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31 juillet 2018 2 31 /07 /juillet /2018 06:15
Macron ne passe pas son temps qu'à  recevoir des godelureaux en bas résille ou à  couvrir son ami Benalla. Pour ce banquier en parfaite symbiose avec la finance internationale, l'objectif prioritaire est de supprimer la Fonction publique en ce qu'elle est un rempart contre les excès de la dérégulation capitaliste. L'histoire est souvent petite : fils et petit-fils de fonctionnaires, Macron fut lui-même haut fonctionnaire. Pour des raisons qu'il n'est pas utile d'exposer ici, il hait la Fonction publique. Ce qui tombe bien.

Je reprends ici deux articles de François Jarraud pour le Café Pédagogique qui expose les dangers gravissimes des projets macroniens. 


Dans un nouveau document proposé aux syndicats le 25 mai, le ministre de l'action et des comptes publics envisage la suppression des instances paritaires des fonctionnaires, notamment ceux de l'Etat. Ce sont ces instances qui sont légalement consultées sur l'avancement et les mutations par exemple. Leur suppression permettrait d'alléger la gestion des personnels, de permettre une gestion locale et de récompenser le mérite individuel. Le gouvernement envisage de supprimer les fondements mêmes du statut des fonctionnaires. 

 

 

Dans un document destiné au groupe de travail sur les organismes consultatifs compétents, le ministre de l'action et des comptes publics, Gérald Darmanin, propose plusieurs scénarios d'évolution du statut des fonctionnaires, notamment les fonctionnaires d'Etat comme les enseignants.

 

Il rappelle que le droit de participation des agents publics passe par des organismes consultatifs où siègent les représentants du personnel, dont les CAP (commissions paritaires), en application de l'alinéa 8 du préambule de la constitution de 1946 (annexé en 1958) et de l'article 9 du statut général. Une loi de 1984 et un décret de 1982 ont confirmé les droits des CAP.

 

Sont soumis aux CAP de droit les questions de titularisation, licenciement, promotion, avancement, détachement, sanctions, mutations. A la demande du fonctionnaire, les CAP sont aussi compétentes sur la révision de la notation, les temps partiels, les absences.

 

Darmanin met en avant plusieurs objectifs. Il s'agit de "fluidifier les mobilités individuelles", en théorie permettre aux fonctionnaires de bouger davantage, en pratique d'instaurer l'arbitraire. Il veut aussi revoir l'architecture actuelle par corps. Il envisagerait plutot une gestion par catégorie (A, B ou C). Enfin il veut surtout mieux "prendre en compte la valeur professionnelle" des agents.  Mais les "pistes d'évolution" contenues dans le document vont très loin.

 

Ainsi pour la mobilité, le ministre propose de "supprimer toute compétence des CAP sur les actes de mobilité et mutation ainsi que pour les questions de disponibilité, détachement. Les CAP ne seraient plus consultées sur les promotions : elles recevraient juste "la liste  des agents retenus par l'autorité de gestion". Les CAP ne seraient plus compétentes sur les mesures individuelles favorables (titularisation). 

 

Finalement, pour "remédier aux lourdeurs constatées par les employeurs en matière de gestion individuelle des ressources humains", le ministre propose "la suppression éventuelle du paritarisme à l'exception des questions disciplinaires". Encore cette consultation pourrait-elle être "dématérialisée" pour gagner du temps... Rappelons que le paritarisme implique la participation à égalité des représentants des personnels élus démocratiquement dans des instances décisionnelles. Cette présence de représentants élus a déjà été supprimée dans l'Université par Pécresse (loi LRU), cet état de fait ayant été entériné par Hollande. Les commissions paritaires matérialisent une philosophie des rapports sociaux basés sur des droits et une association à la gestion des représentants du personnel. Ce sont ces CAP qui donnent aussi a ux syndicats leur force dans le système éducatif. Supprimer les CAP c'est aussi penser la suppression du syndicalisme dans l'appareil d'Etat, un syndicalisme qui en fut absent pendant des décennies.

 

 Le 1er février, le Premier ministre annonçait qu'il lançait le chantier de la "rémunération plus individualisée. Une part de la rémunération (de l'agent) doit être liée au mérite et à l’atteinte des résultats individuels et collectifs", disait-il. Il envisageait de donner plus de pouvoirs aux managers, comme les chefs d'établissement. Au niveau central comme déconcentré, les managers publics, dont l’implication et la responsabilisation sont déterminantes pour la réussite de la transformation publique, ne disposent pas, selon Philippe, des leviers nécessaires à l’exercice de leurs missions... En tant qu’employeurs, leur capacité d’initiative et leur marge de manœuvre apparaissent excessivement contraintes". Le gouvernement veut leur donner notamment "  plus de souplesse dans leurs recrutements". Toutes choses qui impliquent de changer le statut.

 

Jean-Michel Blanquer rappelait dans un ouvrage récent  qu'il faut " développer une gestion des ressources humaines au plus près du terrain... Nous devons mieux reconnaître. le mérite de nos professeurs.". A plusieurs reprises il a évoqué la remise en question du statut. Ainsi dans Acteurs publics il disait : " pour le mouvement des enseignants, il ne faut pas s’en remettre uniquement à la « machine » et à l’ancienneté. Nous devons remettre de l’humain dans la gestion des ressources humaines". Il annonçait aussi " plus de pouvoirs aux recteurs, aux inspecteurs d’académie, aux chefs d’établissement" et " la "pluriannualisation" du temps de travail des enseignants."

 

Dans une note récente rédigée pour la FCPE, François Dubet avait vu juste. " Le recrutement des enseignants par les établissements mettra à mal la conception traditionnelle de l’autonomie professionnelle des enseignants et privera les syndicats d’une de leurs principales ressources, celle de la « cogestion » des carrières.

 

Le 22 mai les syndicats avaient réussi à faire l'unité pour la défense du statut de la Fonction publique. Il ont été très moyennement entendus avec des manifestations moins suivies que le 22 mars et un taux de grévistes au mieux identique. Autant de signaux qui sont interprétés au gouvernement comme l'opportunité d'aller au bout de son projet. Les fonctionnaires, notamment les enseignants sont peut-être déjà au pied du mur.

 

Il y a belle lurette que les "faucialistes" suédois se sont lancés dans ce type de contre-réforme avec les résultats catastrophiques que l'on connaît. Pas grave pour la banque internationale qui gouverne nos destinées. Mais l'échec fut à ce point patent que l'OCDE a demandé à la Suède de faire marche arrière. Donc d'opérer une contre-contre réforme afin d'améliorer le niveau de compétences des élèves et de réduire les inégalités.

 

Dans les années 1990, la Suède s'était faite la championne du "New Management" en matière d'éducation. Le système avait été totalement décentralisé. De fonctionnaires d'Etat, les fonctionnaires étaient devenus employés municipaux. Les chefs d'établissement eurent une liberté de gestion totale en matière pédagogique et de recrutement. Les parents pouvaient inscrire les enfants dans les écoles de leur choix, ce qui contribua à la ghettoïsation du pays, en disposant d'un chèque éducation. Cette contre-réforme fut effectuée en moins de cinq ans.

 

Dans son évaluation de l'éducation en Suède, l'OCDE observa que les relations entre élèves et professeurs étaient bonnes (ah, la proximité !) mais que les performances des élèves n'avaient cessé de baisser en compréhension de l'écrit, en maths et en sciences. La discipline dans les classes laissaient par ailleurs de plus en plus à désirer.


 

 

 

L'OCDE a donc suggéré à la Suède de revoir le financement de son éducation, à repenser la formation des enseignants en la réétatisant par le biais d'une formation nationale. Elle lui a demandé de remettre en cause la municipalisation de l'école et, qui est frappé au coin du bon sens, de renforcer l'enseignement du suédois à l'école primaire.

 

Même l'OCDE, qui n'est pas un repère de gauchistes, en vient à postuler que pensée libérale et enseignement de qualité pour tous ne font pas bon ménage. Le chèque éducation (ce simple concept est une horreur), l'autonomie des écoles, les chefs d'établissement "managers" ont plongé le système dans la déroute.

 

Le gang du banquier qui aime tant les bas résille s'en fiche, tout comme il a considéré comme billevesée les critiques adressées par des syndicalistes de gauche (ce n'est pas un pléonasme) à la privatisation du rail britannique.

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26 juillet 2018 4 26 /07 /juillet /2018 05:25

D'après Samantha Bailly.

On ne pense pas sans mots. Voici la guerre des mots (et les mots de la guerre) du capitalisme financier. On vide les mots de leur substance réelle comme on vide les crânes et on les gave de la pensée du système. On embrouille. Pensons à l'expression "égalité des chances". Comment des chances pourraient-elles être égales ? Plus de hiérarchie mais du N+1 ou N-1. Les partis politiques n'ont plus de programme mais un ADN.

 

Roland Barthes l'avait prédit il y a bien longtemps : le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire. Il n'est même pas nécessaire que les gens adoptent la pensée du système, il suffit qu'ils utilisent son langage codé. Comme quand les responsables syndicalistes parlent de “ partenaires sociaux ”.

 

 

Petit lexique “ corporate ”
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17 juillet 2018 2 17 /07 /juillet /2018 05:40

1. La célébration du 14-Juillet, en 2018 (et depuis des années), c'est l'ordre, la hiérarchie, l'obéissance, le respect de la tradition, la sacralisation de l'armée et du pouvoir, à l'encontre du 14 juillet fondateur (celui de 1789), qui fut le bouleversement, le désordre, la désobéissance, la mutinerie (des Gardes françaises), la contestation victorieuse du pouvoir du roi et de l'organisation de la société et des institutions.

 

 

 

2. La célébration du 14-Juillet a pour cadre l'ouest de Paris, c'est-à-dire les quartiers des riches, des installés, alors que la prise de la Bastille eut lieu à l'est de Paris, dans une zone populaire, encore parcourue par un lacis de ruelles étroites, d'où les insurgés pouvaient venir à bout de la troupe, dispersée et comprimée dans ces ruelles, exposée presque sans défense aux jets de pierres, de tuiles, et de projectiles divers. Alors que le défilé a lieu sur une avenue rectiligne, dégagée, d'où on peut aisément tirer au canon, à la mitrailleuse, à la roquette d'avion ou d'hélicoptère contre tout soulèvement de civils et où les insurgés ont toujours le dessous. [La dernière "victoire", en la matière, eut lieu en août 1944 contre l'occupant allemand, mais les circonstances étaient autres.].

 

 

Par cette manière de célébrer le 14-Juillet, on substitue la République à la Révolution (en identifiant frauduleusement l'une à l'autre), et qu'on fait triompher l'ordre établi sur l'élan insurgé. Plutôt que de réprimer, les classes dominantes préfèrent subvertir, inverser, adultérer les processus de l'événement, gommer les insurgés en sabots au profit des bourgeois en escarpins. Car la Révolution, ce n'est pas la République, et ce n'est surtout pas celle d'Emmanuel Macron. 

 

 

 

3. Il est révélateur (et symbolique) que les troupes qui défilent viennent de l'ouest, de la même direction que les troupes versaillaises d'Adolphe Thiers qui, depuis Versailles (avec l'assentiment de Bismarck) pénétrèrent dans la capitale pour écraser la Commune. Et les corps de l'armée qui défilent (Infanterie, Marine, Aviation, Gendarmerie, Légionnaires, Spahis, Saint-Cyriens, élèves de Polytechnique, Chasseurs alpins, Pompiers...) sont comme la société française en réduction, la même société française qui, en 1871, délégua de tout le pays des provinciaux  dûment chapitrés par leurs curés, leurs châtelains et leurs notables, noyer dans le sang le soulèvement des "partageux" parisiens. 

 

 

 

4. Il est tout aussi révélateur (et symbolique) qu'aient défilé sur les Champs-Élysées des troupes étrangères, et pas n'importe lesquelles : un petit peloton singapourien, un petit peloton japonais et un plus gros détachement de la Garde civile espagnole (qui a des fonctions proches de celles de la Gendarmerie nationale). Ce ne sont pas n'importe quelles troupes, mais des troupes du camp dit “occidental” (des alliés – ou des supplétifs – des États-Unis), qui manifestent ainsi leur ancrage idéologique dans le même camp que celui de la France (ou, pour être plus précis, des gouvernants actuels de la France). Il est symbolique que l'on fasse parader des troupes étrangères pour l'anniversaire de la prise de la Bastille alors que le roi de France fut défendu, en 1789, par des soldats étrangers (le Royal-Allemand cavalerie, qui, le 14 juillet 1789, affronta les insurgés, et les Suisses – qui, en petit nombre, défendirent la Bastille ce même jour et, en plus grand nombre, les Tuileries, le 10 août 1792). Il y a là comme un retour d'une "internationale de l'ordre" face aux soulèvements nationaux. 

 

 

 

5. Ce qui est enfin symbolique, c'est que le défilé incorpore un passage d'aéronefs (avions de chasse, de transport, de ravitaillement, hélicoptères) au-dessus des Champs-Élysées. Ces aéronefs rappellent (de façon subliminale, par leur situation “au-dessus”), le rôle déterminant de l'aviation lors de plusieurs conflits : celui de l'aviation israélienne en 1967, celui de l'aviation de la coalition lors des guerres du Golfe de 1991 et 2003, celui de l'aviation occidentale lors des guerres de Yougoslavie, celui de l'aviation russe lors de la présente guerre de Syrie, etc. Ces avions remplissent la même fonction que les forteresses édifiées par les monarques à proximité de certaines villes frondeuses : manifester la puissance du prince par la hauteur des murailles du fort, la présence d'une garnison, l'installation d'une prison et, par leur position dominante, intimider la population, l'inciter au respect et à la soumission.

Une réflexion républicaine sur le 14 juillet, par Philippe Arnaud
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15 juillet 2018 7 15 /07 /juillet /2018 05:13

Récemment, on me signalait qu'une jeune candidate ayant décroché une première place au concours général avait écopé d'un 12/20 dans la matière alors que, dans le même jury, des candidats très moyens avaient été gratifiés d'un 20/20.

 

Á la fin des années 80, je présidai mon premier jury de bac. Rappelons – car ne n'est plus le cas aujourd'hui de par la grâce du banquier – que le bac était considéré comme le premier diplôme de l'enseignement supérieur. Les jurys devaient donc être présidés par un universitaire. Je n'étais pas arrivé dans le lycée depuis cinq minutes que je recevais un coup de téléphone du cabinet du recteur.

 

— Monsieur le Président, je me permets de porter à votre connaissance que la moyenne des reçus de ce baccalauréat est de 81% dans la région.

— “ What the fuck ”, pensai-je intérieurement. Je lui répondis, juste avant de raccrocher, “ Cher Monsieur, les jurys sont souverains ”. Mais la pression était déjà telle il y a trente ans que nous reçûmes environ 80% de candidats.

 

Des dizaines de correcteurs du baccalauréat S de l'académie de Lille ont découvert une magouille plus que troublante. Selon le SNES (Syndicat national des enseignements de second degré), des notes ont été relevées arbitrairement de 1 à 16/20 après une erreur lors de l'épreuve de physique-chimie. Sans que les jurys soient mis au courant. Sans qu'ils aient, bien sûr, délibéré.

 

Á la base, une erreur du chef d'établissement d'un lycée de Maubeuge qui, lors de l'épreuve de physique-chimie des élèves de Terminale S, aurait interdit à tort l'usage des calculatrices. Les 200 élèves concernés ont protesté. Dans ce type de situation, les candidats lésés sont normalement convoqués pour repasser l'épreuve. Mais cette fois, leurs notes ont été rehaussées d'un trait de plume. Selon le syndicat enseignant, ces modifications ont été effectuées de manière à ce qu'aucun des 200 élèves concernés ne soit ajourné. Les dossiers scolaires n'ont pas été pris en compte, les notes ont été modifiées sans aucune autre logique qu'une logique comptable.

 

Les notes attribuées n'ont plus rien à voir avec celles obtenues initialement. Des élèves ayant obtenu 01/20 voient leur note remontée artificiellement à 16/20 en physique-chimie ; d'autres, notés 07/20 passent à 15/20 en mathématiques et, comble de l'absurdité, un élève absent obtient la note de 09/20 en mathématiques alors qu'il n'a pas passé l'épreuve !

Le bac, c'est comme l'hôpital : vous l'anémiez, vous le traitez par dessus la jambe et vous déclarez qu'il ne vaut plus rien et qu'il faut le privatiser, en faire une vague étape d'un parcourSup qui, lui-même, est une institution de gribouille.

 

Les jurys du bac, ça devient le foutoir
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10 juillet 2018 2 10 /07 /juillet /2018 05:36

J'ai plaisir à reprendre ici un très beau texte que mon amie Mireille Azzoug a écrit à l'occasion du décès de Max Gallo. Mon admiration pour l'écrivain est plus tempérée que celle de Mireille. Pour faire court, je dirai que le romancier Gallo fut trop historien, tandis que l'historien – ce qui est peut-être plus gênant – fut trop romancier. Et je ne parle pas de ses errements politiques que Mireille évoque avec justice et justesse.

 

Une grande figure, cela dit.

 

Hommage à Max Gallo1, membre du comité de parrainage de l’Institut d’études européennes (université Paris 8)

 

par Mireille Azzoug2, directrice honoraire de l’Institut d’études européennes

 

 

Max Gallo, historien, écrivain, romancier, académicien3, disparaissait le 18 juillet 2017 à l’âge de 85 ans. Il faisait partie des membres du comité de parrainage de l’Institut d’études européennes et nous sommes particulièrement honorés de l’avoir compté parmi ceux qui ont apporté leur soutien à la création de notre institut.

 

 

Toute la presse souligne l’immense œuvre de Max Gallo : plus d’une centaine d’ouvrages4 : romans, dont beaucoup historiques, biographies, essais et écrits de toutes sortes.

 

Tous soulignent sa passion pour la France et la République et retracent son cheminement politique : membre du Parti communiste français, puis du Parti socialiste sous François Mitterrand5. Souverainiste convaincu, engagé au côté de Jean-Pierre Chevènement dans le Mouvement des citoyens, pour défendre « une certaine idée » de la France. C’est cette même exigence, abandonnée par une gauche libérale qui opte pour la mondialisation, qui le conduisit sans doute à apporter son soutien à Nicolas Sarkozy lors de son élection à la présidence de la République, parce que celui-ci mettait stratégiquement en avant la défense des valeurs françaises, auxquelles M. Gallo était tant attaché. Peut-on consacrer sa vie entière à raconter l’histoire de la France sans finir par faire corps et chair avec elle ?

 

Pourquoi ce fils d’immigrés italiens d’origine très modeste – comme ceux de la Baie des Anges6 – était-il à ce point attaché à l’histoire de la France ? Parce qu’il était un enfant de la République, avait trouvé dans l’histoire de la France une histoire – populaire –, une culture et un idéal qui faisaient sens pour lui et qu’il avait « conquis de haute lutte », dirait Rémi Brague7.

 

 

Si toute la presse souligne la prolificité de son œuvre, qualifiée de populaire, son travail de mémoire de l’histoire : « J'écris pour qu'on ne puisse pas ensevelir les morts sous le silence et les assassiner ainsi une nouvelle fois. J'écris pour qu'ils revivent un jour » (Le Pacte des assassins, Fayard, 2008), cite Le Figaro, aucun ne souligne la qualité de son œuvre et de son écriture. Sans doute était-il trop inclassable, trop éloigné de l’intelligentsia médiatique pour mériter le nom de grand écrivain, adjectif souvent galvaudé pour des auteurs de moindre stature.

 

 

Ce qu’on ne lui pardonne sans doute pas, c’est son trajet politique « erratique », qui peut paraître une absence de fidélité, à un parti ou un camp politique, mais qui est peut-être dictée par une fidélité plus forte, celle qu’on a à soi-même et à ses convictions profondes, à une morale personnelle qu’on ne veut pas, qu’on ne peut pas trahir.

 

 

Indépendamment de ses positions politiques, Max Gallo n’est pas seulement un écrivain populaire, c’est un grand écrivain, « à la puissance romanesque qui en fait l’authentique héritier de Balzac et de Zola », dit le quatrième de couverture de L’Ambitieuse(Fayard, « Le Livre de poche », 1995). Un romancier capable de retracer une gigantesque fresque de l’histoire, non seulement de la France et des Français – une histoire d’où les femmes ne sont pas absentes – mais aussi des idéaux et des trahisons, des engagements et des renoncements, en un mot de la « Comédie humaine », en témoin engagé et en moraliste. « Je ne suis pas là pour porter l'optimisme. La lucidité est la vertu du romancier » écrit-il dans l’exergue à L’ambitieuse. Dans une écriture forte et limpide, avec une capacité à donner chair et psychologie aux grands personnages de la saga historique – car il est d’abord romancier – avec « leurs forces, que l'histoire utilise, et leurs faiblesses, qu’elle ne leur pardonne jamais », explique-t-il dans L'Homme Robespierre.

 

 

Les romans historiques et les biographies de Max Gallo ne peuvent que nous marquer profondément : Le Grand JaurèsCésar imperatorL'Homme Robespierrehistoire d’une solitude, les suites romanesques, Bleu Blanc RougeMorts pour la FranceLes Chrétiens

 

 

Ils déroulent l’histoire des gloires et des défaites, des classes dirigeantes, avec leur lustre etleurs machinations, du peuple et des plus humbles, avec leur lot de peine et de souffrances,leurs combats aussi, tous avec leurs idéaux et leurs doutes. À la gloire lisse des batailles deslivres d’histoire, Max Gallo substitue les dessous des guerres, avec leur cortège d’horreurs etd’épreuves, qui sont révélatrices aussi des caractères, et parfois rédemptrices.

 

 

Comment mieux caractériser Robespierre qu’il ne le fait : « La politique de Maximilien Robespierre sera toujours une morale : ce qui fait sa force et explique la fascination qu’elle exerce, mais ce qui fait aussi sa faiblesse. Maximilien sera toujours un homme qui cherche à se justifier devant les hommes et, en dernier recours, devant Dieu » (L'Homme Robespierre, histoire d’une solitude, Librairie académique Perrin, « Histoire », 1968).

 

 

De Jaurès (Le Grand Jaurès, Robert Laffont, 1984), il dit « Qui oserait, pourtant, prétendre que Jaurès est reconnu comme un intellectuel égal aux plus grands, mêlant d’une manière on ne peut plus moderne la réflexion et l’action, l’engagement politique à la perpétuelle interrogation sur le sens de l’Histoire et de l’homme ? » Évoquant le combat mené par Jaurès pour défendre Dreyfus et Zola, Max Gallo commente : « À aucun moment de sa vie politique, il n’a tranché avec les exigences de raison et de morale de l’intellectuel qu’il était à l’origine. Chez lui ni souci de carrière et donc de stratégie électorale, ni cynisme d’homme de pouvoir ou d’ambitieux soucieux d’y accéder, mais simplement la fidélité à des convictions, une générosité et une intelligence passionnées, un sens aigu des responsabilités. » Et, en guise de conclusion à cette somme de quelque 600 pages, il écrit : « Chaque choix de Jaurès est du côté de la démocratie, de la liberté individuelle et collective, de ce qu’il appelle la République. […] Jaurès a présidé au mariage décisif de la démocratie et du socialisme, du peuple français et de la liberté. »

 

 

César imperator(Éditions XO, 2003) raconte l’ascension de celui qui, au sommet du cursus honorum, rêve de devenir princeps (le premier), roi de Rome, dans une République romaine décadente, livrée à la dissolution des mœurs et des idéaux, à la corruption et aux intrigues, où le pouvoir se gagne par l’argent, la séduction et la force. «… il sera le premier à Rome, aucune autre idée ne doit obscurcir sa volonté. » César a volé de victoire en victoire : il a gagné toutes les batailles, soumis les peuples les uns après les autres. Il rêve d’un empiremonde. « Personne ne peut défier Jules César ! » Malgré les mises en garde – des complots se préparent, les auspices sont contre lui – « Il ne craint ni les hommes ni les dieux. Il n’éprouve aucune peur. » Son orgueil le perdra. Le 15 mars 44 av. J.-C., jour des Ides de mars, il succombe au Sénat sous les coups des poignards, dont celui de Marcus Brutus, son propre fils adoptif. César s’enveloppe de sa toge, il sait qu’il va mourir : « Il est digne.

 

  • Viens, Jupiter, voici ma main, prends-la. »

Dans Morts pour la France(I – Le Chaudron des sorcières, Fayard, « J’ai lu », n° 7504, 2003), Rouvière, blessé de guerre agonisant sur son lit d’hôpital, raconte au journaliste américain Finlay la débâcle et la résistance des soldats français lors des premières offensives en Alsace et dans l’Est en 1914, ces fantassins qu’on envoie à la boucherie, baïonnette au poing face aux mitrailleuses allemandes :

« Le rouge des pantalons n’était plus celui du tissu mais celui du sang…

— Nous nous sommes bien battus. Mais pourquoi les généraux n’avaient-il rien prévu ? Il avait vu les blessés agoniser sur les chemins, dans les blés, des soldats s’effondrer, écrasés de fatigue, des officiers désemparés, d’autres prostrés, et tant d’hommes épuisés, affamés…

— Et nous nous sommes redressés, Finlay, nous avons contre-attaqué à la baïonnette. […]

— Je me suis retourné. Le sol était parsemé de taches rouges. J’étais le seul à être resté debout. Et puis j’ai eu l’impression qu’on m'arrachait le cœur et les poumons, qu’on me fendait la poitrine et j’ai perdu connaissance. […]

— Je veux y retourner, Finlay, il faut finir ce travail !

Il avait secoué la tête.

  • On ne va pas les laisser une nouvelle fois nous humilier, nous mépriser, nous vaincre ! »

 

Dans La Croisade du moine (tome III de la trilogie Les Chrétiens, Fayard, « Le Livre de poche », 2002), c’est la vague de foi et de mysticisme qui submerge la chrétienté dans la première moitié du XIIe siècle qu’évoque Max Gallo à travers l’histoire de Bernard de Fontaine, qui deviendra Bernard de Clairvaux8, réformateur des ordres monastiques. Qu’est ce qui entraîne ce jeune chevalier de 21 ans à embrasser l’austère règle cistercienne des moines blancs dans laquelle « il faut apprendre le silence, la pauvreté, l’humilité et la souffrance » ? 


 

 

 

Hommage à Max Gallo

 

Le combat permanent de Bernard de Clairvaux est celui de l’esprit contre la chair, d’« un jeune corps que le désir de chair embrase et corrompt », que seule la foi permettra de transcender, à travers la souffrance. Un renoncement certes fait d’humilité mais aussi un défi pétri d’orgueil. Car Bernard de Clairvaux s’impose une impitoyable ascèse, malgré la maladie d’estomac dont il souffre : « Par de longues périodes de jeûne, je veux tenter d’éteindre cet incendie qui me dévore le corps. Mais je sens aussi en moi une énergie, une volonté, une foi que rien ne pourrait entamer ni détruire ; comme si la souffrance physique et même l’épuisement aiguisaient ma volonté, devenue la corde tendue d’un arc qui ne se relâche jamais, la douleur m’obligeant à rester sans cesse en éveil. » Prêchant l’austérité et le renoncement, combattant l’hérésie, par le Verbe et si besoin par le glaive, pour purifier l’Église, avec l’espoir insensé « de purifier le monde et de le sauver ».

 

 

Qu’est-ce qui pousse tous ces jeunes chevaliers, la classe dominante de l’époque, à renoncer « au glaive, au vin, aux femmes, à la soie, à l’avidité, à la guerre et à la chasse, pour revêtir la robe et la coule blanche », à renoncer « au confort du corps pour la grandeur de l’âme » ? L’espoir de s’assurer la vie éternelle, que ni la puissance ni la gloire ne peuvent acheter. Mystère insondable de la foi mystique qui mut la chrétienté du Moyen Âge, pour laquelle « les exigences de Dieu étaient la réalité du monde » et qui donna naissance aux abbayes et aux cathédrales de pierre qui émaillent le sol européen.

 

 

Prier, travailler, combattre, tel était aussi le lot des moines. Ils prient, mais sont aussi défricheurs : autour des abbayes et des églises qu’ils érigent se développent les terroirs et les communautés paysannes ; aussi soldats : ils sont les croisés qui vont pourfendre l’infidèle en Terre Sainte. Et les termes dans lesquels Bernard de Clairvaux, qui prêcha la deuxième croisade, absolvait leurs agissements ne peuvent que nous laisser interrogatifs sur ceux, aujourd’hui, des fous d’Allah : « Ils ne craignent ni de pécher en tuant des ennemis ni de se trouver en danger d’être tués eux-mêmes. C’est pour le Christ en effet qu’ils donnent la mort ou qu’ils la reçoivent. Ils ne commettent aucun crime et méritent une gloire surabondante. S’ils tuent c’est pour le Christ, s’ils meurent, le Christ est en eux. »

 

 

Dans l’épilogue à La Croisade du moine, Max Gallo cite La Tour du Pin : « Tous les pays qui n’ont plus de légendes seront condamnés à mourir de froid. » À sa manière, il aura participé à la construction et à la pérennisation de la légende nationale. Mais celui qui croyait au ciel s’interroge : « Que peut la légende sans la foi ? » La table sacrée des églises n’est qu’un bloc de pierre, se prend-il à penser, non sans tristesse.

 

 

Dans Bleu Blanc Rouge(tome 2, Mathilde, Pocket, 2000), Clemenceau, directeur du journalLa Justice, incite son rédacteur en chef, Antoine Forestier, à partir retrouver son fils qui vient de naître : « Foutez le camp, mon cher. […] Prenez une semaine, Forestier, La Justice continuera à paraître. Croyez-moi, tout continue sans nous, les cimetières, Forestier, sont pleins de gens irremplaçables. »

 

 

Max Gallo fait partie de ces morts irremplaçables. Un des grands écrivains du XXe siècle a disparu.

 

 

 

1http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20170719.OBS2332/mais-pourquoi-max-gallo-ecrivait-ilautant.html

2 Maîtresse de conférences (hors classe, retraitée)

3 Élu le 31 mai 2007, par 15 voix contre 6.

4 On trouvera la liste intégrale de ses publications sur le site Wikipédia.

5 Il sera porte-parole du 3e gouvernement Mauroy en 1983 et député européen de 1984 à 1994.

6Saga en trois volumes qui raconte l’intégration en France des trois frères Revelli, Italiens immigrés à

la fin du XIXe siècle pour fuir la misère de leur Piémont natal. Ils arrivent à Nice, à la Baie des Anges

(Robert Laffont, 1976).

7 Rémi Brague, dans Europe, la voie romaine(Gallimard, « Folio essais », 1999), développe la thèse

que la secondarité culturelle (c’est le cas des cultures européennes « romaines », qui ne sont pas liées à

une langue sacrée, comme l’arabe, langue du Coran, l’hébreu ou le grec, langues de l’Ancien et du

Nouveau Testament) permet de choisir sa culture en toute liberté, et qu’elle est même acquise de haute

lutte.

8 Bernard de Clairvaux (1090 ou 1091-1153) fondera l’abbaye de Clairvaux (qui verra naître 68 filiales de son

vivant), dans le sillage de l’Abbaye de Cîteaux (fondée par Robert de Molesme, en 1098), pour restaurer la règle

de Saint Benoît (Benoît de Nursie, 480-547), en réaction à la règle laxiste de l’ordre de Cluny où les moines

noirs « se prosternent devant l’or de leurs autels et boivent du vin frais. » La réforme cistercienne fera école :

elle sera appliquée, de façon moins stricte, à Cluny par Pierre le Vénérable et par Suger à l’Abbaye de Saint-

Denis. L’ordre cistercien donnera naissance à plus de trois cents monastères.

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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 14:58

Au fil des années, j'ai de moins en moins aimé Claude Lanzmann. Autant j'avais été subjugué par Shoah, que j'avais vu dès sa sortie dans une petite salle parisienne, plus de neuf heures d'affilée, autant les prises de position de Lanzmann ces vingt dernières années m'ont souvent fortement déplu.

 

Je reproduis ci-dessous un article publié en 2009 dans ce blog et sur le site du Grand Soir sur les mémoires de Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie.

 

Il n’est pas facile de rendre compte d’un livre considérable, écrit par une personnalité culturelle considérable, auteur d’un film, non seulement considérable, mais unique.

 

Remarquablement bien écrit (les 550 pages ont été dictées face à un écran d’ordinateur), cet ouvrage nous livre les mémoires d’un homme de poids, de fortes convictions qui, malgré son grand âge, ne parvient que très rarement à prendre le recul nécessaire à la hiérarchisation de ses actes, à la mise en perspective de sa vie.

 

Lanzmann est un être bourré de contradictions, mais qui ne les assume pratiquement jamais comme telles. Les premières phrases du premier chapitre de ce Lièvre de Patagonieclaquent, résonnent de manière lugubre : « La guillotine - plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort - aura été la grande affaire de ma vie. Je n’ai pas de cou. Je me suis souvent demandé, dans une nocturne cénesthésie anticipatrice du pire, où le couperet, pour m’étêter proprement, devait s’abattre. » Suivent des pages prenantes sur l’horreur de diverses mises à mort. On s’attend à un fil d’Ariane emprunt d’humanisme et l’on se retrouve avec la description orgasmique d’un observateur incrusté (embedded, comme on dit dans l’armée étatsunienne) dans la formidable machine de guerre qu’est Tsahal. Aucune sérénité, donc, chez Lanzmann, même lorsqu’il réfléchit à sa propre mort. Tout n’est que conflit avec l’Autre, sans l’esquisse de la moindre résolution, un peu comme dans Sarabande, le dernier film d’Ingmar Bergman : « Je me souviens avoir parlé avec Jean Genet de ma hantise ancienne de mourir entre les bois de justice. Il m’avait sèchement répondu : " Il est encore temps. " Il avait raison. Il ne m’aimait guère, je le lui rendais bien. » Quant à la mort de sa soeur, elle est prétexte à un développement sordide : « Nous gardâmes Évelyne bien trop longtemps chez elle, près de dix jours, l’odeur douçeâtre de son cadavre flottait dans la pièce, l’enterrement, ne pouvant pas avoir lieu en fin de semaine, fut repoussé au début de la suivante et les pompes funèbres durent armurer son corps d’un gilet et de jambières de glace. »

 

Dire que l’ego de Lanzmann est boursouflé est indulgent. Il est le meilleur en tout, le plus beau, le plus intelligent. Aux grandes heures du groupe France-Soir, il était « devenu une sorte de journaliste vedette dans le groupe de Pierre et Hélène Lazareff. » Quand il montre un premier montage de son film Pourquoi Israël, les invités sont « emballés ». Il repère « d’un oeil d’aigle » la disposition des demeures où il va interviewer les nazis pour Shoah. Certes, ce film l’a prouvé, Lanzmann est un meilleur interviewer que Pujadas ou Ferrari. Mais quand il travaille pour Dim Dam Dom, « un très bon programme », il y réalise « des interviews mémorables ». La crème du show business lui est redevable : de Bardot, de Jeanne Moreau, d’Ava Gardner, de Richard Burton, d’Elizabeth Taylor, de Gary Cooper, d’Aznavour, de Piccoli, de Gainsbourg, de Morgan, de Gréco, de Feuillère, de Gabin, de Belmondo, de Curd Jürgens, il dit que ces vedettes, il les a « toutes vues, toutes traitées et que, sans vanité, il a fait faire à la carrière de certaines un saut qualitatif. » Elles n’en ont jamais rien dit. Les ingrates ! Judith Magre, une des plus grandes actrices de théâtre françaises dont il fut le compagnon, lui doit tout : « Il m’arrivait non seulement de l’aider à apprendre ses textes, mais aussi d’en faire pour elle et avec elle l’explication. […] Pourquoi la cravachais-je de mes critiques toujours fondées, qui la redressaient quand elle revenait en scène, lui permettant de s’égaler à toute la grandeur dont je la savais capable ? »

 

On ne saurait reprocher à un créateur ayant consacré douze ans de sa vie à l’extermination des millions de Juifs dans les camps de Pologne, ayant réussi le tour de force de réinscrire dans le temps et dans l’espace ce calvaire de la Géhenne, de ne plus trop savoir sur quelle rive du Styx il se trouve, lui le coléreux destiné au cinquième cercle de l’enfer. De 1952 à 1962, Israël disparaît de ses préoccupations car la lutte des classes existe en France (elle a disparu en 1963 ?). Il déplore avec lucidité un monde « étrange et lugubre où l’inhumaine indifférence de l’homme pour l’homme semble un fait de nature accepté comme tel, où le rejet des faibles dans les oubliettes de l’Histoire paraît aller de soi. » Mais, dès lors que sa posture vis-à -vis d’Israël se précise, il ne fait plus dans la nuance et fonce tête baissée dans une admiration inconditionnelle de son nouveau modèle. Seulement - et c’est là l’un des problèmes centraux de ce livre - une armée est une armée (même si ses soldats ont les cheveux longs), une occupation est une occupation, un peuple qui se veut biblique tout en étant, pendant trente ans, le complice de l’apartheid, la pire abjection politique du monde de l’après-Deuxième Guerre mondiale, est un peuple qui ne saurait s’ériger en parangon de la conscience universelle. Prenant prétexte de la « réappropriation [ou appropriation ?] de la force et de la violence [sic] par les Juifs d’Israël », Lanzmann veut nous faire croire, dans son film Tsahal, à une armée « pure, qui […] ne tue pas d’enfants », pétrie de « valeurs » et faisant « peu de victimes palestiniennes ». Neuf ans après Shoah, il est subjugué par des officiers israéliens au bras tatoué par les nazis qui, fatalement, au nom d’une répression systématique, finissent par violer les droits de l’homme. Lui, l’homme de gauche, oublie en cours de route cette donnée valable pour toutes les armées du monde : elles sont au service d’un pouvoir. Ici, en l’occurrence, une entreprise de spoliation des Palestiniens, à commencer par leur droit à l’eau potable. Jamais Lanzmann ne reconnaît la légitimité de l’existence même du peuple Palestinien, alors qu’il est, plus que d’autres, « rejeté dans les oubliettes de l’Histoire ». En outre, son film, pourtant bien long, ne consacre pas un plan au conflit sanglant de la guerre du Liban (des dizaines de milliers de morts), une guerre de huit ans contestée par une forte minorité d’Israéliens. Le signataire du Manifeste des 121 en 1960 (Lanzmann y côtoyait Leiris, André Breton, Sartre, Théodore Monod) qui soutenait l’insoumission en Algérie, ne donne pas la parole aux pacifistes qui ont refusé d’envahir Beyrouth.

 

C’est un fait : l’empathie avec Tsahal est totale, au point d’en devenir tragi-comique : « J’ai également partagé la vie quotidienne des équipages de tanks, participé à leurs exercices, j’ai piloté des Merkava [le char d’assaut le plus lourd au monde, de conception et fabrication entièrement israéliennes], j’ai occupé la place du tireur de char, j’ai tiré sur des cibles char arrêté, mais aussi char lancé à grande vitesse, ce qui est autrement plus difficile. Fier de moi, de mon impassibilité, il me récompensa en m’emmenant au-dessus du Liban, ce qu’il n’aurait pas dû faire. Au retour, longeant la côte, nous survolâmes dans un bruit d’enfer je l’espère, le quartier général de la FINUL et je crois que nous battîmes des ailes. »

 

Lanzmann justifie le sionisme de la même manière que les Afrikaans ont justifié leur mainmise sur le sud de l’Afrique : par le fantasme permettant tout, celui du mythe du kibboutz sauveur de l’humanité. Pour lui, Israël devait être « un désert, une terre vierge à conquérir, où chacun serait le premier homme et recommencerait le monde à mains nues, dans une fraternité et une égalité encore inconnues. » D’ailleurs, de quoi se plaignent les Palestiniens ? Quand Lanzmann accompagne Sartre dans les camps de réfugiés palestiniens, les rues sont proprettes et les riches Gazaouis se délectent de mets abondants.

 

Mort de Claude Lanzmann : retour sur Le Lièvre de Patagonie

 

Dans un autre domaine, le portrait que l’auteur brosse de Sartre est chaleureux mais convenu, après trente ans et d’innombrables ouvrages consécutifs à la mort du philosophe. Sartre, « c’était vraiment l’intelligence en acte et au travail, la générosité enracinée dans l’intelligence, une égalité vivante, vécue par lui en profondeur et qui, par une miraculeuse contagion, nous gagnait tous. Il évoque son immense bonne foi intellectuelle, sa capacité à se donner tort. » Jean Cau, qui fut secrétaire de Sartre et qui évolua, en quelques années, de l’extrême gauche à l’extrême droite, donne de son ancien patron un portrait beaucoup plus riche, parce que plus tendre. Il évoque, chez « le plus gentil, le plus simple, le plus dépouillé d’attitudes, le moins putain des hommes » la « folle et sainte générosité » d’une personnalité méprisant absolument l’argent. « Qu’ai-je appris de lui », demande-t-il , « par imprégnation et non par leçons et discours ? A me tenir à longue distance des honneurs qui vous désagrègent dans le "sérieux" et vous transforment en porteurs de reliques des vanités d’un milieu - littéraire en l’occurrence - et de ce monde. A ne peser personne au poids de l’argent mais de secrètes et souvent impalpables qualités. A n’avoir moi-même d’autre qualité que celle dont je me veux le responsable et le juge. A ne pas m’aimer et à ne pas me respecter dans mes apparences. A résister, casqué de je ne sais quel acier, aux coups les plus durs de son influence ».

 

Un détail, pour finir, mais qui nous dit beaucoup quant au rapport de l’auteur aux femmes, aux Juifs, donc à lui-même. Lanzmann se laisse aller aux stéréotypes les plus raciaux (et sexistes) : « Elle avait seize ans, un corps de pin-up, d’immenses yeux bleus cobalt, un beau nez sémite. » Il existerait donc un nez juif repérable en un coup d’oeil par les antisémites primaires ? Xavier Vallat a dû s’en retourner dans sa tombe… Parlant d’un rabbin, il écrit qu’il a « des yeux extraordinairement bleus, pas du tout africains. » Comment Lanzmann caractériserait-il les yeux européens ? Quelle vision européo-centrée de l’Afrique !

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2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 05:16

 

 

Dans Le Monde Diplomatique de juillet 2018, Serge Halimi analyse le caprice du prince. « Après avoir été confortablement élu à la présidence de la République avec le concours de la quasi-totalité des médias français, M. Emmanuel Macron exige que sa majorité parlementaire lui concocte une loi contre la diffusion de « fausses informations » en période électorale. Peut-être prépare-t-il déjà sa prochaine campagne.

 

Le texte qui devrait être bientôt voté trahit à la fois la cécité des gouvernants quant aux contestations qu’ils affrontent et – en même temps – leur inclination à imaginer sans cesse des dispositifs coercitifs pour y remédier. Il faut en effet avoir la vue basse pour croire encore que la victoire des candidats, des partis ou des causes « antisystème » (M. Donald Trump, le Brexit, le référendum catalan, le Mouvement 5 étoiles en Italie…) serait due, même marginalement, à la dissémination de fausses nouvelles par des régimes autoritaires. Depuis plus d’un an, la presse américaine s’acharne à démontrer, sans éléments probants, que le président des États-Unis doit son élection aux fake news fabriquées par M. Vladimir Poutine ; M. Macron paraît habité par le même type d’obsession.

 

Au point d’espérer la conjurer par un dispositif inutile autant que dangereux. Inutile : consulté sur le sujet, le Conseil d’État a rappelé le 19 avril dernier que « le droit français contient déjà plusieurs dispositions visant, en substance, à lutter contre la diffusion de fausses informations ». En particulier la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui permet de réprimer la diffusion de fausses nouvelles et les propos diffamatoires ou injurieux. Dangereux : la proposition parlementaire demanderait à un juge d’agir dans les quarante-huit heures pour « faire cesser la diffusion artificielle et massive (…) de faits constituant des fausses informations ». Pourtant, relève encore le Conseil d’État, ceux-ci « sont délicats à qualifier juridiquement, à plus forte raison lorsque le juge saisi doit statuer à très brefs délais ». Enfin, le dispositif imaginé par M. Macron renforce démesurément le « devoir de coopération » avec les autorités publiques des fournisseurs d’accès à Internet et des hébergeurs, puisqu’il étend à toute « fausse information » une contrainte qui au départ visait à prévenir… « l’apologie des crimes contre l’humanité, l’incitation à la haine ainsi que la pornographie enfantine ». »

 

 

Au Mali, la guerre n’a rien réglé, selon Rémi Cayrol : « Traversant la Méditerranée au péril de leur vie, les migrants africains défient l’Union européenne dans ses valeurs proclamées. Ils fuient la misère, mais aussi l’insécurité qui gagne l’ensemble du Sahel en dépit de l’émergence de coopérations militaires régionales. Au Mali, où se profile l’élection présidentielle fin juillet, l’effondrement de l’État fait le jeu des groupes djihadistes. »

 

 

 

Louis Pinto nous rappelle qui étaient “ Les enfants gâtés du supermarché ” : « La figure du consommateur libre de ses choix dans une société marchande s’impose avec une telle évidence qu’on oublie les batailles qui lui ont donné naissance. Avant que les libéraux l’emportent et placent au centre du jeu cet acteur informé et calculateur, la notion de société de consommation servit de support, au cours des années 1960, à une contestation de l’ordre économique. »

 

 

 

 
Le Monde Diplomatique (220)

 

Pour David Garcia, le football africain s’enfonce dans la misère : « Parmi les trente-deux équipes participant à la Coupe du monde de football en Russie, seuls le Nigeria et le Sénégal représentent l’Afrique subsaharienne. Le continent ne manque pas de joueurs d’exception, mais les pays riches du Nord les accaparent. Champions d’Afrique en 2015 et qualifiés lors des trois dernières éditions du Mondial, les Ivoiriens se contentent cette année de suivre les épreuves à la télévision. Au quotidien, leurs clubs professionnels vivent d’expédients. »

 

 

 

Christine Chaumeau évoque “ Le rêve monarchique du premier ministre cambodgien ” : « Dopé par la croissance et une fièvre d’investissements, notamment chinois, le Cambodge bute sur le verrouillage de la vie politique. L’opposition a été dissoute. À la veille du scrutin législatif, le premier ministre Hun Sen, à la tête du pays depuis trente-trois ans, cache à peine son ambition dynastique. »

 

 

 

Au Pérou, les Wampis sont déterminés à protéger leur territoire (Paul Codjia & Raphaël Colliaux ) : « Alors que les élites politiques péruviennes sombrent dans les scandales de corruption qui viennent d’emporter le président conservateur Pedro Kuczynski, des populations amérindiennes défendent leur autonomie à travers l’idée d’un état « plurinational » : une notion déjà inscrite dans les Constitutions bolivienne et équatorienne. »

 

 

 

 

 

 

Un rapprochement entre la CIA et les démocrates (Michael J. Glennon ) ? : « La gauche américaine s’est trouvé des alliés inattendus dans son combat contre M. Donald Trump : les services de renseignement. En guerre ouverte avec l’actuel président, qu’ils accusent de collusion avec la Russie, ces derniers n’hésitent pas à se présenter comme les ultimes remparts de la démocratie. Il faut cependant être frappé d’amnésie pour adhérer à un tel récit… »

 

 

 

 

Lionel Richard évoque un Chagall plus révolutionnaire qu’on ne croyait : « On associe plus souvent la grande vague de vitalisation artistique qui accompagna la révolution russe de 1917 à des noms comme celui de Malevitch qu’à celui de Chagall. Pourtant, ce dernier choisit de s’impliquer en fondant une école où l’avant-garde rencontrait le peuple. Mais il se sentit bientôt en décalage avec le rejet de l’art figuratif qu’elle revendiquait. »

 

 

 

Jean-Baptiste Malet nous fait découvrir “ L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme ”, proche des nazis et appréciée de notre ministre de la Culture : « Quoi de commun entre l’agriculture biodynamique, une école à la pédagogie atypique, une grande entreprise de cosmétiques, un investissement dans une ferme éolienne ? Tous sont liés à l’anthroposophie, un courant spirituel fondé au début du XXe siècle par Rudolf Steiner. Discret mais influent, ce mouvement international dispose de relais économiques et politiques… jusqu’au sein du gouvernement français. »

 

 

 

Renaud Lambert et Sylvain Leder nous le rappellent : “L’investisseur ne vote pas ” : « C’est une saynète désormais bien rodée. Un gouvernement – progressiste ou réactionnaire – prend une décision qui contrevient aux préférences de la finance. Les marchés menacent, le pouvoir politique renonce, les médias applaudissent. La crise italienne a démontré que le « cercle de la raison » néolibérale ressemble de plus en plus à un nœud coulant passé autour du cou de l’électeur. »

 

 

 

Pour Benoît Bréville, Le temps est venu des charcutiers végétariens : « Bientôt, les vaches françaises pourront mourir joyeusement : en vertu d’une loi votée en mai dernier par l’Assemblée nationale, chaque abattoir sera doté d’un responsable du bien-être des animaux, qui veillera à ce que les bêtes soient bien « étourdies » – c’est-à-dire électrocutées ou gazées — avant leur exécution. Pas sûr que cela suffise à la France pour obtenir un meilleur indice de protection des animaux – note attribuée par des organisations non gouvernementales (ONG) en fonction de la législation. Avec un médiocre C, la France occupe le ventre mou de la cinquantaine de pays étudiés, loin devant la Biélorussie, l’Azerbaïdjan et l’Iran, où l’on se désintéresse totalement du sujet, mais largement derrière l’Autriche, qui interdit pêle-mêle l’élevage de poulets en batterie, le commerce de fourrure, les expérimentations médicales sur les singes, la castration à vif des porcelets, le gavage des oies… »

 

 

 

Pour Laurent Litzenburger , Cochons, taureaux, mulots sont à la barre !: « De nos jours, quand un chien mord un enfant, son maître est considéré comme responsable pénalement. Il peut donc se retrouver au tribunal. Au Moyen Âge, c’est l’animal lui-même qui devait passer devant les juges. »

 

 

 

Pour Jérôme Lamy , « Homo sapiens » n’a plus le monopole des droits : « L’université de Limoges, comme celles de Bâle ou de Barcelone, délivre désormais des diplômes de droit animalier. Le dynamisme de cette discipline témoigne de l’institutionnalisation croissante de la question animale, en particulier dans les pays riches. »

 

 

 

Evelyne Pieiller nous ramène au jardin d’Éden : « L’humain a longtemps été considéré comme la créature favorite de Dieu, ayant à ce titre l’avantage sur toutes les autres. Même quand cette conception du monde a perdu de son importance, sa supériorité ne fut guère mise en question. La hiérarchie des êtres vivants se trouve aujourd’hui contestée, au nom d’une morale qui prône l’égalité. »

 

 

 

Catherine Dufour aime les chats : “De Baudelaire à YouTube, le sourire du chat ” : « Le « félin de poche » a connu un sort tout particulier parmi les animaux domestiques. Silencieux, nyctalope et grand prédateur, il fut sacralisé dans l’Égypte ancienne, puis dénoncé comme diabolique au temps de la chasse aux sorcières. Il est aujourd’hui une icône des réseaux sociaux. »

 

 

 

Timour Muhidine a regardé les écrans du Bosphore : « Mêlant nationalisme et signes de modernité musulmane, les séries télévisées turques rencontrent un vif succès du Proche-Orient à l’Argentine, permettant le développement d’une efficace influence. Quant aux films destinés au grand public, ils reprennent souvent l’idéologie au pouvoir. Pourtant, de nouvelles esthétiques apparaissent. »

 

 

 

Toujours passionnant, Gérard Mordillat (“ Le spectateur impatient ”) : « Au cinéma, le spectateur contemporain est un homme ou une femme pressé. Il faut que l’action s’engage dès la première image du film, que les séquences s’enchaînent à la vitesse d’une mitrailleuse lourde, que les plans se succèdent au rythme du battement d’ailes d’un colibri. Le spectateur contemporain est un enfant gâté qui pleure et trépigne si son moindre désir d’images et de sons n’est pas immédiatement exaucé, et qu’il faut d’urgence faire taire en lui plantant une tétine dans la bouche ou en le distrayant avec un hochet (voire les deux). Osons dire qu’une majorité de films sont aujourd’hui produits sous les auspices de la tétine et du hochet, c’est-à-dire du Dolby Stereo à la puissance dix et des effets spéciaux en images de synthèse pour mettre en scène catastrophes nucléaires, guerres intersidérales, épidémies mortelles, monstres et surnaturel. »

 

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30 juin 2018 6 30 /06 /juin /2018 05:33

 

Notez que j’ai écrit « le prof » et non « le.a professeur.e » car le vrai travers que je voudrais dénoncer ici concerne davantage les profs de sexe masculin que ceux de sexe féminin.

 

Au cours de ma carrière, j’ai participé à toutes sortes de jurys oraux, du certificat d’études pour jeunes prisonniers aux soutenances de doctorat. J’y ai bien souvent côtoyé, et donc subi, des collègues qui faussaient le bon déroulement des épreuves en tirant l’épreuve vers leur propre personne. Cela désarçonnait les candidats et obligeait les autres membres des jurys à des rétablissements complexes, ce dans la plus grande – quoique feinte – courtoisie.

 

J’ai souvent assisté à ces déviations dans des jurys de thèse. L’empêcheur de tourner en rond voulait à tout prix ramener sa science – même si l’intervention intempestive n’avait aucun rapport avec le travail du candidat – et, plus généralement, il prenait un malin plaisir à asphyxier les autres membres du jury en remplissant tout l’espace.

 

On m’a récemment rapporté deux exemples qui se sont déroulés à l’occasion de soutenances orales du dossier que les élèves de troisième doivent rédiger après un stage en entreprise ou dans l’administration. 

 

Un professeur d’histoire et géographie avait décidé d’imposer sa petite science personnelle. Le premier candidat avait rédigé un dossier très technique après une semaine passée dans un institut de recherches en mathématiques d’une université lyonnaise. L’adolescent avait découvert – et c’était l’axe de son travail – qu’alors que les mathématiques enseignées dans les écoles étaient données comme désincarnées et parfaitement stables (tel théorème étant présenté et appliqué une fois pour toutes), la recherche en mathématiques était produite par des chercheurs, des êtres de chair, de doutes, de fatigues, d’enthousiasmes, pour qui les échecs et remises en question étaient sources de progrès.

 

Á la fin de l’exposé, le professeur posa une question d’un intérêt phénoménal par rapport au travail de l’enfant qui, au cours de sa présentation, avait laissé entendre qu’il souhaitait faire une carrière dans les mathématiques. Il lui demanda quelle était l’influence de l’institut de recherche sur la métropole de Lyon. Une question relevant de l’aménagement du territoire, sa marotte secrète assurément, une interrogation à laquelle un adolescent de quatorze ans était spontanément habilité à répondre…

 

Ce même prof sévit également avec un autre élève qui avait fait un stage chez un fournisseur d’accès à internet, spécialisé dans la communication. Il lui demanda, en présence de sa collègue du jury complètement effarée, quelle était l’influence d’un « like » sur la société !

 

Un mot sur le stage et la soutenance du rapport subséquent. Il s’inscrit directement dans la perspective du remplacement des savoirs par les compétences. Cette évolution nous vient des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne et a été imposée par l’entreprise privée. Je dirai, pour aller vite, que le savoir porte en lui un potentiel de contestation alors que les compétences sont la meilleure garantie de l’acceptation du système. La soutenance s’effectue devant des enseignants qui ne sont pratiquement jamais des spécialistes du sujet traité. Dans notre monde, cela n’a aucune espèce d’importance. On ne juge ni le savoir ni l’intelligence mais la com’, le pouvoir de convaincre, la manière de se vendre et de bonimenter. Les parents les mieux installés dans la société sont à même de trouver pour leurs enfants des stages particulièrement intéressants et enrichissants : il faut un certain entregent pour introduire son enfant dans un labo de l’École Normale Supérieure de Lyon. C’est plus gratifiant que de faire un stage chez le boulanger du coin. Les rapports de stage sont rédigés à la maison, 99 fois sur cent sous l’œil parental, ce qui favorise également les enfants des milieux éduqués.

 

 

Le prof qui veut exister dans les jurys
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28 juin 2018 4 28 /06 /juin /2018 05:10

Marcel Rudolf est un étudiant allemand. Il prépare avec des condisciples une exposition sur “ Mai 68 dans les pays romans ”. Par parenthèse, la manière dont on nomme l'Autre est toujours intéressante. Connaissez-vous un seul Français qui dirait spontanément : “ J'habite dans un pays roman ”? De même, lorsqu'on qualifie l'Angleterre ou les États-Unis de "pays anglo-saxons ”, cela frôle l'idiotie : l'Angleterre ne l'est que très partiellement et les États-Unis ne le sont quasiment plus. Et je ne parlerai pas des “ Indiens ” découverts (sic) par Christophe Colomb.

 

Marcel m'a repéré et a souhaité engager un dialogue avec moi, le vieux prof qui, s'il n'a pas connu le maréchal Joffre, a eu 20 ans le jour des barricades de mai 1968. Comme, par ailleurs, j'ai beaucoup écrit sur la pop music de cette époque, j'étais pour lui “ der richtige Mann am richtigen Platz ”.

 

Les années soixante ont changé le monde. Pleine d’énergie, pleine de vitalité, la nouvelle génération a voulu provoquer des changements politiques – soit les droits des minorités soit la paix – en « battant le pavé ». En France, la décennie se termine par des révoltes étudiantes à Paris et par des grèves ouvrières en mai 1968.

 

En écoutant de la musique, les jeunes adultes ont organisé leurs loisirs. Dans les chambres des adolescents, l'électrophone tenait une place essentielle pour écouter leurs disques préférés. Des groupes internationaux ont ému toute la génération.

 

Dans un interview avec Bernard Gensane, un témoin de l’époque, je souhaite aborder les rapports de la musique francophone avec les mouvements de cette époque(des années soixante).

 

Tout d’abord, pouvez-vous nous résumer brièvement votre vie ?

 

En mai 68, j’étais étudiant en licence d’anglais à l’université d’Amiens. J’ai ensuite rejoint l’université de Paris VIII. De 1976 à 2008, j’ai exercé comme maître de conférences puis professeur aux universités d’Abidjan et Poitiers. J’ai soutenu une thèse de 3èmecycle sur la pop music et une thèse Nouveau Régime sur George Orwell. J’ai publié un livre sur la pop music et les mouvements marginaux en Angleterre en 1971, un livre sur George Orwell en 1994 et un livre sur la censure au Royaume-Uni en 2002.

 

 

Bernard Gensane, vous avez eu vingt ans en mai 68. Comment avez-vous vécu l’année 1968 et plus précisément les mois de mai et juin1968 ?

 

Je viens d’un milieu d’enseignants du nord de la France. Une famille de gauche, laïque, profondément républicaine. Á 14 ans (en 1962), je collecte de l’argent pour soutenir les mineurs de charbon qui ont entamé une grève très dure contre un pouvoir très réactionnaire, celui du premier ministre Georges Pompidou, homme-lige (comme Macron plus tard) de la banque Rothschild dont il fut longtemps le fondé de pouvoir. Je participe ensuite à de nombreuses manifestations contre la guerre du Vietnam et au comité anti-Outspan contre l’apartheid en Afrique du Sud. Je ne suis pas un militant exceptionnel mais, disons, actif, cohérent et constant. Dans un texte publié en mai 2008 (« Mon Mai 68 »), je m’adressais en conclusion à mes plus jeunes enfants : « Je leur souhaite de connaître un jour une griserie collective aussi forte. » 1968 reste pour moi la répression extrêmement sanguinaire des manifestations au Mexique, celle d’une férocité rarement vue contre les militants démocrates à Chicago, puis des Jeux Olympiques historiques (le saut  en longueur interminable de Bob Beamon, le Fosbury Flop et les poings gantés des deux athlètes noirs étasuniens). Et je n’oublierai jamais le Printemps de Prague, de janvier à août.

 

 

Mai 68 commença en ce qui me concerne début avril, par une manifestation dans la rue principale d’Amiens. Nous n’étions pas très nombreux. J’ai marché ce jour-là aux côtés de l'Amiénois d'adoption Alain Bombard, qui avait traversé l'Atlantique en 1952, sur un canot pneumatique de son invention, sans aucune réserve de nourriture et d’eau. Par cette extraordinaire expérience de survie, il avait prouvé qu’on meurt plus de désespoir que de faim et de soif, comme les naufragés du “ Radeau de la Méduse ” de Géricault. J’ai vécu les trois mois qui ont suivi, jusque fin juin, à l’Université d’Amiens où nous avons repensé, dans l’exaltation et l’épuisement, le fonctionnement d’une institution jusque là totalement paternaliste et non démocratique.

 

 

Qu’est-ce qui a changé pour vous personnellement après les “ événements ” ?

 

Difficile à dire. Pas grand-chose. Je venais, je le rappelle, d’un milieu d’enseignants progressistes (mon grand-père, instituteur “ IIIème République ”, avait soutenu le mouvement, avec des réserves, certes, mais tout de même) et je me suis apprêté à devenir un enseignant progressiste.

 

 

Dans les années soixante, un aspect puissant fut la musique et son influence sur la société. De quelle manière vous êtes-vous penché sur la musique ?

 

Par les Beatles et Bob Dylan. J’ai appris l’anglais chez des amis du Yorkshire et dans les chansons de Dylan et Lennon/McCartney. J’ai une très bonne oreille, donc j’entends très bien les langues et je les reproduis fidèlement. L’anglais fut pour moi la langue de la pop, et la pop fut le media de la langue. Dès l’âge de 14 ans, j’ai eu un rapport très sensuel à l’anglais et, à un degré moindre, à l’allemand et l’espagnol.

 

 

Quelles sont les chansons qui ont marqué cette époque en France également au regard des révoltes en 1968 ? Quels thèmes ont-elles traité ? A quel style ont-elles appartenu ?

 

Il y a un avant et un après Blonde on Blonde et Sgt Pepper. Mais même dans le Dylan des années 60, je n’ai jamais trop recherché un contenu politique, que j’ai trouvé en lisant Marcuse (j’ai suivi ses conférences à l’universités de Vincennes) ou Marshall McLuhan (j’ai connu personnellement une de ses filles). Et puis des Français marquants de l’époque : Barthes, Althusser. La pop fut pour moi une affaire d’esthétique. On ne peut pas imaginer aujourd’hui l’extraordinaire inventivité de l’époque. Il ne se passait pas une semaine, que dis-je, trois jours, sans un disque complètement nouveau, du jamais entendu, de l’impensé. Essayez de vous représenter la première fois que j’ai entendu “ Satisfaction ” (et son riff de trois notes immortelles), Tommy (je tiens Peter Townsend pour un authentique génie), “ God Only Knows ”, “ A Day in the Life ”, “ Hey Jude ”, que j’ai écouté avec un vieux journaliste anglais (pas spécialement “ rock and roll ”) qui m’a dit : « It’s the song of the century ».

 

 

Dans les autres pays européens, des groupes comme les Beatles, les Who ou les Rolling Stones ont connu un très grand succès, pas seulement en raison de leur talent musical.  Les Rolling Stones en particulier ont chanté des paroles qui ont provoqué la société en créant des textes que les parents ne voulaient pas que leurs enfants écoutent. A-t-on pu observer des phénomènes similaires en France ? 

 

 

De manière très atténuée car très peu de Français maniaient l’anglais. Mes parents enseignants en avaient retenu trois mots.

 

 

Quelles sont les valeurs dominantes transmises par les chansons et comment se reflète l’attitude des jeunes dans les chansons. Cette musique, a-t-elle créé un fossé entre les générations ?

 

 

La musique ne crée pas un fossé. Elle peut, éventuellement, le refléter, l’élargir. Le grand concept véhiculé pendant les années soixante, dans toute l’Europe et aux États-Unis, c’est la jeunesse et son affirmation. Par jeunesse, j’entends une étape intermédiaire de cinq à dix ans avant l’entrée dans l’âge adulte. Ce laps de temps a été rendu matériellement possible car les jeunes disposaient d’un véritable et tout nouveau pouvoir d’achat. Á 20 ans, je gagnais ma vie alors que mes parents auraient pu subvenir à mes besoins.

 

 

Dans votre article « La pop music 1966-1970 : la révolte sans la révolution » paru dans « Les années Wilson, 1964-1970 » (Paris, 1998), vous parlez de la musique, plus précisément des Beatles, comme « le baromètre du temps ». Comment se voit le changement d’attitude dans le développement de la musique en France ?

 

 

Il n’y a, ce me semble, aucun équivalent français à Sgt Pepper en tant que baromètre (certains pensent que Revolver lui est musicalement supérieur, mais c'est un autre débat). Ce disque nous donne en 40 minutes toute la société anglaise du moment. En France, on a des sensibilités très originales, des modes d’expression très puissants, mais plus parcellaires (Brassens, Ferré, Brel, cet immense créateur belge que je me permets d’annexer).

 

 

Finalement, 50 ans après les révoltes, pensez-vous qu’on peut parler d’une révolution ? Selon vous, qu’est-ce qui s’est maintenu ?

 

 

Révolution, sûrement pas. 68 aura été un accélérateur de particules ayant fait avancer la cause des femmes, des homosexuels (en 1972, le Premier ministre, 5 ou 6 des plus grands acteurs anglais sont homos, tout le monde le sait mais ça n’existe pas), une vraie affirmation de la classe salariale (en France, en Italie on parle naturellement de « la classe ouvrière », qui va in paradiso comme le disait Elio Petri en 1971 dans un film – Palme d’or au Festival de Cannes – exprimant admirablement la solidarité ouvrière). Depuis 30 ans, le balancier va dans l’autre sens et les expressions de la révolte en chanson ne sont pratiquement jamais programmées à la radio ou à la télé. Récemment, la radio publique française a évoqué une petite dizaine de fois, pendant une journée, le chanteur Marc Ogeret. Il venait de mourir. Durant ce dernier quart de siècle, je n’ai jamais entendu une chanson de lui sur les ondes. Pas seulement parce que son répertoire était nourri des poèmes d’Aragon mais parce que, sur les ondes françaises, ce que vous, Allemands, appelez chanson a complètement disparu.

 

Une interview de ... Bernard Gensane

 

Á Vincennes, en 1970, on fumait dans les salles de TD.

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26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 05:31

 

L’appel à fonder une Université expérimentale a rencontré un large succès – près de 500 cours représentant 9000 heures d’enseignement ont été proposés – probablement par besoin de retrouver de l’air frais et de l’enthousiasme à faire. Le nom “La Volante” [1] semble se dégager pour désigner ce projet protéiforme, qui tient de l’essaim par la multiplicité des points de vue et des idées, mais aussi par la nécessité de faire nombre et de reconstituer des réseaux de solidarités effectives, sans frontières. Le potentiel critique de La Volante consiste à remettre en cause ce qui ne va pas dans l'Université telle qu’elle est aujourd'hui et ce qu’elle devrait être.

 

A la lueur des premières discussions, différents projets ont émergé, non sans contradictions et questions de tout ordre, qui interrogent nos rapports aux savoirs et à l’Université. Ainsi, l’initiative d’Université des interstices consiste à proposer gratuitement et pour tous des cours de haut niveau, dans les interstices de l’institution. Le projet baptisé #NosFacsNosChantiers consiste à bâtir des lieux propres à La Volante, échappant au contrôle bureaucratique, et préfigurant par une approche expérimentale ce que pourrait être une Université comme commun, de la production à la transmission de savoirs critiques. Une autre idée encore, celle d’un séminaire mensuel visant à construire progressivement un livre qui opérerait un retour aux sources de l’Université pour établir de ce que serait l’Université de nos rêves. Certains imaginent constituer des séminaires à la Bourbaki, cassant la mécanique de réputation nombriliste qui a envahi la recherche. Telle qu’elle est envisagée, chaque évènement de l’Université volante comporterait la joie de se reconnaître, de se retrouver, d’échapper à l’isolement et au fatalisme dans lesquels nous plonge cette époque rude et désenchantée.

 

La Volante est évidemment une démarche politique, qui cherche à redonner sens au projet d’émancipation et à retrouver des prises sur le monde. Tous ceux que touchent les mutations de l’Université y sont invités: ceux qui en sont exclus; ceux qui assurent aux quotidien le soutien nécessaire à l’enseignement et la recherche [2]; ceux qui sont frappés de plein fouet par la précarisation des métiers du supérieur; ceux qui ont des savoirs non-académiques à transmettre; ceux qui, travailleurs, auraient trouvé en d’autres temps leur compte dans des cours du soir; sans limite.

 

Le groupe de travail de La Volante  

 

Pour celles et ceux qui souhaiteraient enseigner dans les interstices ou participer aux groupes de travail et aux discussions.

 

 

Pour celles et ceux qui souhaitent s’abonner à la liste de discussion générale du projet 

 

 

[1] Le nom évoque l’Université clandestine polonaise (Uniwersytet Latający) fondée pour permettre à tous ceux qui étaient bannis des universités d’Etat, et en particulier les femmes et les classes populaires, de poursuivre des études. Marie Curie est la figure la plus connue de ceux qui ont bénéficié de l’Université volante. 

[2] Ils sont désignés au sein de l’institution par l’acronyme “biatss” pour “bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, de service et de santé”.

 

 

Initiative pour une nouvelle université
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