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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 07:00

http://s3.static69.com/m/image-offre/9/9/8/5/9985dbe99f398dd69089e9163d26b8bf-300x300.gifC’est la meilleure de l’année : Axel Kahn sera candidat aux prochaines élections législatives contre Fillon et/ou Dati, sous les couleurs du parti socialiste, à la demande des militants de la circonscription !

 

S’il est des universitaires, des étudiants qui pouvaient encore imaginer qu’en cas de victoire à l’élection présidentielle François Hollande reviendrait sur les mesures scélérates de l’homme du Fouquet’s (la loi LRU au premier chef), ils savent désormais que ce ne sera pas le cas. Dans une interview accordée au Journal du Dimanche juste après sa décision, le toujours modeste Axel Kahn se qualifiait lui-même de candidat très emblématique, « le plus emblématique » par rapport à Fillon et Dati (link). Si Kahn est emblématique de quelque chose, c’est bien du ralliement à la politique universitaire de droite d’un homme qui n’est même pas capable de louvoyer avec habileté.

 

Il faut toujours se méfier des gens qui aiment tout le monde, qui admirent tous azimuts. Kahn a servi Fillon qu’il « connaît très bien » : « Je l’ai aidé à mener les états généraux de la recherche lorsqu’il était ministre. Nous avons sympathisé. Je l’ai revu lors des grands mouvements de grève de 2009, quand je suis allé déjeuner à Matignon pour parler en particulier du problème de la formation des maîtres. » Son frère Jean-François soutient Bayrou. Allez, vas-y, Axel : « J’aime personnellement beaucoup François Bayrou. D’abord, c’est un homme de cheval, comme moi. Il a même posé des questions au généticien que je suis pour savoir comment favoriser les saillies de ses juments! Il a des valeurs humanistes incontestables et elles me sont sympathiques. »

 

Axel Khan a dirigé de la manière la plus mandarinale qui soit une université parisienne, utilisant toutes les ressources antidémocratiques de la LRU qu’il a combattue très mollement pour la forme. En mai 2011, Pécresse et Kahn publiaient ensemble Controverses - Université, Science et Progrès, un livre de 250 pages où ces deux comparses dialoguaient furieusement. C’est ainsi que l’éditeur présentait les deux auteurs : « En tant que président de l’université Paris-Descartes, Axel Kahn se place à la pointe de la mise en oeuvre de cette réforme qu’il approuve dans sa philosophie tout en en contestant certains aspects et certaines méthodes. C’est à un dialogue parfois vif que nous invite ainsi cet ouvrage, où plusieurs sujets de fond sont abordés : réformes, diplômes, emplois, révoltes, recherche… En cette période où la notion de progrès est souvent attaquée, ces deux responsables s’interrogent sur l’avenir de nos enfants, à travers l’éducation poussée qui pourra leur être donnée… ou non. Et s’affrontent sur certains objectifs de cette éducation. » Que de violence !

 

Je reproduis ci-dessous des extraits d’une chronique des Ravages de la LRU de mai 2011 où, avec d’autres, je mettais en garde mes lecteurs contre les agissements d’Axel Kahn (link) :

 

 

La LRU est une arme de guerre conçue par l’hyperbourgeoisie internationale pour privatiser l’enseignement supérieur français et sortir ses personnels de la Fonction publique en une génération. Ont lutté contre cette ignominie, outre, évidemment, toutes les bonnes volontés individuelles, le Snesup, la CGT, Sud, une partie du syndicat autonome (droite), le Parti communiste, le NPA, le Parti de gauche, ainsi que deux associations d’universitaires : Sauvons l’Université ! et Sauvons la Recherche !. Le SGEN-CFDT, l’UNSA, le Parti socialiste (très tardivement) se sont fort mollement opposés à Pécresse. Les deux confédérations syndicales participent désormais à la gestion de l’Université de manière plutôt zélée. Le Parti socialiste, qui n’a jamais condamné globalement la logique de la LRU, ne prévoit pas de faire abolir cette loi en cas de victoire aux prochaines élections présidentielle et législatives.

 

Un psychodrame vient tout récemment de se dérouler autour de la personne de Bertrand Monthubert, ancien animateur de Sauvons l’Université !. Scientifique de premier plan, Monthubert a joué un rôle déterminant dans le combat contre la LRU. Membre du Parti socialiste, il a choisi d’accepter, après s’être retiré de la direction de SLU, des fonctions éminentes dans ce parti.

 

Le Parti socialiste avait décidé d’inviter à Toulouse (la ville où exerce Monthubert) Étienne Boisserie, l'actuel président de Sauvons l’Université !, à l’occasion d’une journée consacrée à l’université. Très choqué par le programme du Forum des idées du PS, Boisserie, dénonçant la manière dont ce parti accompagne les réformes de la droite en matière d’enseignement supérieur et de recherche, vient d’adresser une lettre ouverte à Monthubert ;

 

Cher Bertrand Monthubert,

Je vous remercie de votre invitation à venir assister aux débats du PS à Toulouse.

J'ai bien entendu regardé attentivement l'organisation de vos travaux, les thèmes abordés et les personnalités invitées. Pour vous dire les choses avec une franchise que je juge préférable, connaissant les combats que vous avez menés, je dois bien avouer une grande déception. De toute évidence, vous avez totalement oublié les représentants des personnels (toutes catégories confondues), un certain nombre de thèmes et de secteurs fondamentaux de nos universités, et particulièrement ceux qui souffrent déjà – et continueront de souffrir – des effets des “ réformes ” conduites depuis 2007. J'entends bien qu'un président d'université – a fortiori quatre – a une certaine expérience des RCE et de l'application de la loi LRU, mais cela ne vous aidera certainement pas à calibrer l'indispensable balayage des effets les plus délétères de la LRU et des graves dysfonctionnements introduits dans les structures universitaires par les différents « -ex » que nombre de vos invités ne manqueront d'ailleurs pas de louer. Au demeurant, l'idée d'inviter à vos travaux un « grand témoin » qui, la veille, aura présenté dans une librairie parisienne le livre qu'il cosigne avec la ministre, permettant ainsi à celle-ci de vanter urbi et orbi son miraculeux « bilan », est un pied de nez qui doit être apprécié à sa juste valeur.

 J'entends bien, par ailleurs, que « l'innovation » – qui se substitue bien trop à la « recherche » pour ne pas devoir susciter quelques interrogations – est une composante essentielle du discours ambiant, mais quid de pans entiers de l'université ? Des SHS ? Des IUT ? Quid des conditions de travail des personnels soumis à la RGPP – les Biatoss depuis un moment, les enseignants-chercheurs sous peu ?

 Beaucoup de « vedettes » et de discours convenus en perspective, un mauvais signal adressé à la communauté universitaire, une incapacité à poser un diagnostic autrement qu'avec ceux qui ont accompagné – ouvertement ou dans les faits, avec zèle ou toute honte bue – des transformations redoutables.

 Avez-vous oublié que votre groupe parlementaire avait, en plein mouvement de 2009, certes tardivement, mais clairement, pris position contre la loi LRU ? Avez-vous oublié que vous-même aviez pris une telle position au même moment ? Êtes-vous en train de vous préparer à annoncer au nom du Parti, comme M. Cambadélis l'a fait en son nom dans le JDD du 8 mai, que la réforme des universités est « peut-être » la seule réussite du quinquennat de Nicolas Sarkozy ? Votre idée de « la société de la connaissance » ne cache-t-elle pas une conversion définitive à « l'économie de la connaissance ? Et, enfin, pourquoi diable avoir pris la peine de consulter les associations SLR et SLU en décembre dernier si c'était pour produire un tel cadre de débat et de réflexion publique ?

 Je reconnais bien volontiers que ce courrier n'est pas une réponse courtoise à votre aimable invitation, mais comment un parti comme le vôtre peut-il à ce point évacuer autant de dimensions du problème de l'enseignement supérieur et de la recherche ? Comment peut-il aussi durablement éviter de tracer des priorités nouvelles pour un secteur gravement affecté depuis 2007. Or, il est consternant de constater qu'aucun de vos invités – à l'exception sans doute de votre élue régionale – n'a jamais pris la mesure de ces bouleversements et des effets néfastes des réformes en cours, quand il ne s'en est pas réjoui au nom d'une « excellence » qu'il est désormais convenu dans les cercles « réalistes » d'invoquer à tout bout de champ, comme jadis, en d'autres lieux, on en appelait aux mannes du « socialisme scientifique » ? Mesurez-vous vraiment – votre parti, pas vous-même – le degré de renoncement atteint, qui consiste à copier le discours de l'adversaire par crainte du discrédit ?

 Cela ne remet pas en cause mon estime pour le militant que vous fûtes, ni mon espoir d'une alternance politique. Mais cela ne sera pas à n'importe quel prix et vous devez prendre enfin la mesure du désarroi des femmes et des hommes sans lesquels l'université n'existe pas. Je ne doute pas que le programme de votre « Forum des idées » - certains d'entre nous y ont lu un « Forum des Idex » - provoquera chez beaucoup d'entre eux un sourire mi-las, mi-désabusé, chez d'autres une grande inquiétude.

 En espérant que votre parti saura un jour comprendre que ce n'est pas seulement d'une alternance dont l'Université et la Recherche ont besoin, mais bien d'une alternative aux politiques en cours, je vous prie de croire, cher Bertrand Monthubert, en mes sentiments les plus cordiaux.

 Étienne Boisserie

 Président de Sauvons l'université !

 

 Deux remarques explicatives avant de poursuivre. Le “ grand témoin ” dont parle Boisserie, qui a cosigné un livre avec Pécresse, n’est autre que le président de l’université Paris V, élu en 2007. Homme assoiffé de pouvoir et de reconnaissance, Axel Kahn eut, pendant la lutte contre la LRU, une attitude plus qu’ambiguë de soutien voilé aux agissements de la droite. Dans sa jeunesse, Kahn fut membre du Parti communiste puis, brièvement, du Parti socialiste. Il est vice-président des Amis du journal L’Humanité et fut membre – au titre de ses compétences en génétiques, peut-être – de la commission de révision de la Constitution française présidée par Simone Veil. Bref, l’homme navigue à la godille, un pied dans chaque camp. Heureusement, il n’y a que deux camps. Je n’ai aucune compétence pour évaluer le savant. Je note ceci dans la page Wikipédia qui lui est consacrée :

 

« Présenté parfois par les médias comme le « généticien français le plus renommé en Europe », Axel Kahn ne figure cependant pas dans la liste des 137 scientifiques français les plus cités, établie par l’Institute for Scientific Information. Cette liste comporte une bonne dizaine de généticiens français, parmi lesquels Pierre Chambon, Daniel Cohen, Jean-Louis Mandel, Marie-Geneviève Mattéï et Jean Weissenbach. Il a néanmoins publié plus de 500 articles dans des revues internationales. »

 

Dans sa lettre, Boisserie joue avec le suffixe “ ex ”. Il faut savoir que les inventeurs de la LRU et les nombreux universitaires qui la soutiennent se gargarisent désormais du concept d’excellence. Cette notion bidon sert à mettre les institutions universitaires en compétition les unes avec les autres, tout comme les personnes. C’est ainsi qu’ont été créés des “ laboratoires d’excellence ” ou Labex. Une minorité de labos pourra bénéficier de cette prestigieuse étiquette et des subventions afférentes. Mais à l’intérieur de ces labos remarqués, seuls 30% des personnels pourront se prévaloir de l’excellence. On imagine donc la lutte à couteaux tirés entre les labos et à l’intérieur même de chaque labo. Ce n'est pas le lieu de se demander ici combien de ministres pourraient bénéficier du label...

 

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 06:32

Je rappelle que c'est toujours sur les ondes délicieuses de la vigoureuse Radio Mon Païs que je propose cette revue de presse hebdomadaire différente de celle d'Ivan Levaï, dans l'émission de Maxime Vivas “ Excusez-moi de vous interrompre ” (99.1)RP2

 

Selon Bernard Cassen, dans Mémoires des Luttes, La mafia de la finance s’installe directement au pouvoir : Les gouvernements européens ne se donnent même plus la peine de le cacher : toutes leurs décisions ont pour seule et unique motivation de donner des gages aux marchés financiers, avec les agences de notation dans le rôle de distributeurs de bons et de mauvais points. À Athènes et à Rome, la finance a réussi un double exploit : non seulement elle a conforté la déconnexion entre la sphère économique et financière et la sphère politique, mais elle s’est carrément installée dans cette dernière. Jusqu’ici les banquiers avaient comme interlocuteurs politiques des élus, maintenant ils dialoguent avec d’autres banquiers.

J’ajouterai pour ma part que l’Europe est désormais dirigée par ce que Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique appelle, sans malheureusement forcer le trait, des « juntes civiles ».

Une grave question posée par The Lancet : Faut-il prescrire la pilule aux bonnes sœurs ? Pour prévenir les cancers génitaux auxquels elles sont exposées du fait de leur chasteté, les religieuses catholiques devraient pouvoir bénéficier de contraceptifs hormonaux. On attend la réponse du Vatican.

 

Il y aura bientôt trois siècles (c’était en 1713), un médecin italien, Bernadino Ramazzini, observait que les sœurs catholiques présentaient ce que l’on n’appelait pas encore une maladie professionnelle: il avait noté que ces femmes (ayant fait vœux de célibat, de chasteté et de vie monacale) souffraient avec une fréquence anormalement élevée de cancers du sein.

Un entretien très intéressant d’Annie Ernaux avec Blandine Grosjean pour Rue 89. L'œuvre d'Annie Ernaux est très fortement marquée par une démarche sociologique bourdieusienne qui tente de « retrouver la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle ».

Annie Ernaux revendique une écriture neutre, « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », et évoque un style « objectif, qui ne valorise ni de dévalorise les faits racontés »

Annie Ernaux : La coupure est à l'intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J'ai un mode de vie, une façon physique d'apparaître qui est celle de la classe dominante, je ne vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d'adolescente, et ce n'est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c'est insupportable.

J'ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n'y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n'est pas possible.

Vous sentez-vous « traître » à votre classe ?

Je ne vais pas dire que je me sens traître, mais j'ai tout de suite conscience qu'il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu'il y a de la liberté d'un côté et de l'aliénation de l'autre. Oui, j'ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. »

Pendant que l’homme du Fouquet’s et ses gens organisent la misère au profit de la finance, des gens formidables comme Julien Lauprêtre et tous ceux qui militent avec lui au Secours populaire s’efforcent de panser quelques plaies.

 

Le dernier numéro de Convergence, l’organe su Secours populaire, évoque l’existence à La Rochelle de l’Escale, un établissement visant à accueillir dans la dignité les personnes âgées dépendantes, en grande pauvreté. Les maisons de retraite ne s’empressent pas d’accepter des personnes souvent atteintes de troubles du comportement et qui ont vieilli avant l’heure. Ces pauvres qui ont longtemps évolué en marge de la société éprouvent de réelles difficultés à investir les lieux. « Ayant toujours affirmé leur liberté », estime une infirmière, « ils admettent mal leur dépendance. Ils revendiquent leur marginalité, mais ont aussi sans cesse besoin de notre aide. » Ils ont réduit leur consommation d’alcool. Des diabétiques se passent désormais d’insuline. Ils craignent moins de mourir un jour seuls dans la rue.

 

Dans Siné Hebdo, Véronique Brocard évoque les conditions de travail des gardiens de musée, en lutte devant les Prud’hommes. Le métier n’est pas facile. Bien-sûr, il y a l’obligation de respecter une certaine tenue dans les salles – ne pas manger, ne pas boire, ne pas écouter de musique, ne pas mâcher de chewing-gum –. Il y a les pauses qui passent trop vite (vingt minutes le matin, une heure à midi, dix minutes l’après-midi). L’attitude des gardiens de musées est contrôlée en permanence par des responsables qui passent dans les salles. « La société nous fournit l’uniforme gris mais pas les chaussures qui doivent être obligatoirement noires. Gare à nous si elles ont un liseré blanc ou si nous mettons des chaussettes blanches. Gare à nous si nous fermons les yeux deux secondes, ils nous reprochent de dormir même si ce n’est pas vrai. Un jour, pour me punir, ils m’ont fait garder une rotonde vide. Pendant quatre mois, je n’ai vu personne, je fixais un petit morceau de carrelage pour tenir le coup ». Tout cela pour 1300 euros brut par mois.


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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 16:13

http://im.quirao2.com/qimage/p/moy300/p1/automate-musical-lutece-creation-le-petit-marquis-au-002.jpg

Je reprends ici un article que Pierre Dubois vient de publier dans son fort utile blog (link) sur le dernier livre de Laurent Wauquiez

 

 

Laurent Wauquiez Le Prétentieux


Laurent Wauquiez, agrégé d’histoire, énarque et Conseiller d’Etat, ci-devant Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, délaisse les affaires courantes de son ministère. Il a le temps d’écrire. Il vient de publier un livre chez Odile Jacob, La lutte des classes moyennes.

Oser paraphraser le titre d’un ouvrage de Karl Marx qualifie bien le personnage : il a une prétention démesurée. Il veut s’imposer dans l’histoire des idées. ”Les classes moyennes, aspirées vers le bas de l’échelle sociale, luttent pour leur survie, trop souvent dans l’indifférence générale”. Laurent Wauquiez ne manque pas d’air. Enfant des classes supérieures, il a, à ce titre, bénéficié de tous les privilèges : accès aux écoles les plus prestigieuses et scolarité dans l’enseignement supérieur qui a coûté 230.000 euros à l’Etat. Pourquoi n’a-t-il pas plutôt écrit un ouvrage sur les moyens d’assurer la circulation des élites ? Une véritable mobilité sociale exige que les classes supérieures ne restent pas boulonnées au dernier étage de l’ascenseur social.

Laurent Wauquiez ne fait pas le job pour lequel il est payé. Il fait campagne pour Nicolas Sarkozy et court les médias. Hier soir, il était invité de l’émission de Laurent Ruquier, “On n’est pas couché”, pour y faire la promotion de son livre. Audrey Pulvar, journaliste et compagne d’Arnaud Montebourg, “a, selon le Figaro, ”méchamment épinglé son bouquin” ; le quotidien de droite monte au créneau  : le Ministre est tombé dans un “traquenard”. Visionner le débat.

 

Ce jeune Ministre du SUP me fait honte. Ce genre de débat à la télé, où tout le monde se connaît et s’appelle par son prénom, est par définition stérile. Seule importe la polémique. Plus la polémique est violente, plus Ruquier est content. Pas de débat de fond : qu’entend le 1er partout par “classes moyennes” ? Les ouvriers qualifiés et les employés de bureau - il les cite - en feraient-ils partie ? Livre scientifique ? Nenni : “il est uniquement fondé sur des exemples“. Wauquiez déstabilisé cherche un moment à se dédouaner : “je tape même sur les profiteurs d’en haut”. Près de deux millions de téléspectateurs. 

Ce jeune Ministre du SUP me fait honte. Il a un mépris surdimensionné pour les enseignants-chercheurs. Il les humilie : pas de problème pour lui pour faire éditer un livre par un éditeur patenté alors que bien des EC en sciences humaines et sociales ont un mal énorme à se faire publier ; pas de problème de comité de lecture ; pas de problème d’enquêtes, de documentation, de sources et d’administration de la preuve. Un livre qui n’est fondé que sur des exemples est un déni de la méthode scientifique. D’ailleurs, est-ce le Ministre qui l’a écrit ? Combien de petites mains ?

Ce jeune Ministre du SUP me fait honte. Pourquoi ne balaie-t-il pas devant la porte de son ministère ? Les enseignants-chercheurs vivent un déclassement continu depuis plusieurs décennies. Ils appartenaient aux classes supérieures de la Nation ; le descenseur social les projette aujourd’hui dans les classes moyennes. Le Ministre a-t-il des idées pour les faire remonter à l’étage le plus haut de l’ascenseur ? Non, le 1er partout est à court d’idées.

Les personnels BIATOS de l’enseignement supérieur vivent, eux aussi, un déclassement continu. Ceux qui sont fonctionnaires de catégorie B appartenaient aux classes moyennes. Titulaires d’un diplôme de bac+3 ou 5, le descenseur social les pousse aujourd’hui vers les classes populaires. Et que dire des personnels de catégorie C et des personnels précaires ?

Ce jeune Ministre du SUP me fait honte. Qui va oser porter plainte pour faute professionnelle contre un ministre qui ne fait pas le job pour lequel il est payé ? Qui passe plus de temps à courir les médias et à mettre en scène ses déplacements sur le terrain pour flatter telle ou telle université que de temps à résoudre les questions qui lui sont posées par ses personnels et par leurs représentants syndicaux.

Qui oserait ? Les syndicats étudiants qui ont obtenu les modalités de contrôle des connaissances les plus laxistes qui aient jamais existé ? La CPU, les Présidents d’université invités à sa table et qui se satisfont de maigres obolessur le GVT, la sécu étudiante et les primes sociales interministérielles ? Vivement mai 2012 ! Que Laurent Le Prétentieux crée alors un CLAM, un Centre d’analyse des CLAsses Moyennes ! Luc Ferry pourrait lui donner quelques conseils.

Ce jeune Ministre du SUP me fait honte. Laurent Wauquiez, vous et moi, nous sommes issus d’une famille textile du Nord de la France. Vos grands-parents étaient des patrons, les Wauquiez et les Motte. Mes grands-parents, mes parents, mes cousins et cousines étaient des ouvriers du textile. Votre famille a-t-elle subi un déclassement quand elle a fermé ses usines ? Bien sûr, vous n’avez pu entendre les conversations qui attristaient et révoltaient les réunions de ma famille à chaque nouvelle fermeture d’usine. Oui, Laurent Wauquiez, puisque vous reprenez le langage de la lutte, vous êtes pour moi un ennemi de classe ! Mon père aurait ajouté dans son patois tourquennois : “ce Ministre n’est qu’un p’tit péteux et j’en ai connu beaucoup des p’tits péteux devenus patrons parce qu’ils étaient fils de patrons” !

 

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 16:01

Un récent article de Télérama (n° 2773), “ Destination Auschwitz, les visiteurs du noir ”, m’a interpellé car il posait un problème grave auquel j’ai été moi-même confronté. Je passe rapidement sur le fait que plus un secrétaire de rédaction n’est capable de concevoir un titre d’article sans se fendre d’un jeu de mots douteux (visiteurs du noir, visiteurs du soir).

 

L’extermination des Juifs ayant été un crime indépassé, peut-on considérer les lieux du génocide comme d’autres lieux mémoriels ? À l’évidence : non. D’autant qu’en cette ère de marchandisation totale du monde – la Pologne capitaliste n’y échappant évidemment pas – les endroits où fut commis l’abomination, banalisés par leur rentabilité, perdent à grande vitesse leur caractère, je n’irai pas jusqu’à dire sacré, mais à tout le moins officiel, exemplaire.

 

Rappelant au passage que des hommes d’affaires avaient tenté d’installer une boîte de nuit à deux pas du camp d’Auschwitz, Télérama nous montre des photos de groupes de jeunes, pas pires que d’autres, posant, hilares, sur la voie ferrée menant aux crématoires. L’hebdomadaire explique à quel point Auschwitz est devenu un « produit d’appel » pour la ville historique de Cracovie, et comment des tours-opérateurs vendent pour 20 euros une excursion vers le camp à l’intérieur d’un paquet bon marché pour une journée à partir de n’importe quelle capitale européenne.

 

Télérama a sollicité le témoignage d’Alain Finkielkraut, dont le père fut déporté et revint miraculeusement d’Auschwitz. Ce camp est devenu, dit-il, « le Djerba du malheur ». Finkielkraut ajoute :

 

« Je suis allé à Auschwitz dans les années 80, dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles qui sont ici décrites. Je me souviens d’avoir pu marcher, notamment dans le camp de Birkenau, sans croiser personne. J’y allais pour des raisons personnelles, c’est là qu’une partie de ma famille a été déportée, dont mon père. Mais je dois dire que même dans ces conditions optimales le recueillement est très difficile. Il est beaucoup plus aisé de se représenter les choses lorsqu’on lit Si c’est un homme de Primo Levi que lorsqu’on visite un camp. Le camp est nu, abstrait, dépouillé de tout. »

 

Je partage pleinement cette approche, en ajoutant que la lecture des livres de Primo Levi ou de Robert Antelme ne produit pas de PNB. J’apprécie d’autant plus cette analyse de Finkielkraut qu’il avance une proposition concrète fort intelligente pour aujourd’hui et demain :

 

« Je préconise depuis trente ans la création d’un État palestinien, je critique l’immobilisme actuel du gouvernement israélien, et je crois qu’on peut le faire sans transformer les Israéliens en nazis. Mais il faut aussi sans cesse rappeler que les descendants des victimes ne sont pas eux-mêmes des victimes. La surenchère victimaire n’a pas lieu d’être, il n’y a plus de victimes. Défendre la spécificité de l’extermination des Juifs, ce n’est pas réclamer une position plus haute pour soi-même. Mon père a été déporté, je ne suis pas déporté, et les descendants d’esclaves ou de colonisés devraient raisonner exactement de la même manière, alors pourraient-on sortir de cette horrible guerre des mémoires qui fait rage aujourd’hui. »

 

Pour en revenir au problème posé plus haut, l’alternative n’est pas simple. Ne plus se rendre dans les lieux de la barbarie nazie, c’est enfouir le souvenir de l’horreur. S’y rendre, c’est faire le jeu des marchands du temple, c’est trafiquer – dans tous les sens du terme – l’histoire.

 

Il y a quarante ans, j’ai visité une première fois la maison d’Anne Frank à Amsterdam. Moins de trente ans après la déportation de la famille. Les autorités avaient laissé la demeure pratiquement en l’état. Parvenu devant l’étagère de livres pivotante qui cachait l’escalier menant au grenier aménagé par les Frank en appartement de fortune, je fus étreint par une émotion violente qui me ramena en fait à moi-même. J’avais lu le Journal, j’avais vu le film hollywoodien. Mais à ce moment précis, dans une autosuggestion qui me fit croire qu’Anne allait descendre de l’escalier, je ressentis concrètement pour la première fois de ma vie ce qu’avait été le calvaire des Frank et de tous les Juifs traqués par les nazis. Nous n’étions qu’une poignée dans l’escalier pentu de la maison (à Amsterdam, tous les escaliers sont raides). Un petit groupe silencieux, recueilli. Les mots n’étaient pas nécessaires.

 

http://img.deco.fr/0290017104435268-c2-photo-oYToyOntzOjE6InciO2k6NjU2O3M6NToiY29sb3IiO3M6NToid2hpdGUiO30=-la-maison-d-anne-frank.jpg


 

Je suis retourné en ces lieux il y a une dizaine d’années. Avec l’assentiment de la famille, je ne sais trop, les édiles municipaux ont agrandi la maison et l’ont transformée en une sorte de musée à caractère et usage généraux. Des photos de déportés vues cent fois nous éloignent d’Anne Frank. La maison ancienne manière était un lieu trop métaphysique, pas suffisamment racoleur ou commercial. Lors de cette visite, je fus amené à suivre péniblement une longue ligne de touristes étatsunien au sein desquels une famille nombreuse se distinguait bruyamment par des « look at that ! », « incredible ! », « Mum, the photos’s shocking ! ». N’y pouvant plus, je leur lançai un « bouclez-la ! ».

 

      What did you say ?, demandèrent-ils interloqués.

      I asked you to clam it up, rétorquai-je.

 

Nous eûmes la paix quelques minutes.

 

http://www.annefrank.org/ImageVault/Images/id_7336/width_520/height_520/compressionQuality_80/scope_0/ImageVaultHandler.aspx

 

Récemment, un de mes amis allemands septuagénaires, dont la famille fut victime du nazisme, me demanda de l’accompagner à Oradour-sur-Glanne. Cela me posait un problème matériel car je n’étais pas trop libre à ce moment-là. Je lui demandai pourquoi il ne pouvait s’y rendre par lui-même. Il me répondit – ce qui me fit chaud au cœur – que j’étais son meilleur ami français et qu’il ne pouvait visiter ce lieu autrement qu’avec moi. Nous y allâmes, donc. Sur place, il ne me demanda pas de le prendre en photo devant une carcasse de voiture calcinée ou dans l’église où avaient péri par le feu des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants.

 

PS : lire le commentaire de Pierre Verhas (http://uranopole.over-blog.com/) sous l'article. Pierre me transmet une photo du camp d'Esterwegen en Allemagne, dont il parle longuement :

 

ester13a.jpg

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 06:50

http://www.chambe-aix.com/recit_voyage/images/colombie_transport_rail.jpgEn Colombie, se déroule actuellement une réforme des universités "à la chilienne". Dans le mauvais sens, donc. Ci-dessous, un article de Rosmerlin Estupiñan Silva pour Mémoire des Luttes.

 

Au Chili, le mythe de l’éducation inclusive favorisant la mobilité sociale s’est brisé après la prise de contrôle de la finance sur le système éducatif. L’espoir individuel d’ascension sociale est anéanti par la réalité écrasante du chômage et du surendettement des familles, lié la plupart du temps à la nécessité, pour ces dernières, de contracter des dettes pour financer les études de leurs enfants.

Non loin de là, en Colombie, les secteurs financiers se préparent également à mettre la main sur l’enseignement supérieur. Le 3 octobre 2011, le ministère de l’éducation nationale a présenté devant la seizième commission de la Chambre du Congrès de la République le projet de loi 112/2011C dont l’objectif est de « réformer » l’enseignement supérieur en révisant l’ancienne loi 30/1992.

A cette occasion, le gouvernement dirigé par Juan Manuel Santos et le mouvement social pour la défense de l’enseignement supérieur se sont livrés à leur première confrontation. Résultat : le retrait provisoire du projet de loi, le 9 novembre 2011. Cette situation laisse ouvert le débat public sur le modèle d’enseignement souhaité en Colombie.

La réforme envisagée par le gouvernement constitue une caricature importée du système éducatif étasunien. Il s’agit, entre autres, de promouvoir le développement du modèle des universités mixtes de droit privé (article 37), l’augmentation des droits d’inscription (jusqu’à 20% selon l’article 149 du projet de loi), les gels d’augmentation du budget de l’enseignement (article 145), la fusion, sans le moindre contrôle de qualité, des instituts techniques et des universités (articles 57-59).

Le projet vise à soumettre l’enseignement supérieur aux milieux financiers. En pratique, un système d’emprunt est imposé à tous les niveaux pour les étudiants, les universités, ainsi que pour le ministère de l’éducation nationale lui-même. Si cette « réforme » voit le jour, l’endettement constituera la principale source de financement de l’enseignement supérieur (articles 152-162).

Depuis le 12 octobre, 32 universités publiques et 67 universités privées sont en grève, et le mouvement pour la défense de l’enseignement supérieur a multiplié les mobilisations dans les rues. Depuis, il ne cesse de se développer malgré le silence assourdissant des médias nationaux et internationaux.

A Cali, ce même 12 octobre, un étudiant en médecine, Jean Farid Chan Lugo, a été assassiné alors qu’il participait aux protestations au côté de 15 000 autres personnes. Deux universités publiques parmi les plus importantes du pays (l’université d’Antioquia et l’université industrielle de Santander) ont été investies par l’armée. Celle-ci y est toujours présente. Le bilan de ces interventions est lourd. Les étudiants blessés ou détenus se comptent par dizaines.

Les 19 et 26 octobre, ainsi que le 3 novembre, des audiences publiques télévisées se sont déroulées au sein du Congrès de la République. Un groupe de parlementaires a réussi à faire convoquer la ministre de l’éducation nationale afin qu’elle soit confrontée à la communauté universitaire (étudiants, professeurs, personnels administratifs, recteurs et parents) qui, depuis 7 mois, réclamait l’organisation d’un débat public. Le premier projet de réforme avait en effet été annoncé le 12 avril.

La montée de la pression a poussé le gouvernement du président Santos à annoncer, le 9 novembre, le retrait temporaire du projet de loi jusqu’à la prochaine session parlementaire qui débutera en juillet 2012, en échange de la levée immédiate de la grève. Ainsi, depuis le 16 novembre, le retour des étudiants dans les cours coïncide avec l’ouverture d’un débat sur l’avenir de l’enseignement supérieur colombien. L’enjeu est de taille : quel modèle de société souhaitons nous ?

 

Transposition du modèle chilien

Le gouvernement colombien essaie d’appliquer doctement les exigences de la finance, notamment celles formulées par la Banque mondiale. De ce point de vue, la Colombie inscrit ses pas dans ceux du Chili, mais va plus loin en faisant également siennes les exigences des États-Unis et de l’Union européenne (UE) contenues dans les traités de libre-échange (TLC) déjà signés (avec les États-Unis le 10 octobre) et à venir (avec l’UE en 2012 sous la forme d’un accord d’association).

Il suffit d’étudier le document intitulé Stratégie Éducation 2020 de la Banque mondiale pour se rendre compte de quelle manière cette dernière exige une réforme du système éducatif à tous les niveaux, la généralisation du modèle mixte à prédominance privée, la soumission de l’éducation aux besoins de l’entreprise et à la rentabilisation économique du système [1].

Déjà en 2002, lorsque l’ex-président Alvaro Uribe Velez avait imposé l’acroissement de la place de l’emprunt dans l’enseignement supérieur, le mouvement social avait montré qu’il s’agissait de renforcer les universités privées au détriment des universités publiques [2]. Aujourd’hui, les étudiants colombiens s’endettent sans aucune garantie de l’État en cas d’impossibilité de remboursement. Et ce, alors que les taux d’intérêt annuels pratiqués peuvent atteindre 12%, soit le double de ceux appliqués au Chili ! La conséquence, pour les familles colombiennes, est que les parents et les grand-parents doivent mobiliser tout leur patrimoine pour rembourser les dettes de leurs enfants étudiants.

Comme le montre le cas chilien, les jeunes qui entrent dans la vie professionnelle sont déjà endettés à hauteur de plus de 180% de leurs revenus (plus de 200% pour les plus pauvres d’entre eux). Lorsque les jeunes diplômés trouvent un travail, ils doivent consacrer environ 20% de leur salaire au paiement de leur dette pendant au moins 15 ans.

Pendant les quarante dernières années, l’enseignement supérieur en Colombie était considéré comme un investissement de la société pour former la conscience critique des citoyens et construire l’avenir de la nation. En 2011, le message envoyé par le gouvernement est clair : la Colombie n’a plus besoin de professionnels universitaires pour penser l’avenir du pays, mais de travailleurs formés pour appuyer sur les boutons de machines importées de transnationales étasuniennes et européennes.

La Colombie est le pays où le financement public de l’enseignement supérieur est le deuxième plus faible de l’Amérique latine : 0,3% du PIB pour 2012. A titre de comparaison, il faut savoir qu’en termes de budget investi, une année de corruption en Colombie représente deux ans de financement de l’enseignement supérieur, et que le coût d’une année de guerre dans notre pays en représente huit.

La réforme « à la chilienne » de l’enseignement supérieur en Colombie agit directement sur trois dimensions fondamentales : la qualité, l’autonomie et le financement.

Perte de qualité

Le rideau de fumée consistant à annoncer un maintien de l’offre éducative cache mal une réalité : le budget public annuel consacré à chaque étudiant en 2002 représentait 2 257 euros. En 2011, il n’était plus que de 1 317 euros. Avec la réforme, il passerait à 300 euros.

La réforme prévoit également la fusion des institutions techniques et universitaires, sans augmentation des budgets et sans préciser quels seront les objectifs qualitatifs de chaque institution.

Elle affirme la nécessité d’inverser la part des étudiants inscrits dans les filières universitaires et celle des inscrits dans les filières techniques : actuellement, 65% des étudiants sortent de l’université et 35% des institutions techniques et technologiques. Cette perspective est réellement préoccupante lorsque l’on sait à quel point l’enseignement technique est de mauvaise qualité en Colombie.

Enfin, seul 43% de l’enseignement supérieur colombien est public. Le gouvernement veut clairement s’appuyer sur le secteur privé pour développer ce secteur sans investissements publics.

Fin de l’autonomie universitaire

Pour arriver à son but, la réforme prévoit d’encadrer et de strictement conditionner les budgets des universités publiques. Il s’agit ici d’organiser la perte d’autonomie de ces dernières, l’incapacité de penser les programmes des filières en fonction des besoins de la société, l’impossibilité de décider de la qualité et des thèmes de recherche. Tout doit désormais passer sous le contrôle du ministère et être soumis aux règles de la concurrence et du marché (article 27).

Privatisation

Le budget de l’enseignement supérieur, s’il suit la voie du modèle chilien, serait désormais financé par des dispositifs d’endettement. L’Etat devrait assigner en justice tout individu emprunteur en cas de non paiement (articles 157-159). Les prêts, ainsi que leurs taux d’intérêt, seraient, eux, fonction de la santé financière de l’État. Cela signifie donc qu’ils seraient soumis aux aléas des crises économiques internationales et intérieures.

Par ailleurs, l’université colombienne devra s’ouvrir au marché à travers la constitution d’ « entités à capital mixte avec prédominance de capital privé » régies par le droit privé. Il s’agit d’une porte ouverte aux transnationales pour franchiser l’enseignement supérieur (dans le TLC signé entre la Colombie et les Etats-Unis, ce secteur est abordé au chapitre XI de l’accord).

Il faut savoir que l’enseignement supérieur en Colombie est déjà privatisé au niveau des Masters et du doctorat par le biais des frais d’inscription. D’où les vagues d’étudiants colombiens qui émigrent pour se spécialiser.

Pour sa part, la recherche est déjà largement privatisée à travers le mécanisme de vente de services aux entreprises. De plus, depuis la loi 30/1992, l’université publique a de moins en moins de professeurs permanents et de plus en plus de contrats à durée déterminée.

 

Quel avenir pour l’enseignement supérieur ?

La question posée aujourd’hui en Colombie est la même que celle à laquelle dut répondre l’enseignement supérieur en Europe à l’occasion des réformes mises en place dans le cadre du processus dit de Bologne. Il s’agit de savoir quel type d’éducation veulent nos sociétés : une éducation marchandise qui peut s’acheter et se vendre, qui doit générer du profit économique et de l’appropriation privée de la recherche publique ? Ou bien une éducation envisagée comme un droit garanti par l’État avec la solidarité des citoyens et qui doit défendre la liberté académique et l’autonomie pour garantir l’existence d’une conscience critique dans la société ?

Il s’agit aussi de savoir ce que nous souhaitons pour les nouvelles générations. C’est cette préoccupation qu’ont porté les mouvements étudiants chiliens, colombiens et européens lors de leurs luttes respectives. La vision qui assimile l’étudiant à du capital humain aboutit à ce que celui-ci ne soit pas considéré comme un citoyen en formation, mais comme un entrepreneur devant investir dans son propre avenir.

Enfin, ce qui se passe actuellement dans l’enseignement supérieur renvoie aux conséquences du modèle capitaliste financier dans tous les secteurs de la société : santé, logement, alimentation, etc. Le secteur financier cherche à mettre à contribution les générations futures pour accroître ses profits actuels. Il s’agit de créer une société d’endettés dans laquelle les étudiants constitueraient un groupe de choix.

Les faits sont têtus

Le gouvernement Santos utilise à fond le pouvoir des médias. Rappelons que le président est lui-même propriétaire du journal le plus important du pays, El Tiempo. Face à la résistance sociale, l’Etat a activé une propagande massive à la télévision, à la radio et dans la presse écrite pour « vendre » le projet de loi à l’opinion et qualifier ses opposants d’agitateurs anarchistes, d’ignorants ou d’irresponsables coûtant cher au Trésor public. Si l’on veut aborder ce dernier sujet, rappelons que 40 secondes de propagande financée pour désinformer la société équivalent au coût d’une journée de grève de l’ensemble du système public de l’enseignement supérieur.

Pendant que le Congrès approuvait le budget de la nation (18 octobre) et octroyait aux universités 26, 33 millions d’euros, c’est à dire uniquement 10% du budget nécessaire pour couvrir leur déficit, la ministre de l’éducation nationale assurait dans les médias que le gouvernement allait le renflouer avec la réforme.

Pendant que le gouvernement annonçait qu’il allait augmenter l’offre universitaire, il décrétait la fermeture de la faculté de médecine de l’Université nationale (l’université publique la plus importante du pays). Pour sa part, l’Institut artistique du département de Sucre a dû fermer ses portes car la Chambre du commerce estime que le timbre fiscal de soutien [3] à cet Institut réduit la compétitivité du territoire.

Pendant que le gouvernement augmente le budget alloué à chaque soldat ( 7 148 euros en 2011 et 8 276 euros en 2012), il prévoit de diminuer celui consacré à chaque étudiant ( de 1 316 euros à 1 203 euros).

Paradoxalement, le système éducatif et celui de la santé s’effondrent malgré la mise en avant d’une croissance économique de 4 à 6%.

Des alternatives sont possibles

Pour augmenter les ressources de l’enseignement supérieur, une réforme n’est pas nécessaire. Un investissement de 3 % du PIB garantirait un financement pérenne de l’offre de l’université publique. Il suffirait de 10% du budget national destiné annuellement à la guerre pour sortir l’enseignement supérieur du déficit. D’ailleurs, cette proposition a été présentée au Sénat par le groupe parlementaire du Pôle démocratique alternatif (PDA). Elle a immédiatement fait l’objet d’un rejet violent de la part de la coalition de partis alliés au président Santos, dite « Unité nationale ».

Malgré la propagande institutionnelle, il est clair que la réforme de l’enseignement supérieur, telle qu’elle est proposée, met en danger l’avenir du pays et celui des enfants de chaque famille colombienne.

Le fort besoin de résistance existant dans la société a contribué à une unité historique du mouvement étudiant. Aujourd’hui, la Table nationale étudiante élargie (MANE - MesaAmplia Nacional Estudiantil-) est devenue le premier rassemblement des étudiants des universités publiques et privées depuis 1979. Elle est mobilisée autour d’un même objectif : les générations d’aujourd’hui ne permettront pas la marchandisation de l’université colombienne [4]. Le programme de la MANE met au centre de ses revendications la recomposition des valeurs du service public. Il s’élève contre l’intention du gouvernement d’exempter l’État de ses responsabilités en matière d’éducation supérieure.

Jusqu’à présent, les principales revendications des étudiants se concentraient sur le retrait du projet de loi et l’ouverture d’espaces de concertation sur le modèle d’enseignement supérieur souhaité pour le pays. La victoire obtenue le 9 novembre n’est qu’un premier pas dans la lutte pour l’existence d’un enseignement supérieur public au service de la société.

Au niveau de la formation technique, les protestations massives des étudiants du Service national de l’apprentissage (SENA) ont fait échouer, le 18 octobre, la proposition du gouvernement d’inclure le budget de cet organisme dans celui de l’enseignement supérieur afin de gonfler artificiellement les chiffres.

Les victoires du mouvement montrent que la bataille ne saurait se limiter aux murs du Congrès de la République où les possibilités de succès sont nulles, comme l’a rappelé Jorge Robledo, sénateur du PDA. Seuls 15 parlementaires s’opposent à la réforme, contre 260 qui font partie de l’Unité nationale.

C’est grâce aux mobilisations sociales qui se sont multipliées dans tout le pays que le Sénat a approuvé à l’unanimité la mise en place d’une négociation sur l’enseignement supérieur, et que le pouvoir exécutif, dans ce contexte, a demandé le retrait du projet de loi jusqu’à la session parlementaire de 2012.

Ce scénario nous rappelle un grand principe : il ne faut jamais oublier que la lutte dans la rue est une forme fondamentale de démocratie. La mobilisation continentale latino-américaine organisée le 24 novembre a montré l’importance de la question de l’éducation publique, gratuite et de qualité. En Colombie, des manifestations ont eu lieu dans 30 villes. Plus de 30 000 manifestants ont répondu présents à Bogotá et revendiqué l’enseignement supérieur comme droit pour tous.

La défense de l’université est une nécessité intergénérationnelle. Cette lutte nous implique tous, en Colombie et ailleurs dans le monde. Comme le dit Jairo Rivera, dirigeant étudiant colombien, il faut nous souvenir que l’université n’est pas un héritage de nos parents, mais un emprunt que nous faisons à nos enfants et petits-enfants. C’est à eux que nous devrons la rendre.

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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 15:42

http://crosskey.co.uk/anglophonie/wp-content/uploads/091030_anglophonie-web-recto.jpegCi-dessous, de larges extraits d’une lettre de l’A.FR.AV  (link) au député Jacques Denis qui souhaite que le Parlement vote une loi pour que tous les films étrangers diffusés à la télévision le soient en V.O. sous-titrée.

 

Monsieur le député,

Nous savons que les groupes de pression anglo-saxons sont très puissants et donc très influents au sein de la classe politique française, comme ils le sont aussi auprès des euro-technocrates-décideurs de Bruxelles et de Strasbourg. Leurs moyens, bien évidemment, sont des milliers de fois supérieurs à ceux de pauvres associations françaises comme la nôtre qui défendent, comme elles le peuvent, sans subvention, seules, la langue française, la francophonie et le droit d'apprendre à l'école une, ou des langues étrangères qui ne soient pas obligatoirement l'anglais.


Au début des années 70, Georges Pompidou avait donné comme préalable à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun que Edward Heath, le 1er Ministre anglais de l'époque, parle français lors des réunions à Bruxelles. Celui-ci accepta, mais, en bon sujet de la Perfide Albion qu'il était, alors qu'il s'appliquait à parler français pour faire bonne figure, débarquèrent avec lui, pour aller dans les couloirs de tous les centres décisionnels européens, par centaines, les "lobbyistes" anglo-saxons. Leur mission : faire de l'Europe un sanctuaire anglo-américain où l'anglais serait de mise et la doctrine ultralibérale de rigueur. Résultat : 40 ans après les discours en français d'Edward Heath à Bruxelles, l'anglais est en passe de devenir la langue officielle de l'UE, la France veut devenir un pays bilingue français-anglais, notre mode de vie et de pensée est calqué sur celui d'outre-Atlantique et nos sinistres Darcos, Chatel, Pécresse et Cie rêvent de toujours plus d'anglais dans nos écoles, au point de vouloir le rendre obligatoire dès la maternelle et d'enseigner EN anglais dans nos universités.


[…] Votre proposition de loi consistant à vouloir diffuser les films étrangers – soit dit en passant, par honnêteté, vous auriez pu dire les films anglo-américains en anglais, puisque ces films représentent plus de 95% des films étrangers diffusés à la télévision –, bref votre proposition de loi consistant à vouloir diffuser les films étrangers en version originale sous-titrée sur les chaînes françaises de télévision, va donc tout naturellement dans le sens des intérêts anglo-saxons de diffusion massive de leur langue. Vous n'avez donc rien inventé avec cette loi, vous suivez, en cela, les desiderata des "lobbyistes" pro-anglais qui infestent le navire des gouvernances françaises et européennes depuis l'arrivée des Britanniques dans l'UE, vous faites partie de leur plan, vous êtes leur marionnette au point d'ailleurs de ne même plus être capable de vous offusquer de la mention « anglais exigé », alors que cette mention est ILLICITE en France puisque la langue du travail dans notre pays, c'est le français et uniquement le français (Article Premier de la loi n°94-665).


[…]

Voilà où nous en sommes en France, aujourd'hui : défendre la langue française contre son assujettissement à l'anglais relève du parcours du combattant. On assassine, viole, bafoue, mutile notre langue partout dans les recoins de la maison et même dans le jardin, et tout le monde, ou presque, fait comme si de rien n'était. Circulez, il n'y a rien à voir, mais pourtant :


- Nos jeunes sont tellement imbibés d'anglais que lorsqu'ils chantent, la plupart chantent en anglais ; n'avez-vous pas remarqué cette tendance ?


- Nos cinéastes, quand ils ne tournent pas en anglais, aiment farcir leurs films de chansons en anglais (voir notamment « Les petits Mouchoirs », de Guillaume Canet), puis, à quoi bon aussi traduire les titres de film en français, "The lady", "The Artist", puisque c'est l'anglais qui est recommandé en France ; cautionnez-vous de telles pratiques ?


- Nos humoristes nous parlent de "stand up", de "one man show", de "one woman show" ; cet abandon lexical vous fait-il sourire ?


- Nos savants et chercheurs doivent publier leurs travaux en anglais pour pouvoir obtenir des subventions tant françaises qu'européennes, êtes-vous au courant de cette obligation ?


- Certains ministères français reçoivent des documents de Bruxelles en anglais et ont ordre de ne pas les refuser, trouvez-vous cela normal ?


- L'Ifri, l'Institut Français des Relations Internationales, un organisme public financé avec nos impôts, diffuse de ses bureaux de Bruxelles des communiqués en anglais, organise des conférences en anglais, obligeant même les Français qui s'y expriment de s'y exprimer en anglais ; aviez-vous connaissance de telles infamies ?


- Aucun fournisseur d'accès à la Toile en France (Alice, AOL, SFR, Orange, etc.) n'emploie les mots français « courriel » et « infolettre », tous préfèrent les mots anglais "e-mail" et "newsletter" ; n'avez-vous rien à dire face à ce blocage inadmissible de mots français ?


- Parce qu'on ose plus demander de notices en français, pensant que de ne pas connaître l'anglais est une maladie, des radiothérapeutes à Épinal ont tué des patients et rendus handicapés à vie plusieurs dizaines d'autres ; avez-vous eu vent de ce scandale ?


- Nos soldats sont priés de parler anglais comme l'obligent l'Eurocorps, EuroGendFor et OTAN ; cet abandon linguistique, prélude, bien évidemment, à d'autres abandons, ne vous inquiète-t-il pas ?


- Nos publicitaires sont incapables d'aligner deux mots sans les truffer d'anglais. La publicité aujourd'hui, c'est d'abord la publicité de l'anglais ; toujours rien à dire ?


- Notre École pratique la discrimination linguistique puisque tout est fait autour de l'anglais au détriment des autres langues étrangères et de l'enseignement du français ; ce favoritisme pro-anglais et cette discrimination ne vous choquent-ils pas ?

[…]

- Si le drapeau européen est largement connu des Français et s'il est mis presque systématiquement à côté du drapeau français à chaque pavoisement, le drapeau de la Francophonie, lui, est totalement ignoré ; un drapeau qui représentera une communauté de plus de 750 millions de locuteurs francophones dans les années 2050 (Source UNESCO) et qui ainsi symbolise notre indépendance linguistique, ne mériterait-il pas plus d'honneur et de lisibilité, selon vous ?

 

Bref, nous assistons en direct à un basculement linguistique et tout cela se fait sans que le peuple ait été mis au courant, sans qu'on lui ait demandé son avis, sans qu'on l'ait consulté.


Devant cette dictature qui avance à pas de velours, devant cette guerre qui ne dit pas son nom, il est temps, au nom des valeurs de la démocratie, de la liberté et des Droits de l'Homme […], qu'il soit organisé en France même, au nom de ces valeurs, un grand débat démocratique public sur la politique à adopter pour la langue française, pour la Francophonie, pour l'enseignement des langues étrangères dans nos écoles. Puis, pour clore les débats, nous demandons que soit organisé un référendum qui posera clairement deux questions aux Français :


Question n°1 : Voulez-vous que la France devienne petit à petit, en deux ou trois générations, un pays anglophone (anglais obligatoire à partir de la maternelle, enseignement en anglais, bilinguisation français-anglais de toutes les annonces publiques et privées, etc.) ?

Question n°2 : Voulez-vous que la France reste une nation francophone et joue, en cela, la carte de son indépendance linguistique en se tournant résolument vers la Francophonie et vers le plurilinguisme (enseignement pluriel des langues étrangères à l'école, sans que priorité soit donnée à l'anglais) ?


Pour que cesse le pouvoir des "lobbyistes" anglo-saxons en France et en Europe, parce que le seul pouvoir légitime, c'est celui du peuple et parce que nous ne voulons pas de la dictature de velours qui est en train de se mettre en place partout, nous vous demandons, Monsieur le Député, qu'au lieu de collaborer à l'anglicisation ambiante, vous participiez plutôt à organiser à la place un référendum national sur la question linguistique.


[…]

Dans l'attente de votre rupture avec la dictature des groupes de pression pro-anglais et de vous voir à l'œuvre dans l'organisation du référendum que nous demandons sur la question linguistique, nous vous transmettons nos salutations militantes et francophones.

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 06:37

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/jpg/012-5.jpgAnnie Ernaux est l’une de mes romancières françaises préférées. Je crois que peu de créateurs ont réussi comme elle à dire de toutes les douleurs en utilisant une écriture aussi neutre, aussi transparente, sans morceaux de bravoure, sans jugements ni métaphores. Et puis j’apprécie également sa démarche bourdieusienne qui postule qu’il n’y a pas de mémoire individuelle sans mémoire collective. Orwell avait, en son temps, beaucoup réfléchi et écrit en partant de ce principe. Pour finir, je dirai qu’un phare de notre littérature qui se revendique marxiste en ce temps de pensée unique, ça ne court pas le monde germanopratin.

Merci à Blandine Grosjean et à Rue 89 pour cet entretien avec Annie Ernaux, dont je propose ici de longs extraits.

Rue89 : Vous vous voyez dans le métro avec le regard de l'enfant que vous étiez. Et vous n'aimez pas la femme élégante, cultivée que la fille d'épiciers d'Yvetot est devenue. Est-il donc impossible de se réconcilier ?

Annie Ernaux : Eh bien non, c'est pas possible. Je me dis que voilà, la coupure est à l'intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J'ai un mode de vie, une façon physique d'apparaître qui est celle de la classe dominante, je vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d'adolescente, et ce n'est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c'est insupportable.

Voyez, ce matin je sors de chez moi pour prendre le RER, et je vois qu'une grosse maison se construit. Il faisait très froid. Je vois un garçon avec une brouette. Immédiatement, je n'ai pas besoin de penser, me revient que travailler de ses mains c'est dur, c'est très, très dur. J'ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n'y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n'est pas possible.

Vous sentez-vous « traître » à votre classe ?

Je ne vais pas dire que je me sens traître, mais j'ai tout de suite conscience qu'il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu'il y a de la liberté d'un côté et de l'aliénation de l'autre. Oui, j'ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. »

Et en continuant sur le chemin du RER, je me disais : mais pourquoi je pense toujours comme ça ? Ça sert à quoi d'avoir vu ce garçon, d'avoir pensé à ça ? Ça ne m'empêche pas de vous rencontrer, de parler, d'avoir l'usage de la parole, de proférer des choses révoltées. Mais il faut que ça aille au delà.

Est-ce qu'on s'échappe un jour du dimanche d'Yvetot, des dimanches d'une enfance ?

Le dimanche, c'est sans doute... Le dimanche, ça dépasse le lieu, l'ennui, l'attente. C'est un trou le dimanche, c'est métaphysique le dimanche, c'est un leitmotiv de ce que j'écris. J'aimais beaucoup le mot dimanche quand j'étais petite fille et en même temps, ça a été très lié à des jours sombres, d'avoir l'impression de saisir le cœur du temps de la vie. J'ai commencé d'écrire un dimanche plusieurs fois.

C'est là où on devrait se poser toutes les questions possibles, car le travail s'arrête. Tout peut arriver le dimanche. Pendant longtemps il n'y a pas eu de loisirs. Aujourd'hui, les gens fuient. Noël approche et ils vont se précipiter dans les magasins pour éviter cet ennui du dimanche. Quand on fait la révolution, c'est pour qu'il y ait un dimanche, le grand dimanche, non ?

L'instruction, sortir de son milieu, acquérir les codes sociaux et physiques : la grande affaire de votre vie. Mais aujourd'hui, n'est-ce pas tout simplement l'argent qui anime les combats ?

Pas seulement. J'ai bien aimé le film de Guédiguian, Les Neiges du Kilimandjaro. Il a posé en des termes qui ne sont pas forcément les miens, avec une bonté qui est peut-être excessive (moi j'aurais préféré plus de dureté), cette question de la coupure entre ces jeunes dont les parents sont des petites gens, qui vraiment ont du mal à s'en sortir, et ceux qui sont des héritiers, qui possèdent la culture et les réseaux sociaux.

Qui, selon vous, porte politiquement les attentes, les désirs de ces petites gens ?

Personne, ou alors il faudrait dire, hélas, Marine Le Pen, mais on ne va pas dire ça... Le Front de Gauche, si, bien sûr, c'est lui seul. Je vais voter Front de Gauche, Mélenchon, car il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu'on n'entendait plus.

Vous dites que vous avez été une mauvaise enseignante. Qu'avez-vous transmis, si ce ne sont les lettres, socialement ? Le désir de s'élever, de s'en sortir ?

Dans votre question, je me pose moi une question. Quelle conscience avais-je de m'élever en étant bonne élève, en étant la meilleure à l'école ? D'où me venait cette certitude ? Il y avait des injonctions plutôt que des certitudes : « Si tu travailles bien en classe, tu seras mieux que tes parents, tu ne serviras pas au bistrot. »

[…] Quand j'ai commencé à enseigner, on avait un discours de l'inné, des dons. Certains sont faits pour réussir et d'autres, non. J'ai participé de cette croyance. Aujourd'hui, je pense que l'école est un instrument de promotion personnelle pour les classes intellectuelles supérieures, pas pour les autres.

Vous avez reconnu dans vos classes des filles ou des garçons qui vous ressemblaient ?

Absolument. Je ne faisais rien de particulier, seulement leur donner le plus de confiance possible en eux. Ça se marquait à l'oral, la maîtrise de l'oral c'est un marqueur d'origine sociale, la facilité de langage. J'ai eu la chance de commencer par des classes qu'on n'appelait pas encore « de relégation », des classes d'aide-comptable, de secrétariat.

C'était un lycée classique-moderne-technique, dans une petite ville de 7 000 habitants, en Haute-Savoie, avec des élèves très difficiles, des classes de quarante. Et ça a vraiment été un grand choc. Le français pour eux n'était pas aussi important que la compta ou apprendre à taper. Et là, j'ai compris que la culture que je leur transmettais ne s'imposait pas à tous.

Et puis et puis il y avait ces sixièmes, où certains parlaient en patois savoyard. Il y avait beaucoup d'enfants d'ouvriers. J'ai vu le décalage immense avec les lycées de centre-ville de Lyon où j'avais fait mes stages. Il y a eu un retournement, moi aussi j'avais été une élève qui ne savait pas s'exprimer, ne comprenait pas les mots que les maîtresses utilisaient. J'ai écrit « Les Armoires vides » en étant professeur. Enseigner m'a vraiment donné envie d'écrire.

[…] Dans L'Evénement, le récit de l'avortement, pas une amie, copine à qui vous confier. Vous passez trois mois de solitude totale.

Il faut se remettre dans les années d'avant Simone Veil, d'avant 68. C'était quelque chose de terriblement honteux, criminel. Ce n'est pas seulement mon cas personnel : la plupart du temps, les filles qui avaient recours, elles ne pouvaient pas l'ébruiter.

[…] Vous en voulez à vos parents de vous avoir mise dans une institution privée où vous vous êtes retrouvée totalement isolée et différente des autres ?

Je leur en ai voulu après être sortie de ce pensionnat. Je voulais en sortir, je ne voulais surtout pas faire ma classe de philo dans cet établissement religieux.

Quand je suis arrivée au lycée de Rouen, la souffrance sociale que je vivais à Saint-Michel a continué, et s'est même aggravée, c'est ça qui était terrible. Rouen, c'était un lycée bourgeois dans une ville bourgeoise. Les professeurs étaient infiniment supérieurs à ceux de mon établissement précédent, en français, en histoire-géo n'en parlons pas, en physique. Vraiment, il régnait un état d'esprit tellement plus ouvert.

De l'autre côté, il y avait dans cette classe de philo une majorité de filles de la grande bourgeoisie de Rouen, trois filles de médecins, la fille du préfet. C'était impalpable, mais ça contredisait l'idéal égalitaire de l'école laïque publique. Elles ne disaient pas bonjour, elles formaient des petits groupes, je n'en étais pas.

A Rouen, j'ai eu une amie durant deux, trois ans, fille de représentant. Et là vous touchez quelque chose d'assez intime : elle ne m'a jamais invitée chez elle. Après, j'y ai pensé. Elle devait avoir une forme de honte, comme moi, mais moi je l'ai invitée chez moi. […]

Très jeune, les garçons représentent une façon de conquérir cet autre monde, en tout cas de l'approcher et de s'emparer de ses codes.

Je ne pense pas que ça se soit passé comme ça. A l'âge où j'ai envie d'aller avec les garçons, il est évident que je ne veux pas aller avec un ouvrier. Je fais mon petit barème intérieur, je dois dire c'est assez stupide, je me fonde sur des critères nuls : la façon de s'habiller, de parler, pour m'apercevoir que ce sont de cruches. C'est vrai, je capte leurs codes, j'essaye de savoir si ça vaut le coup.

Ce qui n'était pas possible avec les amies, ce rapprochement, devient possible avec la sexualité ?

Jusqu'à un certain point. À une époque où on se marie, venant d'où je viens, il ne peut pas être question que j'épouse quelqu'un de bourgeois. Et pourtant, je le ferai quand même.

Devient-on orphelin de son père et de sa mère différemment ?

Ma mère, la perdre, c'est vraiment perdre quelque chose d'immense, son corps. C'est perdre une forme de double de soi, celle qui était en tant que femme avant moi, et ça se joue sur tous les plans, un plan charnel, le plan de la loi – ma mère était la loi : ce qu'il faut faire et pas faire, elle était comme Dieu. Elle est morte, Dieu est mort aussi.

Mon père, lui, représente ma classe sociale, la classe dont je suis issue. C'est quelqu'un qui portait le monde paysan, le monde auquel ma mère voulait échapper, et elle a tout fait pour y échapper. Mon père non, et il avait aussi une culture ouvrière. Très certainement il était animé par une haine de classe à l'égard de la bourgeoisie.

La honte qui le nourrissait, je la raconte. Un voyage-pèlerinage à Lourdes, une scène dans un restaurant où les gens riches du groupe sont bien servis car ils prennent le menu à la carte, et nous, personne ne prête attention à nous car nous sommes au menu. Il ressortait ça souvent, avec des mots d'une extrême violence sur les « bonnes femmes couvertes de bijoux ».

Etre orpheline de son père, c'est être dépositaire de cette haine de classe, encore plus.

[…] Vous dites : « Le luxe c'est de pouvoir vivre une passion. » Elle vous a éloignée d'une écriture politique, diriez-vous ?

J'écris ça à la fin de Passion simple. Au moment où je vis cette passion et où je l'écris, je suis également très engagée contre la guerre du Golfe. Mais oui, à un moment la vie amoureuse prend le dessus, dans l'écriture, mais pas dans la vie réelle. La passion amoureuse et la révolte politique, cela va de pair.

Et le sexe ?

La sexualité, l'usage de la sexualité, l'acte sexuel a une sorte de vertu pour moi de dégrisement, de vision froide, comme si on atteignait le cœur des choses, que ni le bien ni le mal n'existent. C'est cette expérience-là, et pour moi presque toujours c'était le désir d'écrire après, de façon violente.

L'acte sexuel permet d'accéder à la connaissance, que ça soit du bien ou du mal, peu importe.

Le dernier mot du livre est « sauver ». Sauver par l'écriture ?

Il n'y a pas que l'écriture qui sauve... J'ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu'il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l'urgence ni l'effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir.

Cette période que nous vivons, avant la présidentielle, ça me paraît nul comme période, et je crois que la majorité des gens le savent. Ça ne va rien changer, on s'étourdit avec ça, c'est une imposture. Entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, je ne vois pas assez de différences.

Vous voterez Hollande au second tour ?

Je ne sais pas encore.

Très souvent, vous voyez, on se demande pourquoi est-ce qu'on vit comme ça. Pourquoi est-ce qu'on se laisse complètement avoir par les dimanches où on va tous se précipiter dans les magasins, on va profiter des bons de réduction, des promotions. Comment casser ça, comment trouver plus de plaisir à faire la révolution qu'à aller acheter dans les magasins le dimanche ?

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 06:42

RP2Thierry Lodé, pour Rue 89, aborde un sujet encore tabou : la sexualité des handicapés. Être privé de sexualité est un vrai tourment émotionnel. Cela concerne évidemment aussi bien des hommes que des femmes, les handicapés que les prisonniers et tous ceux qui sont privés d'autonomie.

 

Évidemment, avoir un petit moment de sexe ou de sensualité n'est pas vivre le grand amour, mais vivre le sexe fait intégralement partie du développement émotionnel, sensible et intellectuel des personnes humaines.

Mais la seule limite qui devrait cerner la sexualité humaine reste le libre
consentement des adultes avertis. Entre droit à la sexualité et exigence
de pudeur, la mise en place d'assistants sexuels formés est une réponse simple, nécessaire et surtout humaine à la privation d'autonomie.

Benoît Duteurtre (Marianne) dénonce le recul inquiétant de la diffusion de la culture française dans le monde :

 Parmi les principales mesures figurent le regroupement des postes de conseiller culturel et de directeur d'institut, la fermeture d'établissements dans les villes petites et moyennes et l'appel massif au personnel «sous contrat local» (donc beaucoup moins coûteux). En Allemagne, plus de la moitié des centres culturels français ont fermé depuis dix ans. Tout est fait également pour favoriser l'autofinancement, sur le modèle des PME. L'ambassade d'Italie a mis en location ses prestigieux salons du palais Farnese.

 

Une autre tendance consiste à concentrer l'énergie et les moyens sur les «grands» pays émergents comme la Chine et l'Inde. Dans ces territoires, la France ouvre de nouveaux centres culturels... au détriment du tiers-monde.

La Guerre, c’est la dette nous dit Archibald Emorej dans le Grand Soir. Le commerce, lorsqu’il a supplanté la politique, l’a phagocyté et finalement contrôle totalement cet ersatz de démocratie qui justifie encore l’utilité parasitaire des politicards professionnels. La guerre est la continuation du commerce par d’autres moyens. Le commerce c’est la guerre, en dehors de cela rien n’existe.

Il est l’heure de payer comptant. Ports, aéroports, hôpitaux, écoles, usines, postes, services de transports, tissu de la petit industrie, agriculture, tout, tout, le moindre câble, le moindre fil de cuivre, réquisitionnés pour payer la dette…voler, piller, arracher, les hordes du commerce se lancent dans la bataille…des entités privées vont fondre sur la Grèce comme des nuées de sauterelles, tout dévorer, tout stériliser, rendre impossible les prochaines récoltes, le relèvement de la patrie !

 

Evariste, dans Res Publica, fait l’historique du problème de la dette : D’abord, c’est l’évolution du capitalisme lui-même qui voit sa profitabilité diminuer poussant ainsi les maîtres du monde à financiariser l’économie pour obtenir des taux de rentabilité plus élevés. En 1973 Pompidou et Giscard d’Estaing suppriment la possibilité du Trésor public d’emprunter directement à la Banque de France à des taux d’intérêt nuls ou très faibles. La Banque de France ne peut donc plus, à partir de cette date, utiliser la création monétaire pour combler les déficits publics. Seules les banques privées ont le droit de se financer à bas taux et de fournir des prêts à des taux prohibitifs. Et les États ne peuvent se financer qu’auprès des banques privées, au taux décidé par les marchés financiers dont la fonction est de fournir des taux de rentabilité élevés aux possesseurs de la finance. Cette disposition a été intégralement reprise dans les traités européens pour la Banque centrale européenne (BCE).

La progressivité de l’impôt n’existe plus. Ce n’est pas les dépenses publiques qui sont trop importantes (elles ont même baissé de 55 % du PIB en 1993 à 52 % en 2007) mais bien les décisions structurelles et la contre-révolution fiscale qui sont à critiquer. Oui, il faut revenir au pourcentage des recettes de l’État rapporté au PIB de 1982 soit 22,5 %. Ce n’est pas avec les 15,1 % (chiffres 2009) que l’on pourra se passer des marchés financiers.

 

“ La Grande régression ”, un très bon article d’Ignacio Ramonet pour Mémoire des Luttes :

Qu’appelons-nous "les marchés" ? Un ensemble de banques d’investissement, de compagnies d’assurances, de fonds de pension et de fonds spéculatifs qui achètent et vendent essentiellement quatre sortes d’actifs : devises, actions, obligations d’État et produits dérivés.

Pour avoir une idée de leur force colossale, il suffit de comparer deux chiffres : chaque année, l’économie réelle crée, dans le monde, une richesse (PIB) estimée à 45 mille milliards d’euros. Tandis que, dans le même temps, à l’échelle planétaire, dans la sphère financière, les "marchés" mobilisent un volume de capitaux estimé à quelque 3,5 millions de milliards d’euros... C’est-à-dire 75 fois ce que produit l’économie réelle.

Conséquence : aucune économie nationale, aussi puissante soit-elle (l’Italie est la huitième économie mondiale), ne peut résister aux attaques des marchés quand ceux-ci décident de s’en prendre à elle de façon coordonnée comme ils le font depuis plus d’un an contre les Etats européens qualifiés de façon insultante de PIIGS (porcs, en anglais) : Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne.

 

Nästa vecka, comme on dit à Stockholm.

 

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 06:41
http://3.bp.blogspot.com/_MHBlpXd-xBI/Sw1aTs2pELI/AAAAAAAAA50/Bwt_2102kgs/s1600/le+bon+la+brute+et+le+truand.jpgQuelques mandarins des universités de Toulouse, pilotés par les hommes de l'ombre de l'homme du Fouquet's, sont en train de faire disparaître de la carte universitaire l'Université Toulouse le Mirail. Cela se fait dans la plus grande opacité, en dehors de toute démarche démocratique. Comme à son habitude, le SGEN-CFDT est complice de ce forfait.

On lira ci-dessous le cri d'alarme d'un enseignant-chercheur de Toulouse le Mirail, membre du SNESUP.

Cher collègue,
 
Elu SNESup (FSU) au Conseil d’administration de l’UTM, il est de mon devoir de vous adresser le document joint et le commentaire ci-dessous pour vous alerter de l’extrême gravité des décisions que vient de prendre la direction de notre université sous le couvert fallacieux du projet IDEX. Il en va en effet de l’avenir même de notre établissement, des disciplines de lettres, langues, arts et sciences humaines et sociales, qui sont les raisons d’être de notre identité d’enseignants et de chercheurs et, plus largement, de la démocratie universitaire.
Je vous invite instamment à en prendre connaissance, à le diffuser autour de vous et à ne pas hésiter à faire part de votre sentiment au président Filâtre.
 
La direction SGEN-UD de l’UTM a délibérément caché à la communauté universitaire la mise à mort en 2012 de notreuniversité et a trompé les élus aux conseils sur ses véritables projets
 
Ni la communauté universitaire, ni ses élus aux conseils n’ont pu avoir accès aux documents du projet IDEX envoyés cette semaine au ministère par le PRES. Ce projet a été préparé dans le plus grand secret par les présidents des universités toulousaines, aidés de quelques universitaires triés sur le volet.
En dépit des demandes réitérées des élus SNESup aux CA des 8 et 22 novembre et au Congrès du 10 novembre, le texte du projet (70 pages en anglais !) et son digest (= résumé indigeste en jargon vaguement inspiré du français) récupéré sur le site de l’UT1, sont restés délibérément soustraits à tout examen critique. Pire, c’est un power point à contenu changeant qui a accompagné chaque fois les propos lénifiants du président. Le seul document diffusé – après une heure de débat et à quelques minutes du vote du CA – a été un texte sans rapport réel avec le projet officiel. Pour en juger vous-même, j’ai joint ce texte en annexe du résumé. Rassurés sur les « avancées démocratiques » (sic) obtenues par l’UTM, Pierre-Yves Boisseau et les élus SGEN-UD ont donc, sans élever la moindre objection, approuvé un projet dont ils ignoraient le contenu (officiellement tout au moins).
Ce sont des procédés de dissimulation qui témoignent d’un profond mépris de la représentation élue des personnels et des étudiants. Ils méritent d’être dénoncés avec vigueur comme ceux qui en sont les auteurs ou les complices.
Il est vrai qu’ils ne font qu’anticiper ce qui nous attendrait dès les prochains mois, si notre communauté universitaire laissait mettre à mort notre établissement. Car c’est de cela qu’il s’agit !
 
Une usine à gaz dirigée par un Père Ubu formaté à la Hight School of Toulouse Economics
 
Disons-le tout net. Le projet de fusion des établissements dans une « Université de Toulouse » est piloté depuis l’Elysée par B. Belloc, actuel conseiller de Sarkozy et ex-président d’UT1. Son relais local est B. Sire, qui dirige cet établissement. La rédaction de la partie « gouvernance » a été confiée à J. Tirol, manager de l’officine néo-libérale Hight School of Toulouse Economics, fleuron autoproclamé de la recherche « scientifique » à l’UT1. Que tout ce beau monde veuille, avant les présidentielles, liquider le peu de structures démocratiques que la LRU n’a pas détruit en 2006, cela peut se comprendre. Mais au nom de quoi l’UTM devrait-elle se faire hara-kiri – ce qui est à la fois bête et méchant ?
Pour voir tomber sur le Mirail la manne de l’IDEX ? Beau miroir aux alouettes : un fonds placé en bourse et qui rapporterait 30 millions par an, toutes universités confondues… si les traders qui le géreront ne font pas des folies et si la bourse ne s’effondre pas : on peut rêver ! Un brin optimiste, le président espère en récupérer 5 millions. Outre que ce ne représente que 3% de notre budget, il suffit de lire ce sur quoi porte l’IDEX pour voir qu’aucun domaine de LLASHS n’est prévu dans le projet qui sollicite un financement.
Pour améliorer le fonctionnement de l’enseignement supérieur à Toulouse ? Je laisse le président et sa majorité SGEN-UD s’en expliquer auprès des collègues épuisés par le passage aux « responsabilités et compétences élargies », par la réforme des concours d’enseignement, par la refonte des maquettes… et qui s’apprêtent à tout jeter à la corbeille pour préparer celle de la nouvelle licence (20% d’enseignement en plus à moyens humains constants). Plus d’université, plus d’UFR, mais un Collège (qu’elle promotion pour l’UTM !) à la fois « disciplinairement homogène » et « transversal » (ah, la « transversalité », un mot aussi magique que « l’excellence » dans la bouche d’un futur idexman !). Quid des IUT, des écoles, de l’IUFM ? Faut-il se soucier de tels détails ? Rien n’a été préparé, étudié, tout a été bâclé dans la précipitation ? Qu’importe, dès 2012, le grand chambardement commence et, à marche forcée, chacun devra apporter son tuyau dans la gigantesque usine à gaz de l’Université de Toulouse.
Et gare à qui traînera le pas : les sanctions sont prévues contre les récalcitrants. Dès 2012, « ce pacte sera intégré comme préambule aux statuts de chacun des membres d’UT dans les mêmes termes, de manière à en rendre son application irréversible et uniforme ; son non-respect entrainant [« entraînant » s’écrit encore avec un accent circonflexe] une réaction graduée de la part d’UT qui peut aller de la recommandation, au gel des moyens, et jusqu’à l’exclusion du membre. » Il y a des limites au libéralisme mais – heureusement – la chaise électrique n’est pas envisagée !
Quant à la démocratie, il faut être naïf et surtout ignorant de l’histoire de ce courant de pensée pour croire que libéralisme et démocratie sont une seule et même chose. Les rédacteurs de l’IDEX sont d’ailleurs clairs sur le sujet : les « meilleures normes internationales » de « gouvernance optimisée » n’ont pas prévu qu’on puisse élire le « Directeur Général Exécutif (DGE) disposant de larges pouvoirs exécutifs », ni le «  Conseil de Surveillance », « limité à 12 personnes, dont 7 sont extérieures » désignés début 2012 « selon une procédure originale qui garantit que leur qualité sera à la hauteur des enjeux » La concordance des temps me semble un peu malmenée mais l’essentiel est que le vulgum pecus des universitaires toulousains se sente honoré d’être pris en main par une élite venue d’ailleurs et qui ne sente pas la Province ! Ce (tout) petit monde dirigera tout : choix budgétaires et répartition des enveloppes entre les « collèges », formations de 95.000 étudiants, diplômes, recherche, gestion et recrutement des personnels (15.000 personnes), administration du patrimoine immobilier…
Finies les libertés académiques séculaires, liquidées les lois Faure et Savary, enterrée l’éphémère « autonomie » de l’UTM octroyée par Pécresse... Dans une ambiance « France-Télécom », le meilleur des mondes néolibéral du DGE de l’UT aura des allures de royaume du Père Ubu.
 
« L’écosystème de l’innovation » : une machine à décerveler la princesse de Clèves…
 
Et la recherche dans tout ça ?
Confondant réponse à un appel à projet et définition d’un établissement universitaire, les promoteurs de l’IDEX ne tiennent compte que des recherches appliquées, à débouchés à court ou moyen terme dans le tissu industriel local. Singulière atrophie de l’excellence scientifique !
Impasse complète sur la recherche fondamentale dans toute sa dimension et particulièrement sur ce qui se rapporte au vaste champ de la vie intellectuelle que l’on baptisait les « humanités »… au temps où le franglais technocratique ne s’était pas encore imposé comme lingua franca des rédacteurs de textes officiels.
Piégée au cœur de « l’écosystème de l’innovation », version moderne de la machine à décerveler du Père Ubu – encore lui ! – il y a fort à craindre que la princesse de Clèves ne trouve pas de niche où survivre. Entre Standard and Poor’s et l’AERES, entre triple A et A+, que pèsera l’immense champ de nos disciplines qui ne peuvent se monnayer dans « l’économie de la connaissance » ? D’ailleurs, chacun pourra remarquer qu’il en est question une seule fois dans le texte, en toute fin de document, au titre d’un « Collège sciences humaines et sociales », qui ne daigne même plus faire allusion aux lettres, langues et arts. Les collègues concernés apprécieront le sérieux de la défense de nos intérêts par D. Filâtre lors de la rédaction de ce document. Ils pourront imaginer le sort qui les attend dans la prochaine UT si la coalition SGEN-UD conduite par P.-Y Boisseau garde les rênes de l’établissement en 2012 !
En perdant la maîtrise de notre budget, celle de nos formations et diplômes, celle du recrutement des enseignants-chercheurs et BIATOS et en donnant un blanc-seing à des personnes extérieures à notre univers intellectuel et scientifique – mais rompues aux techniques du management libéral et obnubilées par la rentabilité immédiate de leurs investissements – c’est un pan majeur du patrimoine universitaire toulousain qui sera sacrifié...
Il était de mon devoir d’élu de vous en alerter.
Il est du nôtre, collectivement, de refuser d’être les otages d’un tel coup de force.
 
Toulouse, le 9/12/2011
Didier Foucault
PR d’histoire – laboratoire FRAMESPA
Elu SNESup (FSU) au CA de l’UTM
Un collègue m'écrit ceci :

 Ahurissant ! Ils sont en train de nous jouer au niveau de Toulouse la même musique qu'au niveau de l'Europe, des décisions supranationale prises par des instances qui n'ont aucune légitimité démocratique et qui engagent les populations sans même leur demander leur avis. J'ai surligné quelques passages qui me paraissent éloquents, mais on pourrait tout surligner. Nous avons vraiment du souci à nous faire au niveau aussi bien de notre recherche que de nos formations. Côté recherche, c'est très clair, toute recherche qui ne s'inscrira pas dans les 3 axes du PRES est quasiment condamnée à vivoter dans le meilleurs des cas. Côté formations, c'est à peu près le même topo. Ne seront validées par UT (qui a droit de vie et de mort sur les offres de formation du site) que les formations ayant une dimension internationale "reconnue", autant dire que nous sommes globalement peu concernés car ça vise évidemment celles qui pourront s'articuler aux axes du PRES, c'est-à-dire qui seront suffisamment porteuses en matière de développement de l'innovation (au sens industriel du terme). Faites les comptes !
J'en passe et des meilleures sur le plan du fonctionnement démocratique pour seulement souligner que le dispositif est prévu pour être irréversible, et que les futurs Collèges (à quelques poils près les universités actuelles, sauf UT2 divisée en 2 et les écoles d'ingé regroupées en un seul collège) qui ne seront pas sages seront punis (je n'exagère pas). Ceux qui remplaceront les actuels présidents, pourvus du titre de doyen, ne seront plus élus mais nommés par l'UT, on ne précise pas comment.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce texte et il faut le dire, dire notamment que la façon dont est rédigé le texte montre très clairement que tout est déjà décidé contrairement aux mensonges de notre actuel président. Il n'y a rien à négocier et rien n'est prévu pour la négociation, ce qui est dans la logique complète du projet puisque la seule instance où siègeront en nombre ultra limité les représentants du personnel et des usagers (1 enseignant, 1 BIATOSS, 1 étudiant, sur 12 dont 7 extérieurs !) est seulement consultative. Ne parlons pas du Sénat Académique restreint où ne siègeront que les "meilleurs" professeurs et chercheurs du site.
Diffuser le texte de Didier est une bonne chose, car il dénonce déjà avec pertinence les dangers de telles dispositions, même si je pense qu'il est à réactualiser à la lumière de ce document, mais on ne peut pas en rester là. Il faut absolument mobiliser la communauté universitaire pendant qu'il est encore temps de façon à essayer de rendre impossible les décisions des présidents délégitimés par leur comportement.
C'est notre avenir immédiat qui est en jeu, pas un futur plus ou moins indéfini ! Et ne nous leurrons pas, rien ne permet de penser qu'un éventuel changement de majorité en avril prochain (je parle des élections nationales puisque, le texte prévoit que même un changement de majorité locale ne pourra rien). Je pense que ce serait quelque part pour nous criminel d'attendre car nous n'engageons pas que notre avenir immédiat. Il est à peu près certain que le projet de fusion sur Toulouse est un des pires sur le plan national, mais il n'y a pas de fatalité.

Par ailleurs, ce même élu SNESUP de l'Université du Mirail envoie à ces camarades les précisions suivantes. Tout y est. Personne ne pourra dire plus tard qu'il ne savait pas.
 
Chers collègues,
 
Elu SNESup (FSU) au Conseil d’administration de l’UTM, il est de mon devoir de vous adresser le document joint et le commentaire ci-dessous pour vous alerter de l’extrême gravité des décisions que vient de prendre la direction de notre université sous le couvert fallacieux du projet IDEX. Il en va en effet de l’avenir même de notre établissement, des disciplines de lettres, langues, arts et sciences humaines et sociales, qui sont les raisons d’être de notre identité d’enseignants et de chercheurs et, plus largement, de la démocratie universitaire.
Je vous invite instamment à en prendre connaissance, à le diffuser autour de vous et à ne pas hésiter à faire part de votre sentiment au président Filâtre.
 
La direction SGEN-UD de l’UTM a délibérément caché à la communauté universitaire la mise à mort en 2012 de notreuniversité et a trompé les élus aux conseils sur ses véritables projets
 
Ni la communauté universitaire, ni ses élus aux conseils n’ont pu avoir accès aux documents du projet IDEX envoyés cette semaine au ministère par le PRES. Ce projet a été préparé dans le plus grand secret par les présidents des universités toulousaines, aidés de quelques universitaires triés sur le volet.
En dépit des demandes réitérées des élus SNESup aux CA des 8 et 22 novembre et au Congrès du 10 novembre, le texte du projet (70 pages en anglais !) et son digest (= résumé indigeste en jargon vaguement inspiré du français) récupéré sur le site de l’UT1, sont restés délibérément soustraits à tout examen critique. Pire, c’est un power point à contenu changeant qui a accompagné chaque fois les propos lénifiants du président. Le seul document diffusé – après une heure de débat et à quelques minutes du vote du CA – a été un texte sans rapport réel avec le projet officiel. Pour en juger vous-même, j’ai joint ce texte en annexe du résumé. Rassurés sur les « avancées démocratiques » (sic) obtenues par l’UTM, Pierre-Yves Boisseau et les élus SGEN-UD ont donc, sans élever la moindre objection, approuvé un projet dont ils ignoraient le contenu (officiellement tout au moins).
Ce sont des procédés de dissimulation qui témoignent d’un profond mépris de la représentation élue des personnels et des étudiants. Ils méritent d’être dénoncés avec vigueur comme ceux qui en sont les auteurs ou les complices.
Il est vrai qu’ils ne font qu’anticiper ce qui nous attendrait dès les prochains mois, si notre communauté universitaire laissait mettre à mort notre établissement. Car c’est de cela qu’il s’agit !
 
Une usine à gaz dirigée par un Père Ubu formaté à la Hight School of Toulouse Economics
 
Disons-le tout net. Le projet de fusion des établissements dans une « Université de Toulouse » est piloté depuis l’Elysée par B. Belloc, actuel conseiller de Sarkozy et ex-président d’UT1. Son relais local est B. Sire, qui dirige cet établissement. La rédaction de la partie « gouvernance » a été confiée à J. Tirol, manager de l’officine néo-libérale Hight School of Toulouse Economics, fleuron autoproclamé de la recherche « scientifique » à l’UT1. Que tout ce beau monde veuille, avant les présidentielles, liquider le peu de structures démocratiques que la LRU n’a pas détruit en 2006, cela peut se comprendre. Mais au nom de quoi l’UTM devrait-elle se faire hara-kiri – ce qui est à la fois bête et méchant ?
Pour voir tomber sur le Mirail la manne de l’IDEX ? Beau miroir aux alouettes : un fonds placé en bourse et qui rapporterait 30 millions par an, toutes universités confondues… si les traders qui le géreront ne font pas des folies et si la bourse ne s’effondre pas : on peut rêver ! Un brin optimiste, le président espère en récupérer 5 millions. Outre que ce ne représente que 3% de notre budget, il suffit de lire ce sur quoi porte l’IDEX pour voir qu’aucun domaine de LLASHS n’est prévu dans le projet qui sollicite un financement.
Pour améliorer le fonctionnement de l’enseignement supérieur à Toulouse ? Je laisse le président et sa majorité SGEN-UD s’en expliquer auprès des collègues épuisés par le passage aux « responsabilités et compétences élargies », par la réforme des concours d’enseignement, par la refonte des maquettes… et qui s’apprêtent à tout jeter à la corbeille pour préparer celle de la nouvelle licence (20% d’enseignement en plus à moyens humains constants). Plus d’université, plus d’UFR, mais un Collège (qu’elle promotion pour l’UTM !) à la fois « disciplinairement homogène » et « transversal » (ah, la « transversalité », un mot aussi magique que « l’excellence » dans la bouche d’un futur idexman !). Quid des IUT, des écoles, de l’IUFM ? Faut-il se soucier de tels détails ? Rien n’a été préparé, étudié, tout a été bâclé dans la précipitation ? Qu’importe, dès 2012, le grand chambardement commence et, à marche forcée, chacun devra apporter son tuyau dans la gigantesque usine à gaz de l’Université de Toulouse.
Et gare à qui traînera le pas : les sanctions sont prévues contre les récalcitrants. Dès 2012, « ce pacte sera intégré comme préambule aux statuts de chacun des membres d’UT dans les mêmes termes, de manière à en rendre son application irréversible et uniforme ; son non-respect entrainant [« entraînant » s’écrit encore avec un accent circonflexe] une réaction graduée de la part d’UT qui peut aller de la recommandation, au gel des moyens, et jusqu’à l’exclusion du membre. » Il y a des limites au libéralisme mais – heureusement – la chaise électrique n’est pas envisagée !
Quant à la démocratie, il faut être naïf et surtout ignorant de l’histoire de ce courant de pensée pour croire que libéralisme et démocratie sont une seule et même chose. Les rédacteurs de l’IDEX sont d’ailleurs clairs sur le sujet : les « meilleures normes internationales » de « gouvernance optimisée » n’ont pas prévu qu’on puisse élire le « Directeur Général Exécutif (DGE) disposant de larges pouvoirs exécutifs », ni le «  Conseil de Surveillance », « limité à 12 personnes, dont 7 sont extérieures » désignés début 2012 « selon une procédure originale qui garantit que leur qualité sera à la hauteur des enjeux » La concordance des temps me semble un peu malmenée mais l’essentiel est que le vulgum pecus des universitaires toulousains se sente honoré d’être pris en main par une élite venue d’ailleurs et qui ne sente pas la Province ! Ce (tout) petit monde dirigera tout : choix budgétaires et répartition des enveloppes entre les « collèges », formations de 95.000 étudiants, diplômes, recherche, gestion et recrutement des personnels (15.000 personnes), administration du patrimoine immobilier…
Finies les libertés académiques séculaires, liquidées les lois Faure et Savary, enterrée l’éphémère « autonomie » de l’UTM octroyée par Pécresse... Dans une ambiance « France-Télécom », le meilleur des mondes néolibéral du DGE de l’UT aura des allures de royaume du Père Ubu.
 
« L’écosystème de l’innovation » : une machine à décerveler la princesse de Clèves…
 
Et la recherche dans tout ça ?
Confondant réponse à un appel à projet et définition d’un établissement universitaire, les promoteurs de l’IDEX ne tiennent compte que des recherches appliquées, à débouchés à court ou moyen terme dans le tissu industriel local. Singulière atrophie de l’excellence scientifique !
Impasse complète sur la recherche fondamentale dans toute sa dimension et particulièrement sur ce qui se rapporte au vaste champ de la vie intellectuelle que l’on baptisait les « humanités »… au temps où le franglais technocratique ne s’était pas encore imposé comme lingua franca des rédacteurs de textes officiels.
Piégée au cœur de « l’écosystème de l’innovation », version moderne de la machine à décerveler du Père Ubu – encore lui ! – il y a fort à craindre que la princesse de Clèves ne trouve pas de niche où survivre. Entre Standard and Poor’s et l’AERES, entre triple A et A+, que pèsera l’immense champ de nos disciplines qui ne peuvent se monnayer dans « l’économie de la connaissance » ? D’ailleurs, chacun pourra remarquer qu’il en est question une seule fois dans le texte, en toute fin de document, au titre d’un « Collège sciences humaines et sociales », qui ne daigne même plus faire allusion aux lettres, langues et arts. Les collègues concernés apprécieront le sérieux de la défense de nos intérêts par D. Filâtre lors de la rédaction de ce document. Ils pourront imaginer le sort qui les attend dans la prochaine UT si la coalition SGEN-UD conduite par P.-Y Boisseau garde les rênes de l’établissement en 2012 !
En perdant la maîtrise de notre budget, celle de nos formations et diplômes, celle du recrutement des enseignants-chercheurs et BIATOS et en donnant un blanc-seing à des personnes extérieures à notre univers intellectuel et scientifique – mais rompues aux techniques du management libéral et obnubilées par la rentabilité immédiate de leurs investissements – c’est un pan majeur du patrimoine universitaire toulousain qui sera sacrifié...
Il était de mon devoir d’élu de vous en alerter.
Il est du nôtre, collectivement, de refuser d’être les otages d’un tel coup de force.
 
Toulouse, le 9/12/2011
Didier Foucault
PR d’histoire – laboratoire FRAMESPA
Elu SNESup (FSU) au CA de l’UTM 
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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 07:16

http://2.bp.blogspot.com/_AFzL1qPwyzU/SavP0ul-3vI/AAAAAAAAAq4/bQ9juMr4RSA/s320/Marlene+Dietrich.jpgÇa vous choque ? Alors, essayez avec « quelle heure est-elle » ?

Une fois de plus, voilà revenue la discussion sur l’égalité des genres grammaticaux. Rue 89 a publié un article d’Anne Davranches sur le sujet. J’en profite pour reprendre un texte que j’avais donné au site du Grand Soir à propos de la grande acteure Catherine Deneuve :

 

Grammaire : et si, du masculin ou du féminin, aucun ne l'emportait ?

 

Nous l'avons tous appris dans nos livres d'école : en grammaire, « le masculin l'emporte toujours sur le féminin ». On croirait entendre OSS 117 !

« L'égalité hommes-femmes, Dolorès, on en reparlera quand il faudra porter quelque chose de lourd ! »

La preuve par le muscle en somme... Aujourd'hui, le genre féminin se rebiffe et réclame la révision de cette règle qui inculque dès l'enfance l'idée de la supériorité du masculin.

L'idée

Depuis avril dernier, la pétition pour « Que les hommes et les femmes soient belles ! » circule sur Internet. Lancée par un collectif d'associations (L’Égalité c’est pas sorcier, Femmes solidaires et la Ligue de l'enseignement), la pétition dénonce ce sexisme grammatical. La secrétaire générale de l’Égalité, c’est pas sorcier, Clara Domingues, docteure (sic) en linguistique, constate :

« La règle de l'accord du genre fait des femmes les invisibles de la langue. Si nous étions dans une société égalitaire, nous pourrions peut-être nous en accommoder mais force est de convenir que tout va dans le même sens. »

A ce jour, la pétition a déjà recueilli près de 2 870 signatures. A l'appui de leur demande, le collectif rappelle que la règle de l'accord du genre, n'est qu'un parti-pris relativement récent dans la construction de la langue française.

 

Dominique Bouhours (1628 - 1702) (Wikimedia Commons/CC)

C'est en 1676, que le père Bouhours, jésuite mondain et homme de lettres, professe sa devise :

« Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte. »

Aucune révolution n'a songé depuis à remettre ce postulat éhonté en question.

La pétition demande que l'on revienne aujourd'hui à la règle dite « de proximité » dont l'usage prévalait sans mal avant que le père Bouhours ne s'en mêle...

Appliquée en grec ancien comme en latin, la règle de proximité autorise l'accord de l'adjectif ou du participe se rapportant à plusieurs noms avec le nom qui lui est le plus proche. Au masculin ou au féminin donc, selon les cas.

Comment la mettre en pratique ?

Démonstration par l'action ! (Quitte à affoler le correcteur d'orthographe.)

S'il soutient que c'est un sport d'hommes, OSS 117 portera les valises. Soit ! Dolorès et lui ne sauraient être égaux. Elle le laissera faire. Elle le trouve beau quand il sue... Hubert et Dolorès ne gagneraient rien à être rivales.

Comme le précise Henriette Zoughebi, vice-présidente du conseil régional d'île de France, en charge des lycées, et principale initiatrice de la pétition :

« Nous ne demandons pas qu'on inverse la règle mais que soit donnée à chacun la possibilité de choisir entre l'un ou l'autre accord. »

Ouf ! Monsieur et madame seront satisfaites.

Pour ses adeptes, la règle ancienne a plusieurs vertus. Elle « dé-hiérarchise le masculin et le féminin et permet à la langue une plus grande liberté créatrice ». Le collectif appelle maintenant à révolutionner les écrits !

Un pas qu'ont déjà allègrement franchi certains de nos voisins francophones, suisses et québécois, ainsi que la jeune maison d'édition française Cogito ergo sum. Son fondateur Frédéric Seaux, prof de lettres et d'histoire-géo, en Seine-Maritime, ne publie que des romans qui appliquent la règle de proximité.

A son catalogue : « Gazoute ou l'étoile en balsa », de Chantal Figueira Lévy et « Ange gardien », de Cécile Delacour-Maitrinal. Le premier écrivain masculin, Michel Donne et son « polar sportif » se feront attendre jusqu'aux fêtes de fin d'année.

« Je ne suis pas un ayatollah de la féminisation des mots mais pour moi, la règle de proximité est beaucoup plus simple, intelligente et égalitaire. En plus, c'est une règle qui a existé et qui est donc parfaitement légitime. »

S'il se revendique féministe, Frédéric Seaux doit cependant concéder :

« Lors des corrections d'épreuves, il m'est arrivé d'oublier l'accord d'un adjectif. Nous sommes tellement conditionnés ! »

Ce qu'il reste à faire

Resterait, pour passer de la théorie à la pratique, à mettre à jour les correcteurs d'orthographe, les manuels scolaires... Mais surtout à vaincre de féroces réticences. Un coup d'œil sur les commentaires déchaînés postés par les internautes sur le blog du Monde, en témoigne. « Vieille lubie sexiste du XVIIe » contre « lubie féministe » d'aujourd'hui : c'est la guerre des tranchées.

A se battre sur le genre dans la phrase, on en vient vite au sexe des mots. De quel droit alors, s'insurge-t-on, dire « un sein » mais « une moustache », « un vagin » mais « une couille » ?

Autant dire qu'on a ouvert la boîte de Pandore et que le niveau vole haut ! Pour que la règle de proximité retrouve toutes ses lettres de noblesse, les pétitionnaires réclament maintenant « à l'Académie française de considérer comme correcte cette règle ».

Il est à craindre que cette demande ne reste lettre morte auprès des immortels. Sur les 35 membres de l'Académie, seules quatre femmes portent l'habit vert (sept y ont été élues depuis 1635). Il n'est pas plus aisé de mélanger les genres que de renoncer à de bonnes vieilles habitudes.

 

 

 

Catherine Deneuve est une grande acteure 

« De la terminaison “ eure ”.
Le politiquement correct est toujours grotesque et, au bout du compte, de droite.
Deux mots sur l’utilisation, désormais entrée dans les mœurs, de la désinence “ eure ” comme féminin d’“ eur ”. On parle désormais de professeure, de recteure, de docteure. Notons qu’il s’agit de personnes jouissant d’un statut social élevé, appartenant généralement à la bourgeoisie. Dans les restaurants, les serveuses ne sont pas devenues des serveures, tandis que, dans les usines, les fraiseuses sont toujours des fraiseuses. Mais l’actuel ministre des universités indique dans sa biographie officielle qu’elle est auditeure au Conseil d’État. Les personnes ordinaires, du sexe féminin, qui écoutent la radio, quant à elles, demeurent des auditrices.
En bonne logique politiquement correcte, Petragalla devrait être une grande danseure, Jeanne Moreau une acteure de légende, Mariele Goitschelle une ancienne skieure brillante, et telle star du porno une suceure époustouflante.

Depuis plusieurs dizaines d’années, le Quai d’Orsay nomme des ambassadrices. Faudra-t-il donc désormais distinguer les ambassadeures (les diplomates) des ambassadrices (les femmes des diplomates ou les représentantes du bon goût français à l’étranger) ? À noter, cependant qu’Hillary Clinton est, bizarrement, une sénatrice. Quant à Martine Monteil, directEUR central de la police judiciaire, elle a choisi, comme Madame Alliot-Marie, la marque du masculin : "Directrice, c’est pour la maternelle, pas pour la police". Quand on en a, on en a...
Dans le même ordre d’idée, on a décidé que juge, maire ou ministre seraient indifféremment du genre masculin ou féminin. Ainsi que prix (la Prix Nobel de la paix birmane !) On connaît pourtant la douceur du lait d’ânesse (et non d’âne) et, depuis le 12ème siècle, les gaillarderies des bougresses. Lorsque j’étais enfant dans les années cinquante et soixante, les femmes médecins qui exerçaient dans les lycées étaient des doctoresses, les femmes de pasteur étaient des pastoresses, tandis que les rares élues municipales étaient des mairesses.

 


On opposera l’exemple de secrétaire, meuble contenant des secrets, dès le 13ème siècle, puis collaborateur – masculin – prestigieux d’un personnage éminent à la Renaissance, enfin factotum masculin ou féminin à partir du 17ème siècle. Dans ce cas d’un double genre, rarissime en français, l’aristocratie et la bourgeoisie sont responsables de cette lente évolution.
Les femmes de pouvoir veulent le beurre et l’argent du beurre, la marque de la féminité et les attributs (dans tous les sens du terme) de la masculinité, comme la garde des sceaux qui a autorité sur les gardiennes de prison, mais pas sur les corps de garde.

Il s’ensuit ces horreurs sémantiques, marques de l’idéologie dominante qui, comme telles, ont vocation à entrer dans l’usage courant. La langue se sera appauvrie, mais elle n’est plus à cela près. “ Eur ” “ euses ” ? »

Je cite un tract d’étudiants de gauche : « Personnels, étudiant-e-s, SOLIDARITÉ. C’est tou-te-s ensemble qu’il faut lutter. » Je ne vois pas trop où est l’enfant dans ce cas. Et je ne vois pas non plus pourquoi “ personnels ” ne subit pas la même transformation hideuse qu’étudiants, ces personnels comportant forcément une moitié, voire plus, de femmes. À noter que ces agressions sont oculaires, visuelles : on imagine mal un étudiant commençant une prise de parole en AG par un « Cher-e-s camarades étudiant-e-s ! ».

Je cite l’annuaire d’un institut d’enseignement et de recherches parisien : « L’[…] compte près d’une centaine d’enseignan-t-e-s, intervenant-e-s professionnels et conférencier-e-s. » Bizarrement, “ professionnels ” ne porte que la marque du masculin (le problème est peut-être – ce texte ayant été rédigée par une femme – qu’une “ professionnelle ” pourrait faire penser à “ prostituée ”) ; “ intervenant ” est un adjectif substantivé dont le féminin, depuis le début du XVIIe siècle, est “ intervenante ” ; “ conférencier ” a pour féminin “ conférencière ” depuis au moins le XIXe siècle ; “ enseignant ” est un adjectif et un nom dont le féminin est “ enseignante ” depuis le milieu du XVIIIe siècle.

Je ne fais pas mon Maurice Druon si je dis que nous sommes là en plein délire.

Il n’y a aucune raison de s’arrêter en si bon chemin et d’oublier nos amis-e-s les bêtes qui ont droit aux mêmes égards que les humain-e-s. Je propose la phrase suivante : « Hier, je suis allé au zoo ; j’ai vu des lion-n-es, une tigre [tigresse est impossible à cause de “ bougresse ” ou “diablesse ”], une âne [pas d’ânesse pour la même raison], un girafe [renversons la problématique, comme on dit dans les médias], un ours et une ours avec ses ourson-n-es, une chameau [là, je suis tiraillé : une chameau ” est insultant mais “ une chamelle ” fait penser à “ femelle”, insulte possible] et une éléphanteau.

 

Arrêtons-nous là, provisoirement.

Dans toutes les langues, les genres sont ce qu’ils sont, pour de vraies raisons. En anglais, un contre-torpilleur est féminin. En allemand, une jeune fille est neutre, comme la Sérénade que Schubert a composée pour elle. En français, le soleil est masculin, la lune est du genre féminin. En allemand, c’est le contraire. Nous faisons toujours beaucoup rire les étranger-e-s qui s’intéressent à notre langue lorsqu’ils découvrent que les vocables argotiques, familiers ou vulgaires qui expriment le sexe viril sont en majorité féminins (verge, pine, queue), tandis que ceux qui désignent le sexe de la femme sont souvent masculins (con, chat, minou).

Quels sont les féminins (aïe : on dit “ le féminin ” et non “ la féminine ”) de la désinence “ eur ” ? On a l’embarras du choix. Un cas fréquent est “ euse ” : danseuse, pêcheuse. Dans ce cas, ces noms proviennent de verbes. On le sait, et fort heureusement, la langue française est riche de ses exceptions : enchanteresse (quel joli mot ! Une enchanteure serait d’une barbarie insigne), pécheresse, vengeresse, exécutrice, inspectrice, inventrice. Nombreux sont les noms en “ eur ” qui, en effet, se féminisent en “ drice ” ou “ trice ” : ambassadrice (on voit aujourd’hui Madame l’Ambassadeure, mais on lira que « ce mannequin est une ambassadrice de la mode »), impératrice (vous n’aimeriez pas “ empereure ” ?). Chanteur, qui donne chanteuse, se féminise également en cantatrice, qui vient directement du latin cantatrix et de l’italien cantatrice. Les féminins en “ eresse ” relèvent des vocabulaires biblique, poétique ou juridique : une demandeuse devient, au tribunal, une demanderesse.

On évoquera également des féminins en “ esse ” d’origine latine : princesse, ânesse, et aussi – désolé – paresse, qui vient du latin pigritia (piger = paresseux). “ Emmerderesse ”, popularisé par un homme politique de la IIIe République, n’est pas attesté.

On rencontre des féminisations bizarres : reine est le féminin de roi parce que roi vient de regem et reine dereginam. Puisqu’on est dans le latin, j’attends de nos féministes politiquement correctes qu’elles féminisent “ on ” (“ on arrive ”), puisque ce mot tellement courant vient de homo (homme). Autre bizarrerie : le mot mule (féminin) a pris la place de mul (masculin), lui-même ayant été remplacé par mulet. Sans parler des féminins qui n’ont rien à voir avec les masculins (oncle/tante, gendre/bru).

Dans l’Université française, la situation n’est pas triste. Outre les professeures, les docteures, les recteures (j’ai lu récemment que « Mme X a été nommée recteure après avoir été directrice de l’Institut Y »), on (onne ?) parle de la maître de conférences car “ maîtresse ” renvoie à la fois à l’adultère et, modestement, aux maîtresses d’écoles primaires, dont certaines, pour se venger, exigent de se faire appeler “ professeures des écoles ”.

Bref, la langue française est très riche, elle a une histoire longue et passionnante. Nos politiquement correct-e-s l’appauvrissent et la coupent de son passé.

 

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