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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 07:29

Robert Chaudenson. Hollandexit, mai 2015-mai 2017. Paris : Les impliqués, 2017

 

Après Putain, trois ans, Robert Chaudenson a réuni la suite de ses articles de blog publiés, entre autres, dans les colonnes de Mediapart. Résultat : on pourra les relire dans dix ans, ils seront toujours aussi nécessaires.

 

Une petite anecdote personnelle qui intéressera sûrement l’éminent sociolinguiste qu’est l'auteur. Il y a une quinzaine d’années, je me retrouvais pour des raisons familiales dans un chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne, une bourgade que je connais depuis 1954 et où la piscine olympique (inaugurée par Christine Caron) dans laquelle je barbotais quand j’étais ado fut incendiée un beau jour d’avril 1999 par des esprits facétieux et désœuvrés après avoir été fermée parce que saccagée par ces mêmes esprits.

 

Note de lecture (171)

 

Tournant le dos à ce désastre, des édiles hilares !

 

Je venais de loin et j’avais un peu d’avance. En ce bel après-midi de mai, je m'installai à la terrasse d’un café pour un citron pressé revigorant. Á deux mètres de moi, trois djeuns d’origine maghrébine, dont deux avaient incontestablement moins de 16 ans et auraient dû être en classe, devisaient tranquillement. Entre autre de football. J’écoutais d’une oreille distraite quand, soudain, je notai ce qu’avait d’incongru leur parler. Ces gosses, nés dans ce canton, comme leurs parents et leurs grands-parents (dans ce département, l’immigration nord-africaine date d’avant la guerre d’Algérie), ces gosses, qui n’avaient jamais été plus loin qu’Agen ou Villeneuve-sur-Lot, parlaient avec l’accent des banlieues, un univers totalement inconnu d’eux. Face à ces ados désintégrés, dont les parents s’exprimaient en français avec l’accent du Lot-et-Garonne, je me dis que nous avions tout raté et que réparer nos erreurs prendrait une, deux, trois générations.

 

Je commence la recension de cet ouvrage par cette anecdote car Robert Chaudenson revient à plusieurs reprises, avec toute l’autorité scientifique qui est la sienne, sur l’erreur monumentale de Giscard et Chirac – que nous n’avons pas fini de payer – qui a consisté à instaurer le regroupement familial pour des centaines de milliers de Nord-Africains (pour doper la démographie et surtout pour exercer une pression sur les salaires ouvriers) sans en tirer les conclusions élémentaires au niveau de l’école : on n’a pas éduqué ces enfants correctement en français et on ne leur a pas appris la langue française comme il convenait. On a fait d’une grande partie de ces jeunes des enfants du placard. Bien que nés en France, tous ces gosses ne sont pas nés dans la langue, par la langue. Par manque d’emprise sur la langue, ils n’ont pas pu développer de vraies relations sociales. Ils n’ont pas pu nous rejoindre dans notre système cognitif, notre pensée abstraite, notre humanité. Comme on ne se développe que par la culture, grâce au langage, la société française a été donnée à ces jeunes (et ils la rejettent) mais pas enseignée. On testa les performances en mathématiques de ces enfants originaires du Maghreb, mais pas leur français. On n’adapta pas « les programmes et les stratégies scolaires, ce qui allait fortement aggraver la crise de l’école, en particulier primaire (les fondamentaux !), et ce qui conduirait la France à dégringoler progressivement dans les statistiques internationales de l’Éducation (PISA). L’enfant serait d’autant plus prêt et plus enclin à entrer en guerre contre une société qui l’avait traité ainsi et par là à écouter ceux qui contestaient cet ordre et cette société ». Et Chaudenson de citer Bernard Rougier (Qu’est-ce que le salafisme, P.U.F., 2008) : « Le salafisme se définit par une attitude de dégagement par rapport à toutes formes de verticalité, que celles-ci soient religieuses (le refus de la tradition jurisprudentielle) ou politiques (le refus du lien d’allégeance national et institutionnel) ».

 

Au fait, ces jeunes  connaissent-ils aujourd’hui le Coran aussi bien que notre auteur qui n’hésite pas à avancer ceci (attention les yeux !) : « La paradis musulman est, de toute évidence, gay ! La sourate 76, l’Homme (El-Insan – verset 19 indique que «Et là autour d’eux circuleront des enfants à l’éternelle jeunesse ; quand tu les verras, tu penseras que ce sont des perles éparpillées ». Aux vierges promises s’ajoutent donc sans conteste des éphèbes, comme on le constate à la sourate 56, l’Evénement (El-Waqi’ah) – verset 17, qui est sans ambiguïté : « Autour d’eux, des éphèbes toujours jeunes, avec des coupes, des aiguières et un verre rempli d’une liqueur de source ».

 

 

On pouvait s’y attendre, l’auteur a, pendant ces deux dernières années, beaucoup écrit sur ce que j’évoquais précédemment : l’acculturation de centaine de milliers de jeunes, ainsi que sur les origines du terrorisme islamiste dans notre pays. Comme par hasard, l’inoxydable et prétentieux Giscard porte une très lourde part de responsabilité dans ce cancer. En donnant l’hospitalité à Khomeini, en facilitant la révolution islamique à Neauphle-le-Château, il a permis le développement sur notre sol d’un pouvoir religieux qui hait et combat la démocratie et la République. Les responsables politiques, rappelle Chaudenson, ont accordé au compte-gouttes des visas pour des chercheurs du Maghreb tandis qu’ils laissaient entrer les prêcheurs islamistes par wagons. L’idée (stupide) étant que les futurs prêchés, en s’adonnant à l’islam, ne gonfleraient pas les rangs des trafiquants de drogue et des drogués. Dès lors le dérapage fut général : « C’est ainsi que nous avons aidé à radicaliser “ l’islam de France ” avec l’idée absurde qu’il valait mieux que les jeunes “ rebeus ” aillent à la mosquée au lieu de brûler les voitures (comme si l’un empêchait l’autre) ». S’est-on demandé pourquoi quatre des cinq pays enregistrant les plus forts taux de radicalisation dans le monde étaient francophones ? S’est-on demandé pourquoi seuls des musulmans se transforment en djihadistes ? S’est-on demandé pourquoi ces fondamentalistes refusent toutes mesures intégratives aux sociétés d’accueil ? Rien n'est simple. Chaudenson sait critiquer les errements de l’administration française. Il remarque, à propos de l’interdiction du burkini, que : « on ne peut interdire l’usage d’un vêtement qui ne possède pas de nom en français, et surtout en français administratif, et dont on ne sait même pas en quoi il consiste exactement sauf à l’évoquer comme n’étant pas une tenue respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité ».

 

En fin observateur du capitalisme – qu’il ne remet pas vraiment en cause cependant – Chaudenson revient sur l’une des plus grandes arnaques de la fin du XXe siècle : la privatisation de France Télécom et son achat de la société Orange. Avec la complicité (ce que ne dit pas l’auteur) de 99% des employés de FT qui s’étaient – pauvres bêtas – portés acquéreurs d’actions de la nouvelle société privée. En gros, FT a acheté Orange trois fois trop cher, ce que la compagnie désormais privatisée et nous-mêmes payons encore aujourd’hui. Au pilori Thierry Breton, ou encore Didier Lombard (qui avait spontanément qualifié de « mode » les suicides à FT) et leur suppression de 22 000 postes !

 

Chaudenson est un portraitiste redoutable (au paradis des faussaires, feu Richard Descoings patron de Sciences-Po, en sait quelque chose). Parce qu’il est un vrai chercheur qui s’informe et vérifie ses sources (sa traque de l’homme d’argent Fillon ou encore de la fortune pas vraiment imposée de Macron, sont des modèles du genre) et, parce qu’il a un certain âge, il cingle autant dans le syntagme que dans le paradigme : il connaît – et rappelle à bon escient – toutes les métamorphoses des marquis d’aujourd’hui qui tentent de nous faire oublier leurs actions d’antan glorieuses, qu’elles aient été feintes ou pas. Moi qui ai un peu fréquenté des membres de la bande de Charlie Hebdo à la grande époque, je me réjouis du portrait que Chaudenson brosse de Val, cet anarchiste qui a fini en condamnant Snowden, en déjeunant au Cap Nègre avec Nicolas et Carla et en virant le responsable de la revue de presse de France Inter Frédéric Pommier, coupable d’avoir cité Siné Hebdo. Si Chaudenson avait été solidement de gauche, il aurait pu ajouter, au débit de Val, son soutien indéfectible à l’OTAN et aux guerres impérialistes des États-Unis.

 

Note de lecture (171)

 

 

Chaudenson n’est pas le premier à pointer du doigt l’immense responsabilité des États-Unis dans le capharnaüm proche-oriental et dans l’épanouissement, pour quelques décennies, du terrorisme islamiste, mais il n'y va pas de main morte : «Nous tendons à oublier que les cadres de DAECH sont quasi exclusivement d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein et d’ex-cadres de ses services de renseignement. Cette circonstance tient largement à la politique des Américains qui ont poussé à licencier, en les humiliant et surtout en les laissant sans solde ni retraites les officiers bassistes et sunnites de l’armée de Saddam Hussein pour donner le pouvoir en Irak aux Chiites. »

 

Peu d’erreurs factuelles dans cette somme d'un auteur dont on regrette qu'il puisse parfois céder à la vulgarité, comme quand il évoque les « gitons de Yann Barthès » (et alors ?). Une concernant l’ineffable Nadine Morano : elle n’est pas « ritale » . Elle ne l’est qu’à moitié. Elle est la fille de Michel Pucelle (transformé en “ Pugelle” en 1974). Morano est le nom de son ancien mari.

 

PS : Puisque Robert Chaudenson me pose la question dans son livre, le problème avec la traduction éventuelle en français de l’anglais doggy bag est que ce sac à emporter les restes (un emporte-restes ?) peut signifier également le sac à collecter les crottes du chien. Encore que les Anglais préfèrent pick-up kit.

 

PPS : Je rédige cette recension au moment où j’apprends la mort accidentelle de Jacques Sauvageot, président de l’UNEF en 1968, que j’ai un peu côtoyé. Après les « événements », il refusa toute médiatisation, paya cher dans sa vie professionnelle le fait d’avoir été à la tête de la révolte, mais il demeura parfaitement fidèle à ses idéaux. L’inverse de l’histrion arriviste et anti-communiste primaire Cohn-Bendit.

 

 

 

 

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2 novembre 2017 4 02 /11 /novembre /2017 06:35

 

 

« Cent fois, sur le métier etc. ». J’ai déjà relevé à quel point la municipalité de Lyon était inféodée à la langue anglaise, plus exactement au globish, dans sa tête d’aliénée linguistique. Par exemple dans “ Quelle langue parle-t-on à Lyon ? » ou “ Á Lyon comme ailleurs, l’anglais nous enfume ”.

 

 

En parcourant Met’ (quel titre de publication nigaud !), Le magazine de la Métropole de Lyon), je me rends compte que le mal s’amplifie et qu’il est aggravé («supplémenté » ?) par une nouvelle peste inventée par des pestes : l’écriture inclusive qui met des points partout et qui forge des désinences féminines absurdes. Heureusement qu’il reste quelques sentinels (sic, ben oui, quoi, les sentinelles sont plutôt des hommes) comme moi pour monter le garde (il n’y a pas de raison !) et relever ces travers. Sans être pour autant une pleureure.

 

 

Ce qui me frappe peut-être le plus, c’est le manque de cohérence des inventeur.e.s de ce français abâtardi. On apprend ainsi que Lyon compte 66 2290 « collégiens » (à la trappe les collégiennes !), et qu’ils peuvent se rendre à l’immeuble « Belvy » (ouh, vous les ploucs qui auriez appelé cet immeuble « Belle Vie » !) qui fait partie du programme – je vous le donne en cent – « Ynfluences Square ». Ces collégiens pourront faire du basket à la « Tony Parker Adéquat Academy » (ne cherchez pas à comprendre) pour être en forme et rentrer chez eux à vélo par un tube « dédié » aux cyclistes qui « continue de séduire les Grand-es Lyonnais-es ». Ils pourront trouver un emploi à la Poste, en « open space », où ils pourront s’exprimer non pas en travail partagé mais en « coworking » (« open space » signifie trois choses différentes en anglais : espace protégé, espace libre, espace ouvert », donc c’est vous qui voyez). Le soir, ils rejoindront des appartements proposés en « Kolocsolidaire ».

 

 

Met’ nous apprend par ailleurs que 600 « agents » de la Métropole assistent des «enseignant-es » dans les collèges. Il faut dire que Lyon attire des « étudiant-es » de toute la France, raison pour laquelle elle « booste » (quel francophone a osé proposer « augmente », « encourage », « stimule », « accélère » ?) la construction de résidences. Lyon occupe d’ailleurs le « top » du classement des métropoles dans ce domaine. L’enseignement supérieur va même jusqu’à offrir un programme «disrupt’campus ». « To disrupt » signifiant perturber, désorganiser, détraquer, chambouler, comprendra qui pourra. En cherchant bien, il s’agit pour l’innovation de rompre par le numérique. Pour accueillir les non-Lyonnais, un « Students Welcome Desk » a été installé de manière permanente (ne me parlez pas de « Bureau d’accueil », ô larves francophones honteu-x-ses !). Le desk organisera des matinées « Meet & Greet » (pas des « rencontres », tout de même) avec des professionnels (que des mecs, pas de professionnelles, forcément) façon « speed meeting » (des rencontres express » ?). Dans un même paragraphe, ces étudiants deviendront des «chercheur.e.s » ou des « chercheur-ses ».  Ils se retrouveront dans des séances de «scientific dating ». On suppose qu’il s’agira plus de « rendez-vous scientifiques » que de « datation scientifique », l’expression anglais étant très ambiguë.

 

 

Le site universitaire de Bron va prochainement créer un « learning center » (« centre d’apprentissage » fleure bon son 4ème de transition d’antan). Pas très loin, voguera un « river tri », en fait une péniche (pardon : un « barge ») de 50 mètres de long servant de déchèterie fluviale. De là, on pourra découvrir une œuvre de « street painting » (« peinture de rue » fait clodo, hé oui Banksy !) et des fontaines que l’on pourra écouter en téléchargeant l’application « izi  (et non « zizi ») travel ».

 

 

Ils vont nous les brouter menu encore longtemps ces pervers ?

Testons notre français avec Met', le magazine de la Métropole de Lyon
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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 06:39

 

 

Personnellement, je ne serais pas parti huit jours en camping avec elle mais, je le reconnais bien volontiers, Hedy Lamarr fut une personne vraiment hors du commun.

 

 

Actrice, productrice de cinéma, c’est peut-être comme inventrice (et non pas “inventeure”, ohé les massacreures de langue française !) qu’elle a droit à la plus belle des postérités.

 

 

De son vrai nom, Hedwig Eva Maria Kiesler, née en 1914 à Vienne, était la fille d’un couple juif converti au catholicisme qu’il pratiqua assidument. Elle mourra en Floride en l’an 2000. Son père était directeur de banque, sa mère pianiste classique.

 

 

Elle fit une brillante carrière à Hollywood en jouant les premiers rôles pour les plus grands. En 1933, elle épouse Friedrich Mandl, dirigeant d’une entreprise de fabrication d’armes. Rallié au fascisme, ami de Mussolini, il s’était converti au catholicisme pour commercer avec l’armée autrichienne. Lamarr convolera cinq autres fois, avec trois enfants à la clé. On n’évoquera pas ses amants illustres : Kennedy (who else ?), Marlon Brando, Jean-Pierre Aumont, Robert Capa, David Niven, Erich Maria Remarque, Charles Boyer et d’autres.

 

 

Pendant le Deuxième Guerre mondiale, elle fait la connaissance du pianiste, compositeur d’avant-garde et journaliste Georg Antheil. La musique adoucissant les mœurs mais permettant aussi de faire la guerre, Antheil utilisait les systèmes de contrôle automatique dans ses compositions musicales. Il aide Hedy à mettre au point la “ technique Lamarr ”, à la base des futurs wifi et GPS, un système secret de radioguidage des torpilles appelé “ étalement de spectre par saut de fréquence ” (spread spectrum). L’idée était de placer dans le transmetteur et le récepteur de la torpille un message changeant de manière très rapide (jusqu’à 88 fois), la torpille devenant indécelable. Le changement de fréquence extrêmement rapide empêchait tout repérage. Ce système est toujours utilisé dans les liaisons chiffrées militaires, la téléphonie mobile, le positionnement par satellites, la communication des navettes spatiales avec le sol et la wifi.

 

 

Lamar et Antheil déposèrent le brevet de leur invention en juin 1941 (Secret communication system, brevet des USA n° 2 292 387) en le rendant libre de droits pour l’armée de leur pays. Les États-Unis utilisèrent la technique des deux inventeurs lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, puis au cours de la guerre du Vietnam.

 

 

Mais les plus belles histoires peuvent avoir une fin misérable : kleptomane, Hedy est arrêté au moins à deux reprises pour vol à l’étalage, jugée et relaxée.

La grande actrice hollywoodienne qui inventa la wifi
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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 05:38

Un document très intéressant transmis par Germain Granier.

Ces grandes marques que l'on croit françaises
Ces grandes marques que l'on croit françaises
Ces grandes marques que l'on croit françaises
Ces grandes marques que l'on croit françaises
Ces grandes marques que l'on croit françaises
Ces grandes marques que l'on croit françaises
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Ces grandes marques que l'on croit françaises
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23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 05:31

 

 

Dans L’Humanité, Jean-Emmanuel Ducoin revient sur l’image, chère à Macron, de la « cordée » : la « cordée présuppose qu’à aucun moment il n’existe d’antagonisme d’intérêt ou social entre « ceux qui réussissent » – donc les patrons et les riches – et ceux qui suivent, relégués la plupart du temps… Ainsi, critiquer des choix fiscaux qui vont provoquer de nouvelles injustices criantes reviendrait à être jaloux des «gagneurs » ? Tout s’exprime là, dans cette vision du monde si proche d’un salon de Lampedusa, mais si loin de la pensée de Jaurès. Cette dialectique de la « réussite individuelle » à tout prix, en opposition bien sûr à la justice sociale, est tellement pitoyable que nous n’avons qu’une phrase pour la qualifier : Macron est le président d’une grande entreprise de domination, celle des puissants.

 

 

Sur le site Mirador, Romain Gélin nous décrit le fonds de pension norvégien : Le fonds souverain ou fonds d’Etat norvégien (Government pension fund global) est un fonds de pension public. Il diffère d’autres fonds de pension « classiques » puisque ses ressources proviennent non pas des cotisations des travailleurs en vue de leur retraite mais des revenus de l’exploitation du pétrole et des taxes afférentes. Le pays espère ainsi, lorsque ses réserves d’énergie fossile seront épuisées, percevoir des revenus grâce aux intérêts des placements du fonds, communément appelé « Oil Fund » en Norvège. Le ministère des finances norvégien est légalement responsable du fonds. La gestion des participations est confiée à Norges Bank, la banque nationale norvégienne, selon le mandat que lui a octroyé le parlement norvégien. Norges Bank Investment Management (NBIM), une branche de Norges Bank a en charge la gestion opérationnelle du fonds. Ce fonds de pension est le plus grand fonds public au monde. Malgré la présence d’un conseil d’éthique en son sein et la volonté affichée de se détourner d’activités dommageables à l’environnement, le fonds dispose toujours de parts dans des compagnies pétrolières, comme Chevron, coupable de graves atteintes aux communautés locales et à l’environnement en Equateur.

 

 

Dans son blog, le linguiste Robert Chaudenson, qui a joué au basket-ball au niveau national dans les années 60, revient sur le grand paradoxe du sport dans le monde : «Notre monde moderne est plein de mystères et de paradoxes ! Alors que les clubs sportifs, où l'on fait vraiment du sport, c'est-à-dire ceux qui se trouvent aux niveaux les plus modestes des organisations de cette nature, végètent dans une semi-misère et vivent du bénévolat, les milliards d'euros comme de dollars circulent dans les plus hautes sphères. »

 

 

Difficile de dire, pour l’instant, s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle, mais Le Monde  nous informe que « les hypermarchés à la lutte pour leur survie : sous l’œil attentif de la communauté financière, Carrefour doit publier, mercredi 18 octobre, son chiffre d’affaires pour le troisième trimestre, au lendemain de celui de Casino. Les analystes s’attendent à un trimestre difficile, une nouvelle fois marqué par une compétition féroce sur le marché français entre les enseignes. Nul doute que les recettes générées par les hypermarchés, un des formats historiques de Carrefour, seront scrutées à la loupe, tant ce modèle est à bout de souffle. Dailleurs, si Casino a annoncé, mardi 17 octobre, une croissance de 1,9 % de son chiffre d’affaires, à 9,2 milliards d’euros au troisième trimestre, c’est en grande partie grâce aux bons chiffres de son e-commerçant Cdiscount (+ 18,4 %), car le développement des hypermarchés reste anémique (+ 0,8 %). »

 

 

En Arabie Séoudite, les choses évoluent à la vitesse d’un glacier, mais elles évoluent. Toujours selon Le Monde, Rima Bent Bandar Ben Sultan, fille du prince Bandar Ben Sultan, est la première femme dirigeant une fédération sportive, chargée à ce titre de promouvoir la pratique du sport au sein des différentes catégories sociales dans le pays. Elle aura surtout besoin de diplomatie si elle entend changer la situation du sport : il avait fallu attendre 2012 pour que ce pays se décide à envoyer deux femmes aux Jeux Olympiques. Les femmes saoudiennes ne sont toujours pas autorisées à faire du sport en public dans leur pays. Même l’ouverture de salles de sport privées pour elles avait suscité des réactions négatives et des polémiques.

 

 

Revue de Presse (218)
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16 octobre 2017 1 16 /10 /octobre /2017 05:33

 

 

Dans L’Humanité, Audrey Loussouarn tance Emmanuel Valls et ses singulières amitiés : « Manuel Valls s’est attaqué à ceux qui, à ses yeux, font le jeu de l’islamisme : les insoumis, ces « irresponsables » qui, « dans leur discours et leurs pratiques », font preuve de « complaisance », voire de « complicité avec l’islam radical ». Il a qualifié d’« islamo-gauchiste » la France insoumise. Revoilà le terme, déjà classique du côté du FN. Dans l’Hémicycle, Manuel Valls s’est d’ailleurs fait applaudir par les élus frontistes, après avoir emboîté le pas à Bruno Bilde (FN), qui parlait des « islamo-­gauchistes de la France si soumise ». Reste que, en termes de fréquentabilité, Manuel Valls semble n’avoir de leçon à donner à personne, puisque, en plus d’avoir chanté des louanges au régime de Benyamin Netanyahou, il a carrément rencontré à la mi-septembre la frange la plus radicale du paysage politique israélien, en posant avec Ayelet Shaked. La ministre de la Justice, issue du parti ultranationaliste le Foyer juif, avait en 2014 relayé sur Facebook un article comparant les enfants palestiniens à « des petits serpents » et à des « terroristes à éliminer », dont les maisons et les mères doivent « disparaître ». »

 

 

Revue de Presse (217)

 

Selon 20 minutes, un juge du Michigan a donné l’autorité parentale sur un garçon de huit ans à un homme condamné pour avoir violé la mère de l’enfant il y a neuf ans. La mère avait subi un viol à l’âge de 12 ans, elle est aujourd’hui âgée de 21 ans. Elle a donc appris que l’homme qui l’avait agressée, dispose désormais de l’autorité parentale conjointe sur son fils. L’avocat de la victime cherche à faire annuler la décision en se référant à une loi protégeant les enfants nés de viols ainsi que les victimes de viols. Le violeur a, de plus, été condamné en 2010 à quatre ans de prison pour une autre agression sexuelle sur une victime âgée de 13 à 15 ans.

 

 

Dans Mémoire des Luttes, Bernard Cassen revient sur le fonctionnement non démocratique de l’Union européenne : « L’exemple le plus caricatural d’absence de légitimité d’une procédure communautaire est la ratification, en 2007, du traité de Lisbonne par la voie parlementaire, alors qu’il s’agissait de la copie conforme du traité constitutionnel européen rejeté deux ans plus tôt par référendum en France et aux Pays-Bas. Sur le plan légal, il n’y avait rien à redire : le traité avait été ratifié dans les formes règlementaires, mais sa légitimité était égale à zéro dans la mesure où il procédait d’un déni du suffrage universel direct dans deux États membres de l’Union européenne. Cette forfaiture a durablement disqualifié les institutions européennes. Tout se passe comme si l’UE avait pris son autonomie par rapport aux nations qui la composent et qui, à ce jour, demeurent les seuls espaces publics dans lesquels les citoyens se reconnaissent pleinement. Face au rouleau compresseur des politiques européennes qui s’imposent à tous les États membres de l’UE, il n’existe pas d’espace public du même périmètre, mais une juxtaposition d’espaces nationaux qui sont le produit d’histoires très différentes les unes des autres. »

 

 

Marianne rapporte que la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a pris le 2 octobre une décision concernant les instituts hospitalo-universitaires qui arrange son conjoint Yves Lévy, directeur de l'Inserm. De quoi alimenter des soupçons de conflit d'intérêts. Le 2 octobre dernier, Agnès Buzyn et Frédérique Vidal, la ministre de l'Enseignement supérieur, ont annoncé le report d’un appel à projets pour créer de nouveaux instituts hospitalo-universitaires (IHU), en précisant que ceux-ci devront « proposer une gouvernance sans fondation support ». Or, cette demande administrative obscure paraît s’inscrire dans une lutte d’influence à laquelle l’Inserm est partie prenante. Les deux ministres ont tout simplement fait droit à une demande… d’Yves Lévy, mari d’une des deux signataires.

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 06:26
Marion Cotillard harcelée par Harvey Weinstein
Marion Cotillard harcelée par Harvey Weinstein
Marion Cotillard harcelée par Harvey Weinstein

 

Pour avoir des nouvelles fraîches d'un sexiste près de chez nous, lire ceci !

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 05:28

Ci-dessous de larges extraits d’un entretien publié par L’Arène nue avec l’économiste Vladimiro Giaccè.

 

 

 

Les résultats des élections législatives en Allemagne ont révélé de profondes divergences entre l'Ouest et l'Est du pays. Dans l'ex-RDA, le parti AfD fait 21,5 %, et est arrivé second. Die Linke y a réalisé ses meilleurs score (16 % contre 9 % au niveau national). J'imagine que vous n'en être guère surpris. Comment l'expliquez-vous ?

 

Aucune surprise, en effet. C’est la conséquence d’un pays qui reste toujours divisé vingt-sept ans après son unification, en même temps que d’un accroissement des inégalités sociales ces dernières années. Un citoyen qui vit en Allemagne de l’Est a deux fois plus de chances d’être chômeur que s’il vivait à l’Ouest. Et lorsqu’il travaille, il perçoit un salaire inférieur de 25 % à ce que perçoit un travailleur de l’Ouest. 

 

Cela n'a pas grand chose à voir avec l’incapacité supposée des Allemands de l’Est à travailler. C'est au contraire lié aux modalités de l’unification allemande. C’est lié au fait qu’à la nécessité de réaliser rapidement l’unité politique, qu’à la nécessité idéologique de supprimer complètement la RDA, ont été sacrifiées des exigences économiques élémentaires, en particulier celle de sauvegarder autant que possible l’industrie et les emplois des citoyens de l’Est. On a pratiqué la politique de la tabula rasa, en établissant le taux de change à un contre un entre le mark de l’Ouest et le mark de l’Est. Ce faisant, on a mis l’industrie de la RDA hors-jeu. Par ailleurs, l’ensemble du patrimoine industriel de l'ex-RDA a été confié à une société fiduciaire, la Treuhandanstalt, qui l’a liquidé, créant instantanément des millions de chômeurs. Il est beaucoup plus facile de fermer une industrie que de la reconstruire.

 

De tous les pays ex-socialistes d’Europe orientale, les territoires de l’Allemagne de l’Est sont ceux qui, en valeur absolue, ont connu le moins de croissance ces 27 dernières années. Il est dès lors normal que les citoyens qui vivent dans ces territoires se sentent abandonnés par la politique, et qu’ils expriment leur protestation par le vote. D'autant que comme on le sait, le pourcentage de pauvres (et de travailleurs pauvres – les working poor) en Allemagne a augmenté partout ces dernières années, et pas seulement à l’Est.

 

 

Dans votre livre, « Le second Anschluss » vous expliquez qu'au moment de la réunification, l'ex-RDA a été « criminalisée », que ses élites ont été écartées. Outre les problèmes économiques générés par une unification brutale, tout cela n'a-t-il pas généré également un traumatisme identitaire ?

 

Oui, c’est un autre aspect considérable et peu connu de cette affaire. L’élite, non seulement politique mais aussi scientifique et culturelle de l'ex-RDA, a été complètement évincée. Aujourd’hui encore, rares sont les professeurs des universités enseignant à l’Est qui ne proviennent pas de l’Ouest. Dans la magistrature et dans l’armée, la proportion des « Ossies » est quasi nulle. Tous les instituts et les académies de l’Est ont été liquidés en un temps record.

 

Ces pratiques et ces propos ont évidemment contribué à engendrer dans une large frange de la population d’ex-Allemagne de l’Est, la sensation d’avoir été colonisée, et de voir mise en cause sa propre identité. Il est d'ailleurs intéressant d’observer que la population de l’Est ne partage guère l’idée – majoritaire dans le monde politique et dans les médias mainstream – selon lequel tout ce qui existait en RDA, méritait d’être éliminé. Un sondage commandé par le gouvernement à l’institut de recherche EMNID pour le vingtième anniversaire de la chute du Mur a en effet montré que 49% des habitants de l'ex-RDA approuvaient l’affirmation suivante : « la RDA avait plus d'aspects positifs que d'aspects négatifs. Il y avait des problèmes, mais on vivait bien ».

 

 

Vous expliquez que l'unification allemande s'est faite par la monnaie, et que c'était une si mauvaise idée que le patron de la Bundesbank de l'époque, Karl-Otto Pöhl, était contre. Le même fut ensuite un farouche opposant à la mise en place de l'euro. Existe-t-il des similitudes entre l'unification monétaire des deux Allemagnes et la création de la monnaie unique européenne ?

 

Le témoignage de Karl-Otto Pöhl est très intéressant. Il était en effet opposé, en 1990, à l’unification monétaire immédiate. Celle-ci a cependant été réalisée, de surcroît au taux de 1 Deutschemark contre 1 Ostmark, alors que le taux de change réel dans les relations économiques entre les deux Allemagne était jusque-là de 1 pour 4,44. Du coup, le prix des marchandises produites en RDA s'est trouvé réévalué du jour au lendemain de 350 % !

 

 

Mais quelles sont les ressemblances entre les deux unions monétaires ? 

 

La plus importante tient au fait qu’une monnaie n’est pas simplement une monnaie, mais intègre des rapport juridiques et sociaux. Dans le cas du Deutschemark, il s’agissait de rapports sociaux capitalistes (ceux de la prétendue « économie sociale de marché » allemande ). Dans le cas de l’euro, il s’agit du néolibéralisme qui inspire le traité de Maastricht et qui se caractérise par l’indépendance de la Banque Centrale par rapport aux gouvernements (ce qui signifie la dépendance de nombreux gouvernements par rapport à cette Banque centrale), dont l'objet unique est la stabilité des prix (et pas l’emploi ). 

 

L’Allemagne a joué ce jeu avec l’Agenda 2010 de Schröder et une forte réduction des impôts sur les entreprises. Résultat : une énorme croissance de sa balance commerciale, tandis que les autre États de la zone euro étaient en déficit.

 

 

On a évoqué plus haut la Treuhand, l'outil créé pour privatiser à toute vitesse en Allemagne de l'Est. N'était-elle pas une sorte d'ancêtre de la « Troïka » qui a si durement sévi dans les pays d'Europe du Sud ?

 

Si, bien sûr ! La réactivation d'une Treuhand pour la Grèce fait partie du train de mesures acceptées par Alexis Tsipras durant l’été 2015. Il s’agit en substance d’exproprier une partie du patrimoine public grec, et de le confier à une société fiduciaire placée sous le contrôle des créanciers. En octobre 2016, j’ai participé à un congrès à Berlin durant lequel a été mise en évidence la continuité entre les privatisations opérées par la Treuhandanstalt et les mesures imposées par la « Troïka » et l’Eurogroupe à la Grèce. Il est incroyable que ce modèle ait été de nouveau choisi vu le désastre qu’il a provoqué en ex-RDA, c'est à dire la destruction de richesses pour un montant de 900 milliards de DM de l’époque, et l'anéantissement de l’industrie de l’Est.

 

 

Aujourd'hui, vous qui avez écrit tour à tour sur l'Europe et sur l'Allemagne, comment voyez-vous l'avenir de ce pays, et celui de notre continent ?

 

La plus grande promesse de la monnaie unique, celle de promouvoir la convergence entre les économies, a été trahie (et il ne pouvait en aller autrement, à la lumière du contenu du Traité de Maastricht). C’est le contraire qui s’est produit. La conséquence est une instabilité structurelle de la zone euro, mais également une dégradation des relations entre pays d'Europe, un «jeu des reproches» continu et réciproque et la fin de toute volonté de solidarité européenne. On l'a parfaitement vu hier au sujet de la Grèce, on le voit encore aujourd'hui au sujet de la crise migratoire. 

 

Voilà pour les dégâts. Quant aux risques, ils ne sont pas moindres. Le risque majeur est celui de l'explosion non coordonnée de la zone monétaire. La chose la plus raisonnable à faire serait de désamorcer cette bombe, et de le faire tous ensemble, en réfléchissant à la manière d'éliminer l'euro de la façon la moins douloureuse possible. Je constate qu'au contraire, on continue à divaguer sur un surcroît d’intégration européenne. Cette attitude est digne de ceux qui pensent que pour résoudre les problèmes d'un immeuble construit sur de mauvaises fondations il faut ajouter un nouvel étage. En général, dans ces cas-là, les choses ne se terminent pas bien. 

 

 

Traduction : Luca Di Gregorio, Gilles Tournier et Paul Moesch.

 

 

Vladimiro Giacchè préside actuellement le Centro Europe Ricerche. Il est l'auteur d'un ouvrage sur la réunification allemande, Le second Anschluss – l'annexion de la RDA.

 

 

 

L'Allemagne de l'Est ne s'est pas remise de son annexion par l'Ouest
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13 octobre 2017 5 13 /10 /octobre /2017 05:28

 

J'ai plaisir à reproduire ici un article de Henry Baskerville (si ce n'est pas un pseudo, quel nom magnifique !), étudiant en école de commerce :

 

 

Les écoles de commerce sont souvent présentées comme les piliers de la société contemporaine, leurs élèves comme “l'élite de la nation”. Elles permettent aux étudiants de s'initier à l'art mystérieux et sacré du “management”, de devenir des “acteurs du changement” pour “libérer les formidables opportunités” que contient notre “start-up nation”. Derrière cette novlangue managériale se cache une bien triste réalité : les écoles de commerce ont pour fonction de préparer leurs élèves à devenir des rouages du système économique dominant. Pour cette raison, toute forme de réflexion critique ou de remise en question doit être écartée ; il s'agit de convertir les élèves en agents dociles du néolibéralisme. 

 

1) Le contenu des cours : du vide…et beaucoup de propagande 

 

La plupart des élèves venant de classes préparatoires qui entrent en école de commerce sont déçus par le manque de stimulation intellectuelle des cours qu'ils reçoivent. Entre les cours de mathématiques financières de niveau terminale, les cours de « management » vide de sens et l'apprentissage du “globish” visant davantage à acclimater les élèves au jargon « managérial » qu’à leur transmettre une connaissance approfondie des langues anglaise, irlandaise ou américaine, beaucoup jugent le niveau très décevant par rapport aux cours des classes préparatoires dont ils sont issus. À titre d'exemple, un cours d’anglais de première année intitulé « English words to manage a french meeting » (mots en anglais pour animer une réunion avec des français) vise à faire apprendre aux élèves une série de concepts tels qu’« efficient disrupter », « notable practise » ou « change entrepreneur ».

 

2) La fonction des écoles de commerce : convertir les futurs entrepreneurs au dogme néolibéral

 

Au-delà de ce manque d’intérêt pédagogique, la fonction de ces cours est de pousser les futurs cadres à adhérer à l’idéologie du marché roi et du capitalisme financier. Nulle part il ne sera question de pousser les élèves à développer une réflexion critique. En dépit du discours officiel des écoles de commerce qui prétend qu'elles « [apprennent] aux élèves à remettre en cause les modèles existants », leurs cours visent à enseigner aux élèves la manière de créer de la valeur pour les actionnaires dans les cours de finance, à manipuler les consommateurs pour les faire acheter en cours de marketing ou à « apprendre à motiver les équipes » via des techniques de manipulation (présentées en cours comme des « théories de la motivation »). Il s’agit d’étudier ces techniques uniquement sur le mode du par cœur et sous l'angle de l'efficacité, sans aucune mise en perspective théorique ou réflexion critique sur les conséquences de ces méthodes. Dans un cours d’économie intitulé « la formidable aventure de l’économie collaborative », les entreprises comme Uber et Deliveroo sont présentées comme des « entreprises socialement responsables et permettant une meilleure solidarité entre les citoyens »… plutôt comique, quand on sait les conditions dans lesquelles travaillent les chauffeurs Uber...

 

Ainsi, l’entreprise est systématiquement présentée sous un angle positif, les stages proposés aux étudiants sont souvent décrits comme de « formidables opportunités » et absolument rien n’est dit sur la violence suscitée par ces méthodes, sur l’explosion des burn out (dont sont aussi pourtant victimes les anciens élèves d’école de commerce actuellement cadres), ou sur des modèles d’entreprises alternatives comme les SCOP. 
Les écoles de commerce prétendent préparer les élèves à « être acteurs de changement ». Très concrètement, il s'agit simplement de préparer l'adaptation des entreprises face à « un monde qui change » autrement dit s’adapter au changement sans remettre sa nature en question (“tout changer pour que rien ne change”). Ainsi, la « digitalisation » est systématiquement présentée comme une “formidable opportunité ; pas un mot n'est dit de la disparition à venir de dizaines de métiers qu'elle entraînera.

 

3) Les écoles de commerce sont un rouage du système économique et financier dont elles font l'apologie

 

Il faut comprendre que les écoles de commerce entreprennent ce formatage à la demande des entreprises dont une large majorité est issue du Cac 40 ; en effet, ces entreprises d’une part proposent nombre de stages et d’emplois aux étudiants et, d'autre part, financent les écoles de commerce via les chambres de commerce et d’industrie. Il ne faudrait tout de même pas que les futurs cadres remettent en cause le pouvoir des actionnaires sur les décisions qu’ils auront à prendre !

Ce formatage idéologique fonctionne également très bien car les écoles de commerce poussent à un entre-soi ; pendant la période extra-scolaire, les étudiants d’école de commerce sortent bien souvent entre eux, et ne fréquentent que rarement les élèves issus de l'université. Cet entre-soi est favorisé par les dirigeants des écoles de commerce ; j’avais surpris une conversation entre plusieurs membres de la direction, expliquant que les horaires de déjeuner du midi étaient pensés pour que les élèves ne croisent pas trop les étudiants de la FAC au restaurant universitaire...

 

4) Les écoles de commerce et le mépris de classe

 

Enfin, on ne peut qu'être frappés par le mépris social à peine masqué de la part de certains professeurs, en particulier lors des cours de relation sociales et de droit du travail. Les adhérents de la CGT et de FO sont désignés comme des tire-au flanc tout juste bons à « faire des barbecues lors des manifestations ». Un professeur de droit du travail se vantait en ces termes d’avoir défendu des employeurs ayant licencié des femmes enceintes : « il faut parfois être malin pour se débarrasser de certains éléments et monter des dossiers pour les licencier » ... La dernière loi travail El Khomri a par ailleurs cyniquement été présentée comme « une formidable avancée pour les employeurs » ...

 

En conclusion, le formatage de la pensée opérée par les cours qui diffuse cette idéologie selon laquelle « le monde, c’est le management, et uniquement le management » (vision qu'affectionne notre directeur lorsqu'il évoque notre « start-up nation ») et l'entre-soi qu'induisent les écoles de commerce permettent de façonner l'esprit de la plupart des étudiants, allant jusqu'à leur faire oublier cette faculté de penser de manière autonome qu'ils avaient acquis en classes préparatoires...

 

Henry Baskerville

(Henry Baskerville est étudiant en école de commerce)

Écoles de commerce : formatage de la pensée et mépris de classe
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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 05:41

 

En 1936, lors de son enquête du côté du Quai de Wigan, Orwell s'était assuré qu'il y avait bien deux Angleterre et il avait fait son choix. Il serait toujours aux côtés de la classe ouvrière contre la bourgeoisie. Vis-à-vis de la working class et des indigents en général, il prendrait donc l’exact contre-pied de Baden Powell, fondateur du mouvement scout, qui les décrivait comme anti-patriotiques et anti-sociaux. En 1940, face au danger totalitaire et à la guerre, Orwell croit de moins en moins en l'urgence, voire en la nécessité, de la révolution nationale ou internationale par la violence, et il souhaite que sa patrie soit une dans la lutte. Alors qu'en 1936 la bourgeoisie, impériale ou non, était responsable de tous les maux, elle est dédouanée en 1940, et Orwell en brosse un portrait bizarrement touchant. Depuis soixante-quinze ans, écrit-il dans Coming Up for Air, la classe dirigeante a perdu de son aptitude à gouverner. Autrefois, dans les colonies, il faisait bon vivre dans le perpétuel été d’avant la guerre des Boers, mais depuis 1920 les fonctionnaires de Whitehall surveillent « chaque pouce de l'Empire » et brident l'initiative. L'horizon impérialiste se rétrécissant, cette bourgeoisie de l’outremer n'a pu se réadapter en métropole. Étant intrinsèquement « moraux », les hommes d'affaires anglais n'ont pu, comme leurs confrères américains (« de vrais bandits ») devenir millionnaires. Et ces malheureux bourgeois, par manque de compétence intellectuelle, n'ont pas sérieusement lutté contre le nazisme dans les années trente car ils n'avaient pas «compris » ce phénomène. Orwell croit d'ailleurs inférer qu'ils n'auraient pas non plus compris le communisme s'il avait frappé à leur porte. Les grands responsables du déclin de l'Empire et de l’essoufflement de la bourgeoisie ne sont pas des gestionnaires surannés à la tête d'un outil de production inefficace se débattant dans un nouveau rapport de forces international défavorable mais, tout simplement, les intellectuels de gauche. Ils ont sapé « le moral des britanniques », ils se sont répandus en attitudes « négatives et récriminatrices » sans faire de « suggestions concrètes ». Et, surtout, ils se sont contentés d'évoluer (ô, surprise, pour des intellectuels !) dans un « monde d'idées ». Mais, Dieu merci, l'Angleterre est désormais, n'en déplaise au Dr Goebbels, une grande famille victorienne, un peu «collet monté », mais unie avec bien peu de « brebis galeuses » en son sein.

 

 

Tout en admettant après 1940 que la Home Guard (dont il fit partie) était organisée de telle manière que seuls les riches commandaient, il persiste à croire que la guerre a des vertus égalitaires car elle atténue les antagonismes de classe : « La guerre est le plus formidable facteur de changements. Elle accélère tous les mécanismes, elle efface les différences de surface. Par dessus tout, elle fait comprendre à l’individu qu’il n’est pas tout à fait un individu. »

 

 

Qu'auront les Anglais à opposer aux divisions blindées allemandes et à la Luftwaffe? Hormis un potentiel militaire non négligeable et une aide américaine qui viendra forcément, Orwell fait confiance aux qualités du peuple anglais. Tout d'abord, la bonne humeur et la sérénité. Comme Bertrand Russel qui, pour Orwell, incarnait moins l'archétype de l'intellectuel anglais que celui de l'Anglais intelligent, ses compatriotes sauront faire preuve de décence et d'esprit chevaleresque (le mot “intellectual ” est quasiment une insulte outre-Manche ; Orwell utilisait “intelligentsia ”, un mot russe d'origine polonaise, donc  un peu barbare). Et puis la solidarité, l'honnêteté, le respect de la légalité feront le reste.

 

 

Mais il faut dire que la douceur de vivre que connaissait la classe moyenne avant-guerre avait débouché sur une certaine indolence. Désormais, Orwell est persuadé de la victoire car elle sera celle des gens ordinaires qui auront su se dépasser tout en restant eux-mêmes. Il apprécie que, malgré les circonstances exceptionnelles, les Anglais sont restés civiques, légalistes, respectueux des droits de l'individu, et il aimera que Churchill perde les élections de 1945, preuve que ses compatriotes, gens ordinaires, se méfient des hommes forts trop doués … et trop réactionnaires.

 

 

Dans les premiers chapitres de Homage to Catalonia, Orwell avait magnifiquement saisi une lutte révolutionnaire, pensant que l'enthousiasme populaire devait suffire à faire vaincre la révolution. Avec “ The Lion and the Unicorn ” (Le Lion et la licorne), son grand texte théorique sur l'Angleterre en guerre, Orwell propose une synthèse enthousiaste du patriotisme et du socialisme. Ces pages sont contemporaines de la Bataille d'Angleterre : l'heure est au drame et à l'espoir en une victoire à court terme. Bien que nous soyons ici dans un essai franchement politique, le narrateur s'affiche dès la première phrase : Orwell écrit ce texte au moment précis et parce que des avions ennemis lui passent au-dessus de la tête : « Au moment où j’écris, des êtres humains hautement civilisés veulent au-dessus de moi et essaient de me tuer. »

 

 

Ce qui est en jeu désormais, ce n'est plus le statu quo social ou la révolution, mais la civilisation ou la barbarie. Mieux vaut Chamberlain que Hitler. Le narrateur de Down and Out in Paris and London avait découvert certains de ses compatriotes dans leur étrangeté. Burmese Days (Tragédie birmane) fleurait bon son exotisme. Dans The Road to Wigan Pier, Orwell était allé à la rencontre des ouvrières du textile et des mineurs dans leur différence. Désormais, il va à la recherche des autres dans leur ressemblance avec lui-même et ceux de sa classe d’origine, la frange inférieure de la bonne bourgeoisie (the lower-upper-middle class). Ce qui unit les Anglais, postule-t-il, est plus important que ce qui les sépare. Et il pose également que ce qu'il raillait à la fin de Homage to Catalonia, ces caractéristiques d'une Albion aveugle et assoupie (« les pâtures bien grasses, les hommes coiffés de leur chapeau melon, les bus rouges, les policiers en uniforme bleu ») c'est justement ce qui fait la beauté, mais aussi la force de l'Angleterre éternelle. Il existe un caractère national anglais, comme il existe un patrimoine et une « culture commune » que, bizarrement, comme s'il en avait un peu honte, il délimite par la négative : «Les Anglais sont très différents des autres. Il y a une sorte d’acceptation ambiguë de ce fait dans l’aversion éprouvée par presque tous les étrangers pour notre mode de vie national. Peu d’Européens supportent de vivre en Angleterre, et même les Américains se sentent davantage chez eux en Europe. »

 

Dans “ The Lion and the Unicorn ”, Orwell avance que l'affaiblissement de l'impérialisme dans les années trente a été provoqué en grande partie par l'intelligentsia de gauche, ce groupe s'étant lui-même renforcée grâce à la stagnation de l'Empire. Il pense qu'une alliance objective s'est nouée entre les colonels en retraite (les “ Blimps ”) pour qui un individu trop intelligent ne pouvait être patriote, et les intellectuels pour qui un patriote ne pouvait décidément pas être intelligent. Ce paradoxe déroutant ne peut surprendre dans la mesure où il venait en bout de chaîne après d'autres considérations tout aussi étonnantes sur les intellectuels. Orwell pose tout d'abord que du pessimisme à une vision réactionnaire des choses il n'y a qu'un pas vite franchi par une fraction importante de la classe dominante. Il estime également qu'il eût été possible de susciter un mouvement pacifiste authentiquement populaire en Angleterre, loin de la « gauche de salon ». Mais, dans les années trente, l'intelligentsia s'est déconsidérée dans des activités indignes, dans le domaine de l'esprit comme dans la politique. Elle s'est coupée du reste de la société en dénigrant systématiquement la civilisation occidentale et en cultivant un sentiment négatif de « désillusion ». La « vraie question », se demande Orwell, n'est pas de savoir pourquoi des bourgeois sont devenus staliniens, mais pourquoi ils ont viré à gauche. A première vue, c'est parce que les puissances de l'Axe menaçaient l'Empire britannique, l’antifasciste et l'impérialisme se rejoignant dans un même combat (dans une correspondance de décembre 1938, il explicitait ce postulat. Il estimait que si un « grand mouvement pro-Arabe » voyait le jour, il serait « fatalement pro-fasciste ».)

 

C'est à cette époque qu'Orwell va définir petit à petit ce qu'est pour lui l'Anglais idéal. George Bowling, son narrateur de Coming Up For Air, en était une esquisse aux traits assurément appuyés, permettant à l'auteur de considérer avec plus de commisération que jamais tous ceux qui ne correspondaient pas au moule. « Un type comme moi est incapable de ressembler à un gentleman », reconnaissait Bowling sans vraiment le regretter. « Les vêtements que je porte », poursuivait-il, sont «l'uniforme de la tribu ». En peignant cet homme ordinaire, Orwell s'adressait à ceux qui, comme son personnage, cultivaient la nostalgie de leur passé et aspiraient à un socialisme non dogmatique, un peu proudhonien. Petit-bourgeois, Bowling ne prône pas l'émancipation de la femme, il n'a pas de l'amour une approche très romantique, il s'indigne des inégalités sociales et déplore que le salarié se voit privé du produit de son travail par le système capitaliste. Il se méfie de la bureaucratie qui empiète sur la liberté individuelle, tout comme le capitalisme qui, par le système de crédit, empêche le salarié d'être jamais propriétaire. Le monde de Bowling converge avec celui de “ The Lion and the Unicorn ” : « C’est votre civilisation. C’est vous. » Ce monde que je décris, dit Orwell, c'est toujours le vôtre. Que vous l’aimiez ou non, il vous manque dès que vous le quittez. Comme vous, il est moyen, ni le joyau chanté par Shakespeare, ni l'enfer décrit par Goebbels. Vous êtes, nous sommes, les membres d'une famille victorienne empesée, avec son lot inévitable de squelettes dans le placard. Chez nous, les jeunes n'ont pas la parole, ce sont les vieux oncles irresponsables qui monopolisent le pouvoir, mais nous sommes une famille unie, avec sa langue, sa culture, ses souvenirs, son esprit de solidarité. Vous et moi sommes peut-être des médiocres, mais au moins saurons-nous, en vrais patriotes, nous unir face à l'adversité extérieure et débusquer l'ennemi intérieur. Nous pourrons toujours nous arc-bouter sur un impérialisme qui n'est pas à dénigrer en bloc : seule sa dimension morale est à redouter quand il détruit la conscience de l'oppresseur et de l'opprimé.

 

“ The Lion and the Unicorn ” donne donc une idée assez précise de l'image que se fait alors Orwell de son pays. Ces pages sont un mélange d'observations pénétrantes, de gentilles banalités et de généralisations désarmantes : « Les Anglais ne sont pas doués en matière artistique. Ils ne sont pas aussi musiciens que les Italiens ou les Allemands ; la peinture et la sculpture ne se sont pas développés chez nous comme en Fance. Les Anglais ont en horreur la pensée abstraite. Bien que constituant un peuple somnambule, ils sont capables, au paroxysme d’une crise, de dégainer et d’agir par une espèce d’instinct, à dire vrai un code de conduite compris pratiquement de tous quoique jamais formulé. »

 

Ce qu'Orwell apprécie alors au premier chef chez ses compatriotes, c'est leur réserve, leur politesse : ils font la queue patiemment dans l'ordre, sans se bousculer. Si les ouvriers ne sont pas toujours très gracieux, du moins font-ils toujours preuve de beaucoup d'attentions. La modération de ses compatriotes invite Orwell à penser que le fascisme ne prendra jamais dans son pays : « les purges hitlériennes n'auraient pu exister en Angleterre », affirme-t-il, sans s'interroger le moins du monde sur les conditions historiques qui ont permis à la barbarie de se déchaîner au pays de Goethe. Les Anglais sont trop raisonnables, ils croient trop en la justice pour se laisser entraîner dans le vertige de la terreur et des abus de pouvoir. L'Angleterre est protégée par ses traditions et son histoire, par son essence. La vision d'Orwell est donc très déterministe. La société peut changer, mais jusqu'à un certain point : « on n'obtient pas un panais avec une graine de navet ». Orwell pouvait bien, à l'orée de la guerre, énoncer de telles banalités, le fait est là : le pays n'a pas plié et les traîtres ne furent qu'une poignée. Un solide pragmatisme, une volonté exceptionnelle de croire en soi et de vaincre ont permis de tenir. L'Angleterre a gagné la guerre parce que les vertus typiques chères à Orwell n'étaient pas l'apanage de la classe dirigeante. En était dépositaire le peuple, constitué à ses yeux par la classe ouvrière consciente et la frange inférieure de la bourgeoisie. Et, à long terme, seul cet ensemble social saurait, selon lui, résister à l'envahissement de la culture populaire par le modernisme réducteur et nivelant.

 

L’essence, la force du patriotisme d’Orwell lui permirent durant deux décennies de tous les dangers de retrouver des valeurs stables, une morale en politique, et d'alimenter son instinct de conservation à la source de son amour pour son pays. Ce patriotisme n'était pas aveugle. L'honnêteté intellectuelle d'Orwell (certes relative), son pessimisme lucide, son humour froid au second degré le faisaient souvent passer pour un prophète de malheur. Ce n'est pas parce qu'il était fondamentalement patriote qu'il aimait et défendait l'Angleterre, mais c'est parce que l'amour de son pays était quintessencié qu'il était patriote. Parce qu'il souhaitait, vers 1940, un consensus politique national et que ce que l'Europe proposait (des régimes forts ou des démocraties en déliquescence) ne lui convenait pas, il soutiendrait son pays de droite comme de gauche (« My country Right and Left »), l'Angleterre de Chamberlain pouvant évoluer à court terme vers un changement radical de société. Orwell établissait par ailleurs une nette distinction entre patriotisme et nationalisme. Être patriote revenait à aimer un endroit, un mode de vie que l'on considérait comme les meilleurs au monde, mais sans pour autant vouloir les imposer aux autres. Pour Orwell, le patriotisme était par nature défensif, militairement et culturellement parlant. Il impliquait par ailleurs une adhésion volontaire à un espace, à une communauté et à des valeurs. Inversement, il concevait le nationalisme comme l'idéologie belliqueuse d'individus en quête de prestige, non pour eux-mêmes mais pour des ensembles dans lesquels ils choisissent d'enfouir leur propre personnalité. Un communiste ne pouvait donc pas, selon lui, être patriote, mais seulement nationaliste, puisqu'il était capable, en l'espace de quelques jours, de transférer ses allégeances selon les nécessités de l'actualité, son rapport à sa terre, à sa patrie étant extrêmement ténu. Il avait établi une typologie de différentes formes de nationalismes : la forme “ positive ”, incarnée par le nationalisme celtique, le sionisme, et ceux qui n’admettaient pas le recul de l’influence anglaise dans le monde ; un nationalisme de “ tranfert ” (il faisait se côtoyer le communisme, le pacifisme, le catholicisme militant, la conscience de classe) ; une variante négative qui incluait pour lui l’anglophobie, l’antisémitisme, le trotskisme.

 

 

George Orwell patriote (2)

Orwell a longtemps cru, au moins jusqu'à la rédaction de 1984, que toute guerre pouvait avoir des vertus salutaires, au niveau humain et politique. A l'inverse de ceux qui estimaient que la guerre est la continuation d'un état de chose par d'autres moyens, il voyait en elle une brisure, un moment paroxystique où les individus et les communautés vivent dans un état supérieur, sont révélés par l'épreuve et où, en d'autres termes, Dieu peut reconnaître les siens. Et c'est en Espagne qu'il a commencé à réfléchir au rapport entre la guerre et la révolution. Il pensait alors, contrairement, par exemple, à de nombreux trotskistes anglais, qu'il fallait d'abord se débarrasser du fascisme avant de faire la révolution dans les démocraties bourgeoises. Il semble moins dogmatique sur ce point en 1940. Une révolution et la guerre peuvent être concomitantes. Et il estime alors qu'une révolution (anti-bourgeoise évidemment) pourrait surgir de la guerre grâce aux qualités intrinsèques du peuple anglais. La guerre et la révolution pourront remettre les choses en place. Les inutiles, les inefficaces, les privilégiés disparaîtront. Les compétences populaires pourront s'exprimer. Le peuple en sortira humainement enrichi : « Nous avons avancé aussi lentement que des glaciers et nous n’avons appris que dans les désastres. »

 

Dans la lutte, il n'y a pas la droite et la gauche, la bourgeoisie et la classe ouvrière, mais les combattants et les partisans de la démission. Le peuple victorieux saura être magnanime. Pas de procès pour les criminels de guerre demande, dès 1943, Orwell lucide et visionnaire : « Les tyrans doivent être mis à mort uniquement par leurs propres sujets ; ceux qui sont punis par une autorité étrangère, par exemple Napoléon, deviennent des martyrs et des légendes. »

 

La pensée d'Orwell, dans la dernière partie de sa vie, préfigure l'idéologie travailliste des années cinquante, celle qui a rompu, dans les faits, avec le marxisme. Pour Orwell qui, de 1945 à sa mort en 1950, est un sympathisant du Labour, le socialisme se résume à davantage d'égalité et le remplacement des élites obsolètes par ce qu'on n'appelle pas encore la méritocratie. L’Angleterre ne devrait plus être « une famille avec les médiocres aux commandes ». Mais il reproche, cela dit, au gouvernement de Clement Attlee de ne pas avoir suffisamment nationalisé.

 

Orwell pose donc presque tous les problèmes en termes moraux, en termes d'individualités. De plus sa pensée, surtout quand elle est novatrice, est constamment bridée par des interférences personnelles. Qu'il écrive des pages anti-impérialistes, socialistes, révolutionnaires ou réformistes, l'image de l'homme vaincu, isolé pour qui un changement profond de société impulsé par le “ peuple ” est une chimère, domine. On peut supposer que le pessimisme d'Orwell a été alimenté par l'échec de soulèvements populaires, comme ceux de Kronstadt ou de Varsovie, sans parler de la prise de Barcelone par les Franquistes.

 

Les patriotes sont ceux qui, pour nous résumer, sont prêts à prendre les armes pour mener une guerre populaire. Les ennemis de la patrie sont les pro-fascistes. L'idée d'une victoire d'Hitler plait aux très riches, aux communistes, aux Chemises noires d’Oswald Mosley (parti fasciste qui, étrangement, fut le premier parti anglais à adopter un programme économique keynésien !), aux pacifistes et à certaines factions catholiques. Et puis, si les choses tournaient mal sur le front intérieur, la totalité des plus pauvres des ouvriers pourrait adopter une position défaitiste mais pas pro-hitlérienne dans les faits. Il restait donc les trois-quarts de la classe ouvrière et la petite bourgeoisie moins les intellectuels de gauche car ces derniers s’étaient, rappelons-le, déconsidérés depuis une dizaine d'années au moins. Le combat étant national et même nationaliste, il faudrait se méfier de cette « intelligentsia européanisée ».

 

De 1945 à 1950, le mot “ patriotisme ” n’apparaît jamais plus sous la plume d’Orwell. Visionnaire comme Churchill – dont il partage certaines conceptions en matière de géopolitique, Orwell a compris que la division du monde est un état de fait durable. Contre ceux qui envisagent une fusion pure et simple des États-Unis et de la Grande Bretagne, contre une petite minorité d’Anglais qui rêve d’une intégration au système soviétique, il envisage des « États-Unis socialistes d’Europe». L’essayiste qui, en 1947, publie dans la revue d’extrême-gauche étasunienne Partisan Review l’article “ Toward European Unity ” rédige les premières moutures d’un univers fictionnel d’où sont absentes les valeurs de la civilisation occidentale, le patriotisme y compris.

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