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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 06:57

Ce qui m'a particulièrement plu dans cet article du Courriel publié par Le Grand Soir, c'est la dernière note de bas de page : pourquoi, en effet (indeed), alors que l'on s'efforce de sauver la biodiversité et l'ours des Pyrénées, ne bandons-nous pas tous nos efforts pour sauver les langues, ce qui nous sert tout bêtement à parler ?


Encore une fois, l'usage massif de l'anglais n'est pas technique mais politique et économique. L'anglais n'est pas une langue facile. Si l'on ne la compare qu'aux langues européennes, on s'aperçoit que son orthographe est l'une des plus difficiles et des plus illogiques qui soit (ce qui n'est pas le cas de celle de l'italien). Quant à la grammaire, apparemment plus simple que celles de l'allemand ou du français, à un certain niveau, elle s'avère piégeuse.


J'ai commencé à m'intéresser à ce problème de domination linguistique, de "glottophagie"     (Louis-Jean Calvet) – quand une langue dévore d'autres langues – au début des années soixante-dix. Justement parce que j'étais angliciste, je m'étais rendu compte que la maîtrise de l'anglais, du sabir atlantique, était une arme redoutable, un moyen de dominer l'autre. Un jour, dans un restaurant d'Amiens, j'avais vu un cadre français de Goodyear se faire déposséder de ses prérogatives, puis se faire humilier par un cadre allemand en visite en Picardie, simplement parce que celui-ci parlait très couramment un anglais naturel alors que celui-là bafouillait aussi mal que Sarkozy.


C'était l'époque de l'invasion des produits, de la technique et de la technologie japonaises. Tout le monde se demandait comment contrer Sony, Honda, JVC etc. Un ami anglais, professeur de japonais, m'apprit que 99% de la recherche japonaise était libre d'accès, pas du tout secrète. Le problème, c'est qu'elle était rédigée … en japonais. Je téléphonai au ministère de l'Éducation nationale et demandai combien d'élèves de sixième étudiaient le japonais en première langue. Réponse : onze.


Et voilà pourquoi notre fille était muette.


Je me permets de renvoyer aux chroniques que j'ai publiées pour Le Grand Soir ces dernières années : link

 

 


Association progressiste et internationaliste luttant contre le tout-anglais patronal, le COURRIEL (COllectif Unitaire Républicain pour la Résistance, l’ Initiative et l’ Emancipation Linguistique) réagit vertement à la tentative de Sarkozy de s’approprier Jeanne d’Arc à l’occasion de son 600ème anniversaire. Alors que le gouvernement UMP "cauchonne" l’ensemble de l’héritage national progressiste issu des Lumières, de la Révolution française et du CNR, que plusieurs ministres UMP travaillent avec acharnement à basculer notre pays à la langue de l’Empire états-unien, défendons la langue de la République et l’ensemble des langues de France et du monde contre la langue unique destructrice de diversité et facteur de politique, d’économie et de pensée uniques.




Il y a exactement 600 ans, dans un village nommé Domrémy que l’occupant anglais n’allait pas tarder à mettre à sac, naissait Jeanne Darc (sans particule), la jeune fille patriote qui symbolise universellement la fierté des peuples qui combattent l’occupation étrangère et qui s’insurgent contre l’esclavage national.


Depuis que cette héroïne populaire, - livrée aux flammes anglaises à l’âge de 19 ans par l’évêque « français » Cauchon - , est devenue une figure éminente du « roman national » français, elle a souvent été récupérée par l’extrême droite et la réaction monarchiste (alors que l’opposition entre républicains et royalistes n’avait aucun sens au 15ème siècle…) ; mais la libératrice d’Orléans n’en fut pas moins ardemment célébrée par des révolutionnaires en lutte contre le fascisme et l’impérialisme.


Bête noire de Hitler, Dimitrov évoque ainsi la jeune patriote française dans un rapport fameux prononcé en 1937 à la tribune de l’Internationale communiste ; quant au Procès de Jeanne d’Arc de Brecht et d’Anna Seghers, il célèbre la signification profondément politique et populaire des « voix » qui ordonnaient à la cette fille de laboureur de faire sacrer un roi français pour mieux chasser l’occupant anglais ; et cette pièce de Brecht se conclut par cet appel qui vaut aujourd’hui pour tous les peuples qui, à notre époque, sont encore soumis à l’occupation d’une puissance étrangère : « Français, libérez votre terre, vous qui la cultivez ! ».


 

Il n’en est que plus consternant de constater qu’historiquement, politiquement, et surtout, linguistiquement, ce n’est pas la jeune patriote martyrisée qui triomphe aujourd’hui symboliquement sur notre sol, mais les glauques héritiers du traître Cauchon et de son commanditaire, le cruel Duc de Bedford. Non seulement en effet nos « élites » politico-économiques ne savent plus que faire pour aligner notre modèle social-républicain issu du CNR, de 1936, de 1905 et de 1789-94 sur les « modèles » anti-sociaux allemand ou anglo-saxon, non seulement ces « bons Français » cauchonnent nos conquêtes sociales, nos services publics, nos industries et notre production agricole, non seulement ils font table rase de notre souveraineté politique et budgétaire en rampant devant les Diktats d’Angela Merkel, non seulement ils mettent l’armée française au service des croisades néo-coloniales de l’OTAN, non seulement ils défigurent le message universaliste de 1789 et du CNR en harcelant les immigrés et leurs descendants français, mais ils s’acharnent sur la langue française à laquelle ils rêvent de substituer le tout-anglais patronal porté par le capital euro-mondialisé. Et les « élites » de la Suisse romande, de la Belgique « francophone » et du Québec se comportent exactement de la même manière avec une seule obsession en tête : s’aligner sur tous les plans, social, politique et linguistique, sur les normes régressives de la mondialisation néo-libérale et de l’Europe des financiers.


Ce n’est pas en effet un xénophobe conservateur mais un « Européen » convaincu, le philosophe Michel Serres qui observe qu’ « il y a plus de mots anglais désormais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands à l’époque de l’Occupation ». C’est le linguiste Claude Hagège qui classe le français, langue de la francophonie internationale parlée sur cinq continents, parmi les « langues menacées » du monde. Ce pronostic n’a hélas rien d’alarmiste. Il ne s’agit plus seulement aujourd’hui des « modes » culturelles portées par l’industrie du spectacle au risque de marginaliser la chanson et le cinéma francophones. On n’en est plus aux seuls « emprunts » occasionnels à l’anglais, ni même au franglais naguère dénoncé par Etiemble ; désormais, c’est méthodiquement qu’une majorité de rédactions, de « communicateurs » bornés, d’hommes politiques « branchés », de pubards sans imagination et de grands patrons à la fois colonisés et colonisateurs, substituent en masse des tournures anglaises (souvent bien « improbables » !) à des expressions ancrées depuis toujours dans la langue de Molière. Ce linguicide, - s’il est permis de proposer ce néologisme douteux pour stigmatiser une entreprise exterminatrice sans précédent à cette échelle -, n’est pas seulement ignoré par l’U.E., - que ses traités obligent pourtant théoriquement à protéger l’ « identité » de ses Etats-membres - : clandestinement et dans le dos des peuples, l’UE institutionnalise l’anglais comme l’unique langue véhiculaire de l’Union. Et cet arrachement des langues nationales est ouvertement favorisé par certains « bons Franceuropéens » comme le Baron Seillières : l’ex-patron du MEDEF n’a-t-il pas inauguré ses fonctions à la tête de Businesseurope (le syndicat patronal européen) en déclarant : « je ne vous parlerai plus qu’en anglais, la langue de l’entreprise et des affaires » ? Quant à cet autre « bon Français » qu’est M. Trichet, n’a-t-il pas entamé son discours inaugural au parlement européen en s’exclamant : « I’m not a Frenchman ! »… Un anti-patriotisme que Madame Parisot, qui dispute à A. Merkel le titre envié de Miss Mark, a porté à incandescence dans une récente tribune du Monde : la boss du MEDEF y somme les Français d’opter sans retard pour une « nouvelle patrie » (sic), c’est-à-dire d’abandonner cette République française si ringarde (et sa langue nationale porteuse d’histoire frondeuse ?) au seul profit de cette Europe du business que certes, aucun privilégié n’aura jamais la tentation de trahir !


Les choses en sont désormais au point que l’actuel gouvernement, si soucieux de défendre l’ « identité nationale » menacée comme on sait par le terrassier sénégalais ou par la serveuse « musulmane » francophone (sic), n’a ni yeux, ni langue ni oreilles pour faire respecter la loi et la constitution françaises. Et nos supermarchés peuvent impunément se rebaptiser Simply Market, Carrefour City, Carrefour Planet, nos « services publics » peuvent illégalement promouvoir leurs « produits » Speed, TGV Family, TGV Night, Rail Team (SNCF), leurs Flying Blue, leur AirFrance by Regional, leur everywhere ajustable (France Telecom, sans trait d’union ni accents s’il vous plait !) sans que leurs ministères de tutelle respectifs rappellent jamais ces contrebandiers de l’Oncle Sam au respect de la loi Toubon votée en 1994 par le parlement unanime ! Mais comment compter pour cela sur Lady Lagarde, qui pilotait notoirement son ministère des finances en anglais, sur Borloo, qui veut faire de l’anglais une langue maternelle bis en France, sur Luc Chatel qui veut soumettre step by step, selon sa forte expression, les enfants de maternelle à un « bain linguistique » permanent en anglais, alors qu’à cet âge-là la langue maternelle française est loin d’être acquise ? Un Chatel qui étend illégalement l’enseignement en anglais dans le secondaire (« le français est la langue de l’enseignement », stipule la loi Toubon)… Evoquons à peine l’Université et les Grandes Ecoles où la constitution est allègrement piétinée, notamment par Sciences Po (dont tous les enseignements se délivrent en anglais dans la nouvelle antenne de Reims, sans doute pour rapprocher les futurs élus de la « France d’en bas »…). Le comble de l’odieux est atteint par J.-F. Copé : mariant comme personne l’islamophobie et l’autophobie nationale, le patron de l’UMP exige que la télévision publique projette chaque soir des films américains sous-titrés de manière à forcer nos compatriotes à ingurgiter, non pas la langue de Joyce et de London, mais l’idiome mutilant et mutilé de Rambo et de l’American Way of Life ; en guise de piètre compensation pour les francophones attardés, Sir Copé voulait même initialement substituer le français à l’arabe liturgique dans… les mosquées ! Faut-il citer aussi Gérard Longuet, qui ne voit aucun inconvénient à ce que des prises d’armes de l’armée française s’effectuent en anglais, ou Valérie Pécresse, dont la politique universitaire conduit à privilégier la publication d’articles dans les revues anglophones comme critère majeur pour la promotion des chercheurs ? Et le ministre de la culture n’est pas en reste : ses services subventionnent sans états d’âme les mal-nommées « Francofolies » (sic) qui, de manière provocatrice, ont jugé plaisant de ne programmer que des chanteurs anglophones le… 14 juillet 2011 ! Avant même que n’aient lieu tous ces débordements honteux, l’ancien ministre socialiste H. Védrine s’était publiquement interrogé à propos de cette déferlante américano-maniaque : « le français survivra-t-il à un tel traitement. Peut-être… » !


La question se pose alors à tout citoyen conscient : que devient l’Etat de droit tant vanté quand des ministres « français » et de prétendus services publics s’assoient à ce point sur la Constitution qui stipule que la langue de la République est le français ? Où en est la démocratie quand cette politique d’arrachage linguistique est cachée au peuple, quand elle est soustraite au débat public, quand les résistants au tout-anglais sont exclus des médias audiovisuels, quand les milliers de citoyens manifestant à Paris contre le tout-anglais le 18 juin 2011 sont censurés(1) par les chaînes nationales qui leur préfèrent, en prime time, un rassemblement de motards en courroux ? Et à quel rôle indigne d’accompagnement l’opposition parlementaire s’abaisse-t-elle quand Mme Aubry remporte haut la main le Prix de la Carpette anglaise 2010 pour son effort acharné visant à substituer le bien-pensant Care anglo-saxon aux notions révolutionnaires de droits sociaux et de fraternité républicaine ?


Résumons-nous : l’extermination en cours du français et des autres langues nationales n’a rien d’une « mode » anodine : il s’agit d’une guerre d’extermination culturelle portée par l’oligarchie des affaires et relayée par une partie de la fausse gauche : en France, en Europe, à l’échelle du monde, il s’agit d’établir, officieusement d’abord, officiellement ensuite, le monopole du business globish. Et la fonction insidieusement totalitaire de cette langue unique est de consolider la pensée unique, le marché unique, la monnaie unique, l’économie unique, la politique unique et la sous-culture unique dont rêve le « monde des affaires ».


Les effets de cet arrachage linguistique, - que d’aucuns osent présenter comme une « ouverture à la diversité » alors même que les bacheliers britanniques sont dispensés d’étudier une langue étrangère ! – sont prévisibles : effacement programmé des nations comme espaces publics d’une possible souveraineté populaire, alignement des droits sociaux sur les « standards » régressifs des pays anglo-saxons, arasement de la diversité culturelle mondiale (2), promotion d’une élite euro-mondialisée de locuteurs mother tongue english régnant sur les milliards d’individus non anglophones, semi-anglophones (et omni-« jargophones » !) qui hanteront les bas-fonds de la planète ? Confrontés à ces cadres english mother tongue que recrutent déjà illégalement de très grandes entreprises, que deviendront les ouvriers, employés, paysans, artisans, enseignants, cadres moyens, ingénieurs et enseignants de France, sinon des étrangers sur leur propre sol ? Cette discrimination linguistique frappera en priorité les immigrés issus de l’espace africain francophone (dont nos lycées n’enseignent toujours pas les langues d’origine…). Ces travailleurs subiront la double peine linguistique ; eux dont le français n’était déjà pas toujours la langue maternelle, devront apprendre à remiser au second plan la langue de Césaire et de Fanon s’ils veulent travailler en « France », cet étrange pays chaque jour plus semblable au fameux « couteau sans manche dont on a perdu la lame »… Bref, on ne combattra pas l’indigne « préférence nationale » prônée par l’extrême droite, en instaurant en douce la préférence nationale à l’envers au profit du « natif » anglophone, que promeuvent nombre de firmes « françaises » dans le silence des autorités chargées de combattre les discriminations : les deux indignités, - la xénophobe et l’ « autophobe » - , finiront par s’additionner pour exclure les classes populaires en favorisant l’ « élite » euro- et américano-formatée…


Quant aux objections qu’il est habituel d’opposer aux résistants linguistiques au tout-anglais, elles font figure de contrefeux douteux. Que le français, comme l’anglais, l’espagnol, le portugais, etc. aient longtemps été utilisés par les dominants de l’hémisphère nord pour refouler les langues des peuples colonisés ou, en France même, pour marginaliser les « patois » (sic), nul n’en disconvient, et encore moins les initiateurs de ce texte, dont certains sont férus de langue régionale et dont d’autres ont combattu Hitler dans les rangs des FTPF et des FTP de la Main-d’œuvre Immigrée. Mais pas plus qu’il n’était décent en 1940 d’alléguer les massacres de la Grande Guerre pour refuser de résister à Hitler, il n’est loyal aujourd’hui d’invoquer les oppressions linguistiques d’hier pour collaborer au néocolonialisme linguistique d’aujourd’hui. Refusons que le français, ce premier service public de France grâce auquel l’Occitan et l’Alsacienne peuvent faire république avec le fils d’immigrés, le Flamand et la Bretonne, soit pris en tenaille entre, d’une part, le business Globish, et d’autre part l’ultra-régionalisme des nantis qui s’arment de prétextes linguistiques pour lorgner vers Barcelone, Anvers, Milan, et surtout, vers Bruxelles et Francfort. Car les langues régionales, patrimoine de toute la nation, ne sont qu’un prétexte pour casser la république une et indivisible ; le vrai but des ayatollahs de l’euro-régionalisation à prétexte linguistique est d’« ethniciser » le monde du travail pour mieux « re-féodaliser » le territoire national. Du reste, si le français, langue de la francophonie mondiale, était finalement marginalisé sur son sol d’origine, quelle autre langue de France ou du monde n’y « passerait »-elle pas encore plus rapidement ? Au lieu donc d’aider le Ramina-Globish exterminateur, les amoureux des langues de France et d’ailleurs doivent aider l’ex- « belette » francophone et les ex-« petits lapins » basque, breton, catalan, corse, sans oublier les langues honteusement déniées de l’immigration ouvrière, à fédérer leurs contre-attaques ; car il en va des langues comme des luttes sociales : elles sont condamnées à résister ensemble ou à être arrachées séparément.


C’est pourquoi, que l’on se reconnaisse ou pas dans le souvenir injustement dénigré ou récupéré d’une patriote de 19 ans torturée à mort pour ses idées, il est urgent que tous les résistants à l’ogre néolibéral cessent de regarder de haut le combat linguistique. « Désobéisseurs » et « indignés », réapprenons à crier, dans le français frondeur du « 9-3 », de Tunis et du Caire, « dégagez ! » à tous les destructeurs de peuples. Car si demain les revendications populaires elles-mêmes devaient s’ânonner dans la novlangue mondiale des maîtres, ceux-ci auraient atteint leur but final : forcer les peuples à clamer leur résistance dans la langue indigne, dérisoire et soumise, de la new collaboration !


SIGNATAIRES : Georges Hage, député honoraire du nord, co-président d’honneur du COURRIEL ; Léon Landini, co-président d’honneur du COURRIEL, ancien officier des Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’œuvre Immigrée, Médaille de la Résistance ; Georges Gastaud, président du COURRIEL, philosophe ; Matthieu Varnier, chercheur en robotique, secrétaire général du COURRIEL ; Gilles Bachelier, animateur du Comité Républicain des Gaullistes de Gauche ; Claude Beaulieu, animateur du Comité Valmy ; Danielle Bleitrach, sociologue, militante communiste ; Michèle Chopard, artiste en photomontage, Belgique ; Aurélien Djament, chercheur en mathématiques ; Olivier Denhez, agrégé d’histoire ; Barbara Y. Flamand, écrivain, Belgique ; Vincent Flament, professeur de français ; Jean-Pierre Hemmen, fils de Fusillé de la Résistance, vice-président du Pôle de Renaissance Communiste en France ; Patrick Kaplanian, ethnologue ; Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine ; Maurice Le Lous, vice-président du Cercle Littéraire des Ecrivains Cheminots ; Pierre Lévy, journaliste, directeur de Bastille-République-Nations ; Elisabeth Loubet-Gauthier, professeur de philosophie retraitée ; Laurent Nardi, professeur de lettres (74) ; Jacques Nikonoff, universitaire, président du M’PEP ; Pierre Pranchère, a. maquisard FTPF, a. député de Corrèze ; Lakis Proguidis, écrivain ; Jean-Luc Pujo, président des Clubs Penser la France ; Pierre Roche, historien (Paris) ; Yves Vargas, philosophe.



(1) Le 18 juin 2011, une manifestation réunissant des milliers de personnes venues de France, d’Afrique, de Suisse, du Québec, de Belgique, du Liban, etc. a défilé à Paris pour défendre le français face au tout-anglais. Le soir, aucun J.T. ne leur a accordé une image…


(2) Pourquoi serait-il honorable de défendre la biodiversité et odieusement « nationaliste » de défendre les langues menacées par la novlangue américaine unique ?


URL de cet article 15541 
http://www.legrandsoir.info/un-happy-birthday-to-you-miss-jeanne-d-arc.html
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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 07:08

Une nouvelle rubrique en ces temps, peut-être, de kleiner Mannisme finissant.

À la fin d’Une saison en enfer, Rimbaud assénait qu’il fallait être « absolument moderne ». Son recueil était un agrégat de poèmes, de textes de contestation, de réflexion. Être moderne, c'était dire les bouleversements sans se focaliser sur les thèmes apparemment “ poétiques ”, tel l’amour, la mort. C'était même poser que le laid pouvait être beau et poétique. C'était reconnaître que le poète et son dire pouvaient être produits par le monde qui les entouraient. Les temps avaient changé et le vers classique, régulier ne pouvait plus en rendre compte. On verra Lautréamont (dans Les Chants de Maldoror) à la recherche d’une « poétique future ». Que de souffle dans cet extrait du Chant 1 :

« J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul,

les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin, l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans; firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image de mon coeur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque : montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement: on meurt à moins. »


On ne dira pas que toute poésie est a priori révolutionnaire, même si elle est, de toute façon, subversion de quelque chose. Le fait est que, lors du printemps arabe, de nombreux manifestants qui, ne l’oublions jamais, risquaient à tout instant leur vie, avaient sur les lèvres ce premier vers du poète tunisien Abu l-Qasim Chabbi, que la figure de Prométhée fascinait :


« Lorsqu’un peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre. »

 

Dans ses “ Thèses sur le concept d’histoire ”, Walter Benjamin qui traduisit Baudelaire, évoquait ainsi une aquarelle de 1920 de Paul Klee qu’il possédait :

 

http://27.media.tumblr.com/tumblr_lc35my0s6w1qd7q2ao1_500.jpg

 

«Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner du lieu où il se tient immobile. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

Dès lors, la poésie post-romantique se construirait sur cette base. Francis Ponge dira qu’écrire, « c’est plus que connaître analytiquement, c’est refaire ». Pour Octavio Paz, la poésie doit être « un langage qui coupe la respiration, un langage de lames exactes [...] poignards infatigables, éclatants, méthodiques ».

Dans cette rubrique, je partirai des Poètes de la Commune, présentés par Maurice Choury, avec une préface de Jean-Pierre Chabrol. Une petite remarque anecdotique : j’ai récupéré ce livre publié par Seghers en 1970 lors de la dispersion – tenez-vous bien – de la “ Bibliothèque départementale PTT du Gers ”. Hé oui ! Il fut un temps, 2000 ans avant France Télécom, où la poste et les télécommunications étaient regroupées dans un service public qui disposait, dans chaque département, d’une riche bibliothèque. Ce patrimoine a été dispersé aux quatre-vents lors du changement de statut de ces “ entreprises ”. La plupart des ouvrages (des centaines de milliers dans toute la France) ont fini à la poubelle. C’est cela aussi la privatisation et la casse de la Fonction publique.

Pour vous faire patienter avant le n° 2 de cette rubrique, je vous livre ce poème de Victor Hugo :

 

Le poète dans les révolutions

Le vent chasse loin des campagnes

Le gland tombé des rameaux verts ;

Chêne, il le bat sur les montagnes ;

Esquif, il le bat sur les mers.

Jeune homme, ainsi le sort nous presse.

Ne joins pas, dans ta folle ivresse,

Les maux du monde à tes malheurs ;

Gardons, coupables et victimes,

Nos remords pour nos propres crimes,

Nos pleurs pour nos propres douleurs. "

 

Quoi ! mes chants sont-ils téméraires ?

Faut-il donc, en ces jours d'effroi,

Rester sourd aux cris de ses frères !

Ne souffrir jamais que pour soi !

Non, le poëte sur la terre

Console, exilé volontaire,

Les tristes humains dans leurs fers ;

Parmi les peuples en délire,

Il s'élance, armé de sa lyre,

Comme Orphée au sein des enfers.

 

" Orphée aux peines éternelles

Vint un moment ravir les morts ;

Toi, sur les têtes criminelles,

Tu chantes l'hymne du remords.

Insensé ! quel orgueil t'entraîne ?

De quel droit vien§-tu dans l'arène

Juger sans avoir combattu ?

Censeur échappé de l'enfance,

Laisse vieillir ton innocence,

Avant de croire à ta vertu. "

 

Quand le crime, Python perfide,

Brave, impuni, le frein des lois,

La Muse devient l'Euménide,

Apollon saisit son carquois.

Je cède au Dieu qui me rassure ;

J'ignore à ma vie encor pure

Quels maux le sort veut attacher ;

Je suis sans orgueil mon étoile ;

L'orage déchire la voile

La voile sauve le nocher.

 

" Les hommes vont aux précipices.

Tes chants ne les sauveront pas.

Avec eux, loin des cieux propices,

Pourquoi donc égarer tes pas ?

Peux-tu, dès tes jeunes années,

Sans briser d'autres destinées,

Rompre la chaîne de tes jours ?

Épargne ta vie éphémère :

Jeune homme, n'as-tu pas de mère ?

Poëte, n'as-tu pas d'amours ? "

 

Eh bien, à mes terrestres flammes,

Si je meurs, les cieux vont s'ouvrir.

L'amour chaste agrandit les âmes,

Et qui sait aimer sait mourir.

Le poëte, en des temps de crime,

Fidèle aux justes qu'on opprime,

Célèbre, imite les héros ;

Il a, jaloux de leur martyre,

Pour les victimes une lyre,

Une tête pour les bourreaux.

 

" On dit que jadis le poëte,

Chantant des jours encor lointains,

Savait à la terre inquiète

Révéler ses futurs destins.

Mais toi, que peux-tu pour le monde ?

Tu partages sa nuit profonde ;

Le ciel se voile et veut punir ;

Les lyres n'ont plus de prophète,

Et la Muse, aveugle et muette,

Ne sait plus rien de l'avenir ! "

 

Le mortel qu'un Dieu même anime

Marche à l'avenir, plein d'ardeur ;

C'est en s'élançant dans l'abîme

Qu'il en sonde la profondeur.

Il se prépare au sacrifice ;

Il sait que le bonheur du vice

Par l'innocent est expié ;

Prophète à son jour mortuaire,

La frison est son sanctuaire,

Et l'échafaud est son trépied.

 

" Que n'est-tu né sur les rivages

Des Abbas et des Cosroës,

Aux rayons d'un ciel sans nuages,

Parmi le myrte et l'aloès !

Là, sourd aux maux que tu déplores,

Le poëte voit ses aurores

Se lever sans trouble et sans pleurs ;

Et la colombe, chère aux sages,

Porte aux vierges ses doux messages

Où l'amour parle avec des fleurs ! "

 

Qu'un autre au céleste martyre

Préfère un repos sans honneur !

La gloire est le but où j'aspire ;

On n'y va point par le bonheur.

L'alcyon, quand l'océan gronde,

Craint que les vents ne troublent l'onde

Où se berce son doux sommeil ;

Mais pour l'aiglon, fils des orages,

Ce n'est qu'à travers les nuages

Qu'il prend son vol vers le soleil !

 

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 16:08

Par Bernard Cassen pour Mémoires des Luttes


On savait que le Prix de la Carpette anglaise 2011, décerné le 15 décembre dernier, avait fait l’objet d’une compétition acharnée, remportée de haute lutte par Jean-François Copé. De toute évidence, les états de service du secrétaire général de l’UMP le qualifiaient pleinement pour cette distinction très recherchée par les membres de la France d’en haut.


 

 

 

 

 

 

Certains se sont cependant demandé si, pour ne pas prêter le flanc à l’accusation de favoritisme, le jury n’avait pas écarté dès le départ deux autres candidatures de très haut niveau : celles de Dominique Strauss-Kahn et de François Hollande. Le Prix 2010 avait en effet été attribué à la première secrétaire du Parti socialiste (PS), Martine Aubry, pour sa promotion du « care » et pour ce questionnement qui donne le vertige : « What would Jaurès do ? ». Il pouvait paraître délicat d’honorer deux années de suite des dirigeants de la même formation politique.


Cet hommage à l’alternance PS/UMP force le respect, mais on ne nous empêchera pas de penser qu’il ne rend pas justice aux mérites de l’ancien directeur général du FMI et au candidat du PS à l’élection présidentielle.

 

Avec son « Yes we Kahn », Dominique Strass-Kahn s’inscrivait dans une prestigieuse trajectoire qui avait mené Barack Obama à la Maison Blanche et qui l’aurait lui-même conduit à l’Elysée s’il n’avait trop fréquenté certains hôtels de luxe.

 

Quant à François Hollande, le slogan « H is for Hope » imprimé, avec son portrait, sur sa ligne d’élégants maillots (communément appelés T-shirts en français) garantit que la campagne présidentielle abordera enfin les problèmes de fond. On notera au passage que le candidat s’est d’emblée placé dans une posture de rassemblement : tout comme Lionel Jospin qui avait déclaré en 2002 que son programme n’était pas socialiste, « H » n’ a pas seulement fait fabriquer des maillots roses. Il y en a de toutes les couleurs.

 

A côté de ces deux personnalités qui ont bien compris que les affaires du monde - et celles de l’Europe et de la France en particulier - devaient se traiter dans la langue de Wall Street et de la City, le grand argentier de Bercy, François Barouin, fait pâle figure et ne rehausse pas le prestige international de son pays. DansL’Express daté 21 décembre-3 janvier (page 18), il nous fait part de son lâche soulagement en constatant, sans le déplorer, « l’utilisation raréfiée de l’anglais entre les ministres de l’économie et des finances de la zone euro. Si les politesses d’usage sont toujours exprimées dans la langue de Shakespeare, chacun use de sa langue maternelle dès que les discussions sérieuses commencent ». Est-ce que François Barouin a bien conscience qu’il avait ainsi naufragé ses chances de remporter le Prix de la Carpette anglaise 2012 ?

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 07:20

http://www.master272.com/images/pfe_cover.jpgDans Le Monde Diplomatique de Janvier 2012 (excellente livraison), Serge Halimi compare les responsables politiques européens à des canards sans tête : « Les sommets de dirigeants européens se suivent et échouent ; la Maison Blanche et le Congrès se querellent sans résultat. « Les marchés » l’ont compris, et traitent dorénavant les élus comme des canards sans tête, simples jouets des forces qu’ils ont eux-mêmes enfantées et qu’ils ne savent plus maîtriser. Au même moment pourtant – en France, en Russie, aux Etats-Unis et ailleurs –, des élections présidentielles se préparent. Elles saturent l’espace civique et médiatique, créant un sentiment irréel de déconnexion entre le dire et le faire. Car même si on n’attend pas grand-chose des candidats, voire plus rien du tout, au moins ils sont connus – leur parcours, leurs défauts, leurs alliés, leur entourage, leurs réseaux. L’attention de la population se porte donc plus volontiers sur MM. Barack Obama et Newton Gingrich, sur MM. Nicolas Sarkozy et François Hollande, que sur les fonds spéculatifs et les institutions de crédit. Mais à quoi servent-ils encore ? »

 

Le mensuel a retrouvé un texte inédit de Pierre Bourdieu sur la « fabrique des débats publics » : « D’un côté, une situation économique et sociale inouïe. De l’autre, un débat public mutilé, réduit à une alternative entre austérité de droite et rigueur de gauche. Comment se délimite l’espace des discours officiels, par quel prodige l’opinion d’une minorité se transforme-t-elle en « opinion publique  ? »

 

Pour François Pradal, l’Égypte se situe à la croisée des chemins entre le salafisme et la révolution : « Les violences de la place Tahrir, au Caire, ont consommé le divorce entre l’armée égyptienne et les révolutionnaires. A Suez, les salafistes, qui ont triomphé aux législatives, devront tenir compte des revendications de justice sociale et de liberté. »

 

L’école peut-elle vraiment tout, demande John Marsh ? « Les candidats à la présidentielle française multiplient les propositions visant à réformer le système éducatif. Il en irait de la lutte contre le chômage, de la résorption des inégalités, parfois même de l’unité de la nation. En France comme aux Etats-Unis, à gauche comme à droite, la salle de classe se voit parée des plus grandes vertus politiques. Mais l’école peut-elle vraiment tout ? »

 

Thomas Frank explique comment la droite américaine a détourné la colère populaire : « Impuissant face au chômage et au gouffre de la dette publique, M. Barack Obama sort affaibli de son premier mandat. Les conservateurs, bien placés pour remporter l’élection présidentielle de 2012, peinent à trouver un candidat crédible. Mais ils sont d’ores et déjà parvenus, après une mauvaise passe, à faire oublier le naufrage idéologique que constitue pour eux la crise financière. »

 

La country music est-elle désormais de droite et de gauche ? Sylvie Lauren répond : « Longtemps perçue – à tort ou à raison – comme réactionnaire et méprisée des élites progressistes, la musique country séduit désormais le pays entier.

 

Maurice Lemoine décrit les dérives de l’Internationale socialiste : « En 1951, l’Internationale socialiste (IS) rétablit ses activités en vue de « libérer les peuples de leur dépendance face aux détenteurs des moyens de production ». Soixante ans plus tard, ses dirigeants préfèrent parler de « régulation judicieuse des effets néfastes de la mondialisation ». Une lente dérive qu’illustre leur attitude face aux socialistes latino-américains. »

 

Avec ironie, Antoine Schwartz explique que, dans les rédactions, la nostalgie pour l’euro n’est plus ce qu’elle était : « Le 1er janvier 2002, la monnaie unique (créée en 1999) entrait en circulation. L’atmosphère de jubilation qui caractérisa la célébration de l’événement dans la presse tranche avec les doutes que suscite désormais une devise rêvée à Paris, conçue à Bruxelles et frappée à Francfort. Au point qu’investisseurs et entreprises s’interrogent : l’euro soufflera-t-il sa onzième bougie ?

 

Pour Bernard Cassen, la monnaie unique est devenue la créature de Frankenstein : « Dans le film de Stanley Kubrick 2001, l’Odyssée de l’espace (sorti en 1968), l’ordinateur HAL 9000, merveille d’intelligence artificielle, embarqué dans le vaisseau Discovery en route vers Jupiter, se libère du contrôle des astronautes. Il réussit à les éliminer, à l’exception d’un seul, qui parvient à le déconnecter. Si l’on revient sur Terre, et plus précisément en Europe, en 2012, on peut rétrospectivement comparer l’euro, électron libre sans autorité politique qui le pilote, à l’ordinateur. En créant, en janvier 1999, cette monnaie unique dans les pays satisfaisant aux critères de convergence du traité de Maastricht (1992), dans une atmosphère d’allégresse générale, ses concepteurs étaient loin d’anticiper que la créature pourrait n’en faire qu’à sa tête. Au risque d’ébranler l’architecture de l’Union européenne (UE) dont elle était pourtant le fleuron. »

 

Wolgang Streek explique pourquoi les responsables politiques n’ont pas intégré que la crise politique avait commencé il y a quarante ans : « Utilisée sans relâche pour décrire l’aggravation de la situation économique et financière depuis 2008, la notion de crise sous-entend le dérèglement intempestif d’un système pérenne. Il suffirait alors de corriger les excès pour que les affaires reprennent. Et si le capitalisme démocratique mis en place dans les pays occidentaux après la seconde guerre mondiale comportait un déséquilibre indépassable ? »

 

Gilles Ardinat nous met en garde contre le danger de l’abus de statistiques : « En période de crise plus encore que d’ordinaire, la vie publique ploie sous une avalanche de chiffres, taux, notes et autres pourcentages censés quantifier la réalité objective. Instrument de gouvernement, arme suprême de la preuve, l’argument statistique fait autorité. Mais qu’indiquent réellement les indicateurs ? Certains ont manifestement pour vocation d’interdire la discussion… »

 

Anne-Cécile Robert établie un lien entre les inégalités, la protection sociale et celle de l’environnement : « C’est ce que constatent le Programme des Nations unies pour le développement et l’Organisation internationale du travail, qui proposent des solutions. »

 

Pour Vincent Doumayrou, la mise en concurrence entre Anvers et Rotterdam peut avoir des conséquences dramatiques : « Anvers, Rotterdam : ports rivaux de la façade nord-européenne où transitent des flux de marchandises destinées aux supermarchés du continent ou, au contraire, en partance pour le large. Dans les terres, la concurrence portuaire se mue en lutte régionale pour l’offre d’infrastructures de transport. Et dégénère parfois en incident diplomatique entre la Belgique et les Pays-Bas… »

 

Excellent rappel historique d’Aurel et Pierre Daum sur ce qui s’est passé à Oran le 5 juillet 1962 : « Il y a cinquante ans, le peuple algérien accédait à l’indépendance. En juillet 1962, les journées de liesse ne furent entachées d’aucune violence envers les Français encore présents. Sauf à Oran, où des dizaines de pieds-noirs furent tués par la foule. Depuis un demi-siècle, les principaux récits de ce massacre ignorent des témoignages essentiels. »

 

Un autre texte prémonitoire et inédit de Pierre Bourdieu : « Au moment où des Etats abandonnent leur souveraineté budgétaire à des instances supranationales — notamment européennes —, la sociologie historique rappelle ce que les dynamiques d’intégration comportent de violence et de dépossession. »


Pour Élisabeth Rush, l’histoire s’accélère en Birmanie : « Depuis que le pouvoir birman se donne des allures de gouvernement civil, tout se précipite : légalisation du parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, libération de prisonniers politiques, visite d’un dirigeant américain pour la première fois depuis un demi-siècle… »

 

L’entrepreneur Lagardère est-il en train de boire le bouillon dans le sport (David garcia) ? « Entre le rachat en mai dernier du club de football Paris Saint-Germain par un fonds d’investissement qatari et l’implication d’Al-Jazira dans le marché des droits de retransmission télévisée de la Ligue des champions, le sport hexagonal stimule les appétits financiers. Pourtant, la tentative du groupe français Lagardère d’investir dans ce secteur connaît un échec retentissant. »

 

Pour Antoine Champagne, les révolutions arables ont été fliquées par internet : « Quand une dictature s’effondre, on peine à comprendre comment elle pouvait se maintenir. En Libye, en Egypte ou en Tunisie, la réponse se trouve pour partie dans la surveillance systématique des communications. A l’aide de matériel fourni par des sociétés américaines et européennes trouvant là des clients décomplexés, ainsi qu’un terrain où tester leurs techniques à grande échelle. »

 

Une intéressante évocation de Maurice Maeterlinck et de la formation de la Belgique par Frank Venaille : « Longtemps intégrée aux Pays-Bas, soumise à l’autorité des Habsbourg d’Espagne et convoitée par la France, la Belgique conquiert son indépendance en 1830. Entre tensions linguistiques et sociales, certains mettront en doute son identité. Mais artistes et écrivains sauront la rendre manifeste. Parmi eux, Maurice Maeterlinck, Flamand d’expression française, Prix Nobel de littérature en 1911, né il y a cent cinquante ans. »

 

Pour finir, William Prendiville se demande si Shakespeare était bien Shakespeare (je m’autorise ma réponse : oui) : « A la fin du XIXe siècle, Orville Owen, médecin à Detroit, achève l’appareil sur lequel il travaille depuis plusieurs mois : deux larges cylindres disposés sur des tréteaux de bois, actionnés par une manivelle. Entre les deux tambours, une toile de quelques centaines de mètres sur laquelle il a disposé les œuvres complètes de William Shakespeare et de plusieurs de ses contemporains. Son projet ? Faire tourner le ruban de mots à une vitesse suffisante pour qu’apparaisse le code secret qui lui permettra de découvrir la véritable identité du barde anglais. » J’ajouterai que depuis, thèses, synthèses et foutaises n’ont pas cessé.

 

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 11:50

http://medias.lepost.fr/ill/2008/03/26/h-20-1172639-1206549605.jpgPas parce qu'il mesure 1m12, 52, ou 62. On connaît tous des hommes plus petits que lui et qui assument. Mais, justement, parce que les talonnettes qu'il porte pointent sa petitesse. Et puis surtout pour la raison suivante (source : nouvelobs.com) :

 

Nicolas Sarkozy a décoré de la Légion d'honneur, le 28 septembre à l'Elysée, la psychanalyste Julia Kristeva et a entrepris de citer ses maîtres à penser. L'assistance a ri aux éclats lorsque le chef de l'Etat a fait référence à Roland Barthes... en prononçant "Bartesse" au lieu de "Barte". L'histoire ne dit pas s'il pensait à l'ancien footballeur Fabien Barthez, à l'ex-tennisman Pierre Barthès ou au présentateur du "Petit Journal" Yann Barthès.

 

Je n'adresse vraiment pas mes félicitations à Julia Kristeva, décorée par l'homme du Fouquet's à l'Élysée. Dans l'entre-deux-guerres, un collaborateur du Canard Enchaîné disait que refuser la Légion d'honneur, c'était bien, mais que ne pas la mériter, c'était mieux. Accepter un tel colifichet d'un tel régime, c'est se commettre, c'est flirter avec le déshonneur.

 

Roland Barthes est mort des suites d'un accident, rue des Écoles à Paris. Par inattention, il a été heurté par une voiture qu'il n'avait pas vu venir. Il sortait d'un restaurant où il venait de déjeuner avec François Mitterrand, candidat à l'élection présidentielle de 1981. Nous sommes loin du yacht de Bolloré.

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 07:28

http://www.velo-club-brignais.com/JPG/p-anglade-05.jpgJacques Augendre est une sommité en matière de culture cycliste. Il a commenté le Tour de France dès 1949. Il fut responsable de la rubrique cyclisme au Monde pendant 25 ans et au Midi Libre pendant 40 ans.

 

Son dernier ouvrage est un "abécédaire insolite" du Tour de France (chez Solar). Comme souvent chez Augendre, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Ainsi, l'article consacré au dopage est-il totalement insignifiant. Et le livre n'est pas racoleur pour deux sous. Par exemple, la note consacré à Michel Drucker, formidable champion à qui la profession doit beaucoup est-elle aussi longue que celle consacrée à André Darrigade, célébrissime producteur de télévision qui s'est mis au vélo à l'âge de 50 ans. Et elle est nettement plus longue que celle de Federico Bahamontes, petit grimpeur de rien du tout qui fut par hasard et sans le faire exprès le meilleur Espagnol durant les années cinquante et soixante.

 

Mais c'est l'entrée consacrée au coureur Henri Anglade qui m'a le plus choqué.

 

Né en 1933, Anglade fut une personnalité atypique dans le monde du cyclisme. Cet homme qui devint un très bon dessinateur et peintre, ainsi qu'un maître verrier de talent, fut un authentique chamion qui cumula les places d'honneur dans le Tour de France. Il pâtit de l'impérialisme de Jacques Anquetil qui l'empêcha de gagner la grande boucle, alors que lui-même ne pouvait triompher, en favorisant par exemple la victoire de l'espagnol Bahamontes.

 

Dans son entrée consacrée au champion, Augendre écrit ceci : "Son éloquence, autant que sa passion pour le cyclisme, lui avait ouvert les portes de la télévision en 1968".

 

Cette phrase sidérante a provoqué chez moi un véritable haut-le-coeur. Lors des "événements" de 1968, l'ORTF est en grève à 99%. Même Zitrone et Thierry Rolland font grève. Au plus fort du mouvement, une poignée de continuateurs ultra gaullistes et gaullistes ultras du service public (dont le réalisateur Lazare Iglésis) se sont retranchées au sommet de la Tour Eiffel pour que les téléspectateurs français puissent regarder la mire !

 

Il faut, malgré tout, commenter le Tour. Robert Chapatte compte parmi les grévistes (il sera renvoyé peu après de l'ORTF). Pour le remplacer, il est fait appel au "consultant" Henri Anglade, qui fera le jaune, à la fois avec gêne et aplomb. Je le revois comme si c'était hier.

 

 

C'est ainsi que s'écrit l'histoire du cyclisme.

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 15:36

Qui fut le premier roi d'Angleterre ?

 

Aethelstan, petit-fils d'Alfred le Grand. Alfred ne régna que sur le Wessex (le Sud-Ouest du pays, capitale Winchester). Surnommé "le Glorieux", il régna sur l'Angleterre unifiée, après avoir soumis le roi d'Ecosse, de 924 à 939. Cet homme très pieux se fit enterrer dans une abbaye. Sa tombe existe toujours, mais pas ses restes.

 

http://www.historytoday.com/sites/default/files/aethelstan.jpg

 

 

 

D'où viennent les chapeaux Panama ?

 

Pas du tout. Ils viennent d'Equateur. Très en vogue vers 1900 chez les ouvriers pour se protéger du soleil. Le Panama est généralement de couleur ivoire avec un ruban marron ou noir. Il est entièrement réalisé en fibres naturelles et confectionné à la main. La technique de tissage vient peut-être de Polynésie.

 

Il existait des chapeau de paja toquilla 4000 ans avec Jésus-Christ. Lorsque les Espagnols les découvrirent au XVIe siècle, ils crurent, les sots, qu'ils étaient fabriqués avec la peau des ailes de chauve-souris.

 

Un Panama de qualité supérieure nécessite cinq mois de travail et coûte environ 1500 euros.

 

http://rebobine.files.wordpress.com/2008/10/sean_connery_pouis_vuitton.jpg

 

 

 Irlandais, saint Patrick ?

 

Pour sûr, non.

 

Il naquit dans le Penbrokeshire, au Sud-Ouest du Pays de Galles. Ou peut-être dans le Somerset, un comté bien anglais. Voire en Cumbrie, dans le Nord-Ouest de l'Angleterre. En vieil-irlandais, Patrick se dit Qatrikias. Son père était diacre, son grand-père prêtre (à l'époque du non célibat).

 

Vers l'âge de 15 ans, il est enlevé et emmené comme esclave en Irlande. Six ans plus tard, il s'évade vers le continent, se fait moine, a une vision et retourne en Irlande pour évangéliser l'île. Il meurt  en 461, âgé d'environ 75 ans.

 

Ci-dessous : le kit coiffure saint Patrick.

 

 

http://www.boutiquedelingeri.fr/317-778-large/kit-saint-patrick.jpg

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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 15:21

Le langage politique est destiné à rendre vraisemblable les mensonges, respectables les meurtres et à donner l'apparence de la solidité à ce qui n'est que du vent. (George Orwell).

 

Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! (Denis Kessler, vice-président du Patronat français)

 

L'affirmation selon laquelle la démocratie fleurit là où paraît une presse nombreuse est une duperie : mille journaux qui mentent valent moins qu'une feuille de choux qui rapporte les faits réels. (Maxime Vivas)

 

 

Fin de cette rubrique tonique, réalisée à l'aide de 200 citations pour comprendre le monde, passé présent et à venir, de Viktor Dedaj et Maxime Vivas.

 

 

 

http://www.lesamisdecuba.com/Library/huma%202011/maxime-vivas_viktor-dedaj.jpg

 

 

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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 06:57

http://farm1.static.flickr.com/50/404462618_560c17bd0c.jpgCeux qui se sont sagement limités à ce qui leur paraissait possible n'ont jamais avancé d'un seul pas. (Mikhaïl Bakounine)

 

On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent. (Bertolt Brecht)

 

La provocation est une façon de remettre la réalité sur ses pieds. (Bertolt Brecht)

 

Le succès ou l'échec d'une révolution peut toujours se mesurer au degré selon lequel le statut de la femme s'en est trouvé rapidement modifié dans une direction progressiste. (Angela Davis)

 

La misère ne rassemble pas, elle détruit la réciprocité. (Wolfgang Sofsky)

 

Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes. (Rosa Luxembourg)

 

El sueño de la razon produce monstruos. (Goya)

 

Rien n'est moins innocent que le laissez-faire. (Pierre Bourdieu)

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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 14:57

Ci-dessous, un article de Santiago Alba Rico repris et traduit par Le Grand Soir.

 

http://4.bp.blogspot.com/_NS6vIGqahjA/TM9Uj84D4HI/AAAAAAAAACA/bgmWAxHcP6o/s1600/nike-luxe-or.jpgIl a peu de temps, j’ai lu l’information suivante : dans un des palais de Ben Ali, le dictateur déchu, sa femme, Leila Trabelsi, gardait mille paires de chaussures des griffes les plus prestigieuses et les plus chères. Mille paires de chaussures ! Non, Madame Trabelsi n’est pas un monstre polypode obligé de marcher sur deux mille tentacules, comme pourrait peut-être l’imaginer un archéologue des temps futurs qui tomberait sur les vestiges matériels de son palais. Comme la plupart des humains, Madame Trabelsi est parfaitement constituée et elle aurait dû avoir 1.998 pieds supplémentaires — ainsi que leurs respectives jambes — pour pouvoir porter tous ses souliers. Avait-elle trop de souliers ? Ou bien avait-elle juste le pouvoir qu’il faut avoir, ni plus ni moins, pour faire fi de la relation qui existe entre un corps et un objet ? C’était là le privilège de longues années de corruption et de pillage : si Leila Trabelsi ne pouvait pas avoir plus de pieds que les autres Tunisiens, elle pouvait, par contre, avoir beaucoup plus de souliers.

Le top-model Irina Shayk, la fiancée de Cristiano Ronaldo, n’a pas non plus un nombre plus grand d’oreilles ou de poignets que les autres humains, mais elle peut arborer des boucles d’oreilles et des bracelets en diamants, cadeaux de son amoureux, pour une valeur de 117.000 euros. Ici, ce n’est pas le nombre de bijoux qui nous laisse pantois, mais le prix, et la dépense de Cristiano exige la collaboration des journalistes et des médias sans qui personne ne serait au courant de l’existence de ces trésors. Un maçon ou un comptable, éprouvent-ils moins d’amour envers leur fiancée ? Probablement non ; mais ce qu’ils ne possèdent pas c’est précisément l’argent qu’il faut, cette quantité d’argent et pas une autre, pour se distinguer d’un maçon ou d’un comptable. Si Irina et Cristiano ne peuvent avoir plus de reins ou plus de foies que les autres humains — ni les étaler sur eux — au moins ils peuvent faire pendre à leurs oreilles et à leurs poignets, comme des sujets d’une peuplade primitive, des milliers de billets de banque.


L’écart entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons s’appelle « luxe », mot qui signifie littéralement « excès ». Nous tous nous ne sommes presque rien et, pourtant, tous nous pouvons un peu plus que ce que nous sommes, même si nous ne possédons que très peu de biens : le plus misérable des humains peut mettre une fleur derrière son oreille, il peut se sécher au soleil après une giboulée de printemps. Mais lorsque cette disproportion est déterminée par la position sociale ou économique dans un régime fondé sur l’inégalité, le « luxe » est alors une monstrueuse « équivalence ». Je m’explique : le luxe n’a rien en trop ni en moins. Il ne manque pas de pieds pas plus qu’il n’a trop de souliers ; il ne manque pas de reins pas plus qu’il n’a trop de billets de banque. Le luxe a exactement le pouvoir qu’il faut pour faire la démonstration qu’on a du pouvoir ; il a exactement la quantité d’argent qu’il faut pour bien montrer qu’on a de l’argent.


Pour le bon sens populaire, le luxe est associé à l’idée de dépense non nécessaire ou somptuaire, ce qui, à dire vrai, est une redondance puisque « somptuaire » vient du Latin « sumptus » qui signifie, littéralement, « coût », « dépense » ou « dégat » qui veut dire « destruction ». On parle par exemple des « dégâts » ou des « coûts d’une guerre  ». Je me souviens d’un passionnant philosophe français que j’ai beaucoup lu dans ma jeunesse, Georges Bataille, qui s’efforçait d’élaborer une théorie libératrice à partir de ce qu’il appelait la « dépense improductive  ». En combinant de façon provocatrice Marx, Nietzsche et Sade, il revendiquait toutes ces formes de destruction sans but, sans profit ou bénéfice, qui semblent nous situer en marge d’une logique purement économique : l’art, l’orgie, la guerre et le luxe.


Ce que Georges Bataille oubliait c’est que, sous le capitalisme, la « dépense improductive », la « destruction anti-économique », joue un rôle économique fondamental. C’est la destruction en marge de toute rationalité comptable — depuis le remplacement programmé et systématique des marchandises par des modèles nouveaux jusqu’à la doctrine du « shock », depuis la destruction des excédents jusqu’à l’usage des armes mortelles — qui reproduit le système dans son ensemble. Pour le capitalisme, ce qui est véritablement productif c’est la dépense, les dégâts, la destruction. Et cela est également vrai en ce qui concerne le luxe. Pensons, par exemple, au fait suivant : alors que nous vivons une crise sévère, le marché des produits de luxe non seulement ne connaît pas une forte inflation des prix, mais c’est celui qui voit sa demande augmenter le plus fortement. Alors qu’en Espagne le chômage ne cesse de croître de jour en jour, (il y a plus de 4.300.000 chômeurs), alors que les gens perdent leur maison et les travailleurs leurs droits, on nous informe de la création de Luxury Spain, l’Assocation Espagnole du Luxe, présidée par Beátrice d’Orléans qui nous apprend que ce secteur a représenté un chiffre d’affaires de 170.000 millions d’euros dans le monde entier, en 2010 ; « Le luxe est très difficile à combattre  » et, en outre, « il crée des emplois et il développe l’activité  », dit-elle.


Mais si nous définissons le « luxe » comme « une dépense improductive » ou comme la « différence entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons », nous devons conclure, paradoxalement, que ce que le capitalisme ne permet pas ce sont précisément les luxes. Luxe équivaut à Humanité. La spectaculaire queue du paon royal est tout le contraire d’un luxe ou d’une dépense improductive : elle est la garantie de l’accouplement et, donc de la reproduction de l’espèce. Il en va de même des 1.000 paires de chaussures de Leila Trabelsi ou des 170.000 euros qu’Irina Shayk fait pendre à ses oreilles : ce n’est pas qu’ils soient excessifs, c’est qu’ils collent parfaitement — comme l’exhibition de paon mâle — à leur propos reproductif. Pour qu’une dépense soit réellement improductive, il faut que ce soit un investissement fait en dehors du système, un investissement en humanité. L’humanité est un luxe. C’est précisément la différence entre le rien que nous sommes et le peu que nous pouvons ; tous ces gestes non indispensables pour vivre, mais absolument nécessaires pour nous définir face à la nature, face aux paons royaux, face aux Leila Trabelsi et aux Cristian Ronaldo, en tant qu’êtres humains. Nous possédons tous, par exemple, un corps qui n’est pas seulement un ensemble de fonctions organiques qu’il nous faut conserver, mais aussi un territoire, une surface, un crochet ; nous pouvons le marquer, le peindre, lui accrocher des fanions comme pour une nation ou un décor de fête. L’ornement est ce qui définit la culture humaine, un droit de sa dignité sur-naturelle. Accrocher 170.000 euros à une oreille est un geste de barbarie et d’animalité ; accrocher une baie colorée c’est revendiquer notre humanité.


Entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons, l’humanité est toujours somptuaire et somptueuse. Nous pouvons imaginer un grand nombre de gestes luxueux, improductifs, qui « montrent » seulement le pouvoir que nous possédons comme simples humains. Le geste d’une mère qui emmitoufle son enfant qui n’a pas froid, n’est-il pas littéralement un luxe ? Regarder dans les yeux la bien-aimée dans laquelle nous nous perdons dans le plaisir, n’est-ce pas, littéralement, un luxe ? Graver sur l’écorce d’un arbre le prénom adoré, n’est-ce pas, littéralement, un luxe ? Faire une tresse, laisser sa place assise à une personne âgée, ajouter un adjectif, pardonner à un ennemi, mettre une nappe sur la table, caresser une pensée, marcher très lentement, veiller un malade, raconter une histoire à un enfant, avoir pitié d’un assassin, tous ces « gestes » ne sont-ils pas des « luxes » ?


Le capitalisme nous interdit tous les luxes.


À bas les luxes ! Rien d’autre que ce qui est strictement nécessaire : la dilapidation, l’incendie, la destruction, la mort.


Santiago Alba Rico


http://www.rebelion.org/noticia.php?id=141519


Traduit par Manuel Colinas Balbona pour Le Grand Soir

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