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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 14:08

RP2Carré rouge rappelle les nouvelles mesures d’austérité qui vont frapper une société grecque déjà à genoux :

Aujourd’hui, en plus, ils vont réduire de 22% le salaire minimum ; 
 réduire de 22% le montant minimum des pensions ; 
 réduire de 22% les allocations de chômage ; 
 licencier 150.000 fonctionnaires d’ici 2015 ; 
 démanteler ce qui reste de la protection sociale et vendre ce qui est encore public pour trouver 50 milliards d’euros. »

La cure va bientôt tuer le malade. Comme en France, où l’on compte désomais 11 millions de pauvrs, dont 3 millions de très pauvres.

 

Envolons-nous pas très loin de l’île Maurice et de son sable fin. Divergences  reprend un article de John Pilger sur l’archipel des Chagos :

Au début des années 1960, le gouvernement travailliste d’Harold Wilson acquiesça secrètement à une demande de Washington pour que l’archipel des Chagos, une colonie britannique, soit “nettoyée” de ses 2500 habitants afin qu’une base militaire puisse être construite sur l’île principale de l’archipel, l’île de Diego Garcia. Quand les soldats américains sont arrivés pour construire la base, ils firent reculer leurs gros camions jusqu’aux baraques de briques dont se servaient les îliens pour préparer les noix de cocos ; des centaines de chiens avaient été emprisonnés dedans. Ils les ont gazés avec des raccords faits à leur pots d’échappement.

Des centaines d’insulaires furent mis de force sur un vieux bateau à vapeur à destination de l’île Maurice, distante de 4000 km. Ils durent dormir dans les cales contenant de l’engrais : de la fiente d’oiseaux.

Cet acte fut commis dans le plus grand secret. Dans un document d’archive officiel, sous le titre de “Maintenir la fiction”, le conseiller juridique du ministère des affaires étrangères exorte ses collègues de camoufler leurs actions en “ reclassifiant ” la population comme étant une population “flottante, nomade” et de “ refaire les règles au fur et à mesure ”. Or la déportation ou le transfert forcé de populations est un crime contre l’humanité. La Grande-Bretagne commis un tel crime en échange d’une ristourne de 14 millions de dollars sur un sous-marin nucléaire américain Polaris.

Aujourd’hui, l’île de Diego Garcia sert les intérêts géostratégiques des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Les plus gros bombardements qui ont eu lieu en Afghanistan et en Irak ont été lancés de cette base. Une attaque sur l’Iran partira de là. Comme pour compléter le blason du pouvoir criminel omniprésent, la CIA y a ajouté une prison du style de Guantanamo.

 

Politis : Pour Roger Martelli, historien du PCF, le bon score du candidat du Front de gauche n’est pas surprenant. Il correspond au traditionnel niveau de « la gauche de gauche » : depuis les années 1990, elle rassemble entre 12 et 20 % des suffrages. « La France a une vraie tradition révolutionnaire qui n’est pas à la marge, indique-t-il. L’“a-normalité”, c’était en 2007, lorsque cette gauche est tombée sous la barre des 10 % du fait de sa dispersion. Jean-Luc Mélenchon, qui propose une candidature rassembleuse et a créé une vraie dynamique, a rendu à la gauche de gauche son niveau “normal” ».

 

L’Humanité revient sur l’assassinat du jeune Trayvon Martin :

À l’échelon des États, les Républicains mettent en œuvre des politiques répressives. Car le scandale de la relaxe d’un tueur s’appuie sur une loi baptisée « Stand on your ground » (« Défendez-vous »). Elle a été promue par l’ancien gouverneur Jeb Bush (le frère de l’autre) et votée par la majorité républicaine des assemblées d’État en 2005 et élargit la définition de l’ « autodéfense ». Dès son vote, ses détracteurs affirmaient qu’elle équivalait à un « permis de tuer ».

En Arizona et en Alabama, des lois anti-immigrés ont été votées. Dans le Wisconsin et dans l’Ohio, c’est une législation anti-syndicats qui a été votée par les majorités républicaines. Bref, la stratégie du parti républicain  tient en l’affaiblissement de l’État fédéral et au renforcement des États sur la base d’un État policier». 

 

Dans Le Grand Soir, Philippe Arnaud observe les tueries de Toulouse et de Montauban selon la perspective de nos mentalités archaïques :

On ne peut qu'être frappé par la distorsion entre la modernité du média et l'archaïsme de la mentalité ainsi mise au jour. Un événement du passé revient à la mémoire à ce propos, celui de la Bête du Gévaudan, qui, de 1764 à 1767, fit 80 victimes, principalement dans les territoires des actuels départements de la Lozère (du nord) et de la Haute-Loire.

 

On notera l'incertitude (qui, en l'occurrence, n'a duré que quelques jours) sur la localisation et sur l'identité du tueur. De même qu'on ne savait quelle était la nature de la Bête du Gévaudan (un loup ? plusieurs loups ? une créature fabuleuse tel que le loup-garou ? un animal dressé à tuer ?), on a élaboré des conjectures sur une appartenance supposée du tueur à une association d'extrême-droite, à une mouvance islamiste ou à Al-Qaida. Et, de même que la Bête se déplaçait à plusieurs lieues de distance, le tueur a commis ses forfaits de Toulouse à Montauban. Il est d'ailleurs révélateur que l'objet-symbole de ce tueur ait été non pas le pistolet mais le scooter, marque de sa mobilité, de sa dangereuse ubiquité, comme celle de la Bête du Gévaudan.

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 05:38

Illustr.jpgDans le n° 29 du Sarkophage, Paul Ariès appelle à « viv(r)e le socialisme » : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, celle des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter. » La jeunesse américaine commencerait-elle à faire mentir ce verdict de Warren Buffett, la troisième plus grosse fortune mondiale ? Une analyse du très sérieux Institut d’études Pew établit que 49 % des jeunes Américains âgés de 18 à 29 ans voient le mot « socialisme» sous un jour favorable. Le capitalisme récolte lui une majorité défavorable (47 % contre 46 %).

 

On sait bien qu’une hirondelle n’a jamais fait le printemps, mais le mouvement des indignés nord-américains, Occupy Wall Street, est passé par là, tout comme les mouvements de grève dans les universités américaines. Cette jeunesse a le sentiment – sentiment tristement conforme à la réalité – que le capitalisme ne lui fait aucune place, comme en témoignent la montée du chômage chez les jeunes et l’explosion de la pauvreté qui touche particulièrement les petits : on compte aux États-Unis 30 % d’enfants sans-abri de plus qu’il y a quatre ans, soit un total de 1,6 million de personnes. L’Allemagne, miracle de compétitivité, souffre de 20 % de travailleurs pauvres. La Grèce, loin d’être le maillon faible de l’Europe comme on voudrait nous en convaincre, est le laboratoire politique d’une formidable régression sociale à l’instar de ce que fut le Chili de Pinochet.

 

Nous sommes tous des Grecs aujourd’hui, car leur combat est le nôtre. Quand ils luttent, ils luttent aussi pour nous. Quand nous luttons, nous luttons aussi pour eux. La Grèce n’est pas le mauvais élève, mais l’illustration de ce que la droite et la fausse gauche voudraient imposer aux peuples du monde entier. Les drapeaux rouges et noirs refleurissent à Athènes, pas encore assez nombreux, trop souvent divisés, mais ils parfument l’aube de promesses. Je sais bien qu’aux États-Unis, il suffit de demander un minimum de justice sociale (parfois même simplement de parler le français…) pour être dénoncé comme « socialiste », mais qui se plaindra que l’insulte soit désormais revendiquée. La bataille politique se gagne ainsi toujours à coups de sémantique. »

 

Pour Aurélien Bernier, la croissance est le « viagra de la gauche molle » : selon lui, « Il faudrait augmenter la production pour éviter la misère intellectuelle et matérielle, mais le faire d’une manière compatible avec ce développement durable qui imprègne depuis plusieurs années l’ensemble des programmes politiques de l’extrême gauche à l’extrême droite. »

 

Pour Jean De Maillard, bien souvent, « finance rime avec délinquance ». « Ouvrez une université et vous viderez les prisons, non pour redonner chance à l’utopie de Victor Hugo, mais parce que, sauf insigne malchance, le passage en troisième cycle universitaire (cursus commerce ou finances, de préférence) ouvre les voies d’une impunité quasiment assurée. »

 

Un remarquable article d’Alain Accardo et Gérard Loustalet-Sens sur le « double bilan de faillite du sarkozysme » : « Le sarkozysme n’est pas seulement la droite la plus à droite que la France ait jamais eue depuis Vichy, c’est aussi l’importation en France de la révolution conservatrice mondiale. La finance “ décomplexée ” et l’enrichissement des nantis furent décrétés grandes causes nationales. […] La stigmatisation des immigrés des banlieues surfe sur une islamophobie bricolée au nom d’une laïcité que l’on bafoue par ailleurs en allant faire allégeance au pape. Le racisme d’État est une tradition républicaine dont la fonction a été de légitimer la colonisation. La colonisation active a disparu, mais par une sorte de rémanence, les dispositions racistes qu’elle a induites continuent d’imprégner la mentalité d’une large partie de nos contemporains, suscitant cette haine entre pauvres qui est l’arme principale de Sarkozy dans la perpétuation du “ sentiment d’insécurité ” ».

 

Jean Jacob dénonce sans problème « le chemin de l’impuissance d’Edgar Morin » : « Le moment est bien venu de nous interroger sur les maîtres à penser que la société capitaliste/productiviste se donne. La petite musique de la fatalité prend aujourd’hui les couleurs de la complexité poétique. Après avoir été longtemps révolutionnaire, Morin croit désormais à la “ métamorphose ”, une transformation qui prend en compte l’existence des traditions, des racines.

 

Pour Michel Chauvière et Joël henry, il faut résister contre les SSIG : « Derrière ce signe barbare fabriqué par les Eurocrates (Services sociaux d’intérêt général), se mène une difficile bataille. Même si certains le nient, nous sommes en guerre contre un envahisseur qui porte un nom : le libéralisme économique. [Il faut résister] au niveau européen dans ce vaste secteur des services sociaux. »

 

Pour Christian Marty et Vincent Drezet, la « révolution fiscale est nécessaire et possible » : « La gauche a largement perdu le combat idéologique de la dette. On oublie que l’endettement est avant tout la conséquence de la baisse des rentrées fiscales, du refus de permettre à la Banque centrale européenne de financer directement les États et du choix d’une société productiviste. Une révolution fiscale est pourtant faisable, qui fasse notamment payer les riches. En réalité, on assiste à un alignement vers le bas des impôts sur les plus hauts revenus, les patromoines et les entreprises, ce qui conduit à l’augmentation des inégalités. […] Le manque à gagner du fait des niches représente 145 milliards d’euros, dont près de 40 milliards d’euros pour le seul impôt sur le revenu, soit environ 80% de son rendement. Si les revenus du capital étaient taxés à hauteur de ceux du travail, 110 milliards de plus par an entreraient dans les caisses de l’État.

 

Le sophiste Laurent Paillard explique toutes les civilisations désignent des barbares pour rejeter sur eux la cause de la violence qu’elles leur font subir afin d se rassruer sur leur propre dimension culturelle, au moment même où elles se comportent avec la plus grande bestialité imaginable.

 

Paul Ariès s’explique sur son concept de « socialisme gourmant » et prévient : « Le capitalisme a pénétré en nous et nous a contaminés. Notre corps est le premier territoire à libérer. »

 

Un article à lire absolument de Charles Piaget (à ma grand honte je croyais qu’il était mort) qui revient sur la lutte formidable des Lip dans les années 70.

 

Olivier Jacquemond réfléchit (à partir de son dernier livre) sur l’idée d’amitié, qui n’est pas la fraternité. Encore un combat pour la gauche.

 

Comme toujours, un très bon article de Jacques Testart sur les “ promesses et les dérisions du progrès ” : nous vivons à une époque de trains et avions ultra sophistiqués qui sont bloqués par le premier gel venu. À Fukushima, les lances à incendie utilisées pour refroidir le réacteur étaient celles utilisées contre les manifestants antinucléaires !

 

Pierre Barron (et al.) expliquent ce qui se passe quand l’État produit des sans-papiers et quand les sans-papiers arrêtent de produire.

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 14:55

http://www.phosphenisme.com/images/z/emotions/schema_emotions.jpgSuite aux drames de Toulouse et de Montauban, Sarkozy a invité les enseignants à observer et faire observer une minute de silence dans leurs classes. Il s’est rendu en personne dans une école et a déclaré aux élèves présents que ces tueries auraient pu avoir lieu n’importe où et qu’eux-mêmes auraient pu en être les victimes.

 

Cécile Duflot a morigéné le chef de l’État en disant qu’on ne parlait pas comme cela à des enfants.

 

Sur le coup, j’ai trouvé que cette jeune mère de famille verte exagérait. Dans les jours qui suivirent, je me suis dit qu’elle avait parfaitement raison.

 

Il faut toujours avoir  à l’esprit que chez le kleiner Mann, la perspective historique n’existe pas. L’histoire n’est qu’affaire d’émotion (s), comme quand il en appelle à la mémoire de Guy Môquet, « un communiste, nom de dieu ! », comme on dit à Neuilly. Et quand, par malheur, il se lance réellement dans des analyses historiques – lorsqu’il disserte sur « l’homme africain », il est pathétique parce qu’il ne se rend même pas compte qu’il n’y connaît rien (link).

 

Pour la nième fois, il vient de déclarer qu’il avait « changé ». Pauvre programme ! Il prône, pour un futur mandat, « distance et solennité », affirmant qu’il ferait preuve de « plus de recul par rapport à l’actualité ».

 

Too late.

 

Mais revenons à ce que disait Cécile Duflot. La tuerie de l’école juive nous a tous marqués. Nous, les Toulousains, un peu plus que d’autres. Tenez : un de mes amis habite depuis des années en face de cette école. Il a vu grandir la fillette de huit ans abattue à bout portant. Depuis ce drame, chaque soir, ma petite dernière, elle aussi âgée de huit ans et à qui le kleiner Mann a réclamé une minute de silence parce que « ça aurait pu lui arriver à elle aussi », ne peut s’endormir sans sangloter. Sûrement parce que je suis un père un peu vieux, elle a reporté le problème sur moi. Elle me demande ainsi ce qui se passerait si je recevais une balle dans la tête. En une minute de silence, le kleiner Mann lui a demandé de s'imprégner d'un événement dont aucun adulte n'est capable de donner la clé. J'en frissonne.

 

Comme dans les écoles primaires de la France du CAC 40 on n’enseigne surtout plus l’histoire mais des bribes éparses qui n’ont aucun sens car les enfants ne peuvent les rabouter, la matière devenant donc éminemment sarkozyste puisque dénuée de perspective, on n’en a pas fini avec l’émotion.

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 06:11

http://www.godhealthandfinances.com/wp-content/uploads/14_4_orig.jpgUn collègue universitaire a décidé d’expliquer à sa grand-mère le fonctionnement de la LRU, des IDEX en particulier. Il vient de la faire dans les colonnes du site Sauvons l'Université. Une petite parenthèse avant de poursuivre : dans les centaines de chroniques que j’ai consacrées aux « ravages de la LRU », un fait d’importance ne m’avait pas sauté aux yeux, jusqu’à aujourd’hui. Les systèmes politiques qui s’expriment par acronymes ne sont jamais des démocraties. Il s’agit, au premier chef, du capitalisme, à vocation totalitaire, étatsunien, qui a succédé en la matière aux grands totalitarismes du XXe siècle.

 

On ne le répètera jamais assez, la conférence des Présidents d’universités (CPU), globalement de droite, a œuvré et manœuvré dans une constante soumission aux directives sarkozyennes. Elle a accepté sa logique infernale de financiarisation de l’enseignement supérieur et d’érosion de la vie démocratique dans les établissements. Raison pour laquelle, je pense que le collègue qui a rédigé cet article accorde trop de crédit à la bonne foi supposée des présidents ou de ceux qui aspirent à le devenir dans le cadre de ce système : ils savent très bien ce qu’il en est et savent très bien ce qu’ils font. Il y a un an, le président de la plus grande université scientifique française s’étonnait, le pauvre, d'avoir été recalé lors d’une demande de crédits supplémentaires. Il ne comprenait pas, ce grand naïf ou ce grand hypocrite, pourquoi son université avait été évaluée non pas selon des critères scientifiques mais selon des critères financiers : « il n’est pas allé assez loin dans la définition de la gouvernance [« gouvernance » : ce terme maudit cher aux idéologues du capitalisme financier], de la gestion financière, des options RH et de la feuille de route à dix ans pour une Université ». Il lui était demandé « d’estimer le cofinancement apporté par le secteur privé », de penser aux « packages » [ ?] « en termes de recrutement, mobilité et gestion de carrière ». Je me demande ce qu’aurait pensé de tout cela le grand savant Pierre-Gilles de Gennes, qui n’était pourtant pas hostile à la droite.

 

Il n’y a aucune obsession de ma part, mais je me dois de rappeler, une fois encore, le rôle plus qu’ambigu du SGEN et de ses sympathisants, idiots utiles comme leur patron Chérèque lors de la première réforme des retraites.

 

Pour l’anecdote, l’une des phrases les plus imbéciles (prononcées par un universitaire) que j’ai entendue récemment à propos des nouvelles manières de financer l’université fut : « Il vaut mieux être dans la barque [du financement privé] qu’à côté de la barque. » C’est cela, oui. C’est aussi ce que disaient les Vichystes lorsqu’il résistaient furieusement de l’intérieur à la barbarie nazie et à l’Ordre nouveau qui se mettait en place dans toute l’Europe.

 

Je n’appelle à voter pour personne, mais j’observe que le seul des cinq grands candidats à l’élection présidentielle à s’être prononcé pour l’abolition de la LRU est Jean-Luc Mélenchon. Que les idiots utiles se le tiennent pour dit.

 

L'IDEX SPC : une université unifiée, mais plus désunie que jamais

 

  - Réponses aux questions que vont me poser mes parents, beaux-parents, oncles et tantes -

 

Il y a dans ma famille des gens qui sont extérieurs au monde de l'enseignement supérieur et de la recherche, qui n'en sont informés que par ce qu'en disent les média, et qui me demandent parfois des explications sur ce qui s'y passe.  Ils peuvent être d'une génération antérieure ou postérieure à la mienne ; ils peuvent être tout à fait d'un autre bord que moi politiquement – ce qui ne les empêche d'ailleurs pas d'être de bonne foi et d'essayer de comprendre sérieusement ce que je peux vivre de l'intérieur.  Ils demandent parfois des explications sur ce qui leur apparaît, forcément, comme des positions paradoxales, au vu de la façon dont les choses leur sont présentées : par exemple, en période de grève générale (comme en 2009) : comment des chercheurs peuvent-ils être si peu satisfaits de recevoir tant d'attention et tant d'argent du gouvernement, tant il est de notoriété publique que l'université est « la réforme réussie » du quinquennat Sarkozy (en Une de "Challenge" sans point d'interrogation, et du "Monde avec point d'interrogation), tant il est répété sur toutes les ondes que les universités sont enfin autonomes et épanouies de l'être, tant il a été claironné que des dizaines de milliards d'euros étaient « mis à la disposition de l'enseignement supérieur et de la recherche » ?

 

Je pense aux questions que ces gens vont peut-être me poser s'ils ont entendu parler de la conférence de presse récente, du 13 mars, où François Fillon a annoncé que la somme faramineuse de 6 milliards d'euros allait être déversée sur huit nouvelles initiatives d'excellence (IDEX) ayant pour ambition de devenir des pôles de rayonnement mondiaux de la recherche et de l'université française.  Je fais partie de l'un de ces « IDEX » : Sorbonne Paris-Cité, ci-devant SPC, aussi familièrement appelé « IDEX des numéros impairs », parce qu'il regroupe les universités Paris 3, 5, 7 et 13 (je suis employé par l'une des universités qui en sont membre fondateur, l'université Paris-13) ; et, non, je ne suis pas heureux de cet IDEX.  Pas plus que la majorité de mes collègues embarqués dans le même navire.

 

Comment expliquer à mes amis que je ne suis pas heureux qu'on me déverse dessus 800 millions d'euros ? Que je ne suis pas ravi à l'idée de devenir un enseignant chercheur d'un pôle de rayonnement mondial ?  Qu'est-ce que je pourrai leur répondre, s'ils me posent ce genre de questions ?

 

 

1. Alors tu n'es pas content de travailler avec des collègues d'autres

universités ?

 

Je suis très content de travailler avec des collègues, avec qui j'ai effectivement des choses à échanger. Mais note bien que je n'ai pas attendu l'existence d'un IDEX pour le faire. Actuellement déjà, s'il y a des rapprochements que l'on constate naturellement entre thèmes de recherche ou d'enseignement dans deux universités ou équipes de recherche différentes, rien n'empêche de travailler ensemble. Je peux faire des projets de recherche avec des collègues d'autres universités, et j'ai le droit d'aller donner des heures de cours dans d'autres universités. À un niveau plus élevé que celui de l'individu isolé, il existe des conventions, des systèmes comme des diplômes en co-tutelle, des encadrements de thèse en commun, des maisons de la recherche, des laboratoires mixtes, ou des écoles doctorales communes.

 

Et cela ne se limite d'ailleurs pas aux autres établissements qui sont dans l'IDEX. Donc, si l'on parle de collaboration *volontaire* avec des collègues d'autres universités, non, il n'y avait pas besoin d'IDEX pour cela.

 

 

2. Mais tu dois être quand même content que le gouvernement vous donne beaucoup de moyens pour fonctionner ?

 

Mais le gouvernement ne nous donne pas tant de moyens pour fonctionner qu'il veut le faire croire. Pour l'IDEX SPC, on « met à notre disposition » 800 millions d'euros. Pour commencer, précisons que la demande initiale était de 1300 millions d'euros.  Nous en obtenons donc 800 millions.  Bien, le chiffre a l'air énorme.  Mais je ne sais pas si cela a été expliqué suffisamment clairement dans la presse, mais cela ne veut pas dire que l'on nous donne 800 millions d'euros à dépenser - pour acheter des bâtiments, des accélérateurs de particules, des super-calculateurs, des laboratoires de biologie, des quipements pédagogiques, et embaucher des dizaines d'enseignants et de chercheurs. Non, ces 800 millions d'euros sont une « dotation non-consomptible », c'est-à-dire une somme qu'on met à notre disposition en 2012, et qui devra être toujours intacte, au sou près, dans quatre ans.

 

Pour avoir de l'argent à dépenser, on doit donc compter sur les intérêts produits par cette somme, en l'utilisant pour faire des placements. Combien ça représente ? Difficile à dire exactement : le revenu des placements dépend de leur risque. Placer l'argent dans des fonds de « subprimes » pour gagner beaucoup en peu de temps, c'est un peu passé de mode. Alors imaginons que les gestionnaires de cette somme soient prudents et fassent un placement de père de famille, à 4%. 800 millions d'euros, à 4%, ça fait 32 millions d'euros par an. Ces 32 millions d'euros sont à distribuer entre les huit établissements prenant part à l'IDEX, c'est-à-dire en moyenne 4 millions d'euros chacun. Ça a l'air déjà moins énorme que les 800 millions d'euros annoncés dans la presse.

 

Alors, certes, 4 millions d'euros, ce n'est pas une paille ; mais il faut relativiser : le budget d'une université comme la mienne tourne autour de 170 millions d'euros, donc 4 millions, ce n'est pas non plus la grande cagnotte du loto.

 

Et puis si je me mets à raisonner en tant que contribuable, et plus seulement en tant qu'universitaire, il y a encore autre chose qui me fait tiquer. Ces 800 millions d'euros, il est un fait d'évidence que l'état français ne les a pas. Il doit donc les emprunter, avant de pouvoir nous les prêter (c'est le fameux « Grand Emprunt »). Donc lui aussi paye des intérêts. Admettons (toussotement gêné), admettons que l'État français bénéficie d'une telle confiance, en tant que débiteur, qu'on lui prête à des taux plus bas : mettons 3%. Ça veut dire quand même que chaque année, il rembourse de son côté 24 millions d'euros pour avoir la possibilité de mettre à la disposition de notre IDEX de quoi empocher 32 millions d'euros. Ce ne serait pas plus simple qu'il nous les donne directement, au lieu d'ajouter d'un côté à la dette publique, et d'obliger par ailleurs nos gestionnaires à faire un travail de financiers en plus de leur travail de gestionnaires d'établissements d'enseignement et de recherche ?

 

 

3. Bon, mais vous allez tous être meilleurs, il paraît ... le dossier de presse dit qu'on va augmenter la qualité de la recherche scientifique dans ces regroupements, en augmentant la proportion de chercheurs de haut niveau. Ils vont faire quelque chose pour vous, pour ça, concrètement ? par exemple vous libérer à tous plus de temps pour faire de la science ?

 

Ce n'est pas du tout prévu comme ça.  Même à supposer - et c'est une supposition qui n'est absolument pas démontrée ! - même à supposer, donc, que l'on puisse mesurer ce qui fait un mauvais chercheur, un bon chercheur, ou un chercheur « excellent », le dispositif ne prévoit pas du tout de promouvoir tous les enseignants et tous les chercheurs.

 

Dans le système de l'IDEX, on a trouvé un moyen simple de compter la proportion de chercheurs « excellents » : on compte les effectifs de toutes les équipes étiquetées comme telles par l'AERES. Cela veut dire qu'on compte les équipes qui ont été labellisées « A+ » ou « Labex » - pour schématiser, celles qui produisent le plus de publications scientifiques ou de brevets. L'obtention de cette précieuse étiquette est déjà parfois, en amont, le résultat d'un travail d'écrémage : on n'intègre dans les effectifs que les sous-équipes les plus « productives », et l'on obtient sans surprise des équipes « excellentes ».  Donc : on prend tous ces « excellents », on les met ensemble, on construit une jolie clôture (sur le papier) tout autour, qu'on appelle le « péridex » (périmètre d'excellence). On compte ce qui est à l'intérieur de la clôture, et on constate que ça représente 37% des chercheurs et enseignants-chercheurs de l'ensemble.

 

http://www.univ-toulouse.fr/sites/default/files/colloque_cpu_2011.jpg

 

Ensuite, que fait-on pour augmenter ce chiffre de 37% ? Tu crois qu'on donne aux autres équipes, celles qui ne sont pas encore « A+ », des ressources et des incitations pour franchir la clôture ? Tu n'y es pas du tout. Voilà ce qui est prévu : sur l'ensemble des postes de chercheur « non-excellent » qui se libèrent chaque année à la suite de départs en retraite, on en prélève une proportion que l'on remet au recrutement *à l'intérieur du « péridex »*.  En d'autres termes, on ne déplace pas la clôture : pour cinq vaches maigres qui meurent en-dehors de la clôture, on rachète une vache grasse qu'on met à l'intérieur de la clôture.

 

Et quand je dis « on rachète » ... en fait, pour être plus juste, on loue.

 

 

4. Et ceux qui sont « excellents », au moins, ils y gagneront vraiment ?

 

Très bonne question, justement ! Qui sont ces futures vaches grasses, et comment va-t-on les traiter ?  À peu près comme les vaches laitières de l'agriculture contemporaine, c'est à craindre.

 

Il est bien connu, dans le milieu des chercheurs et des enseignants, que les collègues français sont scandaleusement mal payés par rapport à leurs collègues d'autres pays. En France, un jeune chercheur, embauché avec un diplôme de niveau bac+8 (ce qui veut souvent dire

concrètement bien plus de huit ans après le bac, le temps de participer à la grande course aux postes vacants), touche aujourd'hui 1,59 SMIC.  Si tu prends une machine à voyager dans le temps et que tu vas le dire à un universitaire de 1962 (occupé à acheter son premier appartement avec sa première paye), il va très certainement refuser de te croire.

 

Par ailleurs, les « enseignants-chercheurs » français - c'est-à-dire les universitaires - ont des charges, en termes de tâches extérieures à la recherche (enseignement, administration), qui font éclater de rire les collègues anglo-saxons.  Ils doivent enseigner, statutairement, 192 heures par an - ce qui représente, lissé sur les semaines des semestres universitaires non-consacrées aux examens, à peu près 8h par semaine en moyenne. Les collègues américains n'ont pas de statut national auquel on pourrait comparer le nôtre, mais pour donner une idée de la manière dont est organisé leur système universitaire, je peux te dire que si des enseignants d'une université prestigieuse (qui délivre des diplômes reconnus, au-delà de bac+3) font *deux* modules de 24h par semestre (donc, au total, 96h par an, c'est-à-dire la moitié de ce que nous faisons en France), ils s'estiment grotesquement amputés dans leur capacité à rester à la fois enseignants et chercheurs. Ils considèrent qu'ils sont avant tout des chercheurs qui transmettent leurs connaissance de domaines spécialisées, pas des enseignants de collège à mi-temps.

 

Malgré les inconvénients de ce statut, il y a chaque année, jusqu'à maintenant, pas mal de chercheurs étrangers de très bon niveau qui tentent leur chance en France, en essayant de s'y faire recruter comme chercheur ou comme enseignant-chercheur. Pourquoi ? Parce qu'il reste - il restait jusqu'à maintenant - en France un avantage que les chercheurs d'autres pays nous enviaient : l'emploi stable. Tu as fait huit ans d'études, tu as atteint le meilleur niveau possible dans le système universitaire, tu galères trois ans pour trouver un poste, et tu acceptes malgré tout un poste payé 50% de plus que le SMIC : pourquoi ? Parce que tu penses qu'au moins, dans ce poste, tu vas pouvoir développer l'activité intellectuelle qui te plaît pour le reste de ta carrière, sans avoir le stress de justifier ton existence en permanence, et sans avoir à changer d'orientation au gré de changements de priorités stratégiques de ton employeur.

 

Cet avantage était déjà en train d'être grignoté marginalement, par le système du financement par projets qui s'étend depuis quelques années en France, et qui fait qu'un chercheur doit passer une partie de plus en plus grande de son temps à répondre à des appels d'offres et à rédiger des dossiers - non pas encore pour justifier son propre salaire, mais pour obtenir les moyens dont il a besoin pour son travail. Avec ce projet d'IDEX, il s'y fait la première brèche

sérieuse.  Le projet d'IDEX prévoir en effet d'embaucher des jeunes chercheurs brillants en contrat à durée déterminée. Comme c'est le cas dans le système allemand ou dans le système américain, ils auront un contrat probatoire de quelques années, et à l'issue de cette période leur emploi sera réexaminé.

 

http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/imagecache/article_main/images/Contrat_universite_1_500.jpg

 

Alors bien sûr, si tu supprimes l'avantage de la sécurité professionnelle et de l'indépendance intellectuelle, tu ne peux plus te permettre de payer les gens juste au-dessus du SMIC. L'ambition des IDEX est de créer des universités qui vont rivaliser avec Stanford, Harvard ou l'UCLA pour attirer les meilleurs talents au niveau international ; il est donc bien certain qu'on ne va pas convaincre un jeune chercheur qui pourrait avoir un poste à Stanford de venir à Paris - même s'il aime bien Paris - sur un contrat de deux ans payé 1700 euros par mois.  Le projet prévoit donc, pour ces embauches de jeunes chercheurs « excellents », une négociation individuelle du salaire et des conditions de travail.

 

On va donc créer une catégorie d'enseignants-chercheurs à part, de mercenaires de la recherche de haut vol, sans statut précis, qui vont coexister avec leurs collègues fonctionnaires. Ils pourront être payés trois fois plus que leurs collègues ; ils pourront avoir trois fois moins d'obligations d'enseignement - parce que bien sûr on les fera venir pour augmenter le nombre de prix et de publications internationales, pas pour participer à des tâches moins prestigieuses comme de faire des cours en amphi à des étudiants de première année. En revanche, ces jeunes étoiles filantes seront condamnées à travailler avec la menace permanente de ne pas être renouvelés s'ils ne sont pas suffisamment brillants, et avec la pression permanente de devoir répondre à des « appels d'offres internes » concurrentiels, pour faire partie de ceux qui auront le droit d'obtenir les moyens de poursuivre leurs activités.

 

 

5. Et les étudiants, ils en profitent, de leur côté ? Ils vont avoir une formation de meilleur niveau, dans cette nouvelle super-université ?

 C'est bien, tiens, toi tu te rappelles que dans une université il y a des étudiants !

 

Alors pour commencer il faut savoir que dans le système existant, un grand nombre d'étudiants qui s'inscrivent à l'université n'arrivent pas à obtenir de diplôme (moins de la moitié en moyenne obtiennent le premier grade universitaire, la licence, de niveau bac+3).  Tout frais sortis du lycée, sans préparation, sans aucune sélection, et sans aucune préparation au fait d'être sélectionnés (85% des élèves de terminale ont le baccalauréat), ils s'inscrivent à l'université souvent sans vraiment savoir ce qu'ils veulent y faire, ce qu'ils peuvent y faire, parfois avec de grosses lacunes en termes de niveau ou de méthode de travail.  Jusqu'à présent on ne sait pas très bien par quel bout prendre ce problème.

 

http://www.resistons.net/images/2011/photos2011/Images_Midi_Libre/08_09_11_Etudiant_Gavroche.jpg

 

Alors, qu'est-ce que tu imagines qu'on va faire pour eux, dans une université d'excellence ?  Qu'on va mettre des moyens pour leur donner des heures de cours supplémentaires en première année, pour qu'ils finissent par rattraper, au bout de trois ans, le niveau attendu en licence d'histoire, de mathématiques ou de biologie ?

 

Perdu. Ce qui est prévu, c'est qu'on fasse de la première année une année généraliste, de tronc commun, de mise à niveau pour attaquer vraiment des études supérieures spécialisées : une année de « propédeutique ».  Attention : non pas une année qui viendrait s'intercaler entre le bac et trois années d'études d'histoire, de mathématiques ou de biologie : mais une année qui *prendrait la place* de la première des trois années de licence.  Il resterait donc ensuite deux ans pour amener l'étudiant au niveau de spécialisation exigé par une licence en telle ou telle matière.  Comme c'est bien évidemment impossible, cela veut dire que nous allons donner des diplômes moins spécialisés au niveau de la licence, et devoir en contrecoup baisser le niveau de spécialisation des diplômes du grade d'au-dessus, celui des « masters » (bac+5).

 

Mais ceci est cohérent avec une logique qui est également poussée par ailleurs dans ce projet d'IDEX, qui est celle de l'homogénéisation et de la rationalisation de l'ensemble des formations proposées dans ce grand regroupement.  Il est prévu de supprimer les « doublons » : s'il y a un master de linguistique à Paris-7 et un autre à Paris-3, il faudra les fusionner.  Comme chaque diplôme, dans le système qui existe actuellement, a sa propre petite touche supplémentaire, sa propre spécialité, il va falloir, pour réaliser ces fusions, raboter ces spécialisations.  Finalement, ça tombe bien que nous ayions des étudiants moins bien préparés, n'est-ce-pas ?

 

Pour résumer, nous allons avoir des plus grands groupes d'étudiants, et nous allons leur fournir des enseignements qui auront globalement baissé en niveau d'exigence et en degré de spécialisation.  Mais ceci ne concerne « que » la vaste majorité des étudiants de l'IDEX, car

deux « collèges de style oxfordien » accueilleront chacun 1600 étudiants d'élite dans des conditions bien plus favorables - les 3200 étudiants concernés représentent 2,5% des quelques 125 000 étudiants du grand regroupement.

 

On peut remarquer en passant que le projet a pensé à la nécessité de promouvoir chez les étudiants le sentiment d'appartenir à une université commune, et qu'il a trouvé le moyen d'y arriver : fonder une station de radio des étudiants de l'IDEX SPC.

 

 

6. Bon, mais au pire si c'est juste une plus grosse université, même si ça n'apporte rien de plus ni pour les étudiants ni pour les chercheurs, ça n'a rien de mauvais en soi ?

 

Si, à mon avis (et je ne suis pas seul à penser ainsi), il y a des dérives très perverses qui rendent le projet mauvais en soi.  Tout d'abord, il déploie un discours assez stupide : on présente comme des « atouts naturels » - comme des armes merveilleusement adaptées pour

être utilisées et affûtées dans une nouvelle course concurrentielle entre grands pôles de recherche français, européens et mondiaux – ce qui est, quand on y réfléchit, le produit de quatre, parfois de seize décennies de planification étatique de la recherche et de l'enseignement supérieur en France.  Découverte divine : l'IDEX SPC réunit une part considérable des ressources françaises dans la recherche en médecine, en pharmacie, et dans les sciences du vivant !

 

Voilà un atout formidable dans la grande course aux meilleures universités mondiales : lançons-nous y, et que les meilleurs gagnent ! Simplement, est-ce que le fait que l'IDEX réunisse l'université Paris-5 (c'est-à-dire l'historique faculté de médecine de Paris, avec tous ses labos communs avec l'INSERM et l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris) et l'université Paris-13 (qui englobe la faculté de médecine de Bobigny), n'y serait pas pour quelque chose ?  Constat qui nous remplit d'orgueil : l'IDEX SPC regroupe un grand nombre d'équipes de spécialistes reconnus des sciences du langage !  Ah, que nous sommes bons !  Oui, mais est-ce que le fait qu'on y ait rassemblé les UFR de linguistique de Paris-7, Paris-3 et Paris-5, l'Institut National des Langues Orientales, et un certain nombre de laboratoires CNRS réunis sous la bannière du Labex, n'aiderait pas un peu dans ce magnifique « atout naturel » ?

 

Et ces ressources considérables, que l'on voit aujourd'hui comme des avantages concurrentiels, qui les a créées, regroupées, entretenues, et fait croître pendant des décennies, dans le passé ? La main invisible de la concurrence entre pôles universitaires, ou une politique de financement public de la recherche et de la formation en médecine ? Cette politique qu'on est justement en train de jeter dans le fossé ...

 

Mais ceci n'est pas le plus grave ... On ne meurt pas de discours marketing ridicules. Ce qui est beaucoup plus grave est que l'IDEX est une machine qui crée de nouvelles structures de pouvoir sur la future université unifiée, et que dans ces nouvelles structures de pouvoir,

les usagers (universitaires et étudiants) n'ont presque plus voix au chapitre.

 

Traditionnellement, les universités ont un fonctionnement que l'on décrit comme « collégial » : les décisions importantes y sont prises par des *conseils*, dans lesquels siègent des représentants des grandes catégories de participants à la vie universitaire

(enseignants, chercheurs, techniciens et administratifs, étudiants),

représentants qui sont *élus* par les membres de ces catégories. Dans ces conseils siègent également des membres extérieurs, chargés de représenter les entités qui ont un intérêt dans les activités de l'université (collectivités politiques locales, entreprises, organismes de recherche), mais ces membres extérieurs - nommés et non pas élus - ne constituent pas la majorité des voix dans les conseils. Ce fonctionnement collégial garantit, au prix des lenteurs qu'imposent la vie démocratique, l'exercice du débat, et la recherche de compromis, qu'aucune orientation importante ne soit décidée sans qu'elle ait reçu l'adhésion d'une majorité de ceux qui y sont directement concernés.

 

Dans l'IDEX SPC, il est prévu que la nouvelle université unifiée soit dirigée par un Conseil de Direction de 16 membres, comprenant : 1 président, 4 représentants des organismes de recherche, 3 représentants d'entreprises, 1 représentant de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, 1 de la Ville de Paris, 1 de la région Île-de-France, et ... 5 représentants des institutions fondatrices.

 

Pour représenter les huit institutions fondatrices, donc, en tout, cinq sièges sur seize (un petit tiers du conseil de direction) ; et il ne s'agit pas de représentants élus, mais de représentants désignés d'avance (ce sont les présidents des institutions concernées). A

fortiori, pas de représentants des catégories d'usagers.

 

Cette prise de pouvoir est totale (la future université unifiée sera effectivement dirigée par ce conseil de direction), et elle est décidée d'une manière totalement illégitime par rapport au système collégial qu'elle vise à remplacer.  Les communautés universitaires

n'ont en effet absolument pas été consultées - et même pire : le projet d'IDEX a été élaboré dans le plus grand secret, et n'a été rendu public qu'après la date des élections des présidents d'université dans les deux plus grosses universités participantes, Paris-5 et Paris-7.  C'est donc purement et simplement un coup d'État. C'est comme si les chefs d'État de la France, de l'Allemagne, et du Royaume-Uni se réunissaient entre eux pour décider qu'à l'avenir, le pouvoir effectif dans l'ensemble de ces pays réunis serait exercé par un comité de direction de personnalités nommées à l'avance, et qu'il n'y aurait plus d'élections.

 

D'ailleurs pour être certains que le moins de gens possibles prennent conscience de ce qu'implique ce nouveau projet, il a été rédigé en anglais (et même en mauvais anglais, pour éviter que même des universitaires d'origine britannique puissent le comprendre).

 

 

7. Peut-être qu'ils sont obligés de fonctionner comme ça parce que sinon ils n'avanceraient jamais, parce qu'il y aurait toujours des gens qui ne seraient pas d'accord avec ceci ou cela, et que la structure serait ingouvernable.

 

Ma foi, c'est bien possible.  Peut-être qu'une structure trop complexe est ingouvernable.  Peut-être bien qu'une entité comme la France est ingouvernable, si on va par là, et c'est peut-être son problème (pour la Belgique, en tout cas, c'est démontré).  Si on devait en tirer à chaque fois la conclusion qu'on renonce à s'efforcer de tendre vers des pouvoirs démocratiques, et qu'il est plus simple et plus pratique d'une minorité éclairée décide tout de son propre chef, ce serait un progrès ?

 

Plus spécifiquement, oui, il est fort possible qu'une usine à gaz de l'envergure de l'IDEX SPC soit concrètement ingouvernable, dans le cadre d'un système démocratique, à cause de sa démesure, de son hétérogénéité, de sa complexité interne.  Si c'est vrai, cela ne devrait pas nous convaincre de la nécessité de la gouverner de manière autoritaire, mais plutôt de la pertinence même de créer une entité ingouvernable.

 

En d'autres mots, si, pour devenir gouvernable, une université doit cesser d'être une université, au sens où on l'entendait jusqu'à cette année (c'est-à-dire un organe social de construction et de transmission d'intelligence, fonctionnant de manière collégiale), alors on doit vigoureusement questionner l'utilité de la démarche !

 

 

8. Et vous êtes nombreux à penser comme ça ?

 

Tu peux être certain que ce que je te dis n'est pas une simple opinion personnelle. J'ai perdu le compte des motions de protestation et des demandes de moratoire qui émanent de conseils d'unités de formation et de recherche, de conseils de laboratoire, de syndicats, de collectifs,

de listes se présentant aux élections des conseils (dans les universités où des élections ont eu lieu récemment) : il en tombe tous les jours dans nos boîtes aux lettres.  Un collègue en a fait circuler récemment une compilation : elle tient sur 38 pages.

 

Le cas le plus emblématique est celui du conseil d'administration de l'une des institutions concernées (l'Institut des Langues Orientales) : quand il a réalisé qu'il était prévu qu'on fasse

disparaître cet Institut, de plus de trois siècles d'existence, et qu'on ne lui avait non seulement pas demandé son avis, mais pas même daigné l'informer de ce projet, il l'a désavoué à l'unanimité.

 

En fait, pour l'instant, le projet d'IDEX SPC est comme un traité signé (par tous les chefs d'état), mais ratifié par aucun parlement.

 

Ce que je dis au sujet de l'IDEX SPC semble être vrai aussi (bien que je n'en aie des échos que plus lointains) pour d'autres IDEX, comme celui de Marseille ou celui de Toulouse.

 

 

9. Mais alors si ce machin ne sert à rien, pourquoi le gouvernement le fait ?

 

Le projet d'IDEX Sorbonne Paris-Cité est une réponse à une commande politique.

 

La motivation originelle est tellement stupide que j'ai honte de la mentionner : un institut basé à Shanghai, en Chine, publie tous les ans un classement (le classement « ARWU ») des meilleures universités mondiales. Or les premières universités françaises à apparaître dans

ce classement sont assez loin des premières places, et il n'y a pas beaucoup d'universités françaises dans les cent premières places du classement. En voyant cela, l'orgueil national de nos hommes et femmes politiques n'a fait qu'un tour, et ils ont décidé de tout faire pour améliorer le « score » français dans ce fameux classement.

 

On s'est aperçu que les universités françaises étaient assez peu visibles pour des raisons structurelles, liées à la manière dont fonctionne le système d'enseignement et de recherche dans notre pays :

 

http://photo.lejdd.fr/media/images/societe/social/etudiants-facs-universites-blocage-reforme-des-retraites/2390889-1-fre-FR/etudiants-facs-universites-blocage-reforme-des-retraites_pics_390.jpg

- beaucoup d'équipes de recherche sont « mixtes », et donc dépendent à la fois de plusieurs établissements, comme par exemple une université et un ou deux organismes de recherche, ce qui minimise le poids de chaque publication ou brevet dans le score de chacun de ces établissements ;

 

- les universités françaises sont souvent de taille moyenne et plus ou moins spécialisées, par opposition avec des grands conglomérats comme l'UCLA de Los Angeles, la CUNY de New-York, ou l'UNM de Mexico, qui regroupent sous un seul chapeau tous les étudiants de leurs mégapoles respectives ;

 

- enfin, les universités françaises intègrent une mission républicaine d'accueil de tous les étudiants sur tout le territoire, et ne peuvent donc rivaliser par ailleurs avec des petites institutions d'élite comme Yale ou le MIT, qui ne recrutent que des étudiants sélectionnés à la fois par le niveau et par l'argent, et peuvent se permettre de recruter des prix Nobel comme enseignants.

 

Comme il a été fixé comme objectif politique de faire remonter le rang des universités françaises dans le classement de Shanghai, on a vite identifié le moyen le plus simple d'y arriver : regrouper trois ou quatre universités en une seule permet à la somme ainsi obtenue de

grimper automatiquement dans le classement.  Sans rien changer concrètement ni à la qualité de la recherche, ni à la qualité de l'enseignement qui y est délivré. Depuis cinq ans, le mot d'ordre est donc : fusion.

 

L'idée est de pouvoir présenter un simple jeu de définition, sur papier, du périmètre administratif des universités, comme le résultat positif concret d'une politique de développement de la recherche (la France a gagné des places dans le classement de Shanghai - ce qu'une partie de l'électorat comprendra comme : nos universités sont devenues meilleures).

 

À côté de ce grand ramdam sur le classement de Shanghai, d'autres motivations peuvent pousser le gouvernement actuel à promouvoir les PRES (pôles de recherche et d'enseignement supérieur), et autres IDEX : avec ces nouvelles structures, comme je le disais plus haut, on retire le pouvoir de gouvernance des mains des universitaires, et on le met dans les mains de représentants des pouvoirs politique et économique.  Cherche à qui profite le crime ...

 

 

10. Et pourquoi les présidents d'établissement le font ?

 

Je ne vais certainement pas te dire que nos présidents d'université sont des méchants, qui complotent sournoisement pour vendre leurs universités aux Martiens ou à d'autres forces maléfiques.  Il n'y a aucune théorie du complot là-derrière (ce serait si confortable intellectuellement si les choses étaient aussi simples !), et les gens qui sont derrière ce projet sont plutôt, assez probablement, de bonne foi et de bonne volonté.  Je pense que s'ils se sont prêté à ce jeu, au point d'être maintenant persuadés que c'est la bonne solution, c'est d'abord, et avant tout, à force d'accepter de parler la langue des gestionnaires adeptes du nouveau management public.

 

Entrer dans le filet des signifiés de l'interlocuteur est un jeu dangereux - même si tu le fais en essayant d'y gagner. Tôt ou tard, tu finis par réfléchir en termes « d'indicateurs », au lieu de réfléchir en termes de profondeur de la réflexion scientifique, de qualité du dialogue entre recherche et société, ou d'utilité et de qualité de la formation des étudiants.  C'est typiquement ce qui est arrivé à nos présidents d'université : dans le système des « indicateurs », dans lequel ils ont accepté d'entrer, leur projet est cohérent et positif. Mes propres propos, s'ils les lisaient (ce qu'ils ne feront jamais parce qu'ils n'ont pas le temps), leurs paraîtraient illisibles, simplificateurs, tendancieux, et bourrés de mauvaise foi. Nous ne parlons plus le même langage.

 

Je pense aussi que s'ils le font - et c'est sans doute un effet pervers de leur bonne volonté - c'est pour grapiller, en période de récession générale, quelques piécettes supplémentaires pour fonctionner, à l'heure où beaucoup d'universités s'enfoncent dans le déficit.  Ils sont pragmatiques, et se disent qu'en jouant à ce jeu, ils travaillent pour mon bien, puisqu'ils me permettent de faire partie des quelques universités qui reçoivent quelques millions d'euros de plus pour continuer à travailler, alors que globalement, la part consacrée à la recherche de la dotation nationale des universités (la « MIRES »), selon les calculs d'Henri Audier, régresse d'environ 1% en 2012 en euros constants.

 

Ce qui est intrinsèquement pervers dans ce jeu, c'est que la majorité des universités françaises n'en bénéficient pas.  Alors bien sûr, les présidents d'université de l'IDEX SPC, eux, sont contents.  Et quelques collègues, dans les rouages du fonctionnement de nos universités, se laissent convaincre aussi, et déclarent d'un air désolé : « il faut bien aller chercher l'argent où il se trouve ... il vaut mieux être à l'intérieur qu'à l'extérieur ... »

 

Nous sommes un peu dans la situation où l'on aurait remplacé la distribution d'un salaire par un gain tiré à la loterie. Imagine un chantier qui fait travailler cent personnes.  Jusqu'à une certaine époque, on leur donnait à tous un salaire pour avoir contribué à travailler et à faire avancer le chantier.  À présent, on a décidé qu'on ne distribuerait plus qu'une partie de la somme qui servait auparavant à la paye globale ; mais attention : on ne la distribuera pas à tout le monde, mais seulement à une partie des travailleurs, tirés à la loterie.

 

C'est injuste, n'est-ce-pas ?  Nous sommes d'accord.  Seulement voilà : va convaincre quelqu'un qui *gagne* à la loterie qu'il est immoral de jouer à la loterie.

 

 

11. Et pourquoi l'opposition ne prend pas position contre ? Ça a l'air d'être un sujet consensuel puisque le gouvernement n'est pas tellement attaqué sur son bilan dans ce domaine précis ...

 

L'opposition ne prend pas position contre, parce qu'un grand nombre de notables politiques locaux du Parti Socialiste soutiennent ce type d'initiatives - par exemple Bertrand Delanoë à Paris, ou Martin Malvy à Toulouse.

 

Pourquoi les notables politiques locaux soutiennent cette politique ? Tu imagines un président de région capable de résister à l'envie de pouvoir dire qu'il a dans sa région un pôle universitaire classé à tel et tel rang dans le classement de Shanghai ?

 

 

12. Et pour finir, s'il y a tant de gens qui trouvent que cette idée ne vaut pas grand chose telle qu'elle est faite, pourquoi ne pas prendre le temps de réfléchir et de faire les choses mieux ?

 

Si, de la part du pouvoir, l'objectif est électoral - c'est-à-dire qu'il s'agit de pouvoir exhiber des résultats, même dénués de sens, d'une politique de promotion de la recherche - alors il faut bien

évidemment le faire avant les élections.  Voilà pourquoi, depuis

quelques mois déjà, avec d'autres opérations du même genre (LABEX, IDEFI ...) nous voyons, dans certains de nos labos et dans certaines de nos facs, se déverser sur nous des crédits qu'il est urgent de dépenser dans la quinzaine alors qu'ils étaient attendus depuis des

années.  Et pour revenir à l'IDEX, voilà pourquoi il y a une hâte frénétique, de la part du gouvernement, de faire signer aux présidents des institutions concernées la convention de mise en route de l'IDEX SPC avant le 15 avril.

 

Malheureusement pour eux - et heureusement pour la raison - au sein même des établissements concernés, les résistances se font de plus en plus fortes, et les appels à remettre complètement sur la table la définition de ce projet, de plus en plus nombreuses.  Si bien que malgré la frénésie de ces dernières semaines, il semble de plus en plus probable que ce projet n'aboutira pas avant l'élection présidentielle (ce qui était sa seule raison d'être), et que, quel que soit le résultat de celle-ci, une nouvelle phase de réflexion s'engage plus sérieusement par la suite.

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 05:52

RP2Le retour de l’obscurantisme peut-il sauver les riches ? se demande Caleb Irri dans les colonnes du Grand Soir.

Pour expliquer le capitalisme, on le compare souvent à un gâteau qui représenterait la somme des richesses à se partager. Au départ d’une taille qui correspondait à la quantité de monnaie qui le constituait, il s’est agrandi au fur et à mesure des convertibilités successives, de la création monétaire, du crédit… jusqu’à devenir un gigantesque dessert « mondial », par addition de tous les gâteaux « nationaux » : c’est le résultat de la mondialisation.

Mais ce gâteau qui grandit sans cesse (c’est ce qu’on appelle la croissance) est à partager entre tous les acteurs qui ont contribué, de près ou de loin, à sa réalisation, selon des règles établies et acceptées sinon par tous, au moins par la majorité. Et toute la science politique se résume à savoir comment : chaque individu a-t-il le droit de prétendre à la même part, et si non comment le justifier ?

En réalité la crise est l’excuse sur laquelle s’appuient les puissants pour le rester en imposant LEUR modèle de civilisation, et le choc des civilisations sera la croisade capable de détourner l’attention des peuples vers d’autres responsables des injustices dont ils sont victimes.

 

Selon Daniel Bernard, journaliste à Marianne, Étienne Mougeotte a réuni ses journalistes du Figaro pour leur expliquer que Sarkozy faisait vendre et que lui, Mougeotte, n’avait rien à faire de leurs états d’âme de journalistes soucieux de la pluralité d’expression. Pour Mougeotte, le pluralisme existe. La preuve : « Les chroniqueurs vont d’Ivan Rioufol à Luc Ferry, d’Alain-Gérard Slama à Yves de Kerdrel, il y a plus que des nuances entre eux, je les laisse écrire ce qu’ils veulent ». Prions que Maxime Vivas ne traite jamais les collaborateurs d’« Excusez-moi de vous interrompre » comme Mougeotte traite sa rédaction !

 

Mediapart s’est intéressé au Canal du Midi qui été un des héros médiatiques de l’été dernier, quinze ans après son classement à l’Unesco. La cause ? Le chancre coloré, qui, à terme, condamne les 42000 platanes qui bordent l’ouvrage.

Le 24 novembre dernier, Nathalie Kociusko-Morizet, était à Trèbes dans l’Aude, site emblématique du Canal du Midi, pour planter un arbre en fanfare, sous l’œil des caméras. La ministre de l’Ecologie en a profité pour lancer un appel aux dons pour financer le remplacement de tous les platanes qui bordent le canal, fortement touchés par le chancre coloré, un champignon ravageur. Même dans ce domaine, l’État recule et attend tout des investisseurs privés.

Un entretien très intéressant du démographe Hervé le Bras dans les colonnes de Rue 89 sur la France saine et la France malade :

Vous avez évoqué les liens entre la transformation de structures familiales et le communisme. Mais vous rejetez tout lien entre vote PC et vote FN.

Hervé Le Bras. Les régions où le vote FN est élevé ne sont pas les régions où le vote PC est élevé. C'est une autre histoire. On pense que ce qui est en cause, ce n'est pas une anthropologie familiale mais une anthropologie de voisinage, et on le constate à deux niveaux : à très grande échelle, dans des régions où la nature du voisinage s'est profondément transformée, dans un sens de perte de contact avec les voisins. C'est toute la France du Nord-Est, au dessus de la Seine, toute la France qui descend dans le couloir rhodanien, et les rivages de la Méditerranée.

Les cartes ne bougent pas depuis 1984, année du premier vote FN de masse. Plus on s'éloigne des centre-ville, depuis 2000-2002, plus on vote FN. C'est la France périurbaine, des banlieues éloignées. C'est là qu'on trouve le plus de ruptures avec le voisinage. On travaille en moyenne à 30 km de chez soi, on fait ses courses à l'hypermarché, il n'y a pas de café, de fêtes de village, de mariages où se retrouver.

Ce sont des vies difficiles, qui ne peuvent guère compter sur une communauté pour les accueillir ou les aider, plantés au milieu des champs. C'est d'une grande dureté. Le voisin, c'est déjà un étranger. Je pense que le FN est lié à cette question de voisinage.

C'est assez violent de parler comme vous le faites d'une « France saine » et d'une « France malade »...

La France saine est celle qui ne vote pas FN. Depuis l'époque de Charlemagne, deux modes de vie différents coexistent en France. Et l'un deux correspond au vote FN : là où on vit dans des petits villages, des petites villes : la Champagne, la Haute-Marne, séparés par rien, des vastes champs. Dans une autre partie de la France, il y a une succession d'habitats isolés.

La France saine, c'est là où les relations sociales se sont plutôt épanouies au fil des années, et la France malade, c'est celle où les relations sociales se sont durcies.

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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 15:53

http://www.dinosoria.com/enigmes/gevaudan-1.jpgPhilippe Arnaud m'a adressé ce texte très intéressant sur le traitement par les médias des tueries de Toulouse.


 

Quelles remarques peut-on tirer de cette tragédie ?

 

- Essentiellement celle-ci, sur laquelle je suis souvent revenu, et que notait déjà RobertMandrou en 1967, dans son ouvrage sur /La France aux XVIIe et XVIIIe siècles (citation reprise par Pierre Goubert dans L'Ancien Régime, en 1969) : nos informations, malgré la modernité des supports (satellites, Internet, écrans plats, tablettes tactiles, ordinateurs, caméras incorporées dans les plus petits supports - comme les appareils téléphoniques, etc.), nos informations restent, sur le fond, des informations témoignant d'une mentalité archaïque.

 

- Elles restent archaïques par la prédominance de la météo, surtout traitée dans ses manifestations exceptionnelles, par la prédominance du récit biographique attendrissant (transféré de celui des princes - et encore pas toujours ! - à celui des vedettes du sport, du cinéma ou de la chanson), par la prédominance du merveilleux - pris en charge par la technologie - et, enfin, et surtout, par la prédominance du fait divers criminel. Et plus ce fait divers est gros, plus il est affreux, plus, comme sous l'Ancien Régime, il est utilisé pour attireret retenir le chaland. Voire pour le manipuler....

 

- Les tueries attribuées à Mohamed Merah entrent dans ce cadre. Et l'on ne peut qu'être frappé par la distorsion entre la modernité du média et l'archaïsme de la mentalité ainsi mise à jour. Un événement du passé revient à la mémoire à ce propos, celui de la Bête du Gévaudan, qui, de 1764 à 1767, fit 80 victimes, principalement sur les territoires des actuels départements de la Lozère (du nord) et de la Haute-Loire. Et, de fait, les similitudes ne manquent pas.

 

1. La première d'entre elles - celle qui suscite l'angoisse initiale - est l'incertitude (qui, en l'occurrence, n'a duré que quelques jours) sur la localisation et sur l'identité du tueur. De même qu'on ne savait quelle était la nature de la Bête du Gévaudan (un loup ? plusieurs loups ? une créature fabuleuse tel que le loup-garou ? un animal dressé à tuer ?), on a élaboré des conjectures sur une appartenance supposée du tueur à une association d'extrême-droite, à une mouvance islamiste ou à Al-Qaida. Et, de même que la Bête se déplaçait à plusieurs lieues de distance, le tueur a commis ses forfaits de Toulouse à Montauban (distance : 54 km). Il est d'ailleurs révélateur que l'objet-symbole de ce tueur ait été non pas le pistolet mais le scooter, marque de sa mobilité, de sa dangereuse ubiquité, comme celle de la Bête du Gévaudan.

 

2. La deuxième similitude est qu'il touche à un des interdits de la société, à un de ses tabous : s'en prendre à des enfants. De même que la Bête assaillait souvent des enfants, qui gardaient les troupeaux, souvent accompagnés de leurs frères et soeurs plus jeunes (une consultation de Wikipedia mentionne des enfants de 14 ans, 15 ans, 8 à 12 ans, 6 ans et même 14 mois). Or, on ne tue pas des enfants - y compris dans les oeuvres cinématographiques. Dans celles-ci, en effet, lorsqu'il y a des dangers (genre films-catastrophes) ou des tueurs, une convention non écrite veut que les enfants figurent presque toujours parmi les survivants. Ce qui, d'ailleurs, est le contraire de la réalité puisque, pour diverses raisons - manque de mobilité, de force physique, de conscience du danger, les enfants figurent souvent parmi les premières victimes. En s'en prenant à des enfants, dans une école juive de Toulouse, le tueur, s'en prenant à cet interdit, accroissait l'horreur de son geste.

 

3. La troisième similitude est la disproportion énorme entre le nombre de victimes et l'émotion suscitée : les quatre morts de l'école de Toulouse ne sont "/que/" la valeur d'un accident de la circulation, ne touchant qu'une seule voiture familiale. Et on peut noter la disproportion (même s'il s'agissait d'un accident concernant des Belges et non des Français) entre le traitement médiatique de l'accident d'autobus de Sierre, qui fit tout de même 28 morts (contre 7 en France) et celui de Toulouse-Montauban, traité, relativement, de façon encore plus disproportionnée que les attentats du 11 septembre 2001...

 

4. Cette disproportion est d'ailleurs celle qui s'attache à ces autres "acteurs" d'homicides que sont les loups ou les ours (qui ne tuent aucun humain et encore moins de troupeaux de moutons que les chiens errants), ou, symboliquement, les requins. A propos de ces derniers, une des années les plus meurtrières fut, par exemple, l'année 2000, qui vit 11 attaques mortelles de requins, /toutes espèces confondues, dans le monde entier/. La probabilité d'être tué par un requin, même lorsqu'on est un passionné des baignades en mer, est donc bien moins grande que celle d'attraper un coup de dents - éventuellement mortel s'il touche un nourrisson - par le brave labrador du voisin que l'on caresse pourtant depuis des années. Or ni les chiens ni les hyménoptères (abeilles, guêpes, frelons) qui, cependant, sont la cause de bien davantage de morts dans le monde, ne suscitent ces peurs aussi hystériques qu'irraisonnées (mais non inexplicables).

 

5. Ce traitement disproportionné (et, j'ose le dire/, outré/) des tueries de Montauban est Toulouse souligne un autre trait archaïque, en ce qu'elle est un révélateur de peurs cachées, instinctives, préhistoriques. Dans le cas du requin, c'est, comme le dit Jean Delumeau dans La peur en Occident (XIVe - XVIIIe siècles) [Fayard, 1978], une peur de la mer et une peur de l'obscurité (puisque  le requin surgit des profondeurs, qui sont ténèbres), plus une peur du dessous, de la profondeur, l'Enfer, dans le folklore chrétien, étant toujours situé dessous.

 

6. Dans le cas de la Bête du Gévaudan, revenait aussi la peur de l'animal fabuleux (le loup-garou), éventuellement aussi la peur du Malin - soit que l'animal ait été l'un des avatars du Démon, soit qu'il ait été l'instrument de Dieu pour punir les hommes de leur péchés (comme on le disait pour les pestes ou les épidémies). Enfin, cette peur est celle de l'inconnu - pendant longtemps, nul ne vit la Bête du Gévaudan, et même après la fin de ses tueries, on douta des divers cadavres d'animaux présentés comme étant le sien, la peur de l'étranger et la peur du déviant (jadis, les sorcières ou présentées comme telles, les juifs, les étrangers, voire les fous) étaient les premières victimes des pestes ou des incendies.

 

7. Dans notre époque déchristianisée (ou post-chrétienne), où l'un des paradoxes est la fortune des films consacrés au Diable [alors que l'évocation de celui-ci a disparu des catéchèses], les peurs sont toujours celle de l'Inconnu, celle du déviant et celle de l'étranger.

 - Or, depuis quelques années, cet inconnu s'est incarné - ou, plutôt, "on" l'a incarné - dans l'islamiste, et, plus largement, dans le musulman, à qui on a prêté des desseins diaboliques non seulement d'attentats, mais aussi de submersion démographique (alors que les pays musulmans ont accompli leur révolution démographique), de prise du pouvoir - démocratique ou subreptice - de changement progressif des mœurs (notamment par l'imposition, aux femmes, de normes rétrogrades) ou d'attaque nucléaire (alors que le pays le plus soupçonné de vouloir utiliser la bombe atomique est l'Iran, qui, pourtant, n'en possède pas une seule...). Il est donc caractéristique qu'à partir du moment où le suspect présumé ait été identifié comme étant un musulman - se prétendant islamiste -, toutes ces peurs se soient coagulées pour en faire le cirque médiatique que nous connaissons depuis 48 heures.

 

Philippe Arnaud

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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 06:40

http://www.delaplanete.org/IMG/jpg/afghan_moudjahidine.jpgLoin de moi l’idée de critiquer les envoyés spéciaux qui, comme ce fut le cas lors du long épisode de la Rue du Sergent Vigné, rendent compte, dans des conditions difficiles dues à la fatigue et à la tension ambiante, d’événements difficiles à décrire, à comprendre. Je serais assurément incapable d’en faire autant même si, parce que je fus enseignant, j’ai parlé pendant près de quarante ans. Le problème est que les journalistes des radios et télévisions doivent donner l’illusion qu’ils informent alors qu’il ne se passe rien. Et puis, il y a la pression des actionnaires, des employeurs : il faut être les « meilleurs », être les premiers à annoncer des “ nouvelles ”, à annoncer quelque chose, à annoncer tout court. À Toulouse, BFMtv s’est particulièrement illustrée en balançant de grosses âneries, comme, par exemple, le suicide du tueur.

 

Je voudrais insister ici sur deux travers, deux tics de langage communs à la plupart des envoyés spéciaux dans la “ ville rose ”.

 

Lorsqu’eurent lieu les échanges de coups de feu très nourris entre Mehra et les forces de l’ordre, plusieurs journalistes qualifièrent ces tirs d’« hallucinants » (ceux de BFMtv au premier chef quand on pense s’agissait d’un mort qui tirait comme un dératé). Qu’entendaient-ils par hallucinants ? Je ne pense pas qu’il s’agissait de l’acception djeuns : « Peutainnn, j’hallucine grave ! ». Fallait-il prendre le mot dans le sens « la ressemblance entre ces deux frères est hallucinante » ? Je doute également que ce terme ait été employé dans son sens premier : qui provoque des hallucinations. Il ne pouvait s’agir que du sens familier, synonyme d’énorme : « sa beauté est hallucinante ». Mais alors pourquoi utiliser un mot dans son sens le plus familier, donc le plus vague lorsque l’on évoque un épisode dramatique ? Poussons cette logique jusqu'au bout : « la fumée qui s’échappait des crématoires d’Auschwitz, c’était hallucinant ! » Le rôle d'une personne qui rapporte n'est pas uniquement de nous donner spontanément son ressenti, surtout s'il est confus, il est d'informer (pas de communiquer), donc de hiérarchiser.

 

À maintes reprises, la rue du Sergent Vigné a été qualifiée de rue « résidentielle, calme et tranquille ». Ça a l’air tout bête, comme ça, mais, en fait, c’est très politique. Le sens du mot résidentiel est « propre à l’habitation ». Une rue résidentielle est une rue où l’on trouve des résidences. Mais ce sont des résidences d’un certain chic. On oppose ainsi quartier résidentiel à quartier industriel, ou encore coron, banlieue. À l’origine, la rue du Sergent Vigné était située dans un quartier plutôt prolo. Dans les années trente, on y a vu des ouvriers immigrés italiens y construire leur maison. Aujourd’hui, cette rue ne comporte aucune habitation fastueuse. Mais des maisons banales avec un petit bout de terrain pour y planter un barbecue, le tout pour 600000 euros, alors, là, d’accord. La spéculation immobilière, l’aménagement (ou le manque d'aménagement) de la ville ont fait le reste en repoussant les gens modestes vers les banlieues, puis vers la première ceinture (10 kilomètres), la deuxième (20 kilomètres), la troisième (30 kilomètres). Comme partout ailleurs. Le problème avec le forcené, au moment où les envoyés spéciaux commentaient, c’est qu’il possédait une BMW (la voiture des nouveaux riches), un scooter à 10000 euros, et qu’il fut capable de s’acheter un arsenal coûteux. En d’autres termes, ce forcené était difficilement classable sur l’échelle sociale.

 

D’où la « rue résidentielle, calme et tranquille ». Comme tout aurait été plus simple si Merah avait résidé au Mirail, un quartier qui compte 40000 habitants, où la population d’origine maghrébine est surreprésentée, où le chômage chez les jeunes est de 50%, un quartier qui connut des scènes d’émeute en 1998 et en 2005 ! Dire que la rue est calme et tranquille, c’est exprimer le désarroi et l’incompréhension supposés de ceux à qui l’on s’adresse. C'est également stigmatiser ce moujahiddine qui n’aurait jamais dû résider là. Dans le meilleur des mondes.

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 16:06

http://forum-social-hauts-cantons-herault.org/wp-content/uploads/2009/07/affiche_resistance_foix_w.jpgComme l'Inalco, un certain nombre d'UFR s'opposent aux principes mêmes de l'IDEX, que des conseils d'administrations (les futurs "sénats", comme on dit chez les Anglo-Saxons) font voter à toute berzingue, à l'aveuglette, loin de toute démarche démocratique et collégiale. Décidément, le sarkozysme a la vie dure !

À titre d'exemple, je propose une motion votée par le Conseil de l’UFR de physique de l’Université Paris-Diderot du 12 mars 2012

 

Le projet d’Idex “Sorbonne Paris Cité” (SPC) a été écrit sans concertation et voté en aveugle par le Conseil d’Administration de l’université Paris-Diderot, sans passage ni par le CS ni par le CEVU, au cœur de l’été. Bien que présentant l’Idex comme “une université de droit commun, respectant les principes de collégialité et de démocratie académique”, le détail du projet et son pilotage montrent le contraire et il s’agit bien plus d’un projet attisant les divisions que d’un projet de fusion.

Cette structure est inacceptable en l’état. Le projet déposé n’engage en rien la communauté universitaire – tout au plus engage-t-il financièrement l’Etat. Nous refusons tout calendrier précipité, que cela soit pour la création de “départements” ou pour toute signature contractuelle concernant l’Idex. Nous demandons au Conseil d’Administration de l’Université Paris-Diderot de reprendre à la base les projets d’établissement, dans un processus s’inscrivant dans la durée et s’appuyant sur la communauté universitaire. L’ensemble de la réorganisation éventuelle doit être discutée collégialement : le principe même de la fusion entre établissements, ses modalités, le mode de désignation de ses conseils, l’échelle à laquelle sont réparties les ressources.

L’Université Sorbonne Paris Cité, si elle se créait, devrait (i) être un établissement public reposant sur des collaborations réelles, avec les pratiques collégiales et démocratiques de nos universités, (ii) avoir une politique de ressources humaines fondée sur les statuts de la fonction publique, (iii) être construite autour de l’ensemble des missions des universités, et penser avec la même ambition les enjeux de formation pour tous les secteurs de formation, du L jusqu’au D, et les enjeux de recherche pour tous les secteurs disciplinaires de l’Université Paris-Diderot. C’est à ces conditions, qu’il nous faut obtenir, que ce projet deviendra compatible avec l’avenir de notre université.

 

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 06:55

http://www.geekculture.fr/wp-content/uploads/2010/09/batmansuperman.jpgL’âne frotte l’âne. En d’autres termes, les imbéciles s’épouillent et se congratulent.

 

On peut être surdiplômé et être un parfait crétin pervers et narcissique. On peut ne pas être titulaire du Certificat d’Études primaires et être une personne formidable, cultivée, altruiste. Par elles-mêmes, les peaux d’âne ne veulent rien dire.

 

Que Sarkozy ait été un élève médiocre durant toute sa scolarité, de la classe de sixième au DEA, ne l’a pas empêché de développer, de manière exceptionnelle, certaines qualités intellectuelles et humaines. Il n’a pas réussi le parcours qu’on lui connaît sur sa simple bonne mine.

 

Le problème est que son rapport au savoir et à la culture est purement fonctionnel, marchand. Il a beau avoir une femme, une belle-mère et une belle-sœur artistes, cela ne changera plus. Pour lui (comme pour Clinton, Blair et quelques autres qui n’ont jamais écrit une ligne), une conférence, c’est essentiellement une source de revenus. Pour lui (comme pour Clinton, Blair et quelques autres qui se sont littéralement vendus aux puissances d’argent), occuper la plus haute fonction dans un État est un job comme un autre, mal payé au point qu’il faut tripler son salaire dès qu’on l’occupe.

 

Je crois qu’il n’est pas superflu, parce qu’il est toujours bon de connaître l’adversaire autant qu’il nous connaît, parce qu'il ne faut jamais oublier que cet homme s'est mis en scène chez Disney et qu'il nous a imposé ses poignées d'amour de mauvais pagayeur, de reprendre un texte d’Alain Garrigou (professeur à l’université de Nanterre, qui a changé de nom bêtement à cause de Sarkozy) sur l’un des aspects centraux de la personnalité du kleiner Mann : son indifférence (pour ne pas dire son mépris) à la culture. Ajoutons également que pour ce qui est de son curriculum vitae comme pour tout le reste, Sarkozy est un "homme qui ment" (link)

 

Les propos de Nicolas Sarkozy sur l’université et la recherche trahissent une implication personnelle qui n’obéit pas seulement à la centralisation présidentielle du pouvoir. Il ne suffit pas de mettre en cause les conseillers et la plume du discours du 22 janvier 2009 sur « une stratégie nationale de recherche et d’innovation » alors que des passages improvisés de cette allocution prennent un ton acrimonieux et que bien d’autres interventions confirment un solide ressentiment. Pendant sa campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy s’en prenait par exemple à celui qui avait mis La princesse de Clèves au programme du concours d’administration centrale : « Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle » (23 février 2007 à Lyon). Depuis, les propos méprisants se sont multipliés contre les scientifiques ou des sciences. En février 2008, la mise en place d’une commission présidée par le professeur Guesnerie, visait à donner une caution académique aux reproches adressés à un enseignement qui négligerait l’entreprise, accorderait trop de place à la macroéconomie et à la sociologie et préparerait, on le devine, à des pensées politiquement subversives. Toutefois, la commission Guesnerie conclut à une excellente qualité d’ensemble des manuels. Les attaques contre la section économique et sociale ont néanmoins continué en prenant parfois le ton du persiflage au nom d’une compétence peu évidente. Ainsi, le 27 janvier 2009, Nicolas Sarkozy ressassait-il son hostilité devant un nouveau public : « Il y a une filière économique pour vos enfants. C’est une blague. Mettez vos enfants dans la filière ES, ils ne pourront pas se permettre de se présenter dans les meilleures écoles économiques ».

 

Titres de compétence ? Les sociologues savent bien que les jugements en disent souvent plus sur leurs auteurs que sur les choses dont ils parlent. Or les études de Nicolas Sarkozy n’ont pas été si brillantes ni spécialisées qu’elles l’autorisent à juger de haut les questions d’orientation scolaire et de pédagogie. Par contre, elles ont été assez médiocres pour nourrir son ressentiment personnel qui, en affinité avec l’humeur anti-intellectuelle des milieux qui le soutiennent, explique largement la « petite guerre » faite aujourd’hui aux scientifiques et universitaires.

 

Avant l’élection présidentielle de 2007, les sites officiels (ministère de l’Intérieur, Conseil Général des Hauts de Seine), partisan (UMP) ou professionnel (Cabinet d’avocats Arnaud Claude – Nicolas Sarkozy) indiquaient que Nicolas Sarkozy avait une maîtrise de droit privé, un certificat d’aptitude à la profession d’avocat, un DEA de sciences politiques et fait des études à l’Institut d’Etudes politiques de Paris. Quelques uns étaient plus précis comme le Ministère de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire indiquant un « DEA de sciences politiques avec mention (mémoire sur le référendum du 27 avril 1969 » ainsi que celui du Conseil Général des Hauts de Seine qui assurait que « Nicolas Sarkozy décroche un DEA de sciences politiques avec mention, lors de la soutenance d’un mémoire sur le référendum du 27 avril 1969 ».

 

La mention des Etudes à l’IEP de Paris est problématique puisque Nicolas Sarkozy n’y a pas poursuivi ses études jusqu’au bout comme il est aisé de le vérifier dans l’annuaire des anciens élèves. Or, selon les usages, le titre d’ancien élève ne vaut que pour les diplômés. Il fut donc abandonné. Toutefois, le site de l’Elysée porte toujours cette indication lapidaire : Institut d’Etudes Politiques de Paris (1979-1981). Quant à l’expression « avec mention » accolée à un diplôme, elle indique cette propension à « gonfler » son CV caractéristique des candidatures aux emplois d’aujourd’hui. Si les universitaires savent que tous les diplômés ont au moins la mention « passable », tous les Français ne le savent peut-être pas. L’ensemble des CV est flou à d’autres égards puisqu’on ignore où les diplômes ont été obtenus. Seul le site professionnel du cabinet d’avocats des Hauts de Seine indiquait que Nicolas Sarkozy « est diplômé de droit privé et d’un DEA de sciences politiques de l’Université de Paris X Nanterre ».

 

C’est en effet là que Nicolas Sarkozy a fait ses études. Faute d’annuaire d’anciens élèves, il était plus difficile de vérifier ce curriculum vitae. Le certificat d’aptitude à la profession d’avocat a bien été obtenu en 1980 avec la note de 10/20 (cf. doc. 1 en annexe). Il y a par contre un problème pour le DEA. Sauf la même défaillance de mémoire des professeurs exerçant en 1979 dans le DEA de sciences politiques de Paris X Nanterre, Nicolas Sarkozy n’a pas obtenu son diplôme. Une petite enquête se heurte à la page noire du réseau intranet de l’université. L’auteur de ces lignes a alors adressé une demande écrite à la présidence de l’université qui a confirmé que le service de scolarité disposait bien d’un document certifiant l’obtention du DEA. Il restait à vérifier avec la pièce qui fait foi en la matière, à savoir le procès verbal de délibération, document autographe au format A3, difficile à contrefaire. Le candidat apparaît bien dans le procès verbal de la première session : il est « ajourné » car absent de l’épreuve écrite terminale et n’ayant pas rendu son mémoire (cf. doc. 2). Il restait à consulter le procès verbal de la deuxième session. Or, le procès verbal a disparu des archives de l’université. Il est même le seul procès verbal manquant de toute l’existence du DEA.

 

Un conclusion est certaine : les universités protègent mal leurs archives. Si l’auteur de ces lignes a pu y pénétrer pour enquête, on peut supposer que d’autres puissent le faire aussi, légalement ou non, pour des raisons illicites. Voila en tout cas un bon motif de réforme de l’université : garantir l’authenticité des diplômes.

 

Et puis, on peut revenir sur des informations fournies par des professeurs du collège de Vonnas dans l’Ain. Sa rancune contre le corps enseignant vient du fait que ses professeurs ne l’ont pas reconnu à ce qu’il pensait être sa juste valeur :

 

Et son certificat d'aptitude à la profession d'avocat ? Obtenu sur le fil avec la note médiocre de 20/40 (7/20 à la première épreuve et 13/20 à la seconde).
Rappelons aussi, pour compléter le tableau, les notes obtenues au bac par le candidat 18917 en 1973 (Jury 80, lycée Molière) : 7/20 à l'épreuve écrite de français et 12 à l'oral (voilà
pourquoi il s'exprime toujours dans un idiome approximatif), 9/20 en philo, 8/20 en maths, 10/20 en anglais et 11/20 en économie.
Avec 142 points sur 300, le médiocre petit candidat fut recalé et fut obligé de se présenter au repêchage.


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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 08:17

http://www.elle.fr/var/plain_site/storage/images/loisirs/livres/dossiers/les-maitres-du-polar-passent-aux-aveux/pierre-lemaitre-et-son-thriller-hitchcockien/14132501-1-fre-FR/Pierre-Lemaitre-et-son-thriller-hitchcockien_image_sousdossier_portrait.jpgJ’ai grand plaisir à reprendre ce texte donné par l’écrivain Pierre Lemaitre à Libération(15 mars 2012). Les lecteurs de ce blog savent ma grande admiration pour ce romancier (link et link). 

Les éditeurs français, dans leur majorité, ont décidé de boycotter le livre numérique. C’est du moins ce qu’affirme Calmann-Lévy, éditeur du groupe Hachette. Résumons et simplifions : un livre qui vaut 7 euros lorsqu’il passe au format de poche continue d’en valoir 15 ou 16 en version numérique. Persister à vendre un livre deux fois plus cher au format numérique qu’au format de poche, c’est du boycottage pur et simple. Calmann-Lévy me confirme d’ailleurs cette décision : «Bon nombre d’éditeurs hésitent à prendre des mesures qui risqueraient de fragiliser un marché du livre déjà chahuté par la crise.»

En attendant, aucune vente au format numérique, pour les auteurs, - qui, cela va sans dire, ne sont pas consultés - c’est 0% de droits. Le même résultat que le piratage. La raison de cette politique ? «Le papier représente 99% des ventes contre 1% pour le numérique.» Ça ne pèse rien. On connaît l’argument contre les évolutions technologiques, c’est le plus ancien. A ceci près qu’il est plus bête encore qu’hier car les mutations s’effectuent aujourd’hui à une vitesse sans commune mesure avec celles des siècles précédents et que la montée en puissance des liseuses et des tablettes numériques (pratiques, écologiques et de plus en plus performantes) est une réalité assez prévisible.

Cette mesure punitive des éditeurs vis-à-vis du numérique est contre-productive. Elle a pour conséquence évidente que les lecteurs, même les mieux intentionnés, se tournent vers les sites de téléchargement illégal. C’est assez spectaculaire. Prenez Team Alexandriz, un parmi d’autres. Il se proclame «numéro 1 sur les ebooks FR». Depuis plusieurs années, sous les yeux des éditeurs et dans l’impunité la plus totale, il propose au téléchargement gratuit des centaines d’ouvrages piratés qui, du dernier Goncourt à Delphine de Vigan, proviennent des catalogues de XO, J’ai lu, Michel Lafon, Pocket, 10/18, Albin-Michel, Denoël, le Livre de Poche, Robert Laffont, Plon, Rivages, les Presses de la Cité, Calmann-Lévy, Buchet-Chastel, Belfond, etc. Il estampille ses versions piratées : «Lu et approuvé par Team Alexandriz». On peut même lui adresser des dons, via Paypal, pour l’aider à en mettre en ligne un plus grand nombre. Son objectif est de publier sur Internet la version piratée des livres en même temps que leur sortie en librairie, c’est pour bientôt. Depuis le temps qu’il fonctionne, les auteurs attendaient les réactions des éditeurs. Totalement inopérantes. Le site est florissant. Tous les jours de nouveaux livres. Et très réactif : à la disparition de Megaupload, il s’est téléporté sur Mediafire ou Rapidshare. Pour le combattre, peut-être Attributor, le partenaire d’Hachette pour traquer le piratage, fera-t-il mieux que les autres, nous verrons. Mais traquer le piratage tout en maintenant le numérique deux fois plus cher que le papier, est-ce une politique tenable ?

L’arrivée du livre numérique pose un problème complexe à l’économie du livre. Il ne va pas remplacer le livre papier, comme la télévision n’a pas remplacé le cinéma mais le modèle économique de la production cinématographique a bien été contraint de s’adapter à l’influence de la télévision. Alors que certains éditeurs cherchent des solutions, s’entendre dire de la part des autres, parfois des plus importants, que cette politique de boycottage est consciente et concertée, donne un peu l’impression qu’en pleine révolution numérique, ils préfèrent camper sur un modèle d’Ancien Régime. On sait comment ça finit.

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