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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 14:53

Un de mes amis qui a travaillé dans un service des examens sous les tropiques me fait passer un témoignage intéressant :

 


         L’affaire des fuites au bac dure depuis quelques jours et l’on y cherchait le chaînon manquant. Pour ma part, je considère que c’est la cheville ouvrière de l’affaire, puisque c’est ce qui a permis la prise du cliché. Voilà que, ce matin, on a logé un agent d’une société de maintenance auprès d’une imprimerie qui avait la responsabilité d’imprimer les sujets. Il y a quelques jours, Aujourd’hui en France avait publié des croquis laissant entendre que même l’imprimeur ne voyait pas les sujets : tout était automatisé, comme, prétendument, à Chicago, capitale mondiale du cochon : l’animal vivant entre dans un tuyau, il est tué, nettoyé, débité, mis en conserve. S’il y a un problème à la sortie, on fait marche arrière et le cochon ressort vivant.

 
    Comment traite-t-on en France les sujets d’examen ? Il semblerait que la partie technique soit entièrement “externalisée”. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, la direction des examens des départements et des régions était confiée, parente subalterne, à des exécutants de catégorie C. 


Dans un pays d’Afrique situé sous les tropiques, l’idée était que les examens étaient affaire d’enseignants. Quand j’ai intégré, en 1976, la direction des examens et concours de ce pays, nous assurions presque toute la chaîne, sauf la confection des films que nous confions à un fournisseur ; bien entendu, il les réalisait en notre présence mais cela ne l’empêchait pas d’en prendre connaissance. C’est ainsi, qu’en 1977, un collègue français de la direction régionale nous avertit qu’il avait entendu dire que tel exercice accessoire serait proposé à la sagacité des candidats au concours d’entrée en sixième. Nous signalâmes ce problème à nos supérieurs hiérarchiques et nous acquîmes alors l’autonomie technologique totale.


    Les commissions de sujets élaboraient, à partir des propositions des profs, trois sujets au choix. Le directeur choisissait celui qu’il voulait et nous l’imprimions sur offset. En cas de panne dépassant nos compétences, il suffisait de tout enlever, les plaques, le blanchet, les épreuves détériorées. La maintenance extérieure pouvait alors intervenir.


    Les possibilités de fraude étaient limitées à deux foyers : la commission de choix et nous-mêmes. La commission de choix triturait les propositions des profs et nous laissait trois options. Tous les participants étaient répertoriés, intervention après intervention. A nous de jouer. Jusqu’en 1985, ce service n’était composé que de coopérants, excepté le directeur.


    A la rentrée 85-86, on m’adjoignit deux nationaux (un enseignant ex-député et un instit chevronné)  pour remplacer un collègue parti.


Lors de la session du BEPC en 1986, gros problèmes de fuites. Les sujets se vendaient sur le trottoir l’équivalent d’un euro. Le ministre minimisa le problème pour que le spectacle puisse continuer. Quand la police judiciaire vint me chercher le matin où il s’agissait d’imprimer et de diffuser les barèmes, je déclinai l’invitation en disant que je me rendrais sur place le travail achevé.


    Je me présentai à 19 h. Un grand jury, le directeur de la PJ, le ministre (pas un tendre) et des comparses. L’ex-député, dont le domicile avait été perquisitionné, avait dit que je lui avais demandé d’emporter des sujets à la maison pour les lire « à tête reposée ». La question me fut posée pendant que je buvais le café qu’on m’avait fait apporter. « C’est sa version », répondis-je.


 Mes comparses nationaux furent condamnés à deux ans de prison. Le service redevint entièrement “blanc ”.


Je quittai le pays en 1992. À partir de 96, les sujets de bac et BEPC furent traités par l’Imprimerie Nationale française, solution sans doute bien plus économique que l’entretien de quatre coopérants qui pourvoyaient à tout.

 

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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 18:36

 Ayant renforcé le pouvoir des présidents d’université et des conseils d’administration qui leur sont acquis, la LRU permet tous les excès. Comme les relations humaines dans l’université sont, plus que jamais, conditionnées par des rapports de force, on assiste et on assistera à de véritables exactions de la part des dirigeants tant que les collègues regarderont ailleurs et courberont l’échine.

 

Commençons par une mesure insidieuse prise à l’université du Mirail (Toulouse), que certains pensent bénigne mais qui préfigure des pratiques gravissimes. Dans la Maison de la recherche, un administratif était chargé de l’accueil. Le président vient de décider que cette fonction serait désormais assumée par une personne sous contrat privé. Ce faisant, Pôle Emploi entre dans l’université. Aujourd’hui pour un personnel de cadre C, demain pour tout personnel.

 

Plus grave, car il y va de la carrière et de l’honneur d’un universitaire. À l’École nationale d’ingénieurs de Metz, un enseignant-chercheur a été traduit devant la section disciplinaire de l’établissement et s’est vu interdit d’exercer toute fonction d’enseignement pendant un an avec privation de la moitié de son traitement. Il est reproché à ce MCF en informatique de ne pas publier. Les relations avec son supérieur hiérarchique n’ont cessé de se dégrader depuis 2002 (tout comme celles d’autres de ses collègues). Ce MCF a subi un véritable harcèlement : changement des disciplines d’enseignement, retrait de ses thésards, déménagement de son bureau. Le ministère a évoqué une décision « totalement disproportionnée ». L’enseignant a fait appel de cette décision devant le CNESER. Lorsqu’il fut convoqué devant cette instance, le directeur de l’École l’était également. Mais il ne se rendit pas à l’audience pour cause de déplacement en Colombie. Il faut dire que, peu de temps auparavant, l’ENIM avait offert une chaire à Alvaro Uribe, l’ancien président d’extrême droite de la Colombie.

 

Pour terminer, un petit tour en Ulster, à l’université de Queens à Belfast. Le Conseil d’administration de l’université vient de décider la suppression du département d’allemand. Des collègues d’autres départements ont alors monté un dossier trèsargumenté pour prouver qu’en bonne logique commerciale (seul critère valable aujourd'hui) ce département était rentable. Le président de l’université ne daigna pas répondre à ce dossier. Outre-Manche, les universités sont dirigées par des présidents patrons de choc, entourés d’un “ sénat ” constitués de toutous qui ne sont pas des  universitaires et qui leur mangent dans la main. Si Sarkozy est réélu, l’université française se régie de la même manière.

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 06:59

Le Grand Soir a bien voulu réunir en un seul document les chroniques publiées sous le titre "L'aliénation linguistique" dans ses colonnes, ainsi que dans les pages de mon blog censuré par nouvelobs.com (link).

 

Je redonne ci-dessous la préface que j'ai écrite pour l'occasion.

 

 

Parler la langue de l'autre

langue.jpg

 

Dans une lettre à son professeur Georges Izambard, Rimbaud prévenait : « C’est faux de dire : je pense. On devrait dire : on me pense. » Le poète en herbe avait eu l’intuition de l’aliénation par décentrement du sujet. Il signifiait non seulement que tout passe par le langage, mais que tout est dans le langage. Les mots ne nous appartiennent pas parce que nous leur appartenons. On peut d’ailleurs se demander si le « big bang » de l’acte de création n’est pas cet instant mystérieux où le dit peut disjoncter du pensé parce que l’énonciateur ne souhaite plus que la pensée puisse être identifiée à son moi. Mais ceci est une autre histoire.


Langage : fonction d’expression de la pensée et de communication entre les êtres humains, au moyen de signes vocaux, et parfois de signes graphiques qui constituent une langue.


Langue : système d’expression commun à un groupe social.


Ce n’est pas rien, le langage. Il n’y a pas d’homo sapiens sans homo loquens. Les êtres humains sont nés dans la langue, par la langue. Néandertal ayant disparu de la surface du globe il y a plus de 30000 ans, nous ne saurons vraisemblablement jamais ce qu’il en fut de l’Homo erectus, de l’Homo habilis, de Toumaï et de sa petite soeur Lucy. Parce qu’il était loquens, le sapiens a pu développer des relations sociales complexes, des apprentissages, des outils, un système cognitif et une pensée abstraite, l’idéation, la transformation de l’expérience en concepts. Le langage a constitué l’être humain, mais surtout ce qu’on a appelé son « plus grand cerveau », condition sine qua non de l’humanisation, de la mise en rapport avec autrui, de tous les processus sociaux. Il peut y avoir dans l’être humain, dès l’origine, un pouvoir cérébral inné (trop privilégié par Chomsky, mais le débat n’est pas simple), ce pouvoir n’existe et ne se développe que par la culture, grâce au langage. Pour l’individu, la langue, la culture, la société sont à la fois données et apprises. En découvrant que les choses ont un nom, qu’il a lui-même un nom, l’enfant prend conscience de son rapport au monde, de l’existence, de la réalité de son milieu social.

 

Au commencement fut donc le Verbe.


Que peut-il nous arriver sans ce verbe, ou avec un verbe déficient ? Nos rapports avec autrui en pâtissent, nous sommes limités dans notre pensée, comme un tout jeune enfant, un sourd-muet non rééduqué, un aphasique. Un enfant du placard, un enfant élevé par des loups en restera à une pensée déshumanisée. Un enfant sourd rééduqué trop tard pourra garder une pensée déficiente, un peu comme – n’ayons pas peur de le dire – tous ces gamins scandinaves qui ne regardent à la télévision que des films en anglais sous-titrés dans des langues dont ils ne connaissent pas l’écrit.


« Quelles que soient les pensées qui viennent à l’esprit de l’homme, elles ne peuvent naître et exister que sur la base du matériau de la langue » (Paul Chauchard). En d’autres termes, il n’y a pas de pensées nues, neutres, universelles, libérées des contingences du langage. La pensée est à la source du langage. En rabotant Boileau, on dira tout simplement que ce qui se conçoit s’énonce, ou encore que la pensée se fait dans et par le langage.


Émile Benveniste disait (dans Problèmes de linguistique générale) que le langage re-produit la réalité : « Celui qui parle fait renaître par son discours l’événement et son expérience de l’événement. […] la situation inhérente à l’exercice du langage qui est celle de l’échange et du dialogue, confère à l’acte de discours une fonction double : pour le locuteur, il représente la réalité ; pour l’auditeur, il recrée cette réalité. Cela fait du langage l’instrument même de la communication intersubjective. »


Il reste environ 5000 langues sur notre planète, la majorité ne possédant pas de système écrit, ce qui ne les empêche pas de vivre. 2500 de ces idiomes sont menacés à court terme.


Selon certains linguistes, comme Merritt Ruhlen, il a pu exister une ur-langue, une langue commune à l’humanité naissante puisque le genre humain, celui de l’homo sapiens, était à l’origine constitué d’êtres identiques. C’est un peu ce qui se passe à Bruxelles, au sein de l’Union européenne. Les eurocrates se ressemblent furieusement, pensent de la même manière, au moyen d’une langue dont on dira, pour simplifier, qu’il s’agit de l’anglais. Il en va de même des banquiers, des financiers, des informaticiens, des voyagistes, des universitaires qui utilisent Power Point. Si la langue anglaise jouit de ce statut, ce n’est pas parce qu’elle est « pratique », « facile ». Orwell disait que parce que l’anglais semblait facile au premier abord, il était facile de la mal parler. Non, il se trouve que, depuis 1945, l’anglais ou, plus exactement, le sabir atlantique repéré par Étiemble il y a plus de cinquante ans, est la langue du dollar, de la CIA, de l’aéronautique mais aussi de l’industrie de l’armement, des accords culturels et économiques Blum-Byrnes (une semaine par mois de films français, trois semaines de films étatsuniens), de MTV, de CNN, du sport professionnel etc.


Pour penser dans l’idiome dominant, même si on ne le parle pas, il faut se décentrer, accepter plus ou moins consciemment d’être pensé par l’Autre. Donc ne plus penser par soi-même, utiliser les mots et les concepts de l’Autre, dans sa langue, comme dans la nôtre.


Aujourd’hui, l’anglais est donc pourvoyeur. Il fut, à une certaine époque, gros emprunteur. S’il possède aujourd’hui un énorme vocabulaire proche de celui du français, c’est parce que le moyen anglais a emprunté 10000 mots à l’ancien français, postérieurement à la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Des mots concrets (beef, sheep, table) ou abstraits (religion, beauty, nature). Les emprunts sont à présent limités à certaines expression un peu pédantes et obsolètes (carte blanche, noblesse oblige), au luxe (cuisine, pour grande cuisine), à la politique (military coup pour coup d’État militaire), aux plaisirs défendus (une petite est une très jeune fille facile).

Je dois le titre de cette rubrique au livre qu’Henri Gobard, un de mes professeurs à l’Université d’Amiens, publia en 1976 chez Flammarion, avec une préface de Gilles Deleuze. Gobard était un homme plutôt de droite, mais que l’impérialisme linguistique et ses conséquences sur la culture de masse dans notre pays horrifiaient. Aucune paranoïa chez lui : en 1961, le British Council (qui a pu, ici ou là, servir de couverture au Secret Intelligent Service) organisait à Cambridge une conférence anglo-étatsunienne sur l’enseignement de l’anglais dans le monde. À cette réunion participaient des représentants de l’United States Information Agency, des Corps de la paix (Peace Corps), du Colonial Office britannique. Il y fut réaffirmé, pour le grand public, que l’enseignement de l’anglais devait se conformer aux besoins des pays hôtes. En interne, il y fut décidé que l’anglais avait vocation à devenir « la langue dominante remplaçant les autres langues et leurs visions du monde : chronologiquement, la langue maternelle [serait] étudiée la première, mais l’anglais est la langue qui par la vertu de son emploi et de ses fonctions [deviendrait] la langue fondamentale. »

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 06:42

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/4a/Père_Peinard_-_Pilori.jpg/220px-Père_Peinard_-_Pilori.jpgL’ancien ministre Georges Tron vient d’être mis en examen pour viol. Deux juges d’instruction ont été nommés pour enquêter sur cette affaire. Si les faits sont avérés, Tron risque gros.

 

Tron a été laissé en liberté sous contrôle judiciaire.

 

À New York, il aurait dû payer une énorme caution, mais surtout, il aurait été exhibé hagard, blafard, pas rasé devant une rangée de photographes et de vidéastes constituée pour la circonstance, et l’image de l’homme humilié aurait été vue en boucle dans le monde entier.

 

J’ai dit dans ces pages (link) que si Tron (hum…) était coupable, l’affaire était à mes yeux gravissime : « Si – je dis bien « si », Georges Tron a commis les délits dont il est accusé (attouchements sexuels, mais surtout harcèlement, abus d’influence contre des personnes qui auraient refusé ses avances), on peut dire que ce dont il est responsable est au moins aussi grave, si ce n’est plus, que la tentative de viol imputée à Dominique Strauss-Kahn. »

 

Sur ce point, je n’ai pas changé d’avis.

 

Qu’est-ce que le spectacle dégradant d’un ancien ministre offert au voyeurisme des foules aurait apporté à la découverte de la vérité ?

 

J’apprécie que le pilori ait été aboli en France par une loi du 28 avril 1832.

 

 

 

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 14:59

On se souvient qu’en mai 68 la poésie et l’humour ont pu jaillir de la révolte (« Sous les pavés, la plage »). Les “ Indignés ” espagnols s’y entendent également pour frapper les esprits. Quelques exemples :

 

http://4.bp.blogspot.com/-e7XTcC0RUrE/TeMxxvrRz0I/AAAAAAAABEI/EZWrSErjFbY/s1600/Cule_indignado.jpg

 

 

No somos antisistema, el sistema es anti-nosotros

Nous ne sommes pas contre le système, le système est contre nous.

 

Error de sistema. Reinicie, por favor

Erreur de système. Réinitialisez, svp.

 

No hay pan para tanto chorizo

Pas assez de pain, trop de chorizo (jeu de mot sur chorizo qui signifie truand).

 

¿ Donde esta la izquierda ?Al fondo de la derecha.

Où est la gauche ? Au fond de la droite.

 

Se puede acampar para ver a Justin Bieber pero no para defender nuestros derechos.

On peut camper  pour voir Justin Bieber, mais pas pour défendre nos droits.

 

Mis sueños no caben en tus urnas.

Mes rêves n’entrent pas dans vos urnes.

 

Nos mean y dicen que llueve.

Ils nous pissent dessus et ils disent qu’il pleut.

 

No falta el dinero. Sobran ladrones.

Ce n’est pas l’argent qui manque. C’est les voleurs qui sont trop nombreux.

 

Manos arriba, esto es un contrato.

Haut les mains, ceci est un contrat.

 

Cando los de abajo semueven, los de arriba se tambalean

Quand ceux d’en bas bougent, ceux d’en haut vacillent.

 

No es une crisis, es una estafa.

Ceci n’est pas une crise : c’est une escroquerie.

 

Se alquila esclavo economico.

À louer : esclave économique.

 

Rebeldes sin casa.

Rebelles sans maison (sin causa : sans cause).

 

Democracia, me gustas porque estas como ausente.

La démocratie, je l'aime parce qu'elle est comme absente.

 

 

 

 

http://bernard-gensane.over-blog.com/

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 14:34

 

http://fr.flash-screen.com/free-wallpaper/uploads/200802/imgs/1203430113_1024x768_killer-clown.jpgOn connaît mon grand amour pour Jean-Michel Aphatie. Je l’ai autrefois qualifié de « poujadiste » et d’ « obsessionnel ».

 

Lundi 20 juin 2011, chez Denisot, il a voulu faire un numéro. Seulement, même quand on se veut clown, il faut de la matière première. Ce soir-là, Aphatie n’avait apporté que des biscuits avariés. Il crut mettre les rieurs de son côté en se contentant de réagir à une interview de Mélenchon par Claire Chazal, la veille au 20 heures de TF1. Le problème est que Chazal fut correcte, professionnelle, et Mélenchon tout à fait urbain. Sans rien céder sur le fond. Bref, l’interview se déroula normalement (link).

Aphatie se lança dans un numéro qui ne fait même plus rire les clients réguliers du Café du commerce de son village natal, mais qui permit à Ali Baddou de ricaner tout son soûl. Vous savez, Ali Baddou, cet agrégé de l’Université qui a oublié, pour faire djeuns, qu’il existe des liaison en français oral (« céun très bon film » ; Baddou ne voit jamais de mauvais film, ne lit jamais un mauvais livre).

Pour corser son néant, Aphatie nous repassa pour la nième fois, des saillies de Mélenchon contre les (mauvais) journalistes. Puis il nous expliqua que le président du Front de gauche était désormais un « gentil toutou » avant de sombrer dans le poujadisme intégral en citant de lui la phrase suivante : « Il faut que la BCE rachète la dette de la Grèce ». Il nous asséna que cette phrase était incompréhensible et qu’elle ne valait même pas la peine d’être discutée.

Aphatie devrait se méfier. RTL a fini par virer Ménard. Canal+ pourrait se débarrasser de celui qui ne fait plus rire qu’Ali Baddou. L’article que j’ai publié sur lui le 15 octobre 2010 dans les pages de mon blog (link) figure en tête de gondole de Google dans sa reprise par Le Grand Soir (link). Il est même actuellement davantage lu que la fiche Wikipédia consacrée au génie du Béarn. Cela signifie simplement qu’Aphatie est à deux doigts de la chute finale.

Pitié pour Aphatie car Apathie est un pauvre type au sens où il est un pauvre malheureux. Il sait qu’il ne sera jamais ni un bon journaliste, ni un bon clown. Or Canal+ exige des amuseurs de qualité.

 

(link)

 

 

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 05:54

http://1.bp.blogspot.com/_MmRVVROy-Jo/Skj2UAcqVcI/AAAAAAAAEXs/p2P32x0_DLI/s400/Jacques+Henri+Lartigue++Suzanne+Lenglen.jpgUne note qu'on aurait pu intituler "L'ATP et l'Université". Ce texte de 2009 de Grégoire Chamayou (agrégé de philosophie) n'a pas pris une ride. C'est un classique.



Petits conseils aux enseignants-chercheurs qui voudront réussir leur évaluation.

Nietzsche l’avait prédit : nous sommes entrés dans l’ère des marchands. Leur culture a triomphé. C’est essentiellement une culture de l’évaluation. Le triomphe d’un nouveau regard évaluateur, et avec lui d’une nouvelle question directrice, la « question des questions », posée plus haut que toutes les autres : « quels gens et combien de gens consomment cela ? ».

Muni de cette question, le marchand, poursuivait Nietzsche, « l’applique dès lors instinctivement et constamment à tout, et donc aussi aux productions des arts et des sciences, des penseurs, savants, artistes […] à propos de tout ce qui se crée, il s’informe de l’offre et de la demande, afin de fixer pour lui-même la valeur d’une chose »[1].La chose aujourd’hui, c’est vous. Quelle est votre valeur sur le marché académique ? Comment la calculera-t-on ? Et surtout – question vitale – que pouvez-vous faire pour l’accroître ?

Dans la nouvelle culture de l’évaluation académique, introduite en Europe par le processus de Bologne et stimulée par la prolifération des classements universitaires mondiaux, les règles ont changé, le jeu se joue différemment. Votre vieille connaissance localiste des rouages mandarinaux ne vous suffira plus. Si vous voulez réussir à maximiser votre valeur académique, il existe pourtant des règles simples et efficaces. Encore faut-il les connaître.

 *

 Augmentez votre productivité académique.

Au plan statutaire, commencez par cesser de vous penser comme des agents du service public, libres, ayant droit à une stricte égalité de traitement et étant au service de leur Université. Vous n’y êtes pas : vous êtes un employé, aux ordres de votre Président.

Comme tel, votre « productivité académique » sera régulièrement évaluée selon un ratioinput/output, à l’instar de toute autre activité économique. Comme l’explique le chercheur japonais Akira Akimoto, « les réformes de l’enseignement supérieur visent dans presque tous les pays à accroître la productivité académique […] un principe de marché est introduit en ce sens que la survie d’une institution dépend de l’assurance qualité de sa productivité académique. En conséquence, la méthode suivie pour l’allocation budgétaire passe d’un système équitable à un système différentiel, d’une orientation égalitaire à une orientation concurrentielle »[2]

Dans ce régime de concurrence généralisée, la notion de productivité académique intervient à tous les niveaux pour orienter l’allocation des ressources, depuis l’Université prise dans son ensemble jusqu’à chaque enseignant-chercheur pris individuellement, en passant par les départements, les maquettes et les équipes de recherche.

À votre niveau, vous allez être soumis à une évaluation permanente de vos activités d’enseignement et de recherche, par la Présidence, par des agences gouvernementales, et bientôt par des cabinets privés sur le modèle de l’agence de consulting Evidence Ltd récemment créée en Grande-Bretagne - tout cela assorti d’une forte flexibilité managériale.

La durée de votre charge d’enseignement, la qualité de votre service, mais aussi le montant de votre salaire seront à moyen terme assujettis à votre niveau de productivité académique. Le récent décret sur le statut des enseignants-chercheurs ne constitue qu’une toute première étape en ce sens, en lien étroit avec les dispositions de la LRU.

Il existe tout un éventail de critères possibles pour mesurer votre productivité académique, dont celui du taux de satisfaction de vos étudiants - comme l’indique entre autres paramètres possibles un récent rapport du Sénat. Mais dans l’immédiat, le principal indicateur d’output qui doit vous préoccuper est celui de l’évaluation quantitative de vos travaux de publication.

 Cultivez votre « facteur h ».

Vous l’ignorez peut-être, mais vous avez un nouveau totem : le « facteur h » ou « h index » en anglais. Sous cette appellation énigmatique se cache un indicateur statistique, une formule mathématique destinée à mesurer votre valeur académique. « H » pour « Hirsch », du nom du physicien Jorge E. Hirsch qui a élaboré cet instrument statistique en 2005. Cet indicateur se calcule à partir de vos données bibliométriques. Aujourd’hui, n’importe qui peut très facilement, en quelques clics, connaître le facteur H de n’importe quel chercheur dans le monde – le vôtre y compris.

Cet indicateur combine deux types de variables : le nombre d’articles que vous avez publiés dans votre vie (ou plus exactement le nombre d’articles recensés par les bases de données électroniques disponibles) et le nombre de fois que vos articles ont été cités par d’autres. Pour exprimer la chose de façon technique, vous possédez un facteur h si un nombre h de vos articles a reçu pour chacun h citations ou plus. Si vous avez écrit 30 articles, mais qu’aucun de vos articles n’a jamais été cité, votre facteur h est de 0. Si 4 de vos articles ont été cités 4 fois ou plus, vous avez un facteur h de 4, et ainsi de suite.

Cet indice est censé mesurer votre valeur académique par « l’impact citationnel » de vos travaux. Le principe est en gros le même que celui du « pagerank » sur google (le pagerank sur google est l’ordre de priorité selon lequel s’affichent les résultats d’une recherche) : plus vous avez de liens pointant vers votre nom (i.e. de citations), plus on estime que vous avez de poids et plus vous montez dans le classement. Cette notion d’impact bibliométrique - nous y reviendrons - est en train de devenir l’alpha et l’omega de l’évaluation académique.

Si cet indicateur est aujourd’hui devenu monnaie courante, du moins en Amérique du Nord et en Chine, c’est parce que les bases de données bibliométriques commerciales l’ont intégré à leurs plateformes en ligne. La plus importante d’entre elles, l’ISI Web of science de Thomson-Reuters™ se fait fort de pouvoir établir, pour n’importe quel chercheur dans le monde, des « rapports citationnels » personnalisé mesurant régulièrement leurs performances. Ces « citation reports » se présentent comme une sorte d’audit individuel, avec graphes et statistiques. Voici par exemple à quoi ressemble le « citation report » d’un chercheur espagnol en science et technologie. Son H-index figure dans l’encadré rouge à droite.

Si vous brûlez à présent d’impatience de découvrir quel est votre propre facteur h, vous pouvez faire le test gratuitement, en ligne, sur un site utilisant les données de « google scholar ». Il vous suffit de taper votre nom dans la fenêtre qui s’affiche sur cette page. Pour un outil un peu plus performant, incluant des graphiques, vous pouvez aussi télécharger le logiciel gratuit “publish or perish” ici

Vous le voyez, l’instrument est puissant. Il joue sur vos cordes sensibles : un goût invétéré pour les bons points et les bonnes notes, une bonne dose de narcissisme, une pincée d’esprit de compétition, et le tour est joué.

Aujourd’hui, l’usage du facteur h a littéralement envahi les campus américains, où tout enseignant-chercheur qui se respecte connaît par cœur son h index ainsi que celui de ses collègues. Notez bien, comme le rappelle Yves Gingras[4], que cette fièvre de l’évaluation personnelle n’a pas tant été stimulée par l’administration des Universités que par les enseignants-chercheurs eux-mêmes, dans une sorte d’appropriation spontanée. Le mouvement vient de la base. C’est vous-mêmes, en vous emparant de l’instrument, qui avez le pouvoir d’en faire une norme d’évaluation partagée, intégrée à votre culture, qui vous sera ensuite d’autant plus facilement appliquée à des fins managériales. Le facteur h est entre vos mains. À vous de le propager afin d’en faire l’étalon de votre vérité.

En ce qui vous concerne personnellement, à compter d’aujourd’hui, votre seule et unique priorité sera d’accroître votre facteur h, by any means necessary. D’abord parce que, par les temps qui courent, avec un facteur h bas, vous pourriez très vite vous retrouver à enseigner plus que de raison. Ensuite parce que le facteur h est en train de devenir l’indice objectif de votre valeur sur le marché universitaire. Dans un avenir pas si lointain, c’est aussi sur cette base que vous négocierez votre salaire avec votre administration. En Chine, les chercheurs perçoivent déjà des primes lorsqu’ils parviennent à augmenter leur h-index en « plaçant » un certain nombre d’articles dans des revues à fort facteur d’impact (nous reviendrons sur cette notion tout à l’heure). Un peu partout, les financeurs commencent aussi à le prendre en compte pour l’attribution des crédits. Devant cette progression fulgurante, le Chronicle of Higher Education a parlé d’un « nombre qui dévore la science »[5].

Dorénavant, vous vous tiendrez donc informé en temps réel de l’évolution comparée de votre facteur h et de celui de vos collègues et néanmoins amis - et vous réagirez en conséquence. Par manque de vigilance, vous risqueriez un beau matin de vous retrouver avec un emploi du temps saturé de TD de L1 alors que vos confrères enchaînent cocktail sur cocktail dans des colloques internationaux. Inversement, si un collègue moins bien coté que vous ose vous chercher des noises, rappelez-lui publiquement son facteur h - ça lui rabattra le caquet.

Notez que le système a ses failles. Il vous est utile de les connaître pour savoir en profiter. Comme le montre Yves Gingras, cet indicateur est en effet fortement corrélé à votre nombre total d’articles, ce qui peut produire des distorsions notables : soit un jeune chercheur ayant publié 3 articles cités 60 fois chacun et un autre plus âgé ayant à son actif 10 articles cités 11 fois. Le premier aura un facteur h de 3, alors que celui du second sera de 10. Cela veut-il dire que celui-ci est trois fois meilleur ? Sans doute pas, mais peu importe.

La plupart des index et classements bibliométriques existants ont été critiqués pour leur manque de scientificité. Mais cela ne doit pas vous empêcher d’y faire référence. Tout ce qui compte ici, un peu comme pour les prédictions auto-réalisatrices et les phénomènes d’emballements boursiers, ce n’est pas que la croyance soit vraie, mais qu’elle produise de la réalité. Oubliez la vérité. Cessez de vouloir changer la réalité. Coulez-vous dans le moule et mettez-vous sur les starting-blocks.

Si on vous oppose des critiques, tâchez de faire en sorte que les débats se focalisent sur la question des biais statistiques et de la fiabilité de la mesure. Noyez le poisson en plongeant votre contradicteur dans des problèmes pointus de méthodologie scientométrique. Tout ce qui compte dans ce genre de discussion, c’est que le présupposé des index et des classements ne soit jamais interrogé, que le débat ne porte jamais sur la finalité dont ils sont l’instrument, à savoir la mise en place d’un marché concurrentiel de l’enseignement supérieur et de la recherche. Discutez donc à perte de vue des modalités techniques des évaluations et des classements, mais jamais de leur cadre général ni de leur fonction structurelle.

De manière plus générale, ne vous contentez jamais de suivre les réformes, soyez-en le promoteur enthousiaste. Mieux : devancez-les ; incarnez-en l’esprit avant même d’en connaître la lettre.

 Grimpez dans le classement ATP des chercheurs.

Dans ce nouveau monde hyperconcurrentiel de la recherche, vous devez vous penser comme un tennisman. Chaque communication, chaque article est un match, chaque paragraphe est un set. Votre objectif : battre vos concurrents et grimper dans le classement ATP de votre discipline. Leranking, la logique du classement est partout. Oubliez la lutte des classes et embrassez ouvertement la lutte des places. Apprenez que la recherche est un sport de compétition, pas un « sport de combat ». Le monde est votre terrain, internet est votre véhicule. Pour mieux vous habituer mentalement à ce nouvel univers, méditez sur le classement mondial des chercheurs en legal studies, sur le ranking des chercheurs afro-américains en shs, ou sur le classement mondial des chercheurs en philosophie du droit reproduit ci-dessous :

Palmarès des 10 chercheurs les plus cités au monde en philosophie du droit en 2007

 Soyez ambitieux, visez le top five. Évidemment, à chacun de vos succès, rendez public votre nouveau statut de chercheur « de classe mondiale », intégrez votre ranking à votre CV, faites figurer votre photo et votre rang de classement sur la page web de votre département comme le font déjà vos collègues américains. Vous allez faire des jaloux. Savourez votre triomphe et sortez votre calculatrice pour négocier avec le DRH.

Souvenez-vous aussi que les rankings individuels s’agrègent pour former le ranking de votre département ou de votre équipe de recherche. Débusquez parmi vos collègues les passagers clandestins qui font dangereusement baisser le ranking de votre petite PME. C’est essentiel car, vous l’avez bien compris, vos financements vont dépendre du rang de vos différents programmes dans le grand palmarès des Universités, des départements, des formations et des diplômes.

       Investissez dans des activités académiquement rentables.

Dans votre vie quotidienne, cette nouvelle finalité implique que vous rationalisiez encore davantage votre gestion du temps, dans l’objectif de maximiser vos activités académiquement rentables. Souvenez-vous de la loi de Pareto : 80% de la valeur de ce que vous faites provient seulement de 20% de votre activité. Cela fait une sacrée marge. Pour optimiser ce ratio, coupez dans vos activités professionnelles improductives. Dégraissez votre propre mammouth.

Afin de parvenir à une organisation optimale de votre vie professionnelle, vous pouvez établir un diagramme personnel de minimisation du temps improductif, sur le modèle suivant, emprunté à un chercheur américain :

 

http://www.academicproductivity.com/2007/minimize-unproductive-time/#more-55

 Comme vous le voyez, le principe est simple : identifier toutes les tâches délégables et les déléguer systématiquement.

Ne commettez surtout pas l’erreur de vous investir dans les tâches d’enseignement, cela ne vous rapporterait rien. Pire, en réduisant par là votre temps de publication disponible, vous mettriez votre évaluation en péril. Cela veut dire que la préparation de vos cours ne figure en aucun cas parmi vos priorités. De vieux polycops et des effets de manches feront l’affaire - ceci agrémenté d’une bonne dose de démagogie, au cas où vos étudiants seraient appelés à vous évaluer. Pour le reste, si vous remportez votre pari de grimper dans le top 500 des « most cited scholars » de votre discipline, vous n’aurez de toute façon plus à vous inquiéter : des contractuels précaires, des allocataires doctorants et des collègues non-publiants seront là pour assurer vos TD et corriger vos copies.

Ne vous laissez pas non plus cannibaliser par ces autres activités improductives que sont les tâches administratives et le travail de gestion pédagogique. Pour ce qui est des charges administratives, n’oubliez pas que la réforme du contrat doctoral vous permet depuis peu de les déléguer à vos allocataires doctorants, sans rémunération. Vous auriez tort de vous en priver.

Avec cette méthode, ainsi qu’avec d’autres techniques de maximisation des performances que vous trouverez détaillées sur le site www.academicproductivity.com vous arriverez sans peine à dégager de longues plages de temps académiquement productif.

Mais ne vous y méprenez pas, cela ne signifie pas non plus que vous deviez vraiment faire de la recherche. Là aussi, les choses ont changé.

Devenez un killer.

Vous ne devez pas seulement changer votre manière d’organiser votre travail de recherche, mais aussi, bien plus profondément, transformer vos façons d’être, de vous comporter en tant que chercheur - votre ethos. Les critiques les plus pertinents ont d’ailleurs bien saisi cet enjeu fondamental des mutations en cours, même s’ils s’obstinent à en refuser les conséquences pratiques. Ainsi comme, le remarque Sylvain Piron sur la base des travaux de Peter Lawrence : « l’évaluation quantitative produit une perturbation généralisée de la morale scientifique. Le règne des indicateurs de performance exacerbe des valeurs de concurrence et de compétition. De ce fait, il concourt à ruiner ce qui devrait être au contraire les valeurs centrales de la recherche scientifique : le partage, la collaboration et la critique éclairée au sein de communautés bienveillantes ».

Merton avait listé quatre valeurs fondamentales de l’ethos scientifique : l’universalisme, le communalisme (c’est-à-dire le fait de concevoir la recherche comme un bien public), le désintéressement, et le scepticisme organisé. Ce modèle est périmé. Dorénavant, vos quatre vertus cardinales sont : l’anglo-américanisme, l’appropriation privée concurrentielle, l’ambition personnelle et le conformisme calculé. Gravez bien ces formules dans votre mémoire. Faites-en votre credo et votre leitmotiv.

 Ne faites pas de la recherche : écrivez des papiers.

Vous devez laisser tomber une autre illusion. Dans l’univers académique 2.0, vous l’avez compris, votre but n°1 est de publier. Mais pas de faire de la recherche. La nuance est de taille et il est essentiel pour vous de bien la saisir, faute de quoi vous risquez fort de rester sur le carreau. Il y a en effet dans ce nouveau contexte une grande différence entre faire de la recherche et publier des articles académiques. Comme l’explique Sylvain Piron « dès lors que des indicateurs bibliométriques sont pris comme des indicateurs de performance et des outils de décision, ils cessent d’être une mesure pour devenir une finalité qui oriente le comportement des acteurs. Il s’agit là d’un cas remarquable dans lequel l’observation scientifique a totalement perturbé le milieu soumis à observation. C’est la performance bibliométrique qui devient un objectif prioritaire, et non plus la découverte scientifique. »[6]

Comme le montre bien Luis von Ahn, la conjonction de l’explosion mondiale du nombre de chercheurs et de l’impératif productiviste du « publish or perish » produit de fait une « masse proprement délirante d’articles écrits chaque année, dont l’écrasante majorité n’apporte pas grand-chose (voire rien du tout) à notre savoir collectif. Ce n’est, en fin de compte, rien d’autre que du spam. »[7]

En ce qui vous concerne, peu vous importent les effets que ces pratiques peuvent avoir à une échelle « macro » sur l’état de la recherche ou sur le sens même de l’activité de chercheur. Surproduction, redondance infinie et saturation universelle d’articles dispensables sont autant d’effets de masse qui n’entrent pas en ligne de compte dans les eaux froides de vos calculs égoïstes. Votre seule et unique préoccupation est de tirer votre épingle du jeu. Pour cela, vous devez apprendre les ficelles de votre nouveau métier et devenir un redoutable spammeur académique.

Rassurez-vous, avec un peu d’entraînement et de persévérance, vous atteindrez vite le niveau de productivité de cette chercheuse américaine, véritable bête à concours, qui parvient à soumettre 7 articles en un mois à des revues bien cotées. Pour en savoir plus sur ses méthodes de management personnel et identifier les « bonnes pratiques » transférables, vous pouvez lire son interview en ligne : « How do you submit seven papers in a month ? interview with Dan Navarro ».

 N’écrivez pas de livres, tronçonnez.

Mais reprenons. Tout d’abord, pour vos publications, oubliez les monographies - dans notre nouveau régime de production du savoir, ça vaut peanuts. Si vous êtes chercheur en sciences humaines et sociales surtout, renoncez à écrire des livres. À quoi bon, puisqu’ils ne seront pas directement recensés par les bases de données bibliométriques ? C’est bien simple : aujourd’hui, leur monnaie n’a plus cours.

Non seulement écrire des livres est largement inutile, mais, pire, cela fait dangereusement baisser votre productivité académique. Un ouvrage, c’est au minimum 300 pages – réfléchissez : cela fait l’équivalent de combien d’articles potentiels ainsi sacrifiés en pure perte ? Quel sens y aurait-il à s’enfermer dans un travail d’aussi longue haleine pour de si maigres résultats ?

Faites le deuil de vos émois de jeunesse, de votre admiration adolescente pour les grands livres. Nous ne sommes plus au temps des Barthes, Deleuze ou Foucault. Aujourd’hui, de toute façon, toutes choses égales par ailleurs, ils ne pèseraient rien, leur poids bibliométrique ayant été en leur temps, comparé au vôtre aujourd’hui, proche du degré zéro : pensez, jusqu’à un âge avancé, pas un seul article publié dans des revues répertoriées par ISI web of science™. Des nains académiques, des nabots du H-index. Surtout, ne faites jamais non plus de traductions ou d’éditions critiques : du temps perdu, du pur gâchis.

Ou alors, si vous y tenez vraiment, pratiquez le « salami slicing », le tronçonnage, avec comme règle d’or la consigne suivante : ne jamais publier dans un article plus que la plus petite unité de recherche publiable. Si vous faisiez plus dense, vous gaspilleriez vos précieuses munitions intellectuelles. Faites bref et rapide. Recyclez votre thèse à l’infini. Ensuite, si ça vous flatte d’avoir votre nom sur une couverture cartonnée, vous recollerez tout ça après coup, et vous publierez des recueils d’articles.

 Achetez-vous une méthode Assimil.

Hors de l’anglais, point de salut. Si la dernière révision de vos verbes irréguliers remonte à votre classe de première, achetez une méthode Assimil. Sur le marché mondialisé de l’article, il vous faut écrire dans la langue de Bill Gates. Vos doctorants préférés traduiront en français vos chefs-d’œuvre. Si vous êtes nul en langue, utilisez votre fille au pair britannique pour la version anglaise. À défaut, renouez le contact sur facebook avec votre correspondant anglais du collège et salariez-le via paypal.

 Identifiez le « facteur d’impact » de vos publications potentielles.

Il ne suffit pas d’écrire, encore faut-il être publié, et bien publié. Votre but est de décrocher le plus de publications possibles dans des revues internationales à fort impact bibliométrique. C’est le sésame de toute votre carrière. Pour cela, il faut la jouer fine et commencer par ne pas vous tromper d’adresse.

N’allez surtout pas envoyer inconsidérément un article à une revue au prétexte stupide que vous l’estimez intellectuellement. Ce genre de considération n’a plus aucune espèce de pertinence dans le monde dans lequel nous vivons. La première chose que vous avez à faire est d’identifier les revues les mieux cotées sur le marché académique de votre discipline. Pour cela, consultez les classements de revues. Pas la liste de l’AERES, classée en A, B, C, émouvante par son amateurisme franchouillard et à ce titre légitimement critiquée, mais des listes dûment certifiées par les experts en « impact factor » de chez ISI Thomson Reuters™. Cette firme, hégémonique sur le marché mondial de l’évaluation de la recherche et des chercheurs, publie un ranking annuel « scientifiquement » établi des revues en fonction du nombre de citations desdites revues dans d’autres revues (c’est évidemment un serpent qui se mord la queue, mais, vous l’avez compris, on en est plus à ça près). Avant même d’ouvrir votre traitement de texte, consultez donc la dernière édition du « Journal Citation Report® » et repérez dans votre discipline quelles sont les revues à plus haut facteur d’impact. Ce sont vos cibles principales. C’est par elles que vous commencerez votre campagne de soumission d’article.

Exemple : le ranking mondial des revues en criminologie par facteur d’impact en 2006 © ISI - Thomson Reuters™

 Cette étape est capitale car le profit citationnel que vous retirerez de votre article dépendra très largement de la visibilité de la revue dans laquelle vous le publiez. Un chercheur a fait l’expérience pour vous : un texte identique publié en même temps par 12 revues différentes génère des écarts de nombre de citations variant sur une échelle de 1 à 100[8] !

 Pensez servile : vendez-vous.

Dès que vous cliquez sur la touche ENTER de votre ordinateur pour envoyer votre article en document attaché par email au comité de lecture, sachez que, une fois renvoyée la pièce jointe que vous aviez oubliée dans votre premier message, vous entrez dans un autre jeu - le « publication game », avec ses codes et ses étapes bien spécifiques, que Bruno Frey schématise de la façon suivante :


Le « publication game » selon Bruno Frey[9].

 Après avoir envoyé votre papier, vous aurez de la chance si, environ un an après votre première soumission, un nouvel email de la secrétaire de rédaction (à ce poste, ce sont toujours des femmes) vous parvient, vous demandant de resoumettre votre papier en intégrant les demandes des referees. Ayez bien conscience qu’il s’agit là d’une offre que vous ne pouvez pas refuser, même et surtout si les remarques ne sont pas seulement marginales mais exigent une modification substantielle de vos thèses.

À ce stade, votre seule chance de publication est de vous soumettre servilement à toutes les demandes de tous les referees (vous n’êtes pas en effet sans savoir que chacun d’entre eux dispose d’un droit de veto sur votre texte). Ignorez les remarques vexantes de referees drapés dans leur anonymat, vous vous vengerez sur d’autres plus tard, lorsque vous serez à votre tour membre du board. Pour l’heure, mettez votre fierté et vos convictions au placard et, au besoin, changez complètement votre thèse, votre plan et vos conclusions. Vous n’avez pas de scrupules à avoir. Après tout, il est dans l’ordre des choses que, comme l’écrit Bruno Frey, « les chercheurs vendent leur âme pour se conformer à la volonté des autres, à savoir les referees et les éditeurs, afin d’en tirer profit, c’est-à-dire pour décrocher des publications »[10]. Certes, « agir ainsi contre ses convictions dans le but d’obtenir une récompense » s’apparente, toujours selon lui, à de la « prostitution intellectuelle », mais vous devez en passer par là pour survivre, académiquement parlant. Faute de suivre cette voie, vous risqueriez de devenir un « non publiant ». Votre pire cauchemar.

Souvent donc, entre vos idées et votre réussite académique, il vous faudra choisir (sauf si vous n’avez pas de convictions particulières, ce qui rend évidemment la chose beaucoup moins coûteuse). De façon plus générale, cela va sans dire, fuyez les sujets authentiquement polémiques et les prises de position politiques tranchées. Évitez aussi les sujets trop novateurs ou trop atypiques : ils sont risqués. Ne critiquez jamais un auteur ayant du pouvoir institutionnel dans votre champ. Réservez vos critiques aux outsiders. En sciences humaines et sociales, bannissez Marx de votre vocabulaire.

Dans votre phase de rédaction, l’attitude la plus rationnelle pour vous consiste à intégrer en amont les contraintes du « publication game » et de vous autoréguler en assimilant totalement ses normes rhétoriques et institutionnelles. Votre but n’est pas la créativité, mais la conformité aux attentes des referees. Renseignez-vous sur leurs centres d’intérêt et sur leur positionnement intellectuel. Dans votre tête, devancez toutes leurs critiques potentielles, pliez-vous à toutes leurs exigences avant même qu’elles aient été exprimées. Faites allégeance. Citez impérativement les membres du comité de lecture dans votre article, en soulignant toute l’importance de leurs travaux décisifs. Citez aussi le plus possible d’articles publiés dans la revue en question : l’éditeur sera sensible à vos efforts visant à gonfler l’impact citationnel de sa revue, son JIF (Journal Impact factor). Vous devez apprendre à vous vendre.

Si vous ne suivez pas ces règles élémentaires, vous vous trouverez devant une alternative moralement coûteuse et éminemment chronophage : accepter des révisions substantielles ou voir votre article refusé. Dans ce second cas de figure, vous aurez perdu un temps très précieux. Devenez donc votre propre évaluateur et scalpez en amont tout ce qui dépasse. En recherche aussi, soyez un bon élève. Votre docilité sera récompensée.

Une fois publié, vous n’êtes cependant qu’à la moitié du chemin. En effet, en l’état, votre article ne vaut encore rien ou pas grand-chose sur le marché de l’évaluation. Comme nous l’avons vu, dans le grand casino de l’évaluation bibliométrique, ce n’est pas le nombre d’articles publiés qui compte per se, mais le nombre de fois que chacun de vos articles aura été cité.

 Renforcez votre capital citationnel.

Dans votre malheur, vous avez de la chance : en effet, les évaluations bibliométriques fondées sur le nombre de citations ne mesurent pas la qualité de votre recherche. Encore une fois, laissez tomber cette vieille lune. En réalité, la seule chose qui compte est votre visibilité citationnelle, lebuzz que vous réussissez à produire. Dans cette nouvelle économie, le seul objectif est de faire parler de vous, et ce, à la limite, indépendamment du contenu de ce que vous faites. Bienvenue dans la bulle spéculative du ranking académique.

Les index de citation ne disposent en effet d’aucun instrument capable d’apprécier le sens d’une citation : qu’elle soit laudative, purement tactique, fortement polémique ou franchement disqualifiante, elle a toujours, en fin de compte, la même valeur. L’analyse citationnelle est une taupe, quasi aveugle, ne répondant qu’à un seul stimulus : le nombre d’occurrences d’un nom et d’un titre.

Il est vrai cependant que les spécialistes en scientométrie admettent une corrélation forte entre qualité de la recherche et fréquence des citations. Mais l’on sait aussi, au moins depuis Hume, qu’une conjonction habituelle n’est pas une loi nécessaire. Cette distinction épistémologique est votre planche de salut : à défaut d’être vraiment de qualité, il suffira que votre recherche soit suffisamment citée pour avoir l’air de l’être, et donc le devenir. Contrairement au mythe du génie esseulé, il n’y a effectivement peu ou pas de grands chercheurs peu cités. Mais il y a en revanche une masse non négligeable de chercheurs médiocres raisonnablement cités. À vous de faire jouer cette distorsion en votre faveur.

Vous disposez d’une série de techniques simples pour le faire, la plupart répertoriées par le chercheur suisse Fridemann Mattern[11] : 
-            Pratiquez l’autocitation, mais avec modération, car le « citation index » repère les pratiques d’autocitation outrancières.
-            Plus payant : citez vos collègues et amis. Ils vous le rendront au centuple. Pensez vos citations comme autant de « pokes » sur facebook. Participez vous aussi au grand potlatch de la référence.
-            N’oubliez pas que vos doctorants sont votre clientèle captive : veillez à ce qu’ils vous citent plusieurs fois dans chacun de leurs articles. Pensez-les comme une écurie, une machine travaillant à étoffer votre poids citationnel.
-            En sciences dures, et dorénavant aussi en SHS, usez et abusez de la pratique de la signature collective. Appropriez-vous les travaux de vos doctorants en mettant systématiquement votre nom sur leurs articles.
-            Étendez ce procédé : si vous dirigez une équipe de recherche, pratiquez le « gift authorship » en offrant à des membres choisis de votre labo la possibilité de cosigner gratuitement un article auquel ils n’ont pas contribué. Votre générosité sera, là encore, amplement récompensée.
-            Jouez la quantité plutôt que la qualité : écrivez le plus d’articles possibles.
-            Ne vous reposez jamais sur vos lauriers : votre évaluation bibliométrique est mise à jour en permanence, votre place n’est jamais acquise.
-            Renoncez à cet obscur travail de recherche qui vous tenait à cœur. Écrivez sur des sujets à la mode. En travaillant sur des sujets « tendance », vous augmentez vos chances d’être cité et vous élargissez démesurément votre bassin de citateurs potentiels.
-            Trouvez des titres accrocheurs : cela plaira et vos articles seront davantage cités.
-            Écrivez des articles de synthèse plutôt que des résultats de recherches innovantes. Les statistiques montrent qu’en contexte d’inflation bibliographique, les articles de « survey » sur la littérature existante sont davantage cités que les productions originales.
-            Devenez un « troller » académique. Le « troll », vous le savez, est ce procédé bien connu sur les listes de discussion consistant à provoquer les autres membres de la communauté afin de susciter une avalanche de réactions. Cette tactique, très payante lorsqu’elle est bien maîtrisée, est un art. Prenez habilement le contre-pied d’une thèse en vogue, et le tour est joué : le tombereau de réponses qui s’ensuivra vous apportera plus que votre lot suffisant de citations. Devenez donc un troller et multipliez les paradoxes rhétoriques: vous allez faire un malheur.

De façon plus générale, débarrassez-vous de cette idée farfelue que la recherche académique puisse être destinée à éclairer vos concitoyens ou à intervenir de manière critique dans le débat public. Seule vous importe votre fréquence de citation par des chercheurs internationaux de votre micro-sous-champ. L’extérieur n’existe pas, seule compte votre place dans l’espace académique. Ignorez le monde, enfermez-vous dans votre tour d’ivoire électronique. Les seules incursions qui vous sont permises sont pour y flairer les tendances à la mode, pour draguer les financeurs, ou pour faire du networking avec vos amis du Ministère. À ce propos, sachez que le copinage mandarinal est dépassé : il vous faut viser plus haut. En la matière, prenez exemple sur votre collègue de Paris IV. C’est aussi, aujourd’hui, la clef de la réussite.

*

 En conclusion, quelques avertissements en direction des « archaïques » parmi vous. Si vous voyez dans le décret de notre Ministre Madame Valérie Pécresse une « atteinte à votre indépendance et un alourdissement de votre charge de travail » c’est que vous n’avez pas compris que, comme l’écrit l’Observatoire Boivigny, « le passage à l’autonomie des universités qui est en train de se mettre en œuvre perdrait tout son sens si les établissements ne pouvaient pas gérer leurs ressources humaines, lesquelles constituent leur unique richesse. »

C’est aussi que vous n’avez pas saisi le sens du concept d’autonomie tel que redéfini par la LRU : il ne s’est jamais agi de « l’autonomie » au sens des vieilles libertés académiques, mais de l’autonomie managériale des Présidents d’Universités, des instances d’évaluation et des agences de financement. Votre situation, à vous, est celle d’une hétéronomie accrue. Il va désormais vous falloir apprendre à manœuvrer depuis cette position inconfortable, et réussir à tirer votre épingle du jeu.

De même, si vous ne voyez pas l’intérêt des réformes actuelles de l’évaluation des enseignants-chercheurs, au prétexte que vous êtes déjà évalués, par vos pairs, de façon collégiale, lors de la publication de vos travaux et dans la progression de votre carrière, c’est que vous avez manqué un épisode. Comme l’a suggéré la conférence de Bergen en mai 2005, le « management de la qualité du corps enseignant » doit en effet désormais passer par de nouvelles procédures d’évaluation, et ce à l’échelle internationale. Qui veut un marché unifié et un espace de concurrence non faussée veut aussi des étalons de mesure communs, à base harmonisée. Telle est la motivation fondamentale des réformes institutionnelles en cours sur le front de l’évaluation. L’évaluation bibliométrique n’est que la partie émergée de l’iceberg. Elle n’est qu’un des instruments mis au service de la libéralisation de l’enseignement et de la recherche.

Enfin, si le décret sur les enseignants-chercheurs vous irrite, sachez que ce n’est qu’un avant-goût de ce qui vous attend. Dans le cas où votre agitation actuelle ne parviendrait pas à bloquer les nécessaires réformes, vous ne tarderiez pas à le constater plus amèrement encore. Plutôt que de refuser collectivement le nouvel ordre des choses en niant l’évidence de votre médiocrité académique – si justement rappelée il y a peu par notre Président - vous devriez plutôt vous activer un peu et vous préoccuper sérieusement d’augmenter votre facteur h. Quoi qu’il en soit, pour la suite, vous n’avez plus d’excuses. Vous ne pourrez plus dire que vous ne connaissiez pas les règles de notre nouveau jeu.

 

Grégoire Chamayou

Février 2009

 

 


[1] Nietzsche, « Pensée fondamentale d’une culture de commerçants », Aurore, § 175, Folio Gallimard, Paris, 1991, p. 137.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 06:43

http://4.bp.blogspot.com/_fZA4ZUI9VNM/SwuM1snkhgI/AAAAAAAADsw/M7CpQoqnTlU/s1600/Hubert_Robert_-_Roman_Ruins.JPGUne prise de parole remarquable (publiée par Mediapart). L'université est un champ de ruines. Il faut réfléchir avant de reconstruire. C'est ce à quoi le sociologue Christian Topalov nous invite dans ce qui suit : 


Qu'est-ce qui, dans le cataclysme qui sévitactuellement en France dans l'enseignement supérieuret la recherche, fait courir de si graves dangers auxsciences humaines et sociales (SHS)? Les mêmes choses que pour les autres disciplines, mais de façon particulière. Trois malheurs: la précarisation des conditions de recherche, la destruction de la gestion collégiale des institutions, l'asservissement de la science.

 

Précarisation


Il faut diminuer le nombre des fonctionnaires: c'est un dogme néo-libéral qui sévit aussi bien au Royaume-Uni qu'en Grèce ou en France, à l'hôpital, à la poste ou à l'école. C'est aussi l'idéologie des managers de la science, qui rêvent d'un personnel aussi flexible et malléable que possible.


Trois voies principales pour obtenir ce résultat:


- La concentration des financements de recherche par l'Agence nationale pour la recherche (ANR) produit en permanence un nombre croissant de personnels sur contrat à durée déterminée (CDD): 15.000 actuellement, selon la Cour des comptes. Les premiers «post-doc» recrutés sont déjà de nouveau sur le marché du travail. C'est une bombe à retardement dont la puissance explosive augmente chaque jour.


- Le passage des universités aux compétences et responsabilités élargies (RCE) a immédiatement créé l'obligation de recruter des gestionnaires sur des contrats de droit privé. Il constitue surtout une incitation structurelle à en faire autant pour recruter enseignants, chercheurs et autres personnels: c'est déjà commencé. Le mécanisme diabolique de la fongibilité asymétrique a d'ailleurs été inventé dans ce but: on peut payer la note de chauffage avec un poste de prof, pas l'inverse. L'autonomie consiste à faire ce que veut le ministère.


- Enfin, la révision générale des politiques publiques (RGPP) s'est attaquée depuis peu aux organismes de recherche, à commencer par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Elle est destinée à réduire encore le personnel qui reste dans les labos pour la gestion (secrétaires, gestionnaires) et l'appui à la recherche (informaticiens, cartographes, documentalistes). Pourtant, parler de gaspillage dans ce secteur est un déni de réalité et une insulte aux personnels. Je n'insisterai pas sur la déstabilisation que tout cela produit dans la vie des personnes – mais plutôt sur l'immense gâchis scientifique qui en résulte. En SHS, les contrats de post-doc arrivent généralement à terme avant que de bonnes publications aient pu mûrir. Les équipes sont fragilisées, les jeunes quittent leur CDD dès qu'ils trouvent mieux, ou finalement quittent la recherche. Les labos et les budgets sont administrés avec difficulté par des personnels précaires, parfois surqualifiés: combien de docteurs en CDD dans les secrétariats des unités de recherche ou des projets ANR? Une sérieuse menace pèse sur les secrétariats de rédaction des revues: si ces postes d'ingénieur d'étude du CNRS ne sont pas renouvelés, un nombre important de revues de SHS, vitales pour l'existence de nos disciplines, risque de disparaître. Il faudrait parler des temps ou des rythmes de la recherche en SHS: l'accès au terrain et l'engagement durable envers les personnes qu'implique l'observation ethnographique, l'apprentissage de langues rares ou difficiles préalable à l'analyse linguistique ou à l'enquête de terrain, le défrichement de vastes massifs d'archives, l'exploitation approfondie d'une fouille, tout cela demande du temps, beaucoup de temps. Dans ces disciplines, les projets de l'ANR limités à 3 ou 4 ans n'ont guère de sens – comme d'ailleurs une imposition rigide de thèses terminées en 3 ou 4 ans. Vital pour la qualité de la science française, comme dit l'autre, est l'engagement personnel des jeunes chercheurs sur des travaux qu'ils ont choisis, au cours desquels ils ont le temps d'accumuler des compétences et sur lesquels ils ont le temps d'écrire. Même ceux des chercheurs seniors qui regardaient l'ANR avec faveur car elle leur permettait de recruter des petites mains bien dociles commencent à déchanter. On ne fait pas de bonne recherche avec des collaborateurs dont l'autonomie intellectuelle est bridée et qui sont inquiets pour l'avenir.


Cette machine infernale structurellement conçue pour produire de la précarité doit être arrêtée et démantelée – de bons et solides postes de fonctionnaires réinjectés dans le système – notamment pour rendre aux labos une capacité gestionnaire minimale et stabiliser l'emploi des jeunes, notamment des milliers de hors statut qu'a fabriqués la politique sarkozyste.

 

Destruction de la collégialité


Nos disciplines ont ceci de commun avec les autres sciences qu'elles ont pour ressort la compétition entre des savants organisés en collectifs, collectifs dont les formes sont multiples: laboratoires, réseaux, écoles de pensée, revues, maisons des sciences humaines (MSH) facilitant les contacts entre disciplines. Comme les périodes de «science normale» sont rares et brèves en SHS, cette compétition créatrice a pour forme principale la controverse: tout monopole attribué à un courant de pensée est mortel – la science économique aujourd'hui n'est pas loin de cette situation–, le lotissement du territoire en principautés l'est aussi à terme, le vocabulaire de l'«expertise» qui présume que la diversité des points de vue doive faire place à une vérité unique est une illusion dangereuse.


Nos précieuses controverses ont besoin d'espaces institutionnels: en premier lieu les revues, mais aussi les colloques, congrès, sociétés savantes, associations disciplinaires. Controverses régies par des règles qui en constituent aussi les bornes: il s'agit de normes professionnelles partagées, régulièrement remises en discussion dans le cadre d'institutions scientifiques et par là même revitalisées et transmises aux nouvelles générations. Tout cela a pour condition l'indépendance des savants vis-à-vis des autorités de toute sorte: administratives, politiques, économiques. Cette indépendance, il nous faut la mériter et ses résultats doivent être régulièrement évalués dans leurs contenus, mais elle doit d'abord être protégée par les institutions. La collégialité dans la gestion des institutions savantes est donc vitale non par simple souci démocratique – par ailleurs tout à fait légitime–, mais pour qu'elles produisent et transmettent efficacement les savoirs que la société est en droit d'attendre d'elles.


Compétition, collégialité, indépendance, trois traits qui vont ensemble pour faire de la bonne science et que l'offensive sarkozyste attaque au coeur.


- C'est d'abord la multiplication des institutions destinées à implanter une culture de la concurrence généralisée. Concurrence entre collectifs: c'est ce qu'a introduit avec une violence extrême la loterie politique des «initiatives d'excellence» (idex), «équipements d'excellence» (equipex) et autres «laboratoires d'excellence» (labex). Peu importe que des réseaux collaboratifs aient pu être créés dans de nombreuxdomaines au fil des années: chacun est enfermé dans son université ou son pôle (PRES) et doit partir en guerre contre tous pour émarger aux bénéfices incertains du «grand emprunt». Concurrence entre individus, aussi: la «prime d'excellence scientifique» imposée au CNRS contre l'avis de toutes les instances est l'une des institutions de ce genre les plus absurdes et nuisibles. Il y a aussi les recrutements de professeurs avec service aménagé, ou sur contrat de droit privé avec salaire hors grille et confidentiel, il y a les «chaires d'excellence» CNRS qui font qu'un maître de conférence aura un salaire plus élevé et un service moins lourd qu'un autre, ou encore la possibilité de primes à la main des présidents d'université, etc. Pour couronner l'édifice, il y a le scandaleux «prix Claude Lévi-Strauss» créé par Mme Pécresse en 2009 pour «soutenir l'excellence dans le domaine des sciences humaines et sociales»: 100.000 euros cash attribués au «meilleur» d'entre nous par un jury que nomme l'institution la plus stérile et réactionnaire du champ, l'Académie des sciences morales et politiques.


Bien sûr, les traitements des scientifiques sont trop faibles, en début de carrière surtout. Mais les idéologues du «new public management» sont des ignorants: ils n'ont pas compris que ce n'est pas l'argent qui nous fait travailler, c'est la quête du statut et la pression de l'opinion des pairs. En outre, tous ces systèmes d'individualisation des gains nient l'évidence que, dans l'enseignement et la recherche, l'efficacité des collectifs est à la base de celle des individus.


Enfin ces systèmes se heurtent tous à une impossibilité fondamentale: définir «l'excellence» dont ils se réclament ad nauseam.


- C'est pourquoi ils veulent nous imposer une «culture de l'évaluation» fondée sur des indicateurs quantitatifs et sur une logique managériale dont les outils ont été forgés pour l'entreprise privée. C'est la «démarche qualité» à propos de laquelle il faut bien prendre la mesure de la colère et, plus encore, du mépris qu'elle suscite chez les collègues. Sur son efficacité dans les entreprises –France Telecom ou Renault, par exemple–, il y aurait beaucoup à dire. Dans la recherche, il s'agit en tout cas d'une agression de très grande portée, qui nous donne le sentiment – je pèse mes mots – d'être aux prises avec une armée étrangère, une armée d'occupation qui ne manquera pas de collaborateurs, bien sûr, tant que ceux-ci pourront croire que le Reich va durer mille ans.


Les sections du Comité national de la recherche scientifique ou du Conseil national des universités ne sont certes pas sans défaut. Mais ces institutions ont ceci d'infiniment précieux qu'elles sont fondées sur la collégialité: les sections travaillent ensemble dans la durée, élaborent leurs propres critères avant de les rendre publics, prennent le temps de bien connaître les dossiers et de les suivre, généralement (pas toujours, hélas) elles prennent connaissance des travaux, elles délibèrent de façon contradictoire et répondent collectivement de leurs avis. J'ajouterai que la responsabilité collégiale est garantie par l'élection majoritaire des membres de ces sections par les communautés savantes concernées.


L'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (AERES), ou plutôt l'agence de notation qui nous a été imposée, repose sur des principes radicalement différents: les collègues qui composent les comités de visite sont nommés par un président lui-même nommé par les permanents de l'AERES qui sont, dans l'ensemble, des militants de l'idéologie de l'évaluation managériale; les membres des comités sont munis d'un guide de l'expert qui leur est imposé sans discussion; les comités font leur visite, se réunissent très brièvement en fin de journée puis se dispersent, seul leur président est responsable du rapport; les notations sont faites à huis clos par l'AERES en fonction de quotas prédéterminés, les professionnels privés de l'évaluation sont omniprésents dans les coulisses. Et, cela va sans dire, on a totalement cessé de lire les travaux et de discuter de science puisqu'on est priés de se fier à des indicateurs bibliométriques dont on nous promet depuis des années qu'ils seront bientôt mieux adaptés aux sciences humaines. On attend toujours, et pour cause: c'est impossible –comme en témoigne la levée en masse des revues dans la plupart des disciplines des SHS contre leur hiérarchisation en catégories A-B-C et la façon dont les bureaucrates de la science, en France comme en Europe, pataugent depuis des années devant ce problème.


- Je mentionnerai enfin la façon dont la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) a organisé ce qui a été frauduleusement paré du beau nom d' «autonomie». Le but de Mme Pécresse et des managers de la science est d'avoir enfin de vrais patrons à la tête des universités. D'où l'attaque systématique contre la collégialité dans toutes les instances où la diversité des points de vue pouvait non seulement s'exprimer, mais influer sur le cours des choses. D'abord dans les conseils scientifique et d'administration des universités: moins de membres, moins d'élus et plus de nommés, moins d'étudiants et de personnels. Plus choquant encore: les comités de sélection sont désormais nommés par le président, qui pourrait donc, en théorie, recruter les enseignants qu'il veut. Une anomalie invraisemblable au regard des normes des universités étrangères, et notamment des plus prestigieuses. Et ce n'est pas tout: avec les fondations de coopération scientifique, promises diton au plus brillant avenir, les directions dirigent et tous les autres acteurs, expulsés des instances, sont invités à obéir.


Il est clair que de nombreux présidents d'université n'acceptent pas de jouer au chef d'entreprise et continuent à accorder aux instances, aux départements, aux labos, aux collègues l'autonomie dont ils ont besoin pour travailler correctement. Mais cela ne tient qu'à leur éthique personnelle et au rapport des forces local, tandis que la logique de la LRU pousse à toutes les dérives autoritaires. Le «new public management» renforce ainsi les vieilles pratiques clientélistes et localistes qui sont une plaie ancienne de l'université française.


Après la victoire de la gauche en 2012, il faudra restaurer la collégialité à tous les niveaux et donc refondre la LRU et remplacer l'AERES par de véritables institutions collégiales d'évaluation scientifique. Je suggère que l'on commence par mettre au panier solennellement ses manuels d'évaluation managériale et que l'on fasse immédiatement bénéficier d'un plan social vigoureux les membres des cabinets d'audit et autres professionnels de la «démarche qualité» qui peuplent les bureaux des agences ministérielles. Cela fera des économies, car ces messieurs coûtent très cher.

 

Asservissement

Tout ce qui précède n'a pas été entrepris pour rien par le pouvoir sarkozyste et les managers de la science. Ces gens ont des objectifs: réduire service public et dépenses publiques, bien sûr. Mais pas seulement: ils veulent aussi orienter l'ensemble de l'appareil de recherche et d'enseignement vers de nouvelles finalités. C'est dans ce but qu'ils s'attaquent à tout ce qui peut faire obstacle à cet asservissement, c'est-à-dire les statuts et les collégialités.


Cette offensive concerne toutes les sciences: que l'on pense à la réorganisation des sciences de la vie, directement pilotée par le pouvoir politique, au bénéfice des laboratoires pharmaceutiques et de quelques mandarins universitaires à leur service. Mais les sciences humaines et sociales sont menacées de façon très spécifique. Il se trouve que nos travaux ne sont pas directement utiles à la fabrication de molécules, aux entreprises de télécom ou à l'ingénierie génétique. Dans l'ensemble, ils ne sont pas rentables. C'est un gros défaut. La stratégie d'ensemble des managers de la science est donc assez simple: réduire autant que faire se peut les financements que les scientifiques peuvent utiliser librement en fonction des priorités qui sont les leurs et piloter d'aussi près que possible l'affectation des ressources vers des sujets ou des domaines jugés prioritaires. Lesquels ?


Il y a d'abord les recherches considérées comme directement utiles: les sciences de la gestion, par exemple, ou l'économie financière. Les premières ont élaboré une doctrine et des techniques qui connaissent les succès que l'on sait pour dégraisser les entreprises, la seconde a inventé des modèles de simulation des marchés qui, comme on l'a vu récemment, ont montré leur efficacité pour éviter les crises. Ce genre de sujets ne manque pas de financements publics. Il y aussi des fictions scientifiques qui font recette dans l'air du temps néo-libéral. Depuis des années, le génie génétique promet qu'il va trouver le gène de la schizophrénie et la recherche en psychologie clinique en est freinée d'autant. C'est la même épistémologie qui fondait les «résultats» obtenus à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) établissant que l'on peut prévoir les futurs comportements anti-sociaux chez les enfants agités de la maternelle. Les sciences cognitives, pour leur part, font l'objet depuis des années d'une promotion politique soutenue: elles promettent de traiter enfin l'autisme sans culpabiliser les mères et avec des protocoles moins coûteux pour l'hôpital que la prise en charge par la parole ; alliées à certains courants de la linguistique et de l'informatique, elles nous assurent depuis des lustres que les logiciels de traduction automatique sont sur le point de mettre Joyce en français; alliées à de médiocres sociologies, elles modélisent la ségrégation raciale et la délinquance dans les banlieues françaises, etc. Rendons justice à la complexité des cognisciences, mais observons aussi que les ressources disproportionnées dont elles bénéficient tiennent au fait que la naturalisation du social qu'elles promeuvent correspond aux nostalgies scientistes et aux rêves d'un management total de l'humain.


Bien financées aussi sont les recherches qui promettent de répondre aux gros soucis des ministères: comment faciliter l'acceptation des nanotechnologies ou des OGM par le public? Comment réduire le nombre de voitures brûlées la nuit de la Saint-Sylvestre? Comment faire avec l'islam? Comment contrôler les coûts de la santé? Le modèle français d'intégration est-il condamné? Que l'on juge ou non ces questions pertinentes, croit-on vraiment que l'on va leur trouver une réponse scientifique sans en modifier les termes? C'est ainsi en tous cas que des dizaines de jeunes chercheurs sont envoyés en rangs serrés traiter des mêmes sujets dans un vocabulaire uniformisé dont ont décidé les médias et les politiques – souvent d'ailleurs avec l'aide des sociologues de la décennie précédente.


La plupart de ces jeunes talents ont bien compris le jeu et font semblant le temps nécessaire. Mais au prix de quel gâchis ?


J'irai un pas plus loin: il y a aussi les sujets de recherche qui utilisent les mots magiques, ceux des évidences du moment, ceux qui plaisent : environnement, développement durable, mémoire et patrimoine, citoyenneté, j'en passe. Non que je veuille tourner en dérision les bonnes causes que ces mots évoquent: je crois simplement que si tout le monde obéit à ce genre de modes intellectuelles, les possibilités de penser autrement disparaîtront très vite.


Revenons en arrière de quelques décennies: comment l'écologie aurait-elle pu naître dans des milieux scientifiques bien minoritaires des années 70 si toute la recherche avait alors accepté de s'enrôler sous les bannières du jour: industrialisation, planification, progrès technique? Faire de la recherche en SHS, c'est aussi, c'est peut-être d'abord, poser des questions perçues comme inutiles par les puissants du jour. C'est pourquoi il est essentiel de libérer la recherche des carcans dans lesquels le sarkozysme l'a enfermée.


- Il faut remettre entièrement à plat le mécano géant des idex, equipex et labex mis en place dans la précipitation et sans évaluation scientifique digne de ce nom en vue d'imposer la restructuration de l'appareil de recherche français. Jury international potiche, thématiques à la mode du jour, décisions politiques et copinage, création de vastes déserts scientifiques, toute cette opération aura des conséquences incalculables sur la science française si l'on n'y met pas un terme d'urgence.


- Il faut diminuer drastiquement les financements gérés par l'ANR, reconsidérer entièrement sa structure et ses procédures pour les libérer des influences politiques et des chapelles scientifiques qui ont prospéré à leur service. Il faut, en premier lieu, confier à de vraies instances scientifiques un bilan approfondi de ses résultats.


- Il faut transférer les masses ainsi économisées aux universités et organismes de recherche pour restaurer et augmenter les ressources propres des laboratoires: c'est la condition de l'inventivité et de la pérennité des programmes.


- Il faut redonner aux universitaires la main sur les sujets de doctorats financés par le ministère et augmenter le nombre des allocations. Il faut reconsidérer toutes les politiques de fléchage thématique après un bilan de leurs résultats scientifiques réels. Au CNRS, cela conduira sans nul doute à réduire les effectifs et l'arbitraire des directions dites scientifiques et à restaurer l'importance du Comité national dans la programmation.


- En SHS, il faut mettre en place des dispositifs finançant des initiatives diverses par leur contenu, leur mode d'organisation, leur coût. Le montant moyen du contrat ANR (250 000 €) est beaucoup trop élevé pour répondre à tous les besoins et il entraîne des gaspillages considérables. Certes, un important financement pluriannuel est parfois une bonne chose, mais l'expérience des Actions thématiques programmées (ATP) du CNRS et des Actions incitatives (ACI) du ministère a montré dans le passé que des contrats d'un montant beaucoup moins élevé réalisés par des personnels sur poste peuvent donner d'excellents résultats. On pourrait multiplier les propositions de ce genre, dictées par le bon sens et l'expérience, mais condamnées par les idéologues qui nous gouvernent.


Mais l'urgence est ailleurs et je voudrais m'adresser là dessus avec franchise au Parti socialiste, qui sera la force principale du gouvernement de la France lorsque les électeurs auront remercié M. Sarkozy et, du même, coup libéré Mme Pécresse pour une nouvelle étape de sa carrière de cadre à haut potentiel. Dans l'enseignement supérieur et la recherche, nous sommes devant un champ de ruines qui s'étend chaque jour. Il est essentiel que le Parti socialiste et la gauche dans son ensemble se préparent à mettre en chantier une véritable reconstruction. Il est essentiel que chacune de ses composantes, et le PS en particulier, le dise dès à présent, puis que le futur gouvernement de gauche le fasse. Des machines sont en marche, un génie est sorti de la bouteille qui ne cesseront de nuire que si une véritable volonté politique les arrête. Cela demandera une vaste consultation démocratique, cela demandera surtout un peu de courage. Les forces qui se sont engagées dans le mouvement de protestation de 2009 sont toujours là, leur lucidité, leur intelligence collective et leur colère sont intactes – même si le découragement gagne devant l'entêtement de cette droite dure et l'absence d'une perspective politique claire pour l'après-Sarkozy. Le PS, je crois, serait bien inspiré de s'appuyer sur ce formidable potentiel plutôt que faire la cour à quelques présidents d'université (comme le 18 mai au «Forum des idées» de Toulouse sur l'enseignement supérieur et la recherche) et en particulier à M. Axel Kahn, qui vient de signer un livre avec Mme Pécresse (Controverses. Université, science et progrès, ed. Nil). Le PS devrait plutôt consulter ceux qui on tant à dire et à proposer et qui ont déjà tant fait pour limiter les dégâts: Sauvons la recherche (SLR), Sauvons l'université (SLU) et les syndicats représentatifs de tous les acteurs de l'enseignement supérieur et de la recherche. Voilà ses alliés naturels et les forces qui se mobiliseront demain pour réussir les vraies réformes.


Mais arrêter la casse et ouvrir une nouvelle page demandera un peu de courage politique. La force du sarkozysme universitaire a été, en effet, de susciter et enrôler des supplétifs : une partie des présidents d'université a soutenu la politique de Mme Pécresse, les équipes dirigeantes du CNRS aussi, sans parler du bureau national du SGEN; l'appareil bureaucratique des nouvelles agences a fourni des places et des pouvoirs à des collègues fatigués ou ambitieux, diverses commissions consultatives ont fait miroiter une redistribution des cartes de l'influence (par exemple de Paris IV vers l'EHESS). Au delà de ce cercle étroit des collaborateurs du sarkozyme, des collègues, c'est vrai, apprécient certains aspects du nouveau cours: des universitaires à qui on n'avait auparavant jamais rien demandé se sont retrouvés avec intérêt dans des comités de visite de l'AERES, des collègues à qui on n'avait jamais rien donné se sont retrouvés avec les sous de l'ANR ou avec une jolie prime. Ça fait plaisir, même si ça ne convainc pas nécessairement du bien-fondé du reste. En outre, le sarkozysme a su s'appuyer sur des dynamiques qui étaient déjà là parce que les socialistes les avaient mis en place : à l'origine du processus de Bologne et de Lisbonne on trouve la personnalité trouble de Claude Allègre, l'idéologie du management de la science est cultivée par un appareil bureaucratique européen qu'il n'est pas dans les habitudes du PS de mettre en cause, la RGPP ne fait que radicaliser le programme de modernisation des ministères lancé en 1998 par le gouvernement Jospin, qui avait aussi fait adopter la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF) dont l'objectif était de développer «une culture de la performance et de la responsabilité dans la gestion publique» - des mots dont nous comprenons désormais mieux le sens. C'est là un très lourd héritage, dont il serait souhaitable que le PS fasse l'inventaire avant de solliciter en 2012 les votes du monde de l'université et de la recherche. Ce monde dans sa majorité n'a guère envie, je pense, qu'une gauche molle poursuive, en arrondissant un peu les angles, la politique de la droite dure. Socialistes, c'est d'une œuvre de reconstruction qu'il s'agit: aurez-vous la lucidité et le courage politique de l'entreprendre?

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Cet texte est celui d'un exposé présenté au débat « Qui veut la peau des sciences humaines et sociales ? Enjeux et perspectives » organisé le 1er juin 2011 à l'initiative de la section socialiste de la Sorbonne, en partenariat avec le cercle Maubert, le site nonfiction.fr et la Fondation Jean-Jaurès.

 

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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 14:59

Le DRH de L’Oréal Luc Chatel ressent à peu près autant d’empathie pour l’Éducation nationale que moi pour les combats de sumo. La différence étant tout de même que, au prix d’un gros effort, je puis m’intéresser aux quintaux de graisse et de muscles chers à Jacques Chirac alors que, pour Chatel, l’éducation, l’école de la République resteront à jamais le cadet de ses soucis. Et un monde totalement inconnu.

 

33000 enseignants et administratifs vont partir en retraite cette année. Selon la règle érigée en dogme par le Medef et par Sarkozy qui veut qu’un poste libéré sur deux ne doit pas être repourvu, Chatel a décidé de ne recruter que 17000 enseignants pour l’année prochaine. Pour ce faire, il vient, en bon DRH, de lancer une campagne de publicité multi médias.

Lorsque l’on fait tout pour introduire dans la Fonction publique les méthodes du privé (la notation au mérite, par exemple), il est logique que l’on fasse appel aux ressources de la communication pour imposer à l’opinion une image fallacieuse de l’état des lieux de l’éducation.

La publicité est mensonge, non seulement parce qu’elle prend les récepteurs pour des gogos mais parce qu’elle vise volontairement à côté de la plaque : une publicité pour un tampon hygiénique ne sert pas à faire vendre des tampons hygiéniques : elle sert à faire entrer dans le cerveau de la cible un concept, une manière de se regarder vivre en croyant affirmer sa singularité. Par ailleurs, la différence entre l’information et la communication est que celle-là s’adresse à celui qui la reçoit en visant une certaine forme d’objectivité alors que celle-ci met en scène l’émetteur du message sans souci du contenu ou du récepteur. Il est sidérant que les jeunes journalistes n’utilisent plus que le mot “ communication ” pour qualifier leur activité professionnelle.

Donc, Chatel recrute par la pub. Il recrute des femmes et des hommes. Pas pour faire le même métier, pas pour devenir des enseignants identiques si l’on se réfère à sa com’.

La pub nous dit que les métiers de l’Éducation nationale « évoluent en profondeur ». Sûrement pas : ce qui change, ce sont les rapports de pouvoir au sein des écoles, collèges et lycées, et la compétition féroce instaurée par le système Sarkozy entre les établissements. Il s’agit, par exemple, de l’objectif poursuivi par les “ évaluations ” en primaire, qui ne servent pas du tout à évaluer les enfants mais  – je simplifie – à institutionnaliser les différences entre écoles des beaux-quartiers et écoles des quartiers défavorisés. Accessoirement à repérer et à fliquer, dès le CE1, les enfants à problèmes.

En matière de recrutement, le DRH de L’Oréal distingue les futurs enseignants selon le sexe : les femmes seront des rêveuses, les hommes des ambitieux.

Nous avons donc tout d’abord sous les yeux la photo d’une jeune femme qui, grâce à Chatel, « a trouvé le poste de ses rêves ». Merveille de la pub performative : elle est prof’ avant même d’avoir candidaté. Elle est belle, blonde, zen, douce. Dans une lumière apaisante, au milieu de meubles de ton crème, elle lit, détendue, un ouvrage qui lui permet de se cultiver, avant de « transmettre des savoirs et des valeurs » et de « se consacrer à la réussite de chacun de ses élèves ». Elle s’appelle Laura. Et l’on sent bien que, comme dans Pétrarque (et Guy Béart), Laura, on l’aura pas car il y restera toujours une part de mystère en elle.

Et puis, il y a Julien. Lui, c’est une autre paire de manches (retroussées). Le Juju a de « hautes ambitions ». Il ne passe pas son temps à lire du Gavalda ou du Marc Levy. Il évolue dans un monde de bleu-gris hight-tech. Il est connecté à un ordinateur portable de la même couleur que sa chemise. Il est brun, ses traits sont acérés, son regard doux mais volontaire. Il va « concrétiser un projet ».

Laura fera des enfants. Julien aura des enfants. Laura finira par lire La princesse de Clèves en écoutant La Mer de Debussy. Julien sera inspecteur pédagogique régional, à moins que le privé le repère et lui offre un poste où il doublera son salaire.

 

Cette campagne de pub sexiste nous aura coûté 1,3 million d’euros.

 

 

 

 

Visuel "Laura" de la campagne de promotion des recrutements dans l'Education (Education nationale).


 


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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 06:12

http://static.mcetv.fr/img/2010/11/manif-etudiants-anglais-468x264.jpgUn petit tour chez nos voisins visionnaires d'outre-Manche. Élisabeth Blanchet détaille les frais d'inscription pour Educ.pros :

Angleterre : premières conséquences du triplement des frais de scolarité dans les universités

Septembre 2011 verra la dernière génération d'étudiants britanniques bénéficiant des frais de scolarité annuels fixés à 3.290 £ (3.770 €) pour entrer à l'université. Les trois quarts des universités britanniques ont en effet annoncé qu'elles feront payer le prix fort, 9.000 £ (10.310 €), la somme maximale autorisée par le gouvernement dès la rentrée 2012, en dépit de la mobilisation lycéenne et étudiante de l’automne 2010

. Des annonces qui modifient déjà les choix des futurs étudiants et leur perception des études.


Depuis janvier 2011, on assiste à un effet boule de neige : les universités prestigieuses ont été les premières à annoncer qu'elles appliqueraient le prix fort, suivies de celles moins prestigieuses jusqu'aux moins bien cotées. Or, c'est le gouvernement, via les prêts étudiants, qui va financer les frais de scolarité des futurs étudiants jusqu'à ce que ces derniers puissent rembourser, une fois diplômés et à condition qu’ils gagnent un minimum de 21.000 £ (24.050 €) par an. Selon l'Institute for Fiscal Studies, un étudiant entame aujourd'hui sa vie active avec une dette d'environ 15.000 £ (17.180 €). Avec le triplement des frais de scolarité, c'est aussi l'évaluation de ses dettes qui est multipliée par trois...

 

En faisant passer cette loi, David Willets, ministre de l'Enseignement supérieur, ne prévoyait pas que la majorité desuniversités britanniques tripleraient leurs droits de scolarité. Il présumait qu'elles proposeraient des tarifs « proportionnels » à leur rang national et à ce qu'elles pouvaient offrir à leurs étudiants. « En fait, il fallait s'y attendre, explique Beth Evans, responsable du syndicat étudiant de l'université d'Oxford. Si un étudiant voit qu'une université est moins chère, il va penser qu'elle est moins bonne que les autres. »

Ruée sur les colleges


Plus d'une année avant la mise en place de la loi sur l’augmentation des frais de scolarité, ses conséquences sur les futurs étudiants sont déjà palpables. Les entreprises qui organisent des gap-years [pour faire du volontariat ou un stage à l’étranger par exemple, NDLR], traditionnellement populaires chez les jeunes étudiants britanniques, parlent de 2011-2012 comme d'une année noire. Au lieu de prendre une année off, les jeunes bacheliers s’inscrivent déjà massivement à l'université pour échapper aux prix prohibitifs annoncés pour 2012.

 

Au-delà de cette ruée vers l'université, c'est aussi la perception de l'enseignement supérieur qui change, avec un sérieux doute sur la perspective de commencer sa vie active avec une telle dette. De plus en plus d'étudiants choisissent des options alternatives comme les colleges (mélange de lycée professionnel, d'IUT et d'établissements de formation continue). Des options qui favorisent l'alternance et qui permettent aussi aux étudiants de rester dans leur ville d'origine et bien souvent de continuer à vivre chez leurs parents. Mais les 260 colleges de Grande-Bretagne sont aussi sous la pression des universités avec lesquelles ils sont partenaires pour valider les diplômes qu'ils délivrent. Ces dernières insistent pour que les colleges augmentent également leurs frais de scolarité, à hauteur de 6.000 £ (6.870 €) par an. Jusqu'à présent, ces derniers résistent à cette pression : moins d'une vingtaine ont décidé de passer la barre des 6.000 £.

Des fee refugees en Écosse

Autre échappatoire pour les futurs étudiants anglais : l'Écosse, où les frais de scolarité sont encore fixés à 1.820 £ (2.085 €) pour les étudiants de l'Union européenne et pour leurs voisins anglais. Cependant, le vent risque de tourner car les doyens des universités écossaises craignent une invasion de ceux qu'ils appellent des « fee refugees » (réfugiés des frais de scolarité). D'ailleurs, le SNP (Scottish National Party), à la tête du pays depuis mai 2011, envisage de faire payer les étudiants anglais jusqu'à 6.500 £ (7.450 €) par an... Quant au pays de Galles, son gouvernement a suivi les pas de l'Angleterre, et l'Irlande du Nord n'a pas encore tranché sur l'avenir des frais de scolarité de ses universités.

 

En 2010, 170.000 jeunes bacheliers s'étaient déjà retrouvés sur la touche par manque de place dans les universités britanniques. Cette année, le record risque d'être largement battu, d'autant plus que les coupes budgétaires sévères du gouvernement affectées au financement des universités en obligeront beaucoup à limiter, voire restreindre leur nombre de places.

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