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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 05:38

Régis Debray. Civilisation. Comment nous sommes devenus américains. Paris : Gallimard, 2017.

 

Un livre érudit, avec de délicieuses pointes d’humour, qui poursuit une réflexion de Simone Weill de 1943 selon laquelle une américanisation de l’Europe ferait perdre son passé à l’humanité, et une interrogation de Paul Valéry, de 1939 : « Je me demande si l’Europe ne finira pas par une démence ou un ramollissement ».

 

On aurait pu attendre des guillemets à « américains » dans le sous-titre car, Debray le sait mieux que personne, les Chiliens ou les Cubains sont aussi des Américains. On se fiche que la partie soit prise pour le tout comme dans Make America great again.

 

Mais ne boudons pas notre plaisir devant cette brillante démonstration selon laquelle si une « culture construit des lieux », une civilisation « construit des routes » avec un gros bâton (celui de la big stick policy), une flotte, des armées, aujourd’hui des drones.

 

Depuis qu’il a raflé le Texas, l’empire américain n’a gagné en surface que quelques centaines de milliers de kilomètres carrés. Alaska y compris. Mais les 2 000 implantations militaires sur les cinq continents ne seraient rien sans les 35 000 McDo. Et vice versa.

 

Au milieu des années soixante, j’habitais Montdidier, petite sous-préfecture balzacienne de la Somme. Á l’époque, une ville de 5 000 habitants comptait encore bon nombre de magasins de toutes sortes. Le magasin d’habits, qui ne désemplissait jamais, avait pour enseigne “ Aux surplus américains ”. Nous étions heureux de nous fournir pour pas cher dans une échoppe qui proclamait sans vergogne qu’elle nous vendait des rebuts, les franchisés profitant de notre naïveté pour nous refiler du trop-plein. La civilisation zunienne avait gagné chez Balzac : on ne savait pas d’où venaient ces frusques, dans quelles conditions elles avaient été stockées, ce qu’elles avaient coûté aux producteurs. Ces vêtements n’étaient même pas toujours ricains. C’était notre deuxième peau. Au XVIe siècle, le paysan d’Amboise, voisin de Léonard de Vinci, ne parlait pas un mot d’italien. Aujourd’hui, il écoute Beyoncé dans son tracteur climatisé.

 

Quand, demande Debray, l’Europe a-t-elle cessé de « faire civilisation » ? En 1919, au Congrès de Versailles. Les États-Unis n’ont pas alors pleinement conscience qu’ils vont devenir la première puissance mondiale. Mais le président exige que le traité soit également rédigé en anglais. Jusqu’alors, observe Debray, il y avait à l’ouest une civilisation européenne avec sa variante américaine. Dans les cinquante années suivantes, on aurait une civilisation américaine avec des variables d’ajustement européennes. Dans tous les domaines. Je n’entre pas dans les détails, mais même dans la natation, les catégories d’âge de nageurs qui dataient d’un siècle (poussins, minimes, cadets etc.) se sont alignées cette année sur les catégories zuniennes.

 

Plus graves que nos bassins chlorés, la République française, l’État français, les pouvoirs publics ont plié le cou devant les méthodes zuniennes. En 2008, sous Sarkozy, nos ministères furent inspectés, mieux : évalués, par une entreprise privée zunienne.  Comme si le corps des inspecteurs des Finances n’existait plus. L’État français fut dès lors appréhendé dans son fonctionnement à l’aune des méthodes du privé d'outre-Atlantique. Les hôpitaux (les universités, les commissariats de police etc.) furent mis en concurrence, les partis politiques devinrent des familles et cessèrent d’élaborer des programmes en se contentant de projets, on nous obligea à aimer le modèle des primaries et les candidats à la présidentielle nous proposèrent des offres.

 

Á Sciences-Po, « réformée » par un chairman of the board plus ricain que ricain qui mourut dans des circonstances hollywoodiennes jamais élucidées, 60% des cours sont dispensés en anglais. Et, précise Debray, le cours sur les politiques culturelles en France est dénommé « Cultural Policy and Management ».

 

Á bas les anciennes catégories marxisantes (bourgeoisie, classe, capitalisme) ! Ne dites plus « prolétaires » mais « milieux défavorisées » (d’ailleurs les prolétaires ne savent plus qu’ils sont prolétaires, c’est du moins ce que pensent les bobos) ; de votre langage, « bannissez » (sic) « clochards », « SDF » étant beaucoup plus indolore.  Ne dites plus « santé gratuite pour tous » mais care, « avion présidentiel » mais « Sarko One ». Et, surtout, représentez-vous Bri-Bri d’amour en termes de First Lady. Envoyez vos enfants, en bons Ricains, délirer chez les voisins avec des masques d’Halloween alors que cette fête appartient au paganisme celte. Martelez comme il convient que l’équipe de France de foot est black-blanc-beur. Forcément, puisque la quête de l’égalité a été remplacée par le mirage de la diversité et que le sociétal a étouffé le social.

 

La thèse fondamentale de cet essai est que l’Amérique c’est de l’espace tandis que l’Europe c’est du temps. Aux États-Unis, on part sur la Route 66 en bon Easy Rider. On conquiert un territoire – au besoin avec un colt – alors qu’en Europe on labourait un terroir (on guerroyait un peu aussi, quand même). Mais tout a changé. Il n’y a plus chez nous que des « espaces » (salle d’attente, dégustation de vin, voies piétonnières, open spaces un peu partout, surtout quand ils sont agrémentés par des open bars). Je ne te demande pas qui tu es mais où tu es grâce à ma géolocalisation à un mètre cinquante près. Dans les espaces, explique Régis Debray, pas de peuple, mais une « population », c’est-à-dire une projection préfectorale ou municipale. Un peuple, c’est autre chose : une langue, des habitus, un passé, une gastronomie, du et des liens.

 

Á des populations hors-temps, on peut faire gober tout ce qu’on veut. Par exemple, que les États-Unis sont la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne alors que les Français de 1945 pensaient que c’était l’Union Soviétique. D’ailleurs si Poutine assista au 70ème anniversaire du Débarquement en Normandie, le Young Leader Hollande ne lui rendit pas la pareille à Moscou. On peut même faire croire à tous les publics, à toutes les populations de la Terre, que Rambo a gagné la guerre.

 

Lors du vote du Traité de Maastricht, on nous a seriné que nos enfants voyageraient, séjourneraient dans le continent et apprendraient quantités de langue européennes. Le russe et l’allemand sont cinq fois moins enseignés qu’il y a cinquante ans. Arte n’a aucune émission de débats entre intellectuels franco-allemands mais consacre dix minutes à un malaise de Mrs Clinton. Les fonctionnaires de Bruxelles communiquent dans la langue d’un pays qui ne fait plus partie de l’Union européenne. Des anciens pays de l’Europe de l’Est se sont dépêchés d’admettre sur leur sol des centres secrets de torture de la CIA. Il faut désormais endurer un président pour qui « Belgium » est une ville et qui pense avoir envoyé 59 missiles vers l’Irak alors que c’était vers la Syrie. Ça tombe où ça peut, où ça doit. L’important, c’est que ça « frappe » (plus de bombardements, des frappes), que ça terrorise, quel que soit le degré d’improvisation.

 

Debray nous rappelle qu’en affaires l’empire est féroce, voyou. BNP a accepté de payer une amende bidon, une rançon de 8,9 milliards de dollars (vous me direz : elle les avait) sans que nos gouvernants s’émeuvent, sans que notre médiacratie s’étonne. Quant à imaginer une réciprocité… Debray cite Pierre Lellouche, homme politique bien à droite, pas vraiment hostile à l’aigle impérial : « Un obscur accord fiscal franco-américain transformera notre ministère des Finances en supplétif de l’International revenue Service. Cet accord ne fait que traduire dans le droit français une loi américaine obligeant nos institutions financières à déclarer au fisc américain tous les comptes détenus par des citoyens ou entités américains en France dès lors que leur solde est supérieur à 50 000 dollars. Mais sans réciprocité : ce que le fisc français donnera à l’IRS, le Trésor américain ne le fera pas dans l’autre sens parce que la loi américaine ne le permet pas. »

 

Une des dernières réflexions de l’auteur porte sur la notion de laïcité que nous, tous seuls avec nos petites mains, avons réussi à américaniser. Je vous laisse découvrir comment.

Note de lecture (167)
Les moins jeunes d'entre nous s'en souviennent. Ce livre, publié en octobre 1967, fut l'un des plus énormes succès de librairie en France. Certes, il bénéficia du battage hebdomadaire de L'Express, beaucoup plus prescripteur qu'aujourd'hui. Son éditeur avait prévu un tirage de 15 000 exemplaires. Il s'en vendit 2 millions en France et 10 millions dans le monde.
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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 05:33

J'ai relevé, ci-après, un certain nombre de faits (au demeurant pas nouveaux), qui, tous, marquent l'américanisation rampante des élites politiques et des médias.

 

1. Dans la cour du Louvre, le président Macron a chanté la Marseillaise avec la main sur le cœur. J'avais déjà noté que cette attitude était celle de Teddy Riner lors des Jeux olympiques de 2012 mais il semble que, depuis, elle se soit généralisée. Lors de l'exécution de l'hymne national, le protocole, en France, n'exige que de se mettre debout et de tenir les bras le long du corps. Cette attitude est adoptée sans problème depuis la fin du 19e siècle. Or, depuis quelques années, les personnes "publiques" (politiques et sportives) ont de plus en plus tendance à prendre modèle sur leurs homologues étasuniennes.

 

On peut se demander pourquoi il importe de mettre la main sur le cœur plutôt que de la laisser pendre le long du corps. Peut-être se sent-on embarrassé de ne rien faire de ses mains, à l'instar de ses ses pieds (qui servent au moins à se tenir debout), et cherche-t-on à se donner une contenance, en posant lesdites mains sur le dossier d'une chaise, ou sur les épaules d'un ami, ou en prenant un livre, un outil ou un verre. Peut-être la main sur le cœur est-elle le substitut de la main au képi du militaire qui salue, ou de la main levée de celui qui prête serment...

 

Mais, au fond, qu'est-ce que cela change de mettre la main sur le cœur plutôt que de laisser ses bras pendre le long du corps ? En quoi peut-on s'éprouver moins Français ? On le peut de manière subreptice et sournoise, comme lorsqu'on substitue le chant "Joyeux anniversaire" (traduit de l'anglais "Happy Birthday to you"), qui ne comprend que quatre vers, tous les mêmes - avec seule l'introduction du prénom de l'intéressé(e), au lieu du "Bon anniversaire/Mes vœux les plus sincères/Que l'année entière/Te soit douce et légère, etc.", que l'on chantait dans mon enfance. On abandonne un élément culturel français pour lui substituer un élément international issu du monde anglo-saxon. On s'éprouve aussi moins Français lorsque, au lieu de décider, dans les instances dirigeantes d'un parti, qui sera candidat à la présidence de la République, on remet ce soin à de larges élections primaires, inspirées de la vie politique étasunienne.

 

L'idéologie, ce n'est pas seulement - ce n'est peut-être pas même essentiellement - des idées ou des conceptions ou une philosophie. Ce sont d'abord des comportements physiques, des façons de se tenir, de se nourrir, de se vêtir, de marcher, de se loger, de parler, de se saluer, en un mot, des rites, des rituels, un "habitus". L'idée - ou l'idéologie - vient avec (ou après), portée précisément par ces gestes. Pascal disait (je cite approximativement, les érudits me corrigeront) : "Agenouillez-vous, courbez-vous, joignez les mains, adoptez une attitude d'oraison et vous aurez la foi". Eh bien, il en est de même pour tout ce qui est idéologie en général...

 

Au XVIe siècle, après les guerres d'Italie la cour de France, les grands ont commencé à prendre les manières de table plus raffinées des Italiens, et notamment à manger avec des fourchettes, et, à partir de là, les nobles français, auparavant rustres, se sont mis à se maîtriser, à se "civiliser", et, selon le principe d'imitation descendante, ont été imités par les bourgeois. Même chose, un siècle après, lorsque la cour a adopté l'étiquette espagnole, avec ses subtilités, son cérémonial, ses complications, sa rigidité, et lorsque cette étiquette a, plus tard, été adoptée par la bourgeoisie.

 

L'américanisation rampante, par Philippe Arnaud

 

2. Pour parer aux attentats, le 21 avril dernier, au lendemain de l'attaque qui avait tué un policier sur les Champs-Élysées à Paris, Emmanuel Macron avait annoncé : "J'installerai directement auprès du président de la République un organe de coordination, je l'ai appelé 'task force', capable d'agir 24 heures sur 24 contre Daesh". Ce terme de "task force" n'est pas français et il est beaucoup moins courant que d'autres termes tels que week-end ou football, passés dans la langue courante. Or, apparemment personne, parmi les médias, n'a eu l'idée de demander ce qu'était cette fameuse task force : chacun a fait comme si le sens du terme était connu de tous.

 

Il s'agit en effet d'un terme issu du vocabulaire de la marine américaine, durant la Seconde Guerre mondiale, qui désignait une organisation temporaire, regroupant des unités (navires, avions, brigades ou divisions) issues de différents corps, et destinée à effectuer une tâche ou une opération donnée - d'où, en français, son nom de "force opérationnelle". Il est cependant douteux que beaucoup de gens pourraient fournir cette définition.

 

- Mais alors, pourquoi ne pas lui donner le nom de "force opérationnelle" ? Ou de cellule de coordination antiterroriste - qui répondrait d'ailleurs davantage à l'objet de sa mission que force opérationnelle ? Les termes en anglais et en français, en fait, n'éveillent pas les mêmes images, ne suscitent pas les mêmes connotations : déjà, "task force" est plus bref, plus ramassé que "force opérationnelle" et comporte des consonnes comme le "t" et le "k", plus "dures" que les "n" et les "l" qui composent "opérationnelle". Le mot lui-même, par sa brièveté, évoque plus la rudesse, la brutalité d'une force anti-terroriste.

 

- En outre, "task force" évoque les images de la guerre du Pacifique - avec les gros navires (porte-avions, cuirassés) accompagnés des croiseurs, destroyers, frégates photographiés et filmés - simultanément et successivement - au ras de l'eau et par avion, et qui confèrent à l'ensemble une image de puissance irrésistible, comme celle des cavaliers du premier Empire chargeant les carrés russes, avec les cuirassiers accompagnés des dragons, hussards, chasseurs et lanciers. Ou la "charge" des hélicoptères dans "Apocalypse Now", au son de la Chevauchée des walkyries, où les "Bridés" (c'est-à-dire les Vietnamiens, selon le mot d'un officier de l'hélicoptère) s'écroulent les uns après les autres sous les tirs de roquettes et les rafales de mitrailleuse. Les termes "Task" et "Force" se répondent bien, leur brièveté les renforce l'un l'autre, alors qu'opérationnelle a plutôt un effet émollient.

 

3. Après les attentats de Manchester et Londres, les médias ont rapporté, à plusieurs reprises, que la police, en quête des éventuels complices des terroristes, poursuivait ses "investigations". Certes, le terme "investigation" est français : il figure dans le "Robert" au sens de "recherche suivie, systématique, sur quelque objet". Néanmoins, pour le travail de la police, les termes plus courants sont enquête ou recherche (au singulier ou au pluriel).

 

Mais investigation est un terme qui peut amener des glissements de sens d'une langue à l'autre en ce que les terminaisons en "tion" ou "sion" ont aussi leurs équivalents en espagnol, italien, allemand ou anglais - avec souvent (mais pas toujours) des sens proches de ceux du terme français. Et surtout, en anglais, "investigation" dispose du référent très connu du "F.B.I." (Federal Bureau of Investigation) ou, en français, "Bureau fédéral d'enquête". Employé au sens d'enquête de police ou de recherche policière "investigation" apparaît donc comme un anglicisme. Mais il l'est aussi, peut-être pour une autre raison, propre au génie de la langue française, dont Julien Gracq, dans "En lisant en écrivant" [José Corti, 1984, page 254] dit ceci : "J'ai quelquefois le sentiment que, si la langue française continue à évoluer de façon naturelle (ce que je crois peu probable, à cause de la contamination anglo-saxonne toujours croissante) elle tendra vocalement à se rauciser. Le r est sa consonne la plus originale, et, peut-être, de tout son registre, le son secrètement préféré par ses usagers. Aucune ne donne à la phrase prononcée des appuis et des étais plus assurés - aucune ne consolide mieux l'articulation du français : l'envie nous vient instinctivement de la prodiguer. Je suis bien souvent frappé par l'usage préférentiel qu'en fait Claudel, par exemple dans le tri de son vocabulaire ("Et le fleuve... n'arrose pas une contrée moins déserte que lorsque l'homme, ayant perforé une corne de bœuf, fit retentir pour la première fois son cri rude et amer dans les campagnes sans écho" - Connaissance de l'Est). J'ai plus de plaisir à prononcer tartre que tarte, martre que Marthe. Et ce n'est pas le Père Ubu - grand expert en matière de déformation spontanée de la langue - qui me démentira".

 

[Au passage, on admirera la prescience de Gracq sur la "contamination anglo-saxonne", en songeant que ce texte fut écrit avant 1984, c'est-à-dire à une époque où la présence d'un univers "communiste" limitait encore l'influence de la culture anglo-saxonne, d'une part, et où l'absence d'Internet (en dehors de quelques cercles d'initiés) et des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne permettait pas de démultiplier énormément la diffusion de cette culture (cinéma, musique, technologie, institutions, modes de vie...), d'autre part.]

 

Et s'il est vrai que le mot "investigation" ne comporte aucun "r", le mot recherche, lui, en comporte deux, de même qu'il comporte trois fois la voyelle "e" prononcée ici de deux façons différentes dont, en fin de mot, sous cette forme si particulière au français qu'est le "e muet" (parfois si difficile à appréhender pour un étranger qu'il l'accentue ou le prononce "é"). Autant "recherche" peut donc être vu comme un mot typique du français, autant "investigation" apparaît non pas comme un mot anglais mais comme un mot international (car existant avec la même racine, en anglais, catalan, espagnol, galicien, maltais, portugais, roumain...).

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 05:35

Éternel Pierre Bourdieu. Pas près de vieillir, ce grand défunt. Á une époque où les dirigeants politiques en parfaite osmose vivent, œuvrent et manipulent de concert avec la médiacratie et les instituts de sondage, il n'est pas inutile de se remettre en mémoire cette analyse historique du sociologue (Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, 1980)

 

 

Je voudrais préciser d'abord que mon propos n'est pas de dénoncer de façon mécanique et facile les sondages d'opinion, mais de procéder à une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l'on mette en question les trois postulats qu'ils engagent implicitement. Toute enquête d'opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d'une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l'on peut démontrer qu'il n'en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n'ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. Troisième postulat implicite : dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l'hypothèse qu'il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu'il y a un accord sur les questions qui méritent d'être posées. Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une série de distorsions qui s'observent lors même que toutes les conditions de la rigueur méthodologique sont remplies dans la recollection et l'analyse des données.

 

On fait très souvent aux sondages d'opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la représentativité des échantillons. Je pense que dans l'état actuel des moyens utilisés par les offices de production de sondages, l'objection n'est guère fondée. On leur reproche aussi de poser des questions biaisées ou plutôt de biaiser les questions dans leur formulation : cela est déjà plus vrai et il arrive souvent que l'on induise la réponse à travers la façon de poser la question. Ainsi, par exemple, transgressant le précepte élémentaire de la construction d'un questionnaire qui exige qu'on « laisse leurs chances » à toutes les réponses possibles, on omet fréquemment dans les questions ou dans les réponses proposées une des options possibles, ou encore on propose plusieurs fois la même option sous des formulations différentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait intéressant de s'interroger sur les conditions sociales d'apparition de ces biais. La plupart du temps ils tiennent aux conditions dans lesquelles travaillent les gens qui produisent les questionnaires. Mais ils tiennent surtout au fait que les problématiques que fabriquent les instituts de sondages d'opinion sont subordonnées à une demande d'un type particulier. Ainsi, ayant entrepris l'analyse d'une grande enquête nationale sur l'opinion des Français concernant le système d'enseignement, nous avons relevé, dans les archives d'un certain nombre de bureaux d'études, toutes les questions concernant l'enseignement. Ceci nous a fait voir que plus de deux cents questions sur le système d'enseignement ont été posées depuis Mai 1968, contre moins d'une vingtaine entre 1960 et 1968. Cela signifie que les problématiques qui s'imposent à ce type d'organisme sont profondément liées à la conjoncture et dominées par un certain type de demande sociale. La question de l'enseignement par exemple ne peut être posée par un institut d'opinion publique que lorsqu'elle devient un problème politique. On voit tout de suite la différence qui sépare ces institutions des centres de recherches qui engendrent leurs problématiques, sinon dans un ciel pur, en tout cas avec une distance beaucoup plus grande à l'égard de la demande sociale sous sa forme directe et immédiate.

 

Une analyse statistique sommaire des questions posées nous a fait voir que la grande majorité d'entre elles étaient directement liées aux préoccupations politiques du « personnel politique ». Si nous nous amusions ce soir à jouer aux petits papiers et si je vous disais d'écrire les cinq questions qui vous paraissent les plus importantes en matière d'enseignement, nous obtiendrions sûrement une liste très différente de celle que nous obtenons en relevant les questions qui ont été effectivement posées par les enquêtes d'opinion. La question : « Faut-il introduire la politique dans les lycées ? » (ou des variantes) a été posée très souvent, tandis que la question : « Faut-il modifier les programmes ? » ou « Faut-il modifier le mode de transmission des contenus ? » n'a que très rarement été posée. De même : « Faut-il recycler les enseignants ? ». Autant de questions qui sont très importantes, du moins dans une autre perspective.

 

Les problématiques qui sont proposées par les sondages d'opinion sont subordonnées à des intérêts politiques, et cela commande très fortement à la fois la signification des réponses et la signification qui est donnée à la publication des résultats. Le sondage d'opinion est, dans l'état actuel, un instrument d'action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l'illusion qu'il existe une opinion publique comme sommation purement additive d'opinions individuelles ; à imposer l'idée qu'il existe quelque chose qui serait comme la moyenne des opinions ou l'opinion moyenne. L'« opinion publique » qui est manifestée dans les premières pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à...), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l'état de l'opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opinion qu'un pourcentage.

 

On sait que tout exercice de la force s'accompagne d'un discours visant à légitimer la force de celui qui l'exerce ; on peut même dire que le propre de tout rapport de force, c'est de n'avoir toute sa force que dans la mesure où il se dissimule comme tel. Bref, pour parler simplement, l'homme politique est celui qui dit : « Dieu est avec nous ». L'équivalent de « Dieu est avec nous », c'est aujourd'hui « l'opinion publique est avec nous ». Tel est l'effet fondamental de l'enquête d'opinion : constituer l'idée qu'il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible.

 

Ayant dit au commencement ce que je voulais dire à la fin, je vais essayer d'indiquer très rapidement quelles sont les opérations par lesquelles on produit cet effet de consensus. La première opération, qui a pour point de départ le postulat selon lequel tout le monde doit avoir une opinion, consiste à ignorer les non-réponses. Par exemple vous demandez aux gens : « Êtes-vous favorable au gouvernement Pompidou ? » Vous enregistrez 30 % de non-réponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pouvez dire : la part des gens défavorables est supérieure à la part des gens favorables et puis il y a ce résidu de 30 %. Vous pouvez aussi recalculer les pourcentages favorables et défavorables en excluant les non-réponses. Ce simple choix est une opération théorique d'une importance fantastique sur laquelle je voudrais réfléchir avec vous.

 

Éliminer les non-réponses, c'est faire ce qu'on fait dans une consultation électorale où il y a des bulletins blancs ou nuls ; c'est imposer à l'enquête d'opinion la philosophie implicite de l'enquête électorale. Si l'on regarde de plus près, on observe que le taux des non-réponses est plus élevé d'une façon générale chez les femmes que chez les hommes, que l'écart entre les femmes et les hommes est d'autant plus élevé que les problèmes posés sont d'ordre plus proprement politique. Autre observation : plus une question porte sur des problèmes de savoir, de connaissance, plus l'écart est grand entre les taux de non-réponses des plus instruits et des moins instruits. À l'inverse, quand les questions portent sur les problèmes éthiques, les variations des non-réponses selon le niveau d'instruction sont faibles (exemple : « Faut-il être sévère avec les enfants ? »). Autre observation : plus une question pose des problèmes conflictuels, porte sur un nœud de contradictions (soit une question sur la situation en Tchécoslovaquie pour les gens qui votent communiste), plus une question est génératrice de tensions pour une catégorie déterminée, plus les non-réponses sont fréquentes dans cette catégorie. En conséquence, la simple analyse statistique des non-réponses apporte une information sur ce que signifie la question et aussi sur la catégorie considérée, celle-ci étant définie autant par la probabilité qui lui est attachée d'avoir une opinion que par la probabilité conditionnelle d'avoir une opinion favorable ou défavorable.

 

L'analyse scientifique des sondages d'opinion montre qu'il n'existe pratiquement pas de problème omnibus ; pas de question qui ne soit réinterprétée en fonction des intérêts des gens à qui elle est posée, le premier impératif étant de se demander à quelle question les différentes catégories de répondants ont cru répondre. Un des effets les plus pernicieux de l'enquête d'opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu'ils ne se sont pas posées. Soit par exemple les questions qui tournent autour des problèmes de morale, qu'il s'agisse des questions sur la sévérité des parents, les rapports entre les maîtres et les élèves, la pédagogie directive ou non directive, etc., problèmes qui sont d'autant plus perçus comme des problèmes éthiques qu'on descend davantage dans la hiérarchie sociale, mais qui peuvent être des problèmes politiques pour les classes supérieures : un des effets de l'enquête consiste à transformer des réponses éthiques en réponses politiques par le simple effet d'imposition de problématique.

 

En fait, il y a plusieurs principes à partir desquels on peut engendrer une réponse. Il y a d'abord ce qu'on peut appeler la compétence politique par référence à une définition à la fois arbitraire et légitime, c'est-à-dire dominante et dissimulée comme telle, de la politique. Cette compétence politique n'est pas universellement répandue. Elle varie grosso modo comme le niveau d'instruction. Autrement dit, la probabilité d'avoir une opinion sur toutes les questions supposant un savoir politique est assez comparable à la probabilité d'aller au musée. On observe des écarts fantastiques : là où tel étudiant engagé dans un mouvement gauchiste perçoit quinze divisions à gauche du PSU, pour un cadre moyen il n'y a rien. Dans l'échelle politique (extrême-gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrême-droite, etc.) que les enquêtes de « science politique » emploient comme allant de soi, certaines catégories sociales utilisent intensément un petit coin de l'extrême-gauche ; d'autres utilisent uniquement le centre, d'autres utilisent toute l'échelle. Finalement une élection est l'agrégation d'espaces tout à fait différents ; on additionne des gens qui mesurent en centimètres avec des gens qui mesurent en kilomètres, ou, mieux, des gens qui notent de 0 à 20 et des gens qui notent entre 9 et 11. La compétence se mesure entre autres choses au degré de finesse de perception (c'est la même chose en esthétique, certains pouvant distinguer les cinq ou six manières successives d'un seul peintre).

 

Cette comparaison peut être poussée plus loin. En matière de perception esthétique, il y a d'abord une condition permissive : il faut que les gens pensent l'œuvre d'art comme une œuvre d'art ; ensuite, l'ayant perçue comme œuvre d'art, il faut qu'ils aient des catégories de perception pour la construire, la structurer, etc. Supposons une question formulée ainsi : « Êtes-vous pour une éducation directive ou une éducation non directive ? » Pour certains, elle peut être constituée comme politique, la représentation des rapports parents-enfants s'intégrant dans une vision systématique de la société ; pour d'autres, c'est une pure question de morale. Ainsi le questionnaire que nous avons élaboré et dans lequel nous demandons aux gens si, pour eux, c'est de la politique ou non de faire la grève, d'avoir les cheveux longs, de participer à un festival pop, etc., fait apparaître des variations très grandes selon les classes sociales. La première condition pour répondre adéquatement à une question politique est donc d'être capable de la constituer comme politique ; la deuxième, l'ayant constituée comme politique, est d'être capable de lui appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinées, etc. Telles sont les conditions spécifiques de production des opinions, celles que l'enquête d'opinion suppose universellement et uniformément remplies avec le premier postulat selon lequel tout le monde peut produire une opinion.

Deuxième principe à partir duquel les gens peuvent produire une opinion, ce que j'appelle l'« ethos de classe » (pour ne pas dire « éthique de classe »), c'est-à-dire un système de valeurs implicites que les gens ont intériorisées depuis l'enfance et à partir duquel ils engendrent des réponses à des problèmes extrêmement différents. Les opinions que les gens peuvent échanger à la sortie d'un match de football entre Roubaix et Valenciennes doivent une grande partie de leur cohérence, de leur logique, à l’ethos de classe. Une foule de réponses qui sont considérées comme des réponses politiques, sont en réalité produites à partir de l'ethos de classe et du même coup peuvent revêtir une signification tout à fait différente quand elles sont interprétées sur le terrain politique. Là, je dois faire référence à une tradition sociologique, répandue surtout parmi certains sociologues de la politique aux États-Unis, qui parlent très communément d'un conservatisme et d'un autoritarisme des classes populaires.

 

Ces thèses sont fondées sur la comparaison internationale d'enquêtes ou d'élections qui tendent à montrer que chaque fois que l'on interroge les classes populaires, dans quelque pays que ce soit, sur des problèmes concernant les rapports d'autorité, la liberté individuelle, la liberté de la presse, etc., elles font des réponses plus « autoritaires » que les autres classes ; et on en conclut globalement qu'il y a un conflit entre les valeurs démocratiques (chez l'auteur auquel je pense, Lipset, il s'agit des valeurs démocratiques américaines) et les valeurs qu'ont intériorisées les classes populaires, valeurs de type autoritaire et répressif. De là, on tire une sorte de vision eschatologique : élevons le niveau de vie, élevons le niveau d'instruction et, puisque la propension à la répression, à l'autoritarisme, etc., est liée aux bas revenus, aux bas niveaux d'instruction, etc., nous produirons ainsi de bons citoyens de la démocratie américaine.

 

À mon sens ce qui est en question, c'est la signification des réponses à certaines questions.

 

Supposons un ensemble de questions du type suivant : Êtes-vous favorable à l'égalité entre les sexes ? Êtes-vous favorable à la liberté sexuelle des conjoints ? Êtes-vous favorable à une éducation non répressive ? Êtes-vous favorable à la nouvelle société ? etc. Supposons un autre ensemble de questions du type : Est-ce que les professeurs doivent faire la grève lorsque leur situation est menacée? Les enseignants doivent-ils être solidaires avec les autres fonctionnaires dans les périodes de conflit social ? etc. Ces deux ensembles de questions donnent des réponses de structure strictement inverse sous le rapport de la classe sociale : le premier ensemble de questions, qui concerne un certain type de novation dans les rapports sociaux, dans la forme symbolique des relations sociales, suscite des réponses d'autant plus favorables que l'on s'élève dans la hiérarchie sociale et dans la hiérarchie selon le niveau d'instruction ; inversement, les questions qui portent sur les transformations réelles des rapports de force entre les classes suscitent des réponses de plus en plus défavorables à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie sociale.

 

Bref, la proposition « Les classes populaires sont répressives » n'est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure où, devant tout un ensemble de problèmes comme ceux qui touchent à la morale domestique, aux relations entre les générations ou entre les sexes, les classes populaires ont tendance à se montrer beaucoup plus rigoristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les questions de structure politique, qui mettent en jeu la conservation ou la transformation de l'ordre social, et non plus seulement la conservation ou la transformation des modes de relation entre les individus, les classes populaires sont beaucoup plus favorables à la novation, c'est-à-dire à une transformation des structures sociales. Vous voyez comment certains des problèmes posés en Mai 1968, et souvent mal posés, dans le conflit entre le parti communiste et les gauchistes, se rattachent très directement au problème central que j'ai essayé de poser ce soir, celui de la nature des réponses, c'est-à-dire du principe à partir duquel elles sont produites. L'opposition que j'ai faite entre ces deux groupes de questions se ramène en effet à l'opposition entre deux principes de production des opinions : un principe proprement politique et un principe éthique, le problème du conservatisme des classes populaires étant le produit de l'ignorance de cette distinction.

 

L'effet d'imposition de problématique, effet exercé par toute enquête d'opinion et par toute interrogation politique (à commencer par l'électorale), résulte du fait que les questions posées dans une enquête d'opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et que les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. Ainsi la problématique dominante, dont la liste des questions posées depuis deux ans par les instituts de sondage fournit une image, c'est-à-dire la problématique qui intéresse essentiellement les gens qui détiennent le pouvoir et qui entendent être informés sur les moyens d'organiser leur action politique, est très inégalement maîtrisée par les différentes classes sociales. Et, chose importante, celles-ci sont plus ou moins aptes à produire une contre-problématique. À propos du débat télévisé entre Servan-Schreiber et Giscard d'Estaing, un institut de sondages d'opinion avait posé des questions du type : « Est-ce que la réussite scolaire est fonction des dons, de l'intelligence, du travail, du mérite ? » Les réponses recueillies livrent en fait une information (ignorée de ceux qui les produisaient) sur le degré auquel les différentes classes sociales ont conscience des lois de la transmission héréditaire du capital culturel : l'adhésion au mythe du don et de l'ascension par l'école, de la justice scolaire, de l'équité de la distribution des postes en fonction des titres, etc., est très forte dans les classes populaires. La contre-problématique peut exister pour quelques intellectuels mais elle n'a pas de force sociale bien qu'elle ait été reprise par un certain nombre de partis, de groupes. La vérité scientifique est soumise aux mêmes lois de diffusion que l'idéologie. Une proposition scientifique, c'est comme une bulle du pape sur la régulation des naissances, ça ne prêche que les convertis.

 

On associe l'idée d'objectivité dans une enquête d'opinion au fait de poser la question dans les termes les plus neutres afin de donner toutes les chances à toutes les réponses. En réalité, l'enquête d'opinion serait sans doute plus proche de ce qui se passe dans la réalité si, transgressant complètement les règles de l'« objectivité », on donnait aux gens les moyens de se situer comme ils se situent réellement dans la pratique réelle, c'est-à-dire par rapport à des opinions déjà formulées ; si, au lieu de dire par exemple « II y a des gens favorables à la régulation des naissances, d'autres qui sont défavorables ; et vous ?... », on énonçait une série de prises de positions explicites de groupes mandatés pour constituer les opinions et les diffuser, de façon que les gens puissent se situer par rapport à des réponses déjà constituées. On parle communément de « prises de position » ; il y a des positions qui sont déjà prévues et on les prend. Mais on ne les prend pas au hasard. On prend les positions que l'on est prédisposé à prendre en fonction de la position que l'on occupe dans un certain champ. Une analyse rigoureuse vise à expliquer les relations entre la structure des positions à prendre et la structure du champ des positions objectivement occupées.

 

Si les enquêtes d'opinion saisissent très mal les états virtuels de l'opinion et plus exactement les mouvements d'opinion, c'est, entre autres raisons, que la situation dans laquelle elles appréhendent les opinions est tout à fait artificielle. Dans les situations où se constitue l'opinion, en particulier les situations de crise, les gens sont devant des opinions constituées, des opinions soutenues par des groupes, en sorte que choisir entre des opinions, c'est très évidemment choisir entre des groupes. Tel est le principe de l'effet de politisation que produit la crise : il faut choisir entre des groupes qui se définissent politiquement et définir de plus en plus de prises de position en fonction de principes explicitement politiques. En fait, ce qui me paraît important, c'est que l'enquête d'opinion traite l'opinion publique comme une simple somme d'opinions individuelles, recueillies dans une situation qui est au fond celle de l'isoloir, où l'individu va furtivement exprimer dans l'isolement une opinion isolée. Dans les situations réelles, les opinions sont des forces et les rapports d'opinions sont des conflits de force entre des groupes.

 

Une autre loi se dégage de ces analyses : on a d'autant plus d'opinions sur un problème que l'on est plus intéressé par ce problème, c'est-à-dire que l'on a plus intérêt à ce problème. Par exemple sur le système d'enseignement, le taux de réponses est très intimement lié au degré de proximité par rapport au système d'enseignement, et la probabilité d'avoir une opinion varie en fonction de la probabilité d'avoir du pouvoir sur ce à propos de quoi on opine. L'opinion qui s'affirme comme telle, spontanément, c'est l'opinion des gens dont l'opinion a du poids, comme on dit. Si un ministre de l'Éducation nationale agissait en fonction d'un sondage d'opinion (ou au moins à partir d'une lecture superficielle du sondage), il ne ferait pas ce qu'il fait lorsqu'il agit réellement comme un homme politique, c'est-à-dire à partir des coups de téléphone qu'il reçoit, de la visite de tel responsable syndical, de tel doyen, etc. En fait, il agit en fonction de ces forces d'opinion réellement constituées qui n'affleurent à sa perception que dans la mesure où elles ont de la force et où elles ont de la force parce qu'elles sont mobilisées.

 

S'agissant de prévoir ce que va devenir l'Université dans les dix années prochaines, je pense que l'opinion mobilisée constitue la meilleure base. Toutefois, le fait, attesté par les non-réponses, que les dispositions de certaines catégories n'accèdent pas au statut d'opinion, c'est-à-dire de discours constitué prétendant à la cohérence, prétendant à être entendu, à s'imposer, etc., ne doit pas faire conclure que, dans des situations de crise, les gens qui n'avaient aucune opinion choisiront au hasard : si le problème est politiquement constitué pour eux (problèmes de salaire, de cadence de travail pour les ouvriers), ils choisiront en termes de compétence politique ; s'il s'agit d'un problème qui n'est pas constitué politiquement pour eux (répressivité dans les rapports à l'intérieur de l'entreprise) ou s'il est en voie de constitution, ils seront guidés par le système de dispositions profondément inconscient qui oriente leurs choix dans les domaines les plus différents, depuis l'esthétique ou le sport jusqu'aux préférences économiques. L'enquête d'opinion traditionnelle ignore à la fois les groupes de pression et les dispositions virtuelles qui peuvent ne pas s'exprimer sous forme de discours explicite. C'est pourquoi elle est incapable d'engendrer la moindre prévision raisonnable sur ce qui se passerait en situation de crise.

 

L'opinion publique n'existe pas

Supposons un problème comme celui du système d'enseignement. On peut demander : « Que pensez-vous de la politique d'Edgar Faure ? » C'est une question très voisine d'une enquête électorale, en ce sens que c'est la nuit où toutes les vaches sont noires : tout le monde est d'accord grosso modo sans savoir sur quoi ; on sait ce que signifiait le vote à l'unanimité de la loi Faure à l'Assemblée nationale. On demande ensuite : « Êtes-vous favorable à l'introduction de la politique dans les lycées ? » Là, on observe un clivage très net. Il en va de même lorsqu'on demande : « Les professeurs peuvent-ils faire grève ? » Dans ce cas, les membres des classes populaires, par un transfert de leur compétence politique spécifique, savent quoi répondre. On peut encore demander : « Faut-il transformer les programmes ? Êtes-vous favorable au contrôle continu ? Êtes-vous favorable à l'introduction des parents d'élèves dans les conseils des professeurs ? Êtes-vous favorable à la suppression de l'agrégation ? etc. » Sous la question « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? », il y avait toutes ces questions et les gens ont pris position d'un coup sur un ensemble de problèmes qu'un bon questionnaire ne pourrait poser qu'au moyen d'au moins soixante questions à propos desquelles on observerait des variations dans tous les sens. Dans un cas les opinions seraient positivement liées à la position dans la hiérarchie sociale, dans l'autre, négativement, dans certains cas très fortement, dans d'autres cas faiblement, ou même pas du tout. Il suffit de penser qu'une consultation électorale représente la limite d'une question comme « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? » pour comprendre que les spécialistes de sociologie politique puissent noter que la relation qui s'observe habituellement, dans presque tous les domaines de la pratique sociale, entre la classe sociale et les pratiques ou les opinions, est très faible quand il s'agit de phénomènes électoraux, à tel point que certains n'hésitent pas à conclure qu'il n'y a aucune relation entre la classe sociale et le fait de voter pour la droite ou pour la gauche. Si vous avez à l'esprit qu'une consultation électorale pose en une seule question syncrétique ce qu'on ne pourrait raisonnablement saisir qu'en deux cents questions, que les uns mesurent en centimètres, les autres en kilomètres, que la stratégie des candidats consiste à mal poser les questions et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent, et tant d'autres effets, vous concluerez qu'il faut peut-être poser à l'envers la question traditionnelle de la relation entre le vote et la classe sociale et se demander comment il se fait que l'on constate malgré tout une relation, même faible ; et s'interroger sur la fonction du système électoral, instrument qui, par sa logique même, tend à atténuer les conflits et les clivages. Ce qui est certain, c'est qu'en étudiant le fonctionnement du sondage d'opinion, on peut se faire une idée de la manière dont fonctionne ce type particulier d'enquête d'opinion qu'est la consultation électorale et de l'effet qu'elle produit.

 

Bref, j'ai bien voulu dire que l'opinion publique n'existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. J'ai dit qu'il y avait d'une part des opinions constituées, mobilisées, des groupes de pression mobilisés autour d'un système d'intérêts explicitement formulés ; et d'autre part, des dispositions qui, par définition, ne sont pas opinion si l'on entend par là, comme je l'ai fait tout au long de cette analyse, quelque chose qui peut se formuler en discours avec une certaine prétention à la cohérence. Cette définition de l'opinion n'est pas mon opinion sur l'opinion. C'est simplement l'explicitation de la définition que mettent en œuvre les sondages d'opinion en demandant aux gens de prendre position sur des opinions formulées et en produisant, par simple agrégation statistique d'opinions ainsi produites, cet artefact qu'est l'opinion publique. Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas.

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 05:40

 

Pour Serge Halimi, qui ne manque pas d’ironie, nous allons vivre des « années folles » : À leurs yeux, l’orage est passé, l’élection de M. Donald Trump et le Brexit sont presque conjurés. La large victoire de M. Emmanuel Macron a enthousiasmé les milieux dirigeants de l’Union européenne. Un de leurs commentateurs assermentés, ronronnant de bonheur, estimait même qu’il s’agissait du « premier coup d’arrêt décisif à la vague populiste ». Profiter de l’instant pour faire passer en force le programme néolibéral de la Commission européenne démange donc les nouveaux gouvernants français, qui ont le code du travail dans leur viseur. Une orientation politique identique sera désormais incarnée à Paris par un homme plus jeune, plus cultivé et moins radicalement dépourvu d’imagination et de charisme que son prédécesseur ; les miracles de la communication et du « vote utile » permettent de travestir ce léger changement en un basculement historique ouvrant la voie à toutes les audaces. L’effacement du clivage entre les deux camps que chante une presse occidentale en pâmoison devant son nouveau prodige relève lui aussi de la fantaisie : gauche et droite françaises appliquent en effet à tour de rôle la même politique depuis 1983. Dorénavant, des pans entiers de l’une et de l’autre se retrouvent dans un même gouvernement, demain dans une même majorité parlementaire. La clarté y gagne, mais c’est tout.

 

 

Le saviez-vous ? La CFDT Carrefour a crée une association "pour la représentation des actionnaires et salariés Carrefour". Jean-Michel Dumay ne s'est pas étonné : « Pressé de réécrire le code du travail, le nouveau président français, M. Emmanuel Macron, espère s’appuyer sur les syndicats dits « réformistes », et en premier lieu la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Alors qu’elle incarna un profond renouvellement de l’action collective dans les années 1960 et 1970, celle-ci accompagne depuis trente ans le détricotage du droit social, tout en jurant rester fidèle à ses valeurs. »

 

 

Un article très intéressant de Jean-Baptiste Mallet sur tomate et capitalisme : « Le capitalisme raconté par le ketchup. La force d’un système économique tient à sa capacité à s’insinuer dans les moindres replis de l’existence, et en particulier dans nos assiettes. Une banale boîte de concentré de tomate contient ainsi deux siècles d’histoire du capitalisme. Pour son nouvel ouvrage, Jean-Baptiste Malet a mené une enquête au long cours sur quatre continents. Une géopolitique de la « malbouffe » dont il présente ici un tour d’horizon inédit. »

 

 

Julien Boelaert, Sébastien Michon et Étienne Ollion expliquent les voies d’accès à la députation aujourd’hui : « Adeptes du cumul des mandats et de l’embauche de leurs proches comme assistants, nombre de parlementaires français symbolisent cette « caste » de politiciens professionnels avec laquelle le président de la République a promis d’en finir. Mais en quoi consiste cette professionnalisation ? Retraçant les trajectoires des députés depuis les années 1970, une enquête éclaire cette question d’un jour nouveau. »

 

 

De quoi le basket-ball aux Etats-Unis est-il le nom, se demande Julien Brygo ? « Le rêve américain au miroir du basket-ball. Avec près de trente millions de joueurs occasionnels, le basket-ball compte parmi les sports les plus populaires aux États-Unis. Selon qu’il est pratiqué sur le parquet des Chicago Bulls, dans les rues d’un ghetto noir ou dans l’université d’une petite ville de l’Indiana, il revêt des fonctions sociales très disparates. »

 

 

On l’avait oublié mais (François Cusset) « Au Chiapas, la révolution s’obstine

Au début des années 1990, le soulèvement zapatiste incarnait une option stratégique : changer le monde sans prendre le pouvoir. L’arrivée au gouvernement de forces de gauche en Amérique latine, quelques années plus tard, sembla lui donner tort. Mais, du Venezuela au Brésil, les difficultés des régimes progressistes soulèvent une question : où en est, de son côté, le Chiapas ? »

 

 

Evelyne Pieiller analyse les Pathologies de la démocratie : « Le fonctionnement du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » suscite aujourd’hui de plus en plus de critiques, sinon de doutes. Les analyses des limites et des dérives de la démocratie en désignent comme principales responsables soit l’impuissance du politique, soit l’incapacité des citoyens mêmes. Serait-on donc condamné à l’oligarchie ou au populisme ? »

 

 

Pour Willy Pelletier, « leVote FN est une bataille de proximité. La progression continue du Front national a agrégé des groupes sociaux disparates qui, parfois, ne sont pas seulement attirés vers lui par son discours xénophobe et antimusulman. Flexibilité, précarité, austérité, chômage : le vote d’extrême droite leur a semblé mieux répondre à ces humiliations que les propositions d’une gauche en voie de disparition dans leur environnement immédiat. »

 

 

Pour Alain Gresh, la La Palestine est toujours recommencée : « Le 5 juin 1967 à l’aube, l’armée israélienne détruit au sol l’aviation militaire égyptienne. En six jours, elle conquiert le Sinaï, le Golan syrien et la partie de la Palestine historique qui avait échappé à son contrôle en 1948 : la Cisjordanie, Jérusalem-Est et Gaza. Cinquante ans plus tard, l’occupation se poursuit, mais la stratégie d’éradication de l’aspiration nationale palestinienne se heurte à une résistance enracinée dans une longue histoire. »

 

 

L’Afrique du Sud est, quant à elle, lassée de ses libérateurs (Sabine Cessou- : « Coup dur pour l’Afrique du Sud : fin mai, General Motors annonce son retrait du pays. Mille cinq cents emplois directs sont menacés et plusieurs milliers d’autres sont indirectement en jeu. Cette décision n’est qu’une illustration du trou d’air que traverse la première économie du continent. Sur fond de tensions sociales, de corruption et de violence, le pays de Nelson Mandela cherche un nouveau souffle. »

 

 

Pour Claire Lecœuvre, le bio peut dénaturer le bio : « Démarche vertueuse en termes d’emploi, d’utilisation des ressources et de santé publique, l’agriculture biologique progresse rapidement en France. Alléchées, l’industrie agroalimentaire et la grande distribution entendent bien s’emparer de ce marché. Au risque d’en effacer les fondements en faisant pression sur la Commission européenne pour réduire les exigences de qualité. »

 

 

Jean-Michel Qyatrepoint estime que L’Europe est en retard d’une guerre industrielle ; « Pour la première fois, la Commission de Bruxelles a présenté, le 2 décembre 2016, un plan d’action destiné à soutenir les industries de la défense du Vieux Continent. Il serait doté de 5,5 milliards d’euros par an à partir de 2020. L’histoire industrielle européenne est toutefois jalonnée de promesses qui, aussi modestes soient-elles, n’aboutissent pas. »

 

 

Un portrait sans concessions du Royaume-Uni par Paul Mason : « Élections, club-sandwichs et nids-de-poule au Royaume-Uni. L’attentat du 22 mai à Manchester a interrompu la campagne pour les législatives anticipées au Royaume-Uni. Le scrutin du 8 juin n’en demeure pas moins décisif pour l’avenir du pays : même si certains électeurs voteront en fonction de préoccupations locales, le résultat national déterminera les marges de manœuvre du 10 Downing Street pour négocier la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. »

 

 

Minsk se rebiffe contre le grand frère russe (Ioulia Shukan) : « Depuis le changement de pouvoir en Ukraine, la Biélorussie tente d’échapper à la montée des tensions entre la Russie et l’Union européenne. En jouant les bons offices, Minsk espère diversifier ses échanges et affirmer son indépendance vis-à-vis de Moscou. Mais, soucieux de préserver son pouvoir et son partenariat stratégique, le président Loukachenko connaît bien les lignes rouges à ne pas franchir. »

 

 

Marie-Noël Rio nous invite à retrouver le rire de Bertolt Brecht : « Parce qu’il proposait au spectateur le plaisir de se libérer des fausses évidences que sécrète l’ordre en place, Bertolt Brecht ouvrit à la représentation théâtrale un champ radicalement nouveau, tant dans les formes que dans l’objectif. Cette grande secousse fut célébrée lors de sa découverte en France, puis peu à peu neutralisée. Son timide retour signe celui de l’audace de penser avec gaieté. »

 

 

Un barrage peut en cacher un autre, prévient Paul Rimbert : « L’accession de Mme Marine Le Pen, la candidate du Front national (FN), au second tour de l’élection présidentielle aura au moins eu pour vertu d’éliminer les prudences et rondeurs déontologiques qui d’ordinaire enrobent le discours journalistique. Et de donner à voir les grands médias pour ce qu’ils sont : une force politique, celle qu’on oublie de décompter dans les temps de parole. Un titre de Libération (6 mai 2017) a résumé la ligne de ce parti non déclaré : « Faites ce que vous voulez mais votez Macron ». »

Le Monde Diplomatique (107)

Une de Libération la veille u 2ème tour de l'élection présidentielle pour nous exhorter à "faire barrage" au FN.

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 05:33

Mediapart a récemment publié un article fort intéressant  sur le financement très « finances » de la campagne de Macron («Macron Leks»: les secrets d'une levée de fonds hors norme).

 

J’en ai surtout retenu à quel point les « Macron Boys », ces éphèbes à barbe de trois jours, avaient choisi le bain linguistique de la langue du fric : le sabir atlantique cher à Etiemble. Le problème est qu’ils veulent nous imposer cette aliénation, déjà présente mais qui peut mieux faire.

 

Extraits :

 

Emmanuel Macron est encore à Bercy, mais il veut déjà tout faire pour se présenter à la présidentielle. Une véritable « task force » s’organise alors autour de Christian Dargnat, le président de l’association de financement d’En Marche!

[Chez Macron, on adore les « task forces ». En bon français, on parlera de « force opérationnelle » si le contexte est militaire ou de « groupe de travail » si le contexte est civil].

 

L'équipe veut passer à la vitesse supérieure en activant un impressionnant maillage des réseaux d’entrepreneurs, banquiers, avocats, lobbyistes et autres « influencers » susceptibles de dégainer un jour ou l’autre l’équivalent de 6,5 Smic pour aider le candidat Macron.

[L’anglais n’utilise guère le mot « influencer ». L’équivalent français serait « prescripteur »].

 

La cash machine est lancée. Pour multiplier les rencontres, l’équipe « fundraising » (« collecte de fonds ») d’En Marche! a élargi son maillage par l’intermédiaire de rabatteurs, des sympathisants du mouvement – très bien intégrés dans les hautes sphères économiques – qui ouvrent leurs carnets d’adresses, accueillent des déjeuners, voire, parfois, organisent des événements « clés en main ».

[Une « cash machine » n’est autre qu’un distributeur de billets. Mais, évidemment, pour une équipe « fund raising », DAB fait un peu plouc].

 

Le 1er juin 2016, le conseiller de dirigeants d'entreprise Édouard Tétreau, un temps protégé par l'ancien PDG d'Axa Claude Bébéar, accueille l’un des tout premiers grands cocktails parisiens. « Durée : 1 h 30, dont passage Emmanuel d’1 h 00 », note minutieusement l’équipe d’En Marche! Tout est millimétré : « Salutations 15 min/speech 20 min/Q&A [questions/réponses – ndlr] 20 min/sortie 5 min. » Les invités sont triés sur le volet : une trentaine de « quadra, hors CEO [PDG – ndlr] CAC40 ». Une semaine plus tard, Édouard Tétreau renouvelle l’expérience pour une nouvelle cible. Cette fois, 32 personnalités issues de « différents cercles (avocats, conseil, lobbying, édition, etc.) » sont concernées. Ne reste qu’à valider la liste d’invités. Mais « attention ! », alerte En Marche !, « un partner d’Image 7 », la boîte de la communicante Anne Méaux, qui conseille François Fillon, fait partie des convives potentiels.

[Dans le milieu des éphèbes à barbe de trois jours, point de discours ou d’allocutions : des « speeches ». Avec cette idée que c’est plus court, plus léger, avec une fonction uniquement phatique. On n’a pas d’associés mais des « partners » et on fait du « lobbying » auprès des CEO (chief executive officers)].

 

 

« Mon sentiment, développe Chardoillet, si nous restons sur l’objectif précis du fundraising, est que cette cible centre droit n’est pas, pas du tout mûre pour la donation. Positionnement, programme et démarcation de Hollande seront des éléments clés pour que cette cible évolue. » 
« Top de voir ces manifestations », se réjouit dans la foulée Emmanuel Miquel, dans un message en copie au reste de la direction d’En Marche!

[« Top » de constater que le « fundraising » fonctionne bien].

 

Retour de Dargnat, un mois plus tard : « J’ai déjeuné avec le DG et : excellents contacts et gros potentiels de networking. Merci encore. »

[Pourtant, les éphèbes avaient précédemment utilisé le mot « maillage ». Il faut dire que le mot « networking » n’est pas très précis en anglais. Il signifie à la fois « « maillage », « réseautage », « mise en réseau », « travail en réseau », « réseautique », interconnexion de réseaux »].

 

Très investi, Cédric O préconise aussi de convier à un dîner du mois de juillet un patron qu’il connaît personnellement : « Je ne suis pas certain qu’il donnera, mais c’est un très gros driver pour d’autres (sur la thune et en termes de réseau). »

[Un « driver » n’est autre qu’un « conducteur ou un « pilote ». Ici, je ne suis pas certain que la barbe de trois jours sache exactement ce qu’elle veut dire].

 

 

Bonne pioche : ce quadra donnera plus tard 2 500 euros à la candidature. « Pas mal », note, impassible, le mandataire. 
« Nous organisons le 1er juillet un déjeuner autour d’E. Macron : si vous avez des gens prêts à contribuer à hauteur de 7,5 K€, envoyez à Emmanuel Miquel et moi-même les coordonnées de ces personnes », relance encore Dargnat à une dizaine de ses contacts.

 

 

Dans la liste : Frédéric Surry, directeur des investissements actions et obligations convertibles à la BNP, Denis Panel, DG d’une des filiales du groupe bancaire, et un ancien de la maison, David Pillet, ex-business manager ayant fondé en 2016 sa propre société de conseil.

[Un « business manager » n’est rien d’autre qu’un « chef d’entreprise »].

 

 

Le sabir des Macron boys

Deux mois plus tard, une nouvelle soirée fait saliver l'équipe : 23 chefs d'entreprise « qui peuvent bcp aider » ont déjà promis d’être là. L’un d’entre eux, patron d’une jeune société d’investissement, semble « très helpful ».

[Mais oui, « helpful » ! Dans le français qu’utilisent les gogos qui ont voté Macron car ils pensaient que la Le Pen allait les dévorer tout crus, « helpful » signifie « serviable » ou « utile ».

 

Le 19 mai 2016, un cadre de Rothschild, Philippe Guez, a aussi organisé une récolte de dons dans son appartement du XVIe arrondissement. Y étaient conviés une dizaine d’invités – chefs d’entreprise, avocats, family office et investisseurs dans l’immobilier.

[« Family office » : tout bêtement « gestion de patrimoine »].

 

C'est le cas par exemple de Mylène Bonot, une chargée de partenariat qui n'a pas ménagé son temps dans la collecte. « Salut à tous. Suite à notre échange d’hier soir et comme convenu, je vous fais suivre le profil de Mylène, proposait Cédric O en avril 2016. Je pense qu’elle serait top pour donner un coup de main sur le fundraising pour gérer la bande passante de contacts : elle est très maligne, hyper sympa, c’est son job de soutirer de la maille aux gens qui ont de la thune et en plus c’est une meuf, ce qui est un atout non négligeable. Par ailleurs je la connais très bien et je lui fais confiance ».

[Ou comment parler djeuns quand on est quadra avec une barbe de trois jours].

 

PS (qui n'a rien à voir) : des amis me demandent ce que je pense de l'anglais de Macron. Ce qui est plus important que son anglais, c'est évidemment le fait qu'il se soit exprimé en anglais sur les marches de l'Élysée. Cela dit, son anglais n'est pas mauvais du tout. Nos présidents gallo-ricains devront s'exprimer dans un anglais correct, fluide. J'ai simplement observé des erreurs d'intonation (committed, responsibility). Or, pour les anglophones, l'intonation est le critère fondamental. Dans son cas, c'est la preuve que, pour lui, l'anglais n'est pas naturel. C'est une acquisition de bonne facture. Je passe sur les h aspirés qu'il n'aspire pas (whoever).

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 05:39

Sur son blog “ L’Ere du peuple ”, Jean-Luc Mélenchon se dit « traqué » par la Société générale : « En pleine campagne pour les élections législatives, je reçois une convocation d’un juge faisant suite à une plainte déposée contre moi par la banque Société générale.

 

La banque Société générale me poursuit en diffamation pour avoir pointé sa responsabilité dans le scandale d’évasion fiscale des Panama Papers il y a un an. J’avais alors qualifié ses dirigeants de menteurs et demandé qu’ils soient châtiés pour avoir menti devant une commission d’enquête parlementaire.

 

Ceux qui mentent devant une commission d’enquête parlementaire et agissent depuis les paradis fiscaux se croient tout permis. Ils veulent instrumentaliser la justice pour intimider ceux qui leur résistent et parlent clair à leur sujet.

 

Je me rendrai à la convocation du juge le 26 juin comme n’importe quel citoyen le fait en pareil cas sauf madame Le Pen. »

 

 

Jean Giono avait estimé que Gaston Dominici, condamné pour le triple assassinat de Lurs, ne possédait que 35 mots de vocabulaire, ce qui n’était pas tout à fait vrai. En revanche, c’est tout à fait vrai pour ce qui est de Donald Trump qui, sur le livre d’or du Mémorial de la Shoah à Jérusalem, a livré cette impression historique : « C'est un grand honneur d'être ici avec tous mes amis. Tellement incroyable, je n'oublierai jamais ! » Pour « incroyable », Trump a utilisé le terme « amazing » qui s’est complètement désémantisé ces dernières années et qu’on peut traduire par «étonnant», « dingue ». Ce mot vient de « maze », qui signifie « labyrinthe », avec l’idée qu’on ne comprend absolument pas de quoi il retourne.

 

Selon Le Soir, Trump a également brillé dans la rhétorique en accueillant Notre Président : « C’est un grand honneur pour moi d’être avec le nouveau président de la France, qui a mené une campagne incroyable et a remporté une formidable victoire. Tout le monde en parle à travers le monde. Bravo. Bien joué ! »

 

A noter que Trump écrit en majuscules.

 

Revue de presse (208)

Laurent Dauré, dans Ruptures, revient sur un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne qui a invalidé une initiative pour lutter contre la fraude au travail détaché. S’appuyant sur cette décision, la compagnie aérienne Ryanair, condamnée à deux reprises par des tribunaux français pour « travail dissimulé », réclame le remboursement de 15 millions d’euros. Illustration de la façon dont l’UE favorise le dumping social et l’exploitation des travailleurs.

 

Heureusement qu’Hercule Macron et son Premier ministre boxeur vont régler tout cela en terrassant le code du travail, chimère repoussante venue du fond des âges.

Revue de presse (208)

Pour Jérôme Sainte-Marie, dans L’Humanité, l’élection présidentielle a marqué « une éclatante réunification de la bourgeoisie, Macron rassemblant libéralisme économique et libéralisme culturel. Globalement, le bloc élitaire, c’est la France qui a voté oui en 2005. Cela lui donne un avantage pour gouverner puisqu’il domine sans partage l’appareil de l’État et la direction des grandes entreprises. Toutes les structures institutionnelles convergent. La division partisane de la bourgeoisie, notamment dans la haute fonction publique et dans la direction des médias, constituait un garde-fou que ce processus d’unification idéologique pourrait supprimer. »

 

 

Dans son blog, El Diablo nous invite à rire avec Marx :

 

« Karl Marx meurt, et se retrouve devant Saint Pierre.

 

Saint Pierre lui dit « Vous avez tenté d’améliorer le sort de l’humanité, mais bon, vous êtes beaucoup trop athée, je suis obligé de vous envoyer en enfer ».

 

Et Marx se retrouve en enfer.

 

Deux semaines plus tard, Satan passe un coup de fil à Saint Pierre :
– Allo, ça va mon vieux ?


 

– Oui ça va, … sauf pour le nouveau, là, le Marx que tu m’a envoyé il y a 15 jours


 

–C’est quoi le problème ?

 

– Il m’a foutu une de ces pagailles : il a créé un syndicat et les démons se révoltent, ils crient « non aux cadences infernales ».

 

  • Oui, mais qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
  •  
  • – Ben je me suis dit que je pourrais te l’envoyer au Paradis quelques temps. L’ambiance là-haut est plus calme.
  •  
  • – Bof, je ne suis pas sûr, mais bon, si tu veux.
  •  
  • Et Marx se retrouve au Paradis.
 Et Satan n’entend plus parler de Marx. Pendant deux mois. Au bout du troisième mois, il appelle Saint Pierre pour avoir des nouvelles :

  •  
  • – Allô, ça va mon vieux ?
  •  
  • – Oui ça va. Mais dis-moi, tu ne m’as pas renvoyé Marx. Ça se passe bien avec lui ?
–
  •  
  • Ah oui, super. Tous les anges le trouvent cool.

  •  
  • – Ah bon ! Alors tu veux bien le garder là-haut ?
  •  
  • 
– Oui, pas de problème.
  •  
  • – Mais quand même, c’est un athée… ça ne vous pose pas de problème ?
  •  
  • – Ben non, pourquoi ?
  •  
  • – Et Dieu, qu’est-ce qu’il en pense ?
  •  
  • – Dieu ? quel Dieu ?… »
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28 mai 2017 7 28 /05 /mai /2017 05:39

J'ai plaisir à reproduite un article de Philippe Meyer paru dans La Montagne le 21 mai 2017.

 

The Voice, The Wall, The Battle, Focus, Secret story, Money drop, Wish list, The Island, Cash investigation, The Voice kids, The Island, Punchline, AcTuality, les chaînes de télévision rivalisent de titres d’émission en anglais. C’est une maladie hautement contemporaine et nos rues regorgent d’enseignes anglicisantes : Carrefour-city ou Street-food, Bodyshop, Best-buy ou Space Hair. Ajoutons-leur les innombrables titres de films que les distributeurs ne prennent plus la peine de traduire, en tout cas pas en français : le long métrage tchèque intitulé « Stasti », mot qui signifie « bonheur », a été commercialisé en France sous le titre « Something like Happiness ». Nous transposons en anglais jusqu’aux titres… anglais. « Hang over » (« Gueule de bois ») est devenu « Very bad trip » ; « No Strings attached » («Sans engagement ») s’est affiché comme « Sex friends » ; « The boat that rocks » (« Le bateau qui tangue ») s’est mué en « Good morning England », quant à « Made in Dagenham » (« Fabriqué à Dagenham » – une banlieue de Londres), il fut rebaptisé « We want sex equality ».


Les Québécois se paient notre tête, eux qui ont fait de « Fame », « La Fièvre des planches », de « Crossroads », « La Croisée des chemins », de « In the cut », « A vif », de « In her shoes », « Chaussure à son pied » et de « Missing », « Porté disparu », tandis que nous avons conservé les titres anglais de ces longs métrages. Sans doute les Canadiens francophones n’ont-ils pas toujours été bien inspirés et «Ferrovipathes» ne donne guère envie de voir « Trainspotting », tandis que « Fiction pulpeuse » est une traduction aussi erronée que comique de « Pulp Fiction », qui désigne en anglais ce que nous appelons les romans de gare.

Signe de reconnaissance


Le cinéaste Luc Béraud observe que, du temps où nous traduisions systématiquement les titres de films étrangers, nous n’avions pas toujours non plus la main heureuse. « My Darling Clementine », devint « La Poursuite infernale », quoique ce film soit dépourvu de poursuite aussi bien que de vision de l’enfer ; «Stagecoach to Kansas », (« Diligence pour le Kansas »), devint « Tonnerre sur le Texas », et « No Way out » (« Sans issue ») s’appela à Paris « La Porte s’ouvre » ! Sans parler de « Wish you were there », (« Je voudrais que tu sois là »), devenu en France, sinon en français, « Too much ! ». On voit par là de quoi le mieux est l’ennemi.


Ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Les abus de dénominations à l’anglaise sont comme la prolifération de rubans sur les vêtements des marquis de Molière : des artifices destinés à montrer qu’on fait partie des gens en vue puisque l’on parle le sabir qui leur tient lieu de signe de reconnaissance. Parler de « benchmarking » vous pose son homme. Comparaison ferait parfaitement l’affaire mais manquerait d’allure, ne suggérerait pas que l’on est dans la mondialisation comme le poisson dans l’eau. Le comique involontaire de ce patois des gens désireux de paraître importants n’a guère de rapports avec la langue à laquelle ils croient emprunter leur vocabulaire.


Mon ami Alex Taylor, si polyglotte qu’il en est hexalingue, ne cesse de s’émerveiller devant notre penchant pour des mots en – ing. « Après un footing autour du camping, il gara sa voiture au parking. Après avoir consulté son planning, il passa au pressing récupérer son smoking. » Aucun Anglais n’utiliserait un seul de ces vocables qui nous semblent sonner si britannique. Il dirait : « After his jog around the camp-site, he left his car in the carpark. Then he checked his schedule and went to the dry-cleaner to get his tuxedo [1] back. » Cette fausse anglicisation en expansion constante est bouffonne. Pour nous sauver du ridicule, il est temps de pousser un cri : « Help ! » Le ciel vous tienne en joie.

 

Philippe Meyer

 

 

[1] Pardon, cher Philippe, mais un Britannique n'aurait pas utilisé le mot “tuxedo ” qui est zunien, à moins d'être américanisé lui-même. Outre-Manche, on utilise “dinner jacket".

L'aliénation linguistique, ça continue et ça s'amplifie !
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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 06:41

Il y a une dizaine d'années, Notre Président publiait "Enseignement supérieur, recherche, innovation. Quels acteurs ?" dans la revue Esprit.

Chers collègues, si vous ne vous bougez pas, si vous êtes aussi passifs que durant le passage de la loi LRU, vous êtes morts !



 Il importe donc que la recherche soit davantage financée par projet à l’image de ce qui ce pratique partout à l’étranger.


La vie de la recherche est une vie de projets ... Mais il faut permettre à des enseignants-chercheurs, une fois leurs projets  retenus, d’obtenir des financements importants, des moyens humains supplémentaires et éventuellement la capacité de 
 racheter des heures d’enseignement.
 La création de l’ANR en 2005 et le financement de projets de recherche sélectionnés après appel à candidature constituent un premier pas en ce sens pour aligner la France sur ces bonnes pratiques. 


Mais les dépenses de personnel et leur affectation, qui représentent l’essentiel des moyens attribués à la recherche publique, ne sont pas concernées et la part des crédits distribués est très loin d’atteindre les 30% du Royaume-Uni. 


 

Macron sur l'Université (et les universitaires)

La montée en puissance de l’Anr ne doit cependant pas conduire à promouvoir un modèle uniforme. Il importe ... de mettre en place des statuts de chercheurs pour des durées données de quatre à douze ans par exemple et avec des postes permanents pour les directeurs, sur le modèle de ce que fait le Max Planck en Allemagne. Toutefois il est indispensable, pour développer les incitations et la performance dans le système de recherche français, de promouvoir une organisation de la recherche davantage pilotée sur la base d’un financement par projet.

 

Si la logique de l’autonomie est conduite à son terme, les unités mixtes de recherche devraient relever entièrement de l’université. Ceci devrait progressivement conduire à revoir le statut des personnels travaillant dans ces unités, plus rien ne justifiant la dualité d’aujourd’hui. En d’autres termes, les unités mixtes de recherche devraient avoir vocation à intégrer l’université tandis que les chercheurs qui y travaillent seraient associés aux charges d’enseignement de l’établissement.

 

Enfin, il importe de souligner que les universités, quand bien même elles seraient autonomes et évaluées, n’ont pas vocation à piloter la recherche française. Les axes stratégiques doivent être définis au niveau du ministère voire de l’Union européenne.

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 05:27

Ci-dessous un cri du cœur lancé par Fald, professeur d'allemand, dans les colonnes du Grand Soir :

 

Ce jeudi 11 mai avant 8 heures, je suis dans ma voiture, en route pour une réunion des trop rares retraités qui restent syndiqués.

 

J’écoute France Inter et c’est votre heure, Madame Charline Vanhoenacker, et vous êtes généralement assez drôle, sauf quand vous faites un sketch avec un partenaire. Là, ça gueule, ça bafouille, et c’est incompréhensible, pas seulement pour les presbyacousiques de mon acabit.

 

Mais ce n’est pas mon soucis immédiat.

 

Ce matin là, le sujet, c’est Marion nièce de l’héritière de l’héritier de Montretout-Sauf-Le-Fric, qui arrête la politique pour, soi-disant, jouer les mères de famille et probablement pour aller se faire plus de galette chez un de ses amis du MEDEF.

 

La chronique démarre pas trop mal, avec quelques piques bien senties contre la néofasciste de service, et puis, soudain, la connerie ! La connerie avec un grand C ! Un C grand comme un K ! Un C gros comme un Q : vous dites qu’entre autres choses typiquement nazies, la Marion va apprendre à sa fille... à parler allemand !

 

L’allemand, je l’ai enseigné tout au long de mon anti-carrière. Au demeurant en me battant contre les "Européens convaincus" qui veulent réduire l’enseignement des langues à quelques rudiments de globish et à un vague vernis touristique d’espagnol, avec un nombre d’heures de cours qui ne permet même pas un saupoudrage.

 

L’allemand, Madame Vanhoenacker, ce n’est pas que la langue d’Adolf. Je vous répèterai ce que j’ai souvent dit à ceux qui se croyaient aussi spirituels que vous : si les Arabes, les Viêts, et en ce qui vous concerne, les Congolais, n’avaient retenu de notre langue que les vociférations des sous-offs français et belges, vous les prendriez pour des cons, Madame Vanhoenacker, et vous auriez raison.


 

Ludwig Van Beethoven et Charline Vanhoenacker : deux barbares ?

De même, si j’appliquais à tous les gens dont le nom commence par "Van" le vers de Jacques Brel "Nazis pendant les guerres et catholiques entre elles", vous me prendriez pour un con et vous auriez raison. Seulement voila, Madame Van-comment, déjà ?, ni le grand Jacques ni le petit moi ne sommes assez idiots pour ça.

 

Les germanistes, Madame Vanhoenacker, aiment les bouquins que Goebbels faisait brûler en place publique, ils aiment les œuvres de ces gens forcés par Hitler, comme l’a dit Bertolt Brecht, à changer de pays plus souvent que de chaussures.

 

Les étudiants néofascistes, on les retrouve massivement en fac de droit. En fac d’allemand, ils sont sporadiques et quasi clandestins.

 

Alors, Madame Vanhoenacker, vous et tous les petits insolents officiels du régime qui ne peuvent pas évoquer l’allemand sans se mettre à gueuler comme Francis Blanche dans le rôle de Papa Schulz, et qui ne peuvent pas se moquer des Le Pen sans les faire passer pour des germanistes, je voudrais leur dire qu’on peut aussi être un bon humoriste sans être un foutu connard.

 

[PS : “ Beethoven ” est un patronyme néerlandais qui signifie champs de betteraves. Un type sourd avec un nom aussi ridicule, comment voulez-vous qu'il puisse réussir dans la musique ? ]

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 05:42

Le site Cerises propose une analyse de combat pour les élections législatives : «Insoumis de tous poils, unissez-vous pour une nouvelle percée spectaculaire le 11 juin ! »

 

Emmanuel Macron n’est pas seulement un pur produit de l’élitisme républicain de bon papa. Le jeune loup incarne à la fois la volonté antidémocratique de casser le Code du travail, la fuite en avant libérale de l’Union européenne et aussi un consternant désintérêt pour les enjeux écologiques. Jusqu’aux élections législatives des 11 et 18 juin, il devrait en partie retenir ses coups : il doit en effet tenter à toute vitesse d’opérer une recomposition d’ampleur, sans laquelle il n’obtiendra pas de majorité pour gouverner. Il s’attachera à solliciter un consensus en vue d’une future loi sur la transparence de la vie politique, et il mettra probablement un bémol à son intention de liquider 120 000 emplois publics et de diminuer de 60 milliards les dépenses publiques.

 

 

Bernard Tepper, dans Res Publica, dresse le bilan santé des années Hollande : « 3,2 millions de Français vivent dans un désert médical. Et le projet néolibéral promet d’agrandir ces déserts médicaux. Déjà dans plusieurs endroits de la France métropolitaine, des médecins refusent les malades atteints de pathologies lourdes faute de temps pour pouvoir les suivre. Les internes sont en grève contre le projet de raccourcissement d’un an de leur formation au moment où celle-ci se complexifie. L’espérance de vie n’a pas augmenté du 31 décembre 2014 au 31 décembre 2016. Les réformes néolibérales ont fait croître comme jamais les dépassements d’honoraires. Ils sont aujourd’hui de 14,5 milliards d’euros avec 2,8 milliards pour les médecins, 5,9 milliards pour l’optique, 4,8 milliards pour les dentistes et 1 milliard pour les audioprothésistes. Sans compter certains actes techniques. »

 

 

Selon Paris Match, les Lyonnais ont été émus par la nomination de leur maire Gérard Collomb : « Dans son laboratoire lyonnais, Collomb transgresse les dogmes et n'a de cesse de fustiger « ces socialistes archaïques » qui lèvent les yeux au ciel lorsqu'il ne cesse, à longueur de meetings, de parler de sa réussite. L’alliance avec le Modem ? Des années que Collomb la pratique. Son côté pro-business ? Totalement assumé de la part de celui qui, en 2011, soutenait déjà Dominique Strauss-Kahn. « Je sais qu’on ne peut pas tourner le dos aux entreprises », clame-t-il, lui qui n’hésite pas à faire des randonnées en 4x4 avec les princes de Dubaï. Son penchant pour la sécurité ? Confronté à la délinquance dans sa ville, Collomb fut le premier grand maire socialiste de France à développer la vidéosurveillance. »

 

Tout le monde ne sait pas que Gérard Collomb est aussi un grand défenseur de la langue française :

 

 

Revue de Presse (207)

 

Selon l’AFP, La France arrive à la 15e place d'un classement des systèmes de santé établi par une étude publiée vendredi, qui souligne que l'écart entre les pays les plus et les moins performants s'est creusé depuis 1990.

 

Publiée dans la revue médicale britannique The Lancet, cette étude se base sur un indicateur qui mesure la qualité et l'accessibilité des systèmes de santé.

 

Andorre atteint un score de 95, suivi de l'Islande (94) et de la Suisse (92). La France a un total de 88. A l'autre bout de l'échelle, on trouve la Somalie (34), l'Afghanistan (32) et, en dernier, la Centrafrique (29).

 

 

Dans L’Humanité, le psychanalyste Jacques Roth nous parle de progrès : « Il semblerait que le dicton « on n’arrête pas le progrès » ait subi une inversion de sens. Autrefois il promettait quelque chose de si joyeux qu’il semblait moralement interdit qu’on pût souhaiter stopper sa marche. Aujourd’hui cela signifie plutôt qu’il n’est dans le pouvoir d’aucun humain de l’arrêter, comme si le progrès s’était émancipé de nos propres désirs et échappait à toute maîtrise.

 

Qualifié de progrès, le processus qui nous aspire est gorgé de dénis et de rationalisations spécieuses qui ne cessent de s’opposer à ce que ses caudataires pacifient durablement le monde. Cette servitude résulte pour une part importante du caractère hégémonique de la gouvernance par les nombres au service du marché total, que Karl Polanyi épinglait comme un solipsisme toujours déconnecté du bien commun. Ce qu’illustre par exemple la récente attitude de l’UE face aux perturbateurs endocriniens. Et si l’espérance naïve et désinvolte en un progrès paradoxal dans ses effets détournait les humains d’un progrès moral inversement proportionnel aux turpitudes attachées aux menées de la science, de la technique et du marché… ? »

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