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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 06:27

 

 

 

  • Vincent MORET, dans le Grand Soir, propose un questionnement qui fait froid dans le dos sur l’assassinat de Samuel Paty :
  •  
  • Pourquoi le prof, objet de menaces, a-t-il dû aller s’expliquer (lui !) au commissariat ?
  • Pourquoi a-t-on accepté que le père plaignant et sa fille ne répondent pas aux convocations de la police ?
  • Pourquoi le collège n’a-t-il pas publié un communiqué immédiat pour dire que la gamine n’était pas en classe ce jour-là ?
  • Pourquoi la rectrice n’a-t-elle pas publié aussitôt un communiqué de soutien ?
  • Pourquoi était-il prévu qu’un inspecteur d’Académie descende au collège pour recueillir les explications du prof (et éventuellement lui apprendre ce qu’il aurait dû faire dans son cours ?).
  • Pourquoi la principale du collège a-t-elle reçu le parent de la menteuse, sans le prof ?
  • A quel titre un responsable musulman qui n’avait rien à voir avec le collège, accompagnait-il le parent ?
  • Pourquoi la menteuse n’a-t-elle pas été immédiatement interrogée par la police ?
  • Pourquoi nous a-t-on fait croire, jusqu’au jour tragique, que le prof avait demandé aux élèves musulmans de lever la main (de se désigner) et de sortir s’ils le voulaient ?
  • Pourquoi a-t-on laissé entrer en France, sans contrôle, sans enquête, 50 000 à 60 000 Tchétchènes dont beaucoup avaient mené la guerre au nom d’Allah contre les Russes ?
  • Pourquoi avons-nous aimé les djiadistes Tchétchènes jusqu’à nous faire oublier leurs attentats meurtriers à Moscou ?
  • Accessoirement, pourquoi avons-nous oublié les attentats meurtriers des djiadistes ouïghours en Chine et combien allons-nous en accueillir derrière le paravent des fake news sur leur « génocide » ?
  • Pourquoi sommes-nous si hospitaliers avec ces fanatiques et si cruels avec les migrants de Calais et les autres qui se noient en mer, fuyant la guerre que leur fait l’Occident, abandonnant leurs villages détruits pas nous ?
  •  

Les réponses sont dans les mots : « America First », atlantisme, nos clients saoudiens, ventes d’armes, plutôt la charia que le Front populaire ».

 

 

Dans L’Obs, toujours suite à l’assassinat de Samuel Paty, d’anciens élèves se souviennent de profs qui les ont marqués. Alain Boulanger, retraité au Chesnay, se souvient de Louis Poirier : « « On connaissait la vie d’écrivain de notre professeur d’histoire-géographie : les textes de Julien Gracq étaient déjà dans le « Lagarde et Michard ». Mais au lycée Claude-Bernard, à Paris, peu d’entre nous avaient lu ses livres. Il ne nous y incitait pas, d’ailleurs : un jour, des élèves étaient venus lui demander des autographes, il avait refusé. C’était Louis Poirier, un point c’est tout. Il était très discret, et ne voulait pour rien au monde mélanger les choses.

 

Je n’ai lu ses livres que beaucoup plus tard, vers mes 40 ans. Ce n’est pas l’écrivain qui m’a marqué, influencé, mais bien le professeur. J’adorais sa très grande rigueur. Il était réglé comme une horloge. Chacun de ses cours se ressemblait. Il entrait dans la classe, s’asseyait, dénouait et posait son bracelet-montre sur la table. Puis il faisait venir deux élèves au tableau pour vérifier ce qu’ils avaient retenu du cours précédent. Les leçons étaient extrêmement structurées. »

 

 

Revue de Presse 324

 

Quant au prof qui donna des cours particuliers à Lilian Thuram, il se souvient : « A la fin des années 1980, le président du club de foot de Fontainebleau contacte Jean-Paul Ollagnier, un prof de français-latin-grec : serait-il d’accord pour donner une poignée de cours au jeune prodige de l’équipe ? Lilian Thuram, 16 ans, est exceptionnel sur la pelouse, mais sa mère craint qu’il rate son bac de français. Le futur défenseur des Bleus (et vainqueur de la Coupe du Monde 1998) a donc débarqué, un soir, dans le pavillon d’Avon où le prof loge encore aujourd’hui. A 72 ans, Jean-Paul Ollagnier n’a pas oublié ce soir-là :

 

“« J’avais accepté bien entendu, mais pas pour l’argent : j’aimais bien donner un coup de pouce aux jeunes. J’ai tout de suite vu qu’il était intelligent, il avait un regard intense. Il savait très bien de quel milieu il venait et voulait s’en sortir. La vie n’avait pas été facile pour lui, et je suis convaincu que si ça n’avait pas été par le foot, il aurait réussi quand même. »”

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22 octobre 2020 4 22 /10 /octobre /2020 05:12
Un texte très intéressant qui devrait être affiché dans tous les collèges.
 
 
 
 
 
Par Fil Go (sur Facebook)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Comment enseigner Mahomet au collège

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19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 05:16

 

 

Dans l’1dex, Vingtras s’offusque du classement du Sacré-Cœur en monument historique  : « cette basilique blanche édifiée pour l’expiation des crimes de la révolution du 18 mars 1871. Ce fut tout de suite après la Semaine sanglante, fin mai 1871, qu’il fut décidé de construire cette église pour que la canaille des faubourgs puisse faire pénitence, et que la population tout entière se recueille dans la contrition pour avoir toléré sinon soutenu l’insurrection.

 

Le classer “ monument historique ”, c’est à dire lui faire l’honneur de faire partie du patrimoine national, est une véritable insulte pour toutes les victimes de cette affreuse guerre civile fratricide, qui a marqué de son empreinte réactionnaire la naissance de la IIIe République.

Ce sera une tâche indélébile dans le quinquennat Macron que d’avoir officialisé ainsi le grand soupir de soulagement des classes possédantes. »

 

 

En l’honneur de mon beau-père, Angel Rossi, je reprends un article du Huffington Post sur le vrai et le faux Parmesan : « Quand au supermarché, le moment est venu de choisir le fromage râpé italien qui sublimera les pasta, l’erreur est facilement faite. Le Parmesan n’en est pas vraiment. Car les uns à côté des autres, on retrouve tout aussi bien le vrai, l’unique parmigiano reggiano que du grana padano ou d’autres fromages râpés semblables.

 

Comment faire la distinction? Si ce fromage est un “vrai”, sur sa croûte sera inscrit en pointillé son nom: parmigiano reggiano. Ce n’est pas le cas des autres fromages râpés italiens. Même si évidemment, vous n’aurez pas devant vous la croûte dans son intégralité, les pointillés doivent vous interpeller.

 

Autre indice, : plus votre parmigiano reggiano sera mature, plus vous verrez apparaître à sa surface des taches blanches. Il s’agit de cristaux de tyrosine, un acide aminé formé au cours du processus de maturation du fromage. »

 

 

 

Revue de Presse (323)

 

Enfin, dans Le Grand Soir, Nico Hirtt, essayiste bien connu outre-Quiévrain, demande sur le mode ironique pourquoi nous détestons tant la Chine. Une des raisons est économique :

 

« Comment la Chine est-elle passée du statut d’Eldorado de « nos » investisseurs au statut de bête noire de la diplomatie occidentale ?

 

La stratégie de développement économique de la Chine est en train de changer. Le Parti Communiste a décidé que le pays avait gagné assez d’argent en déversant sur la planète des jouets en plastique et des cotonnades de médiocre qualité et en produisant des appareils électroniques à bas coût sous licence étasunienne. Il veut désormais réorienter la production industrielle vers le marché intérieur, vers le développement de la qualité de la vie en Chine et vers les technologies de pointe. Ce qui dérange, en Occident, c’est que la Chine n’est plus ce réservoir de main d’œuvre bon marché dont tout le monde profitait allègrement ; qu’elle concurrence désormais les entreprises européennes et étasuniennes dans les secteurs les plus prometteurs : les technologies de l’environnement, du transport, de l’énergie, de la communication... et qu’elle le fait avec ses propres brevets. Bref, le bon temps d’un peuple chinois exploitable à l’envi par « nos » entreprises fait place à une Chine concurrente économique. La volte-face de la diplomatie étasunienne a sans doute moins à voir avec la personnalité de Donald Trump qu’avec la conscience croissante de ce changement. »

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 05:07

 

 

L’Humanité a publié une tribune de Pauline Londeix et Jérôme Martin, membres fondateurs de l’Observatoire de la Transparence dans les Politiques du Médicament dont j’extrais ceci :

 

Nous savons tous – responsables politiques, médias, citoyens – que l’austérité est en train de détruire l’hôpital et notre système de santé publique. Depuis vingt ans, des dizaines de milliers de lits hospitaliers ont été supprimés, l’activité à l’hôpital augmente, notamment aux urgences, mais le recrutement des personnels ne suit pas. La hausse des suicides, la médiatisation de patients attendant dans les couloirs sur des brancards pendant des heures, les grèves et les manifestations sont autant de preuves des menaces croissantes contre l’hôpital. Pourtant, l’action politique ne change pas.

 

Même si le gouvernement actuel n’est pas le seul responsable, Emmanuel Macron a, depuis 2017, accéléré la destruction de l’hôpital. La première vague du Covid-19 qui aurait dû être une alerte supplémentaire ne semble pas avoir servi de leçon pour le gouvernement actuel. Bien que l’économie de notre pays puisse être paralysée par les conséquences du manque de moyens mis dans les hôpitaux et les urgences, le gouvernement continue de faire le choix des coupes et des mesures austéritaires.  Malgré les alertes des personnels soignants depuis des années, et en particulier lors d’une mobilisation sans précédent l’année dernière, le gouvernement avait déjà, il y a un an, assumé des coupes gigantesques avec cynisme et aplomb à l’occasion du Projet de loi de financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) pour 2020. Pourtant les soignants avaient prévenu : « En cas d’épidémie, nous ne pourrions pas faire face ». Ils évoquaient alors l’hypothèse d’une forte menace grippale. Ce ne fut pas la grippe.

 

Nous refusons de voir notre système de santé publique mis à mort sous nos yeux. La première étape nous semble être de sortir de la sidération et de poser les mots : nous savons tous que, si nous ne réagissons pas maintenant pour sauver l’hôpital et la santé publique, il sera trop tard dans quelques mois. C’est pourquoi, il doit être mis immédiatement un terme aux politiques d’austérité visant l’hôpital public. Si notre hôpital public s’écroule, c’est notre pays entier qui s’écroulera, et nous ne pouvons accepter de voir ce bien commun si précieux et si essentiel pour notre société mis à mort par des années de dogmatisme austéritaire au service des profits de quelques uns et des mois de crise sanitaire d’incurie, d’incompétence et de cynisme.

 

 

 

Anti-K publie un entretien avec l’économiste Alain Mauduit sur l’État contaminé par le marché : « Les prédateurs sont tous les fonds d’investissements, groupes du CAC40, les financiers, le monde de la finance.»

 

« Les hommes et les femmes politiques sont des co-prédateurs. Le coeur du capitalisme s’est modifié avec les privatisations. Il y a des complicités au sein de l’Etat. Des hauts-fonctionnaires, y compris de gauche, qui s-ont surfé sur les vagues de privatisations et ont organisé eux-mêmes les privatisations. »

 

« On est dans un système poreux. La singularité de cette opération de prédation, ça a été la prise du pouvoir par les hauts fonctionnaires. »

 

« On est dans un capitalisme qui ne connait plus de limite. Ils ont mis la main sur des biens autrefois qui échappaient à la sphère marchande. Ils ont aussi la main sur une partie de l’Etat, il y a une sorte de privatisation de l’intérieur de l’Etat. »

 

« Le fonctionnement de l’Etat est révélateur du mouvement général de privatisation et de marchandisation : ce sont les règles privées qui commandent. »

 

« L’Etat est en train d’être dissout de l’intérieur. »

 

« Il y a une privatisation lente, progressive, rampante, y compris de l’Etat. »

« La gauche a deux bilans à faire : sa conversion au néolibéralisme. Lionel Jospin ne veut pas admettre qu’il a le plus privatisé et les chiffres sont là. Et il y a eu une corruption d’une partie des hauts fonctionnaires de gauche qui ont fait le lit de ce capitalisme. Et il y a quelque chose de plus insidieux et de plus important encore c’est que la gauche a vécu sur cette idée, avant qu’elle ne change de doctrine, qu’il y avait d’un côté l’Etat et de l’autre le marché. Et que l’Etat était plus vertueux que le marché. Et ma conviction c’est que non. C’est une fausse alternative. C’est au coeur du débat sur les communs. Est-ce qu’il faut s’en remettre à l’Etat ? Non, je pense qu’il faut s’en remettre aux citoyens. »

Revue de Presse (322)

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 05:00

Pour Orwell, les années vingt ont été dominées par une espèce d’artistes sans prise réelle sur la société. C’était l’époque des «rentiers intellectuels, une époque d’irresponsabilité telle que le monde n’en avait jamais connue aupara­vant» puisque dominaient des écrivains qui, tels Pound, Eliot ou Huxley, poursuivaient avant tout des buts «moraux, religieux et culturels». Donc, au moment où Orwell se politise, il reproche à l’intelligentsia de se dégager de l’idéolo­gie. Or, pendant les dix dernières années de sa vie, il consacrera une bonne partie de son énergie à expliquer qu’il n’y a de bonne littérature que loin des contraintes immédiates de la politique. Mais, pour le moment, il observe que les intellectuels anglais qui contemplent leur plexus ou qui ont le regard tourné vers Byzance ou Moscou commettent l’erreur d’ignorer ce qui importe sur le continent européen, comme par exemple la montée du fascisme en Italie.

 

Mais, note Orwell, «tout change vers 1930-35». L’homme de lettres représentatif n’est plus un expatrié cultivé et dévot, comme T.S. Eliot, «le dernier des vrais intellectuels de droite», mais le jeune bourgeois communisant (“Inside the Whale”). Désormais Orwell reproche à l’intelligentsia d’être trop politisée, c’est à dire d’embrasser les idéologies sans le recul nécessaire que peut procurer la perspective artistique. Il tance tous les errements, les enthousias­mes irréfléchis :

 

Who would have foretold just after the general strike that ten years later Winston Churchill would be the dar­ling of the Daily Worker?

 

[…] On the whole, the intellectuals of the Left defended the Russo-German Pact. It was ‘ realistic’, like Chamberlain’s appeasement policy, and with similar consequences (CEJL, II, p. 367).

 

Orwell prend le mors aux dents : il critique (en privé) le rédacteur en chef du New Statesman, Kingsley Martin, «ce sombre idiot pour qui la guerre ressemble à un match de cricket» (CEJL, I, p. 395). Il n’établit pas de différence entre les écrivains communisants qui “baisent le cul de Staline” et ceux qui se pâment devant Mussolini : tous vénèrent le pouvoir, la force et la cruauté (“Inside the Whale ”). Et puis, en dépit de leurs propensions à l’ouvriérisme, ils sont restés des snobs : leur gilet n’est pas boutonné jusqu’en bas (Wigan, p. 119). Et quand ils se rendent comptent que l’ouvrier les méprise et risque, s’il se révolte, de mettre en péril leur confort matériel et intellectuel, ils sont à nouveau tentés par le fascisme, à savoir l’ordre le plus authentique22.

 

En 1940, dans “The Lion and the Unicorn”, Orwell avance que l’affaiblis­sement de l’impérialisme dans les années trente a été largement provoqué par l’intelligentsia de gauche, cette intelligentsia s’étant elle-même renforcée grâce à la stagnation de l’Empire. Il pense qu’une alliance objective s’est nouée entre les colonels en retraite (les Blimps) pour qui un individu trop intelligent ne pouvait être patriote, et les intellectuels pour qui un patriote ne pouvait manifeste­ment pas être intelligent23. Ce paradoxe ne saurait surprendre puisque arrivant en bout de chaîne après d’autres considérations tout aussi étonnantes sur les intellectuels. Orwell pose tout d’abord que du pessimisme à une vision réactionnaire des choses il n’y a qu’un pas vite franchi par une fraction importante de la classe dominante (CEJL, I, p. 558). Il estime également qu’il eût été possible de susciter un mouvement pacifiste authentiquement populaire en Angleterre, loin des salons de la gauche efféminée (CEJL, I, p. 368). Mais dans les années trente, l’intelligentsia s’est déconsidérée dans des activités inqualifiables, dans le domaine de l’esprit comme dans celui de la politique. Elle s’est coupée du reste de la société en dénigrant systématiquement la civilisation occidentale et en cultivant un sentiment négatif de «désillusion» (CEJL, I, p. 564). La vraie question, se demande Orwell, n’est pas de savoir pourquoi des bourgeois sont devenus staliniens, mais pourquoi ils ont viré à gauche. A première vue, c’est parce que, les puissances de l’Axe menaçant l’Empire britannique, l’antifascisme et l’impérialisme se sont rejoints dans un même combat. Pour Orwell, il n’existait pas de différence fon­damentale entre un Blimp anticommuniste et un «antifasciste argenté» : «The Left intelligentsia made their swing-over from ‘War is Hell’ to ‘War is glorious’ not only with no sense of incongruity but almost without any inter­vening stage” (CEJL, II, p. 288). Face à ce recentrage, le rôle des Conservateurs antifascistes était de servir d’officiers de liaison. L’homme de gauche de base est maintenant, constate Orwell, un bon impérialiste tout en étant «théoriquement hostile à la classe dominante» (CEJL, I, pp. 381-3).

 

Que pouvait donc faire un écrivain cohérent et responsable au beau milieu de ce maelström? Orwell, qui, à l’au­tomne 1938, ne parvient pas à faire publier un petit livre pacifiste (CEJL, I, p. 395), est terrorisé à l’idée qu’une Angleterre belliqueuse ne bâillonne les écrivains. Et il désespère de voir ses collègues partager ses frayeurs : «Richard Rees was talking as though even war couldn’t be worse than the present conditions, but I think what this really means is that he doesn’t see any peace-time activity for himself which he feels to be useful» (CEJL, I, p. 564). Ainsi, Orwell reproche aux intellectuels de gauche d’être, plus encore que les bureaucrates et les magnats de la presse populaire, responsables de l’«affaiblissement du désir de liberté» à cause de leur aveuglement pour le mythe stalinien «nauséabond». Ils ont trop lu Freud ou Dostoïevski tandis qu’Hitler prenait le pouvoir et que Staline affamait les paysans ukrainiens. Le laisser-aller, le «sabotage» des intellectuels, le délabrement du psychisme de tout un peuple (au moment de Munich) ont encouragé les régimes totalitaires à considérer l’Angleterre comme un pays décadent malgré «la bonne santé morale des classes dirigeantes»24.

 

Trois ans avant la publication de 1984, Orwell souligne, dans “The Prevention of Literature” (CEJL, IV, p. 81 sqq.), le paradoxe suivant : quantité de gens trouveraient scandaleux de falsifier un manuel scientifique mais ne se formalisent pas d’un fait historique dénaturé. Or c’est au moment où la littérature rencontre la politique que, selon Orwell, «le totalitarisme exerce sa pression la plus forte sur les intellectuels». Dès qu’il y a démission, tout devient possible : «Everything in our age conspires to turn the writer, and every other kind of artist as well, into a minor official». Et dès que l’esprit de chapelle l’emporte, l’art, mais aussi la réflexion pâtissent. Chez les Staliniens comme chez les Catholiques. En témoigne le cas de Chesterton qui a choisi de mettre sous le boisseau sa «sensibilité et son honnêteté intellectuelle» au profit de la cause catholique. Durant les vingt dernières années de sa vie, précise Orwell, Chesterton n’a fait que répéter la même chose. «Chaque livre, chaque paragraphe, chaque phrase […] devait démontrer, par delà toute possibilité d’erreur, la supériorité des Catholiques sur les Protestants et les païens». Mais cette supériorité ne pouvait pas être simplement intellectuelle ou spirituelle. Il fallait qu’elle fût traduite — et c’est là que Chesterton devenait malfaisant, «en termes de prestige national et de puissance militaire, entraînant par là-même l’idéalisation des pays latins, la France au premier chef» (CEJL, III, pp. 414-5).

 

Non aux intellectuels fonctionnaires, oui aux rebelles, oui aux hérétiques dans la tradition protestante, oui à ceux qui savent rester maîtres de leur conscience. Mais ces grands principes une fois posés, Orwell généralise et intente des procès particulièrement captieux contre les pensées et les motivations des intellectuels de gauche. Dans la démission, il les amalgament aux propriétaires des grands moyens de communication et les rend complices de l’affaiblissement du désir de liberté (CEJL, III, p. 414). En outre, Orwell n’a jamais cru les intellectuels de gauche réellement socialistes. Tout socialiste croyant et pratiquant, postule-t-il, se pense étranger à l’exploitation des classes. De même, il met en doute leur anti-impérialisme («au fond d’eux-mêmes, ils ne veulent pas que l’Empire disparaisse»). De plus, si le système stalinien les fascine, c’est parce qu’ils savent son avènement impossible en Angleterre. L’intellectuel de gauche affiche son progressisme d’une manière d’autant plus violente qu’il souhaite en secret que rien ne change.

 

On retiendra en conclusion que le discours d’Orwell sur l’intelligentsia s’est souvent caractérisé par l’irritation et la violence. Comme cause des emportements de l’écrivain, on n’oubliera pas la relation d’amour/haine qu’il a longtemps entretenue avec l’université anglaise, un parti pris personnel le poussant à montrer du doigt les éléments les plus marginaux de la scène londonienne, et surtout l’âpreté des luttes idéologiques. Car les revirements d’Orwell, ses anathèmes, ses analyses parfois contradictoires et sans nuances doivent être évaluées à l’aune des préoccupations, du malaise, des vicissitudes du monde intellectuel lui-même. Jusqu’en 1935, Orwell ne cache pas l’aversion que lui inspire les coteries et les dynasties littéraires omnipotentes. Ce sentiment l’empêche d’admettre que ces intellectuels, souvent brillants, étaient les initiateurs d’expérimentations, de renouvellements marquants. Il s’insurge contre les «poètes politiques» communisants des années trente (mais ne dit mot de leur désengagement au début des années quarante) sans prendre la peine de relier le manichéisme parfois peu subtil de cette poésie aux exigences d’une situation politique très instable à l’intérieur du pays (ainsi, quand un leader travailliste choisit l’union nationale contre sa base, que faire et où aller?), très précaire dans le monde et difficile à évaluer objectivement. En outre, il ne tient par exemple pas compte du fait que la majorité des intellectuels progressistes s’imaginaient sincèrement tels les Prométhées d’une nouvelle société25, croyant dur comme fer que l’histoire était de leur côté ou encore qu’ils étaient du côté de l’his­toire. «The certainty of a new life must be your starting point», écrivait Day Lewis dans sa “Lettre à un jeune révo­lutionnaire”26. Orwell écarterait un peu rapidement l’optimisme raisonné de tous ceux qui croyaient, avant la grande désillusion, que les années trente verraient un nouvel ordre bénéfique à l’homme : «At the beginning of the Thirties it was a tenet of faith […] that reason was slowly replacing force in the conduct of human affairs»27. Orwell quant à lui, verrait ses espoirs en la société s’envoler à l’occasion de la guerre d’Espagne.

 

Mais l’important reste que sa réflexion a débouché sur une impasse. Dans sa période de maturation socialiste, il rejeta les intellectuels parce que bourgeois, néfastes et parasitaires. Plus tard, dans sa période “union nationale”, il douta de la jonction avec le peuple. Quant à la naissance d’une culture prolétarienne, il la repoussa aux calendes grecques. Reconnaissant aux écrivains d’origine ouvrière le mérite d’avoir fourni à la littérature anglaise de nouveaux thèmes d’observation et de réflexion, ce qui enhardit certains écrivains bourgeois à se pencher enfin sur des problèmes qui étaient «sous leur nez» (CEJL, II, p. 54 sq.), Orwell observa que ces auteurs écrivaient comme des bourgeois, «dans la langue des bourgeois», sans créer un nouveau mode d’expression culturelle.

 

Dans 1984, les Proles ne produisent rien. Ils reproduisent…

 

 

 

22 Wigan, p. 148. Il y eut bien peu d’artistes ou intellectuels anglais ouvertement fascistes ou ayant exprimé de l’attrait pour le fascisme. Orwell a fort bien expliqué que l’Utopie wellsienne du “World State” et l’ordre mussolinien ou hitlérien était objectivement de même nature. Mais Orwell absolvait l’auteur de The Sleeper Awakes au motif qu’il était un homme du XIXe siècle (“Wells, Hitler and the World State”, CEJL, II, p. 166 sq.). Jean-Marc Riaume a rappelé que Yeats et Shaw étaient d’origine irlandaise, que Pound était américain, que Wyndham Lewis ou T.S. Eliot étaient d’origine américaine, tandis que Belloc était d’origine française. Riaume expliquait en ces termes l’aveuglement d’Eliot : «retour à la tradition et au classicisme», «rêve d’une nouvelle Renaissance réalisée au XXe siècle par l’Italie de Mussolini», frayeur devant «une vision apocalyptique du devenir européen». Gardant ses distances envers le fascisme «tout en le soutenant», il souhaitait «la perpétuation de la civilisation» (“Stephen Spender et les intellectuels britanniques face à la montée des périls extérieurs”, Les Années Trente, n° 3, février 1985). Concernant la convergence pacifisme/fascisme dans l’Angleterre des années trente, on pourra se reporter à Claude Jolicœur : “Les intellectuels britanniques et le fascisme”, Les Cahiers du C.E.R.F., n°1, mars 1983 et Jean-Paul Révauger : “Plutôt nazis que morts, les pacifistes britanniques et le fascisme”, Les Années Trente, n° 3, février 1985.

23 Dans Education and the Social Order (Londres: Allen and Unwin, 1932), Bertrand Russell développait la thèse selon laquelle les plus conformistes des jeunes de la classe dirigeante mourraient sur les champs de bataille dans des guerres auxquelles ils ne comprendraient rien.

24 Dans “The Lion and the Unicorn”, Orwell justifie cette bonne santé par le fait que plusieurs ducs et comtes se sont battus — et ont péri, lors de la campagne des Flandres.

25 Cf. Valentine Cunningham, British Writers of the Thirties (Oxford: Oxford UP, 1988), chap. 12.

26 Dans New Country, Michael Roberts ed (Londres: The Hogarth Press, 1933).

27 Julian Symons, The Thirties : A Dream Revolved (Londres: Faber & Faber, 1975), p. 21.

 

 

Illustration : George Orwell et H.G. Wells

George Orwell et les intellectuels (3)

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 04:00

 

 

Il est des créateurs ou des artistes qui ont les pieds sur terre, et non pas la tête dans les étoiles, c’est-à-dire à Berlin, au pied des barrages sur le Dniepr ou dans les savanes de l’Abyssinie. Ce peut être le cas de D.H. Lawrence, digne d’estime, malgré certains égarements idéologiques, car n’ayant pas trahi ses origines en accédant aux classes moyennes (CEJL, I, p. 556)12. Plus intéressant apparaît Henry Miller à qui, bien que presque tout les opposait, Orwell aurait donné le bon dieu sans confession. Orwell regrette assurément que dans un Paris envahi par une kyrielle de «faux artistes, de débauchés et d’imposteurs» en quête d’identité et de succès hypothétique, Miller s’installe douillettement, avec toute la faiblesse tranquille qui le caractérisait dans «le ventre de la baleine»13. Mais ce qui plaît à l’auteur de “Inside the Whale”, c’est que son ami américain postule que l’écrivain bourgeois problématique est condamné au même titre que l’hippopotame. A quoi bon écrire «pour» dans la mesure où la boucherie de la grande guerre a relégué au placard les valeurs sur lesquelles croyait reposer la société occidentale? C’est pourquoi, explique Orwell, Miller préfère franchement se «soumettre» à l’iniquité, à la tyrannie et à l’embrigadement pour atteindre les «limites infran­chissables de l’irresponsabilité». Alors, demandera-t-on, que retient Orwell de positif chez l’individu Miller ainsi que dans son œuvre? Simplement ceci : l’écrivain américain est un homme absolument libre et serein. Et c’est pour cela que ses livres sont beaux et originaux. Ce ne sont pas les «renifleurs d’orthodoxie» qui écrivent les bons romans, pense Orwell, mais les gens qui n’ont pas peur. Peur des discours, peur de la rhétorique. Le créateur libre est, par essence, un libéral, même s’il n’est qu’un fétu de paille dans ce monde caporalisé. Miller est la preuve par l’absurde qu’il n’y a pas de grande littérature quand la cause de la démocratie semble perdue.

 

 

Quelques années plus tard, Orwell prendra la défense d’un autre écrivain “irresponsable”, non problématique mais ayant posé problème, P.G. Wodehouse. Alors qu’Orwell a, des années durant, fustigé les intellectuels de gauche, il absout, sur des bases assez inattendues, un écrivain “apolitique” qui s’est fourvoyé chez les Nazis. En effet, au mo­ment où son pays est traumatisé par la guerre-éclair et tandis que de nombreux jeunes Anglais ont péri au combat, Wodehouse, prisonnier, se laisse interviewer sur ses conditions de détention en Allemagne par une radio américaine. Il affirme que l’internement a du bon car — et il n’y a là aucun humour au second degré, il permet de «faire des lectures qu’on a en retard» (CEJL, III, p. 388 sqq.)14. Orwell soutient son confrère parce qu’il est un écrivain non intellectuel, non politisé, irresponsable dans ses propos. Si Wodehouse a accepté de parler à Berlin aussi légèrement, c’est qu’il est «naïf et stupide». Surtout, Orwell prend sa défense parce qu’il trouve un peu facile de s’acharner sur des boucs émissaires alors que les vrais faiseurs d’opinions (comme Lord Beaverbrook) ne sont pas inquiétés. Orwell lui accorde donc le béné­fice de clergie refusé à Salvador Dali, aux “aveugles” de gauche et aux pacifistes de tout poil, tandis qu’il qualifiera de «propagande démagogique» les émissions radiodiffusées de J.B. Priestley pendant la guerre15. Il insultera donc un patri­ote progressiste alors que, par ailleurs, il se montrera magnanime pour les collaborateurs français et même pour certains criminels de guerre fascistes16. Mais il faut dire que la mauvaise foi d’Orwell vis-à-vis des intellectuels fut constante. Elle atteignit peut-être des sommets lorsque, dans un article de Tribune en 1945, il expliquait que la faune littéraire française s’était «extrêmement bien comportée» sous la botte allemande, et donc qu’il souhaitait que les intellectuels anglais se fussent aussi bien tenus en cas d’occupation (CEJL, III, p. 366).

 

 

Mais qu’est-ce que, pour Orwell, un intellectuel?

 

Malgré de nombreuses pages de fiction, de journalisme ou d’essais consacrées à l’intelligentsia londonienne, c’est une question que cet auteur ne s’est jamais réellement posé17. On note que ce champion de l’anglicité utilise davantage le concept russe d’intelligentsia que le mot intellectuel, d’origine française, il est vrai. C’est qu’Orwell considère les intellectuels «en bloc», comme une espèce darwinienne, une faune parasitaire à qui il ne souhaite pas de survivre, sans liens organiques authentiques avec le reste de la société. Quand, dans “ The Lion and the Unicorn ” (CEJL, II, p. 74 sqq.), au moment où il écrit sous les bombes d’avions allemands pilotées par d’autres intellectuels, il leur oppose «les bou­tiquiers en guerre», il marque combien cette catégorie socioprofessionnelle — à qui il adresse maints reproches comme celui de ne défendre que ses intérêts corporatistes, est profondément intégrée au tissu social du pays. De la gens intel­lectuelle, il ne distingue que quelques caractères caricaturaux mais qu’il dit représentatifs comme dans la violente apos­trophe de The Road to Wigan Pier où il a l’habileté d’inclure sa personne : «You and I and the Editor of the Times Lit. Supp., and the Nancy Poets and the Archbishop of Canterbury, and Comrade X, author of Marxism for Infants ». C’est l’époque où il “gauchise” sa pensée alors que sa culpabilité n’est pas encore pleinement exorcisée. C’est pourquoi il affirme jouir, aux dépens des travailleurs, des mêmes privilèges que ceux de la tribu qu’il raille : «All of us really owe the comparative decency of our lives to poor drudges underground» (Wigan, p. 31).

 

 

Hormis quelques rares développements sur les origines de classe et l’éducation des membres de l’intelligentsia, Orwell s’est peu intéressé à la fonction et à la place précise qu’occupent les intellectuels dans la société. Le principal reproche qu’il leur adresse est — paradoxe!, de vivre avec les idées. Jamais un écrivain anglais n’aurait pu écrire Guerre et Paix, pense-t-il, non par manque de talent, mais par manque de sensibilité et de relations avec autrui. Tolstoï «lived in a great military empire in which it seemed natural for almost any young man of family to spend a few years in the army, whereas the British Empire was and still is demilitarized to a degree which continental observers find almost incredible» (CEJL, II, pp. 223-4). En outre, alors qu’il s’est toujours targué d’aimer la surface des choses, Orwell reproche aux intellectuels leur «manque de profondeur» dû à une méconnaissance volontaire du patrimoine culturel national, de leur éloignement de la common culture, ce concept bien à lui et qu’il affectionnait18. C’est qu’Orwell est traversé par une vision quasi pascalienne de l’intellectuel, celle qu’inscrivait Malraux dans sa fameuse question : «Qu’importe ce qui n’importe qu’à moi?». Le fait est que pour l’auteur de “How the Poor Die” (CEJL, IV, p. 261 sq.) l’intellectuel anglais n’accède pas à la grandeur par manque d’une conscience vraie du réel, parce qu’il croit qu’il peut se soustraire à sa condition corporelle, parce que son esprit n’a pas payé le prix d’une passion de la vie, d’une souffrance vitale, parce qu’il n’a pas franchi les obstacles du bois sacré de l’existence qui, seuls, peuvent faire comprendre combien le poids de la chair est triste. Dans cette optique, Orwell ne conçoit l’intellectuel que comme un visionnaire, un translucide unissant en lui pas­sion et culture, capable de révéler le secret de la vie des objets et des êtres placés «devant le nez» (CEJL, IV) de chacun, capable de révéler, par delà l’intelligence pure, l’essence des choses, parce que sa pensée est généreuse comme celle de Dickens, courageuse comme celle de Henry Miller et morale comme celle de Bertrand Russell.

 

 

Se démarquer des intellectuels (alors qu’il en est un lui-même malgré sa différence) autorise Orwell à disserter sur l’image de l’intellectuel dans la société anglaise. En partant du principe (qui, naturellement n’a jamais été démontré, pas par lui, en tout cas) que les Anglais ont la pensée abstraite en horreur et qu’ils sont même capables d’agir sans penser, il postule que la force du peuple anglais réside, pour une bonne part, dans sa méfiance pour les idéologies et son penchant pour les problèmes concrets. Pour Orwell, les gens ordinaires ont une pensée à ce point tonique qu’«au moment décisif ils apparaissent plus intelligents que les malins» (“Inside the Whale”). Ils attaquent les intellectuels, par la droite ou par la gauche : le vocable “intellectuel” est une insulte à la fois pour le Daily Worker et pour Punch. Mais il y a plus sérieux : les marxistes de stricte obédience et les hommes politiques de base méprisent l’homme intelligent ou l’artiste émérite en ce qu’ils sont des intellectuels bourgeois, véhiculant une culture élitiste pour la consommation des classes dirigeantes (“The Lion and the Unicorn”).

 

 

Même à l’époque de la guerre où il fallait serrer les rangs, Orwell n’a jamais vraiment cru que les intellectuels pourraient s’agréger aux masses et leur être utiles. Pour lui, l’intellectuel anglais souffre d’une tare rédhibitoire : sa tour­nure d’esprit étant négative, il récrimine mais ne construit pas. De plus, son souci de se démarquer du vulgum pecus par des comportements excentriques (Orwell aime brocarder les «buveurs de jus de fruit chaussés de sandales, les végétariens antialcooliques») ou l’expression de théories arides le ridiculise aux yeux de l’Anglais moyen.

 

 

Orwell ne s’en prend jamais au lecturer de base, et rarement aux universitaires de haute volée. Il s’agit là de caté­gories d’individus qui resteront toujours pour lui des étrangers, à l’exception notoire de Freddy Ayer, professeur de logique à l’Université de Londres («a great friend of mine», CEJL, IV, p. 178). Il préfère railler, en généralisant et en cari­caturant, le microcosme des fils de la bourgeoisie bien née, ces jeunes loups fortunés qui glissent avec grâce d’Eton à Cambridge et de Cambridge aux revues littéraires et qui, dans Keep the Aspidistra Flying, empêchent son personnage principal de publier dans les revues qu’ils contrôlent (pp. 39-84). Dans The Road to Wigan Pier, il soutient que pour faire son chemin dans les sphères intellectuelles il faut faire des courbettes dans les cocktails, «baiser le cul de petits lions couverts de vermine», et il regrette dans la foulée que les prolétaires ne puissent accéder à la bourgeoisie qu’en passant par la scène littéraire (p. 144). A maintes reprises, il qualifie les «truands à particules» de l’édition de «Pansy Left». Dans la mesure où il n’a jamais évoqué la «Pansy Right», on peut penser que la féminisation de certains intellectuels de gauche anglais symbolise, derrière un machisme qui ne s’ignore sûrement pas, une légèreté de… pensée pouvant déboucher sur l’irresponsabilité, voire une réelle brutalité d’écriture que son parti pris d’adopter le point de vue de l’avocat du diable n’excuse pas : «To be a highbrow, with a footing in the snootier magazines, means delivering yourself over to horrible campaigns of wire-pulling […]» (Wigan, p. 144).

 

 

Dans “Inside the Whale”, Orwell attaque très durement Auden coupable d’utiliser des mots dont il ne sait pas, parce que toute sa vie fut protégée, à quelles réalités ils renvoient. On peut, cela dit, se demander si Orwell n’avait pas vu extraordinairement clair dans la personnalité d’Auden. En effet, un peu avant sa mort, le poète déclarait à Richard Hoggart : «We the middle class are the pivot of society. We keep the shops open while the aristocracy goes shooting and the workers go boozing»19. On note cependant que le seul personnage de fiction correspondant à l’arché­type tant décrié du bourgeois idéaliste frais émoulu de Cambridge, Ravelston, est, dans Keep the Aspidistra Flying, un homme sympathique, un riche socialiste qui sait assumer ses contradictions. Avec Ravelston, Orwell aurait pu réfléchir au rôle du bourgeois de gauche dans la société anglaise, ou encore montrer la société par le regard de ce type d’individu. Mais il est resté en deçà de ses possibilités, sûrement parce que Ravelston était directement inspiré d’un de ses propres amis : Richard Rees20.

 

 

Dans un pays comme l’Angleterre, assure le narrateur de Keep the Aspidistra Flying, «on ne peut pas plus accéder à la culture que s’affilier à un club de cavalerie si l’argent fait défaut» (p. 49). Ce type de raisonnement — dont on a du mal à déterminer s’il est marxiste ou poujadiste avant l’heure, supposant que la richesse et le savoir sont les degrés qui permettent d’accaparer le pouvoir, n’est pas fréquent chez l’Orwell des années trente. Mais nous sommes à un mo­ment où, pour reprendre l’expression de Gilbert Bonifas, il est en pleine «carence idéologique»21 et où il se cherche des boucs émissaires. On peut alors lui adresser le reproche qu’il fera à la gauche anglaise quand elle clouera Wodehouse au pilori. L’intellectuel est donc un individu aux manières grotesques et le garant des privilèges culturels et sociaux de la classe dominante. Mais on ne le voit pas à l’œuvre dans les écrits d’Orwell. Que fait-il à part comploter dans les salons contre les écrivains méritants d’origine modeste? De quoi ses livres sont-ils faits? Comment ces livres parlent-ils de la société? Y a-t-il entre la production élitaire et la culture commune des points de rencontre? Ces questions ne sont jamais posées.

 

 

A l’époque de la rédaction de The Road to Wigan Pier, le mépris d’Orwell pour ceux qui pensent atteint des sommets. Il expose par exemple qu’après la boucherie de 1914-18 les jeunes affichent, ce qu’il admet fort bien, des idées pacifistes. Mais sa plume glisse rapidement vers l’amalgame et l’insulte : les jeunes raillent le monde inutilement, il est de bon ton de s’afficher “bolcho” et, d’une manière générale, l’Angleterre est submergée par des idées “antinomiennes”, “prédigérées” telles que le pacifisme, l’internationalisme, l’humanisme mis à toutes les sauces, le féminisme, l’amour libre, le divorce, l’athéisme, le contrôle des naissances (Wigan, p. 121). Ce prurit de snobs se croyant révolutionnaires ne dure pas car les jeunes iconoclastes d’Eton vieillissent et jettent leur gourme. Un seul d’entre eux, dans les années vingt, s’enrôle dans la police impériale birmane, sans qu’on sache exactement si, pour lui, cet engagement représente la vraie vie. Tous les autres se regroupent dans les cercles intellectuels des beaux quartiers de Londres. Ce qui renforce l’épanouissement du groupe de Bloomsbury dont Orwell feint d’ignorer totalement la contribution à la réflexion sur l’esthétisme, sur l’écriture, pour ne retenir, dans un écrit de 1940, que le «ricanement mécanique» d’«intellectuels fossilisés». Et Orwell crédite bizarrement des mêmes méfaits, vouent aux gémonies, en les mettant sur le même plan, ces fins intellectuels et les colonels en retraite : «A modern nation cannot afford either of them. Patriotism and intelli­gence will have to come together again» (CEJL, II, p. 96).

 

 

 

12 On note qu’Orwell entretient le mythe sur les origines sociales de Lawrence, qui n’était pas, à proprement parler, d’origine prolétarienne, même si lui-même avait fini par le croire. Son père était chef d’équipe et sa mère institutrice. Leur maison avait une fenêtre en baie et une entrée séparée.

13 “Inside the Whale” (CEJL, I, p. 540 sq.).

14 En 1944, Wodehouse revient en Angleterre et le ministre des affaires étrangères, Sir Anthony Eden, confirme, après qu’Orwell et Malcolm Muggeridge ont pris sa défense, que l’écrivain ne sera pas poursuivi. Wodehouse s’expatriera aux Etats-Unis, blessé d’avoir été suspecté de trahison, et prendra la nationalité américaine.

15 CEJL, III, p. 402. L’attaque contre Priestley ne laissait pas de surprendre : socialiste fabien, l’auteur de The Good Companions n’était nullement un fanatique du stalinisme et son attitude pendant la guerre fut irréprochable.

16 “Who Are the War Criminals?” (CEJL, II, p. 363 sqq.). Dans ce très fort texte, Orwell dénonce la connivence des Conservateurs britanniques (Winston Churchill au premier chef) avec le Mussolini des années vingt et trente, celui qui tentait de faire plier l’Abyssinie et qui était, à l’intérieur de ses frontières, le meilleur rempart contre le “bolchevisme”. Il dénonce l’abandon intellectuel et moral de la classe dirigeante anglaise : «When one thinks of the lies and betrayals […], the cynical abandonment of one ally after another, the imbecile optimism of the Tory press, the flat refusal to believe that the dictators meant war, […] the inability of the moneyed class to see anything wrong whatever in concentration camps, ghettos, massacres and undeclared wars, one is driven to feel that moral decadence played its part as well as mere stupidity».

17 Nous retiendrons, quant à nous, la définition de Pascal Ory : «un homme du culturel mis en situation d’homme du politique». “Qu’est-ce qu’un intellectuel?” in ed. P. Ory, Dernières questions aux intellectuels (Paris: Olivier Orban, 1990), p. 24.

18 Ce concept de common culture a peut-être inspiré certaines réflexions de T.S. Eliot dans son essai d’après-guerre Notes Towards the Definition of Culture (Londres: Faber and Faber, 1948) ; les deux hommes s’étaient beaucoup fréquentés pendant la guerre et ils s’estimaient profondément : «It is important to remember that we should not consider the upper levels as possessing more culture than the lower, but as representing a more conscious and a greater specialisation of culture» (p. 48).

19 Conversation particulière (mars 1988).

20 Propriétaire et rédacteur en chef de l’Adelphi, Rees contribua à lancer Orwell comme journaliste. Il est l’auteur du très chaleureux George Orwell: Fugitive from the Camp of Victory (Londres: Gollancz, 1961).

21 Gilbert Bonifas, George Orwell : L’Engagement (Paris: Didier Erudition, 1984).

 

George Orwell et les intellectuels (2)

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10 octobre 2020 6 10 /10 /octobre /2020 05:10
Ci-dessous, la première partie d'un article (larges extraits) publiée il y a une bonne dizaine d'années.
 
 
Orthodoxies, whether of the Right or the Left, flourish chiefly among the literary intelligentsia, the people who ought in theory to be the guardians of freedom of thought.
 
George Orwell
 
Intellectuals […] take their cookery from Paris and their opinions from Moscow. […] England is perhaps the only great country whose intellectuals are ashamed of their own nationality.
 
George Orwell
 
Anglicité, classification générique du monde en termes d’odeurs, socialisme, souci d’honnêteté constituent le hochepot de la démarche orwellienne dans la deuxième moitié des années trente, au moment où l’ancien combattant de la Guerre d’Espagne se démarque des intellectuels britanniques, les communisants en particulier, et se constitue en tant que directeur de conscience d’un lectorat intellectuel et de gauche gagné, en grande partie, lors de la publication par le Left Book Club de The Road to Wigan Pier.
 
Cette constitution de l’image publique s’est opérée après qu’Eric Blair eut, en position défensive, reconnu qu’il était coupable d’appartenir à la classe des exploitants1, et, sur le mode offensif, décidé de s’en prendre à l’intelligentsia des années trente, à ses yeux irresponsable. A la première phase correspondent les premiers ro­mans qui expriment, de manière plus ou moins explicite, le syndrome de l’homme vaincu, ainsi que les premiers essais où une conscience innocente découvre et révèle les horreurs du monde2. A la seconde phase correspondent un roman3 où l’auteur est largement parvenu à dissocier ses affres et réflexions personnelles de celles de son narrateur s’exprimant en “je”, et des essais où Orwell se démarque, sur des bases principalement politiques, de tous ceux qui, culturellement, socialement et idéologiquement lui sont proches4.
 
Pour ce qui me préoccupe ici, la différence entre l’Angleterre des années trente et celle des années vingt est l’absence de ce qu’Orwell appelle une «intelligentsia libérale». Il voit en Bertrand Russell le parangon de l’intellectuel libre, le modèle édifiant de l’homme intelligent, concentré d’esprit de tolérance et de force de caractère, courtois, magnanime, autonome, capable de faire un sort aux idées à la mode (Collected Essays, Journalism and Letters – CEJL, I, p. 413). Mais, déplore-t-il, le culte de la force est devenu la religion universelle.
 
Avant même de rendre publiques ses réflexions substantielles sur le totalitarisme, Orwell pose qu’il convient, à la suite de Russell — ou, avant lui, de Charles Dickens, d’être profondément moral quand on souhaite mettre son intelli­gence au service des autres, et il allègue que l’intelligence doit être une composante de la morale. Bien sûr, dans ce cas, l’épistémologie ne risque pas d’être rompue. On en voudra pour preuve le vibrant obit qu’Orwell écrit à l’occasion de la mort de Rudyard Kipling. Si l’impérialisme de la fin du dix-neuvième siècle était aux yeux d’Orwell ignorant et dangereux, il n’en était pas pour autant «entièrement méprisable». Il était encore possible d’être à la fois «un colon et un gentle­man», ou encore un écrivain populaire, consensuel, véritable dieu lare des classes moyennes (CEJL, I, pp. 183-84). Inversement, la trop grande intelligence d’un H.G. Wells ne pouvait qu’aveugler un penseur manichéen, incapable d’ac­cepter que le fanatisme puisse être plus fort que la raison, que les ténèbres du passé aient fait irruption dans le présent, simplement parce que sa vision du monde était commandée par la dualité simpliste d’un scientisme mondialiste subis­sant les assauts d’une anarchie réactionnaire et passéiste (CEJL, II, p. 169). Ayant observé que le haut niveau de la science allemande n’avait pas empêché la barbarie hitlérienne, Orwell conteste formellement l’affirmation de Wells selon la­quelle le bon sens finira par l’emporter sur le totalitarisme. En conséquence, alors qu’Orwell soutient moralement la vi­sion impérialiste, vertueuse de Kipling, c’est au nom d’une certaine rationalité politique qu’il pourfend le discours scientiste wellsien.
 
Moraliste mais sans système moral, homme d’idées se méfiant des idéologies, contempteur de l’obscurantisme ou des replis lawrenciens vers un passé mythique ou un plexus cul-de-sac, Orwell joue sans relâche de ses hésitations entre les impulsions d’un sujet moral généreux, ouvert aux difficultés de l’autre, et les raisonnements lucides — quoique paradoxaux — d’un activiste de la pensée constamment sur ses gardes.
 
Dans sa préface à The Road to Wigan Pier, l’éditeur Gollancz avait tenu à se démarquer de son jeune auteur :
 
Emotional Socialism must become scientific Socialism — even if some of us have to concern ourselves with what Mr Orwell, in his extremely intellectual anti-intellectualism, calls «the Sacred Sisters» — Thesis, Antithesis and Synthesis5.
 
Les émotions pourfendues par un Gollancz qui, à l’époque, dialectisait sa pensée, Orwell va leur trouver un singulier substrat : les odeurs. Dans les œuvres d’Orwell des années trente et, à un degré moindre, des années quarante, l’expéri­ence, puis le discours sur l’expérience sont particularisés par des odeurs. Rarement, est-il besoin de le préciser, des fumets enivrants. Ainsi, les indigènes de Burmese Days produisent des «exhalaisons de fauve», tandis que dans les maisons des mineurs de The Road to Wigan Pierl’enquêteur est agressé par des odeurs de sueur de classes inférieures (italiques d’Orwell). Mais si les émanations peuvent provoquer une prise de conscience, elles ne sauraient produire de l’art. Dans un débat l’opposant à Desmond Hawkins sur “l’écrivain prolétaire” (CEJL, II, p. 54 sq.), Orwell doute qu’on puisse fonder une littérature sur des «plafonds qui gouttent et des éviers qui puent». Sinon on crée une nouvelle con­vention, des archétypes qui dureront moins longtemps que le Siège de Troie. Malgré cette lucidité, les odeurs constituent un obsédant paradigme dans la fiction comme dans la diction d’Orwell, ce qui contribue à l’éloigner de ses pairs. Dans la célèbre chute de son essai sur Charles Dickens où, après avoir brossé en filigrane un portrait de lui-même qu’on n’attendait pas nécessairement, il s’en prend aux «misérables orthodoxies nauséabondes qui tentent de s’emparer de nos âmes» (CEJL, I, p. 504). La liste est longue, selon Orwell, des auteurs qui sombrent dans la crasse intellectuelle parce qu’ils pensent au niveau de l’expertise médico-légale (CEJL, II, p. 478), des magnats de la presse qui font de l’argent comme les sconses sentent mauvais (CEJL, III, p. 157), de ces gens à l’haleine fétide qui répugnent davantage que les assassins ou les sodomites6, d’un monde malade de ses boîtes de conserve et de ses mitrailleuses (CEJL, I, p. 548), de la nourriture industrielle, cette «saleté qui vous explose comme une bombe dans la bouche»7, et aussi de tous les minables «lécheurs et baiseurs de cul» qui tiennent le monde de l’édition sous leur coupe (Keep the Aspidistra Flying). Sans parler de tous les concepts et mots en isme aux odeurs de toilettes, des écoles privées qui ne sont que des «escroqueries crasseuses», tandis que Gandhi, malgré bien des réserves orwelliennes, a réussi à laisser flotter derrière lui une «odeur de propreté» que bien des hommes politiques peuvent lui envier. Que Dorothy Hare soit agressée par des odeurs de fosses d’aisance8, que le roman Pas d’Orchidées pour Miss Blandish soit lui-même une fosse d’aisance porte moins à conséquence que la démarche fécale d’Orwell quand il s’agit d’évaluer un adversaire politique d’envergure aussi redoutable que le Parti Communiste Espagnol et ses alliés soviétiques et anglais. Si les souvenirs les plus frais remontant à la mémoire d’Orwell après l’expérience catalane sont des odeurs de latrines (CEJL, II, p. 287), c’est peut-être parce que se plonger dans le maquis de la vie politique espagnole re­vient à s’engloutir dans une «cesspool»9.
 
Renifler l’autre pour s’en démarquer n’a pas empêché Orwell d’opérer un mouvement inverse, le premier pas qui l’a mené vers les déchus, vers les ouvriers ou les combattants de la liberté. Conscient que comme Dickens ou Priestley il observe et pense, malgré tous ses efforts, à partir de sa classe, il lui faut, pour ne pas donner l’impression de parler de haut en bas10, forcer le ton, hausser la voix d’une manière parfois artificielle11, et marquer grossièrement le mouvement descendant qui le conduit vers les victimes et l’éloigne des nantis. Orwell s’en va ainsi «down and out» à Paris et à Londres parce qu’il veut «s’immerger» dans les bas-fonds de la société avant de descendre, après avoir reçu le baptême du charbon et de la chique, au fond des mines du Lancashire. Ce faisant, il peut tenter d’échapper à toute forme de domination de l’homme par l’homme, tout en vérifiant que les travailleurs de force trans­pirent désagréablement (Wigan, chap. 9). Curieusement peut-être, le chemin vers le socialisme a passé pour Orwell par cette descente, cette agression d’un appendice nasal trop sensible, tandis que Ravelston, le mécène socialiste de Keep the Aspidistra Flying, ne se résignait pas à boire de conserve avec des ouvriers dans un pub(Wigan, p. 96). Alors, par un habile re­tournement des choses, c’est parce que les «parlour Bolchos», les «mingy little beasts» ne peuvent manger avec des prolétaires qu’avec une longue cuiller, que le socialisme «pue» (Wigan, chap. 11).
 
NOTES
 
1 Gensane, George Orwell: vie et écriture (Nancy: Presses Universitaires de Nancy, 1994).
 
2 Premiers romans : Burmese Days (New York: Harper, 1934), A Clergyman’s Daughter (Londres: Gollancz, 1935), Keep the Aspidistra Flying (Londres: Gollancz, 1936). Parmi les premiers récits ou essais : Down and Out in Paris and London (Londres: Gollancz, 1933), “The Spike”, “A Hanging” (1931), “Shooting an Elephant” (1936) (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell, eds Sonia Orwell et Ian Angus, vol. I (Londres: Secker and Warburg, 1968). Par la suite abrégé en CEJL avec référence à l’édition Penguin de 1970.
 
3 Coming Up for Air (Londres : Gollancz, 1939).
 
4 Exemples : Homage to Catalonia (Londres: Secker and Warburg, 1938) ; “Inside the Whale”, “My Country Right or Left” (1940) (CEJL, I), “Prophecies of Facsism” (1940) (CEJL, II), “The Lion and the Unicorn” (1941) (CEJL, II), “Literature and Totalitarianism” (1941) (CEJL, II).
 
5 Ruth Dudley Edwards, Victor Gollancz: a Biography (Londres: Gollancz, 1987), p. 247.
 
6 George Orwell, The Road to Wigan Pier, 1937 (Harmondsworth: Penguin Books, 1963), p. 112. Par la suite abrégé en Wigan.
 
7 Georges Orwell, Coming Up for Air, 1935 (Harmondsworth, Penguin Books, 1962), p. 27.
 
8 Georges Orwell, A Clergyman’s Daughter, 1939 (Harmondsworth, Penguin Books, 1964), p. 48.
 
9 George Orwell, Homage to Catalonia, 1938 (Harmondsworth: Penguin Books, 1962), p. 143.
 
10 Richard Hoggart, Speaking to Each Other, 2 vols (Harmondsworth: Penguin Books, 1973), II, p. 109.
 
11 Bernard Gensane, “Ecriture et transgression chez Orwell, Annales du GERB, 1989.
George Orwell et les intellectuels (1)

 

PS : Pour illustrer cet article, j'ai choisi cette photo prise à Wigan il y a 85 ans, quand Orwell séjourna et travailla dans cette ville du nord de l'Angleterre. Histoire de rappeler à certains qu'il a existé – et existera probablement toujours – des Blancs pauvres qui, en l'espèce, constituait la grande majorité du peuple britannique.

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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 04:30

Je l'ai connu comme professeur de psychologie à l'Université Nationale de Côte d'Ivoire vers 1980. J'avais autour de trente ans et lui un peu plus de quarante. L'Université avait confié à Michel la grave et lourde responsabilité de fonder les enseignements et la recherche de psycho, tâche dont il s’était admirablement acquitté. Avec l’estime et la reconnaissance, et des collègues ivoiriens, et des collègues français. Avant cela, il avait longuement enseigné la sociologie. Sa “ cause célèbre ”, d'universitaire et de militant, avait été la dénonciation des camps de regroupements – nos camps de concentration à nous la France – pendant la guerre d'Algérie. Á cette occasion, il s'était opposé à son aîné Pierre Bourdieu qui, à ses yeux, avait fait preuve d'une attitude indigne, en tant qu'universitaire et militant.

 

Je reproduis ci-dessous un article publié en 2018 à l'occasion de la publication de son livre La guerre d'Algérie n'a pas eu lieu : du déni à l'oubli, chronique d'une tragédie.

 

 

 

Bon, je ne vous cacherai rien : je connais Michel Cornaton depuis une petite quarantaine d’années. Nous fûmes collègue à l’Université nationale de Côte d’Ivoire, ce lointain proche où des amitiés très solides pouvaient se nouer entre expatriés. Michel est l’une des personnalités les plus singulières, les plus riches et les plus attachantes qu’il m’a été donné de côtoyer.

Il est l’auteur d’une œuvre importante, dans les deux acceptions du terme. Entre autre d’une étude sur les camps de regroupement en Algérie dont j’ai rendu compte ici. Dans sa dénonciation de ces camps, il s’opposa à Pierre Bourdieu, dont la démarche, ou plutôt l’absence de démarche, fut une faute grave.

Toutes les vies sont des romans. Á condition de savoir les raconter, c’est-à-dire de partager ce postulat de Roland Barthes selon lequel le monde a été créé pour se terminer dans un livre. Avec Michel Cornaton, nous sommes servis. Trop bien, dirais-je. Avec le volumineux récit qu’il nous fournit, il aurait pu écrire deux ouvrages. Le titre est en effet un peu trompeur car la Guerre d’Algérie, qui fut la grande affaire de sa vie, n’occupe en gros que la moitié du livre.

Né dans un milieu modeste de la région de Bourg-en-Bresse, Cornaton fut tout : fils, petit-fils, écolier, séminariste, sportif de bon niveau, soldat, père de famille, travailleur en usine, professeur des universités, syndicaliste, sociologue, psychologue.

Il y a chez Cornaton une force intellectuelle tranquille et désarmante – à laquelle je me suis frotté pendant des années à Abidjan – quand il introduit mine de rien un argument, une réflexion dans la conversation, avec humour et en soulevant, en un effort feint, des montagnes d’esprit qui désarçonnent. « Parler c’est vivre », disait Claude Halmos. Dans cette Guerre d’Algérie n’a pas eu lieu, Cornaton libère la parole, le discours et le langage dont il dénonce la « dénaturation » : « Á leur retour au pays, la plupart des deux millions de jeunes hommes enrôlés n’ont rien pu dire sur l’enfer vécu en Algérie ».

Pour retrouver et dire les mots de ses souvenirs – il a la chance (?) d’être hypermnésique – il a installé dans son récit un double de lui-même qu’il observe avec une distance légère. Mais avec la précision et les exigences d’un entomologue, à la recherche des « vies obscures » (Virginia Woolf) ou des « vies minuscules» (Pierre Michon). Dans le monde bressan du petit Michel, on va au cinéma (le Vox) une fois par an. Alors on en parle avant, pendant et après, pendant des jours. Des cousines s’appellent Anthelmette. On écoute « La famille Duraton » grâce à Radio Luxembourg (ah ! Ded Rysel, Jean Carmet jeune…). On vibre au “Quitte ou double ” de Zappy Max et au “ Radio Crochet ” de Jean Nohain. Au séminaire, chacun est tétanisé par le crime monstrueux de l’abbé d’Uruffe. Mais « Face au “ S ” du Scandale, la stratégie des trois “ S ”, Silence-Sacré-Secret, a parfaitement opéré. » Quant à la vie militaire, c’est « un monde du “ je ne veux pas le savoir ”, du “ marche ou crève ”, le mieux étant, une nouvelle fois, de rentrer dans sa coquille et de brancher le pilotage automatique. » Un monde où, dans les dortoirs, un muret sépare les vrais Français des FSNA (Français de souche nord-africaine). Un monde de conditionnement, de harcèlement dont on s’échappe un instant en allant voir Et Dieu créa la femme (avec « Brigitte Bardot à poil »).

Quant à la sale Guerre d’Algérie qui n’a jamais dit son nom (on parlait d’« événements », de «pacification»), cette horreur traumatisa à jamais Michel : 1500 condamnations à mort, « en ne comptabilisant que ceux qui eurent droit à un procès, sans que figurent non plus dans les statistiques tous ceux qui furent pendus, étranglés, jetés d’avion ou d’hélicoptère, et nombre de ceux qui furent exécutés à l’occasion des “corvées de bois ”. Il y eut 222 hommes guillotinés [et non fusillés car ils ne s’agissait pas de soldats en guerre mais de bandits de grand chemin] entre 1956 et 1962, l’équivalent du quart de l’épuration officielle de la Seconde Guerre mondiale. Sur ces 222, les quarante-cinq premiers le furent sous la responsabilité de François Mitterrand qui, du temps où il fut Garde des sceaux, refusa systématiquement le recours en grâce. » Sans parler des prisonniers abattus en campagne d’une balle dans le dos parce qu’il fallait faire du chiffre. Chaque jour de cette guerre durant laquelle Michel parvint à ne jamais tirer sur un adversaire, dix soldats français moururent, cent furent blessés. La France officielle écrivit l’histoire de la Guerre d’Algérie avec une gomme. Par exemple, en amnistiant en 1962 les coupables d’infractions commises dans le cadre de la répression contre l’insurrection algérienne et en effaçant en 1968 toute peine pénale en lien avec la Guerre d’Algérie.

Cornaton retourna en Algérie pour y étudier, en vue d’une thèse, les centres de regroupement, zones où les occupants français concentrèrent des centaines de milliers de civils. Il trouva sur son chemin Pierre Bourdieu, pour qui l’Algérie était un peu une chasse gardée : « L’histoire ne m’intéresse pas. L’urgence que vous évoquez n’est pas là. Vous pouvez me dire l’intérêt d’étudier des centres de regroupement qui n’existent plus ? Les habitants en sont partis et ils n’y remettront pas les pieds. » Ce à quoi Cornaton répondit : « Ce n’est peut-être plus le cas. Je viens seulement de redécouvrir le pays et m’apprête à y retourner prochainement. Sans les rechercher particulièrement, j’ai pu apercevoir nombre de regroupements habités. Vous avez les nouveaux arrivants qui ont pris la place de ceux qui s’étaient dégroupés.  Vous avez des milliers, pour ne pas dire des millions d’Algériens qui continuent à vivre en marge de leur société. » Michel (ou son double d’écriture ?) fut alors à deux doigts de flanquer une grosse baffe dans la figure du prestigieux sociologue. Il eut, en fin de comptes, le grand mérite de soutenir, en France, la première thèse sur la Guerre d’Algérie.

Le négationnisme de la France officielle poursuivra Cornaton jusqu’à l’université de Lyon 2 où il sera nommé professeur et terminera sa carrière universitaire. Par une ironie dramatique dont la France a le secret, c’est dans la ville de Marc Bloch où s’est illustré Jean Moulin qu’a fleuri le pire des négationnismes. Á Lyon 1 et Lyon 3, l’établissement que la bourgeoisie lyonnaise considère comme « son » université, de manière militante, et à Lyon 2 de manière moins ostentatoire mais pas moins efficace. Dans une page très courageuse, Michel Cornaton fait le tour de la question : « Lyon a revêtu les deux aspects d’une capitale de la résistance et de la collaboration puis du révisionnisme. L’Université Claude Bernard Lyon 1 s’est empêtrée toute seule dans l’affaire de l’eugéniste Alexis Carrel, dont la Faculté de médecine portera le nom avant d’être rebaptisée Laennec, sous la pression de l’opinion publique. L’Université Lyon 3, paradoxalement nommée Jean Moulin, au moment où elle réussissait à se défaire d’une partie de ses oripeaux de la honte, n’a pas été capable de régler par elle-même la question Notin, un enseignant négationniste. Quant à Lyon 2, elle n’a rien trouvé de mieux, en 1987, que de choisir comme parrains deux Bisontins, les frères Auguste et Louis Lumière, au long passé pétainiste [et admirateurs du fascisme italien]. Le palmarès révisionniste de Lyon 2 ne manque pas d’être éloquent lui aussi : Robert Faurisson en lettres, Pierre Zind, un frère mariste enseignant en sciences de l’éducation, plus tard François Robert, un ex-collaborateur d’une revue négationniste. »

Malgré l’utilisation d’un double, d’un intercesseur (ou peut-être grâce à), on peut dire qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre l’œuvre et l’homme. Michel Cornaton ne reconstruit pas son passé : il le déconstruit pour en offrir une vision construite bourrée de sens. L’empathie qu’il éprouve pour son double est contagieuse. Comme Montaigne, c’est lui-même qu’il peint mais il n’a pas besoin d’avertir son lecteur que son œuvre est « de bonne foi ». Comme Montaigne  il « forge son âme ». Il quête ce que les Allemands appellent Erfahrung, c’est-à-dire l’expérience accumulée, et il nous en donne l’origine. Et comme son écriture est aussi précise que limpide, on sort enrichi et heureux de l’avoir lu.

 

 

Suite à mon article, Michel m’envoya ces quelques remerciements qui m’allèrent droit au cœur :

 

 

« Je te le redis mon ami : dans le désert médiatique qui entoure la guerre d'Algérie et encore plus les camps de regroupement ton compte rendu a  été longtemps la seule manifestation d'intérêt pour cette question et  pour mon livre. Ça ne peut pas s'oublier. Même si, depuis peu, pour  reprendre l'expression éculée, les lignes commencent à bouger. J'ai envoyé le texte de ton blog à mes destinataires, par petits paquets. Apparemment cela a marché. Je n'en reviens pas de découvrir à quel point tu m'as soigné. Grazie mille. Je savais que j'avais un ami avec toi, cette fois j'ai découvert un frère – je n'ai eu que des demi-frères jusqu'à présent ! Tout y est dans ton compte rendu. Et en plus l'inattendu, dont je te remercie infiniment. Comment as-tu eu l'idée d'y associer Roger Vailland et, encore plus émouvant, l'homme avec qui je n'ai passé que trois petites journées, le poète Jean Tardieu, qui m'a laissé un souvenir inoubliable ? En trente ans à peine, j'ai en effet rencontré le pire des hommes, Pierre Bourdieu, en 1964, et la crème des hommes, Jean Tardieu, en 1991. Malgré la rime riche, rien de plus antithétique que ces deux êtres, le sociologue et le poète. Je connaissais ton courage et ta générosité mais, à travers ce compte rendu j'ai mieux pris conscience de ta grande sensibilité. J'ai le sentiment que ce compte rendu facilitera beaucoup la diffusion de l'ouvrage. Or, l'histoire de la guerre d'Algérie a bien été en effet mon principal combat. Je te redis enfin ma grande reconnaissance. »

 

 

 

J’aurais aimé que l’on puisse se voir un peu plus ces deux dernières années mais Michel était très handicapé par diverses maladies. Le téléphone et le courriel ne furent pas la panacée.

 

Sur son lit funéraire, j’ai vu le visage d’un homme serein, en paix avec lui-même.

 

Avec ma fille aînée et mon gendre

 

 

Michel Cornaton n'est plus

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 05:18

 

Dans Regards.fr, Arthur Brault-Moreau explique pourquoi le confinement à Madrid s’opère selon des critères de racisme social, un confinement sous le signe de la ségrégation. Avec un taux de positivité au Covid-19 de 21,4%, Madrid connaît une deuxième vague de contamination au taux record dans l’État espagnol et en Europe. Si durant la première vague, la gestion de la pandémie relevait de l’État central, c’est aux communautés autonomes – les régions – de gérer la pandémie depuis cet été. Dans la communauté de Madrid, la présidente du gouvernement autonome a instauré un plan de confinement sélectif mis en place depuis lundi dernier.

 

Cette sélection touche exclusivement les quartiers les plus populaires du sud de Madrid. Pourtant, en observant les chiffres de contamination et notamment le taux d’incidence cumulée, on constate que les quartiers confinés ne sont pas aussi éloignés des chiffres du centre. Le nombre de contaminations ne semble pas être l’unique critère de sélection. En outre, lors d’une intervention publique mardi 15 septembre, Isabel Diaz Ayuso, présidente de la Communauté de Madrid, attribue la contamination au « mode de vie de [l’]immigration à Madrid ». Le critère raciste stigmatisant les populations immigrées est ici évident. A cela s’ajoute un critère classiste où les quartiers visés sont populaires et souvent composés de précaires venant travailler au centre et au nord de Madrid.

 

Pour les manifestants, il s’agit bel et bien d’une ségrégation raciale et sociale avec une ligne de partage claire entre le sud et le reste de Madrid. Dans un communiqué signé par plus de 80 organisations, le collectif Peruanxs en Madrid dénonce la volonté de Ayuso de justifier « sa gestion inefficace de la pandémie  » en s’en prenant aux communautés de personnes immigrées. Et ce, alors même que des « milliers de personnes migrantes travaillent dans les hôpitaux et dans les services essentiels à la réduction de la pandémie, dans les transports ou dans les services à la personne  ».

 

 

 

Charles Arambourou, de l’Union des familles laïques, se scandalise dans les colonnes de Respublica, de la racialisation de la question sociale : « Nous proclamons, comme Jaurès en 1906 : la République sera sociale ou ne sera pas. Elle ne l’est devenue qu’après 1945, avec la mise en place de la Sécurité sociale. Des droits sociaux égaux pour tous, voilà les combats qu’il faut aujourd’hui mener, contre tous ceux, employeurs et dirigeants politiques de tous bords, qui cassent méthodiquement toutes les conquêtes populaires.

 

La Sécu, la retraite, mais aussi l’assurance chômage, ce ne sont pas des « privilèges de blanc ». Voilà pourquoi la racialisation de la question sociale est une impasse pour le peuple, mais un boulevard pour le néo-libéralisme. »

 

 

 

Robert Hunziker, dans Le Grand Soir, donne la parole à cet extraordinaire journaliste que fut André Vltchek, décédé tout récemment à Ankara dans des circonstances non élucidées : « Je me bats contre tout ce qui pourrait être décrit comme de l’impérialisme... comme quelque chose qui renverse les gouvernements des peuples... qui impose une idéologie aux peuples... en gros, ce que l’Occident fait depuis des décennies et des siècles par la domination colonialiste puis impérialiste du monde... Donc, je vais partout où les pays sont détruits. L’état horrible du monde dont j’ai été témoin dans tous les pays de toutes les régions du globe, dans plus de 160 pays... Je suis convaincu que seule la lutte contre l’impérialisme peut sauver des milliards d’êtres humains qui sont torturés et détruits pendant tous ces siècles... L’impérialisme occidental est le seul problème de cette planète. »

 

 

 

Revue de presse (321)

 

Enfin, dans Anti-K, Amnesty International dénonce un « acharnement judiciaire » contre les manifestants en France : « Dans un rapport accablant publié mardi 29 septembre, Amnesty dénonce un système destiné à « réprimer » des personnes qui, souvent, n’ont pas commis d’infractions. L’ONG recense des dizaines de cas de manifestants pacifiques « arrêtés arbitrairement » et « victimes d’acharnement judiciaire », selon elle, durant la mobilisation des « gilets jaunes » ou contre la réforme des retraites.

 

En 2018 et 2019, plus de 40 000 personnes ont été condamnées pour divers infractions et délits « sur la base de lois vagues », fréquemment « utilisées pour restreindre illégalement les droits à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d’expressionLes violences lors des manifestations sont une préoccupation légitime, mais il y a une volonté politique de faire des exemples et dissuader les gens de descendre dans la rue », affirme Marco Perolini, chercheur pour l’ONG. Les infractions, souvent formulées « de manière trop vague », amènent la justice à prononcer des sanctions « disproportionnées » contre des manifestants pacifiques.

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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 05:02

 

 

Serge Halimi donne quelques exemples de fausses indépendances sous l’égide des États-Unis : « a Maison Blanche, vendredi 4 septembre 2020. La scène dure moins d’une minute (1). M. Donald Trump trône derrière un énorme bureau encombré de dorures et de téléphones que jouxtent deux petites tables nues qu’on pourrait prendre pour des pupitres d’écolier. Derrière l’une, le président serbe Aleksandar Vučić ; derrière l’autre, le premier ministre kosovar Avdullah Hoti. M. Trump interprète sans finesse le rôle du faiseur de paix. Manifestement enchanté, il vient de contraindre deux pays qui se sont fait la guerre à s’accorder dans une région où l’Union européenne avait jusqu’ici la main. Il est d’autant plus ravi de son coup — au point d’estimer mériter le prix Nobel de la paix — qu’un peu plus de vingt ans plus tôt c’est une administration démocrate, celle de M. William (« Bill ») Clinton, qui avait bombardé l’ex-Yougoslavie.

 

Et puis, subitement, M. Trump déclare : « La Serbie s’engage à ouvrir un bureau commercial dès ce mois-ci à Jérusalem et à y transférer son ambassade en juillet prochain. » Derrière sa petite table, le président Vučić paraît surpris par une annonce sans rapport avec l’objet de la cérémonie (un simple accord économique entre Belgrade et Pristina). Il jette un œil sur le document qu’il va signer puis se tourne vers ses conseillers, l’air inquiet. C’est déjà trop tard : M. Benyamin Netanyahou, apparemment mieux informé que lui, vient de le féliciter… »

 

 

Thomas Frank estime que les États-Unis sont saisis par la folie : « L’Amérique saisie par la folie. La désignation par M. Donald Trump d’un nouveau juge à la Cour suprême divise les États-Unis, d’autant plus violemment que celle-ci pourrait jouer un rôle décisif en cas de contestation des résultats de l’élection présidentielle du 3 novembre. Or aucun des deux camps n’est disposé à accepter une défaite. »

 

 

Evegneny Morozov annonce la bataille géopolitique autour de la 5G : « À la veille de son déploiement, la téléphonie mobile de cinquième génération — la 5G — suscite un flot de questions liées à son impact écologique, sanitaire et, plus fondamentalement, aux développements technologiques hors de contrôle. Mais le « grand jeu » de la 5G se mène aussi sur le terrain géopolitique avec, en toile de fond, l’affrontement toujours plus âpre entre les États-Unis et la Chine. »

 

 

Anthony Galuzzo a capté le moment où les journaux ont vendu des publics aux annonceurs publicitaires :  «En deux siècles, l’économie de marché a produit un type humain nouveau : le consommateur. Mais comment la famille autosuffisante du XVIIIe siècle qui possédait quelques objets utilitaires s’est-elle changée en un foyer-entrepôt où s’amoncellent plusieurs milliers de choses ? Il a fallu pour cela forger de toutes pièces un imaginaire. La presse joua dans ce processus un rôle décisif. »

 

 

Pour Anne-Cécile Robert, on vient d’assister au Mali à un coup d’État dans un pays sans État : « Coup d’État ? Coup de grâce ? Coup de génie ? La presse malienne rivalise de jeux de mots pour qualifier les événements du 18 août 2020 qui ont vu un groupe d’officiers supérieurs déposer le président Ibrahim Boubacar Keïta et son premier ministre Boubou Cissé. Que les mutins rejettent la qualification de coup d’État pour prétendre avoir « pris [leurs] responsabilités » face au « chaos », à l’« anarchie » et à l’« insécurité » qui règnent dans le pays par la « faute des hommes chargés de sa destinée » ne surprend pas. En revanche, la répugnance d’acteurs politiques et sociaux de premier plan à utiliser l’expression en dit long sur le malaise teinté de soulagement de nombreux Maliens. De fait, l’opération militaire, qui s’est déroulée rapidement et presque sans heurt, clôt provisoirement une période de tensions politiques et sociales aiguës. Les résultats contestés des législatives d’avril empêchaient la formation d’un nouveau gouvernement depuis le mois de juin, tandis que des manifestations massives organisées par la plate-forme d’opposition regroupant le Mouvement du 5 juin et le Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) réclamaient, en plein cœur de la capitale Bamako, la démission du chef de l’État, ou du moins le départ de son gouvernement. Les putschistes affirment d’ailleurs s’inscrire dans un soulèvement « populaire  », leur coup de force ayant été salué par l’imam salafiste Mahmoud Dicko, figure de proue de la contestation contre le pouvoir. »

 

 

Pour Georges Corm, le Liban est en quête de nation depuis deux siècles : « En exhortant fermement la classe politique libanaise à se doter d’un nouveau gouvernement apte à conduire des réformes, le président français Emmanuel Macron a perpétué la tradition d’ingérence des grandes puissances dans les affaires internes du pays du Cèdre. Pour autant, les élites politiques locales échouent à édifier un État solide capable de répondre aux défis économiques et sociaux. »

 

 

Pour Doha Chams il faut qu’au Liban tombe le régime des banques : « Beyrouth, à la mi-juillet. Une petite foule se masse sur le trottoir opposé à l’hôpital dépendant de l’Université américaine (AUB). Les visages sont graves, livides ou désemparés. La veille, ou plus tôt dans la matinée, mille cinq cents employés ou ouvriers de l’AUB ont appris leur licenciement « en raison de la crise économique », comme cela leur a été signifié. Au total, 20 à 25 % des effectifs de l’établissement sont concernés. Les syndicats dénoncent « un massacre ».

 

Une quinquagénaire sort du bâtiment et hurle « révolution ! révolution ! révolution ! ». Encombrée par un carton contenant ses effets personnels, elle arrive tout de même à dresser le poing, mais son cri ressemble plus à un appel à l’aide qu’à une incitation à la révolte. En pleurs, elle finit par tomber à genoux, ses affaires s’éparpillant au milieu de la rue. Quelques compagnons d’infortune se précipitent, mais elle refuse de se lever. « Mon Dieu, avec qui es-tu ? », s’étrangle-t-elle. Un soldat se détourne et essuie une larme. Avec une solde équivalant à 70 dollars, conséquence de l’effondrement de la livre libanaise, sa situation matérielle n’est guère meilleure, mais lui et ses collègues obéissent aux ordres. Soucieuse d’éviter tout débordement, l’université a fait appel à un impressionnant dispositif de sécurité mobilisant l’armée et les forces antiémeutes. « Il fallait se prémunir contre de graves menaces extérieures », se justifie M. Fadlo Khouri, le président de l’établissement, tout en reconnaissant que les licenciements « auraient pu et dû être mieux gérés».

 

 

 

Antoine Ory évoque le sort des “ harkis ” de Kaboul : « Depuis son départ d’Afghanistan en 2014, la France n’a délivré de visas qu’à une faible partie des civils qu’elle avait employés pendant son intervention. Considérés comme des traîtres par les talibans, aujourd’hui aux portes du pouvoir, ils vivent avec la peur d’être tués. À l’inertie de l’État français a succédé la volonté politique de s’opposer au rapatriement de ses anciens auxiliaires. »

 

 

 

Anne-Dominique Correa évoque, à propos de la Bolivie, une “ fake news ” de taille: « Les Boliviens sont appelés à élire leur président le 18 octobre. Reporté à deux reprises par un pouvoir en difficulté, le scrutin est organisé par un régime issu du renversement de M. Evo Morales, il y a un an. Depuis, les médias privés et une partie de la gauche s’emploient à taire la nature de cette rupture de l’ordre constitutionnel. Jusqu’à un article du « New York Times », en juin dernier… »

 

 

 

Loïc Ramirez nous dit pourquoi, en Biélorussie, les jeunes urbains sont en première ligne : « Sommé par la rue de quitter le pouvoir, le président biélorusse s’est plié aux exigences de Moscou, qui demandait l’organisation d’une réforme constitutionnelle. Quelques semaines auparavant, les contestataires, éclairés par le précédent ukrainien, refusaient toute ingérence, espérant que leur seul nombre suffirait à déposer le dirigeant. »

 

 

 

Et ce, sous l’œil de Moscou (Hélène Richard) : « C’est une révolution démocratique, pas géopolitique. » En prononçant ces mots lors d’une vidéoconférence avec les eurodéputés, le 25 août dernier, Mme Svetlana Tikhanovskaïa, qui revendique la victoire à la dernière élection présidentielle biélorusse contre le président sortant Alexandre Loukachenko — officiellement réélu avec 80 % des voix —, entendait faire passer un message à Bruxelles comme à Moscou. Comprendre : la Biélorussie n’est pas l’Ukraine, ce pays voisin où un cocktail de contestations, de répression brutale et d’ingérences étrangères, russes et occidentales, a débouché en 2014 sur une guerre civile et l’annexion de la Crimée par la Russie. »

 

 

 

Que signifie traiter les animaux avec humanité, amande Jacques Bouveresse : « En marge de ses combats contre la veulerie journalistique, les capitulations de la social-démocratie et le militarisme, le satiriste viennois Karl Kraus (1874-1936) a développé une réflexion sur le traitement des animaux lors de la première guerre mondiale. Un siècle plus tard, son écho rencontre les voix qui s’élèvent contre une maltraitance animale parvenue, en temps de paix, à un stade industriel. »

 

 

 

 

Le Monde Diplomatique (245)

 

Pourquoi la Chine et l’Inde s’affrontent sur le toit du monde, demande Vaiju Caravane : « En marge de la réunion de l’Organisation de coopération de Shanghaï qui s’est tenue à Moscou le 10 septembre, les ministres des affaires étrangères chinois et indien ont adopté une déclaration commune proclamant leur volonté d’apaiser les tensions sur leur frontière himalayenne. Pas sûr que cela suffise à calmer les surenchères nationalistes des dirigeants des deux pays. Dans la nuit du 15 au 16 juin 2020, sur les redoutables reliefs himalayens formant la « zone grise », âprement disputée, de la frontière sino-indienne, les soldats indiens et chinois se sont livré un combat digne des guerres médiévales. Pendant plus de sept heures, dans une nuit d’un noir d’encre, à 4 200 mètres d’altitude, ils se sont battus à coups de pierres, de bâtons cloutés, de tiges de fer entourées de fil barbelé, mais aussi à mains nues, dans des corps-à-corps d’une extrême violence.

 

Au lever du jour, on dénombrait côté indien soixante-dix-huit blessés et vingt morts, la plupart d’hypothermie ou noyés après avoir été précipités dans les eaux glacées de la Galwan, en contrebas. Certains corps, emportés par le courant, ont été repêchés plus au sud, là où la Galwan rejoint les eaux de la rivière Shyok. Pékin s’est refusé à communiquer le moindre chiffre, mais des sources indiennes bien informées affirment que l’Armée populaire de libération (APL) aurait perdu plus de quarante hommes. »

 

 

 

Pour Marylène Patou-Mathis, il faut sortir la femme préhistorique de l’ombre : « Et si nos ancêtres féminines avaient peint Lascaux, chassé des bisons, taillé des outils ? En calquant sur leur objet d’étude le modèle patriarcal et son ordre divin, les premiers préhistoriens ont construit des mythes infériorisant les femmes. La démarche scientifique conduit à prendre des distances avec ces présupposés pour reconsidérer le rôle du « deuxième sexe » dans l’évolution humaine. Aucun argument archéologique ne conforte l’hypothèse qu’au paléolithique les femmes avaient un statut social inférieur à celui des hommes. Des archéologues, se fondant sur l’abondance des représentations féminines, suggèrent même qu’étant au centre des croyances elles avaient une position élevée dans ces sociétés. Ce qui semble se vérifier pour au moins certaines d’entre elles, mais était-ce uniquement pour cette raison ? D’autres chercheurs soutiennent que, dans ces temps reculés, les sociétés étaient matrilinéaires, voire matriarcales. »

 

 

 

Anne Debrégeas se prononce pour une retraite vraiment universelle : « Contre l’avis des organisations de salariés et d’employeurs, le président de la République s’entête à vouloir réformer le système de retraite. Sous prétexte d’uniformisation, le modèle proposé, entérinant un recul du départ à taux plein, risque de conduire à un appauvrissement pour une majorité. La réflexion sur une possible architecture universelle passe par un tout autre chemin. Lors de la mobilisation d’ampleur de l’hiver dernier contre le projet de réforme des retraites, les revendications sont restées très majoritairement calquées sur le système existant, visant au maintien du niveau de vie des retraités par un remplacement du meilleur ou du dernier salaire perçu. Ce faisant, on acte la reproduction des inégalités du monde du travail pour ceux et celles qui le quittent. »

 

 

 

Sachons utiliser les eaux usées, demande Mahamed Larbi Bougherra : « On pensait connaître le scénario de l’arrivée du coronavirus en Europe avec les premiers cas graves détectés à la fin janvier et les premiers morts à la fin février. En Italie, l’Institut supérieur de la santé a découvert une autre histoire, rendue publique le 18 juin dernier : « Les résultats, confirmés dans les deux laboratoires par deux méthodes différentes, ont montré la présence de l’ARN de SRAS-CoV-2 dans des échantillons [d’eaux usées] prélevés à Milan et à Turin le 18 décembre 2019, explique Giuseppina La Rosa, du département de la qualité de l’eau et de la santé. Les échantillons d’octobre et novembre 2019, ainsi que tous les échantillons de contrôle, ont donné des résultats négatifs. » Cette découverte précieuse pour comprendre les mécanismes de diffusion de la pandémie venue de Chine a été recoupée par l’étude rétrospective d’échantillons respiratoires de la fin décembre 2019 en France ou dans les eaux de Barcelone, positives quarante jours avant le premier cas recensé officiellement. »

 

 

 

Selon Ludovic Simeille, il semble que les mutuelles soient devenues des assureurs comme les autres : « Selon le gouvernement, la pandémie et le report de soins ont permis aux complémentaires santé de faire des économies. Il annonce donc une taxe, que les mutuelles promettent de répercuter dans leurs tarifs. Lesquels affichent déjà une hausse de 4 à 5 % en 2020. En conséquence, les bas revenus souscrivent des contrats peu chers… et peu protecteurs. Ainsi va la Mutualité française. »

 

 

 

Qu’en est-il du monde selon James Bond ? (Aliocha Wald Lasowski) : « Impeccable modèle de l’homme blanc occidental à son maximum de performances, indestructible défenseur du monde libre : voilà ce que l’agent 007 paraît symboliser sans faiblir. Or, en soixante ans et vingt-cinq films, le très « british » espion s’éloigne souvent de ces clichés, et franchit des frontières inattendues. »

 

 

Alain Deneault évoque une cabale au Canada : « An juillet dernier, une professeure de l’université Concordia, à Montréal, a dû s’excuser pour avoir prononcé le « N. word », le mot « nègre » : elle avait cité, en classe, le titre d’un classique de la pensée politique québécoise, Nègres blancs d’Amérique (1968), de Pierre Vallières. Visée par une pétition d’étudiants, la coupable a publiquement admis avoir abusé du « pouvoir » que lui confèrent ses « privilèges » de Blanche et d’enseignante. Plus tôt cet été, une journaliste de la télévision publique avait été suspendue pour avoir mentionné ce livre lors d’une réunion de production. Au moment de sa parution, l’ouvrage entendait associer les mouvements d’émancipation noirs aux États-Unis et québécois du Canada. En 1966, Vallières était même venu à New York rencontrer les Black Panthers. Depuis, son essai est devenu littéralement innommable.

 

En début d’année, un professeur d’une école secondaire montréalaise avait quant à lui dû retirer de son programme une chanson de Félix Leclerc qui assimilait, par métaphore, le chômage à une mise à mort. Choqué, un parent a obtenu l’annulation de l’étude de 100 000 façons de tuer un homme. La vague qui grossit emporte avec elle des idoles. En 2016, il a fallu moins d’une semaine pour que disparaisse de la toponymie québécoise toute référence à l’un des plus grands réalisateurs du pays, Claude Jutra. Trophées baptisés en son honneur, appellation d’une salle de la Cinémathèque et des rues de plusieurs villes : plus rien ne devait porter le nom de celui à qui on doit des chefs-d’œuvre tel Mon oncle Antoine (1971). La damnatio memoriae a été exécutée quelques jours après la parution d’une biographie du cinéaste révélant qu’il avait commis des actes de pédophilie. Or son cinéma n’en porte aucune trace. Qui pâtit de cette situation ? L’intéressé, décédé au moment des révélations, ou le public, soudain privé de références à des joyaux patrimoniaux ? »

 

 

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