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7 décembre 2022 3 07 /12 /décembre /2022 06:01

L’immensément riche rappeur Kanye West se pointe dans un talk-show animé par Alex Jones, une vedette de la télévision d’extrême droite (faute de goût), spécialiste des théories du complot, se disant libertarien et paléo-conservateur. Un sinistre rigolo inventeur d’un dentifrice censé guérir du Covid. Également présent Nick Fuentes, suprémaciste blanc opposé au droit de vote des femmes. Âgé de 24 ans, il se définit comme incel (les célibataires involontaires qui n’arrivent pas à trouver un partenaire (tu m’étonnes !). Kanye déclare à son hôte : « les médias juifs nous ont donné l’impression que les nazis et Hitler n’ont jamais rien offert de valable au monde… Mais [les nazis] ont aussi fait de bonnes choses. Nous devons arrêter de dénigrer les nazis tout le temps. Il a poursuivi plus tard : « Chaque être humain a quelque chose de valeur qu’il a apporté, en particulier Hitler ». Il en remettra une petite couche les jours suivants : « Hitle n’a pas tué six millions de Juifs. C’est complètement incorrect factuellement ». Quelques heures plus tard, il essaie de tweeter l’image d’une croix gammée nazie à l’intérieur de l’étoile de David, il est interdit par Twitter.

 

Quand j’étais djeuns', la musique noire étasunienne, c’était Ray Charles ou Ella Fitzgerald. Maintenant, c’est Kanye West.

 

Peut-être que quand on a vendu 160 millions de disques, on peut dire ta vérité et prendre la défense du plus grand génocidaire de la grand Histoire. Qui a fait stériliser et tuer 30 000 Noirs dans ses camps.

 

Les artistes de rap ne viennent pas systématiquement du ruisseau. Ancien  Black Panther, le père de Kanye est journaliste et sa mère professeur d’université. Lorsque Kanye imite certains aspects de la vie des prolétaires, il ne fait que singer, comme d’autres artistes du genre.

 

Il épouse Kim Kardashian, productrice, styliste, femme d’affaires. Leur contrat de mariage prévoit que Kim touchera 1 million de dollars pendant dix ans si elle reste sous le même toit que son mari. Il prévoit également qu’elle hériterait d’une dizaine de millions de dollars en cas d’infidélité caractérisée de son mari. Elle a par ailleurs empoché 3,4 millions de dollars par enfant. Les époux sont désormais séparés.

 

L’antisémitisme de masse est né en Europe à la fin du XIXe siècle comme une réponse de la classe dirigeante au socialisme perçu comme “ juif ”. Il s’agissait pour cette classe de rallier la moyenne bourgeoisie menacée, paupérisée par la révolution industrielle. Aujourd’hui, aux États-Unis, l’individualisme est exacerbé, la classe moyenne atomisée, la culture parcellisée. Seule valeur sûre : la croyance dans le marché. Pour le reste, tout est possible : oppression des plus faibles, militarisme, fanatisme religieux, un patriotisme qui dispose même de sa loi qui déroge à toutes les règles et pratiques démocratiques antérieures à sa promulgation. Et puis la guerre, des guerres, partout dans le monde, de plus en plus par procuration, de façon immatérielle pour le public étasunien. En mentant (l’anthrax) et en utilisant un vocabulaire médiocre (« États voyous »).

 

Le hip hop est né au début des années 1970 dans un contexte qui ne lui était pas franchement favorable. Il s’agissait de prôner des valeurs de « paix, d’amour, d’unité » et de « s’amuser » (James Brown). Mais, dans le même temps, les grandes associations de défense des Noirs, comme la NAACP, sont devenues très modérées et se sont progressivement désintéressées de la situation des plus pauvres. La bourgeoisie afro-américaine a visé une part du gâteau en s’engouffrant par exemple dans la “ discrimination positive ”, des ensembles de mesures correctrices permettant au mieux, à tous, de partir sur un pied d’égalité. Le fait est que les écarts entre les Noirs aisés et les Noirs pauvres n’ont fait que croître dans les années 1970-80.

 

Dans l’atmosphère de la réaction Reagan-Thatcher et, plus tard, du triomphalisme capitaliste postsoviétique, le hip-hop a subi de très mauvaises influences. Des observateurs ont fait remarquer qu’au début des années 1980, les aspirants artistes de rap étaient malheureusement parmi les plus mercenaires qui soient.

 

On ne saurait les en blâmer, mais la principale motivation de la plupart des rappeurs est l’argent, que leur musique soit pensée et perçue comme celle des marginaux ou non. Chercher une conscience anticapitaliste dans cet univers serait vain. D’où les dérapages, les flottements honteux d’un Kanye West. Lors d’un défilé de mode de sa marque à Paris, il porte un tee-shirt suprémaciste blanc “ White Lives Matter ” sans aucune réaction du Paris de la mode et des médias. Et il promet sur Twitter de s’attaquer aux Juifs. Adidas en profite pour le lâcher (sa marque de baskets Yeezy lui avait rapporté des sommes folles).

 

Au lendemain de Katrina, West déclara que Bush « ne se soucie pas des Noirs ». Mais en novembre 2002, West déjeunait avec Donald Trump et Nick Fuentes. Réaction de l’ancien ambassadeur des EU en Israël David Friedman : « Toute entrevue, même de courtoisie, avec un antisémite comme Kanye West et une ordure comme Nick Fuentes est inacceptable ». Trump bredouilla que le repas avait été « rapide et sans histoire », qu’il s’était « très bien entendu avec West », que celui-ci « n’avait tenu aucun propos antisémite » et qu’il ne connaissait pas Nick Fuentes.

 

Pas plus tard qu’en avril 2022, bien après que West eut rejoint le camp Trump, le magazine Jacobin défendait encore West, insistant sur le fait que ses « pitreries turbulentes et son désordre généralisé » étaient « une pièce essentielle de la carrière remarquable – et remarquablement chaotique – qu’il a bâtie ».

 

Les remarques antisémites et pro-Hitler de West ont provoqué le dégoût. Elles témoignent du glissement vers la droite et l’extrême droite de la surface visible de la société étasunienne et, peut-être, du pays tout entier. En tout  cas d’une dégradation de la culture de masse. Des zones et des groupes de résistance surgissent dans maints endroits mais, pour l’instant, sans projet fédérateur, sans objectif global.

 

Kanye West aime Hitler ; ça tombe bien : Hitler n’aimait pas les Noirs !
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5 décembre 2022 1 05 /12 /décembre /2022 05:29

Le World Socialist Website (Patrick Martin) nous informe que les démocrates sont intervenus aux États-Unis pour interdire la grève des chemins de fer et imposer un règlement auquel s’opposent les travailleurs

 

Le vote de la Chambre des représentants mercredi matin pour interdire une grève nationale des chemins de fer et imposer un accord soutenu par la Maison-Blanche à 120 000 cheminots est un événement politique historique. Le Parti démocrate, qui contrôle la Chambre et a conduit le vote, a ouvertement affiché son rôle de classe en tant qu’instrument du grand patronat américain contre la classe ouvrière.

 

Le gouvernement Biden a regardé avec horreur les travailleurs du rail voter pour rejeter l’accord qu’il a élaboré en collaboration avec Wall Street, les sociétés ferroviaires et leurs serviteurs syndicaux. Ce gouvernement, qui ne cesse de parler de « liberté » et de « démocratie » dans le monde, s’apprête maintenant à réprimer impitoyablement les droits démocratiques des travailleurs du rail. Selon la Maison-Blanche et le Congrès, les travailleurs n’ont ni le droit de voter sur les conditions de leur emploi ni le droit de faire grève si les patrons refusent de faire une offre acceptable.

 

 

 

 

Revue de Presse 435

 

Selon Sébastien Crépel dans L’Humanité ; On ne peut qu’être d’accord avec cette phrase de Michel-Édouard Leclerc : « Le travail ne paie pas assez en France, seul le capital paie. » Le grand patron des hypermarchés du même nom sait de quoi il parle : ses magasins en sont un parfait exemple. Derrière celui qui se présente comme le chevalier blanc du pouvoir d’achat des Français, se cache une immense fortune bâtie sur un empire et ses employés.

 

Caissières payées au ras du Smic avec vingt ans d’ancienneté, employés à bout de souffle, risques psychosociaux. Le quotidien n’est pas rose pour ceux qui vivent de l’intérieur le « mouvement E. Leclerc », où l’objectif de rentabilité est masqué par une idéologie pseudo-philanthropique visant à faire croire au consommateur – et in fine au salarié – que la défense de ses intérêts passe par la guerre des prix entre mastodontes de la distribution. En bout de chaîne, les petits producteurs et les employés paient les pots cassés de cette compétition pour rafler les parts de marché et gonfler les profits – ce qui reste la raison d’être de ces enseignes.

 

Dans l’univers Leclerc, les primes aléatoires en fonction des résultats des magasins ont remplacé les hausses de salaires. La grève prévue ce vendredi a le mérite de rappeler que le pouvoir d’achat n’est pas soluble dans les politiques commerciales des firmes ni dans les primes au bon vouloir des patrons. Il paraît que faire droit aux revendications salariales entretiendrait l’inflation en créant une boucle « prix-salaires », mais préfère-t-on vivre dans un pays de bas salaires ? Malgré tous les « efforts » des Leclerc et autres, la réalité est que les prix s’envolent, sans que les salaires augmentent. Un rééquilibrage s’impose. Cette inflation-là – qui pourrait être contenue par un blocage ciblé des prix – serait à tout prendre préférable à celle d’aujourd’hui, car elle serait nourrie par un plus juste partage des richesses et non par la guerre et les spéculations.

 

 

Que prépare la coalisation fascisante en Israël, demande le site Communistes ?

 

Les plans de la coalition sioniste religieuse, une fois au pouvoir, incluent la légalisation de dizaines d'avant-postes israéliens non autorisés en Cisjordanie tout en faisant appliquer les ordres de démolition contre la construction palestinienne non autorisée dans certaines parties de la Cisjordanie ; réduire la bureaucratie pour la construction dans les colonies ; stopper la destruction des avant-postes illégaux ; et l'abrogation de la loi sur le désengagement pour permettre la reconstruction des colonies dans le nord de la Cisjordanie qui ont été évacuées et détruites dans le cadre du programme de désengagement de Gaza en 2005.

 

Un manifeste électoral du sionisme religieux appelle également à l'abolition de l'administration civile – un organe du ministère de la Défense qui gère les affaires civiles telles que les permis de construire dans la zone C, les 60 % de la Cisjordanie où vivent tous les colons et des milliers de Palestiniens. Au lieu de cela, le parti cherche à faire transférer les pouvoirs de l'administration civile à un autre ministère. Il s’agirait en fait d’une annexion de facto, donnant au gouvernement de Jérusalem le contrôle de territoires situés en dehors d'Israël et actuellement gouvernés par l'armée.

 

[Plusieurs hommes politiques d’extrême droite ont] menacé d'expulser les politiciens arabes et autres Arabes qui ne reconnaissent pas que « la terre d'Israël appartient au peuple juif ».

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3 décembre 2022 6 03 /12 /décembre /2022 05:32

Serge Halimi se demande si l’impérialisme peut être vertueux. Il en doute : « La coexistence d’un Sénat contrôlé par les démocrates et d’une Chambre des représentants où les républicains seront majoritaires ne bouleversera pas la politique étrangère des États-Unis. Elle pourrait même révéler à ceux qui l’ignorent une convergence entre le militarisme néoconservateur de la plupart des élus républicains et le néo-impérialisme moral d’un nombre croissant de démocrates. La chose n’est pas nouvelle. En 1917, le président démocrate Woodrow Wilson engage son pays dans la première guerre mondiale, caractérisée par des rivalités impériales, en prétendant qu’il entend ainsi « garantir la démocratie sur terre ». Ce qui ne l’empêche pas d’être simultanément sympathisant du Ku Klux Klan. Plus tard, au cours de la guerre froide, républicains et démocrates se succèdent à la Maison Blanche pour défendre le « monde libre » contre le communisme athée, « empire du Mal ». L’Union soviétique disparue, vient le temps de la « guerre contre le terrorisme » dont le président George W. Bush garantit qu’elle mettra fin à la « tyrannie dans le monde ».

 

 

Stéphane Dudoignon estime qu’en Iran le pouvoir se fracture : « Face aux manifestants, qui demeurent déterminés, le régime a opté pour la méthode dure afin de ramener le calme. Mais une fraction de la hiérarchie religieuse regrette l’absence de mécanismes conciliateurs entre le pouvoir et la contestation. »

 

Pour Benjamin Lemoine, l’inflation s’en prend aux plus pauvres : « Les pouvoirs publics ont longtemps mis les salariés à l’abri de l’inflation à travers un mécanisme d’indexation des rémunérations. Le gouvernement français estime désormais que procéder de la sorte reviendrait à jeter du kérosène sur la flambée des étiquettes, ce que contredit une étude récente du Fonds monétaire international (FMI). La règle édictée par Bercy ne vaut toutefois pas pour tous. »


 

Le Monde Diplomatique (278)

 

Evelyne Pieiller dénonce l’usage généralisée de la compassion : « Solidarité, responsabilité : des mots qui ont, depuis quelque temps, repris une forte actualité pour souligner ce qui est dû aux moins privilégiés — les « vulnérables » — au nom d’une égalité imparfaite et de la volonté de corriger les injustices. Le vivre-ensemble passe alors par l’attention portée au ressenti de chacun. Mais le ressenti permet-il de fonder une norme collective ? »

 

 

Pierre Puchot s’est rendu à Grigny observer un demi-siècle d’aberrations urbaines : « Aujourd’hui emblématique des banlieues déshéritées, Grigny n’était en 1969 qu’un bourg paisible de trois mille âmes quand l’État décida, sans concertation avec les autorités locales, d’y implanter deux grands ensembles : Grigny 2, la plus importante copropriété privée de France ; et la Grande Borne, un immense quartier de logements sociaux. Un péché originel dont la ville ne s’est jamais remise. »

 

 

Corentin Léotard a écouté la petite musique hongroise : « Dans le concert européen de soutien à l’Ukraine, la Hongrie joue sa propre partition. Tout en dénonçant l’agression russe, le premier ministre Viktor Orbán défend une voie de compromis avec Moscou. Cette singularité qui l’éloigne de ses voisins répond surtout à des considérations idéologiques et de politique intérieure. Pour les nationalistes hongrois, l’avenir se joue à l’Est. »

 

 

Michaël Levystone a observé de prudentes émancipations en Asie centrale : « Si aucun des pays d’Asie centrale ne l’a officiellement condamnée, l’agression russe contre l’Ukraine fait grincer des dents dans la région. Jusqu’alors garant de la sécurité, Moscou voit son monopole contesté par d’autres, comme les États-Unis, qui reviennent après leur débâcle afghane. »

 

 

Pour Hughes Le Paige, le gouvernement italien utilise un double langage : « En visite à Bruxelles début novembre, Mme Giorgia Meloni a montré patte blanche : la présidente du conseil italien entend respecter scrupuleusement les traités européens, se plier au dogme de la rigueur, soutenir l’Ukraine coûte que coûte… Des positions qu’elle conjugue à un ultraconservatisme autoritaire sur les sujets sociétaux. Mais cela intéresse moins les instances de l’Union. »

 

 

Au Pakistan, le capitalisme à une main armée (Laurent Gayer et Fawad Hasan) : « Sur fond de crise économique, le Pakistan est, une fois de plus, secoué par une tempête politique. Démis de son poste de premier ministre après un vote de défiance du Parlement, M. Imran Khan, qui a organisé une marche contre son successeur Shehbaz Sharif, a échappé à une tentative d’assassinat. À Karachi, dirigeants locaux, hommes d’affaires et militaires s’entendent pour contrôler d’une main de fer les salariés de l’industrie textile. »

 

 

Pour André-Michel Essoungou, les écrans africains font l’objet d’une guerre d’influence : « En marge du sommet de l’Organisation internationale de la francophonie, à Djerba (Tunisie), le 20 novembre 2022, M. Emmanuel Macron a de nouveau dénoncé la propagande des « puissances » qui veulent « abîmer » l’image de la France en Afrique. Les pays qui agacent Paris se livrent à une guerre médiatique pour favoriser leurs intérêts et dénigrer les concurrents. »

 

 

Didier Ortolland estime que le droit de la mer tangue mais ne coule pas : « La mer, qui recouvre 70 % de la planète, offre au regard une immensité continue. Mais elle n’échappe pas à l’appropriation, à l’exploitation, aux frontières. Comment réglementer les conflits maritimes et l’exercice de la souveraineté des États ? Le 10 décembre 1982, l’acte final de la conférence des Nations unies sur le droit de la mer apportait à ces questions une réponse originale et durable. »

 

 

 

Aux États-Unis, la gentrification se fait par l’école (Richard Keiser) : « On connaissait la stratégie de ces parents qui choisissent leur logement de façon à aiguiller leurs enfants vers les meilleurs établissements. Aux États-Unis, des municipalités renversent la logique. Soucieuses d’attirer les populations riches vers des centres-villes en général pauvres, elles rasent certaines écoles pour en construire d’autres, susceptibles de doper leur « offre scolaire ». »

 

 

Pour Paul Guillibert, l’idéologie est à l’œuvre dans les plateaux andins : « Une partie de la gauche latino-américaine considère que l’influence des travaux d’intellectuels occidentaux relève d’une forme de colonialisme. Ce n’est pas le cas du socialiste José Carlos Mariátegui, né au Pérou en 1894. On doit à celui-ci d’avoir contribué à introduire le marxisme au sein de la gauche régionale. Sans « calque » ni « copie », mais sans quête non plus de l’originalité à outrance. »

 

 

Claire Lecœuvre estime que ma méthanisation est stade suprême de l’agriculture industrielle : « La guerre en Ukraine ravive la dépendance européenne, et française, aux importations de gaz. Présentée un peu rapidement comme une solution écologique pour garantir une souveraineté en matière de production, la méthanisation reste loin de tenir ses promesses. Un développement massif sur le modèle actuel comporterait des conséquences néfastes tant pour l’agriculture que pour l’environnement. »

 

 

Décidément, la privatisation de l’électricité en France est un échec (David Garcia) : « La crise énergétique consécutive aux sanctions occidentales contre la Russie n’a pas seulement rogné le pouvoir d’achat des Européens et affaibli le Vieux Continent. Elle projette une lumière crue sur l’échec de la libéralisation du marché de l’électricité en France et, surtout, sur l’obstination des différents gouvernements à poursuivre cette politique quoi qu’il en coûte. »

 

 

Idem pour la privatisation rampante de la SNCF (Selim Derkaoui) : « En région parisienne, on ne compte plus le nombre de trains annulés faute de conducteurs. La mise en place d’un logiciel privé de gestion du personnel devait permettre de compenser le manque d’effectifs. Non seulement les usagers ne constatent aucune amélioration, mais les cheminots voient leurs conditions de travail se détériorer — ce qui les pousse à la démission. Une spirale infernale.

 

 

Laurence Decock s’est rendue dans la classe des Freinet : « Pédagogues à la renommée internationale, Élise et Célestin Freinet ont produit quantité d’écrits théoriques. Mais ils ont surtout mis leurs idées en pratique, notamment en fondant l’école qu’ils ont ouverte en 1934 à Vence. Dans cet établissement sans véritable classe ni pupitres alignés face à un tableau, les sanctions sont votées en assemblée générale, et chacun doit travailler en autonomie. »

 

 

Gilles Costaz évoque la période de la faste du verbe : « Dans les années 1950-1960 surgit un théâtre étonnant, porté par la vitalité des mots, et qui bouleversa les imaginaires : aux côtés de Samuel Beckett ou d’Eugène Ionesco, on comptait Jacques Audiberti, maître éclatant du langage, conteur de la fraternité. »

 

 

Simon Arambourou et Grégory Rzepski assistent à la disparition de la haute Fonction publique française : « On les a longtemps ménagés : les hauts fonctionnaires se croyaient à l’abri. Ils observaient d’un œil bienveillant les réformes de l’État à la sauce sarkozyste (révision générale des politiques publiques [RGPP]), hollandaise (modernisation de l’action publique [MAP]) ou macroniste (comité d’action publique 2022 [CAP 22]), qui toujours épargnaient la noblesse mais frappaient les agents. Au nom de la dématérialisation, on fermait les services ; pour faire des économies, on ne compensait plus les départs. Il faudrait déménager, subir la colère d’usagers excédés, travailler plus. Et gagner moins quand les gouvernements s’acharnent à geler les rémunérations. La perte de sens, c’était un contrôleur des impôts encouragé à conseiller l’optimisation fiscale. Ou des agents de la Sécurité sociale, à chasser les fraudeurs.  Souvent, la crème de la haute fonction publique œuvrait elle-même au démantèlement des échelons inférieurs de l’administration, tout comme ses prédécesseurs avaient contribué aux privatisations de la sidérurgie, des banques, de la défense, de l’aéronautique, des télécoms ou de l’énergie : les cadres du Trésor ou de la direction du budget « modernisaient » l ’économie françaisequand les ingénieurs des Ponts et Chaussées concédaient l’aménagement aux majors du bâtiment et des travaux publics. À l’hôpital, à l’université, les mandarins admiraient Michel Rocard ou MM. Édouard Balladur, Alain Juppé ou Lionel Jospin, jusqu’à subir à leur tour la concurrence et la caporalisation bureaucratique. »

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28 novembre 2022 1 28 /11 /novembre /2022 05:28

Dans Res Publica, Bernard Tepper nous recommande vivement de tout faire pour défendre la Sécurité sociale : « [Il faut se] rassembler dans l’action avec les organisations syndicales. Il faut assurer la défense et la promotion d’une autre Sécurité sociale. La Sécurité sociale parce qu’elle reste l’avancée sociale la plus aboutie dans la période 1945-1967 de l’histoire de France et même du monde sur une période significative de 22 ans. Elle reste l’un des piliers indispensables de la reconquête populaire car elle peut symboliser la protection de l’humanité de la naissance à la mort si on reprend la définition de l’Oms de 1946 de la santé : « la santé est un état de bien-être physique, psychique et social » et donc pas seulement une absence de maladie. Chiche, vous voyez ce qui vous reste à faire !

 

Les mutuelles qui gardent un lien avec les mutuelles de travailleurs sont celles qui ont refusé l’entrée dans la Mutualité française, dans les années 90. Car la Mutualité française, adversaire historique de la Sécu après leur complaisance avec le régime de Vichy, a passé un « accord scellé en béton armé » avec les instituts de prévoyance soi-disant paritaires (comme Malakoff Médéric jadis présidé par Guillaume Sarkozy) et avec la branche assurantielle du Medef (longtemps animé par Denis Kessler qui a défini la stratégie des gouvernements néolibéraux dans sa fameuse interview du 4 octobre 2007 dans Challenges !) au sein de l’Union nationale des organismes complémentaires à l’assurance-maladie (UNOCAM) dès le début du XXIe siècle. À noter que c’est le gouvernement d’union de la gauche de Lionel Jospin sur demande de la Mutualité française qui a troqué en 2001 le Code de la mutualité solidaire en code assurantiel en acceptant l’injonction de la directive européiste ordolibérale appelé Solvabilité 2 qui est la réforme cliquet qui oblige les complémentaires Santé à se comporter dans leur gestion comme les assureurs privés à buts lucratifs et à combattre avec vigueur la Sécurité sociale. L’autorité de contrôle (ACPR) étant le gendarme du marché des complémentaires avec droit de vie ou de mort sur ces dernières.

 

 

Pour Communistes Hebdo, le patronat et le pouvoir ont passé la vitesse supérieure : « Le Fonds Monétaire International (FMI) dans son rapport annuel consacré à la France incitent le gouvernement à accélérer le rythme de réduction des dépenses publiques, des réformes « structurelles » de l’assurance chômage, des retraites, de l’éducation nationale, à « rationaliser » les effectifs de la fonction publique, toutes recommandations déjà en œuvre dans le programme de Macron et de son gouvernement.

Le 15 novembre la réforme de l’assurance chômage a été voté, sans coup férir par 210 voix pour et 140 contre, les syndicats dénoncent une réforme scandaleuse, les représentants des cinq confédérations ont réaffirmé leur totale opposition à la réforme de l’assurance chômage lors de la dernière séance de concertation de lundi. 

Les chômeurs perdent sur toute la ligne, le patronat est gagnant.

A peine sorti de la réforme de l’assurance chômage, Dussopt, ministre du travail, est chargé de mettre en musique la partition écrite par Macron pour la réforme des retraites.
 

Faire payer le peuple, c’est la logique du capitalisme. 

Avec l’inflation, l’augmentation des loyers, des prix de l’énergie, le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire augmente, la pauvreté explose. En 2021, 2 à 4 millions de personnes avaient recours à l’aide alimentaire La Direction générale de la cohésion sociale estime que 7 millions de personnes sont aujourd’hui en situation de précarité alimentaire, 60% d’entre eux vivent dans l’extrême pauvreté – c’est-à-dire avec la moitié du seuil de pauvreté, soit 551 euros. Les Restos du cœur enregistrent une hausse de 25% du nombre d’enfants. Selon l’Insee, un tiers des bénéficiaires de l’aide alimentaire (32%) « déclarent se coucher souvent en ayant faim ». Les deux tiers de ceux qui ont des enfants déclarent réduire régulièrement leur part au profit de leurs enfants. 

Cette situation est la même non seulement en Europe mais aussi dans le monde. David Beasley, directeur du Programme alimentaire mondial, alerte les dirigeant mondiaux sur la menace de famine concernant des centaines de millions de personnes. Le nombre de personnes au bord de la famine s’élève actuellement à 345 millions. 

Pendant la même période les dividendes atteignent des records historiques. Janus Henderson a révisé à la hausse ses prévisions de 30 milliards de dollars pour la fin de l'année. Elle s'attend désormais à ce que les actionnaires des grandes sociétés cotées perçoivent un montant record de 1 560 milliards de dollars sur l'ensemble de 2022.


 

Revue de Presse 434
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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 06:01

Face à l’Empire, à l’Inde, à Gandhi, Orwell a toujours éprouvé des sentiments, je ne dirai pas ambigus mais contrariés. Né en Inde en 1903, fils d’un fonctionnaire de l’Empire – fonctionnaire (il s’occupait de la régie de l’opium !), pas richissime exploiteur – Orwell fut l’une des premières consciences bourgeoises pourfendeuses de l’impérialisme britannique dans les années 1930. Á l’époque, il fallait le faire. Pensons à Camus et à l’Algérie. Mais, dans le même temps, l’Empire fut très longuement présent dans la conscience familiale. Ainsi, un des arrière-grands-pères de l’écrivain avait possédé des esclaves en Jamaïque. On ne s’étonna guère dans l’entourage de la famille lorsqu’Orwell, après avoir été un très bon élève à Eton, la plus prestigieuse public school anglaise, ne postula pas comme étudiant pour Oxford ou Cambridge, mais s’enrôla comme sergent dans la police impériale birmane. C’était un peu l’hommage du vice à la vertu, un hommage payé à la conscience impériale qui avait été très douce pour sa famille. Mais en Birmanie, il fit long feu, cinq années de présence tout de même, écœuré par le système et le rôle qu’il était amené à jouer pour réprimer les mouvements nationalistes et les grèves ouvrières. Prétextant des ennuis de santé, il démissionna. Il rentra en Angleterre pour se consacrer à l’écriture, notamment “ Une pendaison ”, un chef d’œuvre de quelques pages qui racontait le supplice d’un autochtone, et Tragédie birmane, un roman où il expliquait comment des jeunes Anglais ayant des comptes à régler avec eux-mêmes, ne pouvaient que se perdre sous les tropiques impériaux.

 

Orwell admirait Gandhi mais il ne l’aimait pas. Il admirait le combattant – pour lui un homme d’un courage exceptionnel – mais avait beaucoup de réserves vis-à-vis de l’individu. Quelques mois avant sa mort, il consacra l’un de ses derniers essais à des « Réflexions sur Gandhi ». Ce texte commençait par une phrase extraordinaire : « Les saints devraient toujours être jugés coupables jusqu’à ce que leur innocence soit prouvée ». Orwell avait repéré que derrière le “ saint ”, il y avait un individu « très habile et très malin » ayant réussi à imposer une image éternelle de lui (le végétarisme, les habits faits maison, l’âme, la vérité) alors que son programme économique et politique ne tenait pas la route tandis que sa règle de la non-violence, qui se résumait bien souvent à de l’inaction totale plaisait beaucoup aux colonialistes qui l’appelaient en privé « notre homme ». Aux millionnaires indiens, Gandhi demandait le repentir mais ne proposait aucune mesure coercitive socialiste pour diminuer leur pouvoir sur la société. Selon Orwell, si le combat de Gandhi fut couronné de succès – mais après tout c’était le but de la manœuvre – c’est en partie parce que la domination anglaise en Inde (le Raj), sans être modérée (voir les nombreux massacres de masse durant l’occupation), s’accommodait d’expressions contestataires et savait déléguer. Ce que n’aurait jamais fait une colonisation nazie.

 

Ci-dessous, deux photos de la maison natale d’Orwell à Motihari, dans l’est de l’Inde. On peut dire que les Indiens ont bien rendu à Orwell l'ambiguïté des sentiments qu'il éprouvait à leur encontre. Pendant des décennies, ils ont laissé à l’abandon la maison modeste où il était né mais ont dépensé quelque argent pour concevoir et installer un panneau majestueux qui leur a permis d’annexer à leur profit la gloire posthume de l’écrivain. La maison a beaucoup souffert d’un tremblement de terre en 1934 et, pendant des années, elle servit de refuge pour animaux errants. Une statue d’Orwell fut détruite. Il fallut attendre 2009 pour que le gouvernement régional envisage la rénovation des lieux. Mais le pire est que le conseil municipal a décidé de faire de cette masure rénovée, et d’un parc aménagé autour, un mémorial. Á la gloire de l’auteur de La ferme des animaux, me direz-vous ? Mais non : en l'honneur de Gandhi.

 

Cette étrange décision provoqua même l’ire de gardiens de la mémoire de Gandhi estimant qu’utiliser la maison natale d’Orwell pour rendre hommage à Gandhi était contraire aux idéaux du grand combattant pour la liberté.

 

Des Indiens se vengent de George Orwell de bien mesquine manière
Des Indiens se vengent de George Orwell de bien mesquine manière
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23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 06:01

Quand j’ai vu la liste des personnalités qui ont tout récemment pris la défense de la corrida, j’ai eu un haut-le-cœur. Pas en y repérant le nordiste Dupont-Moretti, l’organisatrice de corridas Mari Sara, Jean Réno ou encore Pierre Arditti qui, au fil des années, est devenu – par-delà son très grand talent de comédien – de plus en plus beauf. Mais en croisant des artistes fins, sensibles, pas tous nécessairement contaminés par le tropisme du Sud-Est : Charles Berling, Anne Clergue, Françoise Nyssen, Ernest Pignon-Ernest. Comment tous ces êtres qui sont à cent coudées au-dessus du commun des mortels en tant que créateurs peuvent-ils aimer et, pire encore, se faire les avocats de cette barbarie, de ces actes de torture organisées ?

 

Une parenthèse pour ne plus y revenir : de même qu’il soutient les chasseurs en Picardie, le boy de Rothschild soutient la corrida dans ses terres de tradition.

 

J’ai assisté à une corrida dans ma vie. En Espagne, dans les années soixante. Avec, excusez du peu, El Cordobés. Celui-ci était un fou génial prenant des risques insensés et qui, selon ses propres mots, ne toréait pas mais « faisait des trucs avec les taureaux ». Fils d’un ouvrier républicain, issu d’un milieu très pauvre, il était franquiste comme pas deux. Á front renversé, son aîné Luis Miguel Dominguin, arrogant, d'allure aristocratique, était nettement de gauche. On a tous en mémoire cet échange acéré avec le Caudillo qui, lui ayant demandé au cours d’une chasse : « Alors Luis Miguel, vous avez un frère communiste ? », se vit répondre : « Excellence, dans la famille, nous sommes tous communistes ».

 

Donc, par un bel après-midi d’été, nous nous retrouvons, mes parents, mes frère et sœur et moi, invités par des amis espagnols qui nous avaient contraints d’assister « une fois dans notre vie », à ce spectacle « tan español », assis confortablement sur les gradins « sol », moins chers que ceux « sombra ».

 

De la corrida, je ne savais rien. Ma seule référence était la chanson de Gilbert Bécaud, extraordinaire mais tellement trompeuse où la bête choisit son destin : 

 

La bête a longuement respiré la poussière

Elle a humé la Mort qui longuement passait

Dans un saut fabuleux qui fit trembler la terre

Elle a choisi la Mort qui fut son invitée.

 

Au début, tout se passa bien. Je vis le taureau débouler dans l’arène, totalement inconscient du fait que la bête, ayant passé des heures confinée dans un petit espace dans le noir absolu, se retrouvait brutalement aveuglée, dans un soleil et un bruit d’enfer, complètement affolée, pour ne pas dire folle. Le spectacle commença, par des passes gentilles où des toreros en puissance montrait leur talent, leur souplesse, leurs réflexes. Et puis on passa aux choses sérieuses, c’est-à-dire au sang. La bête n’était pas venue pour jouer, mais pour se vider de son sang, dans les pires souffrances. Nous vîmes donc des banderilleros planter des banderilles, à savoir des bâtons de 80 centimètres de long, terminés par un harpon (important cette forme pour bien abîmer les chairs et faire souffrir) et recouverts de papier couleur pour qu’on les voit bien de loin, même avec le soleil dans l’œil. Nos hôtes espagnols nous expliquèrent que lorsque le taureau évite les banderilleros, on peut alors tenter de lui planter des banderilles noires, plus longues et toujours avec harpon, des symboles d’infamie. On saigne, on fait souffrir et on enseigne la morale au taureau.

 

Les miens et moi nous commencions à nous sentir mal. Arriva alors pour nous le coup de grâce : le picador. Par une ironie dramatique que je ne saurais passer sous silence, le terme « picador » signifie picador, mais aussi hachoir. Le picador est celui qui fait le plus mal, le plus de dégâts, et qui risque le moins. Il est à cheval, sur une selle très haute, par devant et par derrière. Le cheval est protégé par un caparaçon, ce qui n’empêche pas parfois des accidents, les toros pouvant être tellement malvados. Le picador est armé d’une lance dont le bout est renforcé par une pointe de fer d’environ 5 centimètres. Le pouce du picador est recouvert d’une peau qui empêche la lance de glisser. La tâche du picador est d’enfoncer sa lance dans le cou du taureau, près de la colonne vertébrale. Le résultat est que le sang gicle et que tout un paquet de nerfs sont hachés par la pointe de fer. Si bien que lorsque le torero intervient pour finir, il a affaire à une bête très diminuée, ce qui lui permet de fanfaronner dans son habit de lumière tellement féminin (Bernard, arrête avec ta symbolique pour enfants de six ans !).

 

Nous fûmes incapables de regarder la suite, y compris la prestation du Cordobés qui reçut vraisemblablement les oreilles et la queue.

 

Comme les bêtes qui l’avaient précédé, le dernier taureau fut évacué d’une manière ignoble, traîné par des chevaux, à même le sol, pour que – encore une symbolique pour enfants de six ans – son sang se mêle au sol espagnol. Les Allemands nationalistes, grands amateurs de legs du passé, appellent ce mélange “ Blut und Boden ”.

Facebook m'a censuré la photo ci-dessous ("contenu sensible"). Surtout pour le taureau, dirais-je...

 

 

La corrida est haïssable et je la hais
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22 novembre 2022 2 22 /11 /novembre /2022 06:01

Repris du site Rapports de force.

 

Le 17 novembre, le personnel enseignant des lycées professionnels est de nouveau en grève contre le projet de réforme profonde du secteur. Le gouvernement prévoit une mise en oeuvre « progressive » de cette réforme dès janvier 2023, à la rentrée des vacances d’hiver. Face à ce calendrier très resserré, les organisations syndicales espèrent amplifier la dynamique de mobilisation, un mois après une première grève très suivie. 

 

Dans son lycée professionnel à Sarcelles (Seine-Saint-Denis), Hassen Ben Lahoual, professeur de lettres histoire-géographie, a dénombré 60 % de ses collègues en grève le 18 octobre. Un mois après cette première date réussie, rebelote. Les voilà de nouveau en grève ce jeudi, comme partout ailleurs sur le territoire. « On va se réunir devant le lycée le matin, puis l’après-midi on ira au rendez-vous de la manifestation. Le 18 octobre, nos élèves se sont mobilisés et nous n’étions pas présents devant le lycée : cette fois, on ne voudrait pas rater le coche », expose Hassen Ben Lahoual.

 

Difficile de déterminer si la mobilisation de ce jeudi sera aussi forte que celle du 18 octobre. En plus d’avoir réuni près de 60 % des effectifs (selon les syndicats), cette dernière date avait marqué l’émergence d’un front syndical uni. Uni comme jamais il ne l’avait été ; y compris lors de la réforme Blanquer de l’enseignement professionnel en 2019. Ce jeudi, seule la CFDT n’a pas appelé à la grève nationalement. Et encore, certaines sections locales l’ont fait.

 

La réforme prévue par le ministère est « structurelle : on change vraiment le métier, les objectifs », souligne Axel Benoist, co-secrétaire général du SNUEP-FSU, par ailleurs professeur dans un lycée professionnel en Ille-et-Vilaine. « Il y a de la colère face au fait qu’un tel projet de réforme soit aussi rapide et imposé ». En face, « le ministère va vite, en guerre éclair : car ils ont conscience que sur le terrain, ce n’est pas accepté ».

 

« On ne voulait pas entrer dans le piège d’une pseudo concertation »

 

De fait, le ministère de l’Éducation nationale va vite, très vite. Les concertations avec les organisations syndicales ont été lancées le 21 octobre, trois jours, donc, après la première grève du secteur. Certains syndicats ne s’y sont pas rendus, comme le SNETAA-FO ; d’autres n’étaient pas conviés, comme Sud Education. D’autres enfin, comme le SNUEP-FSU et la CGT Educ’action, ont quitté la table au bout d’une dizaine de minutes. « On ne voulait pas rentrer dans le piège d’une pseudo concertation », résume aujourd’hui Philippe Dauriac, secrétaire national de la CGT Educ’action en charge de la voie professionnelle.

 

« Avant de discuter d’une énième réforme, on veut un état des lieux réel et sincère », complète sa collègue Catherine Prinz, également secrétaire national de cette branche. De fait, la réforme Blanquer de 2019 est encore toute proche. « On vient juste d’avoir la cohorte de jeunes passant le nouveau bac en juin, et on a tiré aucun bilan de cette importante réforme », rappelle Aurélien Boudon, responsable SUD éducation.

 

Au-delà du manque de recul et d’expertise, ces organisations syndicales s’indignent d’un cadre de concertation biaisé. La ministre déléguée, Carole Grandjean, « nous a redit que les éléments socles de la réforme ne sont pas négociables », déplore Axel Benoist du SNUEP-FSU. À savoir, l’augmentation de 50 % des périodes de stage en entreprise au détriment des cours. Ou encore, le renforcement de l’autonomie des établissements, avec un choix des disciplines et des volumes horaires consacrés décidé établissement par établissement, en fonction du bassin d’emploi local.

 

Même les syndicats participant aux concertations (UNSA, SNALC…), organisées en quatre groupes de travail, critiquent le cadre établi. « Nos organisations syndicales ne peuvent pas valider le bilan présenté par le ministère et qui lui sert de base pour les concertations. Elles revendiquent un état des lieux partagé, honnête et rigoureux préalable, sans lequel elles considèrent inacceptable d’envisager une quelconque réforme », écrivent-ils ainsi dans le dernier communiqué intersyndical du 12 novembre.

 

Des expérimentations début 2023 dans des lycées professionnels

 

Interrogé sur le périmètre des concertations, le ministère de l’Éducation nationale reste flou. « À ce stade, la réforme n’est pas écrite, les choses vont se mettre en place de manière très progressive à compter de la rentrée scolaire 2023-2024 ». Les quatre groupes « vont dans un premier temps travailler jusqu’aux congés de Noël, il n’est pas exclu qu’ils puissent encore se réunir au-delà si besoin », nous précise-t-il. En parallèle, « des auditions déborderont sur le mois de janvier, avec pour objectif d’avoir des conclusions pour la fin février 2023 ».

 

La mobilisation du 18 octobre « s’est traduite par une inflexion dans le discours de Carole Grandjean sur le fait que “rien n’est arrêté, tout est discutable”. Ces éléments de langage là, on les a déjà subi lors du Grenelle de l’Education », dénonce Philippe Dauriac de la CGT Educ’action. « C’est une inflexion stratégique pour gagner du temps ».

 

Dans les faits, le ministère a d’ores et déjà annoncé que des expérimentations seraient déployées dès début 2023, à la rentrée des vacances d’hiver. « On est le 15 novembre, les vacances c’est le 17 décembre. Qu’est ce que ça veut dire, des groupes de travail d’un mois sur des sujets aussi importants ? » peste Philippe Dauriac. « Ce calendrier à marche forcée est assez contradictoire avec le discours selon lequel “on peut discuter de tout”. On peut discuter de tout, mais pas pendant trop longtemps, apparemment ! », ironise de son côté Aurélien Boudon de Sud Education.« On entretient un flou savant, plutôt que d’abattre cartes sur table », regrette-t-il.

 

Quels axes de la réforme seront mis en oeuvre dans ces expérimentations ? Quelle est la cartographie des établissements volontaires ? « Il est trop tôt pour répondre à vos questions », nous indique en effet le ministère.

 

 

Les lycées professionnels face à la « guerre éclair » du ministère

« Si le gouvernement s’obstine, il faudra partir en grève reconductible »

Le passage de l’ensemble de la réforme se fera par modification des textes réglementaires. C’est-à-dire sous forme d’arrêtés, et non par une loi débattue au Parlement. La voie rapide, donc. Ce schéma implique un examen par le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), une instance consultative placée sous la présidence du ministre chargé de l’Education nationale. Mais « on sait pertinemment ce qu’il advient des textes présentés, quand bien même ils partent avec un avis défavorable du CSE : ils sont très rapidement mis en oeuvre », soutient Catherine Prinz de la CGT Educ’action, qui y siège. « C’est en cela qu’on qualifie cette réforme d’autoritaire, voire de pyramidale ».

 

La grève de ce jeudi ne sera donc « pas suffisante en elle-même. On est sur un rapport de forces de moyen ou long terme », présage Axel Benoist du SNUEP-FSU. D’aucuns comptent répondre plus fortement à cette « offensive très importante qui signe la fin du lycée professionnel tel qu’on le connaît aujourd’hui », comme Aurélien Boudon de Sud Éducation : « si le gouvernement s’obstine, il faudra partir en grève reconductible».

 

D’autres espèrent élargir la mobilisation au-delà du personnel enseignant des lycées professionnels. « Les parents d’élèves sont concernés. Et surtout les jeunes, puisque c’est leur avenir qui se joue ! », rappelle Catherine Prinz. Après la grève du 18 octobre, Hassen Ben Lahoual et ses collègues ont expliqué leur mouvement à leurs élèves de Sarcelles. « L’augmentation des périodes de stage en entreprise les scandalise. Ils savent que cela signifie qu’ils apprendront moins… Et qu’ils ne seront pas payés en stage – seuls 2 à 3 % d’entre eux le sont », affirme l’enseignant.

 

Pour gagner en ampleur, des organisations syndicales souhaitent faire plus de lien avec le mouvement social interprofessionnel. « C’est un enjeu de société : on a une remise en cause de la qualification professionnelle » martèle ainsi Catherine Prinz. L’enjeu est aussi de mieux s’ancrer à l’échelle très locale. Les menaces de fermeture de plusieurs lycées, comme en Ile-de-France, soulèvent actuellement des réactions sur lesquelles la CGT Educ’action compte par exemple s’appuyer. « C’est une manière de toucher davantage les parents d’élèves et les jeunes », conclut la responsable.

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21 novembre 2022 1 21 /11 /novembre /2022 06:01

Selon Alex Findijs, du World Socialist Website, le CNAS (Center for a New American Security), un groupe de réflexion bipartisan mais d’inspiration démocrate, prépare la guerre contre la Russie et la Chine.

L’armée des EU envisage de stationner des bombardiers B-52 à capacité nucléaire en Australie. Pour ce groupe de réflexion, « Avoir des bombardiers qui peuvent avoir une portée et potentiellement attaquer la Chine continentale pourrait être très important pour envoyer un signal à la Chine que n’importe laquelle de ses actions sur Taïwan pourrait avoir d’autres conséquences ».

[Cette déclaration de force contre la Chine reflète l’orientation agressive du CNAS depuis sa fondation en 2007 par des agents du Parti démocrate ayant des liens étroits avec l’industrie de la défense. Le CNAS, qui se définit comme « audacieux et innovant », a joué un rôle majeur dans les gouvernements Obama et Biden et dans l’évolution de la politique étrangère et militaire étasunienne vers une confrontation avec la Russie et la Chine.

 

 

Selon Le Parisien : deux jeunes hommes de 17 ans ont été mis en examen pour proxénétisme aggravé et placés en détention. Leur complice, une jeune fille de 19 ans, est sous contrôle judiciaire. Ils sont soupçonnés d’avoir prostitué une jeune adolescente de 12 ans dans des conditions particulièrement sordides.

Les mineurs qui ont endossé le rôle de proxénètes obligeaient cette enfant à enchaîner jusqu’à une vingtaine de clients par jour, indique une source policière. Ils ont été interpellés le 15 novembre par la brigade de protection des mineurs. La plupart des faits ont été commis en Seine-Saint-Denis, notamment à Bondy, et dans une moindre mesure en Seine-et-Marne.

Selon les premiers éléments de l’enquête, la jeune fille en rupture familiale était tombée entre les griffes du trio via une conversation sur le réseau Snapchat.

 

 

Selon Robert Stevens, du World Socialist Website, le ministre britannique des Finances a concocté un budget de guerre de classe

Le ministre britannique des Finances, Jeremy Hunt, a dévoilé un programme de 55 milliards de livres sterling de réductions de dépenses et de hausses d’impôts.  Les familles perdront 7,1% de leur revenu disponible au cours des deux prochaines années. La baisse de 4,3% des revenus en 2022-23 sera la plus importante depuis 1956, l’année où l’on a commencé à tenir des registres, et la deuxième plus importante en 2023-24 verra les familles perdre 2,8 pour cent de leurs revenus. 

 
 
Selon Stéphane Riand, du site suisse L’1dex, Didier Deschamps, affrontant l’inévitable question de la nécessité ou non de boycotter la coupe du monde, se croit probablement malin en répondant ainsi : « participer ne veut pas dire cautionner ».

 

Didier Deschamps appartient à ce champ largement majoritaire en France et dans le monde de ces hommes et de ces femmes qui face à l’injustice la plus avérée prend la décision de ne pas voir, de ne pas dire et de ne pas entendre.

 

Les sportifs et les supporters sont pris en otage par les dirigeants de la FIFA qui ont confié l’organisation de la coupe du monde au Qatar. Mais après avoir fait ce constat doit-on s’abstenir de tout acte de résistance et accepter de collaborer avec un pays qui s’affranchit avec un tel aplomb de tout ce à quoi nos valeurs s’opposent ?

 

En fait, la question qui est posée aux amoureux du football plus qu’à tous les autres est très simple : cet amour du ballon rond, ce désir de vivre pleinement cette compétition, doit-il l’emporter sur cet autre amour que peut être la justice et une certaine idée de nos valeurs les plus intimes ? C’est oui ou c’est non, c’est simple.

 

Je ne souhaite pas à tous ceux qui comme moi aiment beaucoup ce jeu une bonne coupe du monde. Au contraire, je la voudrai(s) marquée du sceau de l’infamie, parsemée d’actions diverses qui mettraient en lumière ces dérives assassines auxquelles se sont complus depuis des décennies ces hauts cadres – immoraux – de la FIFA et ces dirigeants des États les plus voyous de la planète.

 

Ce que doit faire un juste en temps troublés lui appartient et nous devons à tout le moins nous abstenir de juger ces actes marqués du souci non pas de refuser de cautionner une situation inadmissible, mais de la combattre les armes à la main.

 

Mon rêve de footeux serait que le Danemark devienne champion du monde car l’équipe de ce pays fut la première, la seule peut-être, à s’insurger ou à tenter de le faire contre cet innommable auquel Didier Deschamps « participe sans cautionner ».
Revue de Presse (433)
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14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 05:18

Dans Le Grand Soir, Théophraste R. se demande si la terre entière est d’accord pour liquider les droits sociaux des Ukrainiens : « En mars 2015, le FMI a accordé à l’Ukraine un prêt de 16 milliards d’euros contre l’obligation de procéder à des réformes : augmentation du prix du gaz, réduction des effectifs dans l’administration, recul de l’âge de départ la retraite, autofinancement et rentabilité du système de santé (fin de la médecine gratuite et universelle hérité de l’Union soviétique), généralisation de l’assurance santé privée, autonomie des universités, réduction du nombre d’universités et d’écoles, réduction du nombre de bourses aux étudiants.

 

Quand un gouvernement s’amuse à des choses pareilles en France, la gauche et les syndicats, poussent des hauts cris et en appellent à la rue. Mais c’est en Ukraine. Donc, la gauche et les syndicats français font monter la haine anti-russe et sont d’accord pour financer, soutenir, armer Zelensky. »

 

 

Véronique Groussard, dans L’Obs, nous dit que Vincent Bolloré est en train de mettre la main sur Paris Match, dont l’influence dépasse largement les people. Jusqu’à quel point l’homme d’affaires va-t-il infléchir la ligne éditoriale du magazine ?

 

Le pot d’adieu du rédacteur en chef du service politique Bruno Jeudy, visage le plus connu de Paris Match, dans un bistrot de la capitale, le 19 octobre, a été bien plus que cela. Une soirée aux vertus hautement cathartiques. Photographes, reporters, assistantes… personne ne manque à l’appel du confrère viré cet été du magazine après avoir critiqué certains choix éditoriaux. « C’est un avertissement donné à ceux qui veulent exercer leur métier en toute indépendance, sans céder aux pressions éditoriales, avait réagi la Société des Journalistes. N’importe qui contesterait les choix de la direction prendra désormais la porte. » Un texte assorti d’une motion de défiance contre les patrons flingueurs, votée à 97 %.

 

Lui, Bruno Jeudy, si apprécié des politiques et de ses collègues, brutalement congédié ? Alors, s’alarme-t-on dans la rédaction, personne n’est à l’abri. »

 

 

 

Le Monde revient sur la démission d’un homme de 30 ans qui fut l’un des plus riches au monde, Sam Bankman-Fried (hé oui, il s’appelle « Bankman »), patron de la deuxième plate-forme mondiale d’échange de cryptodevises. 

 

Il y a une semaine encore, la fortune de Sam Bankman-Fried, 30 ans, était estimée par l’agence Bloomberg à 16 milliards de dollars (15,5 milliards d’euros). Elle est aujourd’hui égale à zéro. Son entreprise FTX, la deuxième plate-forme mondiale d’échange de cryptomonnaies, s’est effondrée et s’est déclarée en faillite, vendredi 11 novembre auprès d’un tribunal du Delaware, avec quelque 130 filiales, dans ce qui s’annonce comme la plus grande chute dans le monde des cryptomonnaies.

 

Un scandale dont les contours sont encore méconnus, mais qui pourrait être aux cryptodevises ce que fut la faillite en 2001 du courtier en électricité Enron pour les auditeurs comptables (le cabinet Arthur Andersen avait été accusé à l’époque d’avoir participé à la fraude) et, en 2008, celle de Lehman Brothers pour les banques.

 

La plate-forme, qui emploie 300 salariés, était considérée comme l’une des plus sûres du monde. Elle laisse sur le carreau quelque 100 000 clients ayant déposé leurs jetons électroniques et capitaux chez elle. Selon la presse américaine, Sam Bankman-Fried a tout simplement utilisé plus de la moitié des 16 milliards de dollars de capitaux déposés par ses clients pour financer sa propre société cryptofinancière Alameda, basée aux Bahamas. Selon le Wall Street Journal, Alameda, qui prenait des paris financiers extrêmement risqués, doit 10 milliards de dollars à FTX. Et au moins 1 milliard de dollars puisé dans les dépôts des clients a disparu, selon Reuters.

 

 

Revue de presse 432

Initiative communiste s’indigne de ce que l’Assemblée Générale de l’ONU condamne le racisme  mais que Macron déshonore la France en votant contre cette résolution.

 

Cette résolution, qui a toujours été adoptée à une large majorité des pays membres de l’ONU, ne pouvait, en revanche, compter sur les votes de la France et des pays de l’Union Européenne, qui s’abstenaient lâchement, pendant que les États-Unis et encore plus l’Ukraine votaient contre.

 

Mais manifestement, le conflit dit russo-ukrainien a rebattu les cartes et désormais les pays qui s’abstenaient hier, votent aujourd’hui contre cette résolution. Cela constitue un véritable scandale pour le pays où fut notamment perpétré par l’occupant nazi et ses relais du régime de Vichy, le massacre d’Oradour-sur-Glane, l’exécution de nombre de ses concitoyens résistants, notamment communistes, et la déportation de dizaine de milliers de juifs. Cela a un écho particulièrement abject, pour qui veut bien se souvenir que les massacres de Tulles ou d’Oradour ont été commis par la division SS Das Reich, dont l’emblème est aujourd’hui arboré par l’armée de Kiev dans ses éléments de chocs du bataillon azov.

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10 novembre 2022 4 10 /11 /novembre /2022 06:01

Je reprends un article publié il y a une vingtaine d'années. Je dirai, de manière peu modeste, que cet article a moins vieilli que moi !

 

Tout acte culturel, toute consommation de biens ressort à une démarche de mul­tiplication. Toute pratique commune exprime une “ sociabilité du sensible ” (Pascal Ory. “ L’histoire culturelle de la France contemporaine. Question et questionnement ”, Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 16, octobre-décembre 1987, p. 74). En 1939, en France, la radio touchait un public de masse (5 millions de postes récepteurs). Il était naturel que l’occupant nazi, les collaborateurs, mais aussi les résistants de Londres s’intéressent à ce nouveau moyen de communication de masse et ce qu’il véhi­culait en priorité : information, propagande et divertissement.

 

A l’orée de la guerre, la chanson était passée depuis une décennie de la salle de spectacle aux ondes radiophoniques. Dans le climat post-munichois et celui de la “ drôle de guerre ”, les chansons de qualité à succès étaient celles, quelque peu acidulées, iro­niques ou parodiques de Pills et Tabet ou de Mireille et de Jean Nohain (“ Couchés dans le foin ”, “ Le vieux Château ”). Juste avant la conflagration, Charles Trénet avait po­pularisé l’insouciant “ Y’a d’la Joie ” :

 

Y’a d’la joie

Bonjour, bonjour les hirondelles

Y’a d’la joie

Dans le ciel par-dessus les toits.

 

et le fameusement – quoique involontairement – proleptique “ Boum ” :

 

Boum !

Quand notre cœur fait boum !

Tout avec lui dit boum !

Et c’est l’amour qui s’éveille.

 

Émotion et surréalisme avait envahi la vie quotidienne des Français. Dans le même temps, le climat international devenant tendu, la chanson patriotique, pratiquement disparu depuis 1920, refleurit. Des au­teurs de chansons tentent de retrouver le style des années 1870 à 1914. Lucienne Boyer chante “ La Fille à Madelon ”, et George Thill prévient : “ Ils ne passeront pas ! ” :

 

Pétain a dit à ses soldats :

Soyez certains, ils n’passeront pas

Il faut qu’on tienne

 

Ce genre patriotique rencontre assez peu de succès, à l’exception de “ Ça fait d’excellents Français ” de Georges Van Parys, créée par Maurice Chevalier. Cette chanson au ton primesautier envoie un double message : les Français sont pacifiques, rigolards, pour tout dire gaulois ; et, dans le même mouvement, ils peuvent faire face à la guerre, réapprendre d’instinct à marcher au pas, respecter à nouveau l’uniforme. Dès le début de l’occupation allemande, s’engouffrent des créations réalistes exprimant la solitude, le vague à l’âme, l’incertitude : “ Je suis seule ce soir ”, “ J’attendrai ”, “ Attends-moi mon amour ”. Les grands music halls (Les Folies Bergères, le Concert Mayol, le Lido, l’A.B.C. qui accueille la revue de Gilles Margaritis Chesterfollies et tous les grands noms du tour de chant de Tino Rossi à Léo Marjane) sont alors bondés de civils français côtoyant sans vergogne les uniformes des officiers de la Wehrmacht. Les filles déshabillées, les plumes, le strass redonnent vie au Paris insouciant et frivole de la Belle Époque.

 

Mais la France est terrassée. Des centaines de milliers de famille ont fui leurs foyers. Le pays est coupé en deux. L’Alsace a été réannexée et le Nord est administré directement par l’occupant. Cela n’em­pêche pas Maurice Chevalier et son ami, l’ancien champion du monde de boxe Georges Carpentier, de faire de la publicité pour les vélos-taxis puisque la circulation demeure interdite. Le même Chevalier entonne alors une chanson très entraînante, quoique reflétant bien peu le réel :

 

Tsimpa Poum Pala

C’est notre espoir

 

Le régime de Vichy traduit dans les faits la revanche d’une France passéiste et réactionnaire sur l’“ ennemi intérieur ” : francs-maçons, démocrates, communistes et, bien sûr, juifs. L’armée française a été balayée mais ses fanfares jouent dans les kiosques. Radio Paris, contrôlée par la puissance occupante, ex­plique que la défaite était méritée. La résistance gaulliste répond sur les antennes de la BBC que “ Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ”. L’ordre nouveau du Maréchal Pétain exalte la terre qui, selon le slogan du philosophe Emmanuel Berl « ne ment pas », et aussi le grand air, le folklore. Berl résume dans sa personne les errements et les égarements de nombreux intellectuels français des années vingt aux années quarante. Issu d’une famille juive aisée, mari de la très populaire chanteuse Mireille (“ Couchés dans le foin ”), elle aussi juive,  apparenté à Proust et à Bergson, il fut l’ami de Drieu la Rochelle avec qui il dirigea en 1927 l’éphémère revue Les Derniers Jours. Il publie en 1930 le très remarqué Mort de la pensée bourgeoise et collabore à Monde, le périodique de l’écrivain Henri Barbusse, proche du Parti Communiste. En 1932, il prend la direction de Marianne, revue culturelle et politique de gauche lancée par Gaston Gallimard. Il apprécie les avancées sociales du Front Populaire en 1936 mais il marque sa préférence pour les sentiments nationaux contre les revendications excessives. Il approuve la politique de non-intervention de Léon Blum dans la Guerre Civile Espagnole. Il fréquente le Tout-Vichy en 1940-41, vit en semi-clandestinité à partir de 1942, craignant à juste titre les persécutions antisémites consécutives à l’invasion de la zone libre. Sa cousine ayant épousé Fernand de Brinon (délégué général du gouvernement de Vichy auprès des autorités d’occupation à Paris, condamné à mort et exécuté en 1947), il jouit d’une protection certaine.

 

La radio diffuse des chansons paysannes jusqu’à satiété :

 

Aimons nos montagnes

Nos Alpes de neige

Aimons nos campagnes

Que Dieu les protège

 

La chanteuse fantaisiste Marcelle Bordas s’illustre en 1943 avec une chanson martiale, “ Ah, que la France est belle ! ” :

 

Aujourd'hui c'est le cœur battant

Que l'on parle de la patrie...

Mais après la pluie, le beau temps

Guérira ses ailes meurtries...

Et bientôt, quand nous parcourrons

Les contrées qui déjà renaissent

Aux mains d'une ardente jeunesse,

Avec amour nous chanterons :

Ah, que la France est belle

 

 !

Le travail manuel est réhabilité, tout comme les exercices physiques. Maurice Chevalier, depuis longtemps le chanteur français le plus populaire, crée “ La Chanson du maçon ” :

 

Si tout le monde apportait son moellon

Nous rebâtirions notre maison

Qui deviendrait

La maison du bon Dieu

 

La radio pétainiste programme en priorité des chansons où la propagande se veut discrète, mais qui expriment la nostalgie pour un passé insouciant, et un présent qui se veut éloigné des tristes réalités. La chanson d’amour se porte à merveille (“ Le premier rendez-vous ”), tout comme celle qui fait appel au fol­klore campagnard (“ Le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles ”), à une France éternelle, intouchée (“ Ça sent si bon la France ”, par Maurice Chevalier). Même Jacques Prévert, poète d’extrême-gauche qui animait peu de temps avant le début des hostilités le groupe théâtral Octobre, seule troupe d’agit-prop ayant connu quelque succès, se limite à des textes purement poétiques. Charles Trénet chante “ Terre ”, et André Dassary, basque très populaire, ancien chanteur de l’orchestre de Ray Ventura, “ La France de demain ” (1941) :

 

France !

O France de demain

France !

Nous voulons de nos mains

Avec courage et confiance

T'ouvrir un nouveau chemin

[…]

C'est ta jeunesse à toi

Qui fera briller aux yeux du genre humain

La France de demain !

Nous avons côtoyé l'abîme

Mais crânement nous le disons

Avec la foi qui nous anime

Nous rebâtirons la maison

En suivant le grand chef sublime

Qui nous a montré le chemin

 

Pour Pétain le Front Populaire avait été une période de jouissance fautrice de décadence et de guerre. Il in­terdit les bals populaires où l’on dance, où l’on se touche, et où l’on peut parler. Les chansons s’adressent maintenant aux prisonniers et à toutes les personnes déplacées, déboussolées : “ Ça sent si bon la France ”. Le régime remet à l’honneur de vieilles chansons traditionnelles : “ Sur la route de Louviers ”, “ Une fleur au chapeau ”. Mais au hit-parade de la chanson pétainiste, grimpe en quelques semaines un véritable petit chef d’œuvre : “ Maréchal, nous voilà ” de Charles Courtiaux et André Montagard (1941). André Dassary en fait l’hymne officieux du régime :

 

Une flamme sacrée

Monte du sol natal ;

Et la France enivrée

Te salue, Maréchal.

Maréchal, nous voilà

Devant toi, le sauveur de la France,

Nous jurons, nous tes gars,

De servir et de suivre tes pas.

Maréchal, nous voilà,

Tu nous as redonné l’espérance.

La patrie renaîtra,

Maréchal, Maréchal,

Nous voilà !

 

Cela dit, les Allemands et Vichy se servent assez peu de la chanson dans la propagande de tous les jours. Rares sont les chansons qui prônent ouvertement la collaboration. Les hitlériens français empruntent au répertoire allemand (“ J’avais un camarade ”). La propagande préfère utiliser des vedettes de second plan pour proposer des programmes lénifiants, sans aucune prise avec le réel. C’est le cas d’André Claveau qui, à Radio Paris, station contrôlée par les Allemands, anime une émission pour les femmes, “ Cette heure est à vous ”. Outre Claveau, la plupart des vedettes des années trente poursuivent leur carrière, à Paris ou en zone non occupée : Raymond Legrand et son orchestre s’engouffrent dans le créneau laissé vacant par Ray Ventura qui a dû émigrer, Jean Sablon (“ Je tire ma révérence ”), Léo Marjane, et, bien sûr, Édith Piaf, Charles Trénet et Maurice Chevalier. The show must go on. Les chanteurs acceptent quelques compromissions bénignes ou quelques prestations douteuses : un récital bien payé pour Radio Paris, un gala au profit du Secours National. Une minorité finira par accepter de se rendre en Allemagne en échange, pour satisfaire leur conscience, de la libération de quelques prisonniers de guerre. On trouve par exemple dans l’édition française de Signal un article sur Maurice Chevalier chantant “ Ya d’la joie ” devant une salle de prisonniers de guerre en janvier 1942, dans le Stalag d’Alten-Grabow où il avait été lui-même prisonnier pendant la Première Guerre mondiale. Il se dit “ reconnaissant aux autorités allemandes ” car, en échange de sa venue, elles ont libéré quelques Français (dans ces mémoires, Chevalier expose, penaud, comment les Allemands ont exploité son manque de résolution : « La direction de Radio Paris [station entièrement contrôlée par les Allemands] me fait convoquer :

 

— Nous désirons que vous fassiez des émissions artistiques à Radio Paris comme vous en avez toujours fait à la Radio Française…

[…] Je sais trop bien ce qu’un refus catégorique me vaudrait par la suite. Il faut tergiverser, composer : ‘ Je ne puis rester que quelques semaines à Paris, vous comprenez, ma famille est dans le midi. ’ Je rougis un peu, l’homme me fixe. Je pense m’en être tiré intelligemment. Ne pas les mettre en boule contre moi, tout en faisant comprendre aux Français, par mon court séjour à Paris, que je ne fais que ce qui est absolument obligatoire. » Maurice Chevalier. Ma Route et mes chansons. (Paris, René Julliard, 1950) 309.)

 

 Susy Delair, Albert Préjean, Viviane Romance répondent à l’invitation de Karl Frölich, le président de la Corporation du Cinéma Allemand. Piaf, Trénet, Léo Marjane, Raymond Legrand et son orchestre se produisent dans des stalags ou dans des salles de spectacle de grandes villes al­lemandes jusqu’en 1943 (Léo Marjane fut la créatrice de l’énorme succès “ Je suis seule ce soir ” (1942). La version masculine fut popularisée par André Claveau, le “ Prince de la chanson de charme ”. Les deux millions de prisonniers français en connaissaient par cœur le refrain :

 

Je suis seul ce soir

avec mes rêves.

Je suis seul ce soi

sans ton amour.

 

A la Libération, il fut reproché à Léo Marjane de s’être produite sur les antennes de Radio Paris et dans des cabarets devant des officiers allemands. « Je suis myope », répondra-t-elle devant la Chambre Civique et au Comité d’Epuration en 1945. Le grand succès des premières années de guerre, celui qui, par delà l’horreur du conflit, unit les militaires et les civils français et allemands, reste la version française de “ Lily Marlène ”, créée par Suzy Solidor (Une première version de “ Lily Marlène ” vit le jour en 1915, suivie d’une seconde en 1935, d’une troisième en 1937 et d’une quatrième en 1939, toutes sans le moindre succès. Un soir de 1941, la chanson fut diffusée, dans une version de Lale Andersen, par une station militaire allemande installée à Belgrade. Du jour au lendemain, “ Lily Marlène ” devint le plus grand succès de la guerre et fut considérée comme le second hymne national allemand.

 

Le comique troupier Ouvrard est stipendié par l’organisation Kraft durch Freude. Pour l’occupant, les vedettes françaises, une fois leurs remords apaisés, doivent œuvrer en ambassadeurs auprès des prisonniers, puis des Français envoyés en Allemagne au titre du Service du Travail Obligatoire. Qu’elles le veuillent ou non, ces vedettes justifient la soumission de la France à l’Al­lemagne puisqu’elles font passer comme un état de fait naturel la collaboration politique, économique et culturelle entre les deux pays. Heureusement, ces faiblesses, ces compromissions avec l’occupant seront assez rares, malgré des cachets très substantiels. Un passage à Radio-Paris peut rapporter trente fois le salaire mensuel d’un ouvrier. Parfois même, en présence des Allemands, certaines vedettes se risquent à d’authen­tiques provocations. Ainsi, un soir de 1942, à la fin d’un tour de chant à l’A.B.C., Édith Piaf, illuminée par le drapeau tricolore français, lance devant plusieurs rangées d’officiers allemands : « Où sont-ils tous mes copains ? ». Le public français exulte.

 

Rares sont les chanteurs allemands qui parviennent à s’imposer sur les scènes ou les ondes françaises. Quelques femmes réussissent dans un registre sensuel : Marika Rokk, Eva Busch et la suédoise Zarah Leander.

 

Les Allemands et les Vichystes partagent la même préoccupation : distraire les Français, offrir à une société écrasée de problèmes mais qui, globalement est restée sur ses rails, les formes d’expression artis­tiques qu’elle souhaite : tradition et innovation afin d’éviter des troubles dans la population. Alors, comme le disait si bien le commandant du gross Paris, “ Paris sera toujours Paris ”. Dès juillet 1940, le Casino de Paris rouvre des portes sur lesquelles on peut lire “ Interdit aux Juifs et aux Chiens ”. Le grand hall d’entrée, couleur locale oblige, est transformé en brasserie. Mistinguett, la vedette féminine la plus populaire de France (inoubliable créatrice de “ Mon homme ” en 1920), y fait sa rentrée. Les Folies-Bergères rouvrent pour un public composé en très grande majorité d’officiers allemands. Les cabarets ne désemplissent pas : Le Lido, Le Bosphore, Le Tabarin. Tout comme les bordels, dont une dizaine sont réservés à l’usage exclusif des soldats allemands du rang et cinq aux officiers de la Wehrmacht. Le plus célèbre, le One-Two-Two, est situé rue de Provence, en plein centre de Paris. Mais la soldatesque n’est pas assez nombreuse pour permettre à ces maisons closes de faire leurs affaires, et les Allemands finissent par accepter les clients français. L’ambiance est alors merveilleuse, le champagne coule à flots. Les “ maisons” permettent des rencontres officieuses : les Allemands des bureaux d’achat clandestins côtoient les tortionnaires français et gestapistes de la rue Lauriston, mais aussi le Tout-Paris du spectacle : Sacha Guitry, Vincent Scotto, Maurice Chevalier, Tino Rossi.

 

En 1943, la collaboration politique jette ses derniers feux. Laval est bien seul à croire à la « pérennité de l’Europe nouvelle ». En mai, il propose au Gauleiter Sauckel la négociation d’un ac­cord équilibré (ein Ausgleich). La Milice, organisation française fasciste armée par l’occupant et chargée de dé­truire la Résistance, est haïe de la population. La propagande pétainiste est désormais totalement sans ef­fet. Cela n’empêche pas Tino Rossi de dédier à ses amis du Stalag 13B “ Quand tu reverras ton village ” (“ tu diras : rien chez moi n’a changé ”). En écho naissent quantité de chansons de résistance, de réelle solidarité avec les prisonniers, chansons “ scies ” détournant des succès bien établis, comme la Marseillaise des prisonniers :

 

Ils sont foutus

Et le monde avec allégresse

Répète avec joie sans cesse

Ils l’ont dans l’cul

Dans l’cul.

 

La France occupée est placée sous les ordres du Militärbefehlshaber. De son administration dépend la Propaganda Abteilung et la Propaganda Staffel qui, à Paris, surveille en particulier le monde du music-hall. Il est difficile de définir la politique de censure de ces services. On ne saurait dire qu’elle répond à des impératifs culturels précis, au sens où, par exemple, l’occupant ne cherche pas à imposer les modèles culturels dominant en Allemagne. Certaines manifestations qui seraient tenues pour décadentes en Allemagne sont tolérées en France. En revanche, les Nazis sont très attentifs au respect de certains inter­dits politiques et raciaux : les juifs et les communistes sont traqués. La chanson française sous l’occupation tentera assez peu de tromper la vigilance des censeurs. Ce sera, de toute façon, de manière indirecte. Ainsi, tel auteur omettra un couplet anglophile avant de soumettre son texte à la censure avant de le réintroduire une fois l’imprimatur obtenue. Ailleurs, certains auteurs risqueront des propos allusifs, comme, par exemple, pour “ La Chanson du maçon ” de Maurice Vandair et Henri Betti (1941). Un maçon chante une chanson reprise par un deuxième maçon, puis par un troisième etc., jusqu’à ce qu’il se crée un sentiment de solidarité dans la profession. Mais l’esprit corrosif était alors tellement peu marqué que la chanson fut perçue par les autorités de Vichy comme relevant de l’esprit de la Révolution Nationale, avant d’être interdite sur les ondes fran­çaises parce qu’elle avait été diffusée par la BBC.

 

Si de nombreux chanteurs se produisirent à Radio Paris, voire en Allemagne, il ne faut pas oublier ceux qui refusèrent toute compromission avec l’occupant ou les collaborateurs, et qui s’exilèrent pour se mettre au service de la résistance à Londres. On citera, parmi d’autres, Pierre Dac, Joséphine Baker (la très populaire meneuse américaine de la “ Revue nègre ” dans les années trente), Germaine Sablon (la sœur de Jean Sablon), et Anna Marly. Une des armes favorites de ces résistants radiophoniques est la satire, dans laquelle excelle Pierre Dac (“ A dit Lily Marlène ”, “ La Défense élastique ”). D’autres textes, plus graves, parviennent jusqu’aux maquis, souvent par voie orale :

 

Le vent souffle sur les tombes

La liberté reviendra

On nous oubliera

Nous rentrerons dans l’ombre

 

C’est à Londres, dans un petit club animé par la musicienne Anna Marly, que naîtra la chanson la plus célèbre de la Résistance, “ Le Chant des Partisans ”, sur des paroles de Joseph Kessel (ami de Mermoz et de Saint-Exupéry) et son neveu Maurice Druon (futur Académicien Français). D’abord sifflé par l’acteur Claude Dauphin (ainsi, il perçait efficacement le brouillage ennemi) et chanté par Germaine Sablon dans le film d’Albert Cavalcanti Pourquoi nous combattons, ce chant poignant et violent est enregistré par Anna Marly, dans les studios de la BBC, puis imprimés dans les Cahiers de la Libération, et parachuté par la Royal Air Force en France. Ce chant est destiné à exprimer la force contenue que chaque combattant peut apporter au grand fleuve de la Résistance. Cet hymne de l’ombre est caractérisé par un rythme lent, une métrique inhabituelle – vers de 11 pieds, chute de 3 pieds –. La mélodie progresse par imitation et retrouve son point de départ à chaque chute de rythme. Chant du combattant, il valorise le maquisard et, à travers lui, les classes sociales qui supportent l’essentiel de la lutte, qui payent « le prix du sang et des larmes ». La reconnaissance de cet état de fait par deux auteurs d’obédience gaulliste n’en est que plus significative. Le “ Chant des partisans ” sera enregistré magnifiquement par Yves Montand en 1955. Un murmure sourd, appel à combattre, devient ainsi un cri éclatant né des entrailles de la terre, et destiné à venger ceux qui sont morts au combat ou qui croupissent dans les geôles de l’occupant :

 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux

Sur la plaine ?

Ami, entends-tu le chant lourd du pays

Qu’on enchaîne ?

Ohé, partisans, ouvriers et paysans

A vos armes !

Ce soir, l’ennemi connaîtra le prix du sang

Et des larmes.

[…]

Ici, nous, vois-tu

Nous on marche,

Nous on tue,

Nous on crève !

La chanson française sous l'Occupation allemande : une douteuse cohabitation

Dans un pays qui n’entrera en résistance que progressivement, un phénomène inattendu exprime, dans les villes du moins, un fossé entre générations : le mouvement zazou. Des jeunes bourgeois, passablement inconscients, défient l’ordre moral vichyste, voire l’occupant. Leurs motivations sont infiniment moins politiques que ludiques. Leur inspiration première vient d’outre-Atlantique : ils veulent swinguer et écouter du jazz. Le swing était apparu en France avant-guerre, défendu par exemple par Johnny Hess, le pianiste du duo Charles (Trénet) et Johnny (“ Je suis swing ”, “ Ils sont zazous ”). A partir de 1941, le swing contamine les productions d’artistes fort différents : le guitariste de jazz Django Reinhardt (qui enregistra des morceaux mémorables avec le violoniste Stéphane Grapelli et qui fut occasionnellement invité à se produire en direct à Radio-Paris qui oubliait ainsi qu’il était Gitan) introduit du swing dans son jeu, le chanteur un peu mièvre Réda Caire chante “ Swing swing, Madame ”, Jacques Pills propose “ Elle était swing ”. De musical, le mouvement devient culturel, dès lors que des bandes de jeunes adoptent un comportement swing, en s’affublant du nom de zazou, mot emprunté à une chanson de Johnny Hess (“ Je suis zazou, zazoué ”), ce chanteur ayant à l’oreille le “ Zah, zuh, zah ” de Cab Calloway (1933). En un temps où tous les produits de base sont sévèrement rationnés, les zazous choquent principalement par leur tenue vestimentaire. Ils prennent le contre-pied du jeune homme tel que le propose la propagande pétainiste : vêtements stricts et fonctionnels sur un corps vigoureux et martial. Le zazou choque par son allure quasiment dégénérée : cheveux longs, veste longue, allure voûtée, nœud de cravate ridiculement petit, chaussettes multicolores, semelles compensées. La jeune fille zazoue porte une coiffure compliquée, une veste très longue, une jupe s’arrêtant au-dessus du genou et des semelles compensées en bois. L’idole féminine des zazous est Irène de Trébert (“ Mademoiselle Swing ”), la femme de Raymond Legrand. Les zazous affichent que leurs priorités ne sont pas celles du régime, ni celles du peuple qui survit. S’habillant au marché noir de manière raffinée et ostentatoire, ils nient le discours pétainiste selon lequel la France doit payer par la souffrance la jouissance qu’a permis le Front Populaire en 1936-1937. Les zazous aiment le jazz, la danse syncopée par des rythmes américains, les surprises-parties (terme qu’ils importent), les cigarettes étasuniennes de contrebande, les claquettes. Des jeunes pétainistes n’hésitent pas à les brutaliser physiquement, préfigurant le bashing des skinheads contre les hippies dans les années soixante. La propagande officielle les qualifie de décadents, de communistes ou de Juifs. De fait, ils appartiennent à des milieux aisés, non juifs et certainement pas communistes. Leur souci n’est pas de résister au sens noble du terme mais d’exprimer le refus de subir la guerre comme tout le monde, le droit de défier les interdits et l’espoir d’échapper au Service du Travail Obligatoire. Le mouvement zazou durera trois ans, jusqu’à la li­bération, l’arrivée des troupes étasuniennes, avec leur musique, leurs films, leur Coca Cola. Les zazous tenteront de ressusciter dans les caves de Saint-Germain des Prés, mais en vain.

 

Pour terminer, j'évoquerai l’évolution de deux monstres sacrés de la chanson française pendant ces années noires, Charles Trénet et Maurice Chevalier. Chevalier, qui âgé d’une cinquantaine d’années au début des hostilités jouit d’un statut de vedette internationale, fait assez rare pour un chanteur français ; Trénet qui, bien qu’âgé de vingt-sept ans seulement en 1940, est déjà le plus prometteur et le plus talentueux des auteurs compositeurs interprètes. Trénet est, bizarrement, la cible d’antisémites délirants ; accusé de s’appeler Netter (anagramme de Trénet) et d’être petit-fils de juif, il doit produire un fort complet arbre généalogique pour prouver son “ aryanité ”. Lucien Rebatet, écrivain collaborationniste de choc, trouvait que Charles Trénet ressemblait aux « clowns judéo-américains ». Bien que sans engagement politique véritable, Trénet était apparu au moment du Front Populaire comme le chanteur exprimant le mieux les aspirations de la jeune aspiration de l’époque, celle qui put, grâce aux avancées sociales de 1936-7, jouir d’une liberté nouvelle, découvrir les routes de France, espérer en des lendemains meilleurs, bref errer sur “ La Route enchantée ” (1938) :

 

Une étoile m’a dit,

Deux étoiles m’ont dit :

Connais-tu l’pays du rêve?

[…]

Les joyeux matins

Et les grands chemins

Où l’on marche à l’aventure

 

Jamais peut-être un chanteur français n’a exprimé avec autant de tonus (“ Je chante soir et matin ”) la joie de vivre. Et, avec discrétion mais très explicitement, un grain de folie qui, bizarrement, passe très bien après des siècles de cartésianisme :

 

On voit l’facteur

Qui s’envole là-bas

Comme un ange bleu

Portant ses lettres au Bon Dieu (“ Y’a d’la joie ”)

 

Ficelle, tu m’a sauvé la vie

Ficelle sois donc bénie

Car grâce à toi

J’ai rendu l’esprit

Je m’suis pendu cet’ nuit

Et depuis je chante

Un fantôme qui chante

On trouve ça rigolo (“ Je chante ”)

 

On le surnomme d’ailleurs “ le fou chantant ”, peut-être en hommage à Al Johnson, “ The Singing Fool ”. Avec la débâcle et un bref passage dans l’armée de l’air, il choisit de rester et de travailler en France. Il reprend ses spectacles à Paris dès février 1941. En 1943, il accepte de se produire, accompagné par l’orchestre de Fred Adison, autre gloire de l’époque, pour des ouvriers français requis par le STO près de Berlin. Il accepte de faire du cinéma sous l’autorité du Comité d’Organisation des Industries Cinématographiques qui régente la profession selon les principes “ positifs ” de la Propaganda Abteilung. 220 longs métrages ont été réalisés pendant la guerre, dont deux bonnes dizaines de très bons films. Trente et un films français seront produits par la Continental, filiale de la société allemande U.F.A. Pendant la guerre, l’auteur compositeur Trénet continue dans la même veine poétique, gaie, un brin surréa­liste. Mais ses chansons semblent quitter le siècle et le temps : “ Que reste-t-il de nos amours ? ”, “ La Romance de Paris ” ou “ L’Héritage infernal ” :

 

L’histoire lamentable

De fauteuils et de tables

Qu’un ami détestable

Vint raconter chez nous.

 

Il fait parfois de timides allusions à l’actualité. Quand il compose “ Les Oiseaux de Paris ”, les mil­lions de Français qui ont souffert lors de l’évacuation savent qu’il évoque leur triste sort, même de manière biaisée. “ Espoir ”, sa seule chanson réellement engagée, dont il n'est pas l'auteur, est interdites sur les ondes de Radio-Paris, bien que fort peu subversive (“ Espoir, c'est lui qui pénètre en nos cœurs, Pour en prolonger le bonheur, Espoir petit feu par moments voilé, Tu allumes le monde entier Comme un brasier). Il es­time que pour mieux attendre demain il faut s’arracher du présent, créer une poésie atemporelle pour rendre la cruelle réalité supportable.

 

De la drôle de guerre à l’heure de la victoire, Maurice Chevalier se sera comporté en caméléon. Opportuniste, cherchant à tout instant d’où tournait le vent politique, il suit toutes les modes en en tirant le meilleur profit artistique. Dans la période de tous les dangers consécutive aux accords de Munich, Chevalier jouit de l’extraordinaire succès d’une chanson de 1936, insouciante et passablement vulgaire, apologie d’une oisiveté faubourienne, “ Ma Pomme ” (“ J’suis plus heureux qu’un roi ”). Il est, depuis le début des années vingt, une vedette internationale (il a tourné une quarantaine de films aux Etats-Unis), et il personnifie le brassage social qu’a occasionné la grande guerre : “ titi ” parisien originaire du quartier populaire de Ménilmontant, il s’est composé une silhouette élégante d’homme du monde (nœud papillon, costume impeccable). Mais son fameux canotier, qu’il porte sur le côté, connote le voyou qu’il a peut-être été dans sa jeunesse et rappelle le maquereau de sa chanson “ Prosper ”. L’image du prolo en smoking, parfaitement insouciant (il chante : « Dans la vie faut pas s’en faire » dans l’opérette Dédé) s’est donc imposée très facilement. En 1939, il prône l’union sacrée dans “ Et tout ça, ça fait d’excellents français ”, une chanson au rythme entraînant, militaire, mais qui dépeint une société souffreteuse, contrainte de faire la guerre. Pendant la drôle de guerre, le président du Conseil Paul Reynaud assure que « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », et la bourse tient bon. De même que l’armée, prête et formidable, et qui, théoriquement, n’allait pas se risquer à de simples escarmouches. L’un des plus grands succès de l’hiver 1939, hymne de la drôle de guerre, pourrait-on dire, est “ Ça fait d'excellents Français ” de Jean Boyer et Georges van Parys, que Maurice Chevalier interprète au Casino de Paris, dépeignant l’armée comme le reflet de la société :

 

Le colonel était d’Action française,

Le commandant était un modéré,

Le capitaine était pour le diocèse,

Et le lieutenant boulottait du curé.

Le juteux était un fervent socialiste,

Le sergent un extrémiste convaincu,

Le caporal inscrit sur toutes les listes

Et l’deuxième class’ au PMU.

 

Le colonel avait de l’albumine,

Le commandant souffrait du gros côlon,

Le capitaine avait bien mauvaise mine,

Et le lieutenant avait des ganglions.

Le juteux avait des coliques néphrétiques,

Le sergent avait le pylore atrophié,

Le caporal un coryza chronique,

Et l’deuxième class’ des corps aux pieds.

 

Et tout ça, ça fait

D’excellents Français,

D’excellents soldats

Qui marchent au pas.

 

Á noter que le sergent est “ extrémiste ” et non “ communiste ”. Avec une telle armée, la mobilisation eut tôt fait de tourner à l’immobilisation générale. Une chanson reflétant le fait que 5 millions d’hommes avaient été rappelés – un quart de la population masculine – dont la plupart n’avait plus rien à faire après 5 heures de l’après-midi, et pas grand-chose le reste de la journée. Chaque soldat avait droit à trois-quarts de litres de vin par jour. Pour tous ces hommes, la Pologne ne représentait rien et combattre pour la démocratie n’avait guère plus de sens. Ils se bornaient à accomplir leur devoir en espérant regagner leur foyer au plus vite. Chevalier dresse une typologie très partielle de la société française, composée à ses yeux de gens qui tra­vaillent dans la finance, l’assurance, l’industrie, la Banque de France et la rente. Les paysans et les ou­vriers qui constituent alors 80% de la population française sont donc exclus du tableau. Tous ces braves gens “ marchent au pas ”, mais sont affectés de maladies ridicules, albumine, pylore atrophié, ganglions, co­liques néphrétiques, cors aux pieds. La chanson présente donc une armée vouée à la défaite mais qui saura se transcender grâce aux deux potions magiques que le monde entier envie aux Français : “ le pinard et le tabac ”. Cette chanson envoie donc un double message contradictoire : les Français ont réappris à marcher au pas et sont prêts à se battre, mais l’ensemble des appelés n’est qu’une cohorte de quadragénaires déglingués qui, de toute façon, « désirent tous désormais qu’on [leur] foutent une bonne fois la paix ». Bref, si Hitler écoute attentivement, il n’a guère de souci à se faire.

L’article 18 de l’armistice contraignait la France à payer 20 millions de marks par jour au titre des frais d’occupation de l’armée allemande. De nombreuses usines travaillaient directement pour Berlin. Les soldats allemands consommaient une bonne partie de la production alimentaire française (les tickets de ra­tionnement donnaient droit à l’équivalent de 1500 calories par jour). C’est dans ce contexte de pénurie sans précédent que Maurice Chevalier crée en 1942, en pleine guerre, “ La symphonie des semelles de bois ” une chanson qui légitime le pillage du pays. Il poétise l’inconfort pédestre auquel les femmes sont désormais condamnées :

 

J’aime le tap-tap

Des semelles en bois

En marchant les midinettes

Semblent faire des claquettes

Tap-tap la symphonie

Des beaux jours moins vernis

 

Et il termine même sur une touche franchement érotique : « Ah, qu’c’est bon! ».

 

La passivité, la complaisance de Chevalier déplaisent souverainement aux Français de Londres. En février 1944, Pierre Dac décrète qu’il sera « puni selon la gravité de ses fautes » :

 

Quand, un jour prochain, nous leur ferons avaler leur bulletin de naissance, il est infiniment probable que la rigolade changera de camp et que, cette fois, il n’y aura pas de mou dans la corde à nœud. (Pierre Dac. Un Français libre à Londres en guerre. Paris : France-Empire, 1972)

 

Chevalier se demande alors s’il ne risque pas d’être condamné à mort. Il se cache en Dordogne (le Périgord étant son Sigmaringen), où les maquis sont très actifs. Il est arrêté, puis libéré grâce à sa com­pagne juive, Nita, qui l’emmène à Toulouse, la ville la plus “ rouge ” de France à ce moment-là :

 

Chevalier en réchappera grâce, entre autres, à l’intervention de Louis Aragon. Il aura été jusqu’au bout un chanteur de consensus, inscrivant systématiquement ses chansons dans les normes dominantes, servant de caution populaire à l’ordre en vigueur.

La chanson française sous l'Occupation allemande : une douteuse cohabitation
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