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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 07:20

 

RPPhilippe Barbier, lecteur de Télérama, docteur en sciences de l’éducation,dénonce un tic horripilant des grands journalistes des grands médias : « Sachant que décrypter signifie dans sa première acception traduire des messages chiffrés dont on ne possède pas la clé, et dans sa seconde : restituer le sens d’un texte obscur, je suis très agacé d’entendre à peu près partout les journalistes employer ce terme à la place d’expliquer, analyser ou commenter. Les acteurs de l’actualité parlent-ils en langage codé ? Ne s’expriment-ils tous que de façon obscure ? Ou sommes-nous des imbéciles incapables de comprendre ce qu’on nous a donné à entendre avant que les spécialistes ne nous aient livré les clés pour comprendre ce qu’ils ont jugé bon que nous comprenions ?

 

Le off, c’est ouf ! , nous explique Jean-louis Legalery, angliciste distingué, dans Mediapart.

Littéralement off, c’est l’apocope de l’expression anglaise off the record, qui s’utilise pour parler de l’entretien réalisé, par des journalistes, avec une personne importante ou présumée telle et dont l’équivalent sémantique est « qui n’est pas officiel et qui ne doit pas être répété publiquement ». Autant dire que le off est devenu très in, et que ce qui est « hors enregistrement » doit inéluctablement être considéré comme essentiel, alors qu’il s’agit du volontairement secondaire au détriment de l’essentiel, c’est-à-dire le débat idéologique censé faire progresser une société.

 

Lors de la visite de Notre Président en Ariège (La Dépêche), les forces de l’ordre ont tiré des balles en caoutchouc et des grenades lacrymogènes contre des citoyens qui manifestaient pacifiquement à 300 mètres du chef de l’État et qui donc constituaient un danger grave pour son auguste personne. Ni France 2 ni France 3 n’ont mentionné ce fait dans leurs éditions.

 

Des nouvelles de l’hôpital public (La Dépêche) : Dimanche 8 janvier, une Gersoise s'est rendue aux urgences d'Auch en se plaignant de maux de ventre et de vomissements à répétition. Les médecins n'ont pas vu sa crise d'appendicite. Voici ce que dénonce Yannick Vicente, restaurateur de Samatan. Dimanche 8 janvier, son épouse a été prise de violents maux de ventre. Le généraliste prévient l'hôpital de leur arrivée. Devant les urgences, des pompiers qui amenaient un blessé l'aident à asseoir sa femme dans un fauteuil. « Elle était très mal et ne supportait plus la douleur », explique Yannick Vicente. On dit à Yannick qu’il doit d'abord remplir les papiers d'entrée. « Mais les papiers pouvaient attendre, souligne-t-il. Ma femme n'arrêtait pas de vomir, j'étais complètement paniqué ! » Comme il s'énerve encore, les urgences appellent la police d'Auch. « Le temps qu'ils arrivent, j'avais rempli les papiers et ma femme avait été prise en charge. » Les choses s'étant calmées, les policiers repartent après avoir échangé quelques mots avec Yannick Vicente et le personnel.

Après l'avoir mise sous perfusion et lui avoir fait une prise de sang, les urgences d'Auch donnent à la femme du restaurateur des médicaments contre la gastro-entérite et la laissent repartir chez elle. Elle souffrira terriblement la nuit suivante, ainsi que la nuit d'après. Le mardi, à 8 heures, elle passe une échographie à la clinique privée Carlier, sur demande de son généraliste. « A 9 heures, elle était hospitalisée, elle avait perdu plus de cinq kilos et faisait une péritonite, rapporte Yannick Vicente. » Cette pauvre dame était en train de mourir.

 

Toujours La Dépêche qui nous raconte le drame d’une mère de famille en difficultés de surendettement qui a voulu exprimer son désarroi aux élus en menaçant de sauter dans le vide.

Pendant plus d'une heure, le drame était possible, hier matin, chez les pompiers. Une mère de famille avait réussi à grimper jusqu'au sommet de la tour de séchage des tuyaux à la caserne des sapeurs-pompiers. Le dialogue avec les forces de l'ordre peut être rapidement établi. La détermination de cette personne était particulièrement palpable. « Je n'ai rien à perdre », disait-elle en substance. Pour mettre fin à son action, la mère de famille souhaitait qu'un de ses membres soit reçu par les autorités locales. La rencontre entre le fils et des membres du cabinet municipal eurent pour effet de calmer la mère de famille qui descendit seule de la tour de séchage chez les pompiers.

Le nombre de ménages surendettés varie : la fourchette basse se situe autour de 700 000 ménages alors qu'une fourchette haute, prenant en compte les ménages n'ayant pas déposé de dossiers en commission mais déclarant avoir des difficultés à rembourser leurs dettes, se chiffre à 1,5 million de ménages, soit 6 millions de personnes concernées. Sur les 5 dernières années, le rythme soutenu des dépôts de dossiers en commission de surendettement s'élève à environ 173 000 par an, représentant un total cumulé de 865 000. Au total, plus d'un million de personnes ont eu recours à la procédure de surendettement depuis sa création.

 

Alexandre Devecchio vient de déposer sur le site du Bondy Blog cet article qu'on souhaiterait de pure politique fiction. Si par malheur il avait raison, la France, ce serait demain la Hongrie d'Orban inspirée par Horty.

Le candidat du PS a échoué dans sa reconquête des classes populaires, qui devait être l’axe stratégique de sa  campagne. Bien sûr, François Hollande a tenté de réconcilier les socialistes avec le peuple. Sous la pression de Jean Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg, il a multiplié les déclarations sur l’industrie et les visites dans les usines. En vain… Les perdants de la mondialisation, en particulier les ouvriers ont été victimes de trop d’impostures. La gauche comme la droite n’a rien fait contre la désindustrialisation et des pans entiers de nos productions ont commencé à se délocaliser dans les années 80. En  sanctionnant François Hollande, les Français sanctionnent aussi 30 ans de dérives et de démissions.

En 2002, des dizaines de milliers de gens étaient spontanément descendus dans la rue pour crier leur indignation. Cette fois, le catéchisme obligé de l’antifascisme ne ronronne plus que du côté de Saint-Germain des Prés. En revanche, dans les cités, les voitures brûlent ce qui ne fait que renforcer le discours sécuritaire du FN. Le climat est délétère. La France est comme traversée par une colère sourde,  prête à exploser à tout moment.

En 2002, Jean Marie Le Pen avait accueilli sa qualification pour le second tour, le visage crispé, la mâchoire serrée. La vieille ganache n’avait jamais souhaité être en position d’accéder aux responsabilités. Marine Le Pen, elle, arbore un large sourire. Elle a rempli son objectif. Elle sait désormais qu’elle réalisera son ambition : gouverner la France. Un jour ou l’autre.

 

An de volgende week (comme on dit à Amsterdam).

 

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 15:59

Par Joël Martin, pour Mediapart

 

 

http://a7.idata.over-blog.com/500x396/1/03/80/53/AVRIL-2010/LES-AGENCES-DE-NOTATIONS.jpg

La Canada n'est pas le seul à conserver son Triple A

 

Il est accompagné par l'Alaska, l'Arkansas, Ankara, Antalya,Tamatave, Caracas, Saratoga, Macassar, l'Anapurna, Bratislava, les Galapagos, Lacanau, Panama, Nagasaki, le Palatinat, Malaga, Massala, Ramallah.

Des personnes menacées de dégradation respirent : Cavanna, Alagna, Gargantua, Zapata, Rhadamante. Sans oublier Artaban, d'Artagnan, Caramanlis, Salazar, le marquis de Carabas, Mata-Hari, Gargantua, Anastasie, Zarathoustra.

Des plantations sont aussi préservées : l'arabica.

Des animaux : l'alpaga et Rantanplan.

 

Encore plus fort.

Conservent leur quadruple A : l'Alabama, Salamanca, le Pachacamac, le désert d'Atacama.

Le Dalaï-Lama, Balanciaga, Caracalla, Barbapapa.

 

 Côté quintuple A, pas grand monde, à part l'andouille AAAAA, "chabadabada" et le Mahabharata. C'est abracadabrant.

 

Pour le sextuple A, vive le clavecin et le petit cahier d'Anna-Magdalena Bach.

Voici pour les apparatchiks et autres accapareurs managériaux, quel amalgame !, une paraphrase gorgée de triples A.

Mal remis d'une bacchanale abasourdissante (ce n'était pas le Ramadan mais le carnaval), où il avala batavia, ananas, tarama, carambars, marsala, ratafia, pinacolada puis quelques salmanazars de crémant d'Alsace résultant de chapardages, avec une camarilla de Javanaises en falbalas amarante, quel apparat!, dansant la habanera sur un catamaran mouillé aux Bahamas (il y fracassa un tanagra en écoutant Malaguena, Barbara puis "Caravane", à la balalaïka et aux maracas), un malabar paranoïaque baragouinait un charabia plus abracadabrant qu'arabisant plein de tartarinades qu'il rabâchait, en s'adonnant à la canasta dans un chabanais de Casablanca caché dans un caravansérail bien achalandé, sorte de Bataclan, véritable caverne d'Ali-Baba ignorée des ayatollahs. Il s'était mis en partenariat avec un grabataire analphabète amateur de salamalecs couvert de sparadraps et de cataplasmes incapacitants sur l'astragale, et menacé d'aggravations suite à son catapultage non pas lors d'une cavalcade par un appaloosa atrabilaire que cravachait Bartabas lors d'une fantasia, mais hors du catamaran suite à une algarade, par un karatéka mégalomaniaque, avatar de Tarass-Boulba gorgé d'anabolisants né d'une Babayaga, et qui se carapata après ce quasi assassinat. Ce Casanova anarchisant n'avait jamais eu la baraka. Suite à un parachutage sur l'Annapurna, raté à cause de rabattants, patatras!, il avait dérivé, via les Appalaches, jusqu'au Krakatoa avant un atterrissage apocalyptique sur les Galapagos. On le rapatria sur Tananarive, à Madagascar où il s'adonnera désormais aux joies du "tagada".

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 07:00

http://www.mes-finances-mode-demploi.fr/Blog1/wp-content/uploads/2010/12/Le+plan+daction+pour+doper+vos+finances.jpgDans un récent entretien, Claude Guéant estimait que le plus grand succès du quinquennat de Sarkozy avait été le vote de la LRU. Ce choix ne surprendra pas quelqu'un qui, depuis 2007, a passé des centaines d'heures à rédiger ou a publier 248 "ravages", à manifester dans les rues de Toulouse et à participer à de multiples AG à l'université du Mirail. Le choix de Guéant a peut-être surpris le nombre trop important d'universitaires qui n'ont pas compris ou n'ont pas voulu voir que la LRU avait été conçue pour les prolétariser, les précariser, les mettre en compétition les uns par rapport aux autres, faire sortir l'université de la Fonction publique, marchandiser et financiariser l'enseignement supérieur. Et faire disparaître les pratiques démocratiques en vigueur jusqu'alors en dépossédant les enseignants-chercheurs des pouvoirs de décision. Parmi ces complices actifs ou passifs de Sarkozy, la tristement célèbre Conférence des Présidents d'Université dont les faibles récriminations ou critiques furent toujours de pure forme. Et puis quelques universitaires autoproclamés "de gauche" comme Esperet ou Lussaud.


Je propose ci-dessous un texte remarquable du professeur Soulié (publié précédemment par Le Monde) qui explique comment la LRU et ses partisans ont "appauvri et déclassé la France du savoir".

 

 

La crise du crédit universitaire

Le gouvernement a appauvri et déclassé la France du savoir

 

L' année universitaire s'est ouverte sous une triple menace. La première est née de la crise financière et de ses conséquences économiques.

Jusqu'ici, le gouvernement n'avait pas trop osé toucher aux budgets des universités et de la recherche, ni appliqué, comme dans les autres administrations, la politique de diminution des effectifs.

 

Depuis l'automne 2011, des universités sont en quasi-faillite, une dizaine sont placées sous tutelle rectorale. Le principe de l'autonomie implique des choix entre des charges croissantes et des ressources qui ne suivent pas l'inflation d'où des non-reconductions de poste ou le sacrifice de certaines formations. Comme dans tous les pays où ces politiques ont déjà été conduites, désengagement de l'Etat et creusement des écarts entre universités se manifestent au grand jour.

 

La seconde menace tient aux évolutions contrastées entre les filières et les disciplines. Le déclin des disciplines anciennes ou les plus académiques au profit des nouveaux domaines ou de filières à vocation professionnelle ou axées sur des emplois supposés d'avenir s'est déjà manifesté depuis quelques années. Là encore, les écarts se creusent entre établissements. Les universités dominées par les sciences humaines et sociales, certaines universités scientifiques les moins bien situées dans les hiérarchies académiques sont très affectées par ces baisses et les changements d'option des nouvelles générations étudiantes. Le sentiment d'un avenir bouché, l'expérience du chômage ou du déclassement de certains diplômés des filières les moins ouvertes sur les secteurs encore dynamiques renforceront encore ces tendances.

 

Les révoltes dans de nombreux pays de jeunes " indignés " par l'explosion du coût des études, l'impéritie des gouvernements qui les condamnent aux bas salaires, aux emplois précaires et au manque d'indépendance par rapport aux générations anciennes sont l'avant-goût de ce qui se passera en France. Les syndicats étudiants et les observatoires de la vie étudiante nous alertent déjà sur la dégradation des dépenses de santé des étudiants et leur difficulté croissante à concilier travaux alimentaires et études, sans parler du développement de la pauvreté dans ce milieu.

 

Jusqu'ici, le gouvernement a mis en place surtout un processus darwinien de sélection des plus forts à travers les diverses compétitions lancées ces deux dernières années autour des trophées du grand emprunt : plan Campus, EquipEx, LabEx, IdEx, etc. Dans un deuxième temps, il pourra utiliser les procédures d'évaluation mises en place pour répartir inégalement les sacrifices entre les établissements les plus fragiles au nom d'une rigueur qui ne doit pas pénaliser ceux qui réussissent, concurrence internationale oblige.

 

La troisième dimension de la crise du crédit universitaire concerne l'ensemble des stratégies d'orientation des politiques universitaires à l'œuvre depuis plus de dix ans. Elles reposent sur les mêmes postulats édictés par les grands organismes internationaux. Les nouveaux organismes issus du pacte pour la recherche puis de loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007 et ses suites en ont été la déclinaison française conforme. Face à la concurrence accentuée des pays émergents, à la montée en puissance de nouveaux continents universitaires organisés en Etats associés (Alena, Mercosur) ou en Etats unifiés (Chine, Inde, Japon) qui misent sur la recherche-développement et l'enseignement universitaire de masse, l'Europe et la France se retrouvent prises en tenailles. Que pèsent ces vieux espaces universitaires désunis face à ces anciens ou nouveaux géants ? L'Union européenne n'a mis en place que de modestes politiques de recherche.

 

Le processus de Bologne reste un vernis cosmétique qui n'efface pas la profonde divergence des logiques universitaires entre les pays qui suivent les modèles néolibéraux et ceux où la tradition étatiste reste dominante. Cela ne donne ni la force de frappe de la politique fédérale des Etats-Unis, ni le volontarisme scientiste et technophile de la Chine, du Japon, de l'Inde ou de la Corée. Selon la " stratégie de Lisbonne " énoncée il y a dix ans, l'Europe aurait dû devenir " l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010 ". On est loin du compte. Plus encore que l'ensemble de l'Union européenne, la France se trouve déclassée dans ce nouveau contexte.

 

Seconde ambition de la France dans les années récentes : ne plus seulement attirer les étudiants des pays pauvres ou issus de familles étrangères n'ayant pas les moyens d'offrir à leurs rejetons les " meilleures universités mondiales ", dûment recensées par le classement de Shanghaï. Pour y parvenir, on créa l'agence Edufrance (rebaptisée Campusfrance), on

incita les universités à s'ouvrir à l'international, on tenta même de manipuler les classements à l'avantage de certaines universités scientifiques françaises ou de certaines filières, on regroupa les établissements pour peser dans les nouvelles balances de l'excellence académique, on lança le plan Campus gagé sur le grand emprunt.

 

Tout repose ici sur la même logique d'économie de la connaissance à crédit. Mais on ne change pas un système universitaire en cinq ans, et les réputations scientifiques ne s'établissent pas seulement avec des campagnes de presse ou de communication. Un prix Nobel ou une médaille Fields ne fait pas l'excellence d'un système, même s'il permet de grimper de quelques rangs dans l'échelle des grenouilles qui veulent devenir aussi grosses qu'Harvard.

 

La force des universités anglo-américaines réside au moins autant dans des causes extra-universitaires que dans leurs vertus académiques intrinsèques. Pourtant, on fait comme si des annonces de crédits non encore investis, des changements de nomenclature et de titulature ronflantes, l'agitation continue autour de projets qui s'empilent sans être jamais ni évalués ni critiqués, la dilapidation de l'argent public au profit d'opérateurs privés allaient opérer ce miracle dont plus de trente années de fausses réformes n'ont toujours pas accouché : faire de la France une " grande nation universitaire ".

 Un sociologue de l'éducation a récemment démontré les profondes logiques régressives à l'oeuvre dans les politiques scolaires des majorités au

pouvoir depuis dix ans. Le gouvernement en place, à la recherche d'éléments positifs dans son bilan, quand tous les indicateurs qui concernent la masse de la population sont au rouge, brandit la " mesure phare " que serait sa " grande politique universitaire et de recherche ".

 

Cette politique repose sur trois paris ou faux-semblants que les trois menaces décrites vont faire perdre : remplacement de l'autonomie annoncée par la directivité de la rigueur et du sacrifice des faibles, crédits de recherche et d'équipement promis qui ne sont que des traites sur de

l'argent emprunté qui enfonce encore le " crédit " international de la France, prétention à jouer dans la cour des grands de l'internationalisation universitaire alors qu'on n'est même pas capable de loger convenablement ses propres étudiants, d'assurer leur emploi, leur santé et leur orientation et qu'on voit dans tout étudiant étranger depuis la circulaire Guéant, non la future Marie Curie du XXIe siècle, mais un immigrant clandestin ou un terroriste potentiel.

 

Christophe Charles Soulié

Professeur d'histoire à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Professeur de sociologie à l'université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis.

Membres de l'Association de réflexion sur les enseignement supérieurs

et la recherche (Areser)

© Le Monde

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 15:24

http://cdn-public.ladmedia.fr/var/public/storage/images/news/photos/photod-taylor-lautner-n-ose-pas-poser-aux-cotes-de-sa-cherie-lily-collins-112239/un-sourire-colgate-112257/927529-1-fre-FR/Un-sourire-Colgate_portrait_w674.jpgPierre Barthélémy vient de reprendre pour Le Monde une étude très intéressantes d'universitaires étasuniens qui corrobore le postulat bien connu selon lequel, en tant qu'êtres de langue, nous sommes dans la langue avant même que la langue soit en nous. En tant que construction, la langue anglaise – mais ce serait également le cas de toutes les autres langues – offre du monde une vision des choses à nulle autre pareil. Et l'on s'aperçoit que cette vision est étonnamment optimiste, même lorsqu'elle nous parle ou nous fait parler de guerres, de désastres, de catastrophes naturelles etc.

 

Pour l'anecdote, je relève que l'une des autrices de cette étude s'appelle Catherine Bliss, mot qui signifie félicité, bonheur suprême.

 

L’anglais, langue optimiste

 L'étude de la langue n'est pas qu'affaire de littéraires. Elle peut aussi intéresser mathématiciens et physiciens dès lors qu'il s'agit d'en dévoiler, par une approche statistique, le génie secret, les vertus cachées mais mesurables. C'est ce que vient d'essayer une équipe américaine de l'université du Vermont en voulant répondre à la question suivante : les langages sont-ils neutres sur le plan émotionnel ou bien contiennent-ils un biais affectif, positif ou négatif ? En clair, la langue a-t-elle une tendance naturelle, quel que soit le sujet évoqué, à l'optimisme ou au pessimisme ? De quelle manière le communicant qui se cache derrière tout Homo narrativus structure-t-il le contenu émotionnel de son récit (qu'il décrive une réalité ou une fiction) ou de ses dialogues, de sa prose ou de ses vers ?

Cette équipe vient de publier ses résultats, mercredi 11 janvier, dans la revue PLoS ONE et, s'ils ne concernent que la langue anglaise, ils n'en sont pas moins étonnants. Les auteurs ont étudié quatre corpus aussi abondants que divers, courant sur des périodes temporelles différentes et écrit sur ou pour des supports variés. Je les classe ici suivant le nombre de mots, du plus petit au plus grand. Les chercheurs ont ainsi analysé quelque 300 000 textes de chansons écrits entre 1960 et 2007 (représentant au total 59 millions de mots), 1,8 million d'articles du New York Times parus entre le 1er janvier 1987 et le 30 juin 2007 (un peu plus d'1 milliard de mots), 821 millions de tweets (des messages très courts publiés à l'aide de l'outil Twitter) rédigés entre le 9 septembre 2008 et le 3 mars 2010 (9 milliards de mots) et 3,3 millions de livres numérisés par le projet Google Books, couvrant une période allant de 1520 à 2008 (361 milliards de mots). Pour chaque corpus, les 5 000 mots les plus fréquents ont été extraits, soit un total de 10 022 mots différents une fois que l'on a retiré les doublons entre échantillons.

Il a fallu ensuite, et c'est sans doute là la partie la plus sensible de l'étude, attribuer une valeur de 1 à 9 à chacun de ces dix milliers de mots, 1 signifiant une connotation lugubre, 9 une connotation très joyeuse et 5 un mot neutre. Typiquement, les deux extrêmes ont été les mots "terroriste" (1,3) et "rire" (8,5). Si l'on obtient des valeurs fractionnaires, c'est parce que chaque mot a été évalué par 50 personnes différentes. Au total, plus d'un demi-million de notes ont donc été attribuées. Pour cette tâche pénible, les chercheurs ont eu recours à Amazon Mechanical Turk, qui propose sur Internet les services d'une main d'œuvre bon marché pour effectuer des tâches fastidieuses dont les machines sont incapables ou qu'elles font mal (par exemple identifier des personnes ou des objets dans une vidéo ou bien retranscrire une bande son). Comme les travailleurs de l'ombre d'Amazon Mechanical Turk sont payés des queues de cerise, les auteurs de l'étude ont, pour s'assurer que la mission confiée était accomplie de manière sérieuse, comparé leurs évaluations avec celles faites, sur un millier de mots, par des étudiants américains dans une étude de 1999. Le taux de correspondance était excellent.

Une fois tout ce dispositif mis en place, il ne restait plus qu'à sortir le résultat de chaque corpus. On pouvait s'attendre à de grosses disparités et notamment à ce qu'un journal international comme le New York Times, habitué à couvrir conflits, crises, catastrophes, scandales et faits divers, fasse figure de triste sire dans le panel. Il n'en a rien été. Tous les corpus ont fait preuve d'un indécrottable optimiste comme le montrent les quatre courbes ci-dessous, dont les parties jaunes signalent les mots à connotation positive :

   

 

Le corpus dont la joie est la plus mesurée s'avère celui des paroles de chansons (seulement 64,14 % de mots positifs et beaucoup moins que ça dans cet extrait célébrissime : "Eleanor Rigby, died in the church / And was buried along with her name. / Nobody came. / Father McKenzie, wiping the dirt / From his hands as he walks from the grave / No one was saved.") tandis que le plus joyeux est celui de Google Books (78,8 %), juste devant le New York Times (78,38 %), malgré deux guerres du Golfe, une en Afghanistan, un 11-Septembre, un ouragan Katrina, etc. Pour les auteurs de l'étude, ce biais positif plus que têtu montre que, au moins en anglais, la langue, en tant que constructrice de liens entre les personnes, ne peut s'empêcher de montrer un côté positif même quand les messages sont porteurs de mauvaises nouvelles. Un peu comme si le langage imposait aux hommes, qui croient en disposer à leur guise comme d'un outil neutre, une inoxydable quête du bonheur. Reste à déterminer, conclut l'article de PLoS ONE, si cette caractéristique est valable dans d'autres langues, si le caractère positif varie en fonction des époques, de l'organisation de la société, de l'état de santé de la population, des goûts culturels en vogue ou des structures politiques.

Pierre Barthélémy

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 15:41

http://static.ladepeche.fr/content/photo/biz/2012/01/12/201201121636_zoom.jpgPascal Dessaint est un ch’ti établi à Toulouse (un cas de figure qui me rappelle quelque chose). C’est également un écrivain à l’œuvre multiple et variée. Il est notamment l’auteur (chez Rivages) des Derniers jours d’un homme, un roman noir directement inspiré du scandale de l’usine Metaleurop de Noyelles-Godault, fermée brutalement en 2003 par son propriétaire Glencore. Dans les années 1990, Metaleurop était le premier employeur du bassin d’emploi local (lire ici les incroyables manœuvres du propriétaire depuis dix ans : link).

 

Les voies perdues est un ouvrage poignant de Pascal Dessaint et du photographe luxembourgeois Philippe Matsas. Avec les auteurs, nous suivons les traces d’un monde industriel et ferroviaire disparu. Ces voies reliaient les gens du Nord entre eux et les relient encore aujourd’hui à leur passé.

 

Comme me le disait l’auteur il y a peu, « tous les voyages sont possibles ». Dans cette nouvelle rubrique, nous allons donc emprunter ces voies mélancoliques et douloureuses.

 

J’aime le parcours en train qui souvent me ramène dans le Nord Pas-de-Calais, dans le berceau de ma famille [Dessaint est un nom du nord de la France : une petite dizaine de villes et villages s’appellent Sains]. Je sais que les émotions qui m’étrègnent à Lens, Béthune, Douai ou Dunkerrque sont sans pareilles. Dès que je parviens à Arras, je relève la tête du journal ou du roman que je dévorais jusque-là. […] Au fil des ans, le paysage a changé, résolument. De la plupart des activités anciennes, il ne reste plus que des traces. Le temps peine à les effacer sans la volonté des hommes. Malgré mon goût pour la vie sauvage, il n’y a rien qui m’émeut tant que les friches humaines – industrielles ou ferroviaires. Je relève la tête et guette ces voies qui se perdent au hasard. Des voies enfuies muettes et sans issues. […] Elles disent un monde disparu, racontent les existences des gens pour qui labeur rimait trop souvent avec malheur. Elles provoquent, c'est selon les moments consolant ou effrayant, le souvenir et la mélancolie.

 

Avec l'aimable autorisation des auteurs et des éditions Après La Lune

 

Image-2-1.jpg 

 

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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 15:59

http://www.parisrevolutionnaire.com/IMG/jpg/Clement_Jean_Baptiste_09_max.jpgNé en 1836, Jean-Baptiste Clément était le fils d’un menuisier. Militant pour la république, il connaît très tôt la prison sous Napoléon III. Son credo politique est radical : « A bas les exploiteurs ! A bas les despotes ! A bas les frontières ! A bas les conquérants ! A bas la guerre ! Et vive l’Egalité sociale. » Il composa très jeunes des chansons d’amour, puis des chansons qu’on appellerait aujourd’hui « engagées ». Il dénonce « l’esclavage industriel » et en appelle à un 1789 des travailleurs :

 

Au nom de la justice

Il est temps aujourd’hui

Que les serfs des usines

De la terre et des mines

Aient leur Quatre-Vingt-Neuf !

 

Cette chanson ayant été publiée sans le visa de la censure, Clément doit se réfugier en Belgique. C’est dans ce pays qu’en 1867 il fait publier “ Le temps des cerises ”, composée un an auparavant. Cette œuvre, dont le thème n’est nullement politique, prendra un autre sens durant l’agonie de la Commune.

Rentré en France en février 1868, Jean-Baptiste Clément fonde Le casse-tête et collabore à La Réforme de Charles Delécluze et Auguste Vermorel. Dirigeant influent de la Commune, Delécluze sera condamné à mort par contumace en 1874. Vermorel combattra sur les barricades où il sera grièvement blessé le 25 mai 1871. Transféré comme prisonnier à Versailles, il mourra lentement faute de soins.

Militant en pointe lors de l’insurrection parisienne du 18 mars 1871 (délégué à la Commune de Paris, il avait succédé à Clémenceau en mai 1871 comme maire de Montmartre), Clément doit s’exiler à Londres durant huit années : condamné à mort par contumace en 1874, amnistié en 1879, il rentre à Paris en 1880. Délégué à la propagande par la Fédération des Travailleurs Socialistes, il fonde la Fédération Socialiste des Ardennes. Épuisé par les combats politiques, il meurt le 23 juin 1903 à Paris, à l’âge de 66 ans.

En 1867, Jean-Baptiste Clément demande à Antoine Renard (1825-1872), chanteur, musicien du nord de la France, de mettre en musique son texte “ Le temps des cerises ”. Cette chanson devindra ensuite l’hymne de tous les communards et des ouvriers. Ce n’est qu’après son retour d’exil que Jean-Baptiste Clément ajoutera en 1882 la dédicace : « À la vaillante citoyenne Louise, l’ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871 ». Ce jour là, Clément se trouvait sur la dernière des barricades ; comme Louise Michel, la “ Vierge rouge  de la Commune ”.

Le 28 mai 1871, Clément est effectivement l’un de ceux qui tirent les dernières cartouches sur la barricade de la rue Fontaine-au roi. Caché chez son ami Camille Henricy, il compose son poème “ La semaine sanglante ” en juin. Cette chanson sera reprise au XXème siècle Par Germaine Montero, Marc Ogeret ou Francesca Solleville :

Sauf des mouchards et des gendarmes,

On ne voit plus par les chemins,

Que des vieillards tristes en larmes,

Des veuves et des orphelins.

Paris suinte la misère,

Les heureux mêmes sont tremblants,

La mode est aux conseils de guerre,

Et les pavés sont tout sanglants.

 (refrain)

Oui mais , ça branle dans le manche,

Les mauvais jours finiront,

Et gare à la revanche, Quand tous les pauvres s’y mettront!

 

On traque, on enchaîne, on fusille,

Tout ce qu’on ramasse au hasard :

La mère à côté de sa fille,

L’enfant dans les bras du vieillard.

Les châtiments du drapeau rouge

Sont remplacés par la terreur

De tous les chenapans de bouge, valets de rois et d’empereurs.

 

Après l’amnistie de 1880, Clément revient à Paris et milite dans les rangs du parti socialiste ouvrier et révolutionnaire du médecin Paul Brousse et du typographe Jean Allemane avant de rejoindre Jules Guesde et Paul Lafargue. Il évolue donc vers le marxisme. Il est condamné à deux ans de prison en 1891 pour son action militante, cette peine étant réduite en appel après un vaste mouvement de protestation. De 1895 à 1903, il finit ses jours comme gérant de la librairie socialiste du boulevard de Clichy.

Le Temps des Ceriseseut dons un destin étrange. Cette chanson d’amour devint révolutionnaire par la force des choses, avant de redevenir une chanson d’amour dont ses interprètes, célèbres ou anonymes, connaissent, en la chantant, sa charge subversive passée. Parmi les versions les plus connues, celles d’André Dassary (le bouillant créateur de “ Maréchal, nous voilà ! ”), Tino Rossi, Yves Montand, Mouloudji, Nana Mouskouri, Colette Renard, Juliette Gréco.

 

Outre “ Le temps des cerises ” et “ La Semaine sanglante ”, Jean-Baptiste Clément écrivit un grand nombre de chansons et comptines, dont certaines très célèbres : “ Au Moulin de Bagnolet ”, “ La chanson du semeur ”, “ Aux loups ”, “ La grève ”, “ En avant Paysans ! ”, “ Dansons la Capucine ”, “ La Marjolaine ”, “ L’Eau va toujours à la rivière ”, “ Ah le joli temps! ”, “ Le Chasse neige ”, “ Le Bonheur des Champs ”, “ Le Couteau de Jeannette ”, “ Fille des champs”, “ Le Barde Gaulois ”.

 

Je propose ci-dessous le début de la chanson en français et la fin de la version espagnole :

 

Quand nous chanterons le temps des cerises,

Et gai rossignol, et merle moqueur

Seront tous en fête !

Les belles auront la folie en tête


Et les amoureux du soleil au cœur !


Quand nous chanterons le temps des cerises


Sifflera bien mieux le merle moqueur !

 

 

Cuando se llega a la hora de las cerezas

 

Si usted tiene miedo de la angustia

 

Evitar la multa

 

Yo, que no temen el cruel

 

No voy a vivir un día sin sufrir

 

Cuando se llega a la hora de las cerezas

 

Usted también tendrá penas

 

Siempre amaré a la temporada de cerezas

 

Es la época de la Me quedo con el corazón

 

Una herida

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 15:24

http://a21.idata.over-blog.com/3/03/85/41/eva-joly-1962-miss-norvege-jeune.jpgMa récente note sur le portrait d’Eva Joly par Éric-Emmanuel Schmitt (link) a suscité deux réactions très critiques de la part de deux correspondants dont les interventions sur mon blog sont toujours très constructives. Je cite ces deux analyses et j’y apporte une réponse qui aurait mérité d’être plus substantielle mais les journées n’ont que 24 heures.

 

"Je ne trouve pas que les propos d'E.E. Schmidt soient particulièrement admirables. Ils expriment en fait une autre forme de racisme, le racisme social (pour voyager, il faut d'abord en avoir les moyens...).

Ce n'est qu'un exemple de plus de la haine du peuple de la plupart des intellectuels parisiens, d'autant plus insupportable dans ce cas précis que ce monsieur se prétend en position de supériorité morale, on se demande bien pourquoi."

"Oui, certes. Mais l’inverse est vrai aussi. Être polyglotte n’est pas le garant de la qualité humaine. Il se trouve que je connais quelques langues, je suis bilingue depuis l’enfance, mais cela ne m’a rendu ni beau, ni grand, ni fort, ni intelligent, ni riche. Les gens que j’ai pu admirer dans mon enfance, pour leur culture, leur savoir, leur intelligence ou leur humanité, ne connaissaient en général que leur langue maternelle. À l’inverse, on trouvera aisément des gens se «débrouillant» dans telle ou telle langue étrangère, ou dans plusieurs, mais qui sont de parfaits crétins. L’on prête une importance démesurée à la connaissance de langues étrangères, en France en particulier. La croyance qu’apprendre une langue vous hissera aussitôt dans les plus hautes sphères intellectuelles est un fantasme de monolingue. Je m’irrité souvent de l’attitude de certains qui affectent de considérer avec dédain ceux qui «sont nés quelque part», c’est-à-dire la plupart du temps des gens de condition modeste. Avoir une connaissance approfondie de sa propre culture, s’y trouver solidement enraciné, et se sentir en profonde adéquation avec elle, ne me paraît pas moins honorable que d’avoir butiné çà et là, superficiellement, dans d’autres cultures, surtout si c’est pour prendre de petits airs supérieurs ensuite. De sa vie, Kant n’est jamais sorti de son Königsberg natal, et alors?"

Une petite remarque liminaire : quand on ne parle pas pour ne rien dire, quand on écrit un peu longuement, on s’exprime toujours sur soi, par rapport à soi. Ceci est valable même pour ceux qui font une thèse en physique quantique. L’article de Schmitt pour Télérama avait beau être une commande, le dramaturge aux origines multiples a dû apprécier de brosser le portrait d’une personne binationale, biculturelle et bilingue. Il s’est forcément reconnu en elle.

Ceci posé, il faut partir de la différence fondamentale entre les biens matériels et les biens culturels. Pour ce qui est des premiers, c’est simple : ce qui est à moi n’est pas à toi. Tu peux éventuellement me le prendre, ou je peux te le prêter ou te le donner. Mais si tu me prends tout ou partie de mon bien matériel, je ne l’ai plus. En matière de culture ou d’art, la situation est bien différente. Si je joue une sonatine de Clementi, je la prends, mais elle est toujours là. Si je la joue bien, j’apporte quelque chose au patrimoine de l’humanité. Aimer passionnément Vinci ne m’empêche pas d’aimer passionnément Michel-Ange. Au contraire.

Kant est resté dans son village toute sa vie, ce qui, effectivement, ne l’a pas empêché, par exemple, de comprendre magistralement la Révolution française. Seulement Kant était un génie. Il pouvait s’imbiber de tout depuis sa chambre, comme Montaigne. Puisqu’on est dans les génies, restons-y. À huit ans, Mozart avait fait le tour de l’Europe. Il parlait trois langues. Ses voyages n’ont eu aucune incidence sur son génie qui était là avant. Mais parce qu’à huit ans il connaissait toutes les musiques du monde – disons celles qui vont de Londres à Prague – son œuvre a une coloration « universelle » qu’elle n’aurait pas eue s’il était resté dans son gros village de Salzbourg qu’il détestait. De même (partir … revenir), c’est parce qu’il composa les trois quarts de son œuvre en France (dont une bonne partie dans la brousse du Haut-Berry, of all places) que Chopin a construit une œuvre extraordinairement polonaise (mais aussi italienne, française, anglaise etc.).

Venons-en maintenant aux langues. Pourquoi Claude Hagège parle-t-il aussi bien le hongrois (je l’ai vu converser avec des natifs pendant un quart d’heure), une langue qu’il a apprise en huit ou neuvième position ? Justement parce qu’il en parlait magistralement sept autres. Inversement, notre kleiner Mann est nul en anglais parce qu’il ne connaît pas La princesse de Clèves, et vice-versa. Être bi, tri ou quadrilingue ne signifie rien en soi. Lorsque je vivais en Afrique noire, j’étais entouré par des boys ou des nounous qui parlaient quatre ou cinq langues. Mais hormis leur langue maternelle, leur expression était un charabia plus ou moins amélioré. Pourquoi ? Parce que cela leur suffisait. Ils n’utilisaient ces langues que dans des situations de communication minimale.

Tout autre fut le cursus linguistique d’Eva Joly. Totalement biculturelle et bilingue, j’imagine qu’elle parle, comme toute bonne Norvégienne, l’allemand et l’anglais. Elle est une personne qui a choisi, vers l’âge de vingt ans, de s’approprier pleinement notre langue, notre culture et, plus encore, le système complet de notre civilisation. Ce qui lui a permis de devenir la magistrate que l’on sait, en étant capable d’utiliser et aussi de juger notre juridisme à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. Par-delà sa personnalité propre – que je ne connais pas – cette distance, ces référents autres, son approche distanciée du discours juridique l’ont aidé à cogner plus dur que la moyenne de la profession.

C’est cela que les crétins dont parlent Éric-Emmanuel Schmitt reprochent à Eva Joly. Comme il leur est difficile d’attaquer sur ce terrain  une magistrate qui a auditionné Dominique Strauss-Kahn, Roland Dumas et quelques huiles de droite, ils s’en prennent à son accent, une fossilisation dont elle ne pourrait se débarrasser que par une cinquantaine de séances d’orthophonie, alors qu’ils trouvent charmant l’accent marseillais de Gaudin.

Allons-y d’une banalité : connaître l’autre, c’est se connaître mieux. Bien connaître une langue étrangère permet de re-connaître sa propre langue, donc de renaître. Je ne sais si, comme le dit Schmitt, la double nationalité est une tendance lourde pour le monde de demain. Mais la double culture est davantage à nos portes. Ce qui permettrait, peut-être, de faire reculer la world – culture, music dont se satisfont les « vrais Français » qui payent leurs impôts en Suisse et se moquent du zézaiement et des fricatives d’Eva Joly.

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 07:00

http://perso.rd.francetelecom.fr/proutiere/ens-s.jpgRenaud Février a récemment publié (chez Rue 89) un article sur “ Sexisme, homophobie, racisme... ou paillardise à Normale Sup ? ”.

Je ne dirais pas que la LRU est directement responsable de cet état de fait. Nous sommes dans le problème (on dit « problématique », maintenant) que je soulevais récemment à propos du vomi de Vic Fezensac : link . La perte de repère, quand tout vaut tout dans un monde (on dit une « culture » maintenant) d’individualisme outrancier. Certes, les monômes, les bizutages et autres bitards existent depuis le Moyen Age. Mais, comme pour le vomi de Vic, nous sommes dans la perte du sens. Ce que la LRU n'a pas inventé mais favorise et institutionnalise.

 

 

Pacôme et Rachel – les prénoms ont été modifiés – sont deux étudiantes de l'Ecole normale supérieure  de la rue d'Ulm, dans le Ve arrondissement de Paris.

 

Elles ont envoyé une lettre ouverte à Rue89 et à d'autres médias pour dénoncer les violences verbales et physiques, sexistes, homophobes et racistes que plusieurs normalien(ne)s auraient subi au cours de soirées organisées par leurs camarades.

Rien de bien nouveau au royaume des grandes écoles (dont certaines de journalisme). Mais l'ENS... précurseur et moteur dans les études féministes, de genre, sur l'homosexualité...

« L'ENS prend cela très au sérieux »

Rue89 a rencontré ces deux étudiantes. Au-delà de faits légalement répréhensibles, elles décrivent un lourd climat, de défiance et de stigmatisation, ressenti par elles et plusieurs étudiants, contesté ou ignoré par d'autres.

Pacôme et Rachel expliquent vouloir « rompre la loi du silence de l'ENS ».

Jointe par Rue89, la direction de l'ENS nous a confirmé être au courant du climat délétère régnant dans les couloirs de l'école. Guillaume Bonnet, directeur adjoint Lettres :

« La direction prend cela très au sérieux. Des personnes sont venues me voir, pour se plaindre d'insultes et de plaisanteries à caractère sexiste ou homophobe.

Cependant, personne ne m'a jamais confié avoir été victime d'une d'agression physique. »

Des agressions sexuelles « organisées »

A l'ENS, la vie étudiante est organisée par le Comité d'organisation des fêtes (COF), semblable aux bureaux des élèves (BDE) d'Instituts d'études politiques (IEP) ou d'écoles d'ingénieur. Dans le sous-sol de l'école, la « K-Fêt », sorte de bar géré par des élèves et qui émane du COF. Pacôme et Rachel :

« Les soirées de l'école, organisées par le COF et la K-Fêt, sont [...] saturées d'agressions sexistes et homophobes [...]. Les mains au cul, “olives” – pratique “marrante” qui consiste à toucher l'anus d'une personne à travers ses vêtements –, et autres “biffles” – pratique très “ marrante ” qui consiste à donner une gifle à quelqu'un avec son pénis, en particulier quand la personne est allongée, par exemple parce qu'elle fait un coma éthylique – sont monnaie courante.

Beaucoup de filles subissent des attouchements auxquels elles n'ont pas consenti, tandis que certains garçons se déshabillent sur le podium pour faire l'hélicoptère – pratique qui consiste à faire tourner son pénis le plus vite possible. Ces agressions sexuelles ne sont pas des “débordements”, elles sont organisées. Il arrive que cela aille jusqu'au viol [les deux jeunes femmes assument le mot, même si à leur connaissance et à celle de la direction, aucune plainte n'a été déposée. Elles qualifient ici de “viol”, le fait d'avoir un rapport sexuel avec une “fille ivre”, dont on peut mettre en doute la réalité du consentement, ndlr].

Pendant ce temps, on urine dans des salles vides, on vomit dans les boîtes des jeux de société. Quelqu'un a même déféqué sur une imprimante de l'école ! Et en rentrant dans sa chambre [d'internat], on peut trouver un camarade de promotion allongé dans l'ascenseur, ivre mort, baignant dans la bière et l'urine. »

« Les gays, je vous encule ! »

La « Rouge et noire », soirée dite LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), est traditionnellement co-organisée avec l'Homônerie (club LGBT de l'école). Pacôme et Rachel :

« Cette soirée est en partie organisée par le COF et cela a posé problème : l'un des DJ est un homophobe notoire, qui avait déjà agressé plusieurs personnes en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle [par exemple, en menaçant un homosexuel avec une bouteille de bière vide, ndlr].

[Il y a une personne qui] a été séquestrée dans les vestiaires [du gymnase de l'école] et agressée. »

Selon les deux étudiantes, cette violence physique s'est accompagnée d'une pluie d'insultes homophobes :

« Un autre garçon a crié plusieurs fois “les gays, je vous encule ! ” et a été extrêmement violent quand des personnes sont allées lui demander de se taire ou de partir [...]. »

Elles racontent enfin que des membres du club LGBT ont été injuriés alors qu'ils rangeaient les lieux vers 5 heures du matin.

« On va les mettre enceintes ! »

Pour les deux jeunes femmes, ces violences ne sont pas des dérapages. Refusant de blâmer l'équipe dirigeante du COF, elles préfèrent regretter une inclination du climat, due à l'ensemble de ses membres. A titre d'exemple, elles décrivent le fonctionnement des assemblées générales du Comité :

« Les AG se déroulent dans une salle de l'école, en général entre 20 heures et 3 heures du matin. La présence y est essentiellement masculine et alcoolisée. Les propos racistes, sexistes et homophobes fusent dans tous les sens. Les membres du bureau du COF participent volontiers à ce déferlement de violences. [Certains n'hésitent pas à] menacer des femmes de viol : “On va les mettre enceintes, ça va les calmer ! ” [...].

Pendant ces cérémonies, des sommes très importantes sont distribuées à tel ou tel club du COF. Il n'est pas rare que l'un d'entre eux, pour obtenir de l'argent, fasse monter sur l'estrade une “jolie fille” à laquelle on hurle des obscénités. »

Les étudiants étrangers, moqués

Le week-end d'intégration des étudiants de l'ENS, le « Méga », est aussi, selon Pacôme et Rachel, une occasion de violences verbales ou physiques :

« Pendant le Méga, les organisateurs hurlent des insultes homophobes dans un mégaphone [...]. Les conscrit(e)s (les personnes qui arrivent à l'école, en première année) doivent [par exemple] monter dans les bus sous le cris de “bande de puceaux ! Bande de sodomites ! ”

Une fois les cars partis, on commence à boire et à éructer des chansons sexistes. Puis, on oblige les conscrit(e)s à jouer au “rugby bus” : traverser le bus en partant du fond, cependant que tout le monde fait barrage de ses bras et de ses mains. Pour beaucoup de filles, c'est bien sûr l'occasion de subir des attouchements non consentis [...]. Ce sont les filles jugées “jolies” par les organisateurs qui sont le plus fortement incitées à jouer. Ces filles sont appelées le “gibier” [...].

L'élection de “Mister et Miss Méga” est aussi un grand moment de sexisme et de racisme. On se moque des étudiant(e)s étrangèr(e)s et on les force à caricaturer leur pays ou leur culture [...]. »

« Tu sers à rien, tu suces pas bien ! »

Le BOcal, journal du COF, institue ces pratiques sexistes et homophobes, selon Pacôme et Rachel :

« Des “blagues” sexistes, racistes, antisémites, homophobes, lesbophobes ou transphobes [y sont publiées chaque semaine]. On y fait sans complexe l'apologie du viol (“Jeudi, c'est sodomie non consentie ! ”), on y traite untel de “tarlouze” parce qu'il ne boit pas assez de “binouzes” (bières). On y stigmatise les “Cachanaises” [élèves de l'ENS Cachan] en ces termes sexistes : “Cachanaise, t'es moche, tu sers à rien, tu suces pas bien ! ”

Certains individus sont au centre de ce système, et alimentent le serveur mail de l'école de “blagues” sexistes, en permanence. [Elles constituent], pour les personnes qui en sont la cible, autant d'agressions : tel groupe est menacé sur une liste mail de se faire “violer avec des godes-ceintures”, tel(le) étudiant(e) reçoit dans sa boîte des blagues homophobes ou sexistes d'une violence inouïe, de la part de personnes qu'il/elle n'a jamais rencontrées [...]. »

Des traditions de « blagues paillardes »

Pacôme et Rachel en veulent à l'administration de l'ENS :

« [L'école est en train de devenir] un lieu de violence ou de malaise pour un certain nombre d'entre nous, en particulier les femmes et les minorités sexuelles [...].

Rien n'est fait pour empêcher ces agressions d'avoir lieu, tout est fait pour encourager les agresseurs à “s'amuser”, et si leur manière de le faire implique de stigmatiser, de brutaliser ou d'agresser sexuellement quelques dizaines de femmes ou d'homosexuel(le)s, ce n'est pas si grave, puisque la parole des victimes n'est jamais entendue. »

Le directeur adjoint de l'ENS affirme pourtant avoir pris des mesures en interne. Des élèves ont été convoqués et la K-Fêt a déjà été fermée à plusieurs reprises. « Mais les gens que je reçois me jurent qu'ils n'ont rien fait et me parlent de provocation de la part du “camp d'en face” », fait valoir le directeur. Le BOcal a quant à lui été prévenu des risques qu'il prenait. Guillaume Bonnet :

« Ce journal maintient des traditions de “blagues paillardes”. On a toutefois mis en garde ses auteurs des problèmes de nature juridique auxquels ils s'exposaient, notamment en matière d'homophobie. »

Le directeur adjoint insiste : cette affaire ne concerne qu'une cinquantaine de personnes sur le millier d'étudiants que compte l'école. C'est pourquoi l'administration tente de désamorcer la situation en prônant le dialogue entre les membres de la K-Fêt, l'Homônerie et le Collectif féministe de l'école.

« J'espère que l'affaire ne prendra pas de tournure juridique. Cependant, on a expliqué à certaines personnes qu'elles avaient le droit de porter plainte. L'école ne fera rien pour étouffer d'éventuels poursuites judiciaires. On ne couvrira personne. »

« Des mains baladeuses, mais pas plus »

De son côté, Paul, président du COF jusqu'à dimanche dernier, reconnaît prudemment qu'il y a eu plusieurs « problèmes » lors des soirées de l'école, principalement dus à des personnes extérieures :

« Parmi les élèves de l'ENS, il y a parfois des mains baladeuses, mais pas plus. »

L'ex-président, qui a officiellement quitté son poste dimanche soir au profit d'une jeune fille, explique que le COF et la K-Fêt agissent en interne pour régler les différents conflits qui peuvent éclater lors des soirées.

« Lorsqu'il y a des problèmes, on va discuter avec les personnes et on leur demande de s'excuser. Parfois on décide de ne plus leur servir à boire, ou de les exclure de manière temporaire ou définitive. Mais la majorité des personnes sont beaucoup plus respectueuses. »

Un climat sexiste ? Paul préfère parler d'un problème de personnalités et de communication entre plusieurs groupes de l'école.

Pour appuyer leur témoignage, Pacôme et Rachel nous ont fait parvenir la copie d'un e-mail édifiant. Un président de BDE d'une école parisienne, qui partage son club rugby avec l'ENS, y raconte le déroulement d'une des soirées de l'école. Pour les jeunes femmes, son comportement (agressions – verbales et physiques –, dégradation des lieux, vol...) est représentatif de ce qui s'y passe.

« Objet : [...] Résumé de la soirée à l'ENS hier

Salut les gorets,

Pour les polards et les tocards qui n'étaient pas présents hier soir pour la réouverture de la kfet à l'ens, je vous propose une petit résumé [...].

[Notre] troupe de gars bonnard se ramene avec une chaussette sur le sexe et enflamme le dancefloor ! Qqs biffles sur le podium, frottements de couilles sur la gente féminine, sans compter la pose de couilles sur le comptoir du bar. [...]

Les rugbymen intellectuels commencent alors à insulter tous les jeunes autour, et à emprunter des chapeaux ou des casquettes. On a d'ailleurs trouvé marrant de trickser un homosexuel véti d'une paire de bretelles, d'un pantalon en cuir et d'une casquette en cuir ! Le pauvre, ce qu'on lui a mis. Mais la bonne humeur des porcelets l'a emporté sur l'envie de mettre quelques droites.

Puis nous rencontrons [une fille] de la kfet, qui avait arrosé les couilles [d'un des nôtres] quand celui ci les avait posées sur le bar. La demoiselle un peu bourrée et demandeuse de calins nous paye pas mal de coups, et demande des plaquages dans la cour aux ernests ! [...]

Ensuite petite session podium, et le fameux moments ou tous les porcelets présents sont montés sur le comptoir, les couilles à l'air. Un grand moment de romantisme ! [...]

On en redemande des soirées comme ca ! ! [...] »

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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 06:54

http://okde.org/eikones/linter.jpg 

À tout seigneur, tout honneur : “ L’Internationale ”. Mais avant – ne zappez pas – quelques brefs rappels contextualisants.

Paris est d’abord assiégé durant quatre mois d’un hiver épouvantable. Toutes les usines sont fermées, sauf celles qui travaillent pour la défense. Pour l’ouvrier, la solde de garde nationale est de 30 sous par jour. Le ravitaillement profite surtout aux riches : Blanqui parle de « rationnement par l’argent ». Les grands traiteurs, comme Brébant, croulent sous les victuailles. Dans les faubourgs, on mange du chien, du chat et du rat.

En 1871, les deux tiers des députés sont des monarchistes ou des bonapartistes. La révolte de la Commune est prolétarienne, anticléricale et jacobine. Antihausmanienne, elle marque une volonté de se réapproprier l’espace urbain. Alors qu’il était ministre de Louis-Philippe, Thiers avait commandé des fortifications ceignant Paris (avant de la saigner). Il s’agissait, certes, de défendre la ville contre des ennemis étrangers mais aussi de faciliter l’écrasement de révoltes populaires en enfermant les insurrectionnels.

Le gouvernement de la Commune va œuvrer dans l’esprit de la Révolution  de 1789 et de la constitution de 1793 : « les membres de l'assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l'opinion, sont révocables, comptables et responsables ». Leur mandat est impératif. Reposant sur une citoyenneté active, la démocratie est donc directe. Le droit à l’insurrection est « sacré et imprescriptible ». Les citoyens étrangers sont français car « le drapeau de la Commune est celui de la République universelle. »

Des mouvements féminins de masse réclament l’égalité du droit au travail et des salaires. L’union libre est reconnue. La liberté de la presse (souvent hostile) est réaffirmée. L’enseignement est totalement laïcisé.

On sait qu’avec l’aide de l’Allemagne de Bismarck les Versaillais écraseront le mouvement populaire. 20000 personnes seront fusillées sans jugement. Les Communards exécuteront 47 otages, des religieux pour la plupart.

Raoul Rigault, qui avait œuvré toute sa vie pour le rapprochement entre intellectuels et ouvriers, saluera les Communards qui font face au peloton d’exécution le sourire aux lèvres : « Si on meurt, il faut au moins mourir proprement. Ça sert pour la prochaine. » Il sera abattu le 24 mai, pendant la Semaine sanglante. Gustave Courbet saluera ceux qui sont morts « en riant, comme des hommes sûrs de l’avenir et qui avaient foi en leurs convictions. » Le comte Albert de Mun sera le seul homme de droite à protester contre la répression sanglante.

Verlaine réécrit, en hommage aux Communards, “ Les vaincus ”, un texte dédié au poète socialiste Louis-Xavier de Ricard où il espère en une vengeance possible :

Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit,

Abjurant tout risible espoir de funérailles,

Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,

Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.

Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance

Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.

La justice le veut d'abord, puis la vengeance,

Puis le besoin pressant d'opportuns lendemains.


Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,

Pendant longtemps boira joyeuse votre sang


Dont la lourde vapeur savoureusement aigre

Montera vers la nue et rougira son flanc,


Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie

Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,

Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,

Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons.

Les écrivains de droite ont eu très peur pour les privilèges de la classe dominante. Alphonse Daudet qualifie la Commune de « ramassis de bien vilain monde » et il voit Paris « au pouvoir des nègres ». Évoquant les femmes des insurgés, Alexandre Dumas fils écrit : « Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. » Dans une lettre à sa chère George Sand, Gustave Flaubert ne verra dans les Communards que des « sauvages du Moyen Âge ». Même Zola, plutôt de gauche, sera effrayé par « le côté féroce et avide de la bête humaine ». Seul Victor Hugo, après quelques hésitations, se rangera pleinement du côté des Communards, au point que Barbey d’Aurévilly, franchement d’extrême droite, lui lancera un méprisant : « Vous pouvez renoncer à la langue française qui ne s’en plaindra pas, car depuis longtemps vous l’avez éreintée. Écrivez votre prochain livre en allemand. »

“ L’Internationale ” fut dédié à Gustave Lefrançais, instituteur, élu de la Commune, réfugié en Suisse, condamné à mort par contumace. À son retour en France, proche d’Élisée Reclus, il défendra des conceptions anarchistes. Eugène Pottier en écrivit les paroles en 1871, sur l’air de … “ La Marseillaise ”. Ce texte sera publié avec d’autres, en 1887, sous le titre Chants révolutionnaires, avec une préface d’Henri Rochefort, ancien déporté à Nouméa d’où il s’était évadé. Un type un peu bizarre, cela dit (il finira boulangiste et antidreyfusard). Sans cette publication, ce texte aurait vraisemblablement été oublié.

En 1888, la chorale lilloise du Parti Ouvrier Français demande à un de ses membres, Pierre Degeyter, de composer une musique originale pour faire de “ L’Internationale ” l’hymne de ce parti. Né à Gand, Degeyter est un Belge dont les parents ont émigré en France lorsqu’il était enfant. Jeune ouvrier du textile, il prend des cours de musique à l’Académie de musique de Lille. Son frère Adolphe lui intentera un procès – qu’il perdra – pour lui contester la paternité de cette musique. Il se suicidera. Adolphe avait été d’autant moins inspiré que la musique « originale » de Pierre ressemblait fortement au final des “ Bavards ” d’Offenbach, une opérette créée en 1863. En 1889, le chant devient l’hymne de la Deuxième Internationale. Puis de l’URSS. Sans le cinquième couplet (plutôt anarchiste) :

Les Rois nous saoulaient de fumées.

Paix entre nous, guerre aux tyrans !

Appliquons la grève aux armées,

Crosse en l’air et rompons les rangs !

S’ils s’obstinent, ces cannibales,

A faire de nous des héros,

Ils sauront bientôt que nos balles

Sont pour nos propres généraux.

 

Degeyter mourra en 1932 à Saint-Denis. Sa dépouille sera suivi par 50000 personnes.

“ L’internationale ” servira d’hymne de ralliement aux étudiants de Tien’anmen en 1989.

Je propose ici le refrain en anglais, en allemand, en italien, en espagnol et en catalan :

 

The Internationale unites the human race.

So comrades, come rally

And the last fight let us face

The Internationale unites the human race.

 

Volker, hoert die Signale!

Auf, zum letzten Gefecht!

Die Internationale

Erkaempft das Menschenrecht

 

Su lottiamo, l’ideale

Nostro fine sarà

L’Internazionale

Future umanità !

 

Agrupémonos todos,

En la lucha final.

El género humano

Es la internacional.

 

És la lluita final,

Unim-nos i demà

La internacional

Serà el gènere humà.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 16:04

http://static.skynetblogs.be/media/65120/202_f542f4e53c5ccd1d67012517699a2bb6.jpgTélérama (n° 3234) publie un portrait d'Eva Joly par Éric-Emmanuel Schmitt. J'ai beaucoup aimé le passage suivant :

 

Par sa phonation zézayante qui détache les consonnes, elle réveille les vieux démons xénophobes : devant ces sonorités nordiques, les crétins – qui généralement ne parlent aucune langue étrangère –, au lieu d'apprécier l'hommage qu'apporte tout accent exotique à notre idiome, se moquent d'une polyglotte. En entendant leurs remarques acerbes, j'ai l'impression d'écouter une assemblée de limaces se moquer des animaux qui ont des jambes.

 

Devant sa double nationalité – phénomène précurseur du monde à venir –, certains éructent puis jubilent en se désignant en tant que "vrais Français" ! Comme s'ils gagnaient du mérite à être nés quelque part et à n'avoir jamais voyagé … Comme si la France "choisie" par Eva Joly ne valait pas la France "subie" qui demeure la leur. En face d'une femme qui a plusieurs cultures, ils se sentent supérieurs de n'en avoir qu'une !

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