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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 05:35

Lorsque j'étais enfant dans les années 50 et soixante, Aznavour ne parlait quasiment jamais de ses origines arméniennes, de l'Arménie, du génocide du peuple arménien. De même, il n'évoquait jamais la proximité de ses parents, pendant la guerre, avec les résistants du groupe Manouchian, pour la plupart communistes. Il se considérait pour ce qu'il était : un Français d'aujourd'hui, et surtout de demain. Un serviteur et un créateur de culture française. L'Arménie était – on va le voir dans les lignes qui suivent – son “ folklore ”. Comme l'Auvergne pour certains Auvergnats, ou le pays ch'timi pour moi.

 

J'ai donc beaucoup apprécié cette analyse du Blog Descartes qui montre comment le pouvoir dominant – médiatique puis politique – a utilisé la mort et les funérailles de Charles Aznavour pour fracasser toujours un peu plus le modèle assimilationniste français au profit du modèle intégrationniste prôné par le capitalisme financier anglo-saxon.

 

Le déferlement médiatique qui a suivi la mort de Charles Aznavour a provoqué chez moi, je dois l’avouer, une véritable angoisse. J’ai toute ma vie – et ceux qui suivent ce blog le savent – défendu l’idée que l’assimilation était la meilleure solution pour les différents problèmes que peut poser la présence sur notre sol d’une population immigrée ou d’origine immigrée. J’ai aussi regretté que les politiques d’assimilation, qui ont fait des miracles par le passé, aient été progressivement abandonnées depuis les années 1980 pour leur substituer de vagues politiques « d’intégration », façon élégante de dire à chacun de rester à sa place et dans sa communauté tout en sachant assez le français pour pouvoir remplir un formulaire à Pole Emploi.

Mais avec la mort de Charles Aznavour m’est apparu l’étage suivant de cette logique : non seulement on n’assimile plus, mais on des-assimile dans la joie et l’allégresse. On savait que l’assimilé n’était plus le modèle, mais il devient aujourd’hui un repoussoir, au point que lorsqu’il s’agit de rendre hommage à un assimilé, la foire médiatique se met en quatre pour démontrer qu’il ne l’était pas.

Charles Aznavour était français par la naissance, et s’il a été élevé dans une « communauté » immigrée il était totalement assimilé. Au point de n’avoir utilisé sa vie durant que son nom et son prénom francisés (1), alors que son statut d’artiste lui aurait parfaitement permis de prendre un nom de scène arménien s’il l’avait voulu. Par ailleurs, il faut écouter la « Radioscopie » du 22 mai 1980 où il s’expliquait très clairement sur la question. Ainsi, à un Chancel qui lui demandait s’il « en quoi il était un arménien », il répond : « c’est mon folklore ». Et lorsque Chancel relance un « c’est plus qu’un folklore », Aznavour continue : « non, c’est mon folklore. Je suis arménien parce que j’ai été baptisé dans l’église arménienne, je baptiserai mes enfants dans l’église arménienne, je me suis marié à l’église arménienne, je parle encore arménien avec des Arméniens que je connais… oui, je le parle vraiment mais je ne le lis pas et je ne l’écris pas, et puis je recherche la reconnaissance du génocide (…) je suis un homme d’aujourd’hui, et non un homme d’hier. Je suis arménien jusqu’au moment où on aura tout ça… et puis je suis français. Quand j’étais en Arménie on m’a dit « vous ne chantez pas en arménien ». Je leur ai répondu « vous savez, je suis un artiste français avec un passeport français. Je suis d’origine arménienne mais je n’ai aucune raison de chanter en arménien ».

Et l’entretien continue avec Chancel demandant : « mais s’il n’y avait pas eu ce passé, s’il n’y avait pas eu vos parents, s’il n’y avait pas eu tout ce qui s’est passé, peut-être auriez-vous eu moins de force pour combattre ». Et la réponse d’Aznavour est claire : « probablement, mais ça ce n’est pas parce que j’étais Arménien, c’est parce qu’il y avait la misère, ce n’est pas pareil. Tous les boxeurs ne sont pas Arméniens, tous les cyclistes ne sont pas Arméniens… mais il y a beaucoup de gens qui se sentent déracinés à la base et qui veulent réussir pour gagner une terre, pour gagner un pays. Et le langage est un pays ».

En quelques minutes d’entretien, Aznavour exprime clairement sa vision de sa propre identité : un artiste français d’origine arménienne, et non un artiste « franco-arménien ». Il établit lui-même une hiérarchie entre ses deux identités celle du présent – française – et celle du passé – arménienne. Sa démarche, c’est de réussir pour « gagner un pays ». C’est la démarche type de l’assimilation, et je me reconnais en celle-ci, avec une réussite un peu plus modeste, évidement, parce que c’est exactement la formule que j’ai utilisé il y a quelques années pour me caractériser moi-même : « français d’origine étrangère ».

Imaginez-donc mon angoisse et mon horreur lorsque j’ai entendu à France Inter annoncer le décès de « Shahnourh Varinag Aznavourian dit Charles Aznavour », faisant référence à un prénom que le chanteur n’a jamais utilisé. Il est vrai que wikipédia, le meilleur ami du journaliste fainéant, explique que Aznavour serait « né Shahnourh Varinag Aznavourian », et qu’il aurait été inscrit à l’état civil sous le prénom de Charles » parce que l’infirmière ne savait pas épeler « Shahnourh ». Ce qui est évidement faux : à l’époque de a naissance d’Aznavour, il n’était pas possible d’inscrire des prénoms étrangers à l’état civil. Pendant plusieurs jours, tous les médias ont martelé cette absurdité, se référant à Aznavour comme chanteur « franco-arménien » et mettant en avant la « double culture » du personnage et sa parfaite « intégration ».

Si ce battage m’horrifie, c’est d’abord parce qu’il trahit la personne à laquelle il est censé rendre hommage. Aznavour était français et se déclarait tel. Pour lui l’Arménie faisait partie d’un « folklore », d’un « hier ». Il s’y intéressait à titre historique, comme chacun de nous peut s’intéresser à son histoire. Mais il admettait qu’il y avait dans cette histoire une rupture, un « avant » et un « après » l’émigration – celle de ses parents, d’ailleurs, lui-même n’ayant jamais vécu en Arménie. Il n’a jamais porté un nom ou un prénom arménien, il n’a jamais chanté en arménien et jugeait que la langue française était « sa terre, son pays ». La moindre des choses aurait été de respecter sa position et de le qualifier dans les termes où il se qualifiait lui-même. Mais non, la caste politico-médiatique a tellement besoin d’héros « multiculturels » qu’elle n’a pas hésité à trahir la personne pour dérouler sa démonstration. Qu’il l’ait voulu ou pas, il fallait ramener l’assimilé à son essence, forcément communautaire. Et s’il vient lui-même à déclarer son arménité « folklorique », il faut le ramener sur le droit chemin.

Si ce battage m’horrifie, c’est parce qu’au nom du « multiculturalisme » on ressuscite une idée qui était portée par l’extrême droite la plus réactionnaire, la plus raciste de l’entre-deux guerres. A savoir, qu’un Français naturalisé ou même ses descendants nés en France ne seront jamais des « Français comme les autres ». Quels que soient leurs efforts, quels que soient leurs succès, quels que soient leurs sacrifices, ils resteront « différent ». Leurs intérêts, Leurs loyautés seront toujours partagées, contrairement aux Français « de souche ». Avouez qu’il est paradoxal, après avoir vu Nicolas Sarkzoy lors de sa première campagne présidentielle reprendre une fille « issue de l’immigration » et qui se prétendait « algérienne » en lui rappelant qu’elle n’avait qu’un seul pays, d’entendre toute la gauche bienpensante des-assimiler ce pauvre Aznavour en lui donnant deux patries pour le prix d’une.

Si ce battage m'horrifie enfin, c'est parce que je constate que le discours tolérant de la « diversité » cache – de plus en plus mal, en fait – une vision essentialiste. Etre étranger, ce n’est pas un état qui peut être modifié par l’effort ou par le temps. C’est une essence immuable. Aznavour a beau avoir francisé son nom, avoir chanté en français, avoir revendiqué son assimilation, il se retrouve ramené impitoyablement à son appartenance communautaire, à son essence arménienne. Ceux qui prétendent lui rendre hommage lui dénient le droit de devenir autre chose que ce qu’il était à la naissance. 

Il est à mon sens essentiel de comprendre le pourquoi de ce travestissement. Alors que la logique « diversitaire » fait de l’eau de toutes parts, il est essentiel d’exhiber au public des exemplaires de réussite de ce modèle. Or, de telles réussites, il y en a fort peu. Si l’assimilation a produit des artistes, des scientifiques, des philosophes de premier plan – Aznavour, Ferrat, Charpak, Schwartz, Finkielkraut – l’intégration n’a rien produit de bien fameux. Il faut donc des-assimiler les assimilés  pour les rendre présentables dans la catégorie « succès du métissage ». Vous imaginez ce pauvre Finkielkraut devenant « philosophe franco-polonais » à titre posthume ?

 

La des-assimilation posthume de Charles Aznavour
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8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 05:00

 

 

Rachel Haller, dans Res Publica, aborde l’industrialisation de la tomate. « Depuis une dizaine d’années, la multiplication des émissions de cuisine et des livres de recettes ont fait de nos assiettes un sujet de société de premier plan, à la croisée d’enjeux économiques, environnementaux et sociaux. L’alimentation est un effet un formidable reflet du fonctionnement d’une société et constitue par conséquent un grand levier d’action pour impulser un changement.

 

Le premier exportateur mondial de concentré de tomate est aujourd’hui la Chine. Dans la province du Xinjiang, où c’est l’armée populaire qui gère cette production avec à sa tête de véritables « généraux de la tomate », des journaliers immigrés d’autres provinces chinoises, hommes, femmes et parfois enfants, passent leurs journées à remplir des sacs de tomates, payés environ trente centimes d’euros par sac. En 2015, la Chine a produit plus de 5 millions de tonnes de concentré de tomates, destinés presque intégralement à l’export. C’est pourquoi une tomate peut parcourir 10 000 km aujourd’hui avant d’arriver dans notre assiette. Une partie de ce concentré de tomates arrive en Italie où il est simplement reconditionné et au passage parfois dilué. C’est donc un business assez juteux dans lequel trempe notamment la mafia italienne (le chiffre d’affaires de cette agromafia a été estimé en 2011 à 12,5 milliards d’euros). À cette première tromperie s’ajoute le fait que la plupart des concentrés de tomate à destination de l’Afrique sont largement frelatés. Pour réduire encore les coûts, certains industriels chinois coupent le concentré de tomates avec des additifs comme de la fibre de soja, réduisant le taux de matière première parfois jusqu’au tiers. L’arrivée de ces tonnes de concentré de tomates ont déstabilisé les économies locales.

 

 

 

 

Revue de presse (252)

 

Le site Révolution décrit l’ambiance de fin de règne dans la Macronie : « La popularité de Macron poursuit sa chute. La base sociale qui soutient sa politique se réduit de plus en plus à « la France qui va bien », voire très bien. Macron réussit l’exploit de se montrer encore plus arrogant que Sarkozy. Mais les insultes de Macron lui sont d’autant plus dommageables que sa politique aggrave sans cesse la souffrance sociale. L’appel à « traverser la rue » pour trouver du travail devient insupportable dans le contexte d’un chômage de masse qui ne reflue pas – et qui condamne des millions de personnes à la misère, à la précarité et à l’humiliation quotidienne.

 

Les provocations de Macron ne font qu’accélérer la course de son déclin. A peine plus d’un an après sa victoire, il baigne dans une étrange ambiance de fin de règne. Les rats quittent le navire : le multimillionnaire Nicolas Hulot est retourné à ses affaires ; Gérard Colomb a imposé son exfiltration. L’affaire Benalla laisse derrière elle une odeur nauséabonde et tenace. Las de se boucher le nez, des députés de LREM s’interrogent à haute voix.

 

 

D’avoir créé “ Sa jeunesse ”, “ Qui ? ” ou “ Comme ils disent ” n’empêcha pas Aznavour d’être près de ses sous. En la matière, l’ancien pauvre, cet homme de droite dont les parents s’étaient battus avec Manouchian, a fait beaucoup mieux que les époux Balkany. Aznavour n’a pas eu besoin de dissimuler sa fortune dans des sociétés écrans ou des trusts à l’autre bout du monde : il lui a suffi, comme à beaucoup de contribuables européens, d’ouvrir une société au Luxembourg, le petit duché membre de l’Union européenne. Une enquête du Soir et de Mediapart soulignait qu’une réorganisation à l’automne 2016 avait fait entrer plusieurs membres de la famille du chanteur dans le montage autour de la société Abricot. Son épouse, deux de ses enfants et sa sœur sont, depuis cette date, susceptibles de percevoir une part plus importante des bénéfices issus des droits d’auteur. » Cette réorganisation devrait faciliter la succession de Charles Aznavour, qui pourra se dérouler dans le cadre du droit luxembourgeois. Contacté par Mediapart et par Le Soir, Charles Aznavour n’avait pas répondu aux sollicitations.

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6 octobre 2018 6 06 /10 /octobre /2018 05:36

 

 

Le Soir et Mediapart se sont penchés il y a deux ans sur la grosse évasion fiscale (légale, cela va sans dire) de Charles Aznavour.

 

Le quotidien belge et le site d’information français détaillent un montage fiscal élaboré entre 2007 et 2016, qui a permis au chanteur français de défiscaliser une grande partie de ses revenus. Il a suffi au chanteur, comme à beaucoup de contribuables européens, d’ouvrir une société au Luxembourg.

 

Ciseleur des mots de la langue française (je donne une idée pour un étudiant en panne de sujet de thèse : qu’il étudie la manière dont l’auteur surécrivait le français), Aznavour ne s’est jamais considéré comme un « exilé fiscal ».

 

Une bonne partie de ses droits d’auteur ont été transférés dans une société boîte à lettres, baptisée Abricot SA, dont le statut permet une défiscalisation complète des dividendes. Charles Aznavour étant résident fiscal suisse, les revenus engendrés par ses chansons n’ont quasiment pas été imposés en France. Selon les calculs de Mediapart, « plus d’un million et demi d’euros a légalement échappé à la fiscalité française des dividendes ».

 

L’enquête du Soir et de Mediapart souligne qu’une réorganisation à l’automne 2016 a fait entrerplusieurs membres de la famille du chanteur dans le montage autour d’Abricot. Son épouse, deux de ses enfants et sa sœur peuvent, depuis cette date, percevoir davantage de bénéfices bénéfices issus des droits d’auteur.

 

Selon les deux quotidiens, cette réorganisation devrait faciliterla succession de Charles Aznavour, qui pourra se déroulerdans le cadre du droit luxembourgeois.

 

Contacté par Mediapart et par Le Soir,Charles Aznavour n’avait pas répondu aux sollicitations.

 

Aznavour laisse à ses héritiers une fortune de 145 millions d'euros.

 

Enfoncés Johnny et Lætitia !

 

La fortune de Charles Aznavour optimisée grâce au Luxembourg
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1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 04:54

 

Dans Le Grand Soir, Chems Eddine Chitour estime que les pays arabes oublient l’occupation illégale de la Palestine : « Se révélant de plus en plus instrument-massue et privilégié du sionisme raciste et d’apartheid, envers le peuple palestinien et ses droits élémentaires fondamentaux, les Etats-Unis d’Amérique, l’Europe et plus largement le monde, ont perdu toute crédibilité en tant qu’autorité morale dans la recherche d’une paix juste et durable au Moyen-Orient et en Palestine. Les Palestiniens n’ont rien à offrir ni en termes de pétrole ni en termes de richesse. Il y a bien longtemps que l’élite palestinienne s’est installée confortablement dans les temps morts, profitant d’une façon directe ou indirecte de tous ces petits avantages qui entretiennent le contact et le statu quo. Quand Ghaza n’a pas d’électricité, l’OLP et ses leaders n’en manquent pas. L’étranglement actuel du Programme des Nations unies par les Etats-Unis vise à contraindre les Palestiniens à accepter une solution qu’ils ne peuvent pas refuser à la manière du parrain.

 

 

Marianne évoque la mobilisation  des enseignants des matières générales en lycée professionnel : «  Ils protestent contre la baisse drastique des heures d'enseignement des matières générales sans aucune compensation. Une décision qui pourrait condamner les élèves de ces établissements à rejoindre prématurément le monde du travail. Lorsque Jean-Michel Blanquer  évoque l’avenir des lycées professionnels, il n'a qu'un mot à la bouche : "excellence". À en croire le personnel de ces établissements, il ne faut pas y voir l'expression d'une ambition... mais plutôt une contrevérité. En cause, le contenu de la réforme du lycée professionnel. Annoncée dans les grandes lignes au mois de mai dernier, et déjà accueillie plutôt fraîchement par les syndicats du second degré, elle fait de nouveau frémir les professeurs, inquiets pour leur sort et celui de leurs élèves. En cause : la récente réception des nouvelles grilles horaires, mises à jour selon les modalités prévues par la réforme, qui entreront en vigueur à la rentrée 2019. Concrètement, et au global, les élèves de bacs professionnels perdront ainsi 4 heures de cours par semaine. Pour les élèves, c'est un temps de formation important qui est définitivement perdu. Et pour les enseignants, cela annonce des suppressions de postes.

 

 

Revue de presse (251)

 

Mediapart, sous la plume d’Ellen Savi, entrevoit une ambiance de fin de règne à l’Elysée : « Il y a dans un quinquennat, comme en photographie, des moments de révélation. Un mélange de marqueurs politiques qui laissent apparaître doucement une image, laquelle finit invariablement par se fixer. C’est dans ces moments-là que surgissent les doutes, les hypothèses et les questionnements. Pendant un an, Emmanuel Macron a été préservé de ce phénomène. Chamboule-tout de la politique française, il déroulait jusqu’alors ses réformes avec une facilité déconcertante.Mais en l’espace de quelques mois, tout a basculé. Au printemps dernier, les sourcils de ses proches ont commencé à se froncer et les enthousiasmes juvéniles de ses soutiens ont laissé place à des critiques souvent féroces. 

 

Le site Anti-Ka, nos vies par leurs profits le rappelle : La régression sociale ne se négocie pas : « Laurent Berger a déclaré que la CFDT participerait aux négociations sur l’assurance-chômage, dont l’objectif est pourtant annoncé par le gouvernement : réaliser 3,9 milliards d’économie en trois ans. Alors que Macron est en chute libre dans les sondages, si Laurent Berger affirme avoir des « lignes rouges », c’est une véritable main tendue au gouvernement par la direction de la CFDT. Face à cela il faut répondre que la rupture des négociations doit être immédiate. On ne peut pas accuser le gouvernement de ne pas avoir joué cartes sur table. Pénicaud l’a clairement annoncé : les partenaires sociaux se débrouilleront, mais l’objectif est fixé par le gouvernement, il s’agit de réaliser 3,9 milliards d’économie en trois ans sur l’assurance-chômage. Au menu sont ainsi prévus, entre autres, la dégressivité de l’allocation chômage et un système de « bonus-malus » pour les entreprises afin de dissuader le recours aux contrats précaires. »

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27 septembre 2018 4 27 /09 /septembre /2018 05:34

On va essayer de régler une fois pour toutes le sort d’« auteure » (mais pas « facteure) ou encore « recteure » (mais pas « instituteure »). Chaque fois que j’ai abordé le problème, je me suis demandé pourquoi il fallait à tout prix violer la langue française au prix d’une horreur (horreure ?) langagière et visuelle alors que le français est si riche en ressources, et que rien n’oblige à jouer au kéké en voulant le beure et l’argent du beure (sic).

 

En 2008, Aurore Évain, qui se présente comme « Metteuse [mon correcteur automatique – à moins que ce soit une correcteure – s'obstine à imposer “ menteuse ”] en scène – Autrice – Editrice – Chercheuse » et non …, publiait dans la revue scientifique SÊMÉION, Travaux de sémiologie  6, un long article sur le mot “ autrice ”, un vocable dont je recommande depuis des années l’usage avec force en m’inspirant tout bêtement d’actrice ou de factrice. En deux mots – et avant de proposer de larges extraits de cet article – lorsqu’on dit « autrice » on ne roule pas des mécaniques : on impose sa légitimité en tant que femme. Comme le démontre Aurore Évain.

 

L’histoire d'autrice est passionnante à plus  d’un titre, car elle recoupe à la fois l’histoire de la langue, celle de la fonction auteur et les  étapes de l’accès des femmes à la sphère publique en général, et à la création en particulier.  Elle permet surtout de mettre à bas certains préjugés concernant la soi-disant incongruité de  ce féminin et son incapacité à désigner la femme qui écrit.

 

1. AUCTOR OU AUCTRIX, UN VIEUX DÉBAT... 

 

L’emploi du masculin auctor pour désigner des figures féminines (dont deux déesses) par Plaute, Ovide et Virgile dans trois textes relevant de genres littéraires divers – le théâtre, la poésie, l’épopée – a servi en effet de principal argument aux premiers grammairiens latins, puis français pour bannir ce féminin de la langue. C’était pourtant faire l’impasse sur les nombreux usages de l’auctrix latin par les premiers auteurs chrétiens.

 

En effet, au cours des premiers siècles du christianisme, les occurrences de ce féminin se multiplient. Il sert notamment chez Tertullien et Saint Augustin à désigner les grandes figures féminines des Écritures pour signifier qu’elles sont à l’origine des vertus ou des péchés, créatrices de grâce, essences de pureté, autrices de vie, etc. Après l’Olympe et ses déesses amazones qualifiées au masculin, Marie, Ève, Rachel deviennent les autrices d’une sorte de royaume féminin, où les femmes, porteuses de valeurs et créatrices d’histoire, sont au premier plan au côté de Dieu, le grand Auteur, dans le récit de la chute et de la rédemption de l’humanité. L’emploi d’auctrix vient donc configurer un monde où s’associent masculin et féminin dans l’ordre de la création. Car si auctrix évoque la genèse de la vie dans sa forme féminine, il ne se réduit pas à cette valeur essentialiste, mais évoque aussi un nouvel ordre social qui repose sur le partage et l’égalité des forces. Cas le plus intéressant, les premières ouvrières chrétiennes se parent du titre d’auctrix : alors que le travailleur et la travailleuse incarnent désormais un idéal de vertus, dans un monde fondé sur le mérite, où l’on se glorifie de vivre de son labeur, les mentions "amatrix pauperum et operaria" et "laborum auctrix" font leur apparition sur les tombes des premières chrétiennes. 

 

Cet usage d’auctrix a été consacré par la tradition chrétienne, au point qu’on le retrouve dans de nombreux sermons tout au long des siècles. En 1600, Saint François de Sales n’hésitera pas d’ailleurs à recourir au français autrice pour traduire le terme latin dans un texte de Tertullien. La tradition médicale poursuivra également dans cette voie, et les traités scientifiques de l’Ancien Régime recourront souvent à auctrix, ou à son équivalent français autrice, pour décrire l’origine d’un mouvement ou d’une action. 

 

Mais, très tôt, du côté des spécialistes de la langue, les résistances se mettent en place, et, en dépit de l’usage, l’autorité des savants aura raison de ce féminin. La première attaque commence dès le IV siècle, au moment où des grammairiens latins, en légiférant la langue, posent les premières règles concernant l’emploi des féminins. Au départ, elles se veulent de simples constats : Maurus Servius Honoratus reconnat ainsi que le terme auctrix est effectivement disponible, mais que la coutume veut qu’on utilise auctor. Or, ce commentateur de Virgile, qui met ici en valeur son propre travail d’érudition sur l’œuvre virgilienne, est aussi un homme de religion romaine : ce faisant, il passe donc sous silence les nombreux emplois du terme chez les auteurs chrétiens. Pourtant, les mécanismes de construction de l’histoire vont opérer, et l’autorité de cet érudit va peser sur ses continuateurs, au point qu’au VII siècle, le très chrétien Isidore de Séville, évêque éminemment cultivé qui a lui-même utilisé le terme auctrix en parlant de Marie (De ecclesiasticis officiis), affirme désormais dans son livre X de l’Étymologie (« De Vocabulis », lettre A, ligne 2) qu’il n’est pas possible classique, l’usage épicène d’auctor par trois grands poètes de la littérature antique entre le II s. ap. J.-C. a pourtant joué un rôle central dans l’histoire de ce féminin, en servant ses opposants.

 

Une étape est franchie : l’interdit est plus clair, le recours à auctrix est identifié comme un mauvais usage, et la stricte séparation des rôles et des espaces entre les sexes s’invite dans la langue. C’est désormais ce discours qui prévaudra chez les « législateurs » de la langue, et ce jusqu’à nos jours... 

 

2. LA SAVANTE DU MOYEN ÂGE, UNE "AUCTRIX DEI

 

En revanche, du côté de l’usage, auctrix continue de faire son chemin tout au long du Moyen Âge. Et c’est même entre le X et le XII siècle qu’apparaissent les premières occurrences de ce terme en art et littérature. 

 

Pour comprendre l’enjeu de ce féminin, il suffit d’étudier les conditions de son référencement dans les premiers lexiques et dictionnaires latin-français qui apparaissent à partir du XIV siècle et de comparer cette indexation avec celle d’un autre féminin, aujourd’hui parfaitement assimilé, à savoir actrix/actrice. Il en ressort que si ces premiers recueils lexicaux intègrent tous le féminin auctrix, ils accordent au couple lexical auctor/auctrix un sens très appauvri, les définitions se contentant d’indiquer accroisseur/accroisseresse, ou encore augmenteur/augmenteresse. À l’inverse, le terme actor y recouvre un champ sémantique large et varié, mais il n’admet pas de féminin. Or, à cette époque, ce mot ne qualifie pas seulement l’homme qui joue la comédie, il désigne surtout des fonctions sociales et des métiers liés au droit, à la justice, à la gestion et même à la littérature, puisqu’il peut désigner un fatiste, un faiseur de livre, bref un auteur... 

 

Le croisement qui va bientôt s’opérer, au cours du XVII siècle, entre les féminins français autrice et actrice, à une période clef de l’histoire de la langue, illustre de façon très nette les enjeux de la féminisation pour certaines élites : il en ressort une nouvelle fois que l’existence lexicographique d’un féminin dépend moins des critères d’usage, d’analogie ou d’euphonie habituellement mis en avant, mais bien de la valeur sémantique que le terme recouvre au masculin. Quand cette valeur est forte, plurielle et socialement valorisante, le féminin n’est pas référencé dans les ouvrages sur la langue, même si la place des femmes dans la société peut justifier son emploi. C’est le cas en latin pour le féminin d’actor jusqu’au XVI siècle ; ce sera le cas en français pour le féminin d’auteur à partir du XVII siècle. Apparaîtra actrice quand le terme acteur se limitera au sens de « comédien » ; disparaîtra autrice quand la fonction « auteur » s’institutionnalisera et se dotera d’un prestige littéraire et social. 

 

3. LA RENAISSANCE ET SES PREMIÈRES AUTRICES 

 

Mais, une fois encore, cette évolution n’ira pas sans résistances. Du côté de l’usage, et en particulier celui des femmes, c’est au moment de l’apparition de l’imprimerie et du développement du français comme langue nationale que les occurrences d’autrice dans cette langue se diversifient, prenant des sens de plus en plus riches et variés. En l’état des recherches, nous devons le premier emploi de ce féminin en français à une princesse, Madeleine de France, fille de Charles VII, qui se présente dans une lettre patente de 1480 comme "mère, autrice et gouvernante de François-Phoebus, roy de Navarre, duc de Nemours". Au siècle suivant, c’est Marguerite d’Autriche qui se déclare "autrice de paix" dans une lettre adressée à l’Empereur (1526). À cette époque, les exemples se multiplient, et tous les types d’écrit sont concernés : correspondance, traité, théâtre, mémoires, poésie, etc. Mais le cas le plus intéressant reste celui du Brief discours : que l’excellence de la femme surpasse celle de l’homme, de Marie de Romieu, publié en 1581. Il s’agit de la première occurrence rencontrée qui a le sens d’écrivaine, de surcroît dans une littérature féministe. Il est employé par l’imprimeur dans son Avis au lecteur, pour mentionner Marie de Romieu, la "demoiselle autrice du précédent discours". 

 

C’est également au XVI siècle que paraissent les premiers traités de grammaire moderne, où commence à poindre le débat sur les genres . Au XVI siècle, notamment, les grammairiens hésitent encore : pour certains, le français a quatre genres (le masculin, le féminin, le commun et l’épicène), pour d’autres il en a trois (absence de l’épicène ou du genre commun), et pour d’autres encore seulement deux. 


 

Autrice

 

4. LE GRAND SIÈCLE LANCE LA GUERRE À AUTRICE 

 

Au cours du XVII siècle, on assiste en effet à une véritable guerre menée contre autrice. Tandis que son emploi en littérature et dans l’usage courant poursuit son essor, du côté des grammairiens et de certains lettrés l’opposition à ce féminin se durcit. Car l’enjeu est de taille : alors que ce siècle assiste à "la naissance de l’écrivain", que l’institutionnalisation de la langue et la professionnalisation du champ littéraire ouvrent les portes à l’ascension sociale, l’éducation féminine se développe et une nouvelle génération de femmes de lettres fait son apparition. Issues de milieux moins favorisés que leurs prédécesseuses, elles aspirent à faire carrière et à vivre de leur plume. L’usage de la langue vient d’ailleurs conforter l’émergence de cette nouvelle figure : près de la moitié des occurrences réunies désignent des femmes qui écrivent. Ce féminin a également une entrée spécifique dans un dictionnaire qui suit de près l’usage contemporain (Dictionary of the French and English Tongues, Cotgrave, 1611). C’est enfin et surtout le terme consacré pour désigner, dans la presse et dans les registres administratifs de la Comédie-Française, les premières dramaturges professionnelles qui, entre 1660 et 1690, viennent se confronter à l’un des derniers bastions littéraires masculins que représente le théâtre, ce genre réputé "mâle". 

 

Le camp des « pro-autrice » et surtout celui des « anti-autrice » s’organisent, de façon sous-jacente, dans la première moitié du siècle, au moment où se mettent en place les nouvelles institutions littéraires censées servir la politique culturelle de Richelieu, et dont l’Académie française, créée en 1634, est la principale pierre. La querelle oppose, par textes et lettres interposés, une artisane de la langue, Marie de Gournay, et l’un des premiers membres de cette Académie non mixte, Guez de Balzac. L’une, latiniste brillante, se pose en défenseuse des mots contre ceux qui veulent, derrière Malherbe, réglementer la langue. L’autre est l’un de ces réformateurs, grand poète de la préciosité et fervent admirateur de la culture antique. Elle est une autodidacte, une féministe et l’une des premières écrivaines à se mêler de la Langue et à faire carrière par la littérature. Lui a eu des mots très durs contre les savantes et les femmes de lettres. Enfin, si Marie de Gournay utilise à plusieurs reprises autrice dans ses œuvres, Guez de Balzac, de son côté, citant auteurs et grammairiens latins, va le bannir et s’employer à établir un certain nombre de règles et d’interdits quant à l’usage des bons et des mauvais féminins.

 

Ce n’est pas la construction morphologique d’autrice qui peut le gêner. Il est d’ailleurs un défenseur de la loi de l’analogie : il crée ainsi « baladine » et accepte « avocate » (au sens fig.). Il a surtout participé à la promotion des féminins « judicatrice », « divinatrice », « instigratrice ». Mais l’analogie a ses limites, posées par d’autres impératifs que ceux de la langue : une lecture en creux prouve qu’il s’agit moins de censurer un féminin que de condamner la femme qui écrit. Si Guez de Balzac accorde à Marie de Gournay d’être nommée "la traductrice de Virgile", elle ne saurait être une "autrice".

 

Les grammairiens et lexicographes de la seconde moitié du siècle vont à leur tour s’appuyer sur la lettre de Guez de Balzac et ses citations pour affirmer de façon plus définitive, encore qu’auteur n’admet pas de féminin.

 

En moins d’un siècle, avec la normalisation et la politisation de la langue, disparaît donc autrice au moment même où son emploi est le plus justifié, alors que de nombreuses femmes aspirent à faire carrière dans les Lettres.

 

5. LA NÉOLOGISATION DAUTRICE AU SIÈCLE DES LUMIÈRES

 

Au cours du XVIII siècle, alors que la professionnalisation du statut d’auteur suit son cours, les occurrences d'autrice se raréfient. Le terme continue cependant à être utilisé dans la presse, notamment dans les périodiques rendant compte d’une production littéraire féminine en pleine expansion. Mais ce sont surtout les rénovateurs de la langue qui vont relancer le débat sur les féminins dans la France prérévolutionnaire, et en particulier Rétif de La Bretonne. Son emploi d’autrice s’intègre dans un vaste programme de réforme de la langue, qui "la rendra analogue et régulière, comme l’italien, le latin et le grec", avec une "ortografe facile et parlante", dont il appelle à "corriger la non-analogie" (Monsieur Nicolas, 1797) : bref une langue proche du peuple, accessible, et où les féminins retrouvent leur place. Les trois désignations, famme auteurautrice etauteuse, auxquels il recourt répondent ainsi à la règle qu’il s’est fixée : "écrire les mots de trois fasons : ordinaire, moyenne et à réforme entière" (Mes Inscripcion, 21 sep. 1785). Car si autrice est désormais promu, c’est en tant que néologisme : vidés de leur légitimité historique après un siècle d’éradication, de nombreux féminins – citons aussi amatrice – sont l’occasion pour ces auteurs de se poser en novateurs. Promoteurs d’une langue égalitaire et démocratisée, ils s’opposent à la langue dominante, celle de l’aristocratie, injuste et élitiste, élaborée dans le cénacle de l’Académie française et qui a fini par valider le fameux femme auteur. C’est d’ailleurs un ami de Rétif, Louis- Sébastien Mercier, qui, reprenant en partie son projet non abouti du Glossographe, va intégrer autrice dans son dictionnaire de Néologie, ou vocabulaire de mots nouveaux à renouveler ou pris dans des acceptations nouvelles (1801). À l’inverse, la même année, un autre auteur de la Révolution, Sylvain Maréchal, dans son Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, sous-entend que l’aspect choquant du masculin auteur pour parler d’une femme tient au fait qu’il est contre-nature pour elle d’écrire et d’exercer le métier d’écrivaine. Le lien entre discrimination terminologique et discrimination sociale commence désormais à se dire. Pour la première fois, dans les deux camps, la place des femmes dans la société et les choix pour les nommer sont mis en rapport. 

 

Cette évolution se confirme au cours du XIX siècle alors que les "solutions linguistiques" pour désigner la femme qui écrit se multiplient . Bien que les dictionnaires de français se contentent désormais de statuer sur l’emploi épicène d’auteur, du côté des grammairiens et des esthètes de la langue, la proscription d’autrice ne fait plus l’unanimité . En outre, la querelle étant désormais frontale et portée sur l’espace public, elle se radicalise et oblige pro- et anti- à affûter leurs arguments. Surtout les écrivaines et les féministes s’invitent dans le débat. Néologisme ou barbarisme, avancée sociale ou conservatisme, autrice sera désormais au cœur de la politisation du débat autour de la féminisation. 

 


6. DE LA LÉGITIMITÉ TERMINOLOGIQUE DAUTRICE AUXXIX ET XX SIÈCLES 

 

C’est au nom d’une langue fonctionnelle, au service de la société et du progrès social, que va désormais s’ancrer le débat sur la féminisation, et autrice va y tenir un rôle de premier plan. Des écrivaines, journalistes, militants et militantes féministes s’emparent notamment de la question pour revendiquer dans le même temps la reconnaissance et la visibilité des femmes qui accèdent aux métiers intellectuels et artistiques. Le débat avec l’Académie française s’ouvre en 1891, lorsque la romancière Marie-Louise Gagneur interpelle les Académiciens à propos de la rédaction de l’article auteur. Comme le souligne Claudie Baudino, c’est un moment clef dans l’histoire de la langue, car pour la première fois féminisation et légitimation vont de pair. Or, comble d’ironie, c’est l’Académie française elle-même qui affirme ce lien, contre lequel elle s’acharnera un siècle plus tard... Considérant que le métier d’écrivain ne convient pas à une femme, elle en conclut qu’« écrivaine » n’a pas lieu d’être, et classe autrice et « auteuse » parmi les féminins qui "déchire[nt] absolument les oreilles". 

 

C’est dans les années 60 et 70 que le mouvement féministe conduit les écrivaines à reposer le lien entre féminisation et légitimation dans une vaste réflexion sur le rapport sexué au langage. Elles n’ont plus à lutter avec l’interdit d’écrire, mais avec une langue qui leur résiste. Reprenant à leur compte l’argument de la légitimité mise en avant un siècle plus tôt par l’Académie, elles posent alors de façon catégorique le rapport entre l’absence de certains féminins et le sexisme de la langue. L’enjeu d’une légitimité terminologique est notamment portée auprès du grand public par une écrivaine populaire, Benoîte Groult. Quand le débat se politise et s’inscrit dans l’agenda gouvernemental, c’est d’ailleurs sous son égide et celle d’une femme politique, Yvette Roudy, ministre des Droits des femmes, que s’organise la commission de terminologie chargée de la féminisation des noms de métier et de fonction. 

 

Face à ces attaques souvent virulentes, l’heure sera au compromis. Si la commission exprime d’abord, dans une circulaire jamais publiée, le souhait d’une formation analogique « auteur/autrice », elle préconisera finalement l’emploi épicène « une auteur ». En 1998, la nouvelle commission mise en place par Lionel Jospin « ose » le féminin auteure, selon un principe de précaution qui avait déjà guidé le choix des Québecois en la matière, et malgré les autres usages en cours dans la francophonie, la Suisse et l’Afrique francophone employant quant à eux le féminin autrice. En outre, pour la première fois, la relance de ce débat sur la féminisation n’est plus le fait d’écrivaines : ce sont les femmes politiques qui, en faisant une entrée massive dans les instances exécutives et législatives, s’emparent de la question. La polémique sera d’autant plus violente, et l’Académie Française opposera un arsenal d’arguments, notamment celui de la différenciation entre métiers et fonctions, qui vise surtout à éradiquer les féminins désignant des femmes politiques. Dans ce contexte, la question d’autrice passe au second plan, y compris du côté des pro-féminisation, qui mettent surtout en avant les féminins liés à cette visibilité politique. La promotion du terme autrice en octobre 1999 revient d’ailleurs à une ministre, Ségolène Royal, qui l’emploie dans le journal Elle pour se révolter contre l’absence des femmes dans l’histoire littéraire enseignée aux élèves. La politisation du débat permet ainsi de replacer les enjeux de la féminisation à un niveau collectif et civique : la revendication à être nommée dans son métier d’écrivaine devient désormais l’enjeu d’une légitimité culturelle pour l’ensemble des citoyennes, et celle-ci passe avant tout par l’éducation.

 

7. ET AUJOURD’HUI ? RETOUR À L’USAGE 

 

Si la réhabilitation d’autrice ne fait plus partie du calendrier gouvernemental, son retour dans l’usage est en revanche manifeste. Près de quatre siècles après le dictionnaire de Cotgrave, il fait sa réapparition dans les dictionnaires de français : en 1996, le Petit Robert précise à l’article auteur qu’"il existe un féminin, autrice", et dans son édition de 2003, une entrée lui est même consacrée . Disparaissent dans le même temps les citations péjoratives sur les féminins d’auteur, tandis que le renvoi à l’étymologie latine auctrix lui confère toute sa légitimité. En 2004, le dictionnaire Hachette l’intègre à son tour, tandis que l’O.D.S (L’Officiel du Jeu Scrabble) officialise le terme autrice dans sa nouvelle édition... Mais c’est surtout du côté des revues, des ouvrages scientifiques, des blogs internet, des "courriers des lecteurs" que fleurissent les occurrences, car comme au XVIII siècle, les usagers de la langue, sans se soucier de l’agenda politique ou des règles académiciennes, s’invitent au débat et s’emparent de ce féminin. Peut-être le XXI siècle écrit-il ici le dernier chapitre de cette guerre à autrice, en rendant enfin à ce mot "ses lettres de naturalité" ... 

 

Non seulement actrice n’est pas un néologisme, mais il puise même sa légitimité terminologique dans une histoire aussi longue que passionnante.

 

Ce féminin, loin d’avoir une connotation essentialiste qui enfermerait les femmes dans une littérature dite féminine, porte la marque d’une intervention politique de celles-ci dans la langue et a désigné bon nombre de pionnières qui se sont risquées dans des métiers de l’écrit jusqu’alors fermés aux femmes, comme le théâtre, la rhétorique, le journalisme, la lexicographie, etc. 

 

Pour conclure, l’histoire du féminin autriceillustre la nécessité de redonner une "épaisseur historique" au débat sur la féminisation, afin, comme vient nous le rappeler l’un de ses défenseurs, Alain Rey, de se réapproprier "une langue bien vivante, que l'on peut d'autant mieux défendre que l'on connaît son histoire" . 

 

 

Merci à Laure Perrière de m’avoir fait connaître cet article.

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24 septembre 2018 1 24 /09 /septembre /2018 05:20

 

Marianne nous explique qu’Alexandre Benalla est conseillé en sous-main par Vincent Millet, un individu qui vaut le détour : « Inconnu du grand public, Vincent Millet a fait fortune en Angola, après la guerre civile, au début des années 2000. En dix ans, il y a amassé une fortune estimée par Challenges à 500 millions d'euros.

Au Gabon, Miclet a obtenu des concessions pétrolières. En Angola, Miclet contrôlait la plupart des importations chinoises. Le ciment, la nourriture, les camions, tout ce qui rentrait de Chine, c'était lui. Villa somptueuse à Miami, palais quasi présidentiel à Marrakech et château de conte de fées en Dordogne, Vincent Miclet se déplace en Rolls immatriculée «VM» quand il vient à Paris, et dans son jet, un des plus luxueux du marché, quand il enjambe les océans.

 

Communiste Hebdo revient sur le bref dialogue entre Emmanuel Macron et un jeune horticulteur au chômage, Macron ayant affirmé avec aplomb : « je traverser la rue, je vous en trouve (du travail) ». D'aucun, avec juste raison, ont flairé un mépris de classe inouï de la part de cet ancien fondé de pouvoir de la banque Rothschild.Dans la réponse à ce jeune homme, il y a toute la politique du pouvoir et du patronat en matière d'emploi. Il s'agit de créer les conditions pour que les chômeurs acceptent n'importe quel travail à n'importe quel prix sinon on leur coupe les allocations chômage. Vous êtes formés comme horticulteur, allez donc travailler dans la restauration ou le bâtiment. Vous n'avez pas d'expérience, alors vous serez payés encore plus au rabais ! Vous n'acceptez pas ce chantage, on vous supprimera vos allocations ! »

 

Denis Sieffert, dans Politis, réfléchit sur la nature actuelle du capitalisme : « La crise financière explique-t-elle à elle seule les mutations que l’on constate un peu partout dans le champ politique ? Non, bien sûr. Les causes sont d’abord politiques. Ce sont les décisions de déréglementations prises à l’orée des années 1980 par Reagan et Thatcher qui ont inauguré ce moment extrême du capitalisme que nous vivons.

Il a fallula faillite des forces politiques qui avaient vocation à résister, et à ouvrir d’autres voies. Ce qu’on appelle peut-être improprement le « populisme », et qui n’est parfois qu’une variante de l’extrême droite, est d’abord la résultante d’un désespoir né du renoncement historique de la social-démocratie. Un renoncement que ses plus hauts responsables ont maquillé sous les dehors d’une idéologie européenne de substitution. Tout est fait, dans le discours dominant, pour nous convaincre que des mécaniques sont à l’œuvre, économiques, financières, budgétaires, auxquelles le citoyen ne peut plus rien. Fin de la politique. Disparition programmée de l’État…

Les États s’autodétruisent. Nous avons avec Emmanuel Macron la vérification de ce paradoxe. Mais il y a dans tout ça au moins une leçon positive à tirer. Le primat reste à la politique. »

 

Rosa Llorens, dans Le Grand Soir (que l’on retrouve avec grand plaisir) analyse la rhétorique du banquier-président : « La rhétorique de Macron relève d’un logiciel très clair : celui de l’aristocratie néo-libérale et de son programme de reconquête. Ainsi, l’image du “ premier de cordée ” (et donc des derniers de cordée) vient d’un sport qui oppose par nature le haut et le bas, l’élite et les manants. Ce n’est pas un hasard si le film de montagne s’est développé dans l’Allemagne de la montée du nazisme : la grande réalisatrice du régime nazi (grande, oui, car ses idées n’annulent pas son talent), Leni Riefenstahl, s’est d’abord fait connaître comme actrice de films d’alpinisme (La Montagne sacrée – Der heilige Berg – d’Arnold Franck en 1926) avant d’en réaliser un elle-même, puis de passer à l’exaltation des “ valeurs olympiques ” dans Les Dieux du stade (Olympia en allemand), sur les Jeux de Berlin de 1936.

Le nom-slogan de La République en marche s’intègre-t-il dans cette rhétorique élitiste et conquérante ? La marche est une notion polysémique : a priori sympathique, connotée par la flânerie et la placidité, elle est aussi associée à l’énergie guerrière ("Marchons, marchons, qu’un sang impur...") : il y a une marche empathique et une marche prédatrice.

 

 

Revue de presse (250)
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23 septembre 2018 7 23 /09 /septembre /2018 05:37

 

Intellectuellement parlant, Éric Zemmour est une horreur (en souhaitant rétrospectivement 12 balles dans la peau à Maurice Audin, il a atteint le fond de l'abject).

 

Hapsatou Sy est une femme d'affaires de droite qui, depuis des années, utilise divers plateaux de télévision, de manière souvent arrogante et polémique, pour être connue en tant que femme d'opinion ... et d'affaires.

 

On découvre, à l'occasion de la sortie de Zemmour sur les prénoms, que Madame Sy (patronyme sénégalais aussi courant que Martin en France) ne se prend pas pour de la petite bière.

 

Du haut de son immense personne, elle en appelle directement au président de la République car elle veut que Zemmour soit interdit d'antenne "au moins pour un certain temps" (c'est comme le fût du canon qui met "un certain temps" à refroidir). Elle veut que le président et la Gardienne des Sceaux "condamnent publiquement les propos d’Eric Zemmour et effectuent un rappel à l’ordre national entre ce qui relève de la liberté d’expression et ce qui relève du délit."

 

Affirmer comme Zemmour qu'appeler son enfant Mohammed ou Brandon fait de vous un mauvais Français (je simplifie son propos) n'est pas délictueux. Cela relève d'une expression inepte qui relève de l'idéologie maurassienne classique.

 

Lorsque, comme Madame Sy, on fréquente des émissions de débat poubelles ("trash"), il faut s'attendre, de temps en temps, à en prendre plein la figure, surtout lorsqu'on fonctionne de manière abrupte. Une émission poubelle, du type de celles d'Ardisson, n'est pas conçue pour faire avancer la cause de l'humanité et de l'intelligence. C'est un produit commercial à audience.

 

MANU, HAPTASOU TE SONNE !
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17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 05:30

 

Evariste (Res Publica) analyse « l’écologie médiatique » selon Nicolas Hulot : « Il semble complètement abscons de vouloir admettre à Nicolas Hulot sa sincérité au titre d’un engagement écologique trompé et d’une bonne volonté mise à mal : il savait où il mettait les pieds en entrant dans le gouvernement ultralibéral d’Emmanuel Macron et il n’en fait pas mystère en évoquant les vœux de réussite pour ce gouvernement. Nicolas Hulot est un bateleur remarquable de la question écologique, mais il serait bien naïf de le considérer comme porteur de la cause écologique. On ne sort pas innocemment de l’univers médiatique de TF1 pour incarner la transition écologique et énergétique, comme sortir de la Banque Rothschild pour incarner l’intérêt général et lutter contre les inégalités sociales ! Le système financier et médiatique que l’on sert a sa logique et sa cohérence. Au mieux, peut-on lui décerner, si le personnage vous semble sympathique, le titre de tintin écologique au pays du capitalisme roi. S’il reste un excellent vulgarisateur de la cause écologique, son positionnement politique est d’une totale incohérence et sa démission une soumission à l’ordre établi en souhaitant le succès à Macron. Cette démission n’incarne aucunement un quelconque courage mais plutôt un reniement à la cause écologique qu’il entend défendre au nom d’un ordre établi dont il fait partie. Son successeur ne fera pas mieux. »

 

 

Sur le site Regards.fr, Catherine Tricot s’interroge sur la stratégie de Mélenchon à court et moyen terme : « le rôle d’opposant n°1 ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon. Il veut imposer durablement sa marque idéologique sur la gauche. Et il a toujours dit que son objectif était de gouverner. Pour cela il va lui falloir élargir, rassembler plus encore et conforter sa crédibilité. Comme le PCF l’a fait si souvent avant lui, il s’adresse aux socialistes. C’était l’objet de l’autre rendez-vous de Marseille avec l’aile gauche du PS. Après le départ de Benoît Hamon et le faible score d’Emmanuel Maurel en interne (18%), les anciens camarades de Jean-Luc Mélenchon se demandent s’ils peuvent encore peser et rester au PS. Mélenchon veut les convaincre de venir chez lui. »

 

 

Dans Marianne, Emmanuel Lévy nous informe que l'évasion fiscale explose et atteint les 100 milliards d'euros ! Fallait-il s’attendre à autre chose, demande-t-il, après la suppression de 3 100 postes de contrôleurs ? Cent milliards d’euros, c’est 1,5 fois ce que payent les Français au travers de l’impôt sur le revenu. De quoi assurer à l’Etat un budget en équilibre, puisque les 100 milliards viendraient financer non seulement les 82 milliards du déficit budgétaire, mais également toute la politique publique en faveur de l’écologie – 7 autres milliards – et celle de la transition écologique – 11 milliards d’euros.

 

 

Cyril Hanouna, un proche des époux Macron, s’est lancé dans une diatribe contre TF1 à laquelle je n’ai pas compris grand-chose (Reprise par Télé-Obs) : « Arrêtez de faire les abrutis, arrêtez cette petite guerre [...] vous êtes obnubilés [dans la version sonore, il dit « obnibulé »] par C8 parce que vous étiez les patrons de C8 et que vous avez été mis dehors. Il faut arrêter d'avoir de la rancœur [...] et arrêtez de faire les connards. Xavier Gandon et Ara Aprikian, les deux patrons de TF1, ils commencent à me péter les couilles". »

 

 

Le site L’1dex nous informe qu’une toile de David Hockney « pourrait battre un record :  80 millions de dollars pour le tableau d’un  artiste vivant. Portrait of an Artist (Pool with Two Figures, Portrait d’un artiste, une piscine avec deux personnages), correspond à «l’apogée» des deux thèmes les plus célèbres du Britannique, grand maître du pop-art, a-t-il expliqué: les piscines et le double-portrait, soit deux personnes en interaction. Selon l’agence Bloomberg et le site Artnet, le tableau appartiendrait au milliardaire britannique Joe Lewis, propriétaire du Tavistock Group et du club anglais de football Tottenham Hotspur. Sa fortune atteindrait quelque 5,4 milliards de dollars, selon le magazine Forbes. »

 

Certains humains vivent dans des mondes parallèles au nôtre…

Revue de presse (249)

 

Je rappelle que cette revue de presse est à écouter tous les lundis de 17h à 18 h dans l'excellente émission culturelle de Maxime Vivas “ Excusez-moi de vous interrompre ” sur Radio Mon Païs (90.1)

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14 septembre 2018 5 14 /09 /septembre /2018 05:09

Une des raisons de cet énorme désamour est la pratique importante de la censure par Facebook. Ce qui rapproche tous les censeurs de tous les temps et de toutes les latitudes, par delà les opinions et les modes, c’est la bêtise : un acte de censure ne peut être rationnellement justifié. Donc Facebook fera les gros yeux devant la photo bien innocente d’une paire de fesses mais laissera passer des textes quasi fascistes. Ci-dessous un texte publié par l'1dex.

 

C’est un véritable exode. Un quart (26%) des utilisateurs de Facebook aux États-Unis ont supprimé de leur smartphone l’application du réseau social depuis un an, selon un sondage publié mercredi 5 septembre par l’institut indépendant Pew Research Center.

Sans surprise, le mouvement est encore plus marqué chez les 18-29 ans: 44% affirment avoir effacé l’application de leur téléphone portable entre juin 2017 et juin 2018. Supprimer l’application ne signifie pas pour autant se désabonner de Facebook, mais c’est un indicateur important car l’utilisation de ce réseau se fait majoritairement sur mobile.

Facebook: non. Messenger: oui

 

Au deuxième trimestre 2018, l’entreprise revendiquait 185 millions d’utilisateurs actifs quotidiens dans la zone États-Unis et Canada, soit 2 millions de plus que l’année d’avant à la même période. Comment expliquer que le nombre d’utilisateurs actifs continue de grimper, alors que les gens déclarent supprimer l’application Facebook?

Comme expliqué dans le document financier remis à la Securities and Exchange Commission (Sec) aux États-Unis, la définition de l’utilisateur actif (quotidien et mensuel), inclut les personnes utilisant l’application de messagerie Messenger. Il est donc très probable que les Américains abandonnent le réseau social Facebook, mais continuent de plébisciter la messagerie.

Le sondage a été réalisé du 29 mai au 11 juin, sur un échantillon de 3 413 utilisateurs de Facebook, issus d’un échantillon plus large de 4 594 personnes.

Une image écornée

 

Le premier réseau social au monde a été mi-mai au centre du scandale lié au cabinet britannique Cambridge Analytica (CA), qui a collecté indûment les données de millions de ses usagers. L’affaire a suscité une prise de conscience chez beaucoup d’internautes, qui se sont soudainement inquiétés de la diffusion de leurs données personnelles.

 

L’entrée en vigueur, fin mai, du nouveau Règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD) a encore attiré un peu plus l’attention des usagers sur le sujet. Facebook a réagi en facilitant la modification des paramètres d’utilisateurs.

 

Sur les douze mois étudiés par le Pew Research Center, 54% des détenteurs de pages Facebook aux États-Unis assurent avoir modifié leurs paramètres d’utilisateurs. Parmi les 18-29 ans, la proportion monte à 64%. Et 42% des personnes interrogées indiquent avoir volontairement cessé de consulter leur page durant plusieurs semaines, voire davantage. Quelque 74% des usagers du réseau social ont répondu avoir effectué au moins une de ces trois actions (supprimer l’application, modifier les paramètres, ne plus consulter) durant les douze mois de la période considérée.

Au-delà des questions de confidentialité, qui concernent finalement tout autant les autres applications de l’écosystème Facebook (Messenger, WhatsApp et Instagram, qui détrône même Snap sur le terrain des stories), l’une des explications de ce désaveu du réseau social tient aussi à la mutation des usages.

Facebook a fini par toucher tellement de monde que plusieurs générations s’y rencontrent désormais, poussant les plus jeunes à s’en aller pour éviter leurs parents et même grands-parents…

 

Source

 

 

Facebook en chute libre aux Etats-Unis
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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 05:25
 

 

 

La privatisation de l’enseignement français est un projet solidement ancré au sein du patronat et des institutions qui servent ses intérêts. Qu’il s’agisse du Medef, du ministère de l’éducation, ou bien de l’Union européenne, cela fait de nombreuses années que les perspectives de profits considérables que représente une privatisation de l’éducation hantent la politique scolaire française.

 

Par le passé, de nombreuses mesures ont laissé apparaître cette volonté de transformer l’école française, prétextant vouloir s’aligner sur différents « modèles » étrangers (masquant la réelle dynamique derrière les réformes), pour « moderniser » ce « bloc monolithique » que serait le système éducatif français. On peut citer la réforme du baccalauréat (vers la casse du diplôme national), la sélection à l’université (loi ORE), le renforcement de l’autonomie des universités (loi LRU), etc.

 

Cela se concrétise une nouvelle fois : le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer vient d’annoncer vouloir donner « un peu d’air au système » en renforçant le rôle du secteur des ressources humaines, permettant aux établissements scolaires d’embaucher jusqu’à 10 % des enseignants par ce moyen. L’important ici n’est pas le chiffre, mais le principe d’embauche, allant contre l’affectation selon un concours unique à échelle nationale qui se pratique actuellement. C’est à nouveau une grave entorse faite au caractère national et homogène de l’éducation. Désormais, le plus dur est accompli, et nous pouvons déjà prévoir l’augmentation de ces 10 % au fil des années, voire au fil des annonces...

 

Grâce aux expériences passé, on sait que lorsqu’on accroît l’autonomie des établissements (qu’ils soient scolaires ou hospitaliers), on tend systématiquement vers davantage d’inégalités entre les zones et les régions. Dans ce cas précis, on peut craindre que les meilleurs établissements ne s’accaparent les meilleurs professeurs.

 

Pour en revenir à des principes plus généraux qui permettront de comprendre pourquoi cette dynamique libérale est à craindre, nous devons dire que l’école privée s’est révélé être un échec scolaire et financier, celle-ci étant moins bonne et coûtant plus cher ! On peut citer l’exemple de la Suède : écarts qui se creusent, pression sur les enseignants, pratiques managériales, moins bons résultats scolaires, dépendance au numérique, hausse de la violence (le résultat de la relation client-prestataire entre élèves et professeurs), hausse de la précarité, et surtout, nouvelles formules d’enseignements qui privilégient « l’esprit d’entreprise » (qui est en réalité un esprit d’employabilité, de flexibilité, de mobilité, pour préparer à la future exploitation), les matières « utiles » contre la philosophie, l’histoire, la littérature (comment alors l’école pourrait elle former au rôle de citoyen ?), etc. Une véritable catastrophe pour l’école suédoise qui était l’une des meilleures d’Europe au début du siècle ! Voilà ce qui attend ceux qui voudront laisser la gestion du système scolaire à des entreprises cotées en bourse !

 

En France, les réformes successives ne font qu’accroître la colère des enseignants (trop souvent considérés comme des « fainéants de fonctionnaires ») de plus en plus débordés par le manque d’effectifs, l’augmentation du nombre d’heures de travail, l’incompréhension de la hiérarchie convertie à la pensée nouvelle managériale, et une situation qui ne s’améliore ni pour les notes ni pour le comportement des élèves. Certains s’indignent de la qualité de l’éducation française et vantent les mérites d’autres systèmes (anglo-saxons, finlandais, allemand, ...), sans comprendre pourquoi la situation se dégrade de jours en jours : suppression de postes d’enseignants, coupes budgétaires, précarisation avec le recours aux contractuels, gel des salaires des enseignants titularisés, rétablissement du jour de carence, etc. Ou comment saboter un service public pour mieux le critiquer par la suite (1).

 

La bataille pour l’enseignement n’est pas une bataille idéologique. Il s’agit d’une bataille d’intérêts. On peut donner l’exemple des « Entretiens Enseignants-Entreprises », séminaires financés en grande partie par l’État, dans lesquels le discours en faveur de la libéralisation de l’enseignement est largement diffusé. Ici, pas de batailles théoriques entre professeurs d’économie, de sociologie, d’histoire ou de philosophie. Dans un compte-rendu fait par le Monde Diplomatique, on retrouve lors d’une séance, côte à côte, des personnalités comme Emmanuel Macron, Denis Kessler (ancien vice-président du Medef), Pascal Lamy (ancien commissaire européen du commerce et ancien directeur général de l’OMC), etc. Sans oublier une série de grands patrons du CAC 40. Autrement dit : patronat, lobbyistes, think-tanks libéraux et membres du gouvernement se côtoient pour prêcher la bonne parole new age. Le tout s’inscrivant dans un plan du ministère de l’éducation (qui admet ne pas avoir autant de liens avec les syndicats comme la CGT ou la CFDT qu’avec le Medef !). Il paraît donc évident que ce projet reflète les intérêts de la classe capitaliste et des institutions qui la représentent. Cette classe veut s’emparer des milliers de milliards de dollars que représentent ce marché potentiel, mais également transformer l’éducation de manière à exploiter davantage les travailleurs issus du système scolaire (ou carrément au sein du système scolaire avec l’exploitation des apprentis et des stagiaires) : responsabilité, flexibilité, esprit d’entreprenariat remplaceront peu à peu les savoirs acquits de l’Humanité essentiels à chaque citoyen français.

 

Le rôle de l’UE est également central. Par le processus de Bologne, par les GOPE, et par les traités, cette institution européenne aux mains du capital veut soumettre la France à ses désirs. Les représentants du Medef le répètent eux-mêmes sans cesse dans leurs discours, considérant la France en retard par rapport au projet européen et appelant très clairement à ne pas respecter les décisions des parlements nationaux pour des questions aussi graves que la suppression du salaire minimum (le SMIC étant une absurdité dans l’Europe libérale !).

 

Il faut comprendre que toutes les mesures et réformes successives depuis plusieurs années, pouvant paraître isolées au premier abord, révèlent une dynamique qui vise à libéraliser l’école dans le SEUL but de faire davantage de profit et d’exploiter davantage les travailleurs. Le patronat prétend vouloir renouer le lien entre l’entreprise et l’école, tout en imputant le chômage au mauvais travail des professeurs ! Si nous continuons de nous laisser prendre nos conquis sociaux, produits de luttes sociales historiques, nous ne retrouverons dans une situation accablante. Cette bataille n’est pas qu’une simple bataille sociétale, c’est une bataille de classes qui relève directement de la contradiction entre prolétariat et capital.

 

(1) Technique dont nous avons vu l’efficacité avec la SNCF...

 

Source (Jeunes pour la Renaissance Communiste en France)

 
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