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8 novembre 2011 2 08 /11 /novembre /2011 16:00

http://images.20h59.com/_images/200642/izsihckfphxczarfuskjtvelu.jpgIl était un faiseur de chansons hors-pair. Est-ce parce qu'il était communiste, libre, hostile à tout compromis que la reconnaissance médiatique, mais aussi du grand public lui fit défaut ? Pour lui, écrire une chanson, c'était donner "un morceau de sa chair". Victime d'un cancer, il a choisi d'interrompre le cours de son existence à 57 ans. Il est mort à Antraigues, dans le village de Jean Ferrat.

 

Il écrivit pour Adamo, Daniel Lavoie, Francesca Solleville, Nilda Fernandez, Sanseverino, Juliette Gréco, Enzo Enzo. Nougaro a dit de lui qu'il était l'un des plus "foudroyants auteurs de chansons". Bénabar vit en lui un père fondateur.

 

En cycliste impénitent, je vous propose ceci :

 

Six Mètres

 

Six mètres, plus que six mètres
Pour couper la ligne d'arrivée
Gerber enfin dans le trophée
La pilule amère de la gloire
Payer l'impôt de la victoire

Six mètres, rien que six mètres
Le corps crucifié au guidon
Dans les reins, les crocs du peloton
Casser la roue de l'infortune
Et le sourire pour la une

- Six mètres, juste six mètres
Poing levé, et point à la ligne
Brandissant le bouquet d'épines
Craquer pour croquer le ruban
Avec la rage, avec les dents

- Cinq mètres ! Les plus longs !
Cinq mètres !
Cracher, tituber sur la route
Vaciller au doute à goutte
Au dernier lacet étrangleur
Boire la coupe jusqu'à la sueur

- Deux mètres !
Et puis le dernier mètre
Et soudain, l'envie de plus rien
- Ou juste de bloquer les freins
L'envie de faire sauter la chaîne
D'une overdose d'oxygène

- Déserter à vingt centimètres
À vingt centimètres du fil
Se fondre et regarder la file
- Des autres qui passent devant
Les applaudir, le nez au vent
Refuser le prix de l'effort
D'être le plus beau, le plus fort

- Et puis s'y mettre,
Mais s'y mettre tous !
Ni dieux devant, ni chiens aux trousses
- S'y mettre !
S'y mettre tous et plus de maître
Que le désir d'être et renaître
Se redresser, lever la jambe

- Être ensemble
Vainqueurs, tous ensemble
- Des millions de prem's ex aequo
- Millions de champions illégaux
Ensemble, escalader les marches
Tous ensemble, passer sous l'arche

- S'y mettre, plus qu'à s'y mettre

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 07:00

RevuedepresseDans Le Grand Soir, Jean Bricmont revient sur le droit d’ingérence à propos de l’intervention de l’OTAN en Libye :

Depuis des décennies, les Occidentaux plaident pour un « droit d’ingérence humanitaire », qui est rejeté par l’immense majorité des pays du Sud. Avec la résolution sur la « responsabilité de protéger » ils sont arrivés en partie à leurs fins parce que cette résolution accepte, mais sous conditions, certaines formes d’ingérence. Il faut néanmoins noter que la première application de cette résolution, au moins de son esprit, en Libye, a mené immédiatement à une violation massive du droit international, y compris de la « responsabilité de protéger ». En effet, même en admettant tout ce qu’a dit l’Otan avant la chute de Tripoli, comment a-t-on pu prétendre protéger des civils en bombardant lourdement encore aujourd’hui les villes qui résistent au CNT ?

Je ne suis pas un fanatique de Nicolas Demorand, employé de Rothschild, directeur de Libération, qui aime à se dénommer « patron de presse ». Mais je constate que sur la proposition de Papandréou d’organiser un référendum sur les mesures d’austérité imposées au peuple grec, le journaliste en survet’ a dit des choses sensées :

De la pire manière, dans le pire contexte, avec les pires conséquences possibles pour nous tous, Papandréou soulève la seule vraie question. Totalement taboue et même refoulée jusque-là. Impossible à formuler tant elle est vertigineuse, terrifiante pour ceux qui nous gouvernent. Cette question simple : que pensent les peuples de la brutale cure d’austérité qui va s’abattre sur eux ? Merci aux Grecs, à l’avant-garde du désespoir, de la poser et d’y répondre en premier. Et de nous rappeler, au passage, que la crise économique sonne toujours le premier acte de l’ébranlement des démocraties. Nous vivons actuellement les effets d’un fédéralisme de la catastrophe, purement négatif. Qui conduit dans l’urgence à mettre sous tutelle certains Etats, dépouillés de leur souveraineté et repris en main par les prêteurs. Gouvernés, de fait, par les dirigeants élus d’autres pays. Dans ce schéma, les peuples ne sont qu’une variable d’ajustement, la démocratie une procédure risquée. En Europe, à l’âge des économies interconnectées et de l’euro, un fédéralisme positif, doté d’outils de contrôle et de gouvernement, conduira lui aussi à des pertes partielles de souveraineté. Mais il devra nécessairement être contrebalancé par des institutions démocratiques sans lesquelles il restera une lettre morte. Ou plus sûrement une bombe à retardement.

Convergences révolutionnaires nous invite à ne pas baisser la garde face à la nouvelle idole des sondages, François Hollande :

Ça y est ! Le PS a enfin son candidat. Non pas que François Hollande soit différent, sur le fond ou même la forme, de sa rivale Martine Aubry, tous les deux d’accord sur le maintien des 41,5 annuités pour les retraites, une réforme contre laquelle tant de travailleurs s’étaient mobilisés il y a un an.

Hollande, comme Sarkozy, dit qu’il ne sera « pas le président qui accroîtra la dette », sous-entendant ainsi qu’il faudra se préparer à l’austérité. Il veut bien, dit-il, que les banques soient passées « sous le contrôle partiel de l’Etat ». Mais que reste-t-il d’un contrôle qui ne se veut déjà que « partiel » ? Et surtout de ce même Etat qui a protégé l’escroquerie en grand des banques et encouragé la spirale de la spéculation financière ! En clair, Hollande (comme Aubry… comme Sarkozy !) promet le renflouement des pertes à la demande des banques, sur le dos des salariés contribuables, des services publics et sociaux. Le voilà le programme du PS. Et quand il s’agit de jouer le sauveteur des banques à coup de milliards, comme pour Dexia ces derniers jours, la dette n’est un problème ni pour l’UMP, ni pour le PS. Pas de quoi effrayer le patronat dans tout cela. Bien au contraire.

Victor Dedaj, dans Le Grand Soir, revient sur la manière dont la dictature du Qatar bichonne (corrompt, peut-être ?) nos élites. Il cite Le Figaro, décembre 2010

« Lundi soir, des dizaines d’invités se pressaient place de l’Étoile, à l’hôtel Landolfo Carcano, siège de l’ambassade du Qatar. Dans les salons en lambris dorés avec mosaïques au sol et fresques de nymphes alanguies, Son Excellence Mohamed al-Kuwari a décoré le dessinateur Jean Plantu et Amirouche Laïdi, président du club Averroes, du prix « Doha capitale culturelle arabe ». Ce soir, l’ambassadeur décorera les poètes André Miquel, Bernard Noël et Adonis. De Jack Lang à Jean Daniel, en passant par Dominique Baudis, Edmonde Charles-Roux, Renaud Donnedieu de Vabres et Anne Roumanoff, un total de 66 personnalités françaises de la culture auront été décorées par le Qatar en 2010. Toutes sont reparties avec un chèque de 10.000 €. »

 

Je voudrais revenir sur le drame vécu ces deux derniers mois par une mère de Saramon qui a accouché dans l’hypermarché Aldi où elle était caissière, avant, apparemment, de se débarrasser de son bébé. La Dépêche du midia longuement rendu compte de ce fait divers difficile à comprendre. Encore une fois, nous sommes vraisemblablement en présence d’un déni de grossesse, le mari, et les collègues de cette personne n’ayant rien remarqué. Depuis plus d’un mois, cette mère est en détention à Agen où il ne lui a pas été accordé la permission d’embrasser ses autres enfants. Je m’interroge également sur l’attitude du directeur du magasin : que n’a-t-il appelé le Samu ou les pompiers dès lors qu’il a su qu’une de ses employés avait accouché sur les lieux de son travail avant d’informer une de ses collègues qu’elle rentrait chez elle se reposer ?

 

Alla settimana prossima !

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 15:51

http://www.luxediteur.com/files/pourchangerlemonde.jpgDans cette livraison de novembre 2011 du Monde Diplomatique, Serge Halimi se demande où est la gauche à l’heure de la tourmente économique (l’article fait partie d’un dossier qui tente de répondre à la question : « Peut-on changer le monde ? ».

« Alors que le capitalisme connaît sa crise la plus sérieuse depuis celle des années 1930, les principaux partis de gauche semblent muets, embarrassés. Au mieux, ils promettent de ravauder le système. Plus souvent, ils cherchent à prouver leur sens des responsabilités en recommandant eux aussi une purge libérale. Combien de temps ce jeu politique verrouillé peut-il durer alors qu’enflent les colères sociales ? »

 

Mona Chollet pourchasse les connivences et leurs conséquences :

« Vous écrivez que vous êtes en voie de guérison, même si la plaie ouverte n’est pas totalement refermée. Comment qualifier la blessure ? » Ces paroles pleines de sollicitude amorçaient l’interview par Pascale Clark de son collègue Ivan Levaï dans l’émission « Comme on nous parle », sur France Inter, le 6 octobre. Le journaliste, vétéran de la radio et toujours responsable de la revue de presse du week-end sur la station publique, signe un livre sur l’affaire Strauss-Kahn sobrement intitulé Chronique d’une exécution (Le Cherche Midi). L’ancien mari d’Anne Sinclair y vole au secours du beau-père de ses enfants accusé de viol, tragiquement confondu avec « je ne sais quel ennemi public » alors qu’il est simplement la « victime [sic] d’un faux pas ».

 

Mark Hertsgaard évoque la « grande muraille verte » d’Afrique :

« Tandis qu’une famine ravage la Corne de l’Afrique, des scientifiques réfléchissent aux équilibres écologiques. Pour combattre la désertification, plusieurs pays ont lancé un projet de « grande muraille verte ». Encore faut-il que les populations soient mobilisées... »

 

 Antoine Dumini et François Ruffin enquêtent dans le temple de l’euro :

« Indépendante des délibérations démocratiques, la Banque centrale européenne devait incarner la stabilité monétaire. Elle a conduit la zone euro au bord de l’éclatement. Pourtant, la crise a renforcé son pouvoir au point que le sort des salariés du Vieux Continent semble parfois se jouer à Francfort. Au premier étage de la Banque centrale européenne (BCE), lors de sa dernière conférence de presse à Francfort, M. Jean-Claude Trichet entonne – en anglais – son couplet sur les « réformes structurelles ». Il le récite par cœur, sans doute : il y a huit ans, déjà, lors de sa première intervention en tant que président de la BCE devant les médias, il plaidait pour des « réformes structurelles sur le marché du travail ». Cette rengaine n’a (presque) rien de personnel. Son prédécesseur, M. Wim Duisenberg, la psalmodiait déjà chaque mois. Et ce dès le lancement de l’euro…

 

Eva Illouz La fabrique de l’âme standard :

« Construire le consensus et apaiser les relations, entreprendre de se connaître, privilégier le dialogue, maîtriser ses émotions : autant de vertus aujourd’hui recommandées dans l’entreprise comme dans la vie privée. Est-ce parce qu’elles incarnent un comportement idéalement adulte, ou parce qu’elles favorisent une meilleure rentabilité de l’individu ? »

 

 

Aux Philippines, David Garcia décrit les ambitions d’un député boxeur :

« Fort de son titre de champion du monde des poids mi-moyens – remis en jeu le 12 novembre à Las Vegas –, le boxeur Manny Pacquiao a tenté une entrée en force dans le monde politique philippin. Mais terrasser la pauvreté – son objectif affiché – s’avère plus difficile que d’envoyer au tapis un adversaire sur un ring. La bourgeoisie a compris l’intérêt de s’allier à ce sportif très populaire. »

 

Louis Imbert dénonce un scandale étouffé à la Kabul Bank :

« Alors que se confirme le retrait progressif des troupes étrangères d’Afghanistan, le président Hamid Karzaï a déclaré que son pays serait « au côté du Pakistan en cas de guerre entre Washington et Islamabad ». Si l’avenir de cet Etat ravagé par les conflits reste incertain, le niveau de corruption à Kaboul dépasse l’entendement et compromet la reconstruction. »

 

Selon Jeff Goodwin, Wall Street est dans la ligne de mire :

« Apparu en 2009, le Tea Party a poussé les républicains à radicaliser leurs positions conservatrices. Le mouvement Occuper Wall Street obligera-t-il le président Barack Obama à abandonner sa complaisance envers la finance ? »

 

Pas de plombiers polonais en Bretagne, mais des bouchers roumains (Mathilde Goanec) :

« Même les prévisions les plus optimistes tablent sur un regain du chômage dans la quasi-totalité des pays européens. La course à l’emploi qui en résulte favorise la mise en concurrence des salariés, le patronat jouant sur les différences de protection sociale. En Bretagne, dans les abattoirs, les bouchers polonais ou roumains ont fait leur apparition. »

 

Samy Ghorbal nous rappelle qu’en 1956 la Tunisie connut sa première assemblée constituante :

« Victorieux de l’élection du 23 octobre 2011, le parti islamiste conservateur souhaite former une coalition avec deux partis de gauche. L’Assemblée élue devra rédiger une nouvelle Constitution. »

 

Un long article de Lucien Sève : “ Sauver le genre humain, pas seulement la planète ” :

« Nos modes de consommation seraient-ils plus faciles à remettre en cause que nos modes de production ? Si nul n’ignore plus l’ampleur de la crise environnementale qu’affronte l’humanité, la crise de civilisation dont elle s’accompagne reste, elle, peu identifiée. On ne sortira pourtant de l’impuissance qu’à condition de la diagnostiquer clairement et d’en mesurer toute la gravité. »

 

 

Pour Any Bourrier, la Chine est malade de son charbon :

« Millénaires, les liens qui unissent la Chine et le charbon constituent, à l’orée du XXIe siècle, un piège pour la modernisation du pays. La catastrophe écologique annoncée en raison des émissions de gaz à effet de serre et les drames sociaux liés à l’extraction du minerai conduisent le gouvernement à miser sur une modernisation et une diversification des sources d’énergie. »

 

Comment basculent les empires, demande Philip S. Golub ?

« Pour une fois d’accord, le Congrès américain et la Maison Blanche envisagent de prendre contre la Chine des mesures susceptibles d’enclencher une guerre commerciale. Au-delà des griefs conjoncturels de Washington, les Etats-Unis acceptent mal que leur toute-puissance soit contestée. En particulier par une région du monde qui constitua le pré carré des puissances occidentales. »

 

Stephan Ferry et Philippe Lespinasse  évoquent les soldats oubliés du Courneau :

« Engagés involontaires dans la fabrication du grand récit national, certains morts sont célébrés sur les monuments ; d’autres pèsent par leur absence et le silence qui les entoure. Sous une butte de sable en Gironde, neuf cent trente-six combattants africains gisent ainsi dans l’anonymat. »

 

Enfin, un superbe article de Frédéric Kaplan sur capitalisme et linguistique, ou comment Google amasse des milliards de dollars en piégeant les mots :

Le succès de Google tient en deux algorithmes : l’un, qui permet de trouver des pages répondant à certains mots, l’a rendu populaire ; l’autre, qui affecte à ces mots une valeur marchande, l’a rendu riche. La première de ces méthodes de calcul, élaborée par MM. Larry Page et Sergey Brin alors qu’ils étaient encore étudiants en thèse à l’université Stanford (Californie), consistait en une nouvelle définition de la pertinence d’une page Web en réponse à une requête donnée. En 1998, les moteurs de recherche étaient certes déjà capables de répertorier les pages contenant le ou les mots demandés. Mais le classement se faisait souvent de façon naïve, en comptabilisant le nombre d’occurrences de l’expression cherchée. Au fur et à mesure que la Toile s’étendait, les résultats proposés aux internautes étaient de plus en plus confus. Les fondateurs de Google proposèrent de calculer la pertinence de chaque page à partir du nombre de liens hypertextes pointant vers elle – un principe inspiré de celui qui assure depuis longtemps la reconnaissance des articles académiques. Plus le Web grandissait, plus l’algorithme de MM. Page et Brin affinait la précision de ses classements. Cette intuition fondamentale permit à Google de devenir, dès le début des années 2000, la première porte d’entrée du Net.

 

PS : Le Diplo nous offre également quelques citations concernant la gauche vue de droite. Deux d'entre elles :

Le point le plus vulnérable de la gauche – le plus fondamental – c'est qu'elle n'est pas de gauche ! Ce constat critique, secrètement partagé par de nombreux électeurs et sympathisants de gauche, exacerbe et désoriente la majorité socialiste en place. Seule la vérité fait mal. La gauche gouvernementale a mauvaise conscience. Elle sait pertinemment que sa gestion économique est sous la coupe de l'économie de marché et du capitalisme globalisé ; elle sait pertinemment qu'elle est dans l'incapacité d'offrir une alternative sérieuse. […] Plus le nombre des privatisations augmente (France Tlélécom, Crédit Lyonnais, Thomson, CIC, GAN, Aérospatiale, Air France ...) plus la bourse grimpe (près de 100% en trois ans, plus les champs de la concurrence s'élargissent (télécommunications, énergie, secteur bancaire, assurances) plus on nous explique que tout cela s'inscrit dans une dimension socialiste et humaniste. (François Fillon, 2000).


La social-démocratie, c'est l'acceptation du libéralisme échevelé avec, pour faire bonne mesure, quelques mots de regrets. (Philippe Séguin, 2004).

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 07:24

http://rhapsody2000.free.fr/images/wallpapers/8000/i_8649_1.jpgDu 17 novembre au 2 décembre, l'Institut régional d'histoire sociale de la région Midi-Pyrénées organise une superbe rencontre sur le thème travail et cinéma avec des conférences/débats et des films de Marcel Trillat, Louis Malle, Ruth Mader, Gilles Perret, Stéphane Goel etc.

 

Un film censuré pendant 32 ans par les distributeurs sera également montré : Les copains du dimanche d'Henri Aisner.

 

Tourné en 1956, ce film n'avait pourtant rien de confidentiel. Il rassemblait une pléiade d'acteurs célèbres ou en voie de confirmation : Paul Frankeur, Raymond Bussières, Annette Poivre, Marc Cassot, Michel Piccoli, Bernard Fresson. La musique et l'orchestration étaient assurées par deux artistes de renom : Philippe-Gérard et Wal-Berg. Dans le rôle principal et pour son premier film, la plus grande vedette du cinéma français des années à venir : Jean-Paul Belmondo.

 

Belle ironie de l'histoire : c'est la CGT qui offrit à Belmondo sa première chance dans un film commandé à la Coopérative générale du cinéma. Or l'acteur ne venait pas d'une famille spécialement de gauche. Son père, le grand sculpteur Paul Belmondo, fut, en novembre 1941, du "voyage d'études" organisé par Arno Breker et Otto Abetz pour les peintres et sculpteurs français ayant accepté ce dépaysement. Accompagnaient Belmondo : Charles Despiau, Paul Landowski, André Dunoyer de Segonzac, Van Dongen, de Vlaminck, Derain etc. À la libération, Belmondo fut jugé par le tribunal d'épuration des artistes et fut interdit de ventes et d'expositions pendant un an.

 

Pourquoi Les Copains du dimanche fut-il censuré pendant plusieurs dizaines d'années ? Pour des raisons multiples et variées, aussi stupides les unes que les autres, comme toujours. Mais aussi parce que c'était non seulement un film de gauche, mais surtout un film dont le point de vue était celui de la classe ouvrière véhiculant les valeurs de la classe ouvrière. Il relatait l'histoire de jeunes travailleurs d'une usine d'aviation rêvant de posséder un avion pour pouvoir voler. Pour réunir l'argent nécessaire à leur projet, ils ne joueraient pas au loto, ils ne braqueraient pas une banque mais réaliseraient leur rêve grâce à la solidarité et au comité d'entreprise. Galvanisés par un simple ouvrier fraiseur, ils parviendraient à restaurer un vieux coucou et à voler.

 

 

 

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 07:04

http://www.letour.fr/PHOTOS/TDF/2008/1000/D/fr/_TDF_2008_DEP1000.jpgJean Ortiz, qui enseigne à l'université de Pau, nous communique la grave information suivante :


Le président de l'Université de Pau officialise dans la presse de ce  jour ce que nous savions tous: elle ne pourra pas boucler son budget  2011: il manque deux millions d'euros pour terminer l'année et il  manquera plus encore sans doute en 2012.

 

Voilà où nous ont mené la LRU, les RCE, l'autonomie, la concurrence, la  politique des "pôles d'excellence".

 

La situation est grave...Les autorités parlent de geler une dizaine des  postes, mais cela "sera insuffisant". Cette auto-mutilation  est inacceptable. Le président est en colère, à juste titre. Il dénonce  l'Etat qui ne tient pas ses engagements, les transferts de charges sans moyens correspondants. Il est même "furieux".

 

Au ministère, comble du  cynisme, on l'accuse de "mauvaise gestion". Le président parle de  "climat tendu", de difficulté à envisager 2012...La sonnette d'alarme  est tirée. A nous de jouer !! L'université de Pau est menacée. Nous le  disons depuis des années. L'heure est à la colère et à l'action. Tous  ensemble! Exigeons les moyens nécessaires au Service public d'enseignement supérieur et de recherche.

 

Petite question naïve : le président de l'université de Pau a-t-il accepté ou combattu la LRU?

 

 








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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 15:28
Partisan d'une langue bien conçue et énoncée clairement, Théophraste R. (du Grand Soir) revient sur le français déplorable de Notre Président. Un président qui vient de déclarer qu'il voulait "protéger les Français contre les méfaits de la crise". Quant à la protection du français, il s'est juré, in petto, de s'y consacrer durant son second quinquennat.




N. Sarkozy a commis jeudi à la télé cette phrase qui fit pleurer J. D’Ormesson : « En France, ceux qui réclament plus ne sont pas ceux qui en ont besoin le plus »

 

Exercices de style  :

 

- En France, ceux qui crient famine, ont l’grenier plein d’farine.

- S’il y en a qu’ça les démange de tout vouloir, j’ai pas été élu pour oublier ceux qui en ont b’zoin l’plus.

- En France, qui veut l’plus peut l’plus, qui veut l’moins travaille 35 heures.

- Les pauvres, tu leur donnes ça, eh bien, y l’prennent.

- Les riches, tu leur piques un centime, ils filent à l’étranger, on s’demande « c’est à quoi ça leur a servi » d’les éduquer ici.

- Laurence Parisot réclame rien : j’lui ai donné avant.

- En France, (saloperie d’épaule qui tressaute. Casse-toi, pauv’ conne) plus réclament ceux qui pas besoin, moins contente Angela Merkel.


Théophraste R. ( Syndicaliste un jour, Grévisse toujours !)*.

PS. En vrac pour saupoudrer : « Ch’ais pas", "ch’uis", "m’enfin", y a ».

 

* ou peut-être : syndicalisse un jour, Gréviste toujours...

 

Lors de son numéro face à Calvi et Pernaut, Sarkozy, en bon pédago-proche-du-populo, a fait allusion au feuilleton Borgia, actuellement programmé par Canal+. Il a situé les événements au XVIème siècle alors que le pape éponyme fut couronné au XVème. Ni Mitterrand, ni même Chirac n'auraient commis cetre bourde.

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 06:00

http://www.tdg.ch/files/imagecache/468x312/story/mendiant_0.jpgToujours dans le cadre de la tiers-mondisation de l'université française et des conséquences directes de la LRU, La Tribune nous informe que nos universités tendent la sébille et réclament 15 millions d'euros : 

 


Les présidents d'universités s'alarment d'un gel de leurs crédits malgré les hausses affichées par le gouvernement. Ce coup d'arrêt des budgets 2011 et 2012 risque de remettre en cause les réformes en cours, selon eux.


La séance plénière que va tenir ce jeudi la conférence des présidents d'université (CPU) s'annonce tendue. A moins que le gouvernement n'accède d'ici là à leur demande pour désamorcer tout risque de crise avant la présidentielle et ne pas entacher les réformes phares du quinquennat Sarkozy. Alors que le gouvernement ne cesse à chaque budget de mettre en avant les 9 milliards d'euros supplémentaires pour l'enseignement supérieur et la recherche promis par le chef de l'Etat en 2007, soit 1,8 milliard par an, depuis 2011, le compte n'y est pas, dénoncent les universités, confrontées à des transferts de charge lourds et mal anticipés en raison notamment du passage à l'autonomie (loi LRU d'août 2007). "Pour 2008,2009 et 2010, le gouvernement a accompagné financièrement cette réforme [...]. Le budget 2011 et, davantage encore, le budget 2012, dans son état actuel, en dehors du financement du 10e mois de bourse, marquent un coup d'arrêt de cette progression", a alerté la CPU dans un communiqué la semaine dernière.


Selon le SNTRS-CGT, en euros constants, les 256 millions d'euros d'augmentation des crédits de paiement prévus dans le budget 2012 correspondent, en euros constants, "à une baisse d'environ 1%". Pour la CPU, "les moyens de fonctionnement des universités sont en stagnation, voire en diminution compte tenu des gels de crédits imposés aux établissements". Résultat, "ces crédits ne couvriront ni l'inflation, ni l'augmentation de certaines charges incontournables" liées au passage à l'autonomie (contrôle de gestion, systèmes d'information...).


Pyramide des âges défavorable

La plus lourde d'entre elle est la masse salariale et plus précisément le financement du "glissement vieillesse technicité" (GVT). En fonction de leur pyramide des âges, certaines universités ont un GVT positif (les rémunérations progressent en fonction des avancements de carrière) qui pèse sur leurs comptes ; d'autres bénéficient d'un GVT dit "négatif" (les fonctionnaires qui partent à la retraite sont remplacés par des plus jeunes en bas de grille donc moins payés), plus favorable. "Nous n'avons pas la maîtrise de l'évolution statutaire de nos fonctionnaires !", pointe-t-on à la CPU. Quand elle était aux commandes de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse avait évoqué une "solidarité" entre universités. Mais cela est difficile à mettre en place, toutes les universités n'y étant pas prête. Quant au rattrapage prévu en matière de postes et de budget en faveur des universités "sous dotées" lors de la mise en place du système de financement à la performance, il n'a eu lieu qu'une année et "est bloqué". Bref, il manque 15 à 20 millions d'euros, selon la CPU. Aujourd'hui au budget, Valérie Pécresse argue que les universités disposent d'un fonds de roulement de 1,5 milliard d'euros, mais les recteurs ne souhaitent pas voir les universités puiser dans cette marge de sécurité qui équivaut à un voire deux mois de salaire.


Gels de poste

En attendant, "il n'y a pas de création de postes et certaines universités procèdent à des gels d'emploi préventifs voire licencient des contractuels", constate Stéphane Tassel, secrétaire général du Snesup-FSU qui dénonce un budget "mensonger" et craint à terme une "débudgétisation" de l'enseignement supérieur et de la recherche via un recours croissant à la sphère privée. La CPU confirme ses gels de postes et estime que tant le maintien des emplois et les réformes en cours (autonomie, nouvelle licence) sont grevés par cette situation. Celle-ci risque de peser lors des élections des présidents prévues d'ici au printemps 2012.


Dans l'entourage de Laurent Wauquiez, on promet une annonce dans les prochains jours. Le ministre de l'Enseignement supérieur en dira peut-être plus ce mardi lors de son audition par la commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale, dans le cadre de l'examen du projet de loi de finances pour 2012. Les crédits de a mission enseignement supérieur et recherche doivent être examinés par la commission des finances mercredi.


Clarisse Jay 

 

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 06:17

RevuedepresseÉvariste, dans Res Publica, tire les leçons de la percée de Montebourg aux primaires :

La troisième place de Montebourg aux primaires socialistes (avec plus de 400.000 voix portées sur son nom) lui permet de s’installer à la gauche du Parti socialiste, alors que le courant Hamon-Emmanuelli (situé anciennement à la gauche du PS) s’est fondu derrière Martine Aubry. Le courant Hamon-Emmanuelli a fait la même erreur stratégique que Chevènement et Motchane quand ceux-ci ont décidé au milieu des années 70 après la Convention sur l’autogestion de ne plus se situer à la gauche du PS mais dans « l’axe du parti » en soutenant François Mitterrand contre Michel Rocard. Cette erreur a été payée au prix fort, car le CERES est passé dans le PS de 26,9 % à cette convention à 14 % quelques années plus tard en 1979.

Dans Le Grand Soir, Robert Bibeau raille la petite bourgeoisie intellectuelle :

La petite bourgeoisie intellectuelle a un rôle très précis à jouer dans le processus de reproduction du mode de production et de toute la société en général. Cette bourgeoisie est une section de classe chancelante, hésitante, toujours menacée de paupérisation, toujours effrayée à l’idée de perdre les privilèges qui lui ont été accordés à même l’usufruit de la grande bourgeoisie. La petite bourgeoisie aimerait tant faire partie des grands, des puissants, de la nomenklatura performante et de la grande bourgeoisie agissante, mais elle est rarement conviée à la table des festivités, sauf pour faire de la figuration en remerciement des services rendus aux capitaines d’industrie. Et en récompense elle reçoit studio dans la cité, grosse cylindrée, vêtement griffé, emploi bien payé – assurance collective et régime de retraite assuré – jusqu’à la crise économique malheureusement –. En cas de crise, la petite bourgeoisie entonne alors son cantique préféré : « Père bourgeois, éloignez de moi ce calice de souffrance que je ne saurais boire », auquel cas le banquier, qui assure sa « crédibilité », répond : « Voici mes fils et mes filles en qui j’ai mis toute mes complaisances, écoutez-les vous embobiner, peuple désespéré. ».

 

Le Petit Bleu du Lot-et-Garonne nous informe que la rando des tracteurs de Monclar d'Agenais a connu une belle réussite : « 21 tracteurs, du Lanz aux Mac-Cormick, Bolinder, Massey-Fergusson, Fendt… ils se sont alignés tout rutilants au départ, encadrés par les quadeurs bénévoles Gérard et Luc qui ont ainsi ouvert et fermé le défilé parti pour une randonnée de 12 à 14 km passant par Montastruc, Saint-Pierre-de-Caubel, Beaugas, Saint-Pastour, deux heures et demie de voyage dans notre si belle campagne monclaraise ! Une belle réussite ! »

Maxime, vous brûlez de me demander pourquoi je cite ce Petit Bleu. Parce que Monclar d’Agenais était le village de mes grands-parents et que j’y ai passé une bonne partie de mon enfance. Et puis parce que les randos de tracteurs, que vous le vouliez ou non, c’est sociologique.

 

Pauvre Edgar Mitchell pleuré par la presse mondiale dans son ensemble) !

 

Il a marché sur la lune il y a quarante ans et a ramené de son voyage héroïque une caméra qu'il aurait dû abandonner sur notre satellite. En bon cupide aliéné par le système capitaliste, il a bêtement tenté de vendre cet objet aux enchères pour 45000 dollars.

 

La justice le poursuit.

 

Pour DSK (Banon) : prescription. Pour Mitchell : pas prescription. Et vive la justice étatsunienne !

 

L'exercice est un peu vain, mais si je devais qualifier d'un mot Télérama, je dirais qu'il s'agit d'une publication intelligente.

Chacun connaît dans son entourage des lecteurs fidèles de Télérama qui n'ont pas la télévision et qui, donc, le lisent pour son contenu culturel.

À hebdomadaire intelligent, lecteurs intelligents (moi non plus, comme disait Gainsbourg). Je me délecte régulièrement du contenu du courrier des lecteurs, des lettres courtes et cinglantes en particulier. De merveilleux condensés de persiflage et d'esprit à l'état pur.

Dans le n° 3322, j'ai relevé ceci :

 

Enfin un exemple d'intégration réussie ! Sur France Inter, vers 10 heures, le nouveau prix Nobel de médecine était luxembourgeois; à 11 heures, il était franco-luxembourgeois ; à 14 heures, il était français... (Alain).

Et le n° 1, le numéro 1 de la PJ lyonnaise ? C'est qui ? On n'en sait rien. Il est peut-être … aveugle ? Sourd ? Muet ? Sûrement. En tout cas in,visible. C'est incroyable, mais vrai. Nina Schmidt.

Drôle de monde où l'on "gère" les enfants et où l'on "rassure" les marchés... (B. Mériaux).

 

 

An der nächsten Woche, comme on dit outre-Rhin.

 

 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 06:07

 

http://forexiphone.free.fr/Blog/wp-content/uploads/1984-movie-big-brother.jpgLe sort réservé à Kadhafi après sa capture et l'exposition de son cadavre à la vue du monde entier m'ont remémoré un article que j'avais publié il y a une vingtaine d'années dans une revue d'anglicistes.

 

 

 

Big Brother : dieu caché, dictateur médiumnique pour un monde postmoderne 

 

 « ‘ Est-ce que Big Brother existe ? ’

‘ Bien sûr qu'il existe. ’ […]

‘ Est-ce qu'il existe de la même manière que moi j'existe ? ’

‘ Vous n'existez pas, ’ dit O’Brien. »

(George Orwell).

 

« Gouverner, c’est faire croire. » Cette pensée de Hobbes, philosophe de l’apparaître et de l’appréhension du comportement humain en termes mécanistes, a sûrement inspiré le créateur de 1984 et, après lui, maints analystes du pouvoir et de la communication, de Marshall Mc Luhan à Régis Debray en passant par Michel Foucault. 1984  doit être lu comme un livre de résistance, comme une fiction qui raconte plus qu’elle n’analyse la barbarie. Ce livre nous dit une profanation, le déplacement du sacré hors du temple, ainsi que ces lieux obscurs et indéterminés où l’intime et le public sont arasés et con­fondus parce que l’emprise est d’autant plus totalitaire que la dépos­session se confond avec les passions secrètes de ceux qui en sont les victimes. L’une des singularités les plus terrifiantes du système est que le don de soi n’est pas la con­séquence de la peur de mourir mais les frayeurs intimes, les névroses démasquées dont le sujet doit payer le prix pour avoir droit au sursis. Quinze ans avant d’écrire son livre, Orwell avait prévu la dévinisation (Entgötterung) du monde (Kundera 19), quand la transcendance s’efface derrière la “ trustification ” et la “ fordification ” des masses (CEJL I 145).


Le pouvoir est avant tout un discours. Selon E. Benveniste (T.2, 108-109), le dicta­teur était, dans les peuples indo-européens, celui qui avait le droit d’énoncer le « dix », ce qui doit être. Sa personne n’était pas confondue avec celle du « Rex », grand prêtre ayant autorité pour marquer l’espace et déterminer le droit. Custine observait en 1839 que « Le souverain modifie selon son bon plaisir les annales du pays et dispense chaque jour à son peuple les vérités historiques qui s’accordent avec la fiction du moment. » En tant que dis­cours, le pouvoir a besoin d’un véhicule, d’un médium pour se faire enten­dre ou voir, mais aussi pour mécan­iser la pensée de l’individu et du groupe. Au IVème siècle de notre ère, le codex a supplanté le rouleau au moment où le christianisme faisait irrévocablement reculer le paganisme. Il faut porter au crédit d’Orwell, avec sa créa­tion du “ personnage ” de Big Brother, cette articulation entre le pouvoir et sa représentation, avec l’idée sous-jacente que, tout autant que l’incarnation, l’abstraction peut gouverner les hommes. L’une des thèses majeures du livre est que le pouvoir n’existe que par l’idée que l’on s’en fait et les mots qui le signifient.[1] Au nom du plus élémentaire des solipsismes, le pouvoir n’est que parce que l’on dit qu’il est. Et ce pou­voir est hypostase, présenté de manière métaphysique comme distinct des personnes de ceux qui l’exercent.


Une des particularités les plus marquantes de l’univers de 1984 est qu’une image exerce son empire totalitaire sur des individus automates, dans une relation où la fina­lité de la vie organique est devenue superflue parce que les machines matérielles ou immatérielles ont remplacé la nature. Tous les espaces humains et naturels ayant été ainsi rembougés, farcis par le pouvoir, la solitude est impossible et l’individu est assu­jetti à tout moment à une violence d’essence et d’objet semblables à ceux de son voisin. Autre singularité de l’univers où évolue Winston Smith, le personnage principal de l’œuvre : à l’exception des proles dont le système tolère et encourage l’asocialité, les catégories ne communiquent jamais. Océania n’est pas peuplée par une humanité mais par un ensemble qui fonctionne à l’heure d’une horloge qui ne donne pas le temps, dans ce que Marc Augé appelle des “ non-lieux ”, espaces flous, antithèses des lieux de mémoire. Lieux et temps indistincts sont régis par une grammaire dont l’objectif est de faire surgir ce qui a été décrété comme mal. L’organisation totalitaire pulvérise, « gazéifie » tout discours autonome naissant, elle sépare l’individu et la communauté de ses repères et elle rend indéfiniment caduques son dit et son droit pour en imposer arbi­trairement d’autres, tout aussi éphémères.


Big Brother s’affirme comme le principe d’explication exclusif et ultime de l’Histoire. Le mandement de son discours sur la communauté est soumis à une incessante métamorphose. La justification de ce discours est tout entière dans cette mutation qui, elle-même, n’a d’autre motif que le discours clos de sa propre prédication. Briser ce cercle revient à être investi par le regard vide et ubiquitaire de Big Brother, cette fabrication qui est plus qu’une chose mais moins qu’un vivant, omniprésence d’une absence, forme vide régnant sur le monde de la surface et sur celui du trou noir infernal, abysse où sont happés les souvenirs des individus et les individus comme souvenirs. Ce regard fait de Big Brother un dieu voyant et clairvoyant. La parole qu’il annonce repose sur une conception irrationnelle de l’univers et sur la promesse d’un salut probatoire, en contradiction avec l’idée d’un paradis terrestre « in which men should live together in a state of brotherhood, without laws and without brute labour » (164). Personne n’a jamais vu Big Brother. Il est « the guise in which the Party chooses to exhibit itself to the world. » (167) Il ne figure donc ni dans l’espace, ni dans le temps. Il EST le Parti, englouti par lui et l’engloutissant. Tels les gnostiques qui postulaient l’irrémédiable corruption de la matière et donc qui niaient que le Verbe se fût fait chair, le totalitarisme océanien impose l’image d’un Big Brother pur esprit. L’hérésie de Winston consiste à vouloir introduire de l’humanité et, partant, du subjectif, de l’imparfait, de l’angoisse[2] dans cette construction. Mais le discours totalitaire affirme la finitude et le finissage de l’Histoire, ainsi que la soumission de l’individu comme condition d’un ordre universel accompli et absolu. Balayant des siècles d’humanisme, Big Brother se proclame doué de transcendance et se pose comme intercesseur entre la communauté et l’immanence.


On sait depuis Bachelard que la science, la technique pensent avec leurs appareils, et non avec les organes des sens. En tant qu’il est l’instrumentalisation de l’autorité, Big Brother instrumentalise tous ceux qu’il régente. Dans Océania, la technologie n’est complexe ou avancée que quand elle est proche des sphères du pouvoir. Les éviers sont bouchés, les hommes se rasent avec de vieux rasoirs, les ascenseurs datent du XIXème siècle, mais Big Brother dispose d’outils permettant de lire dans les esprits et de les façonner et même, si besoin est, de faire léviter les corps ou d’abolir l’orgasme. Orwell avait pressenti que le symbolique ne serait pas nécessairement évacué par la multipli­cation ou le perfectionnement des machines. Dans 1984, la magie n’est pas affaiblie ou discréditée par la technique, celle-ci étant au contraire la source de celle-là. Il n’est pas intrépide de penser que si Orwell avait vécu, il aurait su articuler l’essor de la techno­logie soft à la prolifération des sectes dans les pays industriels et au printemps des syn­crétismes dans les pays sous-développés. Il savait bien que la technique ne peut donner sens à la vie car le réel scientifico-technologique éloigne le sujet de ses représentations familières du monde. Mais surtout, Orwell avait, selon nous, pressenti que le fameux “ village global ” cher à Marshall Mc Luhan ne serait uniformisé qu’au niveau des techniques, tandis que des névroses cocardières, des mentalités d’assiégés se développeraient chaque fois que la technologie et les échanges marchands feraient un pas en avant. Pour que le GATT soit opérationnel, il faudrait qu’Océania soit éternellement en guerre avec Estasia.


André Bazin définissait l’image cinématographique comme « l’abstraction par l’Incarnation ». La star est aimée ou vénérée parce qu’elle est une image, une idole abstraite, comme une part de ciel qui serait descendue sur terre, « participant à la fois à l’humain et au divin » (Morin 8). Dans le monde de 1984, le télécran est le point focal de la vie communautaire, la vraie-fausse preuve de l’existence de Big Brother et de la toute puissance du système. L’image de l’instrument de domination rappelle explicitement des affiches publicitaires qu’Orwell avait connues dans les années trente (celle d’un cours par correspondance en particulier qui suggérait : « Let Me Be Your Big Brother »). Avec l’idée du télécran, l’invention assurément la plus originale du livre, Orwell visait, dans une optique purement référentielle (Gensane 209-19), à brosser une satire des méthodes du contre-espionnage britannique pendant la guerre, un département qu’il connaissait bien puisque sa première femme occupa à l’époque un poste sensible au Ministère de l’Information. Par ailleurs, le télécran rappelait glacialement le panopticon de Jeremy Bentham, cet utilitariste que le XIXème siècle salua comme un des prophètes de la liberté parce qu’il avait notamment renouvelé la réflexion sur les conditions carcérales dégra­dantes et sur la relation travail-loisir. Le bâtiment circulaire de Bentham était conçu de manière à ce qu’un surveillant placé en son centre puisse tout voir; les quatre ministères gigantesques d’Océania étaient des aveugles qui voyaient tout mais qu’on ne pouvait épier puisque « there were no windows in them at all. » (7). Si Bentham voulait, à sa manière, voir sans être vu, c’était pour que la raison pénètre dans les coins et recoins des consciences, pour le bien des hommes. Dans Océania, la surveillance déboucherait sur la terreur, l’arbitraire, le conditionnement. Ainsi, au cœur du Ministère de l’Amour, le système a installé la « pièce 101 », un lieu où « il n’y a plus de ténèbres », une salle de tortures où la lumière artificielle et la configuration abolissent le temps et l’espace, un enfermement où l’individu est nié, et auquel Winston ne pourra, dérisoirement et sur un mode défensif, opposer que le tableau composite de la sombre chambre où sa mère a vécu ses derniers jours, de la petite pièce au dessus du magasin d’antiquités de Mr Charrington, du presse-papiers de verre et de la gravure sur acier dans son cadre de bois rose.


Orwell avait imaginé que les habitants d’Océania « aimeraient » Big Brother (239). Dès 1946, dans “ Pleasure Spots ”, un article livré à Tribune (CEJL IV 102-106), on pouvait lire en filigrane que Big Brother accaparait déjà les esprits de ceux qui font l’impasse sur la culture, qui acceptent la massification des loisirs contre un peu de li­berté formelle. « Pangloss de la société de consommation » (Finkielkraut 152), l’homme occidental, historiquement désenchanté, sujet postmoderne non combattant qui a fini par se trouver de légitimes excuses pour accepter bien des principes de réalité, admet en effet, depuis Orwell, le télécran pour peu qu’entre deux effractions il déverse sa musique et ses images d’ambiance, cette « propaganda floating round » dont se plaignait déjà avant guerre George Bowling, le narrateur de Coming Up for Air (25). Orwell avait bien vu que l’individu se croit libre et autonome dès lors qu’il a accès aux loisirs du presse-bouton[3], et qu’il est rarement capable de s’approprier la technique pour le meilleur, comme en témoignent la télématique, véhicule privilégié des messageries, ou la micro informatique détournée en succédané de télévision. 1984 préfigure, selon un mode terrifiant, un univers mental où il ne serait plus possible d’accorder le moindre crédit aux constructions métanarratives qui, depuis la Renaissance, charpentent les grands idéaux du monde occidental : humanisme, esprit des Lumières, exigence de progrès social etc.


Le télécran est une imago, c’est à dire un masque de cire semblable à celui que portaient les morts autrefois, le médium qui engendre l’idolâtrie d’une création qui n’existe pas sauf sous la forme d’eidôlon, fantôme de la mort, fantôme des morts.[4] Le système produit un discours qui ne renvoie à rien d’objectif, un langage qui désigne de l’inanité. Le projet panopticien de Bentham a donc été radicalement dévoyé. A une or­ganisation scientifiquement hiérarchisée et où la fonction sociale du regard est claire­ment définie, 1984 oppose le spectre du pouvoir, un univers de signes flottants ne dénotant aucune réalité. L’image envahissante, indéfiniment reproduite de Big Brother ne renvoie à rien. La vie n’est qu’une simulation mécanique où chaque geste est épuisé par son autosuffisance. Le système n’est importuné par aucune rétroaction ou réaction parasite, le courant n’étant pas alternatif. C’est en priorité par l’image que l’idole centrale hypnotise la périphérie.


Surveillant et punissant, partant du principe cher à Freud que la culpabilité ne suit pas le crime mais qu’elle le précède, l’écran est aussi le réceptacle insensible de tous les débordements de la communauté océanienne, y compris de ceux qu’il a lui-même provoqués. René Girard a montré comment la violence fondatrice, inhérente à toutes les sociétés, est canalisée par les dictateurs « résolus à perpétuer leurs conflits afin de mieux perpétuer leur emprise sur les populations mystifiées. » (388). Le monde étant vide de sens, les réactions des spectateurs n’ont aucune portée puisqu’ils ne regardent, à proprement parler, rien. Il n’est pas exclu qu’Orwell ait envisagé l’évolution de la médiatisation de la guerre, du conflit du Vietnam, guerre en images puisqu’on y voyait des soldats en pied et des victimes civiles, à la Guerre du Golfe qui ne montra que les effigies des leaders entrecoupées de jeux vidéo pour adultes[5]. En face de ces images immédiatement épuisées, il est donc logique que l’opposant Goldstein s’exprime dans et par un livre, tandis que Winston symbolise le diariste du XVIIIème siècle, époque de liberté, chère à la nostalgie d’Orwell. Mais lorsque l’opposant, tout aussi immatériel que Big Brother, apparaît à l’écran et que les spectateurs jouissent en le haïssant, cet assouvissement est improductif car l’image, utilisant la technologie pour engendrer du fanatisme et de l’impensé, a occulté le réel. En se subrogeant métaphoriquement à l’œil de Dieu, l’œil électrique de Big Brother a fait glisser la relation du divin au politique et de l’eschatologique au policier. Ce dérèglement, cet égarement des conduites et des discours a longtemps préoccupé Orwell puisque dans son essai autobiographique “ Such, Such Were the Joys ”, vraisemblablement conçu vers 1940, il évoquait le traumatisme de ses années passées en école primaire privée, où chaque élève pouvait commettre un péché sans savoir qu’il l’avait commis (CEJL IV 382). Bref, l’image médiumnique de Big Brother est l’unique icône d’une liturgie sans cesse faite et défaite. Elle organise en le brouillant le partage du divin et du séculier. Elle n’intercède ni ne rachète, elle transmet et impose. Elle masque sa création. Elle n’est pas un Christ par qui on peut voir le Père. Elle est son propre référent, l’image d’un Christ qui se proclamerait Dieu. Océania est en effet le royaume d’un christianisme dénaturé qui a pris sa revanche contre la Renaissance ou l’esprit des Lumières, quand les sentiments et les instincts l’emportent sur la raison, quand l’intuition et la séduction faciles servent d’argumentation, quand le prêche éclipse la dialectique, quand l’oral a détrôné un écrit qui s’est déconsidéré de lui-même. Lorsque Big Brother parle par le télécran, urbi et orbi, il catalyse des esprits qu’il a précédemment déstabilisés. Une oralité puissante, chaude, compulsive est dévoyée, chimiquement précipitée (« switched from one object to another »), le groupe est parfaitement soudé, « auto hypnotisé », et il se sent d’autant plus fort qu’il est groupe. L’objectif n’est assurément pas d’évangéliser mais de créer un « délire collectif ». La conscience n’est pas linéaire, le sujet ne pourrait pas écrire ce qu’il ressent, ses émotions sont « undirected » (15-17), elles sont inscrites dans un espace iconique, non alphabétisé, proche de la symbolique de certaines cosmogonies ancestrales. Orwell craignait que le XXème siècle, saturé d’idéologies, de discours, désapprenne à lire, à douter pour s’en remettre aux croyances, par le biais de l’image. En bon héritier du Protestantisme iconoclaste, il savait que le culte de l’image procédait d’une idéologie et que l’adoration des icônes marquait un retour vers un certain Moyen Age, quand la rumeur se substitue à la conviction raisonnée. Et il avait construit un système où les rumeurs seraient propagées par le centre qui en réglerait le paroxysme et en récupérerait les mini feux éclatés.


L’une des caractéristiques majeures du totalitarisme est que, « subordination totale et absolue, planifiée et philosophiquement cohérente de l’individu au collectif » (Burgess 20), il brise la chaîne des raisonnements logiques, il clive les consciences en imposant ses propres syllogismes aberrants. Big Brother, après Hitler ou Staline, mais avant une longue cohorte de dictateurs et d’autocrates variés, sait faire porter à son crédit les améliorations sociales, les succès militaires tandis qu’on impute aux saboteurs et autres faisans dorés les difficultés du moment. De même, il véhicule de lui une image mythique aux multiples visages, comme Hitler, tantôt « Chancelier du Reich », tantôt garant de l’ordre, tantôt figure avunculaire. Mais une image intrinsèquement vide, en soi dénuée d’intérêt, une absence de personnalité cachée sous un masque, exposée « à travers une mise en scène parfaitement dominée et jamais contestée » (Fest 187). Plus important peut-être est qu’avec sa création de Big Brother, Orwell est allé plus loin dans le pessimisme radical que Zamiatine avec Nous Autres. Chez l’auteur russe, en effet, le dictateur est, par delà son nom antiphrase (le Bienfaiteur) un être réel, au même titre que le personnage principal D 503. Ce qui signifie que dirigeants comme dirigés existent au même niveau de réalité. La révolte a des causes plausibles (un mal appelé « imagination »), des objectifs recevables d’un point de vue réaliste (le renversement de l’état), et la répression qui suit s’avère classique : tortures, exécutions publiques etc. Donc les échanges entre la base et le sommet sont de même nature, et l’initiative est possible, de part et d’autre. Mais parce que Big Brother est une image au regard ubiquitaire et à la présence démultipliée, mais aussi un « deus absconditus » (Steiner 184) jamais effectivement figuré, il emplit tout l’espace réel et imaginaire. La fonction de cet œil « pénétrant » (6) est d’empêcher les gens de se voir, de se connaître, de pouvoir se compter, mais aussi de vider l’individu de sa substance, de « capter son âme » avant de le pénétrer, de — selon un néologisme du français de Côte d’Ivoire — l’enceinter : « We shall squeeze you empty and then we shall fill you with ourselves » (205-206)[6]. Comme sous Staline et mieux encore sous Hitler, l’image, les ondes se sont déplacées de l’agora pour entrer dans les espaces sacrés, ou alors ils ont transformé l’agora en espace sacré où une atmosphère intense, minutieusement fabriquée, rassemble la totalité des êtres, abolit les distances physiques et mentales, préfigurant le télévangélisme et, plus généralement, le village global qui unit et prétend tout niveler. Alors les sujets agissants (Big Brother et ses relais) ne sont plus des destins individuels mais, pour reprendre un vocable qu’Orwell affectionnait, des « gramophones » qui non seulement éduquent une communauté, alimentent une multitude de sujets passifs, mais surtout constituent un troupeau.


Comme celui d’Hitler, le regard de Big Brother est un sexe, et c’est aussi une bouche qui fait des sujets de simple bouches, de simples caquets se confessant à l’infini : « In the end the nagging voices broke him down more completely than the boots and fists of the guards. He became simply a mouth that uttered. […] it was easier to confess everything and implicate everybody » (194-95). Corps au regard transpercé, homme-bouche, le sujet est constitué de multiples parties isolées, qu’il ne peut plus maîtriser parce qu’il subit un discours mouvant à l’extrême, fragmenté à l’infini. Big Brother a atomisé le monde matériel et immatériel, et il s’en est approprié chaque particule (« They will tear you to pieces. » 216) grâce à des hommes actifs athées qui, tel O’Brien, ont diffusé ce que Camus appelait une « divinisation de l’irrationnel » puisque l’image du monde à imposer devait être irrationnelle.


Il est clair que lorsque Winston, torturé jusqu’aux limites de la folie, appelle, éperdu de reconnaissance, la protection parentale de son tortionnaire (« He clung to O’Brien like a baby. »), le système vise à infantiliser des sujets qui ne peuvent poser sur Big Brother un regard autre que de soumission filiale (201). C’est qu’après avoir évacué le raisonnement, la dictature se méfie même du sens de la vue, source possible d’imaginaire, auquel elle va privilégier la lallation, une béatitude identique à celle du nourrisson après le biberon. Une fois les besoins vitaux minima satisfaits de manière moins que suffisante, il ne reste au sujet que le droit d’exprimer un babil découplé de la conscience, ce « duckspeak » qu’Orwell avait dénoncé dès les années trente dans la bouche des exécuteurs des basses besognes verbales des partis totalitaires.


Pour faire passer la communication, les porte-voix de l’organisation utilisent des rumeurs qui se propagent d’autant plus aisément qu’elles sont invérifiables. Ces rumeurs ne contredisent pas l’information officielle qui s’inscrit toujours, on le sait bien, « dans une logique de communication descendante, de haut en bas, de ceux qui savent à ceux qui ne savent pas. » (Kapferer 304). Dans Océania, la rumeur jouit bien plus que du statut de ballon d’essai officiel : elle fait sens et système à elle seule, sa force médiatique étant proportionnelle à son vide théorique. Ainsi, Goldstein est-il à la tête d’une armée d’« ombres », son livre programmatique n’a pas de titre connu des habitants d’Océania et son contenu ne fait l’objet que de vagues « murmures » (14-15). Ailleurs, un océanien écoute les résultats des prouesses économiques du régime avec « ennui », mais il ne peut s’empêcher d’accepter ces statistiques comme une « source de satisfaction » (50). Dès lors que ce personnage a fait l’impasse sur l’objectivité, une adhésion spontanée et franche est possible.


Mais en matière de communication, Big Brother privilégie la participation. On a vu que la lecture, donc la linéarité étaient sujettes à caution puisque les écrits officiels eux-mêmes étaient sans cesse remaniés. Le défilé ininterrompu des images sur le télécran n’est pas totalement satisfaisant puisqu’il y a dans tout appartement un angle mort où l’écran ne peut espionner. Sa force de conviction, le système la trouve dans ce qu’on appellerait aujourd’hui l’interactivité au sens où les rassemblements nurembergiens donnent l’illusion au sujet qu’il intervient dans l’Histoire, qu’il peut influer sur le dénouement, qu’il peut effectivement faire exécuter les condamnés à mort comme autrefois dans les arènes romaines, enfin qu’il peut, de lui-même, aimer Big Brother.[7]


Parce qu’il ne connaissait peut-être pas “ Le Temps des cerises ”, Orwell a pu écrire dans The Road to Wigan Pier que le socialisme n’avait pas produit une seule chanson digne de ce nom (162). C’est que pour Orwell un système politique ne se nour­rissait pas que de dialectique, mais aussi d’identification, de culture, d’images et de voix. Mais dans 1984 il dénonça les oracles de l’image, avec comme corollaire la fin de l’indi­vidualisme critique. La voix de Goldstein est criarde et hystérique (14). O’Brien, tout en étant un homme de l’écrit puisque coauteur du livre de Goldstein, persuade par la voix, qu’il a tantôt brutale, tantôt chaude et enveloppante, et toujours convaincante. C’est que si l’écrit permet le détachement, la voix rattache le sens au contexte, établit le lien avec le corps. L’image de Big Brother est signe. Sa voix, celles de ses relais, sont présence.[8]


« We are different from the persecutors of the past », explique, après une séance de torture, O’Brien — avec son nom de prêtre irlandais — à Winston (204). En effet, le totalitarisme océanien n’est pas simplement la dictature d’individus sur d’autres indi­vidus. Dans le Londres de Nineteen Eighty-Four, le sujet est une « cellule » qui n’a d’autonomie que dans la mesure où il « cesse d’être un individu » (212). Ceci n’est pos­sible que par le statut quasi postmoderne de l’idole, consommé de l’emprise absolue de pouvoirs intangibles mais réels sur une vie de grisaille, de harassement et de répétition. Big Brother existe, mais il n’est pas plus visible, plus palpable que les gnomes de Zurich ou le système Socrate. Dans La Barbarie à visage humain (92), B.-H. Lévy expliquait que le dictateur crée « les apparences d’un pouvoir qui fonctionne sans se montrer, qui voit sans être vu, qui ne s’exerce qu’à la condition de ne plus se figurer. » Big Brother dit à ses sujets que – pour reprendre une terminologie lyotardienne (1988) – le monde, le système et lui-même sont “ imprésentables ”. L’action d’un dictateur postmoderne n’est pas gouvernée par des règles préétablies, elle n’obéit à aucune caté­gorie connue. Elle affirme sans avoir cherché. En travestissant le rapport du passé au présent, en posant non ce qui est ni ce qui a été mais ce qui aura été, elle a pour mode le futur antérieur (Lyotard 33). En manque d’avenir, plaqué dans un présent oppressant, privé d’utopie, Winston Smith boit donc au passé (144) et se raccroche aux vertus de la mémoire.


A cause d’interdits mentaux, parce que de l’esprit surgit « un point aveugle chaque fois qu’une pensée dangereuse se présente » (224) le sujet ne peut nommer, penser ce Dieu caché, à la fois inaccessible dans de mystérieux empyrées et enseveli au fond de chaque personne. L’image de la Renaissance avait fondamentalement une vertu compensatoire. L’image de l’idole orwellienne exprime, tout autant que la brutalité, la soumission des sujets, leur nudité face à une existence extraordinairement morne. Dans Océania, chacun, chaque chose sont comptés, classifiés, répertoriés de toutes les manières possibles jusqu’à ce que les individus et les activités en deviennent aussi abs­traits que l’image et la langue officielle désincarnées qui les gouvernent. La commu­nauté est gavée de statistiques, naturellement invérifiables, évidemment inventées, et en tout cas inutiles puisque sans relation directe avec le réel. Contester ces chiffres, c’est s’exposer à une répression d’autant plus vigoureuse qu’ils constituent un aspect primordial du discours légitimant. En d’autres termes, le fait objectif est devenu mythe, au champ du scientifique a été substitué l’ordre de l’arbitraire et du symbole. La croy­ance a soudainement téléscopé le machinisme industriel. Le salut par le progrès, laïcisé, s’est fracassé dans la régression économique.


Le postmodernisme de l’idole a pour corollaire la déréalisation des rapports sociaux. La communauté est gérée autant que gouvernée en dehors de la volonté des sujets, en dehors de leur expérience, de leur savoir, de leur histoire, tous niés par l’idole. Océania est donc le règne de l’anonymat, de ce qui n’a pas de nom, et où ce qui importe se passe dans des lieux qui, tel les immenses Ministères, sont hermétiquement isolés de l’alentours profane. Et c’est cet isolement qui permet la mue du passé en présent et du présent en passé, ainsi que la perpétuelle falsification de l’Histoire.


En tant que clé de voûte de la construction totalitaire, Big Brother est le résultat de l’éradication de la démocratie par la bureaucratie. Bien que n’ayant apparemment pas lu Kafka, Orwell avait tiré le signal d’alarme dès 1938 avec Coming Up for Air où il décrivait une administration de guerre devenue folle malgré la paix revenue : « There were Ministries of this and that with armies of clerks and typists which went on exis­ting years after their function had ended, by a kind of inertia » (113). C’est que pour Orwell, les guerre coloniales ou impérialistes — comme celles que se livrent les trois continents de Nineteen Eighty-Four — exprimaient l’incapacité des sociétés jouissant de puissants moyens de production à les utiliser pleinement de manière pacifique. D’où des activités apparemment inutiles comme celle de Winston travaillant pour la sous-commission d’un sous-comité chargé de déterminer (question non encore résolue dans le monde référentiel) s’il convenait de placer les guillemets à l’intérieur ou à l’extérieur des parenthèses (236).


Pour D.H. Lawrence dans Le Serpent à plumes, le souverain absolu était une mani­festation en même temps qu’un homme. Big Brother n’est qu’une manifestation. Dieu étant mort, le dictateur doit être « terrible et secret » (Le Clézio 161) et créer des « mots-tyrants » (Le Clézio 130). Dans son délire de barbarie, le XXème siècle est tout sauf athée. La notion de dictature a été resacralisée, comme l’attestait, par exemple, les icônes de Lénine et de Staline ayant remplacé du jour au lendemain les icônes de la liturgie chré­tienne, tandis que la Place Rouge relayait toutes les cathédrales de la Sainte Russie comme espace liturgique et sanctifiant. Le dieu totalitaire est factice, politique, il re­garde ceux qui le regardent, enveloppant le sujet au point qu’il lui est impossible de basculer de l’autre côté du réel. Le réel totalitaire est sans nom parce que l’invraisem­blable est impossible.

 

Autrefois, le roi avait “ deux corps ”, l’un physique, l’autre juridique et symbo­lique. On pouvait — et on peut encore aujourd’hui en ces temps de présidentialisme aigu —  distinguer entre les deux enveloppes, entre l’homme et la fiction. Avec Big Brother, ce n’est plus imaginable parce qu’il est exclu de jamais pou­voir lui couper la tête, c’est à dire d’attenter à la fois à sa chair et à sa représentation. Que les océaniens ne puissent interrompre le flot d’images du télécran est bien la preuve que le discours ne connaît aucune ptôse, que Big Brother n’est pas l’appendice d’un Dieu absent, que le système ne peut jamais être amputé de son sens, qu’Ottokar n’a pas à montrer son scep­tre pour signifier.


Big Brother est donc partout et nulle part. Ectoplasme de machine, métadispositif, instance irresponsable n’ayant aucun compte à rendre, il ne cache ni ne proclame son caractère despotique. Il oblige ses sujets à l’aimer.[9] Il les « sauve » malgré eux, contre eux. Il les rend « parfaits » (196). Il reçoit leur amour après avoir instillé en eux la mort. Il est une image régnant sur des enveloppes vides.


Orwell a puissamment rendu compte d’une des angoisses existentielles du XXème siècle quand, par delà l’oppression totalitaire, l’individu est ballotté entre des univers doubles, quand son désir appelle la tyrannie du collectif, l’obstacle contre quoi il va buter indéfiniment. Dans 1984, les objectifs réels de l’omnipotence sont la stérilité, l’éternité, la mort.

 

 


BIBLIOGRAPHIE

 

Benveniste, E. Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris : Minuit, 1969.

Burgess, Anthony. 1984-85, Paris : Laffont, 1979.

Fest, Joachim. Hitler, Paris, Gallimard, T. II.

Finkielkraut, Alain. La Défaite de la pensée. Paris : Gallimard, 1987.

Gensane, Bernard. George Orwell. Vie et écriture. Nancy : P.U.N., 1994.

Girard, René.  La Violence et le sacré. Paris : Grasset, 1974.

Kapferer, Jean-Noël. Rumeurs. Le plus vieux métier du monde. Paris : Le Seuil, 1987.

Kundera, Milan. Les Testaments trahis. Paris : Gallimard, 1993.

Le Clézio, J.M.. Les Géants, Paris : Gallimard, 1973.

Lefort, Claude. “ Le Corps interposé ”. Passé - Présent, n° 3, Avril 1984.

Lévy, B.-H.. La Barbarie à visage humain. Paris : Grasset, 1977.

Lyotard, Jean-François. Le Postmodernisme expliqué aux enfants. Paris : Galilée, 1988.

Morin, Edgar. Les Stars. Paris : Le Seuil, Collection “ Points ”, 1972.

Orwell, George. Coming Up for Air. Londres : Gollancz, 1938. Rep. Harmondsworth : Penguin Books, 1962.

Nineteen Eighty-Four. Londres : Secker and Warburg, 1949. Rep. Harmondsworth : Penguin Books, 1954.

The Collected Essays, Journalism and Letters. 4 vols. Londres : Secker and Warburg 1968. Rep. Harmondsworth : Penguin Books, 1970.

The Road to Wigan Pier. Londres : Gollancz, 1937. Rep. Harmondsworth : Penguin Books, 1962.

Steiner, George. Le Transport de A.H..  Paris : Julliard, 1981.



[1][1] Une idée assurément bien ancienne. Voir, par exemple, comment le narrateur de A Sentimental Journey évacue les affres que peut provoquer la Bastille : « The terror is in the word. […] The Bastile is but another word for a tower – and a tower is but another word for a house you can’t get out of. » (Oxford : Oxford U.P., 1984) 70.

[2] « Voyez [Gorbatchev] arrivant au pouvoir comme adulte responsable, s’installant dans cette machinerie parfaite qu’était le Kremlin : d’abord il se sent à sa place, bien ajusté comme dans un trou, puis c’est l’angoisse. Il sent que ça pourrait continuer jusqu’à la mort, jusqu’à l’éternité, sans que rien n’arrive. Alors il se met à toucher aux fils de l’appareil […] – et aussitôt vingt millions d’hommes se mettent à bouger, se réveillent comme ahuris d’un long sommeil, […] les langues se délient, ça ne leur donne pas à manger, mais ça leur donne la sensation, adolescente et encombrante, d’exister. ». Daniel Sibony. Entre-Deux, l’origine en partage. (Paris, Le Seuil, 1991), p. 245.

[3] Nous ne savons si Orwell avait eu connaissance des œuvres de Walter Benjamin, de Theodor Adorno et, plus généralement, de celles de l’École de Francfort (les CEJL n'en font pas mention), mais il exprime sur la culture de masse des idées assez proches de celles des philosophes allemands. Une des idées importantes de Benjamin était que la reproduction massive des œuvres d'art par le moyens modernes de diffusion aboutit à la perte de la tradition dans l'héritage culturel, comme l'atteste particulièrement le cinéma en tant que produit industriel. Hybride d'art et d'industrie, le septième art établit une sorte de pont entre l'un et l'autre. Phénomène qu'Adorno désignait sous le vocable de « Entkunstung », c'est à dire la perte, par l'art, de son caractère artistique, « la dissolu­tion des caractères propres à l'objet esthétique à cause de son insertion dans la société marchande industrielle ». Pour Adorno, l'art d'autrefois signifiait le fossé qui le séparait de la réalité, ainsi que la division du travail en marquant nettement la distance en­tre l'objet esthétique et son contemplateur (voir : Æsthetische Theorie, Francfort : Suhrkamp, 1970). Orwell se méfiait des pro­ductions de Walt Disney comme de la peste car, pour lui, une machine culturelle remodelait le contenu des arts, la technologie abolissant la distanciation artistique (CEJL IV 92). Il opposait en particulier le roman, « produit du rationalisme, de siècles de protestantisme, de l’individu autonome » aux films de Disney créés en usine par des « équipes d’artistes contraints d’asservir leur style aux exigences de la production ».

[4] Rappelons que dans l’acception contemporaine une imago est une image inconsciente, généralement paternelle ou maternelle, forgée dans la petite enfance, et qui reste invertie pulsionnellement.

[5] Parallèlement au conflit humain se déroula une formidable guerre d’images et de mots, mise en scène, du côté américano-kowétien, par la firme de relations publiques Hill & Knowlton pour la somme de 10 millions de dollars. Sur la civilisation (au sens de translation du code militaire dans le code civil), lire Bernard Gensane, “ Recouvrement de la logique par la rhétorique. Quand le discours militaire envahit le discours civil ”. Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise n° 14, 1993.

[6] La politique peut être affaire d’oreille ou d’œil. Il semble qu’en démocratie la communication par l’œil soit plus douce et moins efficace que celle effectuée par l’oreille. Souvenons-nous du presque émouvant « je veux regarder la France au fond des yeux » de V. Giscard d’Estaing, infiniment moins combatif que les « Entendez-vous, dans nos campagnes, mugir ces féroces soldats » et autre « Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines? »

[7] D’autant que, après tout, Winston Smith est aussi, à sa manière, Big Brother : n’est-il pas le grand frère de sa petite sœur?

[8] Prêter une voix à un personnage de bande dessinée c’est abolir une distance, le présentifier, inscrire davantage son corps dans la culture.

[9] A noter comment, selon Claude Lefort (1984), le système canalise la libido : « C’est le fait d’être ensembleabsolument unis devant l’écran (visible et invisible) du régime qui permet à chacun de faire l’économie du sacrifice de l’être aimé, de conserver son corps sexué et de cohabiter avec ses rats. […] Le régime se contente de surveiller l’exercice de la sexualité et les relations amoureuses, de manière à éviter une libération d’énergie excessive ou une intensité de sentiment qui dissocierait le corps collectif et réveillerait dans l’individu le sens de ce qu’il est et de ce qu’il a en propre. »



[i]

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 09:40

 

http://www.taxiclic.com/questions/images/1806-depression-nerveuse.jpgCe désarroi est réel, palpable. Un récent sondage révélait qu'un enseignant sur trois souhaitait quitter l'enseignement. Cela ne s'était jamais vu. Et puis on parle beaucoup moins des suicides dans l'enseignement que dans la police.

 

Il y a environ vingt-cinq ans, je demandai à un étudiant britannique, fils d'enseignants, s'il envisageait de suivre la voix de ses parents. Nous étions en plein thatcherisme, en pleine casse des services publics d'outre-Manche. Ce jeune me répondit :


"Tu n'y penses pas. L'enseignement, c'est maintenant le dernier boulot avant de pointer au chômage."


Après une décennie ravageuse de la droite au pouvoir, nous en sommes là aussi, en France.

 

En témoigne la lettre écrite par les personnels du lycée Jean Moulin de Béziers à leur recteur, suite au suicide de leur collègue.

 

Béziers, le 19 octobre 2011


A Monsieur le Recteur de l’académie de   Montpelliers

s/c de M. le Proviseur de la cité scolaire Jean Moulin,  Béziers

 

 Monsieur le Recteur,

 

Nous avons, au mois de septembre, demandé et obtenu une audience au sujet de la situation préoccupante de la  cité scolaire Jean Moulin. Reçue dans les délais les plus brefs, notre   délégation a certes pu exposer des éléments objectifs et concrets qui   ont permis un diagnostic partagé, précis et très alarmant de nos  conditions de rentrée. La situation de la cité scolaire est donc   connue, mais aucune mesure n’a été prise sur le terrain.

 

L’acte de   notre collègue nous a tous plongés dans un état de vive émotion, de   tension extrême et de colère. Nous regrettons de ne pas vous avoir rencontré dans ce moment de crise. A la veille de reprendre les   élèves, les personnels font un constat terrible : celui de leur  désarroi face à un tel traumatisme. Nous tenons à cet égard à  remercierchaleureusement l’ensemble des bénévoles qui sont intervenus dans le cadre de la cellule psychologique. Nous demandons unanimement  l’ouverture d’une enquête administrative sur les circonstances de ce drame, car nous ne pouvons nous satisfaire des explications fournies par nos autorités de tutelle.

 

Cet événement d’une extrême violence a amplifié de nombreux questionnements, et en a suscité d’autres, au  sujet de nos conditions de travail, et au sujet de la manière dont les personnels de l’Education Nationale ne sont ni entendus, ni aidés, ni suivis lorsqu’ils rencontrent des difficultés dans l’exercice de leurs missions, de plus en plus lourdes et complexes.

 

La multitude des  témoignages que nous recevons de nombreux établissements de France, nous montrent que nous sommes dans la même situation. La parole est en train de se libérer sur le malaise enseignant : écoutez-la !

 

Nous sollicitons une audience dans les plus brefs délais pour entendre nos attentes parmi lesquelles :

 

Mettre en place une médecine du travail adaptée ;·

 

Restituer les moyens perdus depuis cinq ans ;

 

Adapter les moyens aux besoins et aux spécificités de chaque établissement, en  

concertation avec les personnels.

 

FAITES NOUS CONFIANCE !

 

Veuillez  agréer, M. le Recteur, l’expression de nos salutations respectueuses.

Les personnels de la cité scolaire Jean Moulin, Béziers.

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