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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 05:27

Avec Another Side of Bob Dylan s’achève ce que les exégètes ont appelé sa « première période ». En deux ans, le chanteur-chroniqueur a tout remis en question : mode de vie et de pensée, style et expression, finalité de l’art populaire. Le rock des années cinquante avait – éventuellement – exprimé le refus nihiliste de révoltés exubérants. Réécoutons, par exemple, “ Jailhouse Rock ” par Elvis Presley en 1957.

 

Mais le rock rébellion a vite fait long feu. Frank Sintra l’a qualifié d’«aphrodisiaque dégoûtant ». Les racistes du Sud sont horrifiés à l’idée que la jeunesse saine et puisse être « contaminée par la musique des nègres qui les ramène à l’état d’animal ». Le sénateur McCarthy voit la main des communistes. Communistes, sûrement pas. Du n’importe quoi, parfois. Souvenons-nous de Jerry Lee Lewis qui met le feu à son piano avant de s’enfuir avec son épouse âgée de treize ans alors qu’il n’a pas encore divorcé de sa deuxième femme. Little Richard abandonne sa carrière de rocker et enregistre des gospels avec Quincy Jones. Elvis Presley part faire son service militaire en Allemagne avant d’enregistrer une version en anglais d’“ O Sole Mio ”. Chuck Berry se retrouve en prison pour vingt mois pour proxénétisme. Eddie Cochran, Buddy Holly et Richie Valens décèdent dans des accidents de transport. Gene Vincent se casse la hanche. Les États-Unis bien pensants imposent Paul Anka et Pat Boone.

 

Dylan, témoin de son temps, a réfléchi. Et ce qu’il avait à dire n’en eut que plus de portée. Très curieusement, son « message » fut entendu hors des EÉtats-Unis par des millions de jeunes qui connaissaient trois bribes d’anglais. Personne ne comprenait mais tout le monde savait peu ou prou de quoi il parlait.

 

Au festival de Newport de juillet 1965, Dylan connaît la plus grande humiliation de sa carrière, celle d’être sifflé par ses admirateurs les plus inconditionnels. L’artiste a compris que l’avenir est dans l’électricité. En écoutant les Beatles, les Rolling Stones ou les Beach Boys, il sait bien que l’universalité du langage pop passe par l’électricité. Il a engagé le guitariste Mike Bloomfield pour enregistrer son nouvel album, mi-acoustique, mi-électrique, « Bringing it All Back Home. Cet album sera classé numéro un au Royaume-Uni mais sixième seulement aux États-Unis. Dylan va rompre à la fois avec le son acoustique et avec les méthodes et la phraséologie des libéraux de la folk song. Bref, le 24 juillet 1965, à Newport, Dylan monte sur scène avec le Paul Butterfiled Blues Band et entonne “ Like a Rolling Stone ” sous les huées.

 

En rompant de la sorte, Dylan suit à sa manière l’exemple des étudiants de la nouvelle gauche étasunienne. Lorsque, dès 1964, les étudiants de gauche avaient commencé à mettre sur pied des « universités libres », les premiers cours affichaient une orientation essentiellement politique et sociale. Puis ces étudiants avaient diversifié leurs champs d’étude : Marshall McLuhan, psychédélisme, mysticisme oriental, environnement. Dans la même optique, Dylan est arrivé à la conclusion que s’il persistait dans le genre ballade sociale, il risquait la sclérose. Pour échapper à ce dilemme, il choisit de dépasser un certain rationalisme politique en versant dans le surréalisme psychédélisant (c’est de cette époque que datent ses premières expériences hallucinogènes). Comme l’a expliqué Thedore Roszak dans Vers une contre-culure (1972), le parcours intérieur de Dylan n’était en rien révolutionnaire : « le projet qui était celui des beatnicks du début des années cinquante (se remodeler eux-mêmes, remodeler leur mode de vie, leurs perceptions, leur sensibilité) l’emporte rapidement sur le désir de transformer les institutions ou les politiques. » Dylan avait fait le pas qui l’éloignait d’un certain gauchisme pour le rapprocher de la psychothérapie narcissique de Timothy Leary : « Turn on, tune in, drop out » (Branche-toi, mets-toi au diapason, décroche). Le tout, sans souiller son art, bien au contraire.

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2 mai 2014 5 02 /05 /mai /2014 05:51

Il avait une bonne tête, Émile Loubet.

 

Sous les ors de l’Élysée (6)

Et puis, il mit volontairement un terme à sa carrière politique après sa présidence.

 

Fils de cultivateurs de la Drome, il épouse Marie-Louise Picard, fille de quincailler, dont il aura quatre enfants. À l’Élysée, Marie-Louise ne fait pas preuve d’une subtilité débordante en matière de mondanités. Elle demande au roi d’Angleterre « ce qu’il va faire de son grand garçon ». Un garçon de quarante ans. Elle s’habille très mal.

 

Pour succéder à l’impétueux Félix Faure, il y avait en fait deux candidats : Jules Méline, l’antidreyfusard pour qui « il n’y [avait] pas d’affaire Dreyfus, et le neutre Loubet, que le dreyfusard Clémenceau va soutenir. Méline retire sa candidature et Loubet est facilement élu. Déroulède tente alors un coup d’État pour renverser la République. Loubet est frappé à coups de canne par le baron Christiani, qui est écroué et condamné à dix ans de prison. Jugé en haute cour, Déroulède est banni en Espagne.

 

C’est sous la présidence de Loubet que fut votée la séparation des Églises et de l’État.

 

Loubet mourra de sa belle mort à près de 91 ans.

 

Armand Fallières lui succède. Il était né dans le charmant village de Mézin, près de Nérac, dans le Lot-et-Garonne. Son père était greffier de justice. Fallières devint avocat après avoir suivi des études de droit. Il est élu député « républicain de gauche » en 1876. Il sera ensuite sénateur et ministre. Il est élu président de la République en 1906.

 

Hostile à la peine de mort, il gracie systématiquement les condamnés à mort. Il encourage Briand à déposer un texte de loi abolissant cette peine, mais l’opposition, menée par Barrès fait échouer cette tentative. C’est sous la présidence de Fallières que Clémenceau, le « briseur de grève » va réprimer brutalement certains mouvements sociaux comme la grève des vignerons du Languedoc en 1907, une grève due à la surproduction (dans les bistrots, on vendait le vin à l’heure : on payait et on buvait tout ce que l’on voulait ou pouvait boire). 150 000 manifestants à Béziers (qui ne votait pas Front national). 200 000 manifestants à Perpignan. 250 000 à Carcassonne. 800 000 à Montpellier (dans une France deux fois moins peuplée qu’aujourd’hui). Le maire de Narbonne appelle à la désobéissance civique. Clémenceau envoie 25 000 fantassins et 8 000 cavaliers. La troupe tire sur la foule. Deux morts, dont un enfant. Cinq autres morts le lendemain. Des soldats du 17ème régiment d’infanterie se mutinent. 

Sous les ors de l’Élysée (6)

Le gouvernement joue l’apaisement.

 

La surproduction sera ensuite absorbée par les poilus de la Première Guerre mondiale alors que, règlementairement, l’eau était « la boisson habituelle du soldat ».

 

Et Madame Fallières, dans tout cela ? Jeanne Bresson était de Nérac. Pas vraiment jolie, économe, avare, elle revendait les fruits qu’on lui envoyait du jardin du Luxembourg.

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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 05:44

Bernard Cassen dans Mémoire des Luttes, nous dit qu’il faut faire preuve de beaucoup de naïveté pour croire que l’acharnement de la « troïka » contre la Grèce obéit uniquement à des considérations de stricte gestion des fonds européens. Quand les représentants des trois institutions qui composent cet attelage – la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et le FMI – multiplient, comme cela a été le cas ces dernières semaines, les exigences préalables pour verser au gouvernement d’Athènes la tranche de prêt de 8, 5 milliards d’euros qui lui a été promise, ils poursuivent implacablement une expérience de laboratoire entamée il y a six ans.

 Cette expérience a une ambition de portée historique : le dynamitage de l’Etat social, fruit de décennies de luttes, d’abord dans le pays le plus vulnérable de l’Union européenne puis, de proche en proche, dans les autres pays de la « périphérie » (Espagne, Chypre, Irlande, Portugal) avant d’étendre ce projet, avec la complicité de leurs gouvernements, à certains pays du « centre », dont la France de François Hollande et de Manuel Valls. Ce projet est multidimensionnel, à la fois économique, politique et social. Le président de la BCE, Mario Draghi, ne s’en est pas caché lorsqu’il a déclaré au Wall Street Journal [2] que « le modèle social européen était mort ». Nous voilà prévenus…

 

Sur son site, Jean-Emmanuel Ducoin évoque « l’atomisation du parti socialiste) :

 

Les dirigeants aux commandes n’ont pas cherché à faire bouger les lignes en faveur du progrès social, mais ils sont rentrés dans le rang des doctrines dominantes, quitte à passer en force, contre les militants socialistes eux-mêmes, réduits au rôle de spectateurs! 

 

 

Cerises, le site rouge aigre-doux, nous propose ce petit poème inspiré par les Solfériniens :

 

Le centriste Benhiamas remplace

le recentré Peillon qui remplace

l'excentré Désir, lui-même remplacé

par Cambadélis qui rejoint l'épicentre.

 

Bref, on tourne en rond !

 

Toujours dans Cerises : le site se demande ce qui caractérise les choix de Sanofi, une entreprise que les Toulousains connaissent bien :

 

Comme toutes les multinationales, la stratégie des grands groupes pharmaceutiques est orientée vers le profit maximal et la satisfaction des actionnaires. Les changements stratégiques sont travaillés par les cabinets conseil qui examinent les secteurs les plus rentables à court et moyen termes. Pour donner un exemple, les dirigeants tels ceux de Sanofi ne parlent plus d’industries pharmaceutiques, mais d’industries de santé, intégrant la santé grand public, le bien-être, produits à très forte rentabilité. C’est ainsi que Sanofi a développé avec Coca-cola une boisson beauté, ainsi qu’une solution (le lactacyl) visant le blanchiment de la peau et des parties intimes (très en vogue en Asie)… Ce type de produits rapporte beaucoup et ne nécessite pas d’investissement majeur en recherche.

 

Pour assurer une augmentation continue des dividendes, les stratégies des laboratoires s’accompagnent d’une réduction de l’ensemble des coûts internes, de la recherche à la production. L’externalisation des risques de recherches est à l’ordre du jour, les laboratoires espérant faire le maximum d’argent en récupérant l’innovation externe (les petites biotechs, la recherche publique…) pour n’assurer que le développement clinique. Cela conduit à un démantèlement des capacités internes, à l’abandon de certains axes thérapeutiques, un immense gâchis scientifique et humain.

 

Marianne s’étonne de la mansuétude des grands médias au sujet de Jean-Christophe Cambadélis, le nouveau premier secrétaire du parti socialiste :

 

Le profil de socialiste et d’acteur de premier plan de la vigilance antifasciste contre Le Pen de Jean-Christophe Cambadélis a intéressé dans les années 90 un ancien cadre du Front national, patron d’un organisme de gestion de foyers pour travailleurs immigrés qui offrait des conditions d’hébergement lamentables à ses pensionnaires : il proposa à Cambabélis, qui l’accepta, un salaire un peu trop fictif qui valut à ce dernier une condamnation à 100 000 francs d’amende et cinq mois de prison avec sursis.

 

Le procès, en 2000, permit d’apprendre que ce taulier marchand de sommeil, qui avait parfois des soucis avec des comités de résidents mécontents de ses prestations, avait ainsi, en recrutant le déjà apparatchik du PS, souhaité « s’attacher les services d’un homme d’influence », justifiant par « la position importante de Monsieur Cambadélis dans un parti politique » l’intérêt d’obtenir, à l’occasion de quelques déjeuners, les conseils d’un expert apte « à revaloriser son image et [à] lui ménager des appuis et son influence ». « Appuis » et « influence », deux raisons qui peuvent peut-être aussi expliquer pourquoi les journalistes ont aujourd’hui la mémoire si sélective quand ils écrivent sur Jean-Christophe Cambadélis.

 

 

Revue de Presse (90)
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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 05:59

De mars 1965 à mai 1966, Dylan est au sommet de son art. Notons qu’au même moment la pop music anglo-étasunienne atteint une densité et une diversité créatrice qu’elle ne retrouvera peut-être jamais plus. Pour Dylan, il y a d’abord Bringing it All Back Home, dont le titre même symbolise le retour du poète vers des espaces intérieurs.  De ce disque que l’on peut considérer comme le premier album de folk-rock (enregistré d’abord en acoustique puis en électrique), on peut retenir deux chansons, l’une qui tranche par sa violence caustique et l’autre par sa poésie surréaliste. “ Subterrenean Homesick Blues ” met en scène les petits Blancs aliénés par le système. Déclassés involontaires, ils ploient sous l’autorité sournoise, inflexible et inhumaine de l’ordre et de la morale établis.

 

Le premier vers de la chanson juxtapose distillation de la codéine et paysage politique :

 

Johnny's in the basement mixing up the medicine

I'm on the pavement thinkin' about the Government

 

Johnny est au sous-sol et mélange les médicaments

Je suis sur le trottoir et je pense au gouvernement

 

La chanson décrit également les conflits qui bouillonnaient entre les travailleurs et la société bien pensante et la contreculture de la décennies :

 

Walk on your tiptoes

Don’t try no dose

Better stay away from those

That carry around the firehose

Keep a clean nose

Watch the palin-clothes

You don’t need a weatherman to know which way the wind blows

[…]

 

Don’t steal don’t lift

Twenty years of schooling

An they put you on the day shift

Look out kid

They keept it all hid

Better jump down a manhole

Light yourself a candle

Don’t wear sandals

Don’t wanna be a bum

You better chew gum

The pump don’t work

Cause the vandals took the handles

 

Marche sur tes doigts de pied

N’essaie pas la drogue

Vaut mieux te tenir à l’écart

De ceux qui brandissent des lances à incendie

Mouche ton nez

Fais attention aux flics en civil

Tu n’as pas besoin de l’homme météo

Pour savoir d’où souffle le vent

[…]

Ne vole pas ne chaparde pas

Vingt ans à l’école

Et ils te font faire les trois-huit

Fais attention petit

On te cache tout

Tu ferais mieux de sauter dans un trou d’égout

Allume-toi une bougie

Ne porte pas de sandales

Tu ne veux pas être un clodo

Alors mâche du chewing gum

La pompe ne fonctionne pas

Car les vandales ont pris les poignées

 

La chanson fait clairement référence à la répression contre les manifestations pour les droits civiques (les lances à incendies). Elle annonce le groupe d’extrême gauche des Weathermen. Plus généralement, comme l’écrivit Andy Gill, un des meilleurs spécialistes de Dylan, « toute une génération arriva à saisir l'air du temps au travers du tourbillon verbal de cette chanson. » Enfin, elle est très connu pour son célèbre clip vidéo, apparu pour la première fois au début du film de D.A. Pennebaker Don’t Look Back, où l’on voit le chanteur, dans une rue de Londres montrant des pancartes où sont inscrits des extraits de la chanson.

 

“ Mr Tambourine Man ” fut inspirée par un véritable et énorme tambourin, mais surtout par la culture de la drogue, omniprésente aux Etats-Unis dans certains milieux dès 1964. Le « magic swirling ship » du début de la chanson rappelle assurément “ Le bateau ivre ” de Rimbaud :

 

Though I know that evening’s empire

Has returned into sand

Vanished from my hand

Left me blind here to stand

But still not sleeping

My weariness amazes me

I’m branded on my feet

I have no one to meet

And the ancient empty streets

Too dead for dreaming

[…]

Then take me disappearing

Through the smoke rings of my mind

Down the foggy ruins of time

Far past the frozen leaves

The haunted frightened trees

Out to the windy beach

[…]

Let me forget about tody until tomoeeow

 

Je sais que l’empire du soir

Est retourné à l’état de sable

Aglissé de mes mains

Et m’a laissé aveugle

Mais pas encore endormi

Ma lassitude m’étonne

Mes pieds sont marqués au fer

Je n’ai personne à voir

Et les rues anciennes vides

Et mortes m’empêchent de rêver

[…]

Fais-moi disparaître

Dans les cercles de fumée de mon esprit

Dans les ruines brumeuses du temps

Très loin des feuillages gelés

Des arbres hantés et effrayés

Vers la plage de grand vent

[…]

Laisse-moi oublier aujourd’hui jusqu’à demain

 

Certes le disque comporte, avec “ It’s Alright Ma’ ” une chanson très politique :

 

But even the president of the United States

Sometimes must have to stand naked

 

Même le président des Etats-Unis

Doit parfois être nu

[…]

 

And if my thought-dreams could be seen

They'd probably put my head in a guillotine

 

Si l’on pouvait voir mes pensées

On verrait probablement ma tête sous une guillotine

 

Il n’en reste pas moins qu’avec Bringing it Dylan a rompu les liens qui l’unissaient à Joan Baez et la gauche traditionnelle. Il refuse par ailleurs de suivre la mode peace and love des hippies. Il s’enfonce seul dans un tunnel cahotique et fantasmagorique. Il fourbit ses armes : lucidité, dérision, images fantastiques, humour sarcastique et grinçant, visions absurdes et fabuleuses. Son œuvre devient noire, infernale et sublime.

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20 avril 2014 7 20 /04 /avril /2014 05:51

 

Dès lors, la popularité de Dylan est immense. Par lucidité, par crainte ( ?), il soupçonne la récupération, à gauche comme à droite. Il choisit alors d’être seul dans la foule, libre par rapport à l’engagement soudain – et on le sait désormais, qui ne durera pas – de toute une jeunesse, poète contre le militantisme politique.

 

En 1964, Dylan propose à son public The Times They Are a-Changing et Another Side of Bob Dylan, dans la continuation logique de Freewheeling. La voix est plus assurée, les mélodies plus recherchées mais le style n’a pas vraiment évolué : un troubadour solitaire exprime le monde tel qu’il le ressent. La chanson  “ The Times They Are a-Changing ” est immédiatement politique. Vingt ans après sa création, Dylan dira qu’elle était engagée, et aussi influencée par les ballades écossaises ou irlandaises (« Come All Ye Bold Highway Men, Come All Ye Tender Hearted Maidens »). « J’ai voulu écrire une chanson forte », expliquera-t-il, avec des strophes courtes s’empilant les unes sur les autres de manière hypnotique :

 

Come senators congressmen

Please heed the call

Don’t stand in the doorway

Don’t block up the hall

 

Come mothers and fathers

Throughout the land

And don’t criticize

What you can’t understand

Your sons and your daughters

Are beyond your command

 

The line it is drawn

The curse it is cast

The slow one now

Will later be fast

As the present now

Will later be past

 

The order is rapidly changing

And the first one now

Will later be last

For the times they are a-changing

 

Approchez sénateurs députés

Faites attention on vous appelle

Ne restez pas dans la porte

Ne bloquez pas le passage

 

Approchez mères et pères

Dans tout le pays

Et ne critiquez pas

Ce que vous ne pouvez comprendre

Vos fils et vos filles vous ont échappé

 

La ligne est tracée

Le sort est jeté

Qui est lent aujourd’hui

Ira vite demain

Tout comme le présent

Sera bientôt le passé

L’ordre des choses change rapidement

Et le premier aujourd’hui

Sera le dernier demain

Car les temps sont en train de changer

 

 

Avec Another Side, le ton n’est plus tout à faite le même. Fini la protest song. Le disque ne contient aucune chanson politique mais des expériences vécues ou rêvées, aux limites du surréalisme. La chanson “ My Back Pages ” rejette tout idéal politique et exprime la désillusion de Dylan par rapport à la folk song contestataire. Avant, dit-il, il était « bien plus vieux ». Aujourd’hui, il se sent « plus jeune ». Dans ces deux disques, des chansons d’amour sourdent l’affliction et le désarroi sentimental d’un homme dont il est facile d’imaginer qu’il éprouve quelques difficultés dans sa relation aux femmes :

 

You say you’re looking for someone

Who’s never weak but always strong

To protect you and defend you

Someone to open each and every door

Who’ll pick you up each time you fall

 

A lover for your life and nothing more

But it ain’t me babe

No no no it ain’t me babe

 

Tu dis que tu cherches quelqu’un

Qui ne serait jamais faible mais toujours fort

Pour te protéger et te défendre

Quelqu’un qui t’ouvrirait toutes les portes

Qui te ramasserait chaque fois que tu tomberait

Un amant pour la vie et rien d’autre

Mais ce n’est pas moi ma chérie

Non non non ce n’est pas moi

 

 

Adieu la tendresse adolescente des chansons d’amour des deux premiers disques. Place aux débats adultes.

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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 05:33

 

Le disque Bob Dylan s’inscrit parfaitement dans la veine folk. Le chanteur interprète des chansons traditionnelles (“ House of the Rising Sun ”, “ Freight Train Blues ”), adapte d’anciens succès (“ You’re No Good ”, “ Highway 51 ”) tandis que sa contribution en tant qu’auteur est assez maigre, si l’on excepte la très belle “ Song to Woodie ”, dédiée à Guthrie.

 

Immédiatement, Dylan se distingue du flot des autres chanteurs folk. Il s’accompagne exclusivement à la guitare sèche et à l’harmonica. Sa voix rauque est surprenante et désagréable au point d’en devenir prenante et agréable. À mi-chemin entre le beatnick et l’enfant de chœur, il échappe à tous les stéréotypes : les chveux sont longs et bouclés, les vêtements sont négligés, les yeux de myope se cachent derrière d’épaisses lunettes noires, il méprise, pour le moment, l’argent et l’estime. Repoussant l’étiquette de chanteur engagé, il se veut le chroniqueur et le révélateur acerbe du malheur des humains et de leur aliénation matérielle et spirituelle.

 

En mai 1963, il produit The Freewheeling Bob Dylan (En roue libre). Cet album, disque de platine aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, assoit définitivement sa notoriété. Il contient “ Blowing in the Wind ” qui va devenir l’hymne des droits civiques. Sur tous les campus, on va la fredonner pendant un an du matin au soir et du soir au matin. La chanson attaque sans indulgence l’apathie, le non-engagement et l’indifférence de la majorité silencieuse face aux problèmes les plus brûlants qui corrodent les États-Unis. Elle va également devenir la bannière de ceux qui luttent pour l’intégration des Noirs alors qu’en fait deux vers seulement étaient spécifiquement consacrés à ce problème :

 

How many years can some people exist

Before they’re allowed to be free

 

Combien de temps encore devront vivre certains

Avant d’avoir le droit d’être  libres.

 

Le ton de la chanson n’était point vindicatif ou hargneux. Dylan se contentait de poser des questions sans y répondre vraiment. Toutefois, il se réservait le droit de faire observer que la réponse existait puisqu’elle soufflait dans le vent.

 

 

Il y avait dans ce 33 tours deux chansons d’une violence rare pour l’époque : “ The Masters of War ”, les marchands de canons du complexe militaro-industriel et “ Oxford Town ”, inspirée par l’arrivée dans l’université du Mississipi du Noir James Meredith, un ancien soldat de l’armée de l’air étasunienne :

 

You that never done nothing

But build to destroy

You play with my world

Like it’s your little toy

You put a gun in my hand

And you hide from my eyes

And you turn and run farther when the fast bullets fly

 

Vous qui n’avez jamais rien fait

Que de construire pour détruire

Vous jouez avec mon univers

Comme si c’était votre joujou

Vous mettez un fusil dans ma main

Et vous vous cachez à ma vue

Et vous vous sauvez en courant

Quand les balles se mettent à siffler

 

…                                                                                                     …

 

He went down to Offord Town

Guns and Clubs followed him down

And because his face was brown

Me and my gal and my gal’s son

We got met with a tear gas bomb

 

Il est arrivé à Oxford Town

Harcelé par les fusils et las matraques

Seulement parce que sa figure était brune

Moi et ma femme et le fils de ma femme

On a été reçus à coups de bombes lacrymogènes.

 

 

Racisme anti-Noirs, racisme anti-jeunes. Dylan chante la fraternité et l’égalité raciale. On salue en sa personne celui qui réveille la conscience du pays. Allen Ginsberg, qui reconnut avoir pleuré lorsqu’il entendit pour la première fois “ A Hard Rain’s Gonna Fall ”, a trouv » son archange :

 

Oh enfin la radio parle

Invitation bleue

L’angélique Dylan chante pour la nation

Sa tendresse perce l’éther

Douces prières sur les ondes.

 

Pour clôturer le festival de Newpart, ce festival qui, selon Jerry Rubin (qui deviendra reaganien dans les années quatre-vingt), ne réunissait que des libéraux et des curés, les participants avaient l’habitude d’entonner la traditionnelle chanson intégrationniste “ We Shall Overcome ”. Mais en 1963 le public obtient que “ Blowing in the Wind ” termine en apothéose la grande fête annuelle de la musique folk.

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15 avril 2014 2 15 /04 /avril /2014 05:32

Ces gentils nageurs ont réussi un jeu de mots franco-anglais bien sympatique. Mais d'un point de vue programmatique, l'effet recherché n'est pas très rassurant.

Méprisons la langue française (16)
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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 05:24

 

 

Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2014 pour Au revoir là-haut, a accordé à mes amis et camarades de l’Institut d’histoire sociale du Gers et à moi-même un entretien passionnant, repris dans les colonnes du Grand Soir. J’en extrais une première réflexion sur le roman populaire :

 

Evidemment que « l’art pour l’art » n’est pas mon slogan préféré. Cela étant, l’expression « littérature populaire » n’est guère pratique non plus... Qu’est-­ce que c’est un « roman populaire » ? Un roman lu par un grand public ? En ce cas, « L’amant » de Marguerite Duras est un roman populaire, il a été lu par plusieurs millions de lecteurs. Un roman assez simple pour être lisible par tous ? On peut alors penser aux Misérables et à Madame Bovary. Un roman qui tente avant tout de séduire, faisant de « populaire » une variante de « populiste » ? On peut alors penser à Gérard de Villiers et sa série des SAS. En fait, personne n’en sait rien. Mais la catégorie romanesque capable de regrouper Duras et de Villiers, Flaubert et Hugo a bien des chances de poser plus de problèmes de classification qu’elle n’en résout. C’est pourquoi, chacun en a une définition. Moi pas. J’écris des romans et il appartient à ceux qui les lisent de dire ce qu’ils en pensent, de les placer sur l’étagère qui leur convient.

 

Et un autre sur l’aspect malheureusement pérenne d’une fiction qui se déroule à la toute fin de la Première Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre :

 

Tout lecteur peut voir quelle est mon échelle de valeurs et donner à mon histoire le sens qui lui convient. Je la bâtis en espérant que mon point de vue sera clair et accessible, je tâche de faire ce que je dis et de dire ce que je fais. C’est ma manière à moi d’être simple qui est ma conception du roman : tenter de faire très bien des choses très simples.

 

Reste que tout lecteur peut voir des corrélations entre l’époque que je décris et la nôtre : un système social incapable de faire de la place à une population qui pourtant n’a pas démérité, plaçant ceux qui l’ont servie dans une situation de précarité proche de l’exclusion et faisant de ceux qui parviennent à surnager des travailleurs pauvres. Si un lecteur aperçoit ce constat derrière les vicissitudes de mes personnages, ce n’est pas du tout un hasard.

 

 

Puisque nous sommes dans Le Grand Soir, restons-y encore un instant. Dans un article très documenté, Jean-Marie Bourget évoque les liens étroits et déjà anciens de Manuel Valls et du Qatar :

 

Alors qu’il est devenu ministre de l’Intérieur, Doha va être un fidèle soutien d’un pan de la politique de Valls, celle des Cultes. L’argent du Qatar wahhabite, c’est-à-dire salafiste, va aider le gentil Manuel à tenir en main les musulmans comme Sarkozy avait commencé à la faire. En finançant des mosquées, des centres culturels et autres universités islamiques, Doha assure une sorte de paix coranique. Le ministre semble ignorer que, dans son dos, Doha rêve d’embrigader la jeunesse de nos « quartiers ».

À l’automne 2013, lors de la cérémonie de départ du très regretté Mohamed Jaham Al-Kuwari, l’ambassadeur, le ministre est présent. La fête est œcuménique puisque deux autres anciens « Premiers flics », Guéant et Michèle Alliot-Marie sont également présents. Valls, au moment des larmes d’adieu, y va de son couplet : « Nous voulons vous témoigner toute l’amitié que nous vous portons. Plus de dix ans passés en France, ce n’est pas rien. Quand on connaît votre talent, votre gentillesse, votre élégance », au service d’un « partenariat stratégique. Nous savons tous ce que nous vous devons... Le Qatar est un ami de la France ». Tant pis si, de son côté le méfiant Ayrault, que l’on regrettera peut-être bientôt, déclare : « Moi, avant d’aller au Qatar, je réfléchirais »...

 

 

Carré Rouge nous dit que Suez convoite l’eau de Thessalonique et d’Athènes :

 

En Grèce, la privatisation des services de l’eau des deux principales villes grecques, Athènes et Thessalonique, a été exigée par la « troïka » dans le cadre du traitement de choc socio-économique infligé à un pays en pleine crise financière. La troïka, au sein de laquelle sont associés Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international, mais qui fonctionne de manière aussi autonome qu’opaque, a imposé à la Grèce une série de « conditions » pour le versement des tranches successives de l’aide financière internationale – parmi lesquelles une réduction du nombre de fonctionnaires et la cession au privé d’innombrables propriétés et entreprises publiques. La mise en œuvre de cette politique a entraîné, pour les Grecs, une diminution dramatique de leur niveau de vie et de leur accès aux services essentiels, notamment dans le domaine de la santé. Selon ses opposants, la privatisation des services de l’eau de Thessalonique et d’Athènes ne peut que marquer un nouveau recul, au bénéfice exclusif d’intérêts commerciaux (grecs ou internationaux), aux dépens des citoyens grecs et, en dernière instance, de la démocratie.

 

 

Revue de Presse (89)
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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 05:21

Robert Zimmerman

 

Robert Zimmerma, alias Bob Dylan, est né le 24 mai 1941 à Duluth, une ville moyenne située à la frontière du Minnesota et du Wisconsin. Ses grands-parents ont fui les pogroms de l’Europe de l’Est. Il reçoit le nom juif de Shabtai Zisel ben Avraham. Les parents de Bob jouissent d’un statut social moyen, mais la famille ne connaît pas la gêne grâce à l’emploi du père à la Standard Oil. En 1947, les Zimmerman s'installent à Hibbing, la ville possédant la plus grande mine à ciel ouvert du monde. La cité est conservatrice, très chrétienne. Le père de Bob fréquente le Rotary Club et la loge juive maçonnique B’nai Brith.

 

Très tôt, le jeune Robert ressent l’injustice sociale, qu’il dénoncera plus tard vigoureusement, et l’ennui. Son adolescence est ponctuée d’une série de fugues au cours desquelles il découvre les États-Unis. En 1953, à l’âge de 12 ans, il suit en tournée le guitariste de blues Big Joe Williams qui va lui communiquer l’émotion, les sensations propres à la musique populaire noire. En 1956, il compose sa première chanson dédiée, ô surprise, Brigitte Bardot (qui, à la même époque, fait également fantasmer Lennon et McCartney). Il écoute la musique country de Hank Williams et celle des musiciens de blues tels John Lee Hooker ou Muddy Waters.

 

En 1959, il s’inscrit à l’université de Minneapolis pour y suivre des cours d’art et s’installe dans le quartier étudiant de Dinkytown où évoluent toutes sortes d’artistes de la Beat Generation. Sa carrière estudiantine durera moins d’un an. Il découvre la musique folk (Pete Seeger en particulier). Il prend alors le pseudonyme de Bob Dylan, non pas sous l’influence du poète gallois Dylan Thomas mais parce que l’un de ses oncles se nommait Dillion. Il changera de nom légalement en 1962.

 

Son premier engagement d’importance date d’avril 1961, où il joue à New York en première partie de John Lee Hooker. Il fait à l'époque l’une des rencontres les plus importantes de sa vie en la personne de Woodie Guthrie (1912-1967), atteint de la chorée de Huntington. Il se plonge dans Bound for Glory, l’autobiographie du chanteur. Guthrie se situe très nettement à gauche. Sur toutes ses guitares, on pouvait lire « This machine kills fascists »).

 

 

 

Il écrivit plusieurs chansons à la gloire de Sacco et Vanzetti, exécutés en 1927. Dylan est frappé par la similitude de leurs personnalités et de leurs styles : même conscience sociale, même refus du modèle dominant étasunien, même simplicité des thèmes, même aptitude à transformer les mots les plus simples en images poétiques. Sur les conseils de Guthrie, Dylan s’installe à Greenwich Village et se produit pour un temps au Gerde Folk’s City. En 1961, CBS le découvre et lui fait enregistrer son premier disque intitulé simplement Bob Dylan.

 

 

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 06:07

Il s'agit d'une résidence estudiantine lyonnaise. Pourquoi "le floor" ? Je ne vois pas.

Méprisons la langue française (15)
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