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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 15:15

 

http://floconsdebonheur.files.wordpress.com/2008/09/perfection1.pngQuand on tape sur Google « Christine Lagarde anglais parfait », ça dégouline.

Quand on tape « Christine Lagarde perfect English », ça dégouline aussi, quoiqu’un peu moins. Tout récemment, le quotidien de droite Daily Telegraph « se pâmait d’admiration » (swooned) devant l’anglais de The Guard. La dégoulinade n’est pas de même nature. Les Français s’émerveillent pour deux raisons : l’anglais de Lagarde vaut le déplacement en soi et il est une arme que l’on peut retourner contre les Rosbifs et les Yankees qui dominent la diplomatie et la finance. Les Anglais s’émerveillent de l’idiome de Lagarde sur des bases de performance : le milieu politique français a rarement fait remonter une telle langue jusqu’à leurs oreilles.

 

J’ai écrit cette brève note sur l’anglais de Lagarde parce que je me méfis toujours quand ça dégouline et qu’on se pâme. Et puis aussi parce que j’ai quelques compétences en la matière. Ma note a été reprise en éditorial par Le Grand Soir et a suscité des réactions intéressées, amusées, de la part des lecteurs qui ont bien vu que je soulevais un problème sérieux, mais sans trop me prendre la tête. À l’exception de l’un d’entre eux (une ?) qui a contesté mes dires et mes compétences (emcee).

 

L’anglais de Lagarde est très bon. La directrice du FMI, qui, soit dit en passant, vient d’une famille de gauche, a appris l’anglais comme tout le monde, dans un lycée (au Havre). Je note par ailleurs que son anglais n’est pas spécialement américain. À peine "mid-Atlantic", comme disent les sociolinguistes. Il y a dans sa production quelques petits problèmes qui se sont fossilisés et qui, à son âge, ne pourront être résolus. Il s’agit, par exemple, de phonèmes qu’elle n’entend pas (on ne reproduit que ce qu’on entend). Cela signifie que l’anglo-américain pratiqué de longues années aux États-Unis n’a pas pris le pas sur l’anglais « anglais » qu’elle a acquis au lycée.

 

Que nous dit emcee ? « Franchement, que la Garde se soit trompée sur criteria est une faute bien vénielle, qui doit probablement être assez courante dans les milieux incultes qu’elle fréquente, même parmi les anglophones (…) ». Trois âneries en deux lignes.

 

-       Il ne s’agit pas d’une faute vénielle. J’ai corrigé des copies d’étudiants pendant quarante ans et je n’ai jamais rencontré cette erreur. Dès lors que l’on connaît cette exception à la règle du pluriel, on ne se trompe plus tant cette exception est … exceptionnelle. Lorsqu’elle s’est trompée, Lagarde a hésité un centième de seconde et elle a plongé (normal, vu son passé de nageuse synchronisée) dans l’erreur en le sachant plus ou moins, comme quand on passe au feu rouge au lieu de s’arrêter à l’orange.

-       « Qui doit probablement être assez courante ». On ne s’avance pas de la sorte, surtout pour tomber à bras raccourcis sur une proposition : la faute est courante ou elle ne l’est pas.

-       - « Dans les milieux incultes qu’elle fréquente, même parmi les anglophones ». Poujadisme que cela. À de rares exceptions près, les gens qui nous gouvernent ne sont pas incultes. Ce ne sont pas des bouseux soudainement propulsés au sommet de la classe dirigeante. À moins que Bourdieu se soit planté du début jusqu’à la fin, ils baignent depuis deux ou trois générations dans la reproduction sociale et culturelle. Même Chirac a toujours eu son jardin secret japonais. Quant aux anglophones, c’est peut-être chez eux qu’il y a le plus de culture. Nos banquiers ont souvent fait HEC, Sup de Co ou l’ESSEC. Outre-Manche et outre-Atlantique, ils ont fréquenté les départements littéraires de Cambridge ou Harvard, ils jouent fort bien d’un ou deux instruments de musique et connaissent tous les musées du monde.

 

Emcee précise par ailleurs ceci : « il n’est pas rare que le mot « criteria » en anglais soit utilisé au singulier http://www.merriam-webster.com/dictionary/criterion, d’où la confusion pour un non anglophone, peut-être. » Toujours pas. C’est une chose de dire, comme Richard Nixon, « the third criteria » (le troisième critère), c’en est une autre d’ajouter un s à criteria. Je concède que mon analogie avec chevals (« Rien à voir avec chevals, qui serait une erreur de l’ordre de mans/womans/childs) était un peu rapide. Mais c’est la loi du genre lorsqu’on écrit une brève pour Le grand Soir. Cela dit, on n’entendra jamais Lagarde dire childs à la place de children. Le Lycée du Havre en soit remercié. Il n'en reste pas moins que criterias relève du même barbarisme que chevals.

Emcee avance par ailleurs que DSK a de « piètres notions d’anglais ». Faux : son anglais est très bon, son allemand indétectable. On sait par ailleurs qu’il joue au piano et aux échecs comme il respire. La reproduction, toujours.

Emcee croit m’assassiner avec ceci : « Quant à se complaire dans le cliché « anglais=langue du Cac 40 », je déplore qu’une personne qui se prétend angliciste s’arrête à ce critère unique. » Il se trouve que l’anglais de Jane Austen ou de Eudora Welty est devenu la langue de l’impérialisme mondial (demain, le mandarin ?), tout comme le Français de Chateaubriand est devenu la langue du néocolonialisme en Afrique de l’Ouest. Par ailleurs, je ne me « prétends » pas angliciste : je le suis. Depuis cinquante-trois ans. C’est mon empathie, mon amour pour l’anglais qui m’a fait écrire, dans cette langue, il y a quarante et un ans, mon premier article pour un très bon hebdomadaire anglais – qui a disparu comme beaucoup de très bonnes choses.

Je dirai pour finir que je souscris pleinement à cette proposition d’Emcee : « Toutes les langues sont belles, quelles qu’elles soient, quand elles sont parlées et écrites par des gens qui les utilisent autrement que pour des besoins utilitaires et partiales. »

 

PS : Criterias ? pourquoi pas. Après tout, en français nous écrivons des blinis, alors que blini est déjà un pluriel (celui de blin ou blintz).

 

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 06:15

En politique française, je ne m'y connais pas plus que l'électeur moyen.


http://static.lexpress.fr/medias/1454/744594_martine-aubry-entouree-de-gad-de-axel-kahn-christian-paul-guillaume-bachelay-francois-lamy-et-anne-hidalgo-le-12-juillet-201-a-paris.jpg

 

En matière d'enseignement en général et d'université en particulier, je me défends plutôt bien. Je ne sais si Martine Aubry sera la candidate du parti socialiste à l'élection présidentielle. Si elle l'est, je ne sais si elle l'emportera. Mais ce que je sais – et là je dirai qu'un lecteur averti en vaut deux – c'est ce que sera sa politique universitaire si elle succède à notre kleiner Mann.

 

Je le sais parce qu'elle a inclus dans son équipe de campagne rapprochée Axel Kahn, un des universitaires les plus douteux, politiquement parlant. Faux-nez de droite, Kahn est un "expert" particulièrement dangereux car il louvoie habilement. Sa seule conviction, c'est le pouvoir. Il n'est de voir sur la photo ci-dessus son air satisfait, comment il se pousse du col immédiatement à la droite de sa nouvelle égérie.

 

Pendant la lutte contre la LRU il y a deux ans, il s'est surtout préoccupé du renforcement des pouvoirs des présidents d'université. Dans une note du 15 mai 2011, j'écrivais à propos de cet universitaire "aubryiste", donc, qui venait de signer un livre avec Valérie Pécresse :

 

"Homme assoiffé de pouvoir et de reconnaissance, Axel Kahn eut, pendant la lutte contre la LRU, une attitude plus qu’ambiguë de soutien voilé aux agissements de la droite. Dans sa jeunesse, Kahn fut membre du parti communiste puis, brièvement, du parti socialiste. Il est vice-président des Amis du journal L’Humanité et fut membre – au titre de ses compétences en génétiques, peut-être – de la commission de révision de la Constitution française présidée par Simone Veil. Bref, l’homme navigue à la godille, un pied dans chaque camp. Heureusement, il n’y a que deux camps. Je n’ai aucune compétence pour évaluer le savant. Je note ceci dans la page Wikipédia qui lui est consacrée :

 

« Présenté parfois par les médias comme le « généticien français le plus renommé en Europe », Axel Kahn ne figure cependant pas dans la liste des 137 scientifiques français les plus cités, établie par l’Institute for Scientific Information. Cette liste comporte une bonne dizaine de généticiens français, parmi lesquels Pierre Chambon, Daniel Cohen, Jean-Louis Mandel, Marie-Geneviève Mattéï et Jean Weissenbach. Il a néanmoins publié plus de 500 articles dans des revues internationales. »"

 

Les universitaires sont prévenus : le parti socialiste et ses relais dans la profession (le Sgen-Cfdt, au premier chef) n'ont jamais remis en cause les fondements de la LRU, c'est-à-dire la privatisation de l'enseignement supérieur selon des normes européennes approuvées en son temps par le Premier ministre Lionel Jospin.

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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 15:30

Pour ce qui est de l’université, l’hyperbourgeoisie mondiale tape actuellement beaucoup plus fort en Grèce qu’ailleurs. En témoigne cet appel des enseignants du supérieur grecs à la communauté universitaire internationale.

 http://c1.ac-images.myspacecdn.com/images02/122/l_c75f0ae6e1274452b0061bcabbad6238.jpg

 

L'UNIVERSITÉ GRECQUE EN DANGER



Ces dernières années, au sein de l'Union Européenne et dans le monde entier,  une vague de « réformes» soumet l'éducation universitaire à lalogique du marché. L'éducation supérieure, considérée comme un bien public et un droit civique, se transforme de plus en plus en une marchandise destinée aux seules couches aisées. L'autonomie des universités et des décisions académiques est abolie. Le processus de production et de transmission de la connaissance, ainsi que les conditions de travail de la communauté universitaire sont assujetties aux principes du secteur privé, auquels par ailleurs les universités devront s'adresser pour rechercher des subventions.



La Grèce est probablement le seul pays de l'Union Européenne où les tentatives de mise en route de ces « réformes » ont jusqu'à présent échoué. Parmi les raisons importantes de cet échec figurent l'opposition
opiniâtre de la société grecque, et la Constitution du pays qui stipule que l'enseignement supérieur est dispensé par des établissements publics, financés par l'Etat et dotés d'une autonomie académique.

Les modalités institutionnelles actuelles du fonctionnement des Universités, résultat des luttes des étudiants et des universitaires avant, pendant et après la dictature des colonels (1967-1974), impliquent qu'elles sont gérées par des organes élus par la communauté universitaire, tels le sénat (conseil d'administration universitaire élu au suffrage universel direct par la communauté universitaire) et le
recteur. Bien que ces dispositions aient grandement contribué à l'essor spectaculaire de l'enseignement supérieur, des facteurs comme le sous financement, la tutelle trop étroite de l'Etat, les distorsions du cadre légal ou les pratiques académiques de certains, rendent actuellement nécessaire une reforme substantielle de l'éducation universitaire.

Le gouvernement actuel essaie d'imposer une restructuration radicale de l'éducation universitaire, à un rythme accéléré. Sous prétexte d'améliorer la qualité de l'enseignement et son « harmonisation avec les standards académiques internationaux », le gouvernement met en avant le principe de la rentabilité pour les établissements universitaires. En même temps, il réduit drastiquement les dépenses de l'éducation publique (plus de 50% en deux ans), qui sont déjà parmi les plus faibles de l'Union Européenne ainsi que les embauches de personnel enseignant (une embauche pour dix retraites) avec des résultats néfastes sur le renouvellement du savoir et le procès éducatif.

Les projets gouvernementaux contournent les obligations constitutionnelles de l'Etat envers l'Université publique et abolissent son caractère académique :



* L'autonomie des Universités est abolie. Les instances de gestion élues sont remplacées par des «Conseils » nommés, et prenant des  décisions indépendamment de la communauté universitaire.


* L'avenir des universités de province comme celui des départements dont les disciplines sont « non commercialisables » et donc non rentables se dessine plus qu'incertain.


* Les enseignants en poste perdront leur statut de fonctionnaire public. Les salaires seront négociés individuellement avec des critères de « rentabilité », la titularisation sera supprimée pour les grades inférieurs.


* L'enseignement universitaire sera redéfini en tant que « formation », et se transformera, tout comme la recherche en pourvoyeur de services.

Ces propositions gouvernementales ont été rejetées par la communauté universitaire. L'assemblée des recteurs des universités du pays et la quasi-totalité des CA ont publiquement demandé au gouvernement de retirer son projet, et ils ont formulé des propositions pour faire face aux problèmes de l'Université grecque. Malgré cela, le gouvernement poursuit son dessein, en conflit avec la volonté de la communauté académique.

Nous demandons aux collègues de la communauté universitaire internationale, qui ont déjà subi les conséquences de réformes analogues, qu'ils nous soutiennent dans notre lutte pour la préservation de l'éducation en tant que bien public. Comme nos collègues britanniques, français, hollandais, italiens, espagnols et d'autres encore, nous luttons pour le respect des traditions académiques de l' /Universitas/ Européenne à l'époque actuelle.

Nous vous demandons d'envoyer électroniquement l'appel qui suit à l'Initiative des Universitaires Grecs, en indiquant votre nom et prénom, votre statut académique ainsi que l'institution d'affiliation.

La solidarité de la communauté  académique internationale sera un facteur décisif, non seulement en ce qui concerne la Grèce, mais aussi pour l'avenir de l'éducation universitaire dans l'ensemble de l' Union Européenne.

L' Initiative des Universitaires Grecs: supportgreekacademia.wordpress.com

 
Adresse email: europeanuniversitas1@gmail.com
 <mailto:europeanuniversitas@gmail.com>

 Texte de l'appel :


*Pour la défense de l'Éducation Universitaire en Grèce*

**         Nous, signataires de cet appel, exprimons notre solidarité avec les universitaires grecs s'opposant à la reforme proposée par le gouvernement grec, qui met en danger les perspectives d'enseignement et de recherche des universités de leur pays.

Toute tentative d'amélioration du cadre institutionnelle doit tenir compte des positions de la communauté académique. Nous constatons que la majorité écrasante des CA des universités, l'assemblée des recteurs des universités grecques ainsi que les associations d'universitaires ont publiquement exprimé leur opposition aux propositions gouvernementales.

Nous demandons au premier ministre grec, M. Georges Papandréou et à la Ministre de l'Éducation, Mme Anna Diamantopoulou :


a)      de ne pas promouvoir le projet de loi en question, étant donné que les conséquences des mesures similaires ont eu des effets néfastes sur l'enseignement supérieur partout où elles ont été adoptées.

b)      d'entamer un dialogue substantiel avec les CA des Universités dans le sens d'une réforme institutionnelle qui assurera l'autonomie des établissements garantie par la Constitution hellénique, le financement public de l'enseignement supérieur, et respectera les acquis des traditions académiques européennes quant au fonctionnement des universités publiques.



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10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 13:35

Les journalistes carpettes, ceux de LCI par exemple, nous bassinent régulièrement avec les compétences formidables en anglais de Christine Lagarde. Si celle-ci s'exprimait parfaitement en italien ou en norvégien, si elle avait des connaissances approfondies en grec ancien, nous n'en saurions rien.

 

Si certains s'esbaudissent devant l'anglais de The Guard, c'est parce que c'est la langue du CAC 40, des banques, des bourses, du Financial Times, accessoirement de la CIA, ou de Barroso quand il s'exprime sur un sujet sérieux.

 

Je viens d'entendre notre ancien ministre des finances durant une quinzaine  de secondes, à l'occasion d'une de ses premières prises de parole à Washington. Elle a parlé de "criterias".

 

Aïe ! Pour dire "critère", les Britanniques ont adopté le mot grec dans son intégrité, au singulier, comme au pluriel : cela a donné criterion, criteria.

 

C'est comme si un homme politique anglais, parlant "parfaitement" le français, disait "les chevals".

 

 

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 06:49

http://sudeduc83.org/IMG/arton368.jpgDes amis et camarades m'ont demandé d'écrire un petit texte politique et synthétique sur la LRU, ce que j'ai accepté de bon cœur. Facétieux lecteurs de Georges Pérec, ils avaient souhaité que mon texte ne comportât aucun “ e ”. Là, j'ai refusé. Mon héroïsme militant a des limites !

 

La LRU : une machine à privatiser, financiariser et défonctionnariser l’université

 

Aujourd’hui, l’hyperbourgeoisie mondiale pense globalement et à long terme tandis que le monde universitaire vit replié sur lui-même, incapable de mettre en perspective, de hiérarchiser, de dialectiser. Impuissant, il ne parvient plus à anticiper, ni donc à esquiver le moindre coup, à commencer par l’infantilisation dont il est la victime généralement consentante. Ayant choisi leur camp, de nombreux universitaires se sont littéralement vendus aux puissances d’argent alors que la classe salariale, le peuple en général, peut de moins en moins compter sur le soutien et la solidarité des travailleurs intellectuels.

 

La LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) n’a pas jailli en 2007 du cerveau inspiré de Valérie Pécresse, même si elle est la fille d’un universitaire homme d’affaires tel que Sarkozy les affectionne. Ce texte s’inscrit dans la philosophie de l’AGCS (Accord général sur le commerce des services) qui stipulait, depuis la réunion de Marrakech en 1994, que sous l’égide de l’Organisation Mondiale du Commerce, toutes les activités de service à l’exception des fonctions régaliennes des États (armée, police, justice, administrations centrales) auraient vocation à entrer dans le champ de la concurrence, via la privatisation.


 http://sauvonslarecherche.fr/local/cache-vignettes/L720xH540/Vote_loi_LRU-ac1f6.jpg

 

Depuis Reagan et Thatcher, l’hyperbourgeoisie a engagé une véritable guerre contre les peuples du monde entier. Le processus de conquêtes territoriales étant achevé, cette classe dirigeante a entrepris de spolier les peuples de l’intégralité de ce que, dans les luttes sociales, ils avaient conquis, en gros depuis l’époque de Bismarck. En Europe, la Commission vise à détruire les systèmes publics mis en place, dès la fin du XIXe siècle, pour permettre aux citoyens d’exercer leurs droits à l’éducation, à la santé, au travail, au logement. Dans cette optique, il reste donc – après la captation des transports, des télécommunications, de l’armement – deux énormes gâteaux à ravir : la santé et l’éducation.

 

Sur cette même longueur d’ondes, la Cour Européenne de Justice a décidé que les services d’enseignement ne constituaient pas une activité pratiquée sous l’exercice de l’autorité officielle. Autrement dit, l’enseignement et la recherche universitaires peuvent désormais échapper intégralement au domaine public. En juin 2000, le représentant de l’Union Européenne à l’OMC estimait que « l’éducation et la santé [étaient] mûres pour la libéralisation ».[1] En janvier 2003, le commissaire européen responsable de l’éducation réaffirma l’urgence de rendre les universités européennes « compétitives sur le marché mondial de l‟enseignement supérieur ». Les personnels (enseignants, étudiants, administratifs et techniques) doivent devenir des marchandises, des variables d’ajustement et pouvoir entrer en compétition les uns avec les autres, tout comme les établissements eux-mêmes. La LRU offre un cadre juridique à ce bouleversement.

 

En France, la gauche socialiste n’était pas hostile à cette “ réforme ”. En 2001, le ministre de l’Éducation nationale Jack Lang demanda à Éric Espéret, président d’université, une prospective directement inspirée de la philosophie du secteur privé. Le Rapport Espéret envisagea l’universitaire comme un travailleur indépendant, le contrat prévalant sur le statut. À la même époque, l’Institut Montaigne, prestigieux think-tank français fondé par Claude Bébear, ancien PDG d’Axa, produisait, sous la direction d’Alain Mérieux (500ème fortune mondiale), une réflexion préfacée par Ezra Suleiman (professeur de sciences politiques à Princeton et membre de  plusieurs conseils de surveillance d’entreprises transnationales).[2] L’Institut Montaigne souhaitait au premier chef que notre enseignement supérieur puisse aborder la « compétition mondiale » à armes égales. Dans ce dessein, les établissements seraient financièrement autonomes et auraient la pleine initiative de la gestion de leurs emplois.


 http://voxuniversitas.files.wordpress.com/2010/11/lru.jpg

 

Le pouvoir sarkozyste s’en est d’abord pris aux universitaires, peu nombreux, peu connus du grand public et globalement droitisés depuis une vingtaine d’années, avant de s’attaquer aux collègues du secondaire et du primaire, de gros bataillons davantage marqués à gauche.[3] Répondant aux souhaits du patronat, Valérie Pécresse se lança dans une lutte frontale contre le monde universitaire en sachant qu’elle avait de bonnes chances de l’emporter : à la base, la contestation contre la LRU ne mobilisa que les facultés de lettres et sciences humaines et, à la marge, les facultés de sciences. Le droit, les sciences économiques, la médecine, les grandes écoles ne bougèrent pratiquement pas. L’UNEF, syndicat étudiant majoritaire, s’ébranla très lentement avant que son responsable principal, membre du parti socialiste, ne devienne l’adjoint de Bertrand Delanoë à Paris. Chez les enseignants-chercheurs, les syndicats affiliés à la FSU (comme le SNESUP), la CGT et Sud furent pleinement dans l’action, rejoints sporadiquement par des universitaires de droite. La CFDT et l’UNSA brillèrent par leur attentisme (la plupart de leurs élus appliquent aujourd’hui la loi sans vergogne).

 

Avant le vote de la loi par le Parlement, le ministère avait proposé un« Cahier des charges » des universités[4] précisant par le menu l’esprit et la lettre de la “ réforme ” à venir. Ce texte était signé conjointement par des hauts fonctionnaires de l’inspection générale des Finances et de l’inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la recherche. Les signataires produisirent un texte visant, in fine, à privatiser, à financiariser l’université. Ce qui frappait au premier abord, c’est que ce document ne parlait jamais d’enseignement (il fallait attendre la page 6 pour trouver le mot “ étudiant ”), mais de « gestion budgétaire et financière », de « gestion des ressources humaines », de « gestion immobilière » (les universités sont désormais des agences immobilières stricto sensu et certains collègues – contre primes sonnantes et trébuchantes – ont enfilé l’habit d’agent immobilier), et enfin de « pilotage et de relation avec la tutelle ». L’innovation la plus frappante de ce Cahier était la « fongibilité asymétrique » des crédits.[5] Ce Cahier stipulait également que le « pilotage » de la masse salariale deviendrait « un enjeu essentiel pour les universités ». Les universités devraient se doter d’un « logiciel de pilotage »[6] pour analyser les « effets volume » (?), ou encore les « effets prix » (?).

 

Depuis l’application de la loi, les conditions de recrutement et de travail dans l'enseignement supérieur français sont plus scandaleuses encore que celles du secteur privé le plus rétrograde.[7] Moins chère, docile, de passage, la main-d'œuvre précaire a tout pour plaire aux employeurs. Dans l’Université et la Fonction publique en général, la précarisation n'est pas une variable d'ajustement conjoncturelle car elle va connaître un développement durable. Le travailleur précaire est une femme (60%), de trente ans en moyenne, multipliant les contrats précaires depuis quatre ans, n'ayant jamais connu de progression de salaire. Un quart des précaires gagne moins de 1200 euros par mois (un tiers des femmes). Ces personnes sont aisément victimes d'abus d'autorité, de harcèlement, de chantage, de clientélisme.


 http://www.facverte-tours.fr/wp-content/uploads/2010/03/AfficheLRU1.JPG

 

La LRU permet un transfert progressif du pouvoir de décision des professionnels scientifiques, choisis démocratiquement par leurs pairs, vers les instances administratives. Sans parler du renforcement considérable des pouvoirs des présidents d’université (avec les primes afférentes), de la place toujours plus importante, dans les conseils d’administration, des représentants du secteur privé aux dépens des enseignants. Les équipes élues depuis 2007 ont bien souvent utilisé la loi pour affaiblir les travailleurs et éliminer les pratiques démocratiques arrachées de haute lutte après Mai 68. Je retiendrai ici simplement l’exemple des comités de sélection qui ont remplacé les commissions de spécialistes. Ces dernières, qui déterminaient largement le recrutement et les promotions des enseignants, étaient constituées de collègues élus (sur des bases syndicales ou non) tous les trois ans. Ad hoc, les comités de sélection sont nommés par le président chaque fois qu’un poste est déclaré. L’opacité est complète, le copinage enfantin, le localisme renforcé.

 

La loi oblige les universités à passer aux « responsabilités et compétences élargies ». La vie des universitaires (enseignants, étudiants, et aussi personnels administratifs et de service) est transformée par ce passage. Concrètement, les établissements sont responsables de leur gestion comptable et disposent, à cette fin, de crédits qui, précédemment, étaient alloués par l’État et gérés sous sa responsabilité. Les universitaires ne sont plus payés par le Trésor public mais par les universités. De facto, ils ne sont plus fonctionnaires d’État mais territoriaux. L’objectif final est de contractualiser l’ensemble de la profession, d’autant que, selon les derniers textes votés par le Parlement, un agent de l’État dont le poste a été supprimé n’aura plus aucune garantie de maintien dans l’emploi public. Bien des universitaires actuellement en fonction connaîtront le chômage avant le terme de leur carrière. Dans l’Europe actuelle, ceci est “ normal ”. Cette orientation fait consensus dans la classe politique française, comme le montrent, depuis dix ans, les positions d’Attali, de Lang, de la candidate Royal et évidemment du dégraisseur de mammouth Allègre.

 

Les universitaires ne seront plus protégés par les textes de 1984, très imparfaits, mais qui garantissaient des conditions de travail et de rémunération identiques aux personnels de même grade. On s’achemine vers une situation à l’anglo-saxonne quand deux collègues d’un même département, titulaires d’un grade identique (M.A. ou PhD), peuvent avoir une charge d’enseignement hebdomadaire, pour l’un de deux heures, pour l’autre de vingt heures !

 

Du fric, du fric, du fric ! Il va falloir en trouver, partout, tout le temps.[8] Quand on observe comment l’actuel gouvernement de droite britannique s’est dégagé de ses responsabilités budgétaires – par exemple en faisant payer l’étudiant-client (dans certaines universités, les frais d’inscription annuels avoisinent les 10000 euros) – les gouvernants français ont de la marge. On ne s’étonnera pas que l’Université Paris I-Panthéon Sorbonne (qui affiche modestement « huit siècles d’excellence ») se soit lancée dans le prêt-à-porter. Une nouvelle ligne de vêtements est en préparation, ainsi que des produits dérivés et autres colifichets. Selon Jean-Marc Lehu, MCF en marketing et directeur de la communication interne et externe de cette vénérable institution, « tout cela est bien nouveau pour nous. Les universités publiques (sic) n’ont pas fait grand-chose, à ce jour, en matière de promotion ». Selon Lehu, « c’est la compétition qui nous pousse au marketing ». Il précise que « la vente de T-shirts est une des solutions au chômage de nos diplômés ». L’ENA elle-même vend des maillots de rugby, des stylos, des tasses et des gobelets (pardon : des mugs). Après tout, observe la responsable de la communication de la prestigieuse école Évelyne Heckel-Mantey, « quand on visite un musée, à la sortie, il y a une boutique ». Elle aussi dans l’air du temps, Claire Laval-Jocteur, chargée de communication à Paris XI, par ailleurs présidente de l’Association des professionnels de la communication de l’enseignement supérieur[9], estime que la pression sur les établissements est de plus en plus forte. « Pour se faire connaître, dit-elle, il faut vendre des produits promotionnels, suivre l’exemple des écoles d’ingénieurs privées ».

 

Pendant que les profs deviennent des marchands du Temple, la plupart des étudiants (dont quatre sur cinq ne se soignent pas correctement faute d’argent[10]) vont commencer leur vie dans le rouge et rejoindre la cohorte des jeunes diplômés européens à 1000 euros par mois. Les étudiants sont invités à s’endetter auprès des banques qui fixent les règles du jeu : taux d’intérêt, délais de remboursement, etc. Au diable les prêts à taux zéro proposés jusqu’alors par les CROUS ! L’éducation est un investissement personnel, et non plus l’investissement solidaire d’une société. Les prêts vont accroître les inégalités entre familles pauvres et familles « riches » (les vrais riches n’envoient pas leurs enfants dans l’université française), et entre étudiants eux-mêmes : les banques prêteront plus facilement à un étudiant en médecine qu’à un étudiant en lettres classiques. À la fin de ses études, l’étudiant endetté aura tendance à accepter le premier emploi venu pour éponger rapidement sa dette. En tant que citoyens, les étudiants et leurs parents ont déjà commencé à payer les dysfonctionnements de la finance internationale. Outre-Manche, les universités ont perdu plus de 250 millions de livres avec la crise des subprimes et leurs investissements hasardeux en Islande.

 

Un gouvernement authentiquement de gauche devra défendre le principe d’une université indépendante des pouvoirs économique, financier et idéologique. Une université dont la tâche sera  d’accroître les connaissances (et non les “ compétences ” à la mode Sarkozy), de transmettre au plus grand nombre le bien commun culturel, de favoriser l’ouverture sur le monde et l’esprit critique.[11]

 

http://a6.idata.over-blog.com/600x333/1/31/66/58/LRU_col_re.jpg

 

 


 

 



[1] Toujours à la pointe du combat libéral, le Royaume-Uni a rattaché, en 2010, les universités au ministère des Affaires, de l’Innovation et des Compétences, sous l’autorité de Lord Mandelson, travailliste de droite. Mandelson considérait clairement les étudiants comme des clients. Il décida que les universités devraient afficher le prix exact des cursus et devraient impliquer les entreprises dans leur financement et dans le contenu des cours.

 

[2] Mais la source de toutes les sources, il faut la chercher dans la Société du Mont-Pèlerin, fondée après la Deuxième Guerre mondiale par l’économiste ultralibéral Friedrich von Hayek. En France, son épigone universitaire le plus activiste est Pascal Salin, professeur à Paris-Dauphine, ardent défenseur de la directive Bolkenstein et autres gracieusetés. À propos de l'impôt, il écrivit : « Prélevé en fonction d'une norme décidée par les détenteurs du pouvoir étatique, sans respect de la personnalité de chacun, l'impôt pénalise la prise de risque et est foncièrement esclavagiste, allant à l'encontre de son but recherché, bafouant les droits fondamentaux de l'être humain et la propriété de l'individu ». Cet anarcho-capitaliste (comme il se définit), ce pourfendeur acharné de l’État a toujours été, comme feu son collègue Jacques Marseille, fonctionnaire, avec un statut en béton.

[3] Cette droitisation ne relève pas de la psychologie. Paradoxalement, l’une des causes en est la Réforme Savary de 1984, avec la nouvelle thèse qui, d’une part, à permis un accès plus rapide à des emplois statutaires dans l’Université, mais qui, d’autre part, a individualisé les parcours et a contraint les jeunes universitaires à avoir en permanence le nez dans le guidon, à publier ou périr.

[5] La LRU permet de puiser dans le budget consacré aux salaires pour acheter des gommes et des crayons, mais l’inverse n’est pas possible.

[6] Il existe un Guide pratique du pilotage de la masse salariale (voir le site performance-publique.gouv).

[7] Lire à ce sujet l’ouvrage coup de poing P.E.C.R.E.S., Recherche précarisée, recherche atomisée (Raison d'agir).

[8] Lire, sur le site de Médiapart, le récent appel de professeurs de mathématiques sur la mainmise du privé sur la recherche publique : http://blogs.mediapart.fr/edition/au-coeur-de-la-recherche/article/060611/lappel-de-la-chaire

[9] Elle se vend ici : http://www.viadeo.com/fr/profile/claire.laval-jocteur

[10] 45% des étudiants ont une activité salariée. Un étudiant sur dix de l’Université du Mirail à Toulouse dort dans une voiture ou sous une tente de camping.

[11] Rappel de quelques lectures utiles :

Naomi Klein : La Stratégie du choc (Leméac/Actes Sud) ; Éric Hazan : Changement de propriétaire, la guerre civile continue (Le Seuil) ; Goeorges Corm : Le nouveau gouvernement du monde (La Découverte) ; Alain Supiot : L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total (Le Seuil) ; Élisabeth Weissman : La désobéissance éthique (Stock) ; Franz Schulheis et al. : Le cauchemar de Humboldt, les réformes de l’enseignement supérieur (Raisons d’agir) ; Angélique del Rey : À l’école des compétences, de l’éducation à la fabrique de l’élève performant (La Découverte) ; Nico Hirtt : Je veux une bonne école pour mon enfant, Pourquoi il est urgent d'en finir avec le marché scolaire (Aden). Christophe Dejours : Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale (Le Seuil).

Un florilège des textes que j’ai consacrés à la LRU sont téléchargeables ici : http://www.legrandsoir.info/IMG/pdf/Les_Ravages_LRU_Bernard_Gensane.pdf

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 15:36

Il s’agit du plus ancien quotidien des États-Unis. Il fut fondé en 1801. Il défendit l’abolition de l’esclavage et fut proche de l’Association Nationale pour le Progrès des Gens de Couleur (NAACP).

 

En 1933, le journal passa au format tabloïd. Le magnat australien Rupert Murdoch l’acheta en 1977 et en fit un organe nettement marqué à droite. Il fut obligé de le revendre pour se conformer à la loi limitant l’achat de médias pour des étrangers. Le Post passa alors entre les mains de trois propriétaires juifs : un magnat de l’immobilier qui fit faillite, un financier convaincu de fraude et, pour deux semaines seulement, un promoteur immobilier totalement farfelu. Après que Murdoch eut obtenu la nationalité étatsunienne, le journal fut racheté en 1988 par l’une de ses sociétés. Murdoch en fit un quotidien populiste d’extrême droite.

 

Lorsque DSK tomba dans les rets de la police new-yorkaise, le Post l’affubla du surnom infamant “ The Perv ” (le pervers), en pleine première page.

 

Comme il est désormais établi que la présumée victime de DSK a menti, le journal s’acharne désormais sur elle et affirme qu’elle est une prostituée de haut vol.

 

Le Post sait que la mémoire de ses lecteurs est limitée, mais pas nulle. Afin de ne pas perdre complètement la face, il continue à s’en prendre à DSK. Le 2 juillet 2011, il titrait en première page sur l'ancien directeur du FMI : “ The filthy froggy is still a wart hog ”. Ce qu’on peut traduire par “ L’obscène Frenchie de mes deux est toujours un phacochère ”. Nous sommes au niveau des pires crapuleries polémistes antisémites de la presse française des années trente quand elle s’en prenait à la “ juiverie ”.

 

Marshall McLuhan l'expliquait il y a soixante ans: le medium est le message. En d'autres termes, le sens est dans la forme, pas dans le fond. La presse à grand tirage est passée de formules du genre "Le Perv", "l'argent sordide" ("sleazy money"), "les politiciens véreux" ("dirty pol") à "Le Libéré" ("The Freed"). Ce qui ne change rien à rien. Ce qui ne contribue pas à éclairer les lecteurs.

 

Le New York Post tire à 700000 exemplaires. Ce n’est pas énorme, mais cela n’en fait pas une feuille confidentielle. Sommes-nous dans la presse de caniveau ? Je répondrai candidement par la négative. Nous sommes dans la presse, tout simplement. Des New York Post, aux États-Unis, il y en a des dizaines. Il en existe des centaines de par le monde. La tendance de la grande presse est de glisser sur cette pente : le cul, le sensationnel, la caricature, la simplification à outrance (à ce propos, un lecteur me signale cette petite ignominie : link), le réflexe conditionné.

 

Pauvres de nous !

 

 

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 06:40

http://www.chine-informations.com/images/upload2/diplomatie-carpette-chine.jpgTrès bonne livraison, que celle de juillet 20111. Serge Halimi explique pourquoi les pouvoirs publics européens sont plus que jamais inféodés à la tutelle de la finance : « La crise de la dette qui balaie certains pays européens prend une tournure inédite : née du choix des Etats d’emprunter pour sauver les banques, elle place des pouvoirs publics exsangues sous la tutelle d’institutions soustraites au suffrage universel. Le destin des peuples de la Grèce, du Portugal et de l’Irlande ne se forge plus dans les Parlements, mais dans les bureaux de la Banque centrale, de la Commission européenne et du Fonds monétaire international. En attendant une convergence des mouvements sociaux ?

 

Économique mais aussi démocratique, la crise européenne soulève quatre questions principales. Pourquoi des politiques dont la banqueroute est assurée sont-elles néanmoins déployées dans trois pays (Irlande, Portugal, Grèce) avec une férocité remarquée ? Les architectes de ces choix sont-ils des illuminés pour que chaque échec – prévisible – de leur médication les conduise à en décupler la dose ? Dans des systèmes démocratiques, comment expliquer que les peuples victimes de telles ordonnances semblent n’avoir d’autre recours que de remplacer un gouvernement qui a failli par un autre idéologiquement jumeau et déterminé à pratiquer la même « thérapie de choc » ? Enfin, est-il possible de faire autrement ? »

 

Pour Denis Delbecq, Fukushima « rebat les cartes du nucléaire » : « La filière électronucléaire a représenté un espoir : celui d’une domestication civile du feu atomique. A la voracité énergétique du monde industrialisé, elle proposait une solution efficace associée au progrès technologique. Elle pose désormais un problème de sûreté aux populations et, aux Etats occidentaux, une question de rentabilité. Le foyer de cette industrie stratégique basculerait-il à l’Est ? Après une décennie de marasme, l’industrie nucléaire était sortie renforcée de la conférence de Copenhague sur le climat, en décembre 2009. Ses défenseurs évoquaient même une véritable renaissance. Mais l’accident de Fukushima a bouleversé la donne. De nombreux pays ont annoncé un ajournement de leurs projets. L’Allemagne et la Suisse, hier farouches défenseures de l’atome, ont décidé son abandon progressif. Et l’Italie a annulé les projets de construction de ses premières centrales. De quoi renforcer l’idée d’une planète nucléaire divisée en deux : d’un côté, des pays développés où l’atome marque le pas ; de l’autre, des pays en développement, dotés d’un véritable contrôle sur leur politique énergétique et de ressources financières, qui se tournent – entre autres – vers le nucléaire, ouvrant des marchés aux industriels occidentaux.

 

Dominique Vidal analyse la droitisation d’une parole juive importante, celle du CRIF : « Né dans la Résistance, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) n’a pas toujours été l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics (lire « De la clandestinité aux feux médiatiques »). Mais, après l’échec des négociations israélo-palestiniennes de Camp David, en 2000, il s’est radicalisé et a prétendu peser sur la politique de la France. Cette droitisation atteindrait-elle ses limites ? »

 

En quel sens l’Égypte est-elle en révolution  (Alain Gresh) ? : « Si le renversement du président Hosni Moubarak a marqué une première étape, la révolution n’est qu’au tout début du gué. Partout, dans la rue comme dans les usines, s’exprime l’aspiration à la liberté et à des changements dont les pauvres ne seraient pas les laissés-pour-compte. Youssef Chahine ne reconnaîtrait pas le bâtiment noir et blanc de la gare centrale du Caire, théâtre de l’un de ses plus beaux films, qui, tourné en 1958, conte l’amour impossible du pauvre Kenaoui, boiteux et simple d’esprit, pour la belle Hanouna. Non seulement la colossale statue du pharaon Ramsès II a été déplacée sur le plateau de Gizeh, mais la façade, désormais rénovée et ripolinée, brille au soleil. Ce décor dissimule mal le grand chambardement qui règne à l’intérieur. C’est à travers un chantier en pleine activité, au milieu des échafaudages, en slalomant entre gravats et flaques de boue, sans indication aucune pour se guider, que les passagers pressés se frayent un chemin à la recherche du bon quai. Le train pour Mehallah El-Koubra, « le grand entrepôt », démarre à 13 h 15. Les wagons sales, aux fenêtres opaques, sont pris d’assaut. Seuls deux d’entre eux, « améliorés », proposent en queue de convoi, à des prix plus élevés, des places réservées et la climatisation, alors que la température frôle les 40 °C. »

 

La répression persiste en Tunisie (Serge Quadruppani) : « Six mois après le renversement du président Zine El-Abidine Ben Ali, la Tunisie bouillonne. En attendant l’élection d’une Assemblée constituante, le 23 octobre prochain, les forces sociales maintiennent la pression sur le gouvernement provisoire. Pourtant, à Gafsa, au cœur du pays, les traces de l’ancien régime subsistent. »

 

Que sont ces machines hostiles « programmées pour dominer » (Jean-Noël Lafargue) ? : « Il n’est pas difficile de faire l’expérience de la violence des portillons automatiques dans les couloirs du métro parisien. Un défaut d’attention, un mouvement décalé, un sac à dos un peu large, un enfant tenu par la main qui n’accepte pas de se presser… et la tenaille de caoutchouc broie les épaules ou frappe les tempes. L’aventure fait sourire les usagers quotidiens du métro : ceux-là ont appris à s’adapter aux machines. Les victimes elles-mêmes n’incriminent que leur propre maladresse. Mais imaginons un instant que ces portillons soient remplacés par des vigiles chargés de distribuer des claques ou des coups aux clients ne circulant pas à la bonne vitesse : ce serait scandaleux, insupportable. Nous l’acceptons pourtant de la part des machines, car nous savons qu’elles ne pensent pas. Nous estimons, en conséquence, qu’elles ne sont animées d’aucune mauvaise intention. Erreur : si les automates n’ont pas conscience de leurs actes, ils obéissent toujours à un programme, produit d’un réglage intentionnel. Dans d’autres villes, on trouve des composteurs, mais pas de portillons ; ailleurs, la validation des tickets est effectuée sous surveillance humaine ; et, à Aubagne ou à Châteauroux, les transports urbains sont… gratuits.

 

Denis Duclos analyse les « convulsions » de notre monde : « Effondrement d’un système financier rattrapé par ses propres turpitudes ; remise en cause de l’énergie nucléaire après le désastre de Fukushima ; éclatement de sociétés entières dans des pays arabes que l’on qualifiait de stables. Si différents soient-ils, les trois grands événements qui ébranlent le monde révèlent de façon criante les limites d’une même logique. Trois grandes crises ébranlent le monde, et ne se laisseront pas réduire à des sujets que l’on peut zapper : la grande panique financière, qui s’est propagée depuis fin 2008, l’accident nucléaire de Fukushima, qui s’est déclenché le 11 mars 2011, et la crise de régime dans nombre d’Etats arabes, où le peuple se soulève depuis la fin de l’année 2010. »

 

Le Monde Diplomatique redonne la parole à Ernesto Sábato, récemment décédé : « Auteur de l’inoubliable Héros et tombes (1961), l’écrivain argentin Ernesto Sábato est mort le 30 avril 2011, à presque 100 ans. En novembre 1991, à la veille du 500e anniversaire de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb, il avait confié au Monde Diplomatique ce texte sur la formation de l’identité latino-américaine.

Parler de la « découverte » de l’Amérique peut être considéré comme une dénomination eurocentrique méprisante, niant l’existence des grandes cultures indigènes antérieures. Pourtant, il en va différemment si l’on considère que les Européens ne les connurent pas avant cette date (...). Regrettable, en revanche, est le fait que l’on continue de l’employer alors que les esprits européens les plus éminents, à l’époque, manifestèrent leur admiration pour ce qu’ils avaient rencontré sur le Nouveau Continent.

Il serait plus légitime de parler de la rencontre entre deux mondes, et que l’on reconnaisse et regrette les atrocités commises par les dominateurs. Reconnaissance qui devrait s’accompagner de l’examen des conséquences positives, avec le temps, de la conquête hispanique. (…) Si la légende noire était une vérité absolue, les descendants de ces indigènes asservis devraient conserver un ressentiment atavique envers l’Espagne ; non seulement ce n’est pas le cas, mais deux des plus grands poètes de langue espagnole de tous les temps, métis, ont chanté l’Espagne dans des poèmes immortels : Rubén Darío, au Nicaragua, et César Vallejo, au Pérou. »

 

 

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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 06:41

Sous l’ancien régime, toutes les charges s’achetaient. Petit à petit, on créa la Fonction publique, avec l’idée que tous les citoyens postulants à un emploi étaient théoriquement égaux. Il reste aujourd’hui quelques charges vénales dont on pourrait fort bien se passer : notaires, huissiers, commissaires-priseurs.

 

La Fonction publique française, c’est la République française, et vice-versa. Pour le gang du Fouquet’s, ceci est intolérable et doit cesser. D'abord dans l’enseignement. Une mission parlementaire, présidée par un UMP, agrégé de l’université, issu d’une famille de gauche (les renégats font les meilleurs traîtres) vient donc de programmer la fin des concours de recrutement pour les enseignants. Ces concours datent de 1833 pour les instituteurs et 1879 pour les institutrices. L’agrégation date du début du XIXe siècle. Le CAPES date de 1950.

 

À terme, les concours (agrégation, capes) seront remplacés par un master. Les autorités académiques ou les établissements recruteront les enseignants sur la base d’un entretien professionnel, comme cela se pratique dans de nombreux pays, à commencer par le Royaume-Uni et les États-Unis. Au sein de la mission parlementaire qui a élaboré ce projet, la droite a voté pour, l’unique députée communiste a voté contre. Les socialistes se sont abstenus.

 

Le député Grosperrin (agrégé d’Éducation physique, ancien champion de France de lutte – prudence quand on l’aborde, donc), qui a présenté ces propositions, reconnaît que les Français ne sont pas « prêts » à une telle réforme et qu’il faudra une dizaine d’années pour que ce projet puisse entrer dans les mœurs. Vu ce que les Français ont avalé comme couleuvres depuis cinq ans, je dirai que l’armoire à glace franc-comtoise est pessimiste.

 

Il va de soi que de telles modalités de recrutement renforceront le copinage et le piston, ainsi que les inégalités régionales et entre les établissements. Les mutations, les promotions qui, jusqu’alors, s’effectuaient au sein de commissions paritaires composées pour moitié de représentants des enseignants démocratiquement élus, seront le fait de quelques petits princes.

 

* Photo d'un agrégé célèbre.

 

Le 6 juillet, nous avons appris la bonne nouvelle suivante : le rapport Grosperrin venait d'être rejeté par la commission plénière des affaires culturelles et éducatives (15 contre, 11 pour, 2 abstentions).

 

 

 

 

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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 15:00

http://images.izideal.com/img/product/10943446/l/fr/oeuvres-lempereur-frederic-ii-suivi-de-les-deux-corps-du-roi.jpegAprès avoir autant abaissé la fonction présidentielle, le kleiner Mann ne peut guère s'étonner d'avoir été alpagué par le revers de son veston comme s'il s'était trouvé pris dans une conversation de bouilleurs de cru (du Lot-et-Garonne) éméchés. Ci-dessous, je propose la page Wikipédia consacrée à la fort passionnante problématique du corps du roi. Sans en être un théoricien, Shakespeare a écrit des tonnes de merveilles à ce sujet.

 

Les Deux corps du roi, sous-titré « Une étude de la théologie politique médiévale » (A study on medieval political theology, traduit par : Essai sur la théologie politique au Moyen Âge), est un classique d'histoire médiévale, d'histoire du droit et de philosophie politique publié en 1957 par Ernst Kantorowicz, alors enseignant à l'Institute for Advanced Study de Princeton.

Immédiatement acclamé par la critique universitaire, ce livre n'a cependant été traduit que tardivement dans différents pays. Il demeure toutefois l'un des ouvrages d'histoire les plus populaires du xxe siècle, presque autant citéque La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II de Braudel1, et qui a pu aller jusqu'à fournir l'inspiration d'ouvrages d'epic fantasy (Bellagamba, Ugo et Day, Thomas, 2003).

 

La thèse principale

En se focalisant sur l'étude des Tudor, mais aussi sur la monarchie française, la pièce Richard II de Shakespeare, les effigies de cire des rois, etc., Kantorowicz y montre comment les historiens, théologiens et canonistes du Moyen Âge concevaient et construisaient la personne et la charge royales ; le roi possède un corps terrestre et mortel, tout en incarnant le corps politique et immortel, la communautéconstituée par le royaume. Cette double nature, humaine et souveraine du « corps du roi », explique l'adage « Le Roi est mort, vive le Roi ! », apparu - tardivement - lors de l'enterrement de Louis XII en 1515, le corps du souverain ne pouvant précisément mourir, ni d'ailleurs pécher.

L'historien Patrick Boucheron (2006) écrit ainsi:

« Parce qu'il est naturellement un homme mortel, le roi souffre, doute, se trompe parfois : il n'est ni infaillible, ni intouchable, et en aucune manière l'ombre de Dieu sur Terre comme le souverain peut l'être en régime théocratique. Mais dans ce corps mortel du roi vient se loger le corps immortel du royaume que le roi transmet à son successeur2. »

La conception britannique de ce double corps du roi, analogue à certaines théories christologiques, peut conduire à une opposition interne à celui-ci: ainsi, le Roi peut s'opposer au roi. En particulier, le Roi en son conseil, c'est-à-dire le Parlement, peut prétendre s'opposer au roi, en parlant pour le Roi lui-même. Cette interprétation spécifique à la Grande-Bretagne la distingue des versions absolutistesen vigueur sur le continent.

 

Représentation d'Othon II dans une mandorle, miniature de l'école de Reicheneau, Aix-la-Chapelle, vers 975. Cette miniature de l'Évangile est commentée par Kantorowicz dans Les Deux Corps du roi, chap. III, §2 « Le frontispice des évangiles d'Aix-la-Chapelle ».

Selon la préface, cet ouvrage trouve son origine dans une conversation avec le juriste américain Max Radin, représentant du legal realism (en)3. L'étude peut être conçue, « entre autres », comme une tentative de comprendre et de démontrer comment « certains axiomes d'une théologie politique qui mutatis mutandis devaient demeurer valides jusqu'au xxe siècle ont commencé à se développer durant le Bas Moyen Âge »3. Immédiatement après, Kantorowicz précisait, dans une allusion transparente à l'Allemagne nazie mais aussi à d'autres pays non identifiés, que les « obsessions » modernes, les « dogmes » et « théologismes politiques » du xxe siècle n'avaient cependant pas été le principal sujet du livre ni sa raison d'écriture 3. Sans prétendre élucider « le « mythe de l'Etat » (Ernst Cassirer) », l'ouvrage voulait cependant apporter sa pierre à cette analyse 3.

S'aventurant dans le champ de l'histoire du droit, Kantorowicz s'excuse de sa non-expertise en ce domaine, tout en déplorant la rareté des sources, en citant par exemple la non-publication contemporaine des ouvrages du jurisconsulte Hugo de Pise (en) 3. Cela l'amène à des considérations relatives aux difficultés matérielles de la recherche, et, étant donné que certaines sources citées n'étaient disponibles que dans une « demi-douzaine de bibliothèques » aux États-Unis, il préconisait aux étudiants de photocopiersans hésitation les différents passages cités 3.

Les remerciements[modifier]

Parmi les professeurs remerciés pour leur éclairage, l'helléniste Harold F. Cherniss (en) interrogé pour ce qui concernait la philosophie antique 3; l'historien de l'art Erwin Panofsky 3 ainsi que l'historien de l'art byzantin Kurt Weitzmann; le médiéviste Gaines Post 3, Joseph Strayer (en); l'historien de l'Antiquité et archéologue Andreas Alföldi (en), et surtout Theodor E. Mommsen (en), neveu du Prix Nobel Mommsen, qui lut le manuscrit entier et discuta ses passages avec l'auteur 3. Leonardo Olschki est aussi remercié pour son apport sur le chapitre concernant Dante 3.

L'accueil de la critique[modifier]

Le livre fut immédiatement acclamé par la critique universitaire, en particulier par William Dunhamou Peter Riensenberg. Dunham le compara ainsi à Domesday Book and Beyond: Three Essays in the Early History of England (1897) de Frederic William Maitland (en), considéré comme l'un des meilleurs livres d'une demi-douzaine en termes d'histoire et de conceptualisation 1, tandis que Riesenberg le qualifiait d'ouvrage d'histoire médiévale le plus intéressant depuis « les dernières générations » 1. Le médiéviste français Robert Folz, qui devint l'un de ses relais principaux en France, parlait d'un « livre magistral »1; Norman Cantor, qui devint par la suite l'un de ses critiques majeurs, de « la plus importante contribution historique depuis Fritz Kern (de) »1, etc1. Dans le Spectator, l'historien Geoffrey Barraclough (en) approuvait vigoureusement le choix du sous-titre, en rupture avec une interprétation sur-rationaliste qui aurait préféré parler de « pensée politique médiévale » 1.

Plus tard, Michael Bentley (1997) le comparera, malgré une orientation très différente, aux Rois thaumaturges (1924) de Marc Bloch 4.

Parmi cette quasi-unanimité, certains cependant regrettaient soit ce qu'ils considéraient comme une œuvre trop conceptuelle et pas assez éclairante quant aux usages juridiques pratiques de la « doctrine des deux corps », tandis que d'autres, à l'inverse de Barraclough, rejetaient le concept de théologie politique, qu'ils considéraient trop proches de Carl Schmitt, juriste nazi 5, célèbre pour sa thèse selon laquelle « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés. »

Traduction et postérité

Malgré cet accueil, Les Deux corps du roi ne devint internationalement célèbre qu'après un certain temps, notamment avec les travaux d'anthropologie culturelle des années 1970 et 1980 1. Publié en 1957, il fut ainsi traduit en espagnol en 1985; en italien et en français en 1989; en allemand en 1990; en polonais et en portugais en 1997 1.

D'une manière générale, les travaux d'Ernst Kantorowicz ont représenté une contribution majeure à la compréhension de la genèse de l'État moderne, en particulier dans ses fondements symboliques. Aux États-Unis, Ernst Kantorowicz faisait partie de ceux que l'on a appelé les « cérémonialistes américains » se proposant d'étudier les symboles du pouvoir dans les monarchies anglaise et française à l'époque moderne. On peut citer son ami et historien de l'art Erwin Panofsky qui a offert à Kantorowicz une approche iconographique de la théorie des « deux corps » mais aussi deux de ses disciples, Ralph Giesey et Richard A. Jackson, celui-là étant auteur de Le roi ne meurt jamais, celui-ci auteur de l'ouvrage sur les acclamations royales, Vivat rex.

Références

0. a, b, c, d, e, f, g, h et i William Chester Jordan (1997), introduction à The King's Two Bodies: a study in mediaeval political theology, Princeton University Press, 1997

0. Patrick Boucheron, ""Les Deux Corps du roi" d'Ernst Kantorowicz", L'Histoire, n° 315 - 12/2006 [lire en ligne [archive]]

0. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Voir la préface de Kantorowicz dans l'édition de Princeton, 1997, traduite dans Ernst Kantorowicz , Œuvres, Quarto Gallimard, Paris, 2000, pp.645-651

0.Michael Bentley: "Approaches to Modernity: Western Historiography since the Enlightment", in: Ders. (Hg.): Companion to Historiography, London/New York 1997, S. 478.

0.Introduction de William Chester Jordan à l'édition de Princeton sus-citée, qui cite elle-même Alain Boureau, Histoires d'un historien, Kantorowicz, Éditions Gallimard, coll. « L’Un et l’Autre », Paris, 1990, p. 162-167

Bibliographie

0.Bellagamba, Ugo et Day, Thomas, Le Double corps du roi, Gallimard, Folio SF 2003

 .Blondiaux Loïc.«  Kantorowicz (Ernst), Les deux corps du Roi », Paris, Gallimard, 1989. In: Politix. Vol. 2, N°6. Printemps 1989. pp. 84-87.

Paul Monod, "Reading the Two Bodies of Ernst Kantorowicz", The Leo Baeck Institute Yearbook Advance Access , publié le 1er janvier 2005, DOI 10.1093/leobaeck/50.1.105; Leo Baeck Institute Yearbook 50: 105-123.

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 14:53

Un de mes amis qui a travaillé dans un service des examens sous les tropiques me fait passer un témoignage intéressant :

 


         L’affaire des fuites au bac dure depuis quelques jours et l’on y cherchait le chaînon manquant. Pour ma part, je considère que c’est la cheville ouvrière de l’affaire, puisque c’est ce qui a permis la prise du cliché. Voilà que, ce matin, on a logé un agent d’une société de maintenance auprès d’une imprimerie qui avait la responsabilité d’imprimer les sujets. Il y a quelques jours, Aujourd’hui en France avait publié des croquis laissant entendre que même l’imprimeur ne voyait pas les sujets : tout était automatisé, comme, prétendument, à Chicago, capitale mondiale du cochon : l’animal vivant entre dans un tuyau, il est tué, nettoyé, débité, mis en conserve. S’il y a un problème à la sortie, on fait marche arrière et le cochon ressort vivant.

 
    Comment traite-t-on en France les sujets d’examen ? Il semblerait que la partie technique soit entièrement “externalisée”. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, la direction des examens des départements et des régions était confiée, parente subalterne, à des exécutants de catégorie C. 


Dans un pays d’Afrique situé sous les tropiques, l’idée était que les examens étaient affaire d’enseignants. Quand j’ai intégré, en 1976, la direction des examens et concours de ce pays, nous assurions presque toute la chaîne, sauf la confection des films que nous confions à un fournisseur ; bien entendu, il les réalisait en notre présence mais cela ne l’empêchait pas d’en prendre connaissance. C’est ainsi, qu’en 1977, un collègue français de la direction régionale nous avertit qu’il avait entendu dire que tel exercice accessoire serait proposé à la sagacité des candidats au concours d’entrée en sixième. Nous signalâmes ce problème à nos supérieurs hiérarchiques et nous acquîmes alors l’autonomie technologique totale.


    Les commissions de sujets élaboraient, à partir des propositions des profs, trois sujets au choix. Le directeur choisissait celui qu’il voulait et nous l’imprimions sur offset. En cas de panne dépassant nos compétences, il suffisait de tout enlever, les plaques, le blanchet, les épreuves détériorées. La maintenance extérieure pouvait alors intervenir.


    Les possibilités de fraude étaient limitées à deux foyers : la commission de choix et nous-mêmes. La commission de choix triturait les propositions des profs et nous laissait trois options. Tous les participants étaient répertoriés, intervention après intervention. A nous de jouer. Jusqu’en 1985, ce service n’était composé que de coopérants, excepté le directeur.


    A la rentrée 85-86, on m’adjoignit deux nationaux (un enseignant ex-député et un instit chevronné)  pour remplacer un collègue parti.


Lors de la session du BEPC en 1986, gros problèmes de fuites. Les sujets se vendaient sur le trottoir l’équivalent d’un euro. Le ministre minimisa le problème pour que le spectacle puisse continuer. Quand la police judiciaire vint me chercher le matin où il s’agissait d’imprimer et de diffuser les barèmes, je déclinai l’invitation en disant que je me rendrais sur place le travail achevé.


    Je me présentai à 19 h. Un grand jury, le directeur de la PJ, le ministre (pas un tendre) et des comparses. L’ex-député, dont le domicile avait été perquisitionné, avait dit que je lui avais demandé d’emporter des sujets à la maison pour les lire « à tête reposée ». La question me fut posée pendant que je buvais le café qu’on m’avait fait apporter. « C’est sa version », répondis-je.


 Mes comparses nationaux furent condamnés à deux ans de prison. Le service redevint entièrement “blanc ”.


Je quittai le pays en 1992. À partir de 96, les sujets de bac et BEPC furent traités par l’Imprimerie Nationale française, solution sans doute bien plus économique que l’entretien de quatre coopérants qui pourvoyaient à tout.

 

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