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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 06:27

 

 

Il se passe actuellement quelque chose d’absolument scandaleux à l’Université Jean-Jaurès de Toulouse. Etant toujours en relation avec plusieurs collègues de cette université, je peux assurer que les informations apportées par Mediapart à ce sujet sont totalement attestées.

 

Je cite Mediapart :

 

« L’université Jean-Jaurès de Toulouse est secouée par la récente révélation d'un échange de courriels internes datant de 2018 invitant à pénaliser des personnels engagés dans le mouvement de grève. Une authentique « liste noire » qui pose la question du fichage politique et celle de la mainmise technologique exercée sur les personnels de la fac.

 

Dans un courriel daté du 14 mai 2018, et adressé à plusieurs dirigeants d’UFR, l’adjoint au directeur général des services (DGS) de l’université Jean-Jaurès de Toulouse (UT2J), François Pelisset, est on ne peut plus explicite : « Comme cela a été fait en UFR SES, et à titre préventif pour limiter toutes nouvelles perturbations, nous vous invitons à nous indiquer d'éventuels agents de vos UFR auxquels il conviendrait de limiter les droits d'accès sur leur badge Salto au regard de leur engagement dans le mouvement de blocage de l'Université. » Soit, tracée noir sur blanc, une invitation à établir des listes d'enseignants et personnels administratifs grévistes, pour mieux les punir.

 

Ce courriel, écrit juste cinq jours après l'évacuation des grévistes-bloqueurs du campus par les CRS, fait suite à un autre adressé deux jours auparavant par Michèle Saint-Jean, directrice de l'UFR Sciences espaces société (SES – qui regroupe cinq départements, 200 enseignants et 5 000 étudiants) dans lequel elle dresse une liste nominative de 24 personnes (10 enseignants du département de sociologie, 8 de Sciences de l'éducation, 1 d'éco/gestion et 5 personnels administratifs) « en prévision de la réouverture de l'université et en vue de restreindre la capacité de leur badge Salto ».

 

Ces fameux badges Salto « sont nominatifs, explique Mireille Bruyère. En début d’année, on dit quel est notre département et à quelles salles et espaces on doit accéder. Mais ensuite ils ont la possibilité, à distance, de nous bloquer l’accès à des salles sans nous prévenir et sans nous en donner la raison ». Exactement ce qui s’est passé en mai 2018, les responsables de cette entrave volontaire à la circulation des 24, se réfugiant alors derrière un « bug informatique » bien pratique. »

 

*                                            *

 

 

L’Université Jean-Jaurès, ce n’est pas encore la Stasi. Mais il n’est pas exagéré de relever qu’il y règne une forme de terreur douce. Mediapart signale que la plupart des enseignants, étudiants et personnels administratifs rencontrés ou interrogés au téléphone ont souhaité que leur nom n’apparaisse pas dans l’article. La seule enseignante ayant accepté de rompre l’anonymat ambiant est – je n’en suis pas surpris – Mireille Bruyère, membre des Économistes atterrés.

 

La raison fondamentale pour laquelle tout cela a été rendu possible tient à la posture des enseignants. Dans cette fac comme ailleurs, ils constituent depuis une bonne dizaine d’années un ventre mou qui s’est dévalorisé, autoculpabilisé et qui a accepté – la nature ayant horreur du vide – la prise du pouvoir par l’administration.

 

Depuis la fondation de la Sorbonne, l’Université, ce sont les professeurs et les étudiants. Nullement les administratifs qui ne sont pas universitaires et qui travaillent là alors qu’ils pourraient être ailleurs, dans les rectorats, les inspections académiques, les lycées, ou dans toute autre administration de la Fonction publique. L’administration est au service des universitaires. Pas le contraire.

 

C’est dire qu’il est selon moi inadmissible que la « direction générale des services » puisse avoir autorité sur les allées et venues des professeurs. Il y a dans toute université des endroits très sensibles où tout un chacun ne peut se rendre : une salle de coffres-forts, une salle renfermant les serveurs informatiques, des salles où certaines expériences confidentielles, voire secrètes, sont menées. L’accès à ces lieux doit forcément être réglementé. Á ces exceptions près, les universitaires ont le droit de se rendre partout où bon leur semble. C’est ce qui se passait il n’y a pas encore si longtemps.

 

L’infantilisation des universitaires se poursuivra tant que le caquet des administrateurs n’aura pas été rabaissé, tant que les premiers n'auront pas indiqué clairement aux seconds quelle était leur place.

 

 

Université Jean-Jaurès de Toulouse : des professeurs fichés et suivis à la trace par des administratifs
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15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 06:03

 

 

Le mot déclin est un déverbal de décliner, verbe apparu dans La Chanson de Roland en 1080.  Aujourd’hui, on ne compte plus les déclinantes et les antidéclinistes.

 

Décliner vient du latin et signifie incliner (clinare = pencher), ainsi que détourner. Par extension changer la forme, d’où les déclinaisons.

 

Au sens propre, mais surtout au sens figuré, le mot déclin fait peur. Le grand La Bruyère avait peut-être déjà envisagé les lèvres siliconées : ” Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices. Qu’elles croient servir à les rendre belles.” Et vlan ! Gide craignait les effets du déclin des peuples sur les individus : ”On ne peut demander à un peuple très prolifique d’avoir les mêmes égards pour la vie humaine et le même respect de l’individu qu’une race sur le déclin.”

 

Aujourd’hui, les valeurs sont dans un déclin que l’on peut associer à de la dégénérescence, de la décadence. Les médias regorgent de déclinologues qui dissertent sur le déclinisme des déclinistes. Les politiques n’aiment pas ces déclinologues. Ils leur opposent l’assurance de leur discours bardé de certitudes, ce qui renforce la diffusion du ressenti du déclin.

Les mots chéris des médias et des politiques (7)
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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 06:47

 

 

Ah, le “débat” mis à toutes les sauces. Surtout dans des phrases négatives: ”Il n’y a pas de débat.” Circulez, pas de discussion, ce que je dis est parole d’Evangiles, incontestable.

 

Débat est un déverbal de débattre, qui l’a précédé de deux bons siècle (1050). Dans débat, il y a battre, donc une certaine idée de violence. Il faut se méfier du débat : “ Il s’appliquait à ne pas passionner le débat, à lui garder un tour spéculatif ” (Roger Martin du Gard). En même temps, un débat implique une certaine organisation au préalable et un certain objectif a posteriori. Les débats les plus âpres sont peut-être les débats intérieurs, qui taraudent nos consciences parce qu’ils sont cornéliens.

 

La politique adore les débats : voir les débats parlementaires qu’on espère sans incidents et qu’il faut bien clôturer. Le Journal des Débats fut le premier organe de presse à rendre compte de ce qui se passait au Parlement. A noter également une acception purement juridique : le débat est “ la phase du procès qui débute par les plaidoiries des avocats et les conclusions du Ministère public et qui s’achève par la clôture prononcée par le Président avant de rendre le jugement ”.

 

En janvier 2019, le banquier éborgneur a organisé un “ grand débat national ” en espérant éteindre la révolte des gilets jaunes et des travailleurs en lutte en général, durant lequel il a beaucoup parlé. Il avait sûrement choisi le vocable “ débat ” en pensant qu’il fallait libérer un peu la parole des  gueux, des alcooliques et de ceux qui regardent passer les trains – le peuple vil selon lui. Mais de ce grand débat, la lumière n’a point jailli. Pas même une petite étincelle d’intelligence politique chez nos responsables. 

Les mots chéris des médias et des politiques (6)
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6 janvier 2020 1 06 /01 /janvier /2020 06:14

 

 

A l’occasion du nouvel An, le président de la République française (que d’aucuns surnomment “le banquier éborgneur”) en prend pour son grade. Pour Théophraste du Grand Soir : “Maintenant, il dit comprendre les grévistes et il renonce à sa retraite de président. Et chacun de ricaner. Macron pédale à vide. La chaîne du vélo France a déraillé. A peine plus d’un tiers des Gaulois fainéants alcooliques le trouve honnête et sincère. S’il annonçait demain, par rétropédalage, qu’il renonce à sa « réforme » des retraites, il est possible que personne n’y croie et que le peuple continue à protester."

 

 

Même Serge Raffy, de l’Obs, se montre caustique : “dans l’obscurité, mais, droit dans ses bottes, n’ayez aucun doute, rien ne le fera trembler face au tumulte de la rue. Inflexible, inoxydable, il tiendra le cap sur la réforme des retraites, ne cédant que des miettes sur la pénibilité, renvoyant son Premier ministre au charbon, dès la rentrée. Donc, pour beaucoup de Français, la grève la plus longue de l’histoire du pays, a encore de beaux jours devant elle. Que le président n’a pas appuyé sur le bouton « Stop ». Il est resté avec une main de fer dans un gant de velours.”

 

 

Pour Le Monde, les allocutions présidentielles de fin d’année augurent rarement de la situation sociale à venir du pays. Lors de ses premiers vœux, le 31 décembre 2017, Emmanuel Macron avait dit vouloir faire de 2018 une année de « cohésion de la nation ». « Les débats sont nécessaires, les désaccords sont légitimes, mais les divisions irréconciliables minent notre pays. Je veux plus de concorde pour la France en 2018 », avait expliqué le chef de l’Etat. Dix mois plus tard commençait le mouvement des « gilets jaunes », l’une des crises sociales les plus intenses connues par la France depuis Mai-68.

 

 

Le Figaro donne la parole à Jean-Luc Mélenchon: «Ce ne sont pas des vœux mais une déclaration de guerre aux millions de Français qui refusent sa réforme. Tout le reste de son discours sonne faux et creux. Un extraterrestre a parlé.»

 

 

La Libre Belgique (qui connaît mieux la France que la presse française la Belgique) note les incohérences de la politique macronienne: ”Autre source d'interrogations: les concessions accordées ces derniers jours à une dizaine de catégories, allant des policiers aux pilotes de ligne en passant par les marins et les danseurs de l'opéra qui conserveront pour longtemps des régimes spéciaux. De quoi faire dire à la droite que la réforme, vidée de son contenu, redevient catégorielle.”

 

 

Dans cette même optique, La Dépêche du Midi ajoute : ”Sans entrer dans le détail de la réforme, sans prononcer les mots d'âge pivot ou de pénibilité, le président a indiqué que les "tâches difficiles" seront prises en compte : "Nous prendrons en compte les tâches difficiles pour permettre à ceux qui les exercent de partir plus tôt sans que cela soit lié à un statut ou à une entreprise".

 

 

Dans L’Humanité Dimanche, Gérard Noiriel en appelle à la résistance face à la politique menée par le président de la République: ”La résistance, c’est quand on subit une domination et qu’on s’y oppose.  Aujourd’hui, le peuple français est engagé dans un processus de résistance face à une offensive néolibérale comme on n’en a pas connu dans le passé, même avec Sarkozy. Le libéralisme triomphant qui s’était installé à partir des années 1980 avec Reagan, Thatcher et la social-démocratie européenne a du plomb dans l’aile.

 

C’est vraiment le rôle majeur des syndicats que de coordonner l’action et de montrer qu’ils sont toujours présents et capables de peser sur la réalité et la société pour s’opposer aux mesures qui sont prises.

 

Ce qu’on a vu, au bout d’un an du mouvement des gilets jaunes, c’est aussi les limites de ce type d’action. Il ne suffit pas de défiler les samedis après-midi dans les rues de Paris et puis dire non à la récupération. Il faut aussi être capable de structurer un mouvement pour être efficace contre ceux qui ont le pouvoir. Le moyen qui reste aujourd’hui le plus efficace pour contrer le capitalisme, c’est d’intervenir dans les lieux où il fait son profit, c’est-à-dire dans les entreprises, comme le montre le mouvement actuel en mettant en avant la grève.

 

En tout cas, quelle que soit l’issue de ce mouvement, il est certain que nous sommes entrés dans une période qui va être marquée par un fort développement des mouvements sociaux, non seulement en France, mais partout dans le monde.

 

Revue de presse (303)
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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 07:00

 

 

Serge Halimi évoque les peuples qui descendent dans la rue dans le monde entier :

De Santiago à Paris, les peuples dans la rue.Est-ce déjà la troisième ou la quatrième vague de protestations de masse contre l’ordre néolibéral et ses gouvernants ? De Beyrouth à Santiago, sans oublier Paris, le pouvoir politique paraît en tout cas incapable de rétablir la situation. Y compris quand il recourt à la manière forte

 

Feurat Alani analyse la situation de l’Irak face à l’Iran :
Les Irakiens contre la mainmise de l’Iran
L’Irak connaît un important marasme social, aggravé par la corruption et la déliquescence des institutions. En révolte depuis trois mois, la population remet en cause le système politique, fondé sur le sectarisme et le confessionnalisme. La contestation, qui pour l’heure est essentiellement le fait des chiites, dénonce l’omniprésence de l’influence iranienne.

 

Philippe Descamps et Xavier Montéard font le point sur la situation linguistique au Luxembourg : Comment s’invente une langue
Place forte des banques et des institutions européennes, le Luxembourg est aussi une tour de Babel où la population parle communément trois, voire quatre langues. La part croissante des étrangers favorise paradoxalement un engouement pour le lëtzebuergesch (luxembourgeois), à côté du français et de l’allemand.

 

Alain Accardo se demande si le petit-bourgeois gentilhomme n’est pas en train de mourir : Vie et mort du petit-bourgeois gentilhomme
Comment combattre un ordre social qui a installé en nous-même ses manières de voir le monde ? Ce dilemme traverse l’œuvre du sociologue Alain Accardo, tout comme la figure qui l’incarne : celle du petit-bourgeois gentilhomme, tiraillé entre ses aspirations déçues et sa révolte empêchée. La crise climatique et l’exigence d’une écologie anticapitaliste sonneront-elles le glas de ce type humain ?

 

Pour Maxime Lancien, l’Australie vient de vivre une saison en enfer : « La Terre brûle. » Jusqu’ici, l’expression n’était qu’une image. En Australie, elle décrit précisément les incendies géants qui ravagent depuis trois mois le continent rouge. Au point que les pompiers ont renoncé à éteindre ce brasier hors de contrôle. Peut-on encore qualifier de « naturelles » de telles catastrophes, quand s’accumulent les preuves de leur origine industrielle ?

 

Pour Anne-Cécile Robert, il y a urgence écologique : Aucun décideur public ou privé de premier plan ne peut désormais faire l’impasse sur le défi climatique… du moins en paroles. Cette victoire idéologique du mouvement écologiste doit, certes, se traduire en mesures concrètes. Mais elle ouvre aussi un autre champ de réflexion, du fait de son instrumentalisation contre la démocratie par les tenants du capitalisme vert.

 

En Belgique, un véhicule sur dix est un véhicule de fonction (Vincent Doumayrou) : C’est un héritage des années 1970 que nul, ou presque, ne songe à remettre en question : la voiture de fonction dont bénéficient des cadres supérieurs d’entreprise. En Belgique, ces salariés vont et viennent, seuls au volant ; ils représentent plus d’un dixième de la circulation totale, polluent, favorisent les encombrements. Des pistes se dessinent pour rompre avec cette aberration.

 

Un droit au travail peu connu : celui des diplômés en Biélorussie (Loïc Ramirez) : Pour lutter contre le chômage des jeunes, la Biélorussie applique une recette plutôt atypique en Europe : son gouvernement garantit un premier emploi aux diplômés. Héritage de l’économie planifiée soviétique, cette institution fait partie d’un socle de droits auxquels la population reste attachée.

 

Un très bon dossier sur les retraites, la réforme de trop : « La couleur politique ne fait rien à l’affaire : les gouvernements successifs enchaînent les réformes des retraites, aggravant les régressions au point d’ouvrir toujours plus la porte aux fonds de pension. Il serait temps de reconsidérer complètement ce moment particulier de la vie. Et de repenser l’ensemble de la carrière, en apportant, par exemple, un salaire de base aux étudiants. En attendant, les salariés, dont le malaise au travail va grandissant, ne veulent pas reculer l’âge de leur départ, ni laisser leurs enfants sans droits. Ce rejet de l’individualisme suscite des manifestations durement réprimées qui entrent en résonance avec d’autres mobilisations dans le monde.

 

Pour Nicolas Castel et Bernard Friot, le statut des retraites est nommé désir : En dépit de toutes les attaques qu’il a subies depuis trois décennies, le régime de retraite français reste pensé comme un droit au salaire continué. Une logique qui mériterait d’être non seulement préservée, mais étendue.

 

On l’a oublié mais En 1951, l’Assemblée faillit adopter le salaire étudiant :
Comment remédier à la misère étudiante ? Après la guerre, des forces syndicales et associatives avaient fait émerger une idée aujourd’hui oubliée : salarier ces « jeunes travailleurs intellectuels ». (Aurélien Casta).

 

Hajar Alem et Nicolas Dot-Pouillard décortiquent les racines économiques du soulèvement libanais
Dans un contexte de grave crise économique, la population libanaise occupe les rues pour exiger de profondes réformes, ainsi que la fin du clientélisme et de la corruption des élites politiques. L’atonie de la croissance et la baisse des recettes en devises étrangères font courir au pays le risque d’une banqueroute.

 

Que ne ferait-on pas pour tout l’or du Sahel (Rémi Carayrol) : Équipés à peu de frais, des milliers d’hommes creusent le Sahara à la recherche d’or depuis la découverte de filons au Soudan, au Tchad, au Niger… Aussi récente que rapide, cette ruée a pris de court les États du Sahel, déjà déstabilisés par les mouvements djihadistes et les trafics en tout genre, notamment de drogue. Si l’orpaillage artisanal peut se révéler rapidement lucratif, il constitue aussi une activité dangereuse et précaire.


Aux Etats-Unis il est des vies plus précieuses que les autres : Quand quelqu’un subit un préjudice, la justice doit fixer le montant de l’indemnité qu’il recevra. Aux États-Unis, elle s’appuie pour cela sur des critères tels que son salaire, son espérance de vie… Les inégalités existant dans la société se répercutent mécaniquement sur les compensations, si bien qu’un notaire touchera plus qu’une infirmière, un Blanc qu’un Noir, un homme qu’une femme, etc. (Charlotte Recoquillon).

 

Qui décide vraiment au Mexique ?, demande Alberto Reygada :
Le président du Mexique, M. Andrés Manuel López Obrador, est entré en fonctions il y a un an, à la suite d’une victoire électorale écrasante. Si, depuis, Mexico a effectué un retour remarqué en matière de politique étrangère, la faiblesse de l’État, l’activisme des marchés financiers et un voisin américain particulièrement encombrant menacent les ambitions de l’équipe au pouvoir.

 

En Bolivie, la filière lithium est à l’encan (Maëlle Mariette) :
En octobre 2019, un coup d’État a renversé le président bolivien Evo Morales. Alors que le gouvernement de facto promet des élections pour le mois de mars, l’un des projets les plus ambitieux de l’ancien dirigeant semble d’ores et déjà enterré : permettre à la Bolivie de ne pas se contenter d’exporter le lithium dont elle est riche, mais d’en assurer elle-même l’industrialisation.

 

Un auteur de romans doit payer de sa personne :
Certains ingrédients sont indispensables à un succès éditorial rapide. Ainsi, l’auteur de romans doit mobiliser l’attention sur sa personne, tant par sa présence sur les réseaux sociaux et dans les médias que par le récit de ses chagrins et expériences, sur fond d’empathie, de transgression des limites, etc. Un spectacle bien rodé, souvent couronné par un prix littéraire. (Vincent Kaufmann).

 

Les riches sont génétiquement modifiés : La médecine génétique et les manipulations d’ADN suscitent de nombreuses craintes. Sitôt ces mots prononcés, certains imaginent des développements effrayants, à base d’expériences qui tournent mal, de créatures de Frankenstein, de mondes dominés par des surhommes génétiquement modifiés. Mais, en se projetant dans des scénarios aussi lointains, ne risque-t-on pas de passer à côté d’une menace immédiate et bien réelle ? Car, en modifiant notre conception de la maladie, la médecine génétique contribue au creusement des inégalités. (Laura Hercher)

Le Monde Diplomatique (236)
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31 décembre 2019 2 31 /12 /décembre /2019 06:30

 

 

Si je m’écoutais, cette rubrique serait sans fin. Je me contenterai de quelques exemples. Et l'on verra que, bien souvent, discours dominant oblige, ces mots nous viennent des Anglo-Ricains ou sont inspirés par leur idiome – et leurs travers.

 

Notre société devenant de plus en plus inégalitaire, nous avons désormais une école “à deux vitesses”. Marrant cette métaphore – fatiguée – sportive. Il y a donc une école pour les enfants de 90 Français sur 100 et une école pour une minorité de privilégiés, souvent l’enseignement privé, comme le collège de la Providence à Amiens qui forma le banquier éborgneur contre l’avis de sa chère grand-mère, pur produit de l’Ecole laïque et républicaine. Et, mieux encore, l’étranger : la Suisse, les Etats-Unis etc. Je  crois me souvenir que le premier ministre de l’Education nationale à avoir envoyé ses gosses dans le privé fut, dans les années soixante, Olivier Guichard, baron du gaullisme comme disait la presse servile, représentant d’une droite dure.

 

Victor Hugo en a parlé avec son génie créatif : la justice à deux vitesses est bien connue et il est inutile de s’y étendre. Dans les années 70, on parlait souvent de justice de classe. Cette expression a quasiment disparu de tous les médias. Et ce n’est pas parce que les magistrats sont davantage de sexe féminin et davantage issus de la petite bourgeoisie que quoi que ce soit a changé en la matière.

 

Désormais, on peut évoquer sans complexes, mieux sans tabous car elle existe réellement, la médecine à deux vitesses. Depuis trente ans, nos gouvernements successifs ont tout mis en œuvre pour rendre les soins de plus en plus inégalitaires. Outre-Manche, le Service National de Santé est massacré méthodiquement alors qu’il y a 50 ou 60 ans tous les soins étaient gratuits. Un des résultats de cette politique scandaleuse est qu’en un an 5 000 malades sont décédés au seuil des services d’urgence.

 

Ma génération se souvient de l’introduction vers 1970 des timbres à deux vitesses : les verts lents et les rouges rapides. Une fumisterie sans nom qui permit à l’entreprise, comme on dit désormais, de se libérer du carcan de la distribution du courrier selon J+1. Les directeurs de centres postaux donnaient l’ordre aux employés de retenir deux ou trois jours les lettres affranchies en vert. Ça faisait les pieds à ceux qui voulaient faire des économies. Le système s’est complexifié autant que celui des billets de train. On a aujourd’hui 36 vitesses pour la distribution du courrier.

 

Les mots chéris des médias et des politiques (1)
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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 06:23

 

Il y a quelques semaines, je me suis promené trois heures à Paris, du côté de Nation/Daumesnil, un quartier que je n’avais pas revu depuis une cinquantaine d’années.

 

Première surprise : la circulation automobile était à peine plus dense que ce qu’elle était il y a un demi siècle.

 

Deuxième surprise : l’air était moins pollué qu’à Lyon, ce qui, en soi, n’est pas un exploit.

 

Troisième surprise : sur les trottoirs, je n’ai pas croisé une seule trottinette électrique.

 

Á Lyon, le pouvoirs publics (municipalité et police) ont laissé les usagers des trottinettes électriques (sans parler des cyclistes, voire des motocycliste) dicter leur loi. C’est aux piétons, à qui, normalement, les trottoirs sont réservés, d’être sur le qui-vive, de s’effacer, d’éviter des engins qui peuvent atteindre 30km/heure.

 

Récemment, une jeune femme m’est arrivée droit devant sur son engin de mort, à environ 15m/heure (la tolérance est de 6 km/h). Il était clair, dans son esprit de danger public, que je devais faire un pas de côté. Comme je restai sur ma ligne, je vis clairement dans son regard quelque chose comme : il va se bouger, ce vieux con ! Hé bien non, je restai droit dans mes bottes.

 

Au dernier moment, elle fit un léger écart. Trop tard : nos épaules se heurtèrent. Elle valdingua à trois mètres en se cognant à un lampadaire. Elle eut certainement très mal.

 

Alors elle m’engueula : « vous ne pouviez pas vous bouger ? », demanda-t-elle furibarde et livide.

 

« C’est simple », lui répondis-je. « Si vous voulez vraiment savoir qui était dans son droit, on appelle les flics. Entre une jeune femme qui roule illégalement, à grande vitesse, sur un trottoir et un vieux de 72 ans qui se promène tranquillement à pied, vous êtes mal barrée. »

 

La foldingue s’en alla, tout en me balançant : « la prochaine fois, faites attention. » Je n’eux pas le temps de l’informer que Sartre avait écrit des pages merveilleuses sur la mauvaise foi.

 

Pour l’instant, la municipalité lyonnaise donne la faveur aux trottinettistes. Le groupe de pression des loueurs est puissant. En bonne logique marxiste, ces loueurs ne seront bientôt plus que deux, puis un qui aura les faveurs du maire.

 

Pour l’instant, comme les utilisateurs savent qu’ils font la loi, ils abandonnent leurs engins au gré de leur fantaisie, ce qui complique encore plus la vie des piétons.

 

Dans sa grande bonté, le capitalisme nous a promis des relations apaisées dans les villes. My foot...

 

 

Lyon : l’impérialisme des trottinettes électriques

 

Les trottinettes électriques, hoverboard et autres engins de déplacement personnel motorisés sont considérés par le Code des Assurances (L211-1) comme des véhicules terrestres à moteur et le conducteur doit obligatoirement être assuré, au même titre qu’un conducteur de voiture ou de moto, c’est-à-dire au minimum en responsabilité civile (au tiers).

 

L’absence d’assurance est passible d’une amende de 3 750 €.

 

En agglomération Obligation de circuler sur les pistes et bandes cyclables lorsqu’elles existent. À défaut, possibilité de rouler dans des rues où la vitesse maximale autorisée est inférieure ou égale à 50 km/h. Interdiction de rouler sur les trottoirs.

 

Hors agglomération : Sauf autorisation explicite, interdiction de circuler sur la chaussée. Seules les voies vertes et pistes cyclables sont autorisées.

 

L’équipement obligatoire : un éclairage avant et arrière, un frein, un avertisseur sonore, des dispositifs rétro-réfléchissants. La nuit ou quand la luminosité est faible, port obligatoire d’un vêtement ou équipement rétro-réfléchissant. Interdiction de porter des écouteurs ou un casque audio.

 

Même si le port du casque n’est pas obligatoire, il est chaudement recommandé, tout comme l’usage de gants.

 

La vitesse est limitée à 25 km/h (1.500 € d’amende si ce n’est pas le cas).

 

Les enfants de moins de 12 ans n’ont pas le droit de conduire ces nouveaux véhicules.

 

RIEN DE TOUT CELA N'EST RESPECTÉ Á LYON.

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17 décembre 2019 2 17 /12 /décembre /2019 06:26

Le titre de l'article est de moi. J'avais hésité avec : “ Derrière le sourire forcé de Marie-Sophie Lacarrau : les banques ”.

 

J’ai suivi, ce 14 décembre, au journal télévisé de France 2 de 13 h, ce qui se disait des grèves contre la (soi-disant) réforme des retraites. Et j’ai beau y être habitué, j’ai quand même vu un grand moment de propagande télévisuelle.

 

Remarque 1. Le sujet des grèves et manifestations arrive en troisième position dans le journal. Mais il n’arrive pas après n’importe quoi. Les deux premiers sujets, en effet, sont intitulés d’une part "Les intempéries, dégâts et foyers privés d’électricité dans le Sud-Ouest", et, d’autre part, "La Défense : après avoir menacé des policiers à l’arme blanche, un homme est abattu".

 

Cette succession est tout sauf innocente. En effet, avant le sujet sur les grèves, qui ne va quasiment parler que de "la galère des usagers", on met le téléspectateur en condition avec les intempéries en présentant ses compatriotes atteints dans leurs conditions de vie : leurs voitures écrasées, leurs toits envolés, leur demeure privée d’électricité. Tout comme les usagers des transports tassés comme des anchois sur les quais des gares et dans les wagons du métro. On suggère ainsi (de façon peu discrète), et que les effets de la grève sont identiques à ceux des éléments, et que dans une période où les Français sont accablés par la Nature, il est très mal venu de leur infliger, en plus, des avanies pour préserver des revendications de "privilégiés"...

 

Même effet psychologique recherché avec l’homme menaçant de la Défense. On pourrait opérer une substitution de termes à termes avec la situation sociale et titrer le sujet : "La défense (indue) des privilèges : après avoir menacé les Français avec l’arme de la grève, les syndicalistes sont remis au pas par l’état d’urgence". Ainsi, quand, au bout de quelques minutes, la journaliste en arrive aux grèves, le téléspectateur est psychologiquement préparé pour regarder les grévistes d’un œil mauvais.

 

Remarque 2. Au début du journal, lorsque Marie-Sophie Lacarrau présente le sujet, elle prononce ces mots : "Neuvième jour de grève contre la réforme des retraites et des usagers épuisés. Scènes de cohue dans les transports. La vice-présidente des DRH alerte sur la fatiguedes salariés. Des médecins disent voir en consultation de plus en plus de travailleurs exténués.

 

A noter : la grève n’est pas présentée pour le maintien des principes des retraites découlant du programme du CNR de 1944, mais contre la réforme. Et ces deux prépositions ne sont pas choisies au hasard. "Contre" a une connotation négative, "pour" une connotation positive, comme le substantif "réforme" : quand on réforme quelque chose, c’est pour que ce quelque chose fonctionne mieux, qu’il s’adapte à de nouvelles conditions. Conclusion implicite : les grévistes sont pour le statu quo, pour la routine, contre le progrès. Pour le reste, le ton est donné : les journalistes adoptent résolument le point de vue des usagers. On n’entendra pas les grévistes...


Premier sujet de la grève. Qui commence ainsi : "Au bord de l’asphyxie, à perte de vue, les files de passagers s’étendent et progressent difficilement vers les quelques trains disponibles, aiguillés par les gilets verts, chargés de la régulation dans le métro parisien. Neuvième jour de perturbation, neuvième jour à jouer des coudes pendant de longues minutes ; pour certains voyageurs, la patience est à bout. [...] Le trafic est encore plus chaotique qu’à l’accoutumée à cause d’une tentative de suicide sur les voies. Partout l’énervement des usagers progresse, certains sont à bout de nerfs [Ici, la caméra saisit un passager qui vocifère]. Pagaille sur les rails mais aussi sur le bitume. Massés sur le trottoir dans l’espoir d’arriver à l’heure au travail et pour avoir un bus, on n’a pas le choix, il faut se lever aux aurores. [Ici, micro-trottoir avec deux femmes qui racontent leurs difficultés] La moitié des bus roule aujourd’hui en région parisienne. La moindre arrivée engendre la bousculade. Il se remplit en moins d’une minute mais pour se retrouver quelques mètres plus loin, pris dans les embouteillages. Même lassitude, chez les automobilistes. Beaucoup craignent désormais que la grève s’éternise à maintenant sept jours du coup d’envoi des vacances de Noël.

 

Remarque 3. Les mots soulignés en gras (asphyxie, difficilement, énervement, à bout de nerfs, lassitude, s’éternise...) sont là pour exciter le public contre les grévistes, diviser l’opinion, et, s’il le faut, justifier des mesures de force contre les grévistes : réquisitions, matraquages, prison, emploi de flash-balls, en bref, des mesures autoritaires qui seraient alors présentées comme nécessaires et salutaires.

 

Deuxième sujet de la grève. "Épuisés, bloqués plusieurs heures dans leur voiture, ou face à des métros bondés. Aller au travail est devenu désormais de plus en plus difficile pour ces usagers. Dans cette entreprise en banlieue parisienne, même si les salariés se sont organisés, la fatigue commence à peser. [Ici interview d’une salariée qui évoque sa vie de maman]. Pour la directrice des ressources humaines, c’est donc toute l’organisation de l’entreprise qu’il faut revoir. Des salariés plus stressés, plus fatigués, et qui, désormais sont aussi plus nombreux à poser des arrêts-maladie. C’est ce que remarque ce médecin depuis quelques jours. Des cabinets médicaux qui risquent de ne pas désemplir si la grève se poursuit."


Remarque 4. Les salariés – ou les actifs en général – sont présentés comme des victimes (épuisés, bloqués, fatigués, stressés, malades...) d’acteurs ou d’agents étrangers à eux et qui leur causent de multiples tourments pour des causes qui ne concernent que ces grévistes. A la façon des djihadistes, qui commettent des attentats parce qu’ils interprètent de façon délirante les préceptes d’une religion étrangère à la majorité des Français. Mais – suggère insidieusement le reportage – ne s’agit-il pas ici de la même chose ? En effet, qu’ont à voir les usagers "victimes" des grèves avec le programme du CNR et toutes ces vieilleries datant de plus de trois quarts de siècle ? Ne sommes-nous pas à l’ère d’Internet, de la globalisation et de la dématérialisation des tâches ? Or cette insinuation des journalistes est perverse : car en quoi les grévistes sont-ils étrangers aux usagers du métro ? Ne sont-ils pas, eux aussi, des salariés ? Et leur grève, si elle est victorieuse, ne profitera-t-elle pas à tout le monde, y compris à ceux qui, actuellement, pestent contre elle ?

 

Troisième sujet de la grève. La présentatrice commence ainsi : "Faut-il y voir une première victoire, pour l’exécutif, sur cette réforme des retraites. Hier soir les policiers ont suspendu leur mouvement de protestation, ils disent avoir obtenu des garanties de leur ministre Christophe Castaner ; ce matin c’est Jean-Michel Blanquer qui recevait, lui, les syndicats enseignants. Simon Ricottier, vous êtes sur place, le gouvernement cherche à déminer branche par branche et là, qu’en est-il sorti ? [Simon Ricottier : "Eh bien les syndicats enseignants attendaient du concret, dès aujourd’hui, dès cette première rencontre avec Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation. Ils ont discuté près de trois heures et les premiers sortis se disent plutôt satisfaits des échanges de ce matin, même si, eux aussi, attendent des garanties. Les promesses ont été réaffirmées, nous ont-ils dit, à savoir, notamment une sanctuarisation du niveau des pensions et une enveloppe conséquente qui sera consacrée aux revalorisations salariales à partir de 2021. Les syndicats attendent des précisions sur le montant de cette enveloppe et un calendrier un peu plus précis. En attendant, ils maintiennent l’appel à la manifestation du 17 décembre, car ils estiment qu’ils ne sont pas les seuls concernés par cette réforme des retraites"].

 

Remarque 5. Ce troisième sujet commence sur un ton triomphaliste (première victoire). Car qui dit "première victoire" sous-entend une deuxième, puis une troisième, puis une quatrième, jusqu’à la victoire définitive du gouvernement sur toute la ligne. Ce ton semble se confirmer par la suite (plutôt satisfaits). Mais, dès qu’on entre dans le concret, les syndicats, en revanche, ne se "satisfont plus" de bonnes paroles, ils veulent du concret. [Car le diable, on le sait, se cache dans les détails...]. Remarque incise : déminer branche par branche, cela veut dire distribuer des aumônes à droite et à gauche, des "pièces jaunes" à la Bernadette Chirac, pour faire cesser les criailleries des gueux, et une fois qu’on aura calmé les plus tendres, écraser les plus durs. Ce qui s’appelle "diviser pour régner"... Autre remarque incise sur laquelle les journalistes se gardent bien d’insister : l’appel à la grève que les syndicalistes lancent, précisément, par solidarité...


Quatrième sujet de la grève. Marie-Sophie Lacarrau reprend la parole : "Merci, Simon Ricottier. Et ce matin, un sondage pour France Info nous apprend que 6 Français sur 10 n’ont pas été convaincus par les annonces d’Édouard Philippe. Cela veut dire que 4 sur 10 le sont. Ces Français qui trouvent du sens à la réforme, on les entend peu. Marie-Candice Delouvrié et Olivier Combes sont allés à leur rencontre à Toulouse. "Beaucoup de retraités sur ce marché toulousain, mais aussi des actifs, plus ou moins proches de la retraite. La réforme pourrait-elle profiter à certains d’entre eux ? C’est l’espoir de cette agricultrice de 59 ans, encore en activité, elle accepte volontiers l’idée d’une retraite minimum à 1000 euros la concernant. [L’agricultrice : "C’est déjà bien parce que ce sera pratiquement doubler le montant de la retraite". Question : "Vous espérez y avoir accès, vous, en tant qu’agricultrice ?" Réponse : "Bien sûr, bien sûr, j’espère. On verra" Question : "Vous avez cotisé suffisamment ?" Réponse : "J’espère. Jamais assez pour avoir 1000 euros, c’est certain."] Reprise de parole de la journaliste : "Espoir aussi du côté des mères de famille, qui saluent la majoration des retraites, accordée dès le premier enfant. Question : "5 ¨% de majoration par enfant, c’est pas rien, quand même ?" Réponse : "Ah non, ah non, ah non ! C’est beaucoup, je crois que c’est normal, c’est bien". Reprise : "Quant à la création d’un âge-pivot, à 64 ans, pour toucher une pension sans décote, commerçants et clients n’y sont pas tous opposés". Une cliente : "Si on est dans un bureau, comme moi j’ai été, 64 ans, ça doit être possible, bien que moi, je me sois arrêtée à 62, mais bon, c’était parce que j’avais envie de m’arrêter, mais je pense que, derrière un bureau, c’est possible". Interview d’un commerçant : "J’ai 62 ans, j’ai commencé à travailler à 15 ans, regardez-moi, hein, tout va bien. Quand on fait quelque chose qui plaît, c’est que l’important, c’est ça, c’est d’expliquer aux gens que le travail est une vertu, qu’on peut se régaler au travail. Je comprends qu’il y ait des travaux qui sont compliqués. Mais si on se régale au boulot, à mon avis, l’âge de la retraite sera moins important." Ce commerçant comprend malgré tout que des exceptions puissent être faites pour les professions particulièrement pénibles, mais il reste convaincu, comme d’autres, de la nécessité d’une réforme et de la suppression de certains régimes spéciaux".

 

Quand Philippe Arnaud démontre que Marie-Sophie Lacarrau est vraiment un être malfaisant

 

Remarque 6. Cette remarque, liée à ce quatrième sujet, sera plus longue, car elle se subdivisera en plusieurs sous-remarques.

 

Sous-remarque 6.1. L’insistance sur le "4 Français sur 10" est destinée à donner du poids à ces 40 % d’opposants aux grèves et à relativiser les 60 % qui sont en faveur de ces mêmes grèves. Mais si ces 40 % sont si importants, pourquoi, plus tard dans le journal, Marie-Sophie Lacarrau insiste-t-elle autant sur la victoire de Boris Johnson au Royaume-Uni (il remporte haut la main), alors qu’il n’a recueilli, lui, que 43 % des suffrages exprimés ? Comment (en dehors des règles du scrutin majoritaire), ces 43 % au Royaume-Uni conféreraient-ils plus de légitimité à Johnson qu’aux les 60 % de Français qui se prononcent en faveur des grèves ?

 

Sous-remarque 6.2. Les Français qui sont pour les réformes donnent du sens aux réformes du gouvernement. Ce qui implique, corrélativement, que les opposants à ces réformes, eux, n’en donnent pas. Ils sont contre ces réformes par esprit de contradiction, parce qu’ils sont opposés, par principe, à tout ce que fait le gouvernement. Ils sont contre par haine de la nouveauté, par instinct, de façon animale, comme un chien qui montre les dents à un inconnu. Alors que les partisans des réformes, eux, réfléchissent.

 

Sous-remarque 6.3. "Ces Français qu’on entend peu", c’est la reprise, sous une autre forme, de la fameuse "majorité silencieuse" si prisée des gouvernements de droite, pas seulement parce qu’elle est majorité, mais surtout parce qu’elle est "silencieuse". C’est ce trait qui plaît aux politiciens, idéologues et journalistes de droite en ce qu’elle correspond à leur "sagesse" à courte vue, irriguée de proverbes du terroir et de "bon sens populaire". Du genre "Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien" et qui les conforte dans la croyance que la gauche n’est formée que de braillards improductifs, alors que la droite, elle, travaille en silence (pour nourrir les "parasites" de gauche...). 

 


Sous-remarque 6.4. L’agricultrice qui s’émerveille d’avoir une pension de 1000 euros, parce que cela représente le double de ce qu’elle escompte avoir à la retraite. Mais comment peut-on s’émerveiller d’une pension à 1000 euros, qui n’est même pas au niveau du SMIC ? Cette courte remarque illustre le mot selon lequel "au royaume des aveugles, les borgnes sont rois". Comment s’émerveiller d’une pension de 1000 euros, déjà prévue depuis 2003 - et jamais appliquée - mais qui ne serait accordée qu’à ceux qui auraient travaillé plus de 40 ans au SMIC sans interruption ? Mais comment, au cours de ces dernières décennies, peut-on n’avoir connu aucune période de chômage, surtout quand on a toujours été au SMIC ?

 

Sous-remarque 6.5. Lorsque la journaliste demande à une mère de famille "5 % de majoration par enfant dès le premier, ce n’est pas rien, quand même ?", elle sollicite honteusement une réponse positive, comme la dame patronnesse qui, ayant l’habitude de donner sa "pièce jaune" de 10 centimes au même mendiant, lui demande de se confondre en remerciements lorsqu’elle lui tend une pièce de 50 centimes : "Eh bien, mon ami, que dites-vous à votre bienfaitrice ?"

 

Sous-remarque 6.6. L’âge-pivot à 64 ans est ce que l’on appelle un "élément de langage", c’est-à-dire, dans la novlangue des communicants, un euphémisme destiné à camoufler une réalité désagréable. Quelle est cette réalité ? C’est que, sous couvert de maintenir l’âge officiel de départ à la retraite à 62 ans, en fait, on le fixe à 64 ans ! On dit aux gens : vous pouvez toujours partir à 62 ans, mais si vous le faites, vous allez sentir passer la décote ! Or, comme les retraites ne sont déjà pas bien généreuses quelle conclusion en tirent les futurs retraités : ils partent à 64 ans... On procède comme si on laissait un choix mais on pèse fortement dans un sens. Et après, dans quelques années, lorsqu’on aura constaté qu’une très grande majorité de salariés partent à 64 ans, on promulguera une loi qui fixera officiellement, cette fois, l’âge de départ à 64 ans. En attendant 65, 66, 67, 68... 70 ans.

 


Sous-remarque 6.7. Le commerçant reste convaincu, comme d’autres, de la suppression de certains régimes spéciaux. Ce "certain" est hypocrite et il l’est à deux titres :

 

- Il l’est d’abord en ce qu’en tant que déterminant, il est employé par euphémisme pour ne pas dire "des régimes spéciaux", c’est-à-dire du maximum de régimes spéciaux. Un peu comme lorsque la droite dit vouloir lutter contre l’immigration "clandestine", l’adjectif clandestine est de trop. En fait, elle est contre l’immigration tout court.

 

-  Il est ensuite hypocrite en ce que, en ne définissant pas les professions dont on supprimera les régimes spéciaux, il en vise en fait quelques-uns, qui suscitent la vindicte de la droite : ceux des cheminots, des conducteurs du métro, du RER, et, en général, de presque tous ceux des fonctionnaires ou assimilés.
 


Sous-remarque 6.8. Le commerçant qui dit que le travail est une vertu, qu’on se porte bien quand on fait ce que l’on aime, suit la même pente qu’Emmanuel Macron lorsqu’il s’est opposé à la notion de pénibilité du travail. Parce que, pour lui, le travail, étant émancipateur, ne peut être pénible. Apparemment Macron n’a aucune idée de ce que peut-être de nettoyer des dizaines de chambres d’un hôtel au pas de courses. Et ce n’est qu’un exemple parmi plusieurs milliers...


Je n’ai pas traité les quatre autres sujets liés à la grève, d’abord pour ne pas lasser les lecteurs, et, ensuite, parce que les journalistes s’y montraient moins outrageusement partiaux. Je relève seulement cette remarque dans le sujet sur l’impact économique de la grève, où une journaliste, se référant à la grève de 1995, dit que les conséquences de cette grève avaient été moins graves que prévu. D’abord parce que les consommateurs avaient reporté leurs achats, et, ensuite, parce qu’il y avait eu, par réaction, un rebond de l’activité économique au cours des mois suivants. France 2 voudrait encourager les grévistes à poursuivre leur mouvement qu’elle ne s’y prendrait pas autrement...

 

Je terminerai en relevant deux "éléments de langage" du gouvernement en contradiction l’un avec l’autre.

 

- D’un côté Macron feint de s’indigner que les Français protestent contre sa réforme des retraites alors que, dit-il, il avait clairement annoncé la couleur et donc qu’en votant pour lui, les Français avaient implicitement voté pour cette réforme. C’est oublier d’une part que le nombre de Français qui a voté pour lui au premier tour ne représente que 15 % du corps électoral et qu’au second tour les Français ont moins voté pour lui que voté contre Marine Le Pen. Mais c’est aussi passer sous silence qu’en 2017, cette réforme avait été présentée de façon très générale, très vague, et que, comme elle prétendait corriger des injustices, tout le monde pouvait imaginer y gagner.

 

- D’un autre côté, aujourd’hui, il feint aussi de s’indigner que les Français se révoltent avant que le Premier ministre en ai présenté le détail. Et de dire (sans voir la contradiction avec les propos précédents) qu’on ne peut condamner une réforme, par principe, sans la connaître. C’est là aussi méconnaître que, depuis 2017, beaucoup de détails ont fuité sur l’esprit et la philosophie de cette réforme et que les Français ont été édifiés par les autres décisions de Macron, qui composent un ensemble cohérent : suppression de l’ISF, démantèlement du Code du travail... Comment la réforme des retraites n’irait-elle pas dans le même sens ? Comment croire un président lorsque BlackRock, le plus gros fonds de pension américain, a table ouverte à l’Élysée ?

 

Philippe Arnaud

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16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 06:28

Le Parisien exprime son étonnement : « Le Haut-Commissaire est accusé de conflits d’intérêts dans le cadre de sa réforme pour avoir “oublié” de déclarer ses liens avec le secteur des assureurs, révèle Le Parisien ce dimanche 8 décembre. Si cet “oubli” pose questions, c’est parce que s’il y a une branche qui semble favorable à la réforme contestée, c’est bien celle des assurances. En octobre, le directeur général de l’assurance AG2R La mondiale reconnaissait qu’elle “ouvrait en effet des perspectives” pour les assureurs, sans entrer dans le détail. »

 

[Cette affaire a connu, depuis, des développements aussi savoureux que scandaleux]

 

Dans un long article publié par Res Publica, le professeur Gabuzomeu (un pseudo, n’en doutons pas) explique comment globaliser les luttes : « La lutte pour la défense des retraites associée à la date du 5 décembre 2019 s’ajoute à celle, engagée depuis de longs mois, pour la défense de l’hôpital public, qui est en plein effondrement du fait de l’insuffisance des moyens alloués à son fonctionnement et de son pourrissement de l’intérieur sous le coup des logiques de rentabilité, de concurrence et de management par objectifs chiffrés. Mais la mobilisation pour les retraites est aussi parallèle à celle des précaires contre la réforme de l’assurance-chômage entrée en vigueur au 1er novembre 2019. Cette réforme extrêmement violente, et dont l’état d’esprit est de punir les chômeurs, prévoit notamment une baisse de la durée d’indemnisation et une augmentation à six mois de la durée de travail nécessaire pour recharger ses droits. Enfin, une quatrième lutte sociale affleure à travers le pays dans les mêmes semaines : celle des étudiants contre la précarité et la misère, dont l’un des principaux ressorts est la destruction progressive du système d’aide au logement (APL) par les Caisses d’allocations familiales. »

 

Dans Le Grand Soir, Pierre Lévy hésite entre lucidité et angoisses : « La pensée macronienne est issue du croisement de deux déterminants contradictoires. D’un côté, la négation de la pertinence et de la viabilité politique des nations – un axiome qui ne conçoit l’avenir mondial qu’en termes de grands ensembles voués à confronter leurs influences respectives – bref, une logique d’empires. De l’autre, la prégnance de l’Histoire longue qui ne prédispose pas la France à une posture de vassalité alignée, à l’exception des périodes où elle est dirigée par des caniches de la taille politique de MM. Sarkozy ou Hollande.

Si l’on estime que l’avenir est à la coopération entre Etats indépendants et souverains, on ne choisira pas entre la pure Europe américaine des précédents hôtes de l’Elysée, et l’empire européen autonome rêvé par l’actuel. Pour l’heure l’actuel locataire de l’Élysée estime que l’Union européenne est « au bord du précipice ».

On attend donc avec impatience le prochain pas en avant. »

 

 

Tiré de mon blog. Lyon, ce matin 6 décembre, devant le lycée Ampère : le caudillisme quotidien du banquier éborgneur.

 

Une bonne cinquantaine de flics, pour beaucoup armés de LBD, ont dégagé des lycéens peu nombreux et non violents de l'entrée du Lycée. Un jeune a reçu un projectile de LBD dans la joue, ce qui a nécessité son évacuation par les pompiers. Il a recouvré son intégrité après une opération de plusieurs heures. Une jeune fille a été plaquée au sol sans raison, puis emmenée dans un car de flics où elle a été insultée et giflée avant d'être relâchée. On comprend la stratégie du caudillo banquier : terroriser, humilier pour que les citoyens, les jeunes en particulier, redoutent fortement d'aller manifester. Honte, naturellement, aux cognes qui mettent cela en pratique !

 

L'assaut des CRS a été globalement violent et a duré environ 45 minutes.

 

Un peu plus tard, je marche sur la rive gauche du Rhône quand, soudain, sur la rive droite, se font entendre des hurlements de sirènes de flics. 50 cars de police passent à toute allure sur la rive droite. 50 ! Dividendes et camions de CRS, le “ pognon dingue ” du banquier éborgneur.

 

J'ai raconté à mes enfants qu'il n'était pas toujours facile de manifester en mai 68. Mais :

 

- les matraques étaient moins dures que celles d'aujourd'hui qui vous cassent un avant-bras comme rien

 

- les lacrymos étaient beaucoup moins concentrées qu'aujourd'hui

 

- il n'y avait pas de LBD.

 

Seule point commun entre les deux époques : la jouissance barbare des cognes, en particulier contre des jeunes totalement inoffensifs car sans armes.

 

Revue de presse (302)
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14 décembre 2019 6 14 /12 /décembre /2019 06:35

Suite de l'article du banquier sur l'université dans Esprit.

 

Que faire ?

L’innovation et la recherche ne peuvent voir leur situation s’améliorer qu’à la condition de développer trois grands axes d’actions : mieux inciter la recherche privée ; développer les liens public-privé ; avoir une politique de recherche et d’enseignement supérieur plus efficace afin d’améliorer la recherche de base qui est indissociable de l’enseignement.

 

Simplifier et redéployer les aides de l’État à la recherche privée plutôt que les augmenter

La stagnation de l’intensité de recherche privée a été soulignée précédemment. Malgré l’ancienneté de ce phénomène, l’administration ne dispose pas d’évaluations comparatives permettant d’asseoir un diagnostic solide des causes de la faiblesse de la recherche privée.

 

La faiblesse de la recherche privée n’est pas liée à une trop faible intensité de la recherche au sein des entreprises existantes, mais à la spécialisation industrielle de la France dans les secteurs de faible technologie. L’industrie française possède des leaders mondiaux dans le ciment ou le verre, les secteurs de l’aéronautique, de l’agroalimentaire, du luxe, des équipements ferroviaires, mais peu d’entreprises au premier rang international dans les secteurs de haute technologie.

 

Le retard de la France et de l’Europe par rapport aux États-Unis ne serait pas dû à une trop faible spécialisation dans les secteurs technologiques, mais à une intensité moindre de recherche-développement concentrée essentiellement dans l’industrie des technologies de l’information et de la communication (Tic), dans les secteurs des services commerciaux et des prestations de services aux entreprises. L’industrie des Tic est le secteur le plus intense en recherche-développement aux États-Unis, avec 20% de la valeur ajoutée consacrée à la recherche-développement.

 

Ces éléments généraux de diagnostic doivent être complétés par les conclusions d’une étude de l’Ocde, qui avance que le niveau de recherche-développement privée obéit à deux séries de déterminants : l’une tient aux « conditions cadre » de l’économie (niveau de concurrence sur les marchés de produits, conditions macroéconomiques stables et faibles taux d’intérêt réels, existence de systèmes de financement efficaces, etc.), l’autre aux « politiques scientifiques » (accès au stock de connaissances étrangères, collaborations entre recherche publique et recherche privée, offre de ressources humaines pour la recherche, mesures fiscales en faveur de la recherche privée, etc.).

 

 

Pour la France, trois facteurs limitent le niveau de recherche-développement privée :

les faibles liens entre recherche publique et recherche privée. Toutes choses égales par ailleurs, ils font baisser l’intensité de recherche-développement privée en France de 13% par rapport à la moyenne de l’Ocde. Les collaborations public-privé jouent en revanche positivement pour le taux de recherche-développement privée du Royaume-Uni ;

la faible part des personnels de recherche-développement dans les entreprises par rapport à l’emploi total. Alors que le nombre de chercheurs dans les entreprises contribue positivement au taux de recherche-développement privée de l’Allemagne et des États-Unis, il fait baisser de 7% le taux français par rapport à la moyenne de l’Ocde, toutes choses égales par ailleurs ;

les réglementations qui limitent la concurrence sur les marchés de produits. Les faibles réglementations sur les marchés de produits contribuent positivement au taux de recherche privée en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis. En France, l’indice de réglementation serait responsable d’un écart à la baisse de 6% du taux de recherche-développement privée par rapport à la moyenne de l’Ocde.

 

La distribution des financements publics directs ne reflète pas la contribution des différents secteurs à l’effort national de recherche-développement. En 2005, quatre branches se partagent ainsi 87% du financement public total alors qu’elles ne réalisent que 35% de la Dird (l’aéronautique et le spatial 47,4%; les instruments médicaux de précision et d’optique 15,9%; les équipements radio, télé et communication 14%; la fabrication de machine et d’équipement 14,4 %). Les industries automobile et pharmaceutique, les deux branches les plus intensives en recherche-développement, ne percevaient pour leur part que respectivement 0,6% et 1,4% du financement public.

 

La répartition par taille des financements publics illustre la prédominance des grandes entreprises (plus de 1 000 salariés) qui bénéficient de 81% des aides alors qu’elles réalisent 65% de la recherche-développement. A contrario, celles de moins de 1 000 salariés perçoivent 20 %, alors qu’elles regroupent 41% des effectifs de recherche-développement, ce phénomène touchant surtout les entreprises de 500 à 1 000 salariés (4% des financements pour 10% de l’effort de recherche). Selon le dernier tableau de bord de la science, de la technologie et de l’industrie de l’Ocde (2007), la France est avec les États-Unis et le Royaume-Uni, le pays qui finance le plus les grandes entreprises.

 

La réforme du crédit impôt recherche (Cir, qui consiste en la détermination du crédit en fonction du volume de la recherche et en un déplafonnement) renforcera massivement le financement par l’État de la recherche privée. Au total (mesures fiscales et aides directes), l’État prendra en charge, à terme, près de 25% de la dépense privée, soit environ le double de la moyenne de l’Ocde. Cette réforme présente l’avantage de rééquilibrer le soutien public entre secteurs en tenant compte de leur contribution effective à l’effort de recherche-développement. Mais dans le même temps, elle profitera surtout aux grandes entreprises et renforcera la concentration des crédits en leur faveur.

 

Même si l’on peut penser qu’elle contribuera également à renforcer l’attractivité du territoire pour le maintien ou l’implantation de centres de recherche, son coût important pour les finances publiques, plus de 3 milliards d’euros en régime permanent, conduit néanmoins à s’interroger sur le dimensionnement de cette mesure et sur son articulation avec le volume des aides directes. Elle semble plutôt s’intégrer dans une politique globale de baisse de la pression fiscale des entreprises. 

 

Au risque de paraître iconoclaste, il est légitime tout d’abord de se demander si l’objectif de Lisbonne (3% pour l’intensité globale de recherche-développement dont 2% du Pib pour les entreprises) constitue une référence commune réaliste pour des pays européens dont la taille, les spécificités et la spécialisation industrielle sont très diverses. 

 

Pour des pays comme la France, le Royaume-Uni et l’Italie, il est évident que, même à dix ans, cet objectif est hors de portée. Un calcul simple montre que pour porter à cet horizon l’intensité de recherche-développement privée en France à 2 %, il faudrait un rythme de croissance de la recherche-développement financée par les entreprises de plus de 10% – soit un quasi-triplement du rythme observé sur la période 1992-2005.

 

En raison de l’internationalisation de leur activité, beaucoup d’entreprises n’envisagent au mieux qu’un maintien au niveau actuel de leur capacité de recherche en France, le développement s’effectuant au plus près des marchés en forte croissance. L’externalisation croissante de leurs activités de recherche les amène à nouer des liens de long terme avec les meilleurs centres de recherche au niveau mondial. La qualité de la recherche publique et sa disponibilité sont des atouts essentiels qu’il est indispensable de valoriser.

 

Les pôles de compétitivité, lancés fin novembre 2004, ont été conçus pour leur part afin de renforcer la compétitivité en développant des dynamiques régionales d’innovation autour de clustersà la française. Chaque pôle a créé un support unique pour regrouper les crédits de soutien à la recherche-développement, des différents financeurs, mais chaque financement est instruit selon chaque procédure spécifique.

 

À l’image de l’organisation adoptée par beaucoup de pays, le dispositif de financement gagnerait à s’organiser autour de deux pôles : l’Anr, qui financerait la recherche fondamentale des laboratoires, et une agence de l’innovation technologique en charge du financement des entreprises et de la recherche collaborative. La fusion d’Oseo et de l’Aii pourrait fournir l’ossature de cette nouvelle agence. Le champ de l’agence ne devrait d’ailleurs pas se limiter au seul financement de la recherche privée, surtout si son axe prioritaire est le développement des entreprises moyennes. L’efficacité de cette politique commanderait de mettre à la disposition de l’agence les leviers essentiels de l’innovation que sont : les aides publiques à la recherche et à l’innovation, les garanties, les synergies avec les dispositifs de soutien au capital-risque qui ont été développés par la Caisse des dépôts et consignations (Cdc Entreprises). L’autre avantage de ce schéma serait d’instituer une séparation claire entre les instances de décision sur les politiques publiques et les structures en charge de leur exécution.

 

Améliorer les liens entre recherche publique et recherche privée pour de meilleures retombées économiques

Les projets communs entre laboratoires publics et entreprises doivent être facilités, en particulier en faisant émerger de nouveaux centres d’excellence en fédérant et en renforçant les laboratoires de recherche technologique existants. Il est proposé de faire émerger des sites leader en matière de propriété intellectuelle et de création d’entreprises, et dans chacun de ces sites de mettre en place des offices mutualisés de transfert de technologie professionnalisés et ayant atteint la taille critique nécessaire. 

 

P. Llerena et M. Sylos-Labini soutiennent que la recherche fondamentale décroche en qualité dans certains secteurs par rapport à son homologue américain et affiche une productivité apparente plus faible que celles de l’Allemagne et du Royaume-Uni. D’après ces auteurs, la réponse européenne et française en matière de valorisation devrait passer prioritairement par l’amélioration de la qualité de la recherche de base, fondée sur le modèle d’open-science. Même si ces analyses peuvent être contestées, elles ont le mérite de rappeler que la bonne recherche fait la bonne valorisation.

 

Ce lien est reconnu de longue date dans beaucoup d’établissements étrangers parmi la promotion de l’excellence scientifique et la valorisation des connaissances constituent les deux facettes d’une même politique. Nombre de directeurs d’offices universitaires de transfert de technologie mettent ainsi en exergue, comme au Mit, leur rattachement au vice-président chargé de la recherche. Les études économétriques, toutes de source américaine, confirment cette relation. C’est ainsi que la qualité, mesurée par le classement du National Research Council américain des départements universitaires délivrant des thèses, est un élément significatif d’explication des montants des redevances de brevets perçus par ces établissements.

 

Bien que ces questions fassent toujours l’objet de discussions au sein de la communauté scientifique, les études économiques tendent à infirmer la plupart des craintes exprimées. Les collaborations de recherche entre les entreprises et les laboratoires publics ne poussent pas nécessairement ces derniers vers davantage de recherche appliquée. Au contraire, des laboratoires engagés dans la valorisation sont à l’origine de plus de publications dans les revues orientées vers la recherche de base. En outre, la protection de la propriété intellectuelle des inventions de la recherche publique permet aux entreprises d’investir dans des développements coûteux et risqués, dont certains n’auraient pas lieu en l’absence de protection.

 

Réorganiser la recherche et l’enseignement supérieur pour accroître les performances académiques

Il est difficile aujourd’hui de soutenir que la spécificité du modèle français n’est pas un obstacle à son rayonnement international. De plus, la France connaît une érosion de ses positions scientifiques. Celle-ci, mesurée à travers le nombre de publications comme le nombre de citations, se vérifie dans la plupart des domaines aussi bien à l’échelle mondiale qu’à l’échelle européenne. 

 

La priorité est donc aujourd’hui de s’organiser afin de mettre en place un système d’enseignement supérieur et de recherche performant permettant de remédier à cette situation. Cette politique passe par deux priorités : faire émerger des universités aptes à affronter la compétition internationale, financées de manière significative et fonctionnant en s’appuyant sur un dispositif adapté alliant autonomie et évaluation ; redonner de la souplesse à l’organisation et au financement de la recherche publique en s’attachant à définir des priorités et à articuler l’appareil de recherche autour de projets plutôt que des structures.

 

Une dizaine d’universités autonomes, bien financées, bien évaluées

Les exemples étrangers témoignent du rôle fondamental que joue l’enseignement supérieur dans les performances de recherche et la valorisation. Les grandes universités européennes qui ont réussi dans ce domaine présentent des caractéristiques communes : une masse critique en matière de recherche et un champ scientifique pluridisciplinaire ; des règles de gouvernance qui leur donnent la capacité de définir leur propre stratégie, notamment leur politique scientifique ; l’autonomie dans la définition et l’exécution de leur politique de recrutement ; ce qui leur permet d’attirer les meilleurs enseignants ; le libre choix de leurs étudiants ; un cadre de gestion souple et des instruments de pilotage efficaces.

 

Des choix courageux doivent donc être effectués pour faire évoluer rapidement le système français et susciter l’émergence d’une dizaine d’universités de recherche compétitives au niveau mondial dotées de l’autonomie et d’un mode de gouvernance analogue à ceux de leurs concurrentes étrangères. Prenant conscience de son retard, l’Allemagne a affiché clairement une politique de sélectivité et d’excellence.

 

Le travail récent mené dans le cadre du centre Bruegel ne montre pas autre chose, qui met en évidence que les universités européennes souffrent d’une faible gouvernance et d’une autonomie insuffisante. Plus encore, les corrélations établies par cette même étude soulignent que la performance en matière de recherche d’une université est améliorée par une autonomie accrue. Enfin, confortant les constats précédemment établis, cette même étude montre l’existence d’un lien positif entre le budget par étudiant et la performance en matière de recherche. En effet, les trois facteurs déterminants sur les performances (tant en termes de recherche que de formation pour une université) sont l’âge, la taille et le budget. Viennent ensuite d’autres facteurs liés à la gouvernance au premier rang desquels l’autonomie budgétaire.

 

L’autonomie est un levier – d’incitation déterminant aussi – dans la mesure où elle responsabilise les acteurs locaux en leur octroyant un budget et en les intéressant aux performances obtenues. Aussi l’autonomie doit-elle à terme aller plus loin que la loi du 10 août ne l’a prévu. En effet, il importe que l’embauche, la gestion des personnels et des carrières comme la sélection des étudiants puissent être faites par les universités. Une plus grande autonomie n’a de sens que si elle s’accompagne d’une évaluation plus exigeante et conduite au niveau national voire international. C’est la condition pour éviter le clientélisme. L’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Aéres), dont le fonctionnement est régi par le décret 2006-1334 du 3 novembre 2006, est chargée de procéder à l’évaluation des établissements, des unités de recherche et des formations supérieures. C’est cette agence qui devrait être le principal outil de l’évaluation des universités.

 

Il importe ainsi que dans son application la loi du 10 août 2007 mette en œuvre et fasse vivre un système d’évaluation pertinent. Les universités doivent être jugées tout à la fois sur leurs performances en matière de recherche (publications et impact), de valorisation (brevets, contrats, créations d’entreprises) et de formation. Sur ce dernier point, il importe qu’une évaluation des structures, des formations comme des enseignants puisse être mise en place, qui sanctionne les performances de chacun. Cette évaluation devrait pouvoir prendre en compte la réussite des étudiants mais aussi leur capacité à entrer sur le marché du travail, leur employabilité.

 

Les principaux pays de l’onde ont introduit depuis de nombreuses années des mécanismes de concurrence pour promouvoir l’excellence des laboratoires. L’émulation entre les établissements a été renforcée par les règles qui lient l’attribution des ressources à l’évaluation des performances scientifiques. Ces procédures ont entraîné un classement explicite des établissements et une concentration des moyens sur les équipes les plus reconnues. Aussi l’évaluation des universités selon des critères de recherche, de réussite aux examens, d’employabilité aurait, elle, vocation à être rendue publique afin de susciter une compétition entre établissements. Outre cette publicité, il importera aussi que l’allocation des moyens dédiés aux universités prenne en compte ces évaluations dans le cadre d’une dotation à la performance.

 

Si le caractère élitiste des grandes écoles fait l’objet d’un large consensus, l’idée de différencier les universités suscite plus de remous. La logique d’aménagement du territoire, qui a parfois prévalu, a conduit à une dispersion des moyens qu’on retrouve également dans le trop grand nombre de pôles de compétitivité labellisés. Il faut réaffirmer avec force que l’enseignement supérieur et la recherche n’ont pas vocation à être le levier d’une politique d’aménagement du territoire, même si un maillage territorial au niveau de la licence demeure indispensable.

 

Ceci conduit à revoir deux coupures profondes qui structurent le système français et contrarient cet enrichissement mutuel. D’abord, la coupure entre universités et grandes écoles prive aujourd’hui les universités des meilleurs étudiants. Il importe sur ce point, comme cela est évoqué depuis de trop nombreuses années, de rapprocher universités et grandes écoles. Un premier pas pourrait être franchi en regroupant les écoles de premier rang dans un Mit à la française qui leur donnerait une véritable visibilité internationale et une taille suffisante pour développer des collaborations de recherche avec les universités et la mobilité des étudiants et des enseignants.

 

Les pôles de recherche et d’enseignement supérieur ont été également l’occasion de rapprochements (comme à Paris-Est) entre grandes écoles et universités. Il importe d’aller plus loin en rapprochant par exemple les classes préparatoires de l’université. Ce rapprochement est décisif afin de conforter la place des universités dans le dispositif de formation.

 

La coupure entre enseignement supérieur et recherche est elle aussi problématique. La différence de statut entre chercheurs et enseignants-chercheurs comme le cloisonnement entre organismes de recherche et universités ne fait plus vraiment sens. Ainsi, le lien entre recherche et enseignement supérieur est-il déterminant car il assure le statut même des unités mixtes de recherche, composées de personnels enseignants-chercheurs relevant des universités et de personnels chercheurs relevant des organismes. Si la logique de l’autonomie est conduite à son terme, les unités mixtes de recherche devraient relever entièrement de l’université. Ceci devrait progressivement conduire à revoir le statut des personnels travaillant dans ces unités, plus rien ne justifiant la dualité d’aujourd’hui.

 

En d’autres termes, des laboratoires propres à chaque organisme de recherche demeurent parfaitement légitimes mais les unités mixtes de recherche devraient avoir vocation à intégrer l’université tandis que les chercheurs qui y travaillent seraient associés aux charges d’enseignement de l’établissement.

 

Enfin, il importe de souligner que les universités, quand bien même elles seraient autonomes et évaluées, n’ont pas vocation à piloter la recherche française. Les axes stratégiques doivent être définis au niveau du ministère voire de l’Union européenne et les grandes actions structurées par les organismes de recherche. Toutefois, les principaux campus (associant universités, grandes écoles, laboratoires, Iut, etc.) devraient progressivement pouvoir jouer un rôle décisif en matière de recherche.

 

 

 

Le banquier éborgneur et la recherche universitaire (II)

 

Organiser la recherche autour des projets et non pas des structures

Le deuxième axe de la politique proposée s’appuie sur une transformation significative du mode de financement de la recherche fondamentale. La recherche française est déjà largement financée sur fonds publics récurrents tandis que le financement par projet demeure limité. Le système actuel de financement des structures restreint les marges de manœuvre du ministère de la Recherche pour redéployer les moyens entre champs disciplinaires et entre équipes.

 

Tout d’abord, la recherche française a l’ambition de couvrir tout le champ disciplinaire (certains observateurs parlent d’un modèle américain à échelle réduite). L’affectation des moyens budgétaires n’échappe pas à une dispersion sur un grand nombre de laboratoires, parfois de taille insuffisante, et le redéploiement des crédits entre unité et secteurs scientifiques reste très limité. C’est ainsi que la Cour des comptes et l’Igf ont mis en évidence que les effectifs des départements scientifiques du Cnrs étaient restés constants au pourcentage près depuis dix ans. La faiblesse du financement sur projets ne permettait pas jusqu’à présent de différencier de façon significative les équipes en fonction de leur performance scientifique. Enfin, la masse salariale représente une part de plus en plus importante du budget des organismes au détriment du fonctionnement et de l’investissement.

 

Rigidités, absence de choix stratégique de la tutelle, financement des structures plutôt que des projets : autant de freins au dynamisme de la recherche publique française. Il importe donc que la recherche soit davantage financée par projet à l’image de ce qui ce pratique partout à l’étranger. Même si dans certains domaines le temps long est requis, la recherche ne peut être organisée tout entière sur le modèle de la recherche libre. La vie de la recherche est une vie de projets même si les organismes de recherche doivent conserver des unités propres qui poursuivent une recherche fondamentale orientée sur des axes stratégiques de long terme. Mais il faut permettre à des enseignants-chercheurs, une fois leurs projets retenus, d’obtenir des financements importants, des moyens humains supplémentaires et éventuellement la capacité de racheter des heures d’enseignement.

 

La montée en puissance de l’Anr ne doit cependant pas conduire à promouvoir un modèle uniforme. Il importe de conserver des unités de chercheurs à temps plein, de mettre en place des statuts de chercheurs pour des durées données de quatre à douze ans par exemple et avec des postes permanents pour les directeurs, sur le modèle de ce que fait le Max Planck en Allemagne. Toutefois il est indispensable, pour développer les incitations et la performance dans le système de recherche français, de promouvoir une organisation de la recherche davantage pilotée sur la base d’un financement par projet.

 

La compétitivité française d’aujourd’hui et plus encore de demain passe donc par une réforme en profondeur des politiques d’innovation et de recherche. Le défi présent est de concevoir à nouveau le système de recherche qui s’est structuré autour d’organismes ad hoc au cours du XXe siècle et qui, après avoir fait notre réussite, est en passe de devenir un handicap.

 

Emmanuel Macron et Henri Guillaume

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