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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 19:00

Pierre Lemaitre, prix Goncourt pour Au revoir là-haut, a accordé un entretien aux responsables de l'Institut d'histoire sociale du Gers et à moi-même.

 

Vous avez toujours rendu hommage aux écrivains qui vous ont influencé. Avez-­vous conscience de vous inscrire dans une chaîne ininterrompue de créateurs ? Construisez-­vous des fictions pour vivre, pour résister au réel ? Autrement dit, pourquoi écrivez-­vous ?

 

Si je cite et rends hommage à certains écrivains ce n’est pas consciemment pour me situer dans une généalogie d’auteurs, c’est simplement que si quelque chose d’eux me vient lorsque je travaille (trois mots, une situation, une tonalité, etc.), il me semble normal de le dire. Je ne m’adresse pas à la postérité mais à ceux qui me lisent, ces citations sont donc également un clin d’œil que j’adresse à ceux pour qui j’écris. Ce qui répond à la seconde question : j’écris pour être lu. J’ai choisi d’être romancier, j’écris donc des romans. Je ne suis rien d’autre que ça, juste un type qui raconte des histoires.

 

Avec Au revoir là-­haut, l’Académie Goncourt a couronné un grand roman populaire, en ce sens qu’il peut être lu avec autant de plaisir et d’intérêt par une aide-­soignante ou par un chef de service. On imagine que vous ne partagez pas l’opinion de Mallarmé pour qui « l’art pour tous est une bêtise, du caviar pour le plus grand nombre ».

 

Evidemment que « l’art pour l’art » n’est pas mon slogan préféré. Cela étant, l’expression « littérature populaire » n’est guère pratique non plus... Qu’est-­‐ce que c’est un « roman populaire » ? Un roman lu par un grand public ? En ce cas, « L’amant » de Marguerite Duras est un roman populaire, il a été lu par plusieurs millions de lecteurs. Un roman assez simple pour être lisible par tous ? On peut alors penser aux « Misérables » et à « Madame Bovary ». Un roman qui tente avant tout de séduire, faisant de « populaire » une variante de « populiste » ? On peut alors penser à Gérard de Villiers et sa série des SAS. En fait, personne n’en sait rien. Mais la catégorie romanesque capable de regrouper Duras et de Villiers, Flaubert et Hugo a bien des chances de poser plus de problèmes de classification qu’elle n’en résout. C’est pourquoi, chacun en a une définition. Moi pas. J’écris des romans et il appartient à ceux qui les lisent de dire ce qu’ils en pensent, de les placer sur l’étagère qui leur convient.

 

Pourquoi, à ce moment de votre vie d’homme et d’écrivain, avez-­vous souhaité écrire sur la Première Guerre mondiale et ses suites immédiates ?

 

Je crains que la réponse soit là encore assez prosaïque : c’est simplement que c’était possible. Je venais d’achever une trilogie policière, commencée en 2006. Pour la première fois depuis que j’écrivais, j’avais l’occasion de faire autre chose, de m’évader un peu des contraintes exigeantes du genre policier. Cette Première Guerre m’avait toujours intéressée et ce roman, entamé en 2008, n’avait pas pu être poursuivi à ce moment pour des raisons de calendrier éditorial. Quant à choisir la fin de la guerre plutôt que la guerre elle-­même, c’est parce qu’il m’a semblé que cette période avait été moins traitée par le roman et que cela me permettait d’éclairer sous un jour un peu original cette guerre, en la montrant, en quelque sorte, dans le rétroviseur.

 

Vous avez rassemblé une documentation historique considérable. Pourriez-­vous nous éclairer sur les moyens et les arguments utilisés pour motiver les combattants du front ? Comment le peuple à l’arrière a-­t-­il vécu cette guerre ?

 

Très franchement, ma documentation n’a pas été phénoménale. C’est un carton de livres et les quotidiens de l’époque sur une période de deux ou trois ans, rien de plus. Quant à la question concernant la motivation des soldats, c’est une querelle historique dans laquelle je ne veux pas entrer parce que je ne suis pas historien. Je n’ai aucune légitimité à donner un avis. Je lis André Loez et Stéphane Audouin-‐Rouzeau, Nicolas Offenstadt et Annette Becker, j’ai mon opinion... qui n’a aucune importance.

 

Je trouve toutefois très intéressant que les historiens discutent cette question, je trouve dommage qu’ils se déchirent mais je reste dans mon domaine : je suis romancier. Et dans l’écriture de mon roman, je n’ai pas voulu aborder cette question parce qu’elle n’était pas au centre de mes préoccupations.

 

Par delà la création romanesque, avez-­vous souhaité transmettre un message historique et politique qui vaudrait encore pour aujourd’hui ?

 

Non, je ne porte pas de message. Tout lecteur peut voir quelle est mon échelle de valeurs et donner à mon histoire le sens qui lui convient. Je la bâtis en espérant que mon point de vue sera clair et accessible, je tâche de faire ce que je dis et de dire ce que je fais. C’est ma manière à moi d’être simple qui est ma conception du roman : tenter de faire très bien des choses très simples.

 

Reste que tout lecteur peut voir des corrélations entre l’époque que je décris et la nôtre : un système social incapable de faire de la place à une population qui pourtant n’a pas démérité, plaçant ceux qui l’ont servie dans une situation de précarité proche de l’exclusion et faisant de ceux qui parviennent à surnager des travailleurs pauvres. Si un lecteur aperçoit ce constat derrière les vicissitudes de mes personnages, ce n’est pas du tout un hasard.

 

Au plan philosophique, quelle est votre idée de l’Homme au vu des événements que vous rapportez ? Votre vision de l’humanité n’est-­elle pas trop noire ?

 

« Trop noire », je ne sais pas. Chacun place le curseur où il le veut, en fonction de son analyse, de sa conception du monde. Je pense qu’un romancier tente de déployer un monde et c’est bien le but de la littérature que de permettre à chacun, en lisant des romans, de dire si ce monde correspond ou non à sa vision personnelle de l’existence et, ainsi, de faire évoluer sa réflexion. 

 

Photo (B.G., d.r.) : Pierre Lemaitre et Angel Rossi, président de l'Institut d'Histoire Sociale du Gers.

 

On retrouvera cet article dans la dernière livraison de la revue de cet institut.

 

Un entretien avec Pierre Lemaitre
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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 05:42

Numéro très intéressant, très varié.

 

Quel cap pour la Tunisie, demande Serge Halimi ? 

L’adoption, le 26 janvier dernier, d’une nouvelle Constitution a provoqué une détente politique en Tunisie. Les questions relatives au statut des femmes, au rôle du sacré, à la liberté de conscience étant tranchées par ce texte, les grands arbitrages économiques auraient pu dominer la vie publique. Mais, sur ces sujets-là, les principaux partis peinent à définir leur stratégie.

 

Puisque les révoltes arabes n’ont connu de développements heureux ni en Egypte, ni en Syrie, ni en Libye, la Tunisie est devenue dans la région le refuge de ceux qui cherchent une raison d’espérer. Aucune des aspirations sociales à l’origine du soulèvement de décembre 2010 n’y a été satisfaite. Mais, après une interminable crise politique, le pays, qui a frôlé le pire avec l’assassinat de deux dirigeants de gauche l’année dernière. Vient de se doter d’une nouvelle Constitution, approuvée par deux cents députés sur deux cent seize, et d’un gouvernement d’union nationale composé de technocrates. Les tensions ont baissé d’un cran, un état de grâce s’est installé.

 

 

Comme d’autres observateurs, Olivier Zajec a relevé une certaine obsession antirusse :

Avec l’annexion de la Crimée au territoire russe, entérinée le 18 mars par M. Vladimir Poutine, et les sanctions décrétées à l’encontre du Kremlin, la crise ukrainienne a pris les dimensions d’un séisme géopolitique. Comprendre ce conflit implique d’intégrer les points de vue concurrents de tous les acteurs. Mais, dans les chancelleries occidentales, les proclamations morales supplantent souvent l’analyse.

 

 

Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin estiment qu’en Ukraine on passe d’une oligarchie à une autre :

Après la sécession de la Crimée, le nouveau pouvoir ukrainien doit affronter une situation économique, démographique et sociale désastreuse. Le système oligarchique construit depuis vingt ans nourrit la pauvreté, les rancœurs et les peurs. Or rien n’indique qu’il sera vraiment remis en cause.

 

 

Un très bon dossier sur la machine bruxelloise qui s’emballe :

 

Gilles Balbastre montre que dans le travail détaché les travailleurs sont enchaînés :

Changement de personnel : du 22 au 25 mai 2014, les Européens éliront leurs députés, un scrutin qui influera sur le choix du prochain président de la Commission. Mais l’Union abandonnera-t-elle pour autant une feuille de route politique qui, pour l’heure, se caractérise par l’organisation du dumping social ?

 

 

 

Frédéric Lordon demande si un peuple européen est possible :

 

Pour ne pas succomber tout à fait à la gageure de prétendre ajouter quoi que ce soit de pertinent à l’énormité de ce qui s’est déjà dit à propos de la nation, il est possible d’emprunter des voies plus conceptuelles, par exemple en repartant de ce ferme rappel que fait Baruch Spinoza dans le Traité théologico-politique : « La nature ne crée pas de nations. » On notera d’abord qu’on ne saurait rompre plus catégoriquement avec les conceptions essentialistes ou ethnicisantes. On y verra ensuite une nouvelle plutôt bonne : rien, en cette matière, n’est fixé pour l’éternité, car si ce n’est pas la nature mais, disons pour faire court, l’histoire qui les fait, cela signifie que, de même qu’ils se font, les peuples peuvent se défaire, et aussi se refaire. Rien n’interdit en particulier de considérer l’hypothèse de la formation d’un peuple de peuples — c’est même, comme l’a montré notamment Eric Hobsbawm. une configuration communément pratiquée par l’histoire. Donc, si évidemment elle ne va pas de soi, l’idée que se fasse un peuple européen n’a rien non plus d’essentiellement absurde.

 

 

Pierre Souchon explique comment les directives sont débattues à Bruxelles :

 

En théorie, une directive européenne comme celle sur le travail détaché se discute longuement au Parlement de Strasbourg. En pratique, elle se forge au cours de singuliers conciliabules...

 

« Ne bougez pas. Attendez-moi là. » On patiente à l’entrée de ce café bruxellois qui jouxte le Parlement européen. Une bière à la main, deux agents d’entretien de la Société nationale des chemins de fer belges semblent égarés parmi la multitude de costumes-cravates concentrés sur leurs ordinateurs portables, badge étoilé du Parlement à la boutonnière. « C’est bon. Je ne vois aucune connaissance », se rassure notre éclaireuse, qui hésite une dernière fois, nous fait jurer sur l’honneur qu’elle restera anonyme, puis nous installe au fond de la salle, derrière un mur, avant de jeter un ultime coup d’œil inquiet à la ronde. Uniques lieux de sociabilité dans l’austère quartier européen, les établissements de la place du Luxembourg, comme celui-ci — qui propose en plat du jour des ravioles aux truffes —, attirent les décideurs : « Pour un lobbyiste, c’est l’endroit où il faut être », tranche l’un d’entre eux, qui surprend notre conversation.

 

 

Frédéric Panier explique pourquoi les « Arrangements contractuels » sont l’arme fatale :

Mettre à profit la coopération économique au sein de l’Union pour accélérer la dislocation des solidarités nationales : et si le rêve bruxellois devenait réalité ?

 

Alors que des manifestants s’opposaient à l’accord de partenariat transatlantique négocié entre l’Union européenne et Washington. les chefs d’Etat et de gouvernement européens, réunis à Bruxelles les 19 et 20 décembre 2013, envisageaient la mise en place d’un nouvel outil : les « arrangements de nature contractuelle », signés entre la Commission et les Etats membres. Une fois mis en œuvre, ceux-ci pourraient représenter l’arme la plus puissante jamais confiée aux institutions européennes pour démanteler les Etats sociaux.

 

 

 

Plus atlantiste qu’Hollande, tu meurs, nous dit Anne-Cécile Robert :

En adoptant une ligne intransigeante vis-à-vis de la Syrie, de l’Iran ou de la Russie, la France achève une mue diplomatique entamée sous la présidence de François Mitterrand. Paris se met désormais au diapason d’une Union européenne qui est depuis sa création tournée vers Washington, et abandonne l’ambition d’incarner une voix originale sur la scène internationale.

 

 

 

Panagiotis Grigoriou propose une visite guidée de la nouvelle Athènes :

Le président de la Commission José Manuel Barroso estime que les « sacrifices » du peuple grec lui « ouvrent les portes d’un meilleur avenir ». Un avenir apparemment très lointain...

 

 

Pour Corentin Léotard, le national-conservatisme s’ancre dans la société hongroise :

Tenant tête au Fonds monétaire international et aux groupes privés étrangers, le premier ministre hongrois Viktor Orbán s’assure d’une forte popularité avant les élections du 6 avril. Ses positions nationalistes s’avèrent compatibles avec celles d’une extrême droite islamophile. Son anticonformisme économique mâtiné de conservatisme social profite largement à une nouvelle génération d’entrepreneurs proches du pouvoir.

 

 

La Hongrie où, selon Corentin Léotard, l’extrême droite n’exècre pas l’islam :

Président du Mouvement pour une meilleure Hongrie, le Jobbik, M. Gábor Vona, 35 ans, porte parfois autour du cou un keffieh palestinien – une tendance vestimentaire peu banale pour le dirigeant d’un parti classé à l’extrême droite. Ce fut le cas en novembre 2012 à Budapest, lors d’une manifestation contre une opération militaire israélienne dans la bande de Gaza. M. Vona avait alors soumis au Parlement une résolution dénonçant le « génocide de Gaza ». Le député chargé des relations internationales du parti, par ailleurs vice-président de la commission des affaires étrangères du Parlement, M. Márton Gyöngyösi, estimait que « par l’humiliation quotidienne du peuple palestinien, Israël réveille le souvenir des périodes les plus sombres de l’histoire ». Quelques jours plus tard, il exhortait le gouvernement hongrois à rompre avec l’Etat hébreu, ainsi qu’à établir une liste des députés et des membres juifs du Parlement, « qui représentent un risque pour la sécurité nationale de la Hongrie ».

 

 

Pour Jean-Pierre Séréni, en Algérie, rien ne change... sauf la société :

L’impéritie de l’Etat algérien (lire « “Tout ce qu’ils nous proposent, c’est de devenir flics !” ») suscite un mécontentement latent qui débouche parfois sur des affrontements sanglants, comme ceux survenus à Ghardaïa à la mi-mars. Dans ces conditions, la nouvelle candidature de M. Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle prévue le 17 avril a provoqué l’exaspération d’une population qui n’attend plus rien de ses dirigeants.

 

 

Alain Gresh revient sur Alain Rodinson, le monde musulman, Marx et le socialisme :

Paru en 1966, « Islam et capitalisme », du célèbre orientaliste Maxime Rodinson, auteur, entre autres, d’une biographie du prophète Mahomet (1), n’avait encore jamais été réédité (2). Cet ouvrage pose des problèmes d’une brûlante actualité : quels rapports entretiennent islam, développement économique et capitalisme dans le monde musulman ? Pourquoi ces sociétés sont-elles « en retard » ou « sous-développées » ? L’islam fait-il obstacle à l’adoption de mesures sociales, voire au socialisme ? Réfutant l’idée selon laquelle il existerait des règles propres à ces pays, radicalement distinctes de celles qui régissent l’Occident, ou selon laquelle cet « Orient compliqué » s’illuminerait grâce au déchiffrage des sourates du Coran, Rodinson préfère adopter pour son analyse les sciences sociales, et prendre comme fil rouge une pensée marxiste non dogmatique. Nous publions ici un extrait de la préface à cette nouvelle édition.

 

 

En France, les dispensaires publics sont soumis à la logique du privé (Paty Frechani-Maujore) :

Du temps, du travail collectif et des moyens : trois atouts qui faisaient la spécificité des centres de santé, créés pour offrir à tous une médecine de qualité. Peut-on les soumettre à des objectifs purement comptables sans pervertir le projet initial ? Des établissements mutualistes des Bouches-du-Rhône à ceux gérés par les villes de Saint-Denis et de Montreuil, les personnels rejettent cette idée.

 

 

Ce que corroborent Fanny Darbus et Matthieu Hély : “ Justes causes et bas salaires ” :

Gagner sa vie en servant un idéal : ce rêve conduit souvent les employés d’associations ou de mutuelles à accepter précarité et faibles rémunérations. Mais jusqu’à un certain point...

 

 

André Bellon se demande si, désormais, en France, il n’y a plus qu’une seule alternative institutionnelle : “ Bonapartisme ou Constituante ” :

C’est devenu une évidence : le fossé se creuse entre les citoyens et leurs représentants. La « crise de la démocratie » traduit un changement de modèle politique. Adopté en violation de la volonté exprimée par les électeurs le 29 mai 2005, le traité de Lisbonne a signalé la tentation autoritaire d’une partie des élites. L’élection d’une Assemblée constituante en France permettrait-elle de la juguler ?

 

 

Rodney Benson voit dans les médias américains un “ délire partisan ” :

Il y a vingt ans, un Américain qui allumait son petit écran en rentrant du travail pouvait choisir entre trois journaux télévisés quasiment identiques. Depuis, l’éventail s’est élargi. Selon qu’il opte pour la conservatrice Fox News ou pour la progressiste MSNBC, le téléspectateur sera exposé à une analyse de l’actualité radicalement différente. Avec quels effets sur la vie politique ?

 

 

Mélanie Bourdaa et Mona Chollet évoque les enjeux du sous-titrage des séries télévisée étrangères :

Orange Cinéma Séries proposera la nouvelle saison de la série événement « Game of Thrones » en France dès le 7 avril, soit vingt-quatre heures après sa diffusion américaine. Pas sûr que cela lui permette de rivaliser avec les amateurs anonymes qui, par simple passion, en offriront des versions sous-titrées en un temps record…

 

 

Alexander Main  analyse au Venezuela, la tentation du coup de force :

Les Vénézuéliens avaient sans doute de bonnes raisons d’exprimer leur mécontentement face à un pouvoir qui peine à transformer les structures profondes du pays (appareil productif, fiscalité…). Mais la contestation récente a été récupérée par une frange de l’opposition qui n’a qu’un objectif : renverser le président Nicolas Maduro, pourtant élu démocratiquement.

 

 

Jacques Testart  propose de repenser la procréation médicalement assistée :

Trente-six ans après la naissance du premier bébé-éprouvette — en 1978 au Royaume-Uni —, cinq millions d’enfants sont nés de fécondation in vitro (FIV), et près de 3 % des enfants des pays industrialisés sont aujourd’hui conçus ainsi. Mais la technique s’élargit sans cesse, tandis que la réglementation bioéthique s’assouplit. La médicalisation de la procréation pourrait alors emprunter de nouvelles voies, susceptibles d’« améliorer » l’être humain. Parmi les plus fantasmées : le clonage ou le géniteur universel.

 

 

Philippe Revelli décrit la révolte populaire menace le pouvoir cambodgien :

Après la violente répression de janvier dernier, les ouvriers du textile et leurs syndicats cherchent un nouveau souffle afin d’obtenir une augmentation du salaire minimum. Quant au parti de l’opposition qui hier les soutenait, il semble désormais plus préoccupé par ses tractations électorales avec le pouvoir que par les revendications sociales.

 

 

Comme par hasard, le droit anglo-saxon s’impose à la CPI, ainsi que la langue anglaise (Cyril Laucci) :

La majorité des vingt et une affaires déférées à la Cour pénale internationale (CPI) concernent des pays francophones. Pourtant, en violation du règlement intérieur de la CPI, le recours à la langue anglaise se généralise. Corrélativement, ce sont les principes du droit anglo-saxon (« common law ») qui s’imposent.

 

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 05:50

"World Hair Beauty". Ça peut vouloir dire bien des choses...

Méprisons la langue française (12)
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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 07:20

Chez mon boulanger, une baguette offre "50 centimètres de plaisir" ! Jusqu'où s'arrêteront-ils ?

La pub nous prend pour des cons, la pub rend con (Cavanna).
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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 07:04

 

78 % des yankees sont créationnistes (46 + 32 dans l’article ci dessous). Ceux là sont persuadés que l’homo erectus, césar, dieu et les tyrannosaures vivaient tous ensemble il y a 2000 ans. C’est encourageant pour l’avenir progressiste de l’humanité, non ?

L'important c'est de croire
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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 19:45

... n'est pas un vain mot :

La pluralité de la presse en France ...
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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 07:30
 

Un article désopilant d'Élie Arié pour Marianne.fr

La photo du bas de l'article ne représente pas BHL dans une décharge publique et il serait très exagéré de dire qu'il a posé pour le photographe de Paris Match.

 

 

 

BHL, ou comment se rendre ridicule pour la postérité.


Quel est le rêve caché de Bernard-Henri Lévy ? D’être un deuxième André Malraux, c’est-à-dire à la fois écrivain/penseur et combattant (notamment pendant la guerre civile espagnole, comme l’ont immortalisé pour la postérité d’innombrables photos, cliquer ICI



On peut sans doute déceler une fascination identique pour le même modèle chez bien d’autres, notamment Régis Debray. 



Seulement, voilà le hic : pour être à la fois écrivain/penseur et combattant, il faut écrire et penser, ce que BHL ne manque pas de faire, mais aussi combattre (comme Régis Debray dans la guérilla bolivienne)...mais, ça, BHL, ce n’est pas tellement son truc. 



Alors, faute de combattre, BHL est devenu spécialiste des photos truquées censées prouver ses valeureux combats...ce qui l’installera, pour la postérité, dans le ridicule achevé ; BHL, c’ est le type qui va sur tous les lieux de combat, se fait photographier, puis s’en retourne aussitôt : il ne faudrait pas risquer d’ être victime d’une balle perdue... 
 
Lire la suite ici.
 
 
BHL, ou comment se rendre ridicule pour la postérité.
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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 06:31

Avec une belle définition de ce qu'est le management aujourd'hui.

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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 06:56

 

Changing the lifestyle and appearance of youth throughout the world didn't just happen – we set out to do it ; we knew what we were doing.
(John Lennon)



 

Si la pop music britannique a connu un tel succès durant les années soixante c'est, d'une part, en raison de sa qualité d'innovation et aussi parce qu'elle fut en adéquation parfaite avec son temps : une époque de quasi plein emploi, de pouvoir d'achat, de libéralisation des mœurs. C'était un temps où des millions d'adolescents collaient leur oreille au transistor, écoutaient et assimilaient tout ce qui passait sur les ondes, notant scrupuleusement les changements hebdomadaires des hit parades, économisant leur argent de poche pour acheter des disques et leur premier appareil stéréophonique, et investissant dans des vêtements “ jeunes ”.

 

La première moitié de cette décennie fut dominée par la présence exceptionnelle des Beatles et, à un degré moindre, des Rolling Stones, des Animals ou des Who. Enregistrant leur premier disque en 1962, après des années d'apprentissage très dures à Liverpool et en Allemagne, les Beatles se présentèrent comme quatre individualités bien démarquées, ce qui était totalement nouveau dans le monde de la musique populaire. En avril 1963, ils enregistrèrent leur premier succès mondial, “ She Loves You ”. Un million d'exemplaires furent vendus en quelques jours, ce qui ne s'était jamais vu outre-Manche. Les “ Yeah-yeah-yeah ” de la chanson marquaient le début d'une hystérie collective, des jeunes, surtout des fillettes, s'arrachant les cheveux, jetant leurs dessous sur scène, embrassant le sol foulé par les “ Fab Four ”. Un instant surpris, l'Establishment afficha une attitude bienveillante, préférant voir ces adolescents faire la queue devant les Odeon plutôt que de manifester contre la bombe atomique. Le Premier Ministre conservateur, le guindé aristocrate Sir Alec Douglas Home, reconnut que les Beatles contribuaient à la stabilité de la balance des paiements, et son successeur travailliste, Harold Wilson, ne tarda pas à se faire photographier en leur compagnie. En février 1964, quatre de leurs chansons étaient en tête des hit parades états-uniens. Chaque fois que le groupe préparait la sortie d'un disque (c'est-à-dire tous les trois mois environ, Lennon et McCartney ayant écrit en moyenne une chanson par semaine), les grossistes en commandaient un million d'exemplaires sans même l'avoir entendu.

 

 

La sortie du film A Hard Day's Night en 1964 cristallisa l'hystérie collective. Rompant avec la tradition des films pour vedettes de la chanson, AHDN criait la vérité en montrant l'absurdité de la condition d'idoles prisonnières de leur situation, et l'ineptie des rapports fans-vedettes.
Dans le sillage des Beatles, les Rolling Stones se frayèrent une voie originale, avec une image beaucoup plus agressive et un répertoire nettement marqué par l'influence des compositeurs de blues d'outre-Atlantique des années cinquante. Les lyrics des chansons étaient exactement ce que les parents ne voulaient pas que leurs enfants fredonnent :


 

Well I'm a kingbee
Buzzin' around your hive

Yeah I can make honey baby

Let me come inside


(“ I'm a Kingbee ”, 1964).


 

Les Who devinrent célèbres en 1965 avec l'énorme succès de “ My Generation ”. Le groupe de Pete Townshend symbolisa mieux que tout autre le mouvement “ Mod ”, une affirmation parfois violente de jeunes des classes moyennes qui raillaient les valeurs dominantes pour mieux les adopter. Cela dit, les chansons des Who étaient parfaitement sincères et “ My Generation ” frappa les esprits par sa concision, son à-propos et la manière dont le chanteur exprimait le rejet des parents en bégayant une difficulté existentielle :


 

P-p-p-p-people try to put us down

Just because we get around
[…]

Why don't you all fade away

Don't you try and dig what we all say
[…]

Hope I die before I get old


 

Originaires de Newcastle, les Animals défendirent avec une certaine hargne les valeurs du prolétariat du Nord. Ils devinrent célèbres grâce à une reprise d'une chanson de la folksong d'outre-Atlantique “ The House of the Rising Sun ” :

 

Tout comme les Animals, les Yardbirds (avec comme guitaristes Eric Clapton puis Jeff Beck) surent créer une musique expérimentale sur des textes parfois caustiques (“ Tinker Tailor Soldier Sailor ”), sans pour autant produire des chansons réellement engagées :

 

Tell me,

I don't want a trade at all,

[It's for to?] living off the road.

Ooooh,

Tinker, tailor, soldier, sailor,

Rich man, poor man, beggar man, thief,

Doctor, baker, fine shoe-maker,

Wise man, madman, taxman, please.

Who's gonna tell me what to do?

Then they will say that I am true.

Maybe,

Maybe,

Perhaps I'll come to a great success,

Or possible a dreadful mess.

Maybe,

Maybe,

[Having buys its?] fortune, fame,

Living's just a little game.

Woooo-aaah

 

Vers le milieu de la décennie, les figures de proue de la musique pop souhaitèrent dépasser une certaine facilité dans l'écriture (“ She Loves You ” avait été composée en un quart d'heure à l'arrière d'une camionnette), réfléchir à leur statut d'idoles modernes avant de décider que la chanson était un média permettant de dire certaines choses.
L'année 1966 marqua un réel tournant. Certains s'embourgeoisèrent, comme Cliff Richard, le chanteur le plus populaire du début des années soixante qui prenait ses repas au très chic club de l'Atheneum, fréquenté à la fois par MacMillan et Wilson. Mick Jagger, invité dans des émissions télévisées de bonne tenue, prouva qu'il pouvait faire des phrases construites et pleines de sens. On découvrit que le chanteur Paul Jones était un fin connaisseur des œuvres de Sartre et de Huxley. John Lennon déclara, pour le déplorer, que les Beatles étaient désormais plus populaires que le Christ. Bref, une certaine gravité s'installa sur la scène pop. Les vedettes firent voler en éclat la division du travail, non seulement en écrivant leurs chansons, mais aussi en produisant des disques, des spectacles (Mick Jagger chaperonnant Rudolf Noureev), ou en écrivant des scénarios de film. Et puis elles essayèrent de préserver leur intimité, par exemple en roulant dans des voitures (des Mini Cooper ou des Rolls) aux vitres teintées.

 

En 1965-66, les Rolling Stones enregistrent trois chansons marquantes : “ Satisfaction ”, “ Get off of my Cloud ” et Mother's Little Helper ”, où ils dénoncent l'emprise abrutissante des médias sur les consciences et expriment un sentiment de nausée et de fatalisme. “ Mother's Little Helper ” est leur réponse à la campagne des journaux populaires attaquant les lycéens et étudiants qui utilisent des produits dopants. Les Rolling Stones rappellent que les ménagères de moins de cinquante ans ont du mal à vivre sans calmants ou euphorisants :


 

What a drag it is getting old

Kids are different today

I hear every mother say

Mother needs something today

To calm her down

And though she's not really ill

There's a little yellow pill


 

 

D'autres, comme The Cream, nom de groupe peu modeste choisi par Ginger Baker, Jack Bruce et Eric Clapton, se hissent au niveau des meilleurs joueurs de blues en développant des techniques très complexes d'improvisation simultanée (Fresh Cream et Disraeli Gears), mais sans véhiculer le moindre message.
Or depuis presque deux ans, l'influence de Bob Dylan se faisait sentir dans la musique pop anglaise. Manfred Mann enregistre “ With God on Our Side ” en remplaçant l'accompagnement minimal à la guitare sèche par des guitares et de l'orgue électriques. Lorsque leur chanteur Paul Jones (membre, fin 1965, du Comité des 100 d'Oxford contre la Guerre du Vietnam) décide d'interpréter ce pamphlet pacifiste dans l'émission bon chic bon genre “ Ready Steady Go ”, il cause quelque émoi. Il sera permis à Joan Baez de passer sa propre version dans une émission vespérale de la BBC mais la chaîne nationale se refusera, pendant longtemps, à programmer la chanson pendant la journée.
S'inscrivant dans ce mouvement de contestation, Donovan reprend “ Universal Soldier ”, écrite par Buffy Sainte-Mary, une Canadienne originaire de la tribu indienne Cree :


 

He's five-foot-two and he's six-feet-four,

He fights with missiles and with spears.

He's all of thirty-one and he's only seventeen,

He's been a soldier for a thousand years.

And he's fighting for Canada,

He's fighting for France,

He'sfighting for the U.S.A.,

And he's fighting for the Russians,

And he's fighting for Japan,

And he thinks we'll put an end to war this way.

 

Refusant l'étiquette de Dylan écossais, il enregistre, fin 1966, un 33 tours très éclectique (Sunshine Superman) avec des balades, des chansons pour enfants (“ Legend of a Girl Child ”), des œuvres inspirées de la drogue (“ The Trip ”) ou de la musique indienne (“ Season of the Witch ”).
Mais cette vague de chansons contestataires reflue début 1966, une des raisons étant le très grand nombre de disques purement commerciaux. La BBC n'encourage guère ce courant (elle censure de nombreux titres, dont l'énorme succès de Barry Mc Guire “ Eve of Destruction ”) – alors qu'elle programme des pièces de théâtre pacifistes – postulant que la protest song est un genre trop mineur pour débattre de problèmes sérieux. Le dire et le dit seront alors véhiculés par la mouvance purement pop qui perdra en fraîcheur ce qu'elle gagnera en profondeur.
Dans les magazines, sur les écrans, les chanteurs affichent des mines sérieuses et affectées. Ils prennent conscience que la musique enrichit certains (« The Liverpool Millionaires », disait la presse en parlant des Beatles) mais qu'elle ne peut nourrir les milliers de groupes qui rêvent de figurer au hit parade du Melody Maker.

 

La situation se décante. Des formations se séparent (les Animals, les Searchers, les Blue Flames) tandis que d'autres se recentrent sur la création et produisirent des œuvres denses et novatrices : “ Eleanor Rigby ” (les Beatles), “ Substitute ” (les Who), “ Dead End Street ” (les Kinks), “ Paint it Black ” (les Rolling Stones).
 Le disque Revolver des Beatles (printemps 1966) va marquer une évolution considérable. Le groupe s'engage plus avant dans la recherche. L'hindouisme, le psychédélisme, la drogue s'étalent au grand jour. L'influence de John Cage et de Bob Dylan est avérée, la satire de la société de consommation s'affine (“ Doctor Robert ”). Le disque s'ouvre sur une chanson franchement poujadiste de George Harrison “ Taxman ”, le vilain fisc faisant les frais de la colère du gentil chanteur contribuable (il est vrai qu’à l’époque, une « super taxe » à 90% frappait les très riches ; les choses ont bien changé). La deuxième chanson, “ Eleanor Rigby ” est d'inspiration nettement vivaldienne. Accompagné par des violons et des violoncelles, le chanteur raconte l'histoire d'une vieille fille à la recherche d'un bonheur jamais trouvé. Quant au jubilatoire “ Yellow Submarine ” (où on entend – une fois n'est pas coutume – une fanfare militaire), il était le type même de l'œuvre pop syncrétique aux lectures diverses. Offerte au premier degré comme une chanson pour enfants (c'est d'ailleurs dans cette optique qu'elle sera reprise en français par Maurice Chevalier ou les Compagnons de la Chanson, le sous-marin étant repeint en vert), cette œuvre fut récupérée par les hippies californiens (dans leur argot, un yellow submarine était une capsule de LSD) par des ouvriers en grève anglais, qui, en la chantant, remplaçaient « we all live in a yellow submarine » par « we all live on bread and margarine », par des étudiants de gauche qui, eux scandaient « we all live in a red LSE » (du nom de la célèbre école londonienne de sciences économiques et politiques, globalement de gauche à l’époque) sans parler de fanfares de régiments américains qui aimaient jouer cette marche optimiste. Revolver comporte également de la musique concrète avec “ Tomorrow never Knows ” une des toutes premières chansons psychédéliques où l'influence du compositeur avant-gardiste allemand Stockhausen est perceptible, de la musique orientale avec “ Love You Too ”, une chanson métaphysique “ She said, She said ”. Il aura fallu deux mois et demi aux Beatles pour enregistrer un disque qui les aidera à se libérer de l'image conventionnelle du groupe à trois guitaristes et un batteur. Lorsqu'ils partent en tournée (pour la dernière fois), ils n'inscrivent aucune des chansons à leur répertoire. Avec Revolver, ils auront lancé la mode du disque concept où chaque chanson est intégrée dans une structure que l'ensemble construit.
Dans une démarche où rien de ce qui ressort au son ne doit être étranger et où le “ 16 pistes ” devient un instrument à part entière, les Beatles mettent alors au second plan l'expression pour favoriser la mise en place rigoureuse et éclatée de leur imaginaire, social dans Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band (1967), plus personnel dans Abbey Road (1969). Dans ce dernier disque, ils n'hésitent pas à se poser comme descendants de la musique classique, popularisée et actualisée, comme en témoigne la chanson “ Because ” qui reprend le thème du premier mouvement de la “ Sonate au Clair de Lune ” de Beethoven joué à l'envers. Entre ces deux disques, ils sortent en 1968 The Beatles (aussi appelé “ l'Album Blanc ”), un retour au rock des origines, et plus généralement une anthologie de la musique populaire.
La sortie du disque Sgt Pepper en 1967 va susciter sous la plume de critiques musicaux établis des jugements dithyrambiques. On compare Lennon à T.S. Eliot et on voit dans McCartney un nouveau Schubert ! Ce disque est un constat. En s'observant, en se souvenant, les Beatles livrent une vision impressionniste de la société où regards, reconstructions et états d'âme s'entrechoquent allègrement. On opposera l'optimisme de “ Fixing a Hole ” ou “ Lovely Rita ” à la sombre philosophie de “ Within You Without You ” ou à la psychose de “ A Day in the Life ” En 1967, donc un an avant les événements de mai 1968, les Beatles exposent que la société est source d'aliénation mais la réponse du groupe aux questions des années soixante apparaît comme un acte gratuit car elle ne débouche sur rien, ou plutôt sur le fracassant silence d'une minute clôturant “ A Day in the Life ”. Dans Sgt Pepper, on est loin du Vietnam. Mais après avoir passé sept mois dans un studio d'enregistrement, les Beatles gratifient leur public émerveillé de l'un des disques anglais les plus importants du siècle, hors musique classique. Les influences extérieures sont nombreuses : music hall anglais, rock, musique indienne, classique, contemporaine. Comme sur la pochette bien connue (et sur laquelle, pour la première fois dans l'histoire de la pop figuraient les paroles des chansons), les Beatles se dédoublent, se mettent en abyme et c'est le sergent Poivre et son Orchestre des Cœurs Solitaires qui racontent de manière très personnelle la société anglaise, la nostalgie, l'enfance, les rêves. Un jeu de miroirs très complexe permet une constante interpénétration entre le comique, le tragique, le burlesque, la parodie et la satire. Sgt Pepper sera le prototype des disques créant et reflétant une culture non officielle nourrie de perceptions et d'expérimentations nouvelles. Le Times voit alors dans les Beatles le baromètre du temps.

 

 

 

Les trois 45 tours suivants, marquent – et ce quelle que soit leur qualité musicale réelle, un amoindrissement du sens. Il y a bien sûr l'immortel “ All You need is Love ” en juin 1967, écrit pour la première émission de mondovision, une chanson que même ceux qui ne connaissaient pas un mot d'anglais pouvaient chanter. “ Baby You're a Rich Man ” est un hymne de circonstance au mouvement hippie :


 

How does it feel to be one of the beautiful people

Now that you know who you are


 

Quant à “ Hello Goodbye ”, il s'agit d'une réflexion assez banale sur le thème de la gémellité :


 

You say yes,

I say no

You say stop,

I say go



 

Quelques mois plus tard, de mai à juillet 1968, les Beatles enregistrent trois chansons ayant pour titres “ Revolution 1 ”, “ Revolution 9 ” et “ Revolution ”, la troisième était une reprise de la première sur un rythme plus rapide et la seconde un long collage de bruits et d'expériences musicales diverses. Le moins qu'on puisse dire est qu'à l'époque où la jeunesse estudiantine mondiale s'enflammait, la politique lançait un défi aux Beatles. Deux mois plus tôt, une violente manifestation s'était déroulée à Londres devant l'ambassade des États-Unis, ce qui avait inspiré à Mick Jagger “ Street Fighting Man ”. Lennon écrit “ Revolution ” en Inde, loin des gaz lacrymogènes et le groupe en commence l'enregistrement le 30 mai. Avec l'inattendu « Chou-bi-doo-wop », Lennon installe la dérision dans une réflexion d'autant plus décevante qu'elle comporte une phrase volontairement ambiguë, « Don't you know that you can count me out » suivi tout bas, comme à regret, d'un « in ». L'esprit de la chanson devient alors a-révolutionnaire :


 

You're asking me for a contribution

Well, you know,
we're doing what we can

You telle me about the institutions

Well, you know

You'd better free your mind instead

Everything's gonna be alright. 


 

En juillet, au moment précis où la police de Chicago réprime avec une violence inaccoutumée des opposants à la guerre du Vietnam devant la Convention du Parti Démocrate, la chanson sera réarrangée avec des accords de guitare saturés, Lennon se décidant pour « Don't you know that you can count me out ». 
On trouvera avec “ Come Together ” de John Lennon (Abbey Road) un signe du recul par rapport à la politique de celui des Beatles qui avait sûrement la fibre contestataire la plus forte. L'épouse de Timothy Leary (grande figure du mouvement hippie) avait demandé à Lennon de composer une chanson pour la campagne que son mari allait mener contre Ronald Reagan pour le poste de gouverneur de Californie. Lennon était parti du slogan de campagne de Leary « Come together, join the party », puis il passa du politique au sexuel (come together) via le surréalisme :


 

He bag production

He got Walrus gumboot (etc.)

 

Autre exemple, celui de “ Get Back ”, écrit par Paul MacCartney (janvier 69) qui abordait dans un premier temps de manière ironique le problème de l'immigration (la chanson devait s'appeler “ Commonwealth Song ”) avant de raconter l'histoire d'un Jojo qui va chercher de l'“ herbe ” en Californie, et de Loretta Martin, un transsexuel affligé par des problèmes d'érection :


 

Sweet Loretta Martin thought she was a woman

But she was another man

All the girls around her say she's got it coming

But she gets it while she can.


 

Jusqu'en 1968, les chansons des Who sont des œuvres simples, directes, exprimant chacune une idée : la timidité des adolescents (“ The Kids are Alright ”), l'influence pernicieuse de l'environnement visuel (“ Pictures of Lily ”), les difficultés à s'assumer (“ I'm a boy ”), la plasticité de la civilisation contemporaine (“ Substitute ”), les mondes extra-sensoriels (“ I can see for Miles ”). Fin 1968, ils réalisent l'un des deux ou trois grands disques concept de la décennie, Tommy, le premier opéra pop. L'argument en était peu banal : vers l'âge de trois ans, Tommy voit son père assassiner l'homme avec qui sa femme le trompe. De peur qu'il ne révèle un jour ce dont il a été témoin, ces parents vont lui laver le cerveau en lui répétant ad nauseam : « tu n'as rien entendu, tu n'as rien vu, tu ne diras rien. » Traumatisé, l'enfant se rencogne dans un isolement psychique total, en devenant sourd, muet et aveugle. Plus tard, miraculeusement guéri, il connaît la grâce divine, tente en vain d'évangéliser les siens et retourne à la solitude. Tommy ressemble au héros du Tambour de Günther Grass qui voulait vivre une enfance éternelle. Les connotations bibliques sont claires: « Touche-moi, guéris-moi » et s'inscrivent en faux contre l'aliénation que le contexte matériel et temporel impose au sujet. L'œuvre développe concomitamment un message de pureté existentielle et un constat d'échec.

 

Dans la deuxième partie de la décennie, les Rolling Stones incarnent le courant “ pop rock ”. Leur musique est violente, expressionniste et le style de Jagger sur scène est franchement exhibitionniste. Originaires des classes moyennes les Stones se sont constitués une image longtemps inassimilable parce que totalement inédite dans les premières années de leur carrière. Cheveux longs, anglais parlé relâché, absence de tenue de scène, c'est ainsi qu'apparurent ces musiciens qu'inspiraient Muddy Waters, Bo Diddley, Chuck Berry. On les vit d'emblée s'adresser à leurs fans de manière agressive (“ Grown up Wrong ”), et puiser directement dans le rhythm and blues. Tandis que les Beatles s'efforçaient de meubler le fossé entre générations, les Stones stigmatisèrent le conflit parents/enfants. Leur volonté de rompre avec de nombreuses conventions d'alors s'exprima dans leur musique au premier chef. Tandis que les Beatles pratiquait une agréable synthèse de genres assez peu antagonistes (rock style Presley ou Shirelles, Mersey Sound, balade) les Stones empruntèrent au blues, sans l'édulcorer, le support qui servait à exhaler leur rancœur, à exprimer tensions et frustrations. Brian Epstein avait demandé aux Beatles de rentrer leurs griffes et mauvaises manières, leur très jeune manager Andrew Oldham choisit au contraire de leur faire cultiver leur haine des convention. 
Fin 1967, les Stones traversent une grave crise. Ils cessent pour un temps de se produire sur scène. Le groupe est au bord de la désagrégation. Leur image étant devenue familière, ils ne font plus peur, surpassés qu'ils sont dans l'outrage et la violence par d'autres chanteurs (les Troggs, par exemple). Ils produisent alors Their satanic Majesties Request. “ She's a Rainbow ” ou “ The Lantern ” montrent que les auteurs évoluent vers des lyriques plus poétiques et plus fouillés. “ 2000 Man ” est un constat défaitiste face à l'ultra technologique qui se prépare :


 

Though my wife still respects me

I really misuse her

I'm having an affair

With a random computer


 

Il y a là une intellectualisation du groupe saluée par Newsweek qui juge l'album comme l'un des faits culturels les plus étonnants de l'époque. Mais la musique manque de mordant et de hargne. Quelques mois plus tard, Jagger et Richard sont condamnés pour usage de stupéfiants. Tirant parti de cette forme de publicité, les Stones enregistrent “ We love You ”, exploitant – en cassant leur image – les idéaux de paix et d'amour en vigueur à l'époque. La sophistication du groupe ne paie pas, car elle est perçue comme une fin et non comme un moyen. C'est pourquoi, les Stones retournent aux sources d'une musique plus agressive dans Beggars Banquet (1968). Par leurs provocations scéniques, par leur ambiguïté volontairement malsaine (voir l'aspect androgyne de Mick Jagger), par leurs lyriques très outranciers pour l'époque (“ Sympathy for the Devil ”, “ Let's Spend the Night together ” interdit sur de nombreuses antennes britanniques, ou “ Street Fighting Man ” prohibé en 1968 dans plusieurs villes américaines), ils font entrer la violence sociale sur scène et exploser les névroses individuelles (« I can't get no satisfaction, but I try », « Here it comes, your nineteenth nervous breakdown »). “ Nineteenth nervous Breakdown ” raconte l'histoire d'une jeune fille ayant reçu de parents égoïstes une éducation désastreuse. Elle se trouve donc en état de déséquilibre affectif et moral sans être capable de remédier à cette situation ou de trouver de l'aide chez autrui :


 

You turned your back

On treating people kind

On our first trip I tried so hard

To rearrange your mind

But after a while I realized

You were disarranging mine


 

 

En décembre 1968, quelques mois après les “ événements ”, l'album Beggars Banquet est tout entier placé sous le signe de la provocation, Mick Jagger incarnant un diable deus ex machina. A l'intérieur de la pochette, une photo montrait le groupe dans une posture complètement décadente, avachi après un repas orgiaque. Les Stones expriment alors leurs doutes en un monde meilleur et affirment vouloir voir la société se disloquer. Le disque contient des chansons violentes et subversives, comme “ Sympathy for the Devil ”, un épitomé des moments sanglants de l'histoire de l'humanité où le groupe tourne en dérision la morale établie en la proclamant, si bien que cette morale se détruit elle-même :


 

So if you meet me have some courtesy

Have some sympathy and some taste

Use all your well learned politesse

Or I'll lay your soul to waste


 

Et aussi “ Street Fighting Man ”, la chanson phare du disque, beaucoup plus percutante que “ Revolution ” des Beatles. Ce texte d'humeur et d'engagement définit la place du chanteur de rock dans la société ainsi que la portée de son militantisme, à mi-chemin entre le monde politique établi et le gauchisme estudiantin :


 

Summer's here

And the time is right
for fighting in the street boy

[…] But what can a poor boy do

Except to sing for a rock and roll band

'Cos in sleepy London town

There's just no place for street fighting men.

 

Le groupe chante donc le diable :


 

I've been around for long long years

Stolen many a man's soul and faith

(“ Sympathy for the Devil ”),

 

les fugues d'adolescentes :


 

You're a strange stray cat

But you don't really miss your mother,

(“ Stray Cat Blues ”)

 

les prolétaires :

 

Let's drink to the hard-working people

Let's drink to the salt of the earth

(“ Salt of the Earth ”)


 

Il y a dans Beggar's Banquet une chanson qui résume à elle seule toutes les contradictions des Rolling Stones en tant que créateurs : “ Factory Girl ”. Une ouvrière a, avec le narrateur, des préoccupations terre à terre :


 

We get drunk on Friday Nights

 

Elle l'énerve (“ She gets me into fights ”). Mais le protagoniste donne de sa compagne une image conventionnelle, pleine de poncifs (pour Jagger, cette chanson était un pastiche) :


 

Waiting for a girl who's got curlers in her hair 
Waiting for a girl she has no money anywhere 
We get buses everywhere 
Waiting for a factory girl

 

Ce qui domine alors chez ce groupe, c'est une tension engendrée par l'insatisfaction de créateurs ennemis des conventions mais qui ne parviennent pas à échapper à la production d'un discours conventionnel dans leurs “ lyrics ”, même si ce n'est pas le cas de leur musique. Les créateurs affectionnent les situations fausses, sans issue. Ainsi, l'homme réifie la femme, imagine qu'il la domine, mais l'amour est malheureux car presque toujours un terrain propice au mal de vivre quand il ne reflète pas l'incapacité de s'assumer dans la cité (“ Pain in my Heart ”, “ The last Time ”, “ Satisfaction ”). Les personnages des chansons sont souvent des êtres qui vont et viennent, se manquent (“ You Can't Catch Me ”, “ I'm Moving on ”, “ Flight 505 ”). Les relations sont très souvent la cause ou la conséquence d'un rapport de domination. En tant qu'interprètes, les Rolling Stones s'affichent totalement investis par une parole qui les engage au plus haut point. En tant que créateurs et protagonistes de leurs chansons, ils produisent un discours passablement réglé, au ton assez conventionnel. En 1967, ils enregistrent “ Let's Spend the Night Together ”, une chanson très sulfureuse mais qui reproduit les schémas de domination traditionnels. La chanson est interdite d'antenne :


 

We could have fun just grooving around
[…]

You need some guiding baby

I'm just deciding baby
[…]

I'll satisfy your every need


 

En 1969, les Rolling Stones répondent au “ Let it Be ” des Beatles au bord de la rupture par un Let it Bleed de qualité inégale, mais sans concessions :


 

There will always be a space in my parking lot

When you need a little coke and sympathy

(“ Let it Bleed ”)


 

I went down to the demonstration

To get my fair share of abuse

Singing we're gonna vent our frustration

If we don't we're gonna blow a fifty amp fuse

(“ You can't always get what you want ”)


 

D'avril 1967 à juillet 1969, les Rolling Stones ne se produisent que deux fois sur scène, la seconde fois devant 500.000 personnes lors du célèbre concert de Hyde Park dédié à la mémoire de Brian Jones, l'élément peut-être le plus innovant du groupe qui les avait quittés un mois auparavant avant de se suicider. Désormais, les Stones seraient autres que ce qu'ils avaient été, en se détachant quelque peu de la mythologie pop. 


 

En tant que création, la pop music des années soixante a été un des foisonnements les plus complexes et les plus riches du siècle. La guitare a supplanté le piano, le violon, les instruments à vent. Le schéma d'un disque constitué de chansons de deux à trois minutes a volé en éclats. La pop music s'est permise des créations de vingt à trente minutes faites pour être écoutées et non dansées. Les pochettes de disque sont devenues des œuvres d'art singulières vers 1966. Elles ont ainsi contribué à déterminer le sens des disques en tant qu'objet et elles ont orienté l'écoute de la musique. A la même époque, les discothèques ont démodé les night-clubs. Le studio d'enregistrement est devenu un moyen d'expression, un instrument de musique. La division du travail entre auteur, compositeur et interprète s'est estompée. La pop music a exploré des domaines totalement nouveaux comme le psychédélisme et en a remis d'anciens au goût du jour (le médiévisme). Elle a suscité, revigoré et alimenté une presse spécialisée d'un bon niveau (Melody Maker en Grande-Bretagne, Rolling Stone aux États-Unis, Rock & Folk en France).

 

 

Comme moment de l'histoire humaine, la pop music aura effectivement questionné les dernières avancées de la civilisation industrielle : la rationalisation technologique, la globalisation, l'uniformisation. Son message aura été une interrogation sur le sens de la vie. Dans la première moitié de la décennie, tout semblait possible dans le meilleur des mondes. D'où un sens éclatant, exubérant de la fête. On ne pensait pas à l'avenir parce que demain ne pouvait être que plus parfait qu'aujourd'hui. Le peuple pop, les chanteurs, les admirateurs se placèrent tout d'abord en situation de rupture, non pas sociale, mais comportementale, culturelle. Les jeunes n'eurent plus peur des parents parce qu'ils ne les regardaient plus et parce qu'ils ne regardaient plus dans la même direction qu'eux. Les modèles seraient ces grands garçons et filles âgés de quatre ou cinq ans de plus que ces publics heureux d'être là, transportés par une musique conçue pour eux, qui leur parlait totalement et qui créait un champ de bonheur et de magie. Puis, progressivement, l'enchantement allait devenir interrogation, doute, remise en cause des valeurs dominantes, des parents qui avaient construit un monde qui restait malgré tout problématique. La musique développerait le sens critique d'une génération très largement scolarisée et qui avait accès au spectacle du monde grâce à la télévision. Ainsi, la guerre du Vietnam deviendrait l'archétype de toutes les guerres impérialistes, la preuve que Goliath doit toujours être vaincu. Les rassemblements pop, premières manifestations tribales de masse en Occident, se voudraient une négation du concept en vigueur dans les années cinquante de la foule solitaire (lonely crowd). L'individu pop serait, comme dans la chanson de Paul McCartney « a fool on the hill » capable d'entendre, par delà les bruit de la civilisation de masse « the sound of silence » (Simon and Garfunkel). La pop music expliquerait qu'il faut changer les rapports humains, la sexualité, qu'il faut trouver sa propre lumière (“ The Inner Light ” de George Harrison). Elle serait donc une quête du moi, parfois favorisée par la drogue, dans un monde de faux-fuyants, un monde instable :

 

Let me take you down

'Cos I'm going to Strawberry Fields

Nothing is real

And nothing to get hung about

Strawberry Fields Forever ”, (Les Beatles), 1966).


 

 

 

Par son brio, sa force, son inventivité, la pop music s'est légitimée. Elle est devenue un art populaire, universel, de plein droit, assimilant totalement ce qui n'était pas elle et influant sur d'autres esthétismes. Et donc un art responsable. Lorsque par un matin de mai 1969 des policiers pénétrèrent dans la maison de Mick Jagger et de sa compagne Marianne Faithful pour les inculper de possession illégale de cannabis, le chanteur déclara : « Il ne peut y avoir d'évolution sans révolution. » Trente ans après, ce type de proclamation fait sourire, mais à l'époque elle avait donné le frisson, bien que proférée par un jeune milliardaire roulant en Rolls Royce. C'est que la vedette pop fut instituée en intercesseur entre la société et ses désirs, donc en véritable mass medium humain.
Cela dit, cette jeunesse triomphante, ces “ beautiful people ” n'ont pas fait plier le monde des “ vieux ”. On ne s'étonnera donc pas si, vers la fin des années soixante, la perception idéologique de la pop était plutôt confuse. Le subversif (dans la forme comme dans le fond) côtoyait le pacifique (le flower power) dans un climat d'affairisme de plus en plus nauséabond. Des hommes d'affaires voraces brisaient les fraternités au nom du profit, les indépendants étaient avalés par de plus gros. 
Musicalement, le tournant des années soixante-dix fut difficile à négocier, l'énorme foisonnement pop donna l'impression de se mordre la queue. Après avoir affadi la musique noire (musique d'un peuple à l'époque nié et exploité) pendant deux décennies pour la rendre culturellement consommable et commercialement rentable, la pop music blanche s'est elle-même affaiblie, à l'image de l'Elton John de l'époque avec sa musique consensuelle, très bien agencée, mais creuse. « Nous voulons faire des affaires en nous amusant » disaient les Beatles en lançant leur firme multimédia Apple. Vers 1970, la pop music n'est qu'une vaste entreprise capitaliste dont les acteurs recherchent le profit immédiat. L'industrie du disque rapporte alors davantage que le cinéma et le théâtre réunis.
En mars 1969, John Lennon fit placarder dans onze grandes villes de la planète d'immenses affiches portant le slogan « WAR IS OVER, if you want it ». L'ex-Beatle déclara qu'il voulait vendre la paix comme du Coca Cola. La boisson gazeuse se porte bien…


 

Article paru dans Les années Wilson, 1964-1970 (dir. Danièle Frison). Paris : Ellipses, 1998. Légèrement remanié.

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 07:12

Suite de l'allocution de Xavier Lambert devant des universitaires tunisiens :

 

Le Robert définit la culture comme l’ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement. Même si cette définition est abrupte et réductrice comme toute définition, elle éclaire d’un jour particulier les enjeux réels, conjointement, de la réforme actuelle du secondaire et de l’université, et de la marchandisation de la Culture. À l’heure où les thuriféraires de la pensée libérale parlent de la « fin des idéologies », on comprend bien que le projet va au-delà d’une simple incidence engendrée par le profit. C’est un véritable enjeu idéologique dont l’objectif n’est ni plus ni moins le dépassement de l’homme (je ne parle pas bien sûr de l’homme en tant qu’espèce, celui-ci reste, encore, incontournable, mais de l’être humain pris dans sa dimension philosophique, c’est-à-dire avec toute sa complexité et toute son opacité) et d’arriver à un être dont le principe comportemental serait essentiellement constitué d’un système d’input et d’output, un être dont le comportement se construirait essentiellement sur un mode émotionnel, en dehors de tout sens critique, de goût, de jugement. Les déclarations de Marvin Minsky sont tout à fait édifiantes à cet égard : « …nous en aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine, parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire au-delà de l’être humain. »[1]

 

Penser l’université comme lieu de Culture, penser l’université par essence comme lieu de création et de transmission de savoirs n’est envisageable que si la Culture est elle-même pensée comme « l’ensemble des connaissances acquises … ». Et c’est bien la raison pour laquelle il ne peut pas y avoir de Recherche sans Culture, comme il ne peut pas y avoir de Culture sans Recherche. L’une et l’autre sont indissolublement liées en ce que la définition même de l’être humain en procède pour une part essentielle. C’est parce que l’être humain est capable de développer son sens critique, son goût, et son jugement, qu’il est capable de conceptualiser son rapport problématique au réel. C’est parce qu’il est capable de conceptualiser son rapport problématique au réel qu’il peut faire de la Recherche. C’est parce qu’il est capable de « couturer » ses connaissances acquises par la Recherche qu’il est un être de culture. « Découdre » la Connaissance, la Culture, c’est quelque part nécessairement « découdre » l’être humain.

 

Le 9 octobre dernier, Serge Haroche a reçu le prix Nobel de physique pour ses travaux sur l’isolation du photon. Outre le caractère important de ces travaux pour la physique quantique, cette distinction amène plusieurs commentaires.

 

Le premier est que la recherche Française, en terme d’excellence véritable, n’a pas à rougir par rapport aux autres pays. Pendant ces sept dernières années, on nous a rebattu les oreilles sur la nécessité d’une excellence lisible au niveau international. Le gouvernement Sarkozy a complètement bouleversé le paysage de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en cassant les équipes, en regroupant les laboratoires et les établissements à marche forcée, en mettant en concurrence systématique entre eux les personnels dans le cadre d’une Recherche essentiellement structurée par des projets à court terme, où nombre d’équipes sont obligées de tordre leurs axes de recherche pour tenter d’obtenir quelques subsides de la part d’agences au fonctionnement opaque, en faisant exploser la précarité. Mais aussi une Recherche organisée pour servir d’aubaine économique et financière pour les grandes sociétés, économique parce que les grandes sociétés se sont pour la plupart départies de leur secteur recherche pour les faire faire par les laboratoires publics, financière parce que le crédit impôt-recherche, si mal nommé, a servi essentiellement aux dites sociétés pour conforter leurs profits. Enfin, une recherche hypersectorisée pour répondre au plus près aux besoins de niche des pôles de compétitivité et des entreprises qui les constituent, de laquelle les arts, lettres et sciences humaines sont quasiment écartées.

 

Le deuxième est que, si l’isolation du photon est une découverte importante pour la physique quantique, c’est une recherche qui ne peut pas rentrer dans les critères qui pilotent la Recherche actuellement, notamment au niveau de la durée. Et, à première approche, l’isolation du photon n’a pas d’avenir immédiat en terme de perspective industrielle et commerciale. C’est donc une recherche non rentable qui fait partie des espèces condamnées à disparaître dans la logique du marché et de l’économie de la connaissance (avec le lien étroit qui est donné à ces deux termes depuis le processus de Bologne). Mais ce qui fait son intérêt, hors de son champ disciplinaire immédiat, c’est que l’isolation du photon participe à une entreprise bien plus vaste qui est celle de la création comme outil de construction du réel. Et cette entreprise n’a de sens que par l’accumulation dialectique et la transversalité. En un mot, et en référence à une annonce sarkozienne à l’emporte-pièce de l’époque, l’isolation du photon n’aurait pu avoir lieu sans La princesse de Clèves.

 

Le problème, c’est que ce qui se met en place de la part du gouvernement actuel donne lieu à de très vives inquiétudes. Non seulement il n’y a pas rupture par rapport à la politique du précédent gouvernement, ni avec la loi LRU si destructrice pour l’Université, ni avec le « Pacte pour la Recherche », ni avec les dispositifs d’« excellence » (IDEX, LABEX…) si mortifères pour la Recherche, mais en plus, les mesures prises ou annoncées. Les choses étaient déjà clairement engagées par l’adhésion du gouvernement au TSCG (Traité Sur la Coordination et la Gouvernance), autrement dit le pacte budgétaire européen qui s’est traduit dans les faits par une véritable politique d’austérité.

 

Or, il nous faut admettre qu’une véritable réforme de la Recherche ne se fera pas sans la création d’un pôle public national de Recherche animé par les grands organismes publics, découplé des logiques de l’OMC ; la transformation des IDEX en pôles de coopération ; un plan pluriannuel de création d’emplois publics et de financements publics de la Recherche où dominent largement des crédits récurrents à la hauteur des besoins des laboratoires… Bref, des choix politiques difficilement compatibles avec la logique, du TSCG et qui exigent une véritable solidarité entre chercheurs et citoyens.

 

En traitant l’Université comme une marchandise et comme une source de profit, immédiat et à venir, la finance internationale a induit des réformes profondes qui, non seulement remettent en cause, de fait, les missions fondamentales de l’université, mais organisent une véritable « vente par appartements ». Cette politique se caractérise par trois documents majeurs : les accords de l’OMC, le traité de Lisbonne et le processus de Bologne. Les accords de l’OMC visent en fait à organiser le pillage systématique des pays les plus pauvres au profit des grandes multinationales, mais surtout à sanctionner tout ce qui peut être considéré comme pouvant empêcher le développement de la concurrence. Les services publics d’État sont directement concernés, et l’Éducation au premier chef, dans la mesure où ils peuvent être dénoncés comme des situation de monopole qui, du fait de leur financement public, empêche le développement de la compétition (entendez le développement des multinationales).

 

Si, en France, la notion de service public d’État est encore trop fortement ancrée dans l’histoire du peuple français, depuis la libération, notamment, et le programme du Conseil National de la Résistance, pour privatiser d’un coup l’Enseignement Supérieur et la Recherche, tout est fait néanmoins pour préparer cette privatisation, à terme, et pour que, en attendant, le capitalisme international puisse en tirer un maximum de profit à court terme.

Plusieurs dispositifs, législatifs ou non, sont progressivement mis en place pour arriver à ces fins.

 

Au niveau international, d’abord, il y a le fameux classement de Shangaï, qui vise à mettre les universités en concurrence entre elles selon des critères totalement arbitraires, ou en tout cas, qui ne tiennent compte ni des réalités, ni des nécessités locales. Les universités sont classées dans l’absolu et, comme par hasard, on se rend compte que celles qui arrivent en tête sont, pour la plupart, des universités anglo-saxonnes, très huppées généralement, et bien souvent sur fond privés et/ou avec des frais d’inscription très élevés. Des universités, donc, qui ne se soucient pas de former le maximum d’une classe d’âge, comme le font les universités de service public, mais une toute petite élite destinée à être pour l’essentiel l’élite marchande de demain.

 

Ensuite, il y a l’uniformisation des structures universitaires. C’est le contenu du processus de Bologne qui, sous couvert de faciliter la circulation des étudiants au sein de l’Europe, oblige tous les systèmes universitaires à adopter le système LMD, sans tenir compte des histoires locales. Chaque système universitaire dans chaque pays est le fruit de toute une culture forgée par l’histoire, mais aussi par les luttes et l’uniformisation est déjà en soi un véritable non-sens. Les différences de systèmes n’ont jamais empêché les échanges internationaux qui se pratiquent à tous les niveaux depuis des siècles déjà.

 

 

En revanche, le système LMD est un coup porté au cadre national des diplômes. En effet, si les systèmes administratifs sont normalisés d’un pays à l’autre, les contenus se sont considérablement diversifiés au point que pour un même diplôme, on peut se retrouver avec des contenus très différents. Mais surtout, avec la disparition des diplômes intermédiaires, la sélection s’est considérablement renforcée. Comme le dit Marion Guenot : « Le processus de Bologne a surtout instauré la marchandisation des savoirs. Il n’est plus question de service public de la formation, ni de qualifications et de leur reconnaissance dans les conventions collectives. Les nouveaux mots d’ordre sont “rentabilité pour les entreprises” et “compétitivité”…[2] »

 

On voit très clairement comment ces objectifs s’énoncent dans les propos de l’actuelle ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en France lorsqu’elle prétend faire évaluer les formations par les entreprises principalement en fonction de la façon dont ces formations permettent l’employabilité immédiate des étudiants. Si le souci de faire en sorte que les étudiants trouvent effectivement un emploi est un souci qui doit nous préoccuper en permanence, cela ne veut pas dire pour autant que l’Université doit se transformer en pourvoyeuse de main d’œuvre dans un système où, en plus, le sous emploi est considéré comme un mode de fonctionnement économique normal. Comme le souligne George Caffentzis, professeur à l’université 
du Maine du sud, 
à Portland (États-Unis) « Le processus de Bologne met ouvertement l’université au service des entreprises. Il redéfinit l’éducation comme la production de travailleurs mobiles et souples, possédant les compétences exigées par les employeurs. Il centralise la création de normes pédagogiques, retire leur autorité aux acteurs locaux et dévalue le savoir comme les intérêts locaux. Dans ce contexte, il ne fait aucun doute que la crise financière internationale de 2008 met à rude épreuve la résistance du milieu universitaire, en supprimant les dernières protections, par la voie de réductions budgétaires…[3] »

 

Les appels du pied immodérés de la ministre vers le président des patrons français en disent long sur le processus mis en œuvre et sur ses objectifs réels. Ainsi que le fait que le Comité Sup’emploi destiné à « améliorer l’insertion professionnelle des jeunes et à faire contribuer l’enseignement supérieur au redressement du pays et à sa compétitivité » soit piloté par deux patrons avec la bénédiction conjointe de Pierre Gattaz, le patron des patrons français, même s’il en réclame encore plus : « Il faut aller beaucoup plus loin et plus vite  [pour que] les entreprises ou les branches s’intègrent davantage dans les universités pour définir les métiers de demain[4] ».

À noter quand même que la question de l’emploi en France a connu en quelques petites dizaines d’années des transformations profondes. L’objectif, énoncé clairement d’ailleurs dans le rapport Lévy-Jouyet en 2006 sur l’économie de l’immatériel, est d’externaliser au maximum vers les pays émergents les emplois qui ne génèrent pas suffisamment de plus-value, les emplois industriels, principalement, pour ne conserver que les emplois qui génèrent un maximum de plus-value, les emplois high-tech, ou ceux, à faible niveau de qualification, qu’on ne peut pas exporter, les emplois dans le secteur des service. C’est à l’aune de cette réalité qu’il faut analyser la pression du patronat français sur l’employabilité des étudiants et les contenus des formations.

Le cadre national des diplômes était déjà une contrainte insupportable au remodelage de l’université pour les besoins du marché, mais ce n’était pas encore suffisant. C’est le caractère national du service public de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche qui devient la prochaine étape de cette déconstruction. Et ce détricotage va s’effectuer en deux temps. Un premier temps, qui est en œuvre actuellement, où on va obliger les universités d’une même région ou d’un même secteur géographique à se regrouper en un seul et même établissement doté de structures de gouvernance desquelles le fonctionnement démocratique et paritaire qui faisait la caractéristique de l’université a complètement disparu au profit de personnalités nommées et d’une forte représentation du tissu économique.

 

L’objectif est de créer de grosses structures, lisible au niveau international et potentiellement concurrentielles avec les grosses universités anglo-saxonnes. Nous sommes dans une logique transnationale dans laquelle les intérêts des nations ont vraiment bien peu de poids, au même titre que le développement du capitalisme financier n’a que faire des intérêts des peuples. C’est d’ailleurs la même logique qui a vu la création des régions en France il y a quelques décennies. De la même façon, d’ailleurs, tout porte à croire que l’Enseignement Supérieur et la Recherche va perdre son statut national au profit d’un statut régional. Ce seront donc les régions qui piloteront directement les nouveaux établissements autant au niveau politique que financier, avec les inégalités que cela suppose selon la richesse des régions. Cela signifie que chaque groupe d’établissement définira ses propres orientations en matière d’enseignement et de recherche, bien sûr à l’intérieur du cadre défini par les exécutifs régionaux. Plus que jamais, donc, le principe républicain de la continuité territoriale qui veut que chaque citoyen puisse trouver les mêmes services publics quel que soit l’endroit du territoire où il se trouve est remis en question.

 

Le processus est déjà largement entamé au niveau de la Recherche avec, notamment, le principe des pôles de compétitivité. Les entreprises compétitives au niveau international sont regroupées en un pôle défini, selon les cas, par un à deux, voire trois, axes économiques et productifs. Ces structures ont pour fonction de permettre de façon plus efficace le drainage des finances publiques. La Recherche est donc littéralement mise au pas par les intérêts économiques de ces structures qui ont été essentiellement conçues pour ça. Les crédits récurrents qui permettent de faire tourner les laboratoires étant en chute libre depuis plusieurs années, les laboratoires sont de plus en plus amenés à trouver des financements extérieurs. À l’incitation politique des exécutifs régionaux s’ajoute donc une incitation financière qui oblige peu ou prou les laboratoires à orienter leurs axes de recherche en fonction des intérêts immédiats des grandes entreprises constituant les pôles de compétitivité. La ministre a d’ailleurs ouvertement bâti le cadre en fixant aux universités et aux grands établissements la mission de transfert technologique par l’innovation. C’est dans le même temps d’ailleurs que les grandes entreprises se sont de plus en plus départies de leurs propres secteurs de recherche, pas assez source de profits, pour piller la Recherche publique, largement aidées en cela par le Crédit Impôt Recherche mis en place par le précédent gouvernement, mais soigneusement conservé par celui-ci, dont on a vu qu’il a plus constitué un effet d’aubaine pour les entreprises concernées qu’un véritable apport financier à la Recherche publique.

 

On imagine aisément dans ce schéma que tout ce qui procède de la recherche fondamentale ou de la recherche en arts, lettres, langues et sciences humaines et sociales est condamné à la portion congrue à moins de se transformer en supplétif des axes privilégiés et de complètement tordre leurs axes de recherche. Même chose d’ailleurs pour tout ce qui concerne la recherche qui demande à se développer dans le temps. C’est oublier qu’un des moteurs principaux de la recherche est le principe de “ sérendipité ”.

 

 

On peut tout à fait concevoir qu’une recherche ne se fait pas en soi et pour soi, et, qu’à terme, elle doit profiter à l’ensemble de la collectivité, mais la façon doit elle doit profiter ne se décrète pas et l’ensemble de la collectivité est rarement lié aux appétits du capitalisme et des marchés. Au contraire, même. Vouloir faire passer à tout prix les activités de la recherche publique par les fourches caudines des marchés financiers, c’est nécessairement, à court terme assécher la Recherche dans son ensemble. La recherche n’est pas saucissonnable et le respecte des libertés académiques est une donnée incontournable pour sa pérennité.

 

 


[1] Marvin Minsky in Le Monde du 17 juin 1999, cité par Ignacio Ramonet, « Pokemon », Le Monde Diplomatique, août 2000

[2] Marion Guenot, entretien « Universités : quel bilan du processus de Bologne ? », L’Humanité, 11 mai 2012

[3] Ibid.

[4] MEDEF Ardennes, consulté le 07 /02/2014

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