

Bon, vais me taper un bout de chocolat.
Belge !
Tant que c'est permis par la loi religieuse de mon pays !

Xavier Lambert 14/08/2013 12:19

Ne pas oublier que Valls a déclaré la semaine dernière à propos du voile à l'université (entendu sur France Inter) : "Il ne faut pas que la laïcité soit oppressante".

BM 13/08/2013 20:24

Les choses iraient mieux si au lieu du terme "laïcité", devenu un peu attrape-tout, et que même l'extrême droite a repris à son compte (avec une hypocrisie écoeurante), cela serait un peu plus clair si au lieu de "laïcité" on se servait de l'expression "séparation de l'église et de l'état". Mais l'être humain est paresseux, aime la loi du moindre effort intellectuel et langagier, et on en arrive sur ce sujet, dans la Gauche française, à une confusion intellectuelle à peu près totale comme l'ont montré les commentaires sur le site "Le Grand Soir".

Si on utilisait systématiquement l'expression "séparation de l'église et de l'état", on serait plus à même de résister aux demandes communautaristes dans les universités (et ailleurs). La seule manière d'assurer l'égalité serait alors de refuser tout droit religieux à tout le monde sans distinction, dans le cadre des services assurés par l'Etat.

Sinon, on en arrive aux excès de la Grande-Bretagne, pays où la Queen est chef de l'église anglicane (église d'état sauf en Ecosse). Comme il y a une église d'état, on est obligé d'accorder les mêmes droits religieux à tout le monde qu'aux anglicans (qui deviennent de plus en plus deux pelés et trois tondus), et c'est comme ça que les flics britanniques sont voilées (pour certaines femmes musulmanes) ou portent le turban (hommes sikhs) dans l'exercice de leurs fonctions. Dans les lieux d'enseignement (du jardin d'enfant jusqu'à Oxbridge), chaque religion, secte ou groupuscule demande le respect de ses prérogatives propres, aussi bien au niveau des parents, des élèves ou étudiants, que des professeurs et même des personnels techniques. Cela n'en finit pas, car comment refuser aux Gros-Boutiens ce qui a été accordé aux Petits-Boutiens, qui l'a été aux Hindous, aux Musulmans, etc, etc ?...

(Insistons au passage sur le fait que les demandes communautaristes à l'université et ailleurs ne sont pas le fait que des seuls musulmans. Il y aurait beaucoup à dire sur la montée en France, comme ailleurs, du protestantisme "dur" d'inspiration états-unienne (pentecôtistes, évangélistes, néo-baptistes, etc). C'est un phénomène très inquiétant, auquel personne ne s'intéresse, ni les politiques, ni les médias, ni le grand public. Sans doute par peur d'offenser la puissance états-unienne, et par une sorte de complaisance qui consiste à se dire : "Ils sont chrétiens, donc ils ne sont pas dangereux comme ces affreux musulmans." Ben tiens.)

De plus, parler de "séparation de l'église et de l'état" permettrait de voir que le "travail" n'a pas été mené jusqu'à son terme : par exemple, l'Alsace-Moselle, sans parler de la Guyane (religion d'état : catholicisme !) et autres confettis (post-)coloniaux.

Quant au "retour" des "deuxièmes générations" d'immigrés vers une vision plus stricte et plus intolérante de la religion, il s'agit d'un phénomène classique (qui s'est notamment manifesté chez les "deuxièmes générations" d'immigrés catholiques aux Etats-Unis), comme l'a montré l'excellent petit livre d'un journaliste canadien : http://muslimtide.com/ . Phénomène qui, dans le cas de la France, a été aggravé par le passif mal digéré de la Guerre d'Algérie (y compris du côté des immigrants : beaucoup de descendants d'Algériens vivant en France ont du mal à comprendre pourquoi leurs parents ont émigré vers la terre du colonisateur dès l'indépendance acquise, voire même avant, alors que la lutte des Algériens contre la France avait été si âpre et si violente), et aussi par une situation économique qui frappe de plein fouet les classes populaires, où les musulmans sont proportionnellement plus représentés que dans le reste de la société.

Il y a un vrai problème pour la Gauche française : comment faire pour s'adresser aux couches populaires en restant fermes sur les valeurs héritées des Lumières, dont font partie la critique de la religion en tant que telle et l'idéal de la séparation de l'église et de l'état ; alors même que ces couches populaires comportent une composante musulmane proportionnellement plus importante que dans le reste de la société, et qui a une conception de la religion assez traditionaliste ? Je n'ai pas la réponse. Mais je pense hélas que l'on paiera très cher le fait de ne pas y réfléchir.

Gensane 14/08/2013 09:42

Je souscris à ce que vous dites, en particulier sur la situation en GB, fort bien décrite.
Une réflexion à ne pas mettre sous les yeux de certains lecteurs du GS.

LACAZE 13/08/2013 08:41

Je vais y aller d'un témoignage très particulier. Durant les études de médecine, nous devons faire un stage en maternité - très bref, il faut le dire - . Le mien s'est passé à l'hôpital de Roubaix. C'était, je pense en 1964. Les quartiers populaires de Roubaix, bien décrits par Van der Meersch, les fameuses courées étaient occupées en grande partie par des familles algériennes. Et étaient un haut lieu de la lutte pour l'indépendance de l'Algérie. Les femmes allaient accoucher à l'hôpital bien entendu. Nous y sommes arrivés un collègue et moi par un froid glacial. Dès que nous avons franchi la porte du service, on nous a sommé de monter dans la salle d'accouchement une femme était en train d'accoucher. Je passe sur la brutalité de la chose: aucun de nous deux n'avait assisté au moindre accouchement et avions été informé pratiquement de la façon dont ça se passait. Nous avions eu simplement des cours "théorique". C'était une femme algérienne qui accouchait. "Allez y faites l'accouchement". Je me suis dégonflé. Mon copain y est allé bravement. Il a récupéré le bébé comme il a pu. Il y a avait dans la salle une sage femme et des hommes. L'accouchement - comme les examens gynécologiques se faisaient à main nu, sans gant. Le chef de service était un ancien médecin de la légion! Les examens gynéco en salle était tous autant mené à la hussarde.
J'ai été très choqué par ces pratiques. Ces femmes était vraiment traitées sans égard et n'osaient surtout pas protester. Certes les hôpitaux à cette époque ne cultivaient pas un respect tatillon des personnes.

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