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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 06:28

Un article très intéressant de Pierre Verhas sur le nouveau phénomène virtuel à la mode, le Pokemon (contrepèterie facile : Pomme et conne), publié sur son blog Uranopole :

 

Le nouveau jeu à la mode : « Pokemon go ». Il s’agit via un smartphone de trouver et d’éliminer un maximum de « pokemon », c’est-à-dire de petits personnages fictifs qui peuvent se trouver virtuellement en n’importe quel endroit réel. Par une belle opération de marketing, les promoteurs de ce jeu entraînent des milliers d’usagers à se livrer à une sorte de chasse en se déplaçant avec leur smartphone dans tous les endroits possibles et imaginables où parfois au péril de leur vie, ils échappent à tout contact avec le monde tangible. On peut trouver des « pokemon » jusque dans le site du camp d’Auschwitz, ce qui prouve que pour les transnationales du Big Data il n’y a ni frontière ni valeur morale, seule la valeur financière compte.

 

Cela inquiète à juste titre les autorités qui ignorent comment lutter contre ce phénomène. Mais leur inquiétude porte sur la sécurité des usagers et non sur les nuisances provoquées par la conception de ce jeu. Dans un Etat digne de ce nom, « Pokemon go » serait purement et simplement interdit.

 

Mais « Pokemon go » rapporte gros à ses promoteurs, les puissantes entreprises transnationales de l’informatique. Et – c’est le plus dangereux – l’application « Pokemon go » met ses usagers en condition pour l’avenir que nous préparent ces entreprises, c’est-à-dire une vie dans un monde où l’on ne pourra plus séparer l’illusion virtuelle du monde tangible. On vivra désormais dans une caverne de Platon high tech. Comment cela ?

 

C’est expliqué dans un ouvrage récent intitulé L’homme nu, la dictature invisible du numérique par le romancier et ancien chef d’entreprise Marc Dugain et le journaliste spécialiste de l’informatique à l’hebdomadaire Le Point, Christophe Labbé.

 

 

Cette dictature du numérique s’appelle le Big Data. Elle procède à la collecte et au traitement de données de tout type et sur tous les individus peuplant la Terre. Le Big Data est l’invention et l’instrument des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquelles il faut ajouter Uber et ses avatars comme Airbnb, etc.

 

Jamais, d’après Dugain et Labbé, on n’a pu disposer d’un tel nombre d’informations. C’est « Une révolution comparable à celle que provoqua le pétrole dans le domaine de l’énergie au début du XXe siècle. »

 

Pour les auteurs, en évoquant les transnationales de l’information, ils affirment en paraphrasant les mots de Churchill après la bataille d’Angleterre : « Jamais dans l’histoire de l’humanité, un aussi petit nombre d’individus aura concentré autant de pouvoirs et de richesses. (…) Et, contrairement au pétrole, elle jaillit en permanence des pipelines numériques, 90 % de la masse des data disponibles a été créée ces dernières années. »

 

Les entrepreneurs du big data n’ont absolument aucune éthique. Il y a une règle qui est appliquée, on lui a donné le nom de règle de Gabor :

 

« Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable. »

 

L’ennemi : l’Etat

 

Un autre aspect assez étonnant : la finalité de la collecte des données n’est pas nécessairement connue au moment où elle se fait et l’usage qui en sera fait n’est pas nécessairement celui qui avait été initialement prévu. Il est donc clair que l’objectif est de collecter un maximum de données qui constitueront une sorte de trésor dans lequel ont puisera un jour ou l’autre pour asseoir définitivement le pouvoir de ces entreprises transnationales sur le plus grand nombre d’êtres humains. Les Big Datas construisent leur puissance absolue au détriment des individus qu’ils prétendent vouloir défendre et épanouir.

 

Et cette prétendue défense de l’individu se fait contre l’Etat. On se trouve dans une démarche typiquement libertarienne.

 

« Le voilà l’ennemi : la puissance étatique. Pour la plupart des entrepreneurs de la Silicon Valley, l’Etat dans sa forme actuelle est l’obstacle à abattre. Leur crainte, ce n’est pas Big Brother, mais Big Father. » Pourquoi ?

 

L’Etat est inefficace et la démocratie est inadaptée. Remarquons d’ailleurs que la démocratie tant vénérée il y a peu, presque comme un dieu de l’Olympe, est aujourd’hui critiquée, vilipendée pour toutes sortes de raisons plus ou moins pertinentes. Au sein des institutions européennes, par exemple, la démocratie est considérée comme une entrave à la réalisation des projets et des plans. Certains, même, veulent transformer la démocratie en une espèce d’agora antique où les représentants seraient tirés au sort.

 

En réalité, ce n’est pas la démocratie qu’il faut abattre, mais la politique.

 

Ces entrepreneurs des GAFA rêvent de « villes nations flottantes échappant à la souveraineté des Etats ». Cette idée a germé dans l’esprit de Patri Friedman, le petit fils du fondateur du monétarisme et de l’école de Chicago, Milton Friedman. Bon sang saurait mentir !

 

Ainsi, installeront-ils leur pouvoir absolu. Et une de leurs armes est le monde virtuel. Et les top managers des GAFA le savent. Ainsi, comme l’expliquent les auteurs, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook et les autres grands pontes du Net, interdisent à leurs enfants de posséder tablettes et smartphones. Ils sont éduqués dans des écoles privées huppées où on pratique un enseignement traditionnel de qualité.

 

Fais ce que je dis…

 

La caverne de Platon

 

L’allégorie de la caverne de Platon s’applique parfaitement au monde virtuel créé par les médias dans lequel on plonge un maximum d’êtres humains.

 

« Le reflet de la réalité est devenu, dans nos têtes, plus important que la réalité elle-même. » démontrent Dugain et Labbé. « Le présent ne prend de sens que sous forme d’un souvenir pixellisé ». Et ils constatent :

 

« Lorsque l’on s’en rend compte, la numérisation du monde a déclenché, elle, une extraction du réel. »

 

Il y a plusieurs méthodes pour trafiquer la réalité et présenter au public la représentation du monde telle qu’il doit avaler. La première : museler la presse.

 

La presse muselée

 

Les journalistes, par exemple, sont de plus en plus dans l’impossibilité de présenter les événements tels qu’ils les ont appréhendés. Ils doivent les décrire comme le souhaitent les actionnaires des grands organes de la presse écrite ou audiovisuelle. Serge Halimi et Pierre Rimbert dans le Le Monde diplomatique du mois de juillet 2016 rapportent ce qu’il se passe au niveau du monde du journalisme et particulièrement à l’hebdomadaire de « gauche » L’Obs .

 

« Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les journalistes disposent de pouvoirs étendus sur les principaux titres de presse. Organisés en sociétés de rédacteurs, ils se disent « désormais décidés à remettre en cause les structures qui ne garantissent plus au public des informations à la fois sûres et complètes ». Leur détermination à ne plus voir « prévaloir dans la presse les intérêts privés sur l’intérêt général » faiblit à partir de la décennie 1980, sous l’effet des transformations du secteur de la communication : amenuisement du lectorat, baisse des recettes publicitaires, essor du numérique, concentrations industrielles. À l’image iconique, véhiculée par le cinéma, de l’individu libre exerçant un contre-pouvoir s’oppose la morne réalité du tâcheron multimédia condamné à usiner du « contenu » en fonction des mots-clés qui buzzent sur les réseaux sociaux. »

 

« … faiblit à partir de la décennie 1980 », c’est-à-dire à partir du moment où la révolution néolibérale a commencé. Et ce n’est pas fortuit. Halimi et Rimbert ajoutent :

 

« Cette cascade de rebuffades [de la part des sociétés de journalistes] vite balayées a enhardi les propriétaires de journaux, qui, logiquement, poussent plus loin leur avantage. Au Figaro, le sénateur de droite Serge Dassault s’était déjà assuré que ses démêlés avec la justice seraient traités avec discrétion (voire pas du tout), que la signature de ses contrats d’armements serait saluée avec émotion et que les États acheteurs de Rafale seraient ménagés — « Nous n’avons plus le droit de parler en mal des pays dans lesquels Dassault fait du business », avouait un journaliste. Dorénavant, sans que la société des rédacteurs y trouve (apparemment) à redire, il a aussi obtenu que son journal se métamorphose avec une régularité de métronome en serviteur des industriels milliardaires amis de l’avionneur et gros annonceurs du Figaro. »

 

Et le directeur du Diplo et son confrère en tirent la leçon :

 

« Nu, brutal et le plus souvent tu, ce pouvoir n’a nul besoin de parler. On devance ses désirs ; on le redoute d’autant plus qu’on ne comprend pas toujours ses raisons et qu’il n’est tenu d’en fournir aucune ».

 

Quant à L’Obs, l’ancien Nouvel Observateur , l’hebdo de la gauche « caviar » toujours proche du pouvoir lorsque le PS est aux affaires, il décline depuis des années. Il y a deux ans, l’Obs s’est résolument rangé derrière Valls et Macron.

 

Et Halimi et Rimbert nous décrivent les curieuses filiations parmi les propriétaires et les dirigeants de l’organe de la gauche libérale.

 

« C’est peu dire que le choix d’accrocher L’Obs à la remorque d’un pouvoir aux abois n’a pas été couronné d’une « pleine réussite ». En décembre 2015, le fléchissement des ventes s’accélère. Les actionnaires donnent alors un mois au directeur du journal pour leur présenter un projet de relance éditoriale. Délai très court, ordre de mission aléatoire tant le crédit de l’hebdomadaire est entamé : chacun imagine que les jours de Croissandeau à la tête de L’Obs sont comptés. Or c’est tout le contraire qui se produit. Courageusement, le directeur se défausse en limogeant mi-mai ses deux adjoints, dont l’une, Aude Lancelin, plus à gauche que lui, compagne de Frédéric Lordon, qu’il licencie sur-le-champ — une première dans l’histoire de cette publication. Le 11 mai 2016, 80 % des journalistes du magazine désavouent Croissandeau. Mais, là encore, les actionnaires — MM. Xavier Niel (compagnon de Mme Delphine Arnault, fille de M. Bernard Arnault), Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Claude Perdriel — lui renouvellent aussitôt leur « absolue confiance ». »

 

Aude Lancelin était l’OVNI de la bande ! Elle était réellement de gauche, proche de « Nuit debout ». Elle aurait donc transgressé la « ligne social-démocrate » de L’Obs . Croissandeau a voulu faire passer son licenciement pour une décision managériale, mais l’actionnaire Perdriel proclame haut et fort qu’il s’agit d’une décision politique. En clair, on ne met plus de gants ! Aude Lancelin est accusée d’avoir publié des textes « antidémocratiques » dont les auteurs sont Alain Badiou, Jacques Rancière, Emmanuel Todd et Yanis Varoufakis !

 

En réalité, c’est le pouvoir qui souhaitait que L’Obs combatte la gauche radicale et bien entendu, dans cette perspective, une Aude Lancelin faisait désordre ! Encore, une garantie démocratique qui s’effondrait. Serge Halimi et Pierre Rimbert concluent :

 

« Le fonds commun républicain d’une presse défendant les droits démocratiques et les libertés publiques a cessé d’être un sanctuaire. Dorénavant, le journalisme encourage la dérive autoritaire du pouvoir, et le fait d’autant plus volontiers que se resserre autour de son cou le cercle de fer des industriels qui le possèdent. »

 

Et les services secrets ?

 

Après le musèlement de la presse d’opinion, voici les services secrets qui entrent en scène.

 

Revenons à L’Homme nu. Depuis la chute du Mur :

 

« Les services secrets ont troqué un ennemi clairement identifié, en l’occurrence l’Union Soviétique, contre une menace permanente avec laquelle vous ne pouvez conclure une trêve, voire signer une paix. »

 

Services de renseignements et Big Data ont un objectif commun comme celui de former la coalition la plus influente de ce siècle en matière de collecte de données et de traitement de l’information mondiale. « La partie la plus puissante de l’Etat américain est ainsi hybridée. »

 

En clair, les auteurs ne le précisent pas : il y a connivence entre l’Etat profond étasunien avec sans doute l’Etat profond d’autres nations occidentales et les transnationales du Big Data instaurant ainsi une gouvernance mondiale dominant, voire éliminant les Etats. C’est en gros ce que dénonçait un Edward Snowden et ce que les documents révélés par Wikileaks prouvent.

 

Snowden a expliqué que des services secrets ont pu siphonner les données de pays étrangers parce qu’elles étaient hébergées sur des serveurs d’entreprises privées étasuniennes. Et pas seulement étasuniennes : rappelons-nous l’affaire Belgacom – aujourd’hui Proximus – sous le gouvernement Di Rupo. Le serveur de cette société mi-publique mi-privée héberge les données des institutions européennes et l’on sait qu’elles ont été « hackées ». Cette affaire a été vite étouffée. On ignore si les institutions européennes et Belgacom ont résolu ce problème. En cela, c’est révélateur de la faiblesse des Etats occidentaux et de leurs dirigeants.

 

« La fusion des services de renseignements avec des entreprises commerciales du Big Data augure une forme de gouvernement mondial non élu. » Gouvernement mondial qui est le rêve de certains intellectuels comme Jacques Attali, Alain Minc, BHL et consorts.

 

Le contrôle des individus

 

Il ne s’agit pas seulement pour ce nouveau pouvoir de contrôler les Etats, mais aussi d’assurer le contrôle des individus notamment de leurs comportements. Ainsi, la gestion des comptes en banque, des paiements, etc. La vente de ce type de données à des opérateurs peut rapporter très gros. Il est ainsi possible de tirer des conclusions sur les profils de chaque individu.

 

« Chaque individu doit être précisément identifié comme consommateur afin que l’univers commercial puisse venir au plus près de ses habitudes et de ses envies. »

 

Nous vivons donc dans un monde qui s’est transformé en buvard.

 

« L’effroyable buvard boit, absorbe toutes les traces que nous laissons dans le monde numérique. »

 

Ainsi, par exemple :

 

« Les utilisateurs de Facebook – 1,4 milliards de terriens – ont implicitement accepté de céder à la firme de Mark Zuckenberg la liste de leurs amis, leur situation amoureuse, leur date anniversaire, leurs photos personnelles et leurs centres d’intérêt. Ce faisant, ils se dépouillent d’une part de leur intimité. Des données cédées en échange d’un service gratuit, avec lesquelles le n° 2 mondial de la pub fait son miel. »

 

Les livres numériques sont aussi mouchardés. Les liseuses électroniques enregistrent les types de livres choisis, les habitudes de lecture, etc.

 

On peut multiplier à l’infini les objets désormais « connectés » et donc susceptibles d’alimenter le Big Data. Des exemples foisonnent dans l’ouvrage de Dugain et Labbé.

 

De Big Brother au Big Data

 

Les auteurs considèrent que George Orwell n’aurait pu prévoir un tel système de contrôle de l’ensemble des êtres humains. Ils se trompent. Certes, Orwell n’aurait pu imaginer la technologie qui sous-tend au Big Data, cependant, dans son allégorie 1984 , l’auteur anglais a imaginé un monde soumis à la surveillance générale au profit d’une élite qui tient en main le « Parti ». Les « télécrans », sorte de TV interactives qu’il a imaginée, destinés à surveiller l’ensemble des habitants d’Oceania, hormis les laissés pour compte qu’il appelle les « proles », ne sont que les outils de la surveillance générale comme le sont les innombrables détecteurs – bien réels ceux-là – qui assurent aujourd’hui notre surveillance , non plus au profit d’un « Parti » mais à celui des entreprises transnationales qui assurent de plus en plus leur domination sur l’ensemble de la planète.

 

Eric Schmidt, le patron de Google, se réjouit :

 

« Quand on considère l’avenir, avec ses promesses et avec ses défis, on voit s’annoncer le meilleur des mondes. » Ou le pire des cauchemars ! En effet, car Schmidt ajoute :

 

« Il sera de plus en plus difficile pour nous de garantir la vie privée. La raison en est que, dans un monde de menaces asymétriques, le vrai anonymat est trop dangereux. »

 

Menaces de qui ? De Daesh ou des entreprises transnationales du Big Data ?

 

Prométhée à nouveau enchaîné ?

 

Prométhée et l’hubris – le destin, l’antique affrontement. Prométhée, l’homme dieu qui défie le destin et les dieux en leur volant le feu est condamné à être enchaîné à jamais et à subir les pires tourments. C’est ce défi que dénoncent Dugain et Labbé. Les entrepreneurs du numérique joueraient au Prométhée d’après eux et se moquent de l’hubris, du destin. Autrement dit, pour les auteurs, il n’y a plus équilibre entre le progrès technologique et l’intérêt de la société.

 

C’est mal aborder le problème. Ces géants de la « toile » n’inventent rien. Ils exploitent une technologie déjà relativement ancienne. Tous les ordinateurs numériques fonctionnent sur les mêmes principes depuis leur invention durant la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a pas eu de réelles inventions en ce domaine depuis. Mais la technique des ordinateurs s’est adaptée à la formidable révolution technologique issue de la crise pétrolière des années 1970-80 où les quatre pôles technologiques – le matériau, l’énergie, le rapport au vivant, le temps – se sont animés : le matériau nouveau, ce sont les polymères ; l’énergie c’est le renouvelable ; le rapport au vivant, c’est la microbiologie et les manipulations génétiques ; le temps, on est passé de la seconde à la nanoseconde.

 

Il y a dans la démarche de Marc Dugain et de Christophe Labbé un refus du progrès, ce qui est très en vogue aujourd’hui. C’est dommage.

 

Il n’empêche. La maîtrise de cette technologique permettra à quelques-uns de disposer d’un pouvoir quasi absolu sur le monde. Mais, ils ne l’ont pas encore. Et de toute façon, comme tout pouvoir absolu, il s’effondrera un jour ou l’autre et l’homme sera à nouveau maître de son destin.

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 06:06

 

Globalement, j’ai bien aimé cette série créée en 1999. Des acteurs très expérimentés, des histoires bien menées, pas ou peu de violence.

 

On pouvait attendre des producteurs qu’ils fignolent les tout derniers épisodes dans l’optique d’une fin annoncée. Las ! Ce 20 juillet nous eûmes droit à une misérable petite chose catastrophique.

 

Le scénario était signé de la fille de Miou-Miou et de Patrick Dewaere. Cette ancienne élève de Normale Sup nous a offert des juges une vision absolument scandaleuse. L’épisode commençait en effet par des beuveries et des coucheries collectives entre magistrats complètement décadents. Je ne connais pas ce monde et je n’exclus pas que ce genre de gambade éméchée serve occasionnellement de défouloir dans un milieu professionnel généralement sous pression. Le problème est que notre service public télévisuel a choisi, comme point d’orgue à une série fort honorable, une fin – je passe sur la médiocrité du scénario – qui donne des cadres de la Fonction publique une image, non pas caricaturale mais grossière.  

 

 

 

 

P.S. (1) qui n'a rien à voir.

N. Vallaud-Belkacem vient de décider que les directeurs de thèse n'auraient plus le droit de voter lors des délibérations faisant suite aux soutenances des thèses qu'ils dirigent. L'humiliation, l'infantilisation des universitaires (qui acceptent tout) continuent. Le mépris de Belkacem, titulaire d'une licence de droit, pour ces élites de la nation est largement aussi lourd que celui de Fioraso.

 

P.S. (2) qui n'a rien à voir.

Les petits producteurs de canards (ceux que je connais en tout cas) ne peuvent toujours pas reprendre leur activité. C'est l'état d'urgence pour eux également (prorogé jusqu'à quand ?). Arrivent des pays de l'Est quantité de produits à base de canard dont la qualité et l'hygiène sont au dessus de tout soupçon, vous pensez bien. Les Solfériniens veulent tuer les artisans, les petits producteurs, pour faire plaisir à l'industrie agro-alimentaire.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 05:50

 

Oradour-sur-Glane (source:francetvinfo.fr)

Oradour-sur-Glane (source:francetvinfo.fr)

Le crime impuni du massacre d’Oradour

Procès d’Oradour-sur-Glane au tribunal militaire de Bordeaux, le 17 janvier 1953. Photo : Rue des archives/AGIP

Procès d’Oradour-sur-Glane au tribunal militaire de Bordeaux, le 17 janvier 1953. Photo : Rue des archives/AGIP

1953 Le massacre de la population du village martyr de Haute-Vienne, le 10 juin 1944, sera suivi d’un procès indigne. L’instrumentalisation du drame des «malgré nous» exonèreles tueurs de toute responsabilité.
 

«Écrit en lettres de feu et de sang, le nom d’Oradour, ville assassinée, est entré, il y a huit ans passés, dans l’Histoire. Par là même, le procès qui va s’ouvrir, celui des assassins d’Oradour, prendra à son tour une portée, une résonance historique. » Le 12 janvier 1953, l’envoyée spéciale de l’Humanité, l’ancienne résistante Marie-Louise Baron, veut encore espérer que les vingt-deux accusés, membres du 1er bataillon du régiment Der Führer appartenant à la division SS Das Reich, qui comparaissent devant le tribunal militaire de Bordeaux, recevront un juste châtiment pour leur implication dans le massacre de 646 personnes.
 
Au début de l’après-midi du 10 juin 1944, toutes les femmes et les enfants furent enfermés et brûlés vifs dans l’église, les hommes et les jeunes gens mitraillés dans les granges. Il y a bien quelques indices laissant présager que le verdict ne s’inscrira pas dans la lignée du procès de Nuremberg, ne fût-ce que l’absence de la plupart des officiers qui ont planifié et commandé l’opération. Le commandant du bataillon, Adolf Diekmann, a été tué peu après en Normandie. Quant au chef de la division, le général SS Lammerding, il vit en toute tranquillité chez lui à Düsseldorf, en zone d’occupation britannique. Les autorités françaises n’ont pas réclamé son extradition. 

Au fil des jours, les accusés racontent les mêmes atrocités

L’Humanité ne tarde pas à dénoncer l’entreprise de torpillage d’un procès embarrassant pour le gouvernement. Parmi les SS incriminés, treize ne sont pas allemands mais français, originaires d’Alsace. Le procès de Bordeaux donne lieu à une polémique enflammée, agitée par la droite alsacienne, visant à disculper les SS français des crimes effroyables commis à Oradour au motif que douze sur les treize Alsaciens avaient été enrôlés d’office. L’Alsace et la Moselle ayant été annexées par les nazis, le régime hitlérien a mobilisé à partir de 1942 quelque 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans, versés dans la Wehrmacht, la Luftwaffe ou les Waffen SS. Mais le drame des « malgré nous » peut-il excuser la participation à un tel massacre ? « Il s’agit de juger des criminels de guerre, leur origine n’a rien à voir dans l’affaire, écrit Marie-Louise Baron. Ce sont les massacreurs d’Oradour, les tueurs, les incendiaires, les brutes ignobles qui transportèrent des bottes de paille sur les corps d’enfants encore vivants et y mirent le feu, froidement, en exécution des ordres reçus que l’on accuse aujourd’hui et que l’on condamnera. Espérons-le. »
 
Les avocats des SS français réclament la disjonction des poursuites selon la nationalité car, argumentent-ils, faire comparaître des Alsaciens incorporés de force aux côtés d’Allemands signifierait la reconnaissance implicite de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par Hitler. Une thèse inacceptable aux yeux de Marie-Louise Baron. 
 
Dans son premier compte rendu d’audience, l’envoyée spéciale de l’Humanitéévoque le jeune Roger Godefrin, venu s’asseoir à ses côtés. Il avait 8 ans lors du massacre. Il est le seul enfant ayant échappé aux tueurs, « parce que réfugié lorrain, il savait, lui, ce que voulaient dire sur l’uniforme vert les deux initiales ignobles : SS ». Puis c’est l’interrogatoire d’identité. Le Français Giedenger a exécuté vingt-cinq personnes. Son compatriote Daul a fait partie d’un peloton qui a abattu trente hommes. Lohner alimentait les bûchers. Graff a reconnu avoir achevé une femme et une jeune fille… Au fil des jours, les accusés racontent les mêmes atrocités. L’un d’eux, Louis Hoelinger, « est fidèle à son étiquette de Waffen SS, note Marie-Louise Baron. Engagé après la débâcle allemande dans les troupes du corps expéditionnaire français en Indochine, il est allé continuer pour le compte des colonialistes français son activité de technicien nazi ».
 
Après de longues journées de procédures, l’intensité dramatique atteint son paroxysme lorsque des témoins de la défense viennent soutenir les accusés. « Cela dépasse tout. Cherchant un qualificatif capable d’exprimer ce que je ressens, je n’en trouve pas. Je ne sais qu’une chose, c’est que c’est intolérable. Physiquement intolérable. » Marie-Louise Baron décrit « tout le désespoir du monde sur le banc assigné à tout ce qui reste d’Oradour assassiné » et un M. Winter, industriel à Mulhouse, déclarant sans sourciller, le bras tendu vers les SS alsaciens : « Je les considère comme des martyrs. »
 
Le plus terrible massacre de population que connut la France sous l’occupation nazie resta scandaleusement impuni. Deux condamnations à mort furent prononcées contre l’Allemand Lenz et le Français Boos, engagés volontaires SS, et des peines de cinq à douze ans de prison pour les autres. Mais, en réalité, aucune de ces peines ne fut exécutée. Le 17 février, les SS d’Alsace étaient amnistiés par le Parlement. Ils furent libérés peu après et l’indulgence fut étendue aux tueurs allemands, de sorte qu’en 1958, plus personne parmi les assassins d’Oradour n’était sous les verrous.
 
Jean-Paul Piérot
 

L'HUMANITE le 8 JUILLET 2016

Dans l’Humanité du 26 janvier 1953 par Marie-Louise Baron :

« Au terme de la deuxième semaine de ces débats, je croyais tout savoir d’Oradour ;je croyais avoir mesuré quelle somme d’horreurs et de souffrances représentent ces trois syllabes. Et puis hier, pendant qu’une maman disait ce que fut pour elle l’après-midi du 10 juin 1944, j’ai compris que ce que j’avais pu imaginer jusqu’ici était dérisoirement hors de mesure avec l’immensité du drame. Mme Demery est une femme petite et simple, toute vêtue de noir, qui se raidit devant le micro, essaie de ravaler ses sanglots puis réussit à murmurer comme une excuse : ‘‘Pardonnez-moi, Monsieur le président, j’en ai perdu 13 de ma famille.’’ Je regarde cette femme en deuil. Je pense à la double rangée de petits marchant vers l’église. Les siens avaient 4 et 6 ans. Ils étaient encore à la ‘‘petite école’’, nous dit-elle. Je les imagine avec deux cents autres en train de trottiner. »
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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 06:32

Gisèle Guillemot fut résistante de décembre 1940 à avril 1943 au sein des Francs-tireurs et partisans français. Arrêtée, elle est internée à Caen, puis à Fresnes où elle écrit ce poème. Elle est déportée à Ravensbrück puis Mauthausen d'octobre 1943 à avril 1945. Elle a écrit de nombreux ouvrages retranscrivant sa vie pendant la guerre." A ma mère", est l’un de ses poèmes les plus connus.

 


Ecoute, il faut que tu comprennes 
Lui et moi on n’a pas supporté 
les livres qu’on brûlait
Les gens qu’on humiliait
Et les bombes lancées
Sur les enfants d’Espagne
Alors on a rêvé 
De fraternité...

 

Ecoute Maman, je vais te raconter,
Ecoute, il faut que tu comprennes
Lui et moi on n’a pas supporté 
Les prisons et les camps
Ces gens qu’on torturait
Et ceux qu’on fusillait 
Et les petits-enfants
Entassés dans les trains
Alors on a rêvé 
De liberté

 

Ecoute Maman, je vais te raconter,
Ecoute, il faut que tu comprennes 
Lui et moi on n’a pas supporté
Alors on s’est battu 
Alors on a perdu

 

Ecoute Maman, il faut que tu comprennes
Ecoute, ne pleure pas ...
Demain sans doute ils vont nous tuer 
C’est dur de mourir à vingt ans 
Mais sous la neige germe le blé 
Et les pommiers déjà bourgeonnent 
Ne pleure pas
Demain il fera si beau

 

 

 

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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 15:38

La place des femmes dans la Résistance française fut niée, occultée puis sous-estimée. Remercions l'Institut d'Histoire sociale du Gers qui, dans la livraison de sa dernière revue, a consacré un dossier à ces combattantes.

 

Ici un admirable poème (publié par l'Institut et que j'avais repris dans ce blog le 3 mai 2012) de Marianne Cohn, écrit quelques heures avant d'être assassinée. 

 

D’origine allemande, Marianne Cohn, membre des Éclaireurs israélites de France, sauva de nombreux enfants juifs en les plaçant ou les faisant passer en Suisse. La Gestapo l’arrêta en mai 1944. Elle fut longuement torturée.  Son corps fut jeté dans une fosse commune.

 

Elle avait 22 ans.

 

Je publierai demain "A ma mère", de Gisèle Guillemot.

 

 

Je trahirai demain pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,

Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.

Moi je sais.

Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.

Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui,

Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,

Il ne faut pas moins d’une nuit

Pour renier, pour abjurer, pour trahir.

Pour renier mes amis,

Pour abjurer le pain et le vin,

Pour trahir la vie,

Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.

La lime est sous le carreau,

La lime n’est pas pour le barreau,

La lime n’est pas pour le bourreau,

La lime est pour mon poignet.

Aujourd’hui je n’ai rien à dire,

Je trahirai demain.

Je trahirai demain
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15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 05:29

Vous roulez sur la rocade entourant Albi. Soudain, un panneau flamboyant et fier de l'être : " ALBI UNIVERSITE".

 

Antéposons comme des bêtes, ou plutôt comme des Zuniens. Les universitaires albigeois ne sont pas les premiers à avoir cédé à cette mode imbécile. Alors allons-y à fond la caisse :

 

ALBI COMMISSARIAT DE POLICE

ALBI HOTEL DE VILLE

ALBI RECETTE FISCALE

ALBI MUSEE

ALBI PISSOTIERES

 

Bon sang de bonsoir : nous sommes dans une ville de culture, d'histoire millénaire, une ville inscrite au Patrimoine mondiale de l'Unesco. Dire "Université d'Albi", ça vous écorcherait la goule (comme on dit en Poitou) ?

 

Le plus drôle, c'est que l'université d'Albi est une petite chose inventée par Fioraso, qui a par ailleurs fait tant de mal à l'Université française. Au départ, un Institut national universitaire, antenne de l'université de Toulouse, l'Institut Champollion, du nom du célèbre égyptologue né à ... Figeac dans le Lot et qui fit ses études à Grenoble Ecole centrale.

 

La devise de cette petite chose est "Small is beautiful". J’ajouterais : "American is Great".

 

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 06:07

Nicole Masson fut ma collègue à l'université de Poitiers où elle enseigne la littérature française du XVIIIème siècle. Elle est une grande spécialiste de Voltaire et préside la Société Rétif de la Bretonne. Très éclectique, elle a écrit plusieurs ouvrages sur les jeux.

 

Elle a publié récemment Les Victoires du Front populaire aux éditions du Chêne (préfacé par Jack Lang). 1936, le temps où un gouvernement de gauche donnait au peuple le sourire et de bonnes raisons d'espérer. Cet été, Télérama va consacrer cinq épisodes à ce grand moment de notre histoire. Dans le premier, il donne longuement la parole à Nicole Masson. Extraits.

 

L'engagement et le soutien des intellectuels Paul Langevin, Jean-Richard Bloch ou André Malraux m'ont touchée. Il est assez bouleversant de considérer les destins de Jean Zay, ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts, ou de Léo Lagrande, sous-secrétaire d'Etat aux loisirs et aux sports. Au-delà de leur propre dessins politiques, ils avaient des visions et des ambitions pour leur pays, voulaient développer les loisirs, l'éducation et la culture pour tous. Ils étaient intègres et auraient pu encore faire de grandes choses s'ils n'avaient pas été fauchés quelques années plus tard. […] C'est une génération d'hommes politiques et d'intellectuels dont l'intégrité force le respect.

 

 

 

 

[…] Le parti communiste décide d'abandonner la tactique classe contre classe pour privilégier le front commun contre le fascisme. Si l'on ne s'adresse pas aux classes moyennes, elles risquent de basculer du côté des ligues d'extrême droite. C'est une réflexion que l'on pourrait avoir aujourd'hui : pourquoi une parti des classes moyennes vote-telle pour le Front national ?

 

[…] L'autre point à souligner est la rapidité des décisons et de leur application. En douze mois, 24 lois ont été votées, sans atermoiement, et les décrets sont tout de suite signés. Le Front populaire arrive au pouvoir début juin et quelques semaines après les gens partent en vacances. Aujourd'hui, ça paraît extraordinaire.

 

[…] Je retiens aussi cet extraordinaire foisonnement culturel qui ne répondait pas à une revendication particulière.

 

[…] Ce sont tous ces aspects qui me passionnent dans juin 1936 : encourager le foisonnement culturel, enchanter le monde, redonner de la vigueur aux raisons d'espérer, m^eme en période de crise. Des hommes comme Jean Zay étaient en première ligne de ces ambitions. On pourrait se poser la question de savoir qui est aujourd'hui pôrteur d'un tel discours.

 

 

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29 juin 2016 3 29 /06 /juin /2016 05:26

Dans “ Le Lion et la licorne ”, Orwell avance que l'affaiblissement de l'impérialisme dans les années trente a été provoqué en grande partie par l'intelligentsia de gauche, ce groupe s'étant lui-même renforcée grâce à la stagnation de l'Empire. Il utilise le mot russe "intelligentsia" car, pour lui, un vrai Anglais ne saurait être un intellectuel, intellectual étant un vocable quasi péjoratif. Orwell pense qu'une alliance objective s'est nouée entre les colonels en retraite (les “ Blimps ”) pour qui un individu trop intelligent ne pouvait être patriote, et les intellectuels pour qui un patriote ne pouvait décidément pas être intelligent. Cet extraordinaire paradoxe ne peut surprendre dans la mesure où il vient en bout de chaîne après d'autres considérations tout aussi étonnantes sur les intellectuels. Orwell pose tout d'abord que du pessimisme à une vision réactionnaire des choses il n'y a qu'un pas vite franchi par une fraction importante de la classe dominante. Il estime également qu'il eût été possible de susciter un mouvement pacifiste authentiquement populaire en Angleterre, loin de la « gauche de salon ». Mais, dans les années trente, l'intelligentsia s'est déconsidérée dans des activités indignes, dans le domaine de l'esprit comme dans la politique. Elle s'est coupée du reste de la société en dénigrant systématiquement la civilisation occidentale et en cultivant un sentiment négatif de « désillusion ». La « vraie question », se demande Orwell, n'est pas de savoir pourquoi des bourgeois sont devenus staliniens, mais pourquoi ils ont viré à gauche. A première vue, c'est parce que les puissances de l'Axe menaçaient l'Empire britannique, l’antifascisme et l'impérialisme se rejoignant dans un même combat Dans une correspondance de décembre 1938, il explicitait ce postulat. Il estimait que si un « grand mouvement pro-Arabe » voyait le jour, il serait « fatalement pro-Fasciste ».

 

C'est à cette époque qu'Orwell va définir petit à petit ce qu'est pour lui l'Anglais idéal. George Bowling, son narrateur d'Un peu d'air frais, en était une esquisse aux traits assurément appuyés, permettant à l'auteur de considérer avec plus de commisération que jamais tous ceux qui ne correspondaient pas au moule. « Un type comme moi est incapable de ressembler à un gentleman », reconnaissait Bowling sans vraiment le regretter. « Les vêtements que je porte », poursuivait-il, sont « l'uniforme de la tribu ». En peignant cet homme ordinaire, Orwell s'adressait à ceux qui, comme son personnage, cultivaient la nostalgie de leur passé et aspiraient à un socialisme non dogmatique, un peu proudhonien. Petit-bourgeois, Bowling ne prône pas l'émancipation de la femme, il n'a pas de l'amour une approche très romantique, il s'indigne des inégalités sociales et déplore que le salarié se voit privé, par le système capitaliste, du produit de son travail. Il se méfie de la bureaucratie qui empiète sur la liberté individuelle, tout comme le capitalisme qui, par le système de crédit, empêche le salarié d'être jamais propriétaire. Le monde de Bowling converge avec celui du “ Lion et de la licorne ” : « C'est votre civilisation, c'est vous ». Ce monde que je décris, dit Orwell, c'est toujours le vôtre. Que vous l’aimiez ou non, il vous manque dès que vous le quittez. Comme vous, il est moyen, ni le joyau chanté par Shakespeare, ni l'enfer décrit par Goebbels. Vous êtes, nous sommes, les membres d'une famille victorienne empesée, avec son lot inévitable de squelettes dans le placard. Chez nous, les jeunes n'ont pas la parole, ce sont les vieux oncles irresponsables qui monopolisent le pouvoir, mais nous sommes une famille unie, avec sa langue, sa culture, ses souvenirs, son esprit de solidarité. Vous et moi sommes peut-être des médiocres, mais au moins saurons-nous, en patriotes, nous unir face à l'adversité extérieure et débusquer l'ennemi intérieur. Nous pourrons toujours nous arc-bouter sur un impérialisme qui n'est pas à dénigrer en bloc : seule sa dimension morale est à redouter quand il détruit la conscience de l'oppresseur et de l'opprimé.

 

“ Le Lion et la licorne ” donne donc une idée assez précise de l'image que se fait alors Orwell de son pays. Ces pages sont un mélange d'observations pénétrantes, de gentilles banalités et de généralisations désarmantes : " Les Anglais ne sont pas musiciens commer les Allemands et les Italiens. La peinture et la sculpture ne se sont pas épanouies comme en France. Ce ne sont pas des interllectuels. Ils ont horreur des pensées abstraites. Bien qu'étant un peuple dre somnanbules, en temps de crise majeure il peuvent soudain être mus par une spèce d'instinct, dans les faits un code de conduite compris par tous, même s'il n'est jamais forulé."

 

Ce qu'Orwell apprécie alors au premier chef chez ses compatriotes, c'est leur réserve, leur politesse : ils font la queue patiemment dans l'ordre, sans se bousculer. Si les ouvriers ne sont pas toujours très gracieux, du moins font-ils toujours preuve de beaucoup d'attentions. La modération de ses compatriotes invite Orwell à penser que le fascisme ne prendra jamais dans son pays : « les purges hitlériennes n'auraient pu exister en Angleterre », affirme-t-il, sans s'interroger le moins du monde sur les conditions historiques qui ont permis à la barbarie de se déchaîner au pays de Goethe. Les Anglais sont trop raisonnables, ils croient trop en la justice pour se laisser entraîner dans le vertige de la terreur et des abus de pouvoir. L'Angleterre est protégée par ses traditions et son histoire, par son essence. La vision d'Orwell est donc très déterministe. La société peut changer, mais jusqu'à un certain point : « On n'obtient pas un panais avec une graine de navet ». Orwell pouvait bien, à l'orée de la guerre, énoncer de telles banalités, le fait est là : le pays n'a pas plié et les traîtres ne furent qu'une poignée. Un solide pragmatisme, une volonté exceptionnelle de croire en soi et de vaincre ont permis de tenir. L'Angleterre a gagné la guerre parce que les vertus typiques chères à Orwell n'étaient pas l'apanage de la classe dirigeante. En était dépositaire le peuple, constitué à ses yeux par la classe ouvrière consciente et la frange inférieure de la bourgeoisie. Et, à long terme, seul cet ensemble social saurait, selon lui, résister à l'envahissement de la culture populaire par le modernisme réducteur et nivelant.

 

L’essence, la force du patriotisme d’Orwell lui permirent durant deux décennies de tous les dangers de retrouver des valeurs stables, une morale en politique, et d'alimenter son instinct de conservation à la source de son amour pour son pays. Ce patriotisme n'était pas aveugle. L'honnêteté intellectuelle d'Orwell (certes relative), son pessimisme lucide, son humour froid au second degré le faisaient souvent passer pour un prophète de malheur. Ce n'est pas parce qu'il était fondamentalement patriote qu'il aimait et défendait l'Angleterre, mais c'est parce que l'amour de son pays était quintessencié qu'il était patriote (Un peu comme Kipling, mais de manière moins exacerbée. L’auteur de Kim vénéra son pays tant qu’il le jugea grand. Il cessa de l’aimer lorsqu’il perçut son déclin). Parce qu'il souhaitait, vers 1940, un consensus politique national et que ce que l'Europe proposait (des régimes forts ou des démocraties en déliquescence) ne lui convenait pas, il soutiendrait son pays de droite comme de gauche, l'Angleterre de Chamberlain pouvant évoluer à court terme vers un changement radical de société.

 

Orwell établissait par ailleurs une nette distinction entre patriotisme et nationalisme. Etre patriote revenait à aimer un endroit, un mode de vie que l'on considérait comme les meilleurs au monde, mais sans pour autant vouloir les imposer aux autres. Pour Orwell, le patriotisme était par nature défensif, militairement et culturellement parlant. Il impliquait par ailleurs une adhésion volontaire à un espace, à une communauté et à des valeurs. Inversement, il concevait le nationalisme comme l'idéologie belliqueuse d'individus en quête de prestige, non pour eux-mêmes mais pour des ensembles dans lesquels ils choisissent d'enfouir leur propre personnalité. Un Communiste ne pouvait donc pas, selon lui, être patriote, mais seulement nationaliste, puisqu'il était capable, en l'espace de quelques jours, de transférer ses allégeances selon les nécessités de l'actualité, son rapport à sa terre, à sa patrie étant extrêmement ténuIl avait établi une typologie de différentes formes de nationalismes : la forme “ positive ”, incarnée par le nationalisme celtique, le Sionisme, et ceux qui n’admettaient pas le recul de l’influence anglaise dans le monde (Lord Elton, A.P. Herbert, le Tory Reform Committee) ; un nationalisme de “ tranfert ” (il faisait se côtoyer le communisme, le pacifisme, le catholicisme militant, la conscience de classe) ; une variante négative qui incluait pour lui l’anglophobie, l’antisémitisme, le trotskisme. Orwell avait finement observé que les grands nationalistes sont souvent des marginaux, des idéalistes en quête d'affirmation : "Il n'est pas tout à fait fortuit que les nationalistes les plus extrémistes et les plus romantiques ne sont pas ressortissants des pays qu'ils idéalisent. Les chefs qui en appellent à la patrie sont parfois carrément étrangers ou alors ils viennent des pays situés aux marges des grands empires. Des exemples évidents seraient Hitler, un Autrichien, Napoléon, un Corse, mais il y en a bien d'autres. L'homme dont on peut dire qu'il a fondé le chauvinisme anglais n'était autre que Disraeli, un Juif espagnol, et c'est le Canadien Lord Beaverbrook qui a tenté de persuader les Anglais de se décrfire comme Bretons. Même Churchill, la figure de proue du patriotisme romantique est à moitié américain."

 

 

Orwell a longtemps cru, au moins jusqu'à la rédaction de 1984, que toute guerre pouvait avoir des vertus salutaires, au niveau humain et politique. A l'inverse de ceux qui estimaient que la guerre est la continuation d'un état de chose par d'autres moyens, il voyait en elle une brisure, un moment paroxystique où les individus et les communautés vivent dans un état supérieur, sont révélés par l'épreuve et où, en d'autres termes, Dieu peut reconnaître les siens. Et c'est en Espagne qu'il a commencé à réfléchir au rapport entre la guerre et la révolution. Il pensait alors, contrairement, par exemple, à de nombreux trotskistes anglais, qu'il fallait d'abord se débarrasser du fascisme avant de faire la révolution dans les démocraties bourgeoises. Il semble moins dogmatique sur ce point en 1940. Une révolution et la guerre peuvent être concomitantes. Et il estime alors qu'une révolution (anti-bourgeoise évidemment) pourrait surgir de la guerre grâce aux qualités intrinsèques du peuple anglais. La guerre et la révolution pourront remettre les choses en place. Les inutiles, les inefficaces, les privilégiés disparaîtront. Les compétences populaires pourront s'exprimer. Le peuple en sortira humainement enrichi : "Nous avons avancé avec la lenteur de glaciers et nous n'avons appris que des désastres."

 

Dans la lutte, il n'y a pas la droite et la gauche, la bourgeoisie et la classe ouvrière, mais les combattants et les partisans de la démission. Le peuple victorieux saura être magnanime. Pas de procès pour les criminels de guerre demande, dès 1943, Orwell lucide et visionnaire : "Les tyrants doivent être mis à mort par leurs propres sujets. Ceux qui sont punis par une autorité étrangère, comme Napoléon, deviennent des martyrs ou des légendes."

 

La pensée d'Orwell, dans la dernière partie de sa vie, préfigure l'idéologie travailliste des années cinquante, celle qui a rompu — officieusement — avec le marxisme. Pour Orwell qui, de 1945 à sa mort, est un sympathisant du Labour, le socialisme se résume à davantage d'égalité et le remplacement des élites obsolètes par ce qu'on n'appelle pas encore la méritocratie. L’Angleterre ne devrait plus être « une famille avec à sa tête des gens inefficaces ».

 

Orwell pose donc presque tous les problèmes en termes moraux, en termes d'individualités. De plus sa pensée, surtout quand elle est novatrice, est constamment bridée par des interférences personnelles. Qu'il écrive des pages anti-impérialistes, socialistes, révolutionnaires ou réformistes, l'image de l'homme vaincu, isolé pour qui un changement profond de société impulsé par le “ peuple ” est une chimère, domine. On peut supposer que le pessimisme d'Orwell a été alimenté par l'échec de soulèvements populaires, comme ceux de Kronstadt ou de Varsovie, sans parler de la prise de Barcelone par les Franquistes.

 

Les patriotes sont ceux qui, pour nous résumer, sont prêts à prendre les armes pour mener une guerre populaire. Les ennemis de la patrie sont les pro-fascistes. L'idée d'une victoire d'Hitler plaît aux très riches, aux communistes, aux partisans du fasciste Mosley, aux pacifistes et à certaines factions catholiques. Et puis, si les choses tournaient mal sur le front intérieur, la totalité des plus pauvres des ouvriers pourrait adopter une position défaitiste mais pas pro-hitlérienne dans les faits. Il restait donc les trois-quarts de la classe ouvrière et la petite bourgeoisie moins les intellectuels de gauche car ces derniers s’étaient, rappelons-le, déconsidérés depuis une dizaine d'années au moins. Le combat étant national et même nationaliste, il faudrait se méfier de cette « intelligentsia européanisée ».

 

De 1945 à 1950, le mot “ patriotisme ” n’apparaît jamais plus sous la plume d’Orwell. Visionnaire comme Churchill — dont il partage certaines conceptions en matière de géopolitique, Orwell a compris que la division du monde est un état de fait durable. Contre ceux qui envisage une fusion pure et simple des États-Unis et de la Grande Bretagne, contre une petite minorité d’Anglais qui rêve d’une intégration au système soviétique, il envisage des « États-Unis socialistes d’Europe. L’essayiste qui, en 1947, publie dans une revue d’extrême-gauche étasunienne l’article “ Vers l'unité de l'Europey ” rédige les premières moutures d’un univers fictionnel d’où sont absentes les valeurs de la civilisation occidentale, le patriotisme y compris.

 

 

PS:  Rappelons, cette distinction de Tzvetan Todorov : « Le premier sens [du mot nation] est celui qui devrait prendre une importance considérable à la veille de la révolution française et pendant ses premières années. La nation est un espace de légitimation et s'oppose, en tant que source de pouvoir, au droit royal ou divin : on agit au nom de la nation, au lieu de se référe à Dieu ou au roi ; on crie ‘ Vive la nation ! ’ au lieu de ‘ Vive le Roi ! ’. Cet espace est alors perçu comme celui de l'égalité : non de tous les habitants, il est vrai, mais de tous les citoyens (ce qui exclut les femmes et les pauvres) ; on recourt à la ‘ nation ’ pour combattre les privilèges sociaux ou les particularismes régionaux. Tout autre est le deuxième sens, ‘ extérieur ’, du mot ‘ nation ’ : une nation s'oppose cette fois-ci à une autre, et non plus au roi, ou à l'aristocratie, ou aux régions. Les Français sont une nation, les Anglais en sont une autre. » (Nous et les autres, Paris : Le Seuil, 1989, p. 203).

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 05:21

Tout cela n'ira pas sans contradictions ni difficultés.

 

Plus tard, on verra que le seul moment de vrai bonheur que connaît Winston Smith dans 1984 sont les heures passées avec Julia dans le magasin d'antiquités — lieu ô combien symbolique — qui lui rappelle l'Angleterre d'avant la dictature. Mais en 1938-9, George Bowling, dans Un peu d'air frais, éprouve bien des désillusions. On pourrait résumer ce roman en disant que cette œuvre est l'image d'une apocalypse qui anéantirait une vision rêvée de l'enfance. Bowling n'idéalise cependant pas la tradition. Le regard qu'il porte vers le passé, le voyage qu'il entreprend vers les lieux de son enfance, lui permettent de se repérer dans le présent, d'essayer de respirer, de se régénérer. Lucide, le personnage expose comment la bourgeoisie anglaise est prisonnière de sa propre idéologie, à quel point la manière de pensée de la middle-class est appauvrissante. Il raille la nostalgie qu’éprouvent les colons revenus des Indes : comme son créateur, mais à l’inverse d’un Kipling, il sait l’illusion de vivre au centre de l’Empire avec les valeurs de la périphérie.  Bowling saisit parfaitement les images vivaces d’un monde perdu, immobile face au monde réel qui évolue trop vite et trop fort. Il ne croit pas en l’aptitude des militants — ceux de gauche en particulier qu’il caricature à l’envi — à se mobiliser dans le cadre d’une riposte nationale face à l’ennemi. Il ressent jusque dans ses fibres la possibilité d’une disparition de son pays, avec ses valeurs, sa culture.

 

En 1936, lors de son enquête du côté du Quai de Wigan, Orwell s'était assuré qu'il y avait bien deux Angleterre et il avait fait son choix. Il serait toujours aux côtés de la classe ouvrière contre la bourgeoisie. Vis-à-vis de la working class et des indigents en général, il prendrait donc l’exact contre-pied d’un Baden Powell (fondateur du mouvement scout)à qui les décrivait comme anti-patriotiques et anti-sociaux. En 1940, face au danger totalitaire et à la guerre, Orwell croit de moins en moins en l'urgence, voire en la nécessité, de la révolution nationale ou internationale par la violence, et il souhaite que sa patrie soit une dans la lutte. Alors qu'en 1936 la bourgeoisie, impériale ou non, était responsable de tous les maux, elle est dédouanée en 1940, et Orwell en brosse un portrait bizarrement touchant. Depuis soixante-quinze ans, écrit-il, la classe dirigeante a perdu de son aptitude à gouverner. Autrefois, dans les colonies, il faisait bon vivre dans le perpétuel été d’avant la guerre des Boers, mais depuis 1920 les fonctionnaires de Whitehall surveillent « chaque pouce de l'Empire » et brident l'initiative. L'horizon impérialiste se rétrécissant, cette bourgeoisie de l’outremer n'a pu se réadapter en métropole. Étant intrinsèquement « moraux », les hommes d'affaires anglais n'ont pu, comme leurs confrères étasuniens(« de vrais bandits ») devenir millionnaires. Et ces malheureux bourgeois, par manque de compétence intellectuelle, n'ont pas sérieusement lutté contre le nazisme dans les années trente car ils n'avaient pas « compris » ce phénomène. Orwell croit d'ailleurs pouvoir inférer qu'ils n'auraient pas non plus compris le communisme s'il avait frappé à leur porte. Les grands responsables du déclin de l'Empire et de l’essoufflement de la bourgeoisie ne sont pas des gestionnaires surannés à la tête d'un outil de production inefficace se débattant dans un nouveau rapport de forces international défavorable mais, tout simplement, les intellectuels de gauche. Ils ont sapé « le moral des britanniques », ils se sont répandus en attitudes « négatives et récriminatrices » sans faire de « suggestions concrètes ». Et, surtout, ils se sont contentés d'évoluer (ô, surprise, pour des intellectuels !) dans un « monde d'idées ». Mais, Dieu merci, l'Angleterre est désormais, n'en déplaise au Dr Goebbels, une grande famille victorienne, un peu « collet monté », mais unie avec bien peu de « brebis galeuses » en son sein.

 

Tout en admettant après 1940 que la Home Guard (dont il fit partie) était organisée de telle manière que seuls les riches commandaient, il persiste à croire que la guerre a des vertus égalitaires car elle atténue les antagonismes de classe : "La guerre est le plus extraordinaire facteur de changement. Elle accélère tous les processus, efface les petites différences, fair remonter les réalités à la surface. Par dessus tout, elle fait prendre pleinement conscience à chaque individu qu'il n'est pas qu'un individu."

 

 

 

Qu'auront les Anglais à opposer aux divisions blindées hitlériennes et à la Luftwaffe ? Hormis un potentiel militaire non négligeable et une aide étasunienne qui viendra forcément, Orwell fait confiance aux qualités du peuple anglais. Tout d'abord, la bonne humeur et la sérénité. Comme Bertrand Russel qui, pour Orwell, incarnait moins l'archétype de l'intellectuel anglais que celui de l'Anglais intelligent, ses compatriotes sauront faire preuve de décence et d'esprit de chevalerie. Et puis la solidarité, l'honnêteté, le respect de la légalité feront le reste.

 

Mais il faut dire que la douceur de vivre que connaissait la classe moyenne avant-guerre avait débouché sur une certaine indolence. Désormais, Orwell est persuadé de la victoire car elle sera celle des gens ordinaires qui auront su se dépasser tout en restant eux-mêmes. Il appréciera que, malgré les circonstances exceptionnelles, les Anglais seront restés civiques, légalistes, respectueux des droits de l'individu, et il aimera que Churchill perde les élections de 1945, preuve que ses compatriotes, gens ordinaires, se méfient des hommes forts trop doués.

 

Dans les premiers chapitres d'Hommage à la Catalogne, Orwell avait magnifiquement saisi une lutte révolutionnaire, allant jusqu’à penser que l'enthousiasme populaire devait suffire à faire vaincre la révolution. Avec “ Le Lion et la licorne ”, son grand texte théorique sur l'Angleterre en guerre, Orwell propose une synthèse enthousiaste du patriotisme et du socialisme. Ces pages sont contemporaines de la Bataille d'Angleterre : l'heure est donc au drame et à l'espoir en une victoire à court terme. Bien que nous soyons ici dans un essai franchement politique, le narrateur s'affiche dès la première phrase : Orwell écrit ce texte au moment précis et parce que des avions ennemis lui passent au-dessus de la tête : "Au moment précis où j'écris, des êtres humains hautement civilisés volent au-dessus de moi et essaient de me tuer."

 

Ce qui est en jeu désormais, ce n'est plus le statu quo social ou la révolution, mais la civilisation ou la barbarie. Mieux vaut Chamberlain que Hitler. Le narrateur de l'autofiction Dans la Dèche à Paris et à Londres avait découvert certains de ses compatriotes dans leur étrangeté. Une Tragédie birmane fleurait bon son exotisme. Dans Le Quai de Wigan, Orwell était allé à la rencontre des ouvrières du textile et des mineurs de charbon dans leur différence. Désormais, il va à la recherche des autres dans leur ressemblance avec lui-même et ceux de sa classe d’origine, la frange inférieure de la bourgeoisie. Ce qui unit les Anglais, postule-t-il, est plus important que ce qui les sépare. Et il pose également que ce qu'il raillait à la fin d'Hommage à la Catalogne, ces caractéristiques d'une Albion aveugle et assoupie ("les prairies profondes, les lents cours d'eau frangés de saules, les vertes rondeurs des ormes, tout cela plongé dans le profond, profond, profond sommeil d'Angleterre") c'est justement ce qui fait la beauté, mais aussi la force de ce pays. Il existe un caractère national anglais, comme il existe un patrimoine et une « culture commune » que, bizarrement, comme s'il en avait un peu honte, il délimite par la négative : "Les Anglais sont particulièrement différenciés. On trouve une reconnaissance ambigüe de ce fait dans l'aversion qu'éprouvent presque tous les étrangers pour notre mode de vie."

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 05:36

 

 

Dans Politis, Jérôme Duval revient sur la loi El Khomri :

 

« Dans toute l’Europe, de nouvelles offensives portent atteintes aux droits du travail. Sur injonctions d’institutions, non-élues, au service du capital transnational, se poursuit la mise en place de mesures législatives.

 

Celles-ci facilitent les licenciements sans motif et les rendent moins coûteux pour les employeurs, organisent la baisse des salaires ou le recours au travail précaire, affaiblissent la négociation collective au profit d’accords d’entreprises quand ce n’est pas selon le bon vouloir du patron. À titre d’exemple, rappelons qu’une des premières mesures de la Troïka en Grèce avec le 1er mémorandum de 2010 consistait à restreindre les conventions collectives aux dépens des travailleurs dans un pays où le salaire minimum a chuté de 751 à 580 euros.

 

En France, dans une « recommandation » officielle datée du 14 juillet 2015, le Conseil de l’Union européenne somme le gouvernement de Manuel Valls de « faciliter, au niveau des entreprises et des branches, les dérogations aux dispositions juridiques générales, notamment en ce qui concerne l’organisation du temps de travail ». Un mois et demi plus tard, est publié le projet de loi Travail qui reprend l’essentiel des exigences du MEDEF et obéit aux injonctions de la Commission européenne. Cette dernière en profite alors pour critiquer, dans un rapport annuel, un marché du travail trop « rigide », et s’empresse d’encourager la réforme à venir. Et c’est bien à une démolition méthodique permettant de déstructurer les liens entre salariés et employeurs régis par les conventions collectives et le Code du travail à laquelle nous assistons. Au lieu de défendre les droits humains dans l’entreprise, on fait exactement l’inverse : on subordonne les droits humains aux droits de l’entreprise et de ses actionnaires. Il s’agit d’une véritable contre-révolution au service des financiers. »

 

 

 

Dans Le Grand Soir, Robert Charvin explique comment le capitalisme est en train de liquider le droit international :

 

« Aujourd’hui, à l’instigation surtout des États-Unis, qui ont tous les moyens à leur disposition, le droit international fait l’objet de manipulations : il est instrumentalisé pour des causes qui lui sont contraires. Il est même victime d’une tentative de liquidation, du moins dans tous les secteurs qui handicapent la liberté de manœuvre des grandes puissances, particulièrement les EU.

 

C’est ainsi, par exemple, que la « non ingérence » dans les affaires intérieures des États et des peuples, disposition centrale de la Charte des Nations unies, devient par la grâce « étasunienne » son contraire avec l’ingérence dite « humanitaire » et le « devoir de protéger » les peuples contre leur propre État. La pratique de quelques puissances, désireuses de produire à elles seules un « droit coutumier », devient une source fondamentale en lieu et place de l’accord entre États.

 

 

Cette pratique présente les caractères les plus arbitraires, les plus discriminatoires et les plus contradictoires : elle ne relève d’aucun principe, quel que soit le discours officiel, mais d’une simple évaluation des rapports de force et des possibilités qu’ils ouvrent. C’est qu’en effet dans tous les États, y compris ceux se réclamant haut et fort de la démocratie, la politique étrangère est entre les seules mains des chefs d’État et de gouvernement, assistés de leurs services plus ou moins spéciaux, en collaboration avec les ministres de la Défense et des Affaires étrangères.

 

Les peuples et leurs représentants sont réduits à n’être que des sujets : malgré les discours sur la « mondialisation heureuse ». Seules les organisations populaires peuvent prendre en charge le Droit international, après avoir pris conscience de l’importance politique de ses principes et de ses normes aptes à limiter tous les pouvoirs publics et privés.

 

 

 

Enfin, dans Res Publica, Philippe Hervé consacre une longue analyse à l’uberisation de nos sociétés : « Nous sommes au début d’un processus, sans d’ailleurs savoir si cette forme de rapport social peut être efficiente pour le capital à long terme. Nous assisterions, peut-être, à l’émergence du monde « bio politique » annoncé par Michel Foucault. Ainsi, l’extorsion de la plus-value serait intériorisée grâce à la disparition progressive du salariat et de son caractère coercitif archaïque. Cette forme d’aliénation impliquerait une sorte d’évaporation du concept même de travail, conduisant d’ailleurs à l’émergence d’un travail gratuit, dont la plate-forme serait la seule bénéficiaire en terme de profit. »

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