Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 05:42

 

 

George Orwell avait remarqué que les Britanniques hésitaient entre six appellations différentes pour nommer leur pays : l’Angleterre, la Bretagne, la Grande-Bretagne, les Îles britanniques, le Royaume-Uni et Albion. Lui, dont le nom de plume était on ne peut plus anglais, mais dont le vrai patronyme était d’origine écossaise, utilisa presque toujours “England”, l’Angleterre.

 

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il écrivit trois essais restés célèbres sur sa relation intime à l’Angleterre : “ L’Angleterre, votre Angleterre ”, “ Le Peuple anglais ” et “ My Country Right or Left ”, qui peut se traduire par “ Mon pays, de droite comme de gauche ” ou “ Mon Pays, qu’il ait raison ou tort ”.

 

 

Son pays, Orwell l’aimait encore plus sous les bombes qu’en temps de paix. Lorsqu’il l’évaluait, il précisait par honnêteté le lieu d’où il parlait : « Je suis né dans la frange inférieure de la bourgeoisie anglaise ». De ce point de vue, les Anglais étaient pour lui doués d’un « patriotisme inconscient » et étaient frappés d’une « inaptitude à penser de manière logique ». Il comparait – avec gentillesse – ses compatriotes à des bulldogs, « obstinés, laids et stupides ». Le sentiment revendiqué d’insularité était une saine défense contre les étranges étrangers : « la plupart des Anglais d’origine ouvrière trouvent efféminé de prononcer un mot étranger correctement ». Dans son essai “ Le Déclin du meurtre à l’anglaise ”, il regrettait que les « gentils empoisonneurs » aient été remplacés par des tueurs brutaux inspirés par Hollywood.

 

 

Pour Orwell, l’antimilitarisme était consubstantiel aux Anglais : on ne verrait jamais des soldats anglais défiler au pas de l’oie car « cela ferait rigoler tout le monde ». Les Anglais, ajoutait-il, sont le seul peuple au monde capable de commémorer ses défaites : La Corogne, Gallipoli, Dunkerque. Le poème de guerre le plus émouvant (“ La Charge de la brigade légère” d’Alfred Tennyson ») racontait l’extrême déconvenue d’une « brigade qui chargea dans la mauvaise direction ».

 

 

Orwell détestait l’arrogance, le sentiment de supériorité de la classe dirigeante britannique. Il qualifiait les aristocrates de « parasites », « moins utiles à la société que des puces à un chien ». Mais lui qui avait longtemps vécu sur le continent, qui connaissait parfaitement le français, l’espagnol et le latin et dont la mère était d’origine française, méprisait « l’intelligentsia européanisée ». Ne méritaient pas non plus le qualificatif d’anglais : les « végétariens en sandalettes », les antialcooliques, les adorateurs de Jésus. Rien ne valait une bonne bière au pub ou une bonne tasse de thé bien fort siroté près de la cheminée.

 

 

Les migrants qui, par centaines de milliers chaque année, souhaitent s’installer en Grande-Bretagne, sont bien sûr en quête de meilleures conditions de vie, de travail, mais aussi des qualités sociétales qu’Orwell chérissait : l’intimité de la vie privée, le respect de la loi, le progrès qui ne balaye pas la tradition, un patriotisme intelligent. En moins d’une génération, le migrant appréciera ce qui n’existe nulle part ailleurs, comme le Monty Python ou les “ Folly Towers ”, ces centaines d’extravagances architecturales qui ne servent strictement à rien, sûrement pas de tour de défense ou de château d’eau, et dont certaines furent construites au XIXe siècle pour donner du travail aux paysans ruinés lors des grandes famines.

 

De l’anglicité

 

L’immigré devra se coltiner les délices de la monnaie anglaise, savoir qu’un penny (qui a aujourd’hui la valeur d’un centième de livre mais qui, avant 1971, en valait le deux cents quarantième) peut être divisé en quatre sous (farthings). Il n’oubliera pas que 2 shillings (traduction du latin solidus) font un florin (frappé autrefois à Florence), que 5 shillings font une couronne, que 20 shillings font une livre et que 21 shillings font une guinée (qui n’est plus utilisée sauf pour exprimer certains montants). Á bas l’euro !

 

 

La monnaie n’est rien comparée aux volumes. Mot d’origine hollandaise, le firkin (que l’on pourrait traduite en français par « petit fût ») est un quart de tonneau de bière, équivalent à 72 pintes ou 9 gallons (en gros 40 litres). Son grand-frère, le kilderkin, vaut 18 gallons.

 

 

Les distances d’outre-Manche valent également le détour. Le furlong (long sillon, en français) vaut 201,168 mètres ou 220 yards. Pourquoi cette longueur ? Parce qu’elle représente ce qu’une paire de bœufs peut labourer sans s’arrêter. Mais ceci n'est qu'un début. Soyons complets :

 

 

De l’anglicité

 

Demandez à un Anglais combien il pèse. Malgré 45 ans de système décimal, il ne vous répondra pas en kilos. Il répondra en stone, sachant qu’une stone vaut 14 livres ou 6,35029318 kilos. Il ne mettra pas d’s au pluriel à stone (10 stone 3). L’Étasunien vous donnera son poids en livres. Pour les petits poids (une dose de farine dans la pâtisserie, par exemple), l’anglais s’exprimera en onces (28,349 grammes).

 

Il est difficile de s’imaginer à quel point les Britanniques sont des buveurs de thé. Depuis la Seconde Guerre mondiale, tout véhicule blindé (tank ou autres) doit embarquer un nécessaire à thé.

 

De l’anglicité

 

Imaginons ces braves bidasses contraints de s’arrêter devant le premier salon de thé qui n’a pas été rasé par leurs soins. Impossible !

 

Les Brits sont aussi de formidables buveurs de bière pour qui le plaisir de la dégustation tranquille passe avant tout. Comme l’a récemment démontré le Liverpuldien Paul Armstrong lors des attentas terroristes de Londres. Il fit l’admiration de dizaines de milliers d’abonnés à Twitter pour ne pas avoir lâché sa pinte.

 

De l’anglicité

Toujours pendant les attentats, il y eut cette affiche placardée ici et là, à Londres :

De l’anglicité

 

Nous rappelons poliment à tous les terroristes qu'

ICI, C'EST LONDRES

Et que quoi que vous fassiez

Nous boirons du thé

Et continuerons à coup sûr à vivre comme avant

Merci

 

 

Orwell vantait les bonnes manières, la décence du peuple anglais.  En revanche, le flegme, la stiff upper lip, la lèvre supérieure qui ne frémit en aucune circonstance, ne le branchaient pas vraiment. Ce flegme britannique n’est pas un mythe. En 1982, des cendres volcaniques bloquèrent les quatre moteurs d’un Boeing 747. Le commandant de bord brancha le pilote automatique en position descente puis fit la déclaration suivante : « Bonsoir Mesdames et Messieurs. Ici votre commandant de bord. Nous avons un petit problème. Les quatre moteurs de l’avion sont à l’arrêt. On fait tout ce qu’on peut pour les faire repartir. Croyez-moi, la situation n’est pas si grave que cela ». Après 15 minutes de chute libre (de 37 000 à 12 000 pieds), les moteurs purent repartir, les cendres s’étant solidifiées.

 

 

Les Anglais commémorent leurs défaites, mais ils ont tout de même conquis le monde, même si, aujourd’hui, comme l’avait repéré Salman Rushdie en 1983, l’Empire a contre-attaqué. 90% des terres du globe furent, à un moment ou à un autre, envahis par les Britanniques qui régnèrent sur un empire « où le soleil ne se couchait jamais ». Il en est resté toutes sortes d'échanges culturels, humains, absolument déterminants. Le thé anglais vient de Chine. Le cricket fut exporté dans des colonies qui, une fois indépendantes, jouèrent bien mieux que les anciens maîtres. Comme d’autres pays asservis par les Britanniques, l’Inde se dépêcha, en 1947, d’adopter le système parlementaire anglais. Sans parler de la langue anglaise, langue officielle de 54 pays. Plus les Britannique sont rentrés chez eux, plus ils ont façonné le monde à leur image (pensons à l’Union européenne : on n'en a pas fini avec le Brexit, croyez moi).

 

 

Mais il est une chose qu'ils n'ont pas encore réussi à enseigner au reste du monde : l'art de faire la queue.

De l’anglicité

 

Parce qu'il faut bien finir, on reviendra sur l'arrogance de la classe dominante. En 1945, souhaitant la défaite de Churchill dont il avait admiré l'action pendant la guerre, Orwell écrira que les Anglais n'avaient pas souffert pendant cinq ans pour que les gens à particules continuent à se pavaner dans leur Rolls-Royce avec leur Pékinois sur les genoux. 

 

 

Durant cette guerre, le ministère du Travail s’efforça de réquisitionner un maximum d’adultes pour la défense passive, le transport des enfants, le déblaiement des ruines après les bombardements. Il s’adressa en priorité aux riches qui pourraient peut-être libérer quelques serviteurs pour le bien public. Il écrivit au 10ème duc du Devonshire, l’homme le plus riche du royaume à l’époque, pour solliciter son aide : « Votre Grâce, nous comprenons parfaitement que vous ayez besoin de  conserver 15 jardiniers, 12 gardiens, 14 palefreniers, le responsable de votre haras, le responsable de la meute des chiens, 5 hommes à tout faire, votre jardinier en chef, 5 garde chasse, votre couturière, vos pages, vos femmes de chambre, vos suivantes, vos cuisinières, vos blanchisseuses, vos nurses, vos filles de cuisine, votre garçon de hall, vos valets de pied, votre valet personnel, votre précepteur, votre gouvernante, vos chauffeurs, votre majordome, votre cuisinier, mais nous pensions que vous pourriez faire quelques petites économies. Votre Grâce a-t-elle réellement besoin de deux chefs pâtissiers ? »

 

 

Ce à quoi le duc répondit, la lippe tordue par une morgue ancestrale : « Merde à vous ! Et si j’ai besoin d’un biscuit ? »

 

 

 

 

Merci à Adolph Haleter de m’avoir fait découvrir le site quora.

 


 

Partager cet article
Repost0
1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 05:17

 

 

Dans la nuit du 28 au 29 Novembre 1974, 284 députés contre 189 adoptent la loi autorisant l'IVG. Parmi ces députés, 55 UDR sur les 174, 26 centristes sur 52, 105 socialistes sur 106, 74 communistes. Pour défendre cette loi, Simone Weil, ministre de la Santé, va subir pendant deux jours les pires insultes racistes et sexistes. La saisine du Conseil constitutionnel par Jean Foyer, une des plus grossières incarnations de la réaction française de l’époque qui déclara lors du débat : « Le vice des riches ne doit pas devenir le vice des pauvres », n'aboutit pas.

 

 

Dans les années qui précédèrent ce vote historique, le combat pour le droit à l’avortement avait été mené par diverses personnalités et mouvements : entre autres Simone de Beauvoir, le prix Nobel de médecine Jacques Monod, Choisir. Mais sans Simone Veil, magistrate, grande bourgeoise de droite qui prendrait – avec énormément de courage assurément – le train en marche.

 

 

Á l’actif de la magistrate Simone Veil, l’organisation de transferts vers la France, pendant la guerre d’Algérie, de prisonnières algériennes soumises à des violences sexuelles. Á son passif, elle empêcha l’ORTF (elle était membre de son conseil d’administration) d’acheter en 1971 le film Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls, qu’elle jugeait « partisan ». On le sait, ce film de quatre heures montrait que la population française n’avait pas été aussi résistante que la vulgate gaulliste l’avait seriné pendant 25 ans.

 

 

En 1971, pendant que Simone Veil est secrétaire générale du Conseil  supérieur de la magistrature, l’avocate Gisèle Halimi, qui s’est précédemment illustrée dans la défense de militants algériens, signe le Manifeste des 343 femmes qui déclarent avoir avorté et réclament le droit à l’accès aux moyens anticonceptionnels et à l’avortement.

 

 

La même année, aux côtés de Simone de Beauvoir et du biologiste Jean Rostand, elle fonde le mouvement féministe Choisir la cause des femmes et milite en faveur de la dépénalisation de l’avortement. Elle prend la présidence de cette association à la mort de Simone de Beauvoir.

 

 

Au procès de Bobigny, en 1972, elle défend une mère qui avait aidé sa fille mineure à avorter après un viol. Deux mots sur les circonstances de ce viol car elles nous disent beaucoup sur la France de l’époque. À l'automne 1971, Marie-Claire Chevalier, âgée de 16 ans, est violée par un garçon fréquentant le même lycée qu’elle. Marie-Claire tombe enceinte. Sa mère, employée à la RATP, élève seule ses trois enfants. La mère de la jeune fille se renseigne alors sur le prix d'un avortement clandestin pratiqué, en cachette, par certains médecins : 4500 francs. La mère de Marie-Claire ne gagne que 1500 francs par mois. Elle décide donc de faire appel à une « faiseuse d'anges » qui, pour 1200 francs, se chargera du travail. L'avorteuse introduit une gaine de fil électrique dans le vagin de Marie-Claire. Trois semaines plus tard, la jeune fille est conduite aux urgences : une infection s'est déclarée. Les médecins qui la soignent se contentent de la « gronder » sans lui lancer des noms d’oiseaux. En rentrant chez elle, l’adolescente croise son violeur et lui raconte qu’elle s’est débarrassée de l’enfant. Quelque temps plus tard, le garçon est arrêté pour vol dans une voiture. Il négocie la bienveillance des policiers en échange de la dénonciation de l'avortement de Marie-Claire.

 


 

Simone Veil ? Non, Gisèle Halimi !

 

Marie-Claire passe en jugement à Bobigny. Gisèle Halimi veut faire de ce procès un cas de jurisprudence, comme Badinter le fera au même moment, pour la peine de mort, dans sa plaidoirie au procès de Bontemps. La plaidoirie de l’avocate est traversée par la lutte des classes :

 

 

« C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans-argent et des sans-relations qui est frappée.

 

 

Voilà vingt ans que je plaide, Messieurs, et je pose chaque fois la question et j’autorise le tribunal à m’interrompre s’il peut me contredire. Je n’ai encore jamais plaidé pour la femme d’un haut commis de l’État, ou pour la femme d’un médecin célèbre, ou d’un grand avocat, ou d’un P-DG de société, ou pour la maîtresse de ces mêmes messieurs.

 

 

Je pose la question. Cela s’est-il trouvé dans cette enceinte de justice ou ailleurs ? Vous condamnez toujours les mêmes. Ce que nous avons fait, nous, la défense, et ce que le tribunal peut faire, ce que chaque homme conscient de la discrimination qui frappe les mêmes femmes peut faire, c’est se livrer à un sondage très simple. Prenez des jugements de condamnation pour avortement, prenez les tribunaux de France que vous voudrez, les années que vous voudrez, prenez cent femmes condamnées et faites une coupe socio-économique : vous retrouverez toujours les mêmes résultats :

 

 

- 26 femmes sont sans profession, mais de milieu modeste, des « ménagères » ;

- 35 sont employées de bureau (secrétaires-dactylos) : au niveau du secrétariat de direction, déjà, on a plus d’argent, on a des relations, on a celles du patron, un téléphone ;

- 15 employées de commerce et de l’artisanat (des vendeuses, des coiffeuses) ;

- 16 de l’enseignement primaire, agents techniques, institutrices, laborantines ;

- 5 ouvrières ;

- 3 étudiantes.

 

 

Simone de Beauvoir vous l’a très bien expliqué. On fabrique à la femme un destin : un destin biologique, un destin auquel aucune d’entre nous ne peut ou n’a le droit d’échapper. Notre destin à toutes, ici, c’est la maternité. Un homme se définit, existe, se réalise, par son travail, par sa création, par l’insertion qu’il a dans le monde social. Une femme, elle, ne se définit que par l’homme qu’elle a épousé et les enfants qu’elle a eus.

 

 

Telle est l’idéologie de ce système que nous récusons.

 

 

Savez-vous, Messieurs, que les rédacteurs du Code civil, dans leur préambule, avaient écrit ceci et c’est tout le destin de la femme : « La femme est donnée à l’homme pour qu’elle fasse des enfants… Elle est donc sa propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier. » Certes, le Code civil a changé, et nous nous en réjouissons. Mais il est un point fondamental, absolument fondamental sur lequel la femme reste opprimée, et il faut, ce soir, que vous fassiez l’effort de nous comprendre. »

 

 

Lors des débats de 1974 à l’Assemblée  nationale, certains hommes politiques de droite se montrèrent abjects. Un député lança à Simone Veil qu’elle voulait brûler des fœtus dans des fours crématoires. Il s’en excusa le lendemain auprès de la ministre, expliquant qu’il ne savait pas qu’elle avait été elle-même déportée. Comme si cela changeait quoi que ce soit à sa scandaleuse accusation !

 

 

Tout sucre, Bernard Debré s’est lancé dans un vibrant hommage posthume à Simone Veil, oubliant peut-être que son père, l’inénarrable Michel, hostile à la loi Veil, à la Réunion dont il était l'élu, pour les petits Blancs. Il préconisait en effet la limitation des familles pour les Noirs et les métis.

 

 

Dans un monde d’hommes fous, on aura toujours besoin d’humanistes comme Gisèle Halimi. Et aussi de juristes comme Simone Veil. Mais l'histoire qui se fait précèdera toujours le droit.

Partager cet article
Repost0
24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 05:24

Jean Ortiz. Vive le Che !. Paris : Les Éditions Arcane, 2017.

 

En exergue de ce livre de braises, Jean Ortiz cite Marx (« Le révolutionnaire doit être capable d’entendre l’herbe pousser »), Hugo (« Une révolution est un retour du factice au réel ») et Char (« celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience »).

 

Le temps passe : il y a exactement un demi siècle, Ernesto “ Che ” Guevara était assassiné sur ordre de la CIA, au bout d’un combat qui s’était transformé en calvaire. Dans une magnifique préface, le poète toulousain Serge Pey relate que Mario Terán, le tueur dont les sbires étasuniens avaient armé le bras, avait dû boire de l’alcool de maïs pour « faire le crime », contre une montre et un voyage à West Point. Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. Terán vécut sous une autre identité et, en 2007, il fut opéré – gratuitement bien sûr – de la cataracte par des médecins cubains. Son fils tint à remercier, dans les colonnes d’El Deber de Santa Cruz, les médecins qui avaient rendu la vue à son père dans un hôpital offert par Cuba et inauguré par le président Evo Morales. Il est des héros et des révolutions qui ne mourront jamais dans le cœur et les yeux des humains.

 

Une des raisons pour lesquelles Ortiz a souhaité écrire ce livre est qu’en cette ère de capitalisme financier assurant son hégémonie par une idéologie totalitaire, il faut combattre « l’inversion totale du sens par le système néolibéral, riposter à l’anéantissement des contenus par la politique spectacle et le marketing politique ». Il fallait rappeler que Guevara n’était pas “ que ” – même si c’était déjà beaucoup – la photo de Korda.

 

Lorsque le Che, Fidel et leurs compagnons entament la lutte armée contre le pouvoir sanglant, infect et corrompu d’un Battista qui, avec l’aide de la CIA, avait interrompu le processus démocratique qui devait amener une équipe progressiste au pouvoir, l’île compte 500 000 enfants privés d’école et un million d’adultes illettrés (en un an, grâce à une campagne saluée par l’UNESCO, l’analphabétisme aura complètement reculé). 90% de la population des campagnes est dénutrie. 13 des 22 latifundios de canne à sucre appartiennent au grand voisin du nord. Celui de la Cuban Atlantic Sugar Company (fondé en 1935) a la taille d’un département français. Ortiz rappelle qu’il faut toujours « contextualiser » ce dont on parle. Se souvenir – pour savoir d’où vient la violence originelle – que, dès mars 1960, le président Eisenhower donna le feu vert à une puissante opération de déstabilisation de Cuba, qui commença par l’explosion criminelle du cargo français La Coubre, bourré d’armement acheté à la Belgique, qui fit 75 morts et 200 blessés. C’est lors des obsèques des victimes qu’Alberto Korda prit la célébrissime photo du Che.

 

Note de lecture (168)

 

L’impérialisme étasunien n’oubliera jamais sa première défaite en Amérique latine dans la Playa Girón de la Baie des Cochons. Le 3 février 1962, Kennedy instaura un blocus économique total de l’île, au mépris du droit international.

 

Ortiz qualifie Guevara – par ailleurs médecin dans le civil – d’« intellectuel communiste de haut niveau, de penseur marxiste, de “ guerillero ” de la pensée et de l’action ». Il ancre son communisme dans Marx et Lénine, mais aussi dans les actions et les écrits de José Martí. Ainsi que dans ceux de Gramsci et, naturellement, de Castro. Dans sa très belle lettre d’adieu à Fidel en 1965, il le remerciera pour ses conversations très nourries.

 

Guevara repèrera très rapidement la spécificité de la révolution cubaine, le fait qu’elle soit « sorti du moule orthodoxe courant ». Il pense ainsi que la tentative de l’URSS de “ rattraper ” les Etats-Unis ne peut être un objectif révolutionnaire, qu’il faut faire « autre chose ». Dans ses Notes critiques d’économie politiques, il remet en cause le socialisme d’État de l’URSS, l’habitude soviétique de « considérer comme des “ lois ” des évolutions historiques spécifiques ». Son Discours d’Alger du 24 février 1965 est un discours de rupture dans lequel il accuse l’URSS de complicité avec les États-Unis dans l’exploitation des peuples du Tiers-Monde. Mais Ortiz relève que Guevara était communiste avant Castro, « marqué par ses périples à travers le continent, ses contacts avec les travailleurs, l’influence de son père ».

 

Bien sûr, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. L'auteur ne cèle pas la période de l’épuration, de l’élimination des tueurs à la solde de Battista qui, en sept ans, avaient assassiné 20 000 Cubains. L’épuration guevariste (Fidel l’avait chargé de cette besogne qu’il accomplit dans les règles judiciaires) fit 500 victimes (9 000 en France après 1945). Les tribunaux révolutionnaires furent fermés le 1er décembre 1959.

 

Le Che n’est pas parti pour la Bolivie (après 40 heures de discussion avec Fidel dont on ne sait toujours rien) pour « prendre le pouvoir » mais pour créer une base pour des guérilleros avant de les introduire au Venezuela, au Pérou et en Argentine. Il écrit ensuite à son compagnon d’armes : « J’ai le sentiment d’avoir rempli cette part de mon devoir qui m’a lié à la révolution cubaine sur son territoire et je vous dis adieu à toi et aux compañeros, à votre peuple qui est déjà le mien. » Ortiz explique le fiasco de l’expédition par son « enfermement », par le fait qu’un « Blanc » ne pouvait entraîner le soutien des Quechuas, des Amayras, des populations qui avaient résisté à la colonisation et « se méfiaient de toute greffe extérieure ” occidentale ” ».

 

Comme le disait le sociologue marxiste Michæl Löwy, quand le Mur de Berlin est tombé, il n’est pas tombé sur le Che car sa figure révolutionnaire reste présente dans l’imaginaire rebelle. Son engagement, précise Jean Ortiz, fut « sincère, désintéressé, absolu ». Tous ceux qui eurent 20 ans en 1968, mais qui ont changé de trottoir, ont pris un coup de vieux. Pas Ernesto Guevara qui, bien qu’il ait été vaincu, « garde aujourd’hui tout son incandescence ».

Partager cet article
Repost0
23 juin 2017 5 23 /06 /juin /2017 05:29
Presque un haïku sur le bitume lyonnais

Á côté, une autre œuvre au pochoir s'en prenait vertement au bon maire de Lyon. Elle a été effacée au bout de deux heures.

Partager cet article
Repost0
21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 05:46

 

Oui, je sais, j’aurais dû écrire “ toulousain-e-s ”. Mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas.

 

Dans l’Espagne de Franco des années 50-60, il était exclu qu’une femme, ou un homme, se promène en short dans les rues. De même, une femme ne pouvait visiter une église sans se couvrir la tête.

 

Pour évoquer la canicule actuelle, la ville de Toulouse a publié sur les réseaux sociaux une photo de deux jeunes filles se promenant en plein cagnard dans une ruelle du centre de Toulouse. Il s’agit d’une photo prise au débotté par un photographe professionnel, en l’occurrence Patrice Nin que je vous invite à découvrir, qui a apprécié le contraste entre le soleil écrasant et le parapluie noir. Les deux jeunes filles sont deux passantes anonymes. Leur tenue est parfaitement décente.

 

Les réactions ont fusé. Toulouse utilisait le corps des femmes pour faire sa promotion. Pourquoi avoir « choisi deux paires de fesses féminines pour mettre en avant une ville qui propose, surtout l’été, un super programme culturel ? » La ville de Toulouse n’encourage-t-elle pas « le harcèlement de rue » ? Le militant socialiste François Carbonnel y est allé de son petit couplet. Il est vrai que les Solfériniens n'ont que ces causes à défendre en ce moment !

 

Heureusement des internautes ont réagi sainement en demandant à leurs collègues de « ne pas voir la petite bête partout ».

 
Les féministes toulousains nostalgiques de l'Espagne de Franco
Les féministes toulousains nostalgiques de l'Espagne de Franco
Partager cet article
Repost0
19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 05:34

Granma raconte la guerre bactériologique qu’eut à subir Cuba dès les années 60:

 

Plusieurs maladies frappèrent le pays : la peste porcine, la pseudo-dermatose nodulaire bovine, la brucellose du bétail, le charbon et la rouille de la canne à sucre, la moisissure bleue du tabac, la rouille du caféier, la maladie de New Castle et la bronchite infectieuse des volailles, la conjonctivite hémorragique, la dysenterie et la dengue de type 2.

 

Des recherches et des études minutieuses effectuées tout au long de ces années ont prouvé que chacune de ces épidémies fut introduite délibérément sur le territoire national. La dengue hémorragique fut la plus mortelle de toutes. Très peu de familles cubaines furent épargnées par la maladie, qui toucha 344 203 personnes et provoqua 158 décès, dont 101 enfants de moins de 15 ans.

 

                   *                                                                                               *

 

Avec la miséricorde qu’on lui connaît, Théophraste R., du Grand Soir, s’est penché sur le CV de plusieurs candidats aux législatives de La République en Marche : « Le Premier ministre est mouillé avec Areva en Afrique, deux ministres sont sur la sellette pour emplois fictifs et, comme il a bien fallu trouver des candidats aux législatives pour assurer son pouvoir, Macron a pris ce qui venait.

 

Visant des candidats LREM, on entend : fraude fiscale, évasion fiscale (compte non-déclaré à Hong Kong), domiciliation de sociétés dans un paradis fiscal, viol, enrichissement personnel, tentative d’escroquerie au jugement, inéligibilité (ancienne condamnation), harcèlement moral, spéculation boursière douteuse, falsification d’un diplôme, location d’un logement insalubre, prise illégale d’intérêt, escroquerie à l’Assurance maladie, propos homophobes, misogynie, et même travail dissimulé de voyance.

 

Passons sur le floutage des métiers dans les « professions de foi » (les patrons membres du MEDEF y deviennent « Ingénieurs, cadres »…) »

 

                         *                                                                                               *

 

Plus modéré, Etienne Girard, brosse un tableau approchant dans Marianne : « Une petite troupe de professionnels de la politique s'apprête à intégrer l'Assemblée, pour y représenter Emmanuel Macron. Proches les uns des autres, ils présentent tous le même profil : ce sont des hommes, jeunes et issus du Parti socialiste.

 

Le renouvellement, oui, mais pas pour tous. Parmi la grande cohorte de nouveaux députés de La République en marche (LREM) qui investiront l'Assemblée nationale lundi prochain, tous ne seront pas dépaysés. Il y aura quelques députés sortants, mais aussi un petit groupe de permanents politiques, assistants parlementaires ou collaborateurs d'élus de carrière qui ont réussi à prendre la vague En Marche malgré le changement des profils promis par Emmanuel Macron. Leur connaissance des rouages de l'Assemblée pourrait leur permettre d'acquérir rapidement une grande influence au sein du groupe parlementaire.

 

                             *                                                                                               *

 

Adeline François revient pour RTL sur le destin tragique du grand footballer Jean-Pierre Adams : « Dans So Foot de ce mois-ci s’affiche le visage d’un footballer qui a eu deux vies, celle de footballeur pendant 35 ans, défenseur central mythique de l'équipe de France aux côtés de Marius Trésor dans les années 70. Et puis la vie d'après, qui dure depuis maintenant un peu plus de 35 ans. Il y a quelques jours, la longueur du coma végétatif dans lequel est plongé Jean-Pierre Adams depuis 1982 a dépassé l'âge qu'il avait quand est survenu l'accident d'anesthésie qui a privé son cerveau d'oxygène pendant une banale opération du genou. 35 ans que Bernadette, sa femme, veille sur lui chez eux dans leur maison près de Nîmes. L'ancien footballeur alterne phase de sommeil et phase éveillée, les yeux grands ouverts.

 

Bernadette est en colère, les visites se font de plus en plus rares. « Ça me fait trop mal », explique Charly Loubet. Marius Trésor, lui, n'y arrive plus non plus. « Les autres, explique Bernadette, sont morts. » « J'espère qu'il se réveillera un jour, dit-elle. De toute façon, il n'est pas question de le débrancher puisqu'il n'est branché à rien si ce n'est à moi ! » Elle raconte aussi au journaliste la fois où elle a mis un disque de Chuck Berry et soudainement son mari a écarquillé les yeux. « J'aurais juré que ça lui évoquait quelque chose ». Coïncidence ou non, quand Bernadette évoque cette anecdote, une larme se met à couler sur la joue de Jean-Pierre Adams.

Revue de Presse (210)
Partager cet article
Repost0
18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 05:32

 

Sous Najat Valaud-Belkacem, Le ministère de l'Éducation nationale a autorisé les autorités académiques à donner aux grandes entreprises du numérique Gafam (Google Amazon Apple Facebook Microsoft, et autres) la possibilité d'accéder aux fichiers des établissements scolaires.

 

Le fichage généralisé des élèves par le fichier Base élèves a déjà suscité de nombreuses indignations. Désormais, les Gafam et autres auront accès aux fichiers des établissements.

 

Selon la revue en ligne Le café pédagogique, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a mis en garde : « Si celle-ci juge "intéressante" l’idée lancée par le ministère (mais non concrétisée) d'une charte de confiance, "elle considère que, compte tenu de la sensibilité des données en jeu, cette charte devrait se traduire par un encadrement juridique contraignant tant en ce qui concerne la non-utilisation des données scolaires à des fins commerciales, l’hébergement de ces données en France ou en Europe ou encore l’obligation de prendre des mesures de sécurité conformes aux normes en vigueur.

 

La CNIL "appelle donc les responsables éducatifs, enseignants et les collectivités territoriales à être vigilants et à ne recourir qu’à des services numériques respectant ces règles et principes ».

 

 

Quand l’Éducation nationale se brade aux grandes entreprises du numérique

 

Dans le même sens, un communiqué de l'association Enseignement Public et Informatique a publié le 25 mai 2017 le communiqué suivant :

 

« L'émotion suscitée par ce courrier est grande. L'EPI la partage. Ce passage en force, en contradiction avec le cadre réglementaire actuel et qui repose sur une initiative non soumise à la concertation, est inacceptable. Il suscite déjà de nombreuses réactions auxquelles l'EPI s'associe. On ne doit pas donner les clés de la maison Éducation nationale aux GAFAM. Surtout qu'une volonté politique, qui fait défaut, permettrait de faire autrement en s'appuyant notamment sur les logiciels libres. Il est possible de « dégoogliser Internet » comme le fait à son échelle l'association Framasoft. L'EPI juge inacceptable que les grandes multinationales du numérique puissent puiser à leur guise dans les données personnelles et scolaires des élèves et des enseignants. L'EPI demande aussi la non-reconduction de la convention signée fin novembre 2015 entre Microsoft France et l’Éducation nationale.

 

La FCPE a également protesté. On attend la réaction de la Ligue des droits de l’homme...

Partager cet article
Repost0
14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 05:38

Régis Debray. Civilisation. Comment nous sommes devenus américains. Paris : Gallimard, 2017.

 

Un livre érudit, avec de délicieuses pointes d’humour, qui poursuit une réflexion de Simone Weill de 1943 selon laquelle une américanisation de l’Europe ferait perdre son passé à l’humanité, et une interrogation de Paul Valéry, de 1939 : « Je me demande si l’Europe ne finira pas par une démence ou un ramollissement ».

 

On aurait pu attendre des guillemets à « américains » dans le sous-titre car, Debray le sait mieux que personne, les Chiliens ou les Cubains sont aussi des Américains. On se fiche que la partie soit prise pour le tout comme dans Make America great again.

 

Mais ne boudons pas notre plaisir devant cette brillante démonstration selon laquelle si une « culture construit des lieux », une civilisation « construit des routes » avec un gros bâton (celui de la big stick policy), une flotte, des armées, aujourd’hui des drones.

 

Depuis qu’il a raflé le Texas, l’empire américain n’a gagné en surface que quelques centaines de milliers de kilomètres carrés. Alaska y compris. Mais les 2 000 implantations militaires sur les cinq continents ne seraient rien sans les 35 000 McDo. Et vice versa.

 

Au milieu des années soixante, j’habitais Montdidier, petite sous-préfecture balzacienne de la Somme. Á l’époque, une ville de 5 000 habitants comptait encore bon nombre de magasins de toutes sortes. Le magasin d’habits, qui ne désemplissait jamais, avait pour enseigne “ Aux surplus américains ”. Nous étions heureux de nous fournir pour pas cher dans une échoppe qui proclamait sans vergogne qu’elle nous vendait des rebuts, les franchisés profitant de notre naïveté pour nous refiler du trop-plein. La civilisation zunienne avait gagné chez Balzac : on ne savait pas d’où venaient ces frusques, dans quelles conditions elles avaient été stockées, ce qu’elles avaient coûté aux producteurs. Ces vêtements n’étaient même pas toujours ricains. C’était notre deuxième peau. Au XVIe siècle, le paysan d’Amboise, voisin de Léonard de Vinci, ne parlait pas un mot d’italien. Aujourd’hui, il écoute Beyoncé dans son tracteur climatisé.

 

Quand, demande Debray, l’Europe a-t-elle cessé de « faire civilisation » ? En 1919, au Congrès de Versailles. Les États-Unis n’ont pas alors pleinement conscience qu’ils vont devenir la première puissance mondiale. Mais le président exige que le traité soit également rédigé en anglais. Jusqu’alors, observe Debray, il y avait à l’ouest une civilisation européenne avec sa variante américaine. Dans les cinquante années suivantes, on aurait une civilisation américaine avec des variables d’ajustement européennes. Dans tous les domaines. Je n’entre pas dans les détails, mais même dans la natation, les catégories d’âge de nageurs qui dataient d’un siècle (poussins, minimes, cadets etc.) se sont alignées cette année sur les catégories zuniennes.

 

Plus graves que nos bassins chlorés, la République française, l’État français, les pouvoirs publics ont plié le cou devant les méthodes zuniennes. En 2008, sous Sarkozy, nos ministères furent inspectés, mieux : évalués, par une entreprise privée zunienne.  Comme si le corps des inspecteurs des Finances n’existait plus. L’État français fut dès lors appréhendé dans son fonctionnement à l’aune des méthodes du privé d'outre-Atlantique. Les hôpitaux (les universités, les commissariats de police etc.) furent mis en concurrence, les partis politiques devinrent des familles et cessèrent d’élaborer des programmes en se contentant de projets, on nous obligea à aimer le modèle des primaries et les candidats à la présidentielle nous proposèrent des offres.

 

Á Sciences-Po, « réformée » par un chairman of the board plus ricain que ricain qui mourut dans des circonstances hollywoodiennes jamais élucidées, 60% des cours sont dispensés en anglais. Et, précise Debray, le cours sur les politiques culturelles en France est dénommé « Cultural Policy and Management ».

 

Á bas les anciennes catégories marxisantes (bourgeoisie, classe, capitalisme) ! Ne dites plus « prolétaires » mais « milieux défavorisées » (d’ailleurs les prolétaires ne savent plus qu’ils sont prolétaires, c’est du moins ce que pensent les bobos) ; de votre langage, « bannissez » (sic) « clochards », « SDF » étant beaucoup plus indolore.  Ne dites plus « santé gratuite pour tous » mais care, « avion présidentiel » mais « Sarko One ». Et, surtout, représentez-vous Bri-Bri d’amour en termes de First Lady. Envoyez vos enfants, en bons Ricains, délirer chez les voisins avec des masques d’Halloween alors que cette fête appartient au paganisme celte. Martelez comme il convient que l’équipe de France de foot est black-blanc-beur. Forcément, puisque la quête de l’égalité a été remplacée par le mirage de la diversité et que le sociétal a étouffé le social.

 

La thèse fondamentale de cet essai est que l’Amérique c’est de l’espace tandis que l’Europe c’est du temps. Aux États-Unis, on part sur la Route 66 en bon Easy Rider. On conquiert un territoire – au besoin avec un colt – alors qu’en Europe on labourait un terroir (on guerroyait un peu aussi, quand même). Mais tout a changé. Il n’y a plus chez nous que des « espaces » (salle d’attente, dégustation de vin, voies piétonnières, open spaces un peu partout, surtout quand ils sont agrémentés par des open bars). Je ne te demande pas qui tu es mais où tu es grâce à ma géolocalisation à un mètre cinquante près. Dans les espaces, explique Régis Debray, pas de peuple, mais une « population », c’est-à-dire une projection préfectorale ou municipale. Un peuple, c’est autre chose : une langue, des habitus, un passé, une gastronomie, du et des liens.

 

Á des populations hors-temps, on peut faire gober tout ce qu’on veut. Par exemple, que les États-Unis sont la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne alors que les Français de 1945 pensaient que c’était l’Union Soviétique. D’ailleurs si Poutine assista au 70ème anniversaire du Débarquement en Normandie, le Young Leader Hollande ne lui rendit pas la pareille à Moscou. On peut même faire croire à tous les publics, à toutes les populations de la Terre, que Rambo a gagné la guerre.

 

Lors du vote du Traité de Maastricht, on nous a seriné que nos enfants voyageraient, séjourneraient dans le continent et apprendraient quantités de langue européennes. Le russe et l’allemand sont cinq fois moins enseignés qu’il y a cinquante ans. Arte n’a aucune émission de débats entre intellectuels franco-allemands mais consacre dix minutes à un malaise de Mrs Clinton. Les fonctionnaires de Bruxelles communiquent dans la langue d’un pays qui ne fait plus partie de l’Union européenne. Des anciens pays de l’Europe de l’Est se sont dépêchés d’admettre sur leur sol des centres secrets de torture de la CIA. Il faut désormais endurer un président pour qui « Belgium » est une ville et qui pense avoir envoyé 59 missiles vers l’Irak alors que c’était vers la Syrie. Ça tombe où ça peut, où ça doit. L’important, c’est que ça « frappe » (plus de bombardements, des frappes), que ça terrorise, quel que soit le degré d’improvisation.

 

Debray nous rappelle qu’en affaires l’empire est féroce, voyou. BNP a accepté de payer une amende bidon, une rançon de 8,9 milliards de dollars (vous me direz : elle les avait) sans que nos gouvernants s’émeuvent, sans que notre médiacratie s’étonne. Quant à imaginer une réciprocité… Debray cite Pierre Lellouche, homme politique bien à droite, pas vraiment hostile à l’aigle impérial : « Un obscur accord fiscal franco-américain transformera notre ministère des Finances en supplétif de l’International revenue Service. Cet accord ne fait que traduire dans le droit français une loi américaine obligeant nos institutions financières à déclarer au fisc américain tous les comptes détenus par des citoyens ou entités américains en France dès lors que leur solde est supérieur à 50 000 dollars. Mais sans réciprocité : ce que le fisc français donnera à l’IRS, le Trésor américain ne le fera pas dans l’autre sens parce que la loi américaine ne le permet pas. »

 

Une des dernières réflexions de l’auteur porte sur la notion de laïcité que nous, tous seuls avec nos petites mains, avons réussi à américaniser. Je vous laisse découvrir comment.

Note de lecture (167)
Les moins jeunes d'entre nous s'en souviennent. Ce livre, publié en octobre 1967, fut l'un des plus énormes succès de librairie en France. Certes, il bénéficia du battage hebdomadaire de L'Express, beaucoup plus prescripteur qu'aujourd'hui. Son éditeur avait prévu un tirage de 15 000 exemplaires. Il s'en vendit 2 millions en France et 10 millions dans le monde.
Partager cet article
Repost0
8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 05:33

J'ai relevé, ci-après, un certain nombre de faits (au demeurant pas nouveaux), qui, tous, marquent l'américanisation rampante des élites politiques et des médias.

 

1. Dans la cour du Louvre, le président Macron a chanté la Marseillaise avec la main sur le cœur. J'avais déjà noté que cette attitude était celle de Teddy Riner lors des Jeux olympiques de 2012 mais il semble que, depuis, elle se soit généralisée. Lors de l'exécution de l'hymne national, le protocole, en France, n'exige que de se mettre debout et de tenir les bras le long du corps. Cette attitude est adoptée sans problème depuis la fin du 19e siècle. Or, depuis quelques années, les personnes "publiques" (politiques et sportives) ont de plus en plus tendance à prendre modèle sur leurs homologues étasuniennes.

 

On peut se demander pourquoi il importe de mettre la main sur le cœur plutôt que de la laisser pendre le long du corps. Peut-être se sent-on embarrassé de ne rien faire de ses mains, à l'instar de ses ses pieds (qui servent au moins à se tenir debout), et cherche-t-on à se donner une contenance, en posant lesdites mains sur le dossier d'une chaise, ou sur les épaules d'un ami, ou en prenant un livre, un outil ou un verre. Peut-être la main sur le cœur est-elle le substitut de la main au képi du militaire qui salue, ou de la main levée de celui qui prête serment...

 

Mais, au fond, qu'est-ce que cela change de mettre la main sur le cœur plutôt que de laisser ses bras pendre le long du corps ? En quoi peut-on s'éprouver moins Français ? On le peut de manière subreptice et sournoise, comme lorsqu'on substitue le chant "Joyeux anniversaire" (traduit de l'anglais "Happy Birthday to you"), qui ne comprend que quatre vers, tous les mêmes - avec seule l'introduction du prénom de l'intéressé(e), au lieu du "Bon anniversaire/Mes vœux les plus sincères/Que l'année entière/Te soit douce et légère, etc.", que l'on chantait dans mon enfance. On abandonne un élément culturel français pour lui substituer un élément international issu du monde anglo-saxon. On s'éprouve aussi moins Français lorsque, au lieu de décider, dans les instances dirigeantes d'un parti, qui sera candidat à la présidence de la République, on remet ce soin à de larges élections primaires, inspirées de la vie politique étasunienne.

 

L'idéologie, ce n'est pas seulement - ce n'est peut-être pas même essentiellement - des idées ou des conceptions ou une philosophie. Ce sont d'abord des comportements physiques, des façons de se tenir, de se nourrir, de se vêtir, de marcher, de se loger, de parler, de se saluer, en un mot, des rites, des rituels, un "habitus". L'idée - ou l'idéologie - vient avec (ou après), portée précisément par ces gestes. Pascal disait (je cite approximativement, les érudits me corrigeront) : "Agenouillez-vous, courbez-vous, joignez les mains, adoptez une attitude d'oraison et vous aurez la foi". Eh bien, il en est de même pour tout ce qui est idéologie en général...

 

Au XVIe siècle, après les guerres d'Italie la cour de France, les grands ont commencé à prendre les manières de table plus raffinées des Italiens, et notamment à manger avec des fourchettes, et, à partir de là, les nobles français, auparavant rustres, se sont mis à se maîtriser, à se "civiliser", et, selon le principe d'imitation descendante, ont été imités par les bourgeois. Même chose, un siècle après, lorsque la cour a adopté l'étiquette espagnole, avec ses subtilités, son cérémonial, ses complications, sa rigidité, et lorsque cette étiquette a, plus tard, été adoptée par la bourgeoisie.

 

L'américanisation rampante, par Philippe Arnaud

 

2. Pour parer aux attentats, le 21 avril dernier, au lendemain de l'attaque qui avait tué un policier sur les Champs-Élysées à Paris, Emmanuel Macron avait annoncé : "J'installerai directement auprès du président de la République un organe de coordination, je l'ai appelé 'task force', capable d'agir 24 heures sur 24 contre Daesh". Ce terme de "task force" n'est pas français et il est beaucoup moins courant que d'autres termes tels que week-end ou football, passés dans la langue courante. Or, apparemment personne, parmi les médias, n'a eu l'idée de demander ce qu'était cette fameuse task force : chacun a fait comme si le sens du terme était connu de tous.

 

Il s'agit en effet d'un terme issu du vocabulaire de la marine américaine, durant la Seconde Guerre mondiale, qui désignait une organisation temporaire, regroupant des unités (navires, avions, brigades ou divisions) issues de différents corps, et destinée à effectuer une tâche ou une opération donnée - d'où, en français, son nom de "force opérationnelle". Il est cependant douteux que beaucoup de gens pourraient fournir cette définition.

 

- Mais alors, pourquoi ne pas lui donner le nom de "force opérationnelle" ? Ou de cellule de coordination antiterroriste - qui répondrait d'ailleurs davantage à l'objet de sa mission que force opérationnelle ? Les termes en anglais et en français, en fait, n'éveillent pas les mêmes images, ne suscitent pas les mêmes connotations : déjà, "task force" est plus bref, plus ramassé que "force opérationnelle" et comporte des consonnes comme le "t" et le "k", plus "dures" que les "n" et les "l" qui composent "opérationnelle". Le mot lui-même, par sa brièveté, évoque plus la rudesse, la brutalité d'une force anti-terroriste.

 

- En outre, "task force" évoque les images de la guerre du Pacifique - avec les gros navires (porte-avions, cuirassés) accompagnés des croiseurs, destroyers, frégates photographiés et filmés - simultanément et successivement - au ras de l'eau et par avion, et qui confèrent à l'ensemble une image de puissance irrésistible, comme celle des cavaliers du premier Empire chargeant les carrés russes, avec les cuirassiers accompagnés des dragons, hussards, chasseurs et lanciers. Ou la "charge" des hélicoptères dans "Apocalypse Now", au son de la Chevauchée des walkyries, où les "Bridés" (c'est-à-dire les Vietnamiens, selon le mot d'un officier de l'hélicoptère) s'écroulent les uns après les autres sous les tirs de roquettes et les rafales de mitrailleuse. Les termes "Task" et "Force" se répondent bien, leur brièveté les renforce l'un l'autre, alors qu'opérationnelle a plutôt un effet émollient.

 

3. Après les attentats de Manchester et Londres, les médias ont rapporté, à plusieurs reprises, que la police, en quête des éventuels complices des terroristes, poursuivait ses "investigations". Certes, le terme "investigation" est français : il figure dans le "Robert" au sens de "recherche suivie, systématique, sur quelque objet". Néanmoins, pour le travail de la police, les termes plus courants sont enquête ou recherche (au singulier ou au pluriel).

 

Mais investigation est un terme qui peut amener des glissements de sens d'une langue à l'autre en ce que les terminaisons en "tion" ou "sion" ont aussi leurs équivalents en espagnol, italien, allemand ou anglais - avec souvent (mais pas toujours) des sens proches de ceux du terme français. Et surtout, en anglais, "investigation" dispose du référent très connu du "F.B.I." (Federal Bureau of Investigation) ou, en français, "Bureau fédéral d'enquête". Employé au sens d'enquête de police ou de recherche policière "investigation" apparaît donc comme un anglicisme. Mais il l'est aussi, peut-être pour une autre raison, propre au génie de la langue française, dont Julien Gracq, dans "En lisant en écrivant" [José Corti, 1984, page 254] dit ceci : "J'ai quelquefois le sentiment que, si la langue française continue à évoluer de façon naturelle (ce que je crois peu probable, à cause de la contamination anglo-saxonne toujours croissante) elle tendra vocalement à se rauciser. Le r est sa consonne la plus originale, et, peut-être, de tout son registre, le son secrètement préféré par ses usagers. Aucune ne donne à la phrase prononcée des appuis et des étais plus assurés - aucune ne consolide mieux l'articulation du français : l'envie nous vient instinctivement de la prodiguer. Je suis bien souvent frappé par l'usage préférentiel qu'en fait Claudel, par exemple dans le tri de son vocabulaire ("Et le fleuve... n'arrose pas une contrée moins déserte que lorsque l'homme, ayant perforé une corne de bœuf, fit retentir pour la première fois son cri rude et amer dans les campagnes sans écho" - Connaissance de l'Est). J'ai plus de plaisir à prononcer tartre que tarte, martre que Marthe. Et ce n'est pas le Père Ubu - grand expert en matière de déformation spontanée de la langue - qui me démentira".

 

[Au passage, on admirera la prescience de Gracq sur la "contamination anglo-saxonne", en songeant que ce texte fut écrit avant 1984, c'est-à-dire à une époque où la présence d'un univers "communiste" limitait encore l'influence de la culture anglo-saxonne, d'une part, et où l'absence d'Internet (en dehors de quelques cercles d'initiés) et des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne permettait pas de démultiplier énormément la diffusion de cette culture (cinéma, musique, technologie, institutions, modes de vie...), d'autre part.]

 

Et s'il est vrai que le mot "investigation" ne comporte aucun "r", le mot recherche, lui, en comporte deux, de même qu'il comporte trois fois la voyelle "e" prononcée ici de deux façons différentes dont, en fin de mot, sous cette forme si particulière au français qu'est le "e muet" (parfois si difficile à appréhender pour un étranger qu'il l'accentue ou le prononce "é"). Autant "recherche" peut donc être vu comme un mot typique du français, autant "investigation" apparaît non pas comme un mot anglais mais comme un mot international (car existant avec la même racine, en anglais, catalan, espagnol, galicien, maltais, portugais, roumain...).

Partager cet article
Repost0
5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 05:35

Éternel Pierre Bourdieu. Pas près de vieillir, ce grand défunt. Á une époque où les dirigeants politiques en parfaite osmose vivent, œuvrent et manipulent de concert avec la médiacratie et les instituts de sondage, il n'est pas inutile de se remettre en mémoire cette analyse historique du sociologue (Questions de sociologie, Les Éditions de Minuit, 1980)

 

 

Je voudrais préciser d'abord que mon propos n'est pas de dénoncer de façon mécanique et facile les sondages d'opinion, mais de procéder à une analyse rigoureuse de leur fonctionnement et de leurs fonctions. Ce qui suppose que l'on mette en question les trois postulats qu'ils engagent implicitement. Toute enquête d'opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d'une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l'on peut démontrer qu'il n'en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n'ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. Troisième postulat implicite : dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l'hypothèse qu'il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu'il y a un accord sur les questions qui méritent d'être posées. Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une série de distorsions qui s'observent lors même que toutes les conditions de la rigueur méthodologique sont remplies dans la recollection et l'analyse des données.

 

On fait très souvent aux sondages d'opinion des reproches techniques. Par exemple, on met en question la représentativité des échantillons. Je pense que dans l'état actuel des moyens utilisés par les offices de production de sondages, l'objection n'est guère fondée. On leur reproche aussi de poser des questions biaisées ou plutôt de biaiser les questions dans leur formulation : cela est déjà plus vrai et il arrive souvent que l'on induise la réponse à travers la façon de poser la question. Ainsi, par exemple, transgressant le précepte élémentaire de la construction d'un questionnaire qui exige qu'on « laisse leurs chances » à toutes les réponses possibles, on omet fréquemment dans les questions ou dans les réponses proposées une des options possibles, ou encore on propose plusieurs fois la même option sous des formulations différentes. Il y a toutes sortes de biais de ce type et il serait intéressant de s'interroger sur les conditions sociales d'apparition de ces biais. La plupart du temps ils tiennent aux conditions dans lesquelles travaillent les gens qui produisent les questionnaires. Mais ils tiennent surtout au fait que les problématiques que fabriquent les instituts de sondages d'opinion sont subordonnées à une demande d'un type particulier. Ainsi, ayant entrepris l'analyse d'une grande enquête nationale sur l'opinion des Français concernant le système d'enseignement, nous avons relevé, dans les archives d'un certain nombre de bureaux d'études, toutes les questions concernant l'enseignement. Ceci nous a fait voir que plus de deux cents questions sur le système d'enseignement ont été posées depuis Mai 1968, contre moins d'une vingtaine entre 1960 et 1968. Cela signifie que les problématiques qui s'imposent à ce type d'organisme sont profondément liées à la conjoncture et dominées par un certain type de demande sociale. La question de l'enseignement par exemple ne peut être posée par un institut d'opinion publique que lorsqu'elle devient un problème politique. On voit tout de suite la différence qui sépare ces institutions des centres de recherches qui engendrent leurs problématiques, sinon dans un ciel pur, en tout cas avec une distance beaucoup plus grande à l'égard de la demande sociale sous sa forme directe et immédiate.

 

Une analyse statistique sommaire des questions posées nous a fait voir que la grande majorité d'entre elles étaient directement liées aux préoccupations politiques du « personnel politique ». Si nous nous amusions ce soir à jouer aux petits papiers et si je vous disais d'écrire les cinq questions qui vous paraissent les plus importantes en matière d'enseignement, nous obtiendrions sûrement une liste très différente de celle que nous obtenons en relevant les questions qui ont été effectivement posées par les enquêtes d'opinion. La question : « Faut-il introduire la politique dans les lycées ? » (ou des variantes) a été posée très souvent, tandis que la question : « Faut-il modifier les programmes ? » ou « Faut-il modifier le mode de transmission des contenus ? » n'a que très rarement été posée. De même : « Faut-il recycler les enseignants ? ». Autant de questions qui sont très importantes, du moins dans une autre perspective.

 

Les problématiques qui sont proposées par les sondages d'opinion sont subordonnées à des intérêts politiques, et cela commande très fortement à la fois la signification des réponses et la signification qui est donnée à la publication des résultats. Le sondage d'opinion est, dans l'état actuel, un instrument d'action politique ; sa fonction la plus importante consiste peut-être à imposer l'illusion qu'il existe une opinion publique comme sommation purement additive d'opinions individuelles ; à imposer l'idée qu'il existe quelque chose qui serait comme la moyenne des opinions ou l'opinion moyenne. L'« opinion publique » qui est manifestée dans les premières pages de journaux sous la forme de pourcentages (60 % des Français sont favorables à...), cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l'état de l'opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opinion qu'un pourcentage.

 

On sait que tout exercice de la force s'accompagne d'un discours visant à légitimer la force de celui qui l'exerce ; on peut même dire que le propre de tout rapport de force, c'est de n'avoir toute sa force que dans la mesure où il se dissimule comme tel. Bref, pour parler simplement, l'homme politique est celui qui dit : « Dieu est avec nous ». L'équivalent de « Dieu est avec nous », c'est aujourd'hui « l'opinion publique est avec nous ». Tel est l'effet fondamental de l'enquête d'opinion : constituer l'idée qu'il existe une opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible.

 

Ayant dit au commencement ce que je voulais dire à la fin, je vais essayer d'indiquer très rapidement quelles sont les opérations par lesquelles on produit cet effet de consensus. La première opération, qui a pour point de départ le postulat selon lequel tout le monde doit avoir une opinion, consiste à ignorer les non-réponses. Par exemple vous demandez aux gens : « Êtes-vous favorable au gouvernement Pompidou ? » Vous enregistrez 30 % de non-réponses, 20 % de oui, 50 % de non. Vous pouvez dire : la part des gens défavorables est supérieure à la part des gens favorables et puis il y a ce résidu de 30 %. Vous pouvez aussi recalculer les pourcentages favorables et défavorables en excluant les non-réponses. Ce simple choix est une opération théorique d'une importance fantastique sur laquelle je voudrais réfléchir avec vous.

 

Éliminer les non-réponses, c'est faire ce qu'on fait dans une consultation électorale où il y a des bulletins blancs ou nuls ; c'est imposer à l'enquête d'opinion la philosophie implicite de l'enquête électorale. Si l'on regarde de plus près, on observe que le taux des non-réponses est plus élevé d'une façon générale chez les femmes que chez les hommes, que l'écart entre les femmes et les hommes est d'autant plus élevé que les problèmes posés sont d'ordre plus proprement politique. Autre observation : plus une question porte sur des problèmes de savoir, de connaissance, plus l'écart est grand entre les taux de non-réponses des plus instruits et des moins instruits. À l'inverse, quand les questions portent sur les problèmes éthiques, les variations des non-réponses selon le niveau d'instruction sont faibles (exemple : « Faut-il être sévère avec les enfants ? »). Autre observation : plus une question pose des problèmes conflictuels, porte sur un nœud de contradictions (soit une question sur la situation en Tchécoslovaquie pour les gens qui votent communiste), plus une question est génératrice de tensions pour une catégorie déterminée, plus les non-réponses sont fréquentes dans cette catégorie. En conséquence, la simple analyse statistique des non-réponses apporte une information sur ce que signifie la question et aussi sur la catégorie considérée, celle-ci étant définie autant par la probabilité qui lui est attachée d'avoir une opinion que par la probabilité conditionnelle d'avoir une opinion favorable ou défavorable.

 

L'analyse scientifique des sondages d'opinion montre qu'il n'existe pratiquement pas de problème omnibus ; pas de question qui ne soit réinterprétée en fonction des intérêts des gens à qui elle est posée, le premier impératif étant de se demander à quelle question les différentes catégories de répondants ont cru répondre. Un des effets les plus pernicieux de l'enquête d'opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu'ils ne se sont pas posées. Soit par exemple les questions qui tournent autour des problèmes de morale, qu'il s'agisse des questions sur la sévérité des parents, les rapports entre les maîtres et les élèves, la pédagogie directive ou non directive, etc., problèmes qui sont d'autant plus perçus comme des problèmes éthiques qu'on descend davantage dans la hiérarchie sociale, mais qui peuvent être des problèmes politiques pour les classes supérieures : un des effets de l'enquête consiste à transformer des réponses éthiques en réponses politiques par le simple effet d'imposition de problématique.

 

En fait, il y a plusieurs principes à partir desquels on peut engendrer une réponse. Il y a d'abord ce qu'on peut appeler la compétence politique par référence à une définition à la fois arbitraire et légitime, c'est-à-dire dominante et dissimulée comme telle, de la politique. Cette compétence politique n'est pas universellement répandue. Elle varie grosso modo comme le niveau d'instruction. Autrement dit, la probabilité d'avoir une opinion sur toutes les questions supposant un savoir politique est assez comparable à la probabilité d'aller au musée. On observe des écarts fantastiques : là où tel étudiant engagé dans un mouvement gauchiste perçoit quinze divisions à gauche du PSU, pour un cadre moyen il n'y a rien. Dans l'échelle politique (extrême-gauche, gauche, centre-gauche, centre, centre-droit, droite, extrême-droite, etc.) que les enquêtes de « science politique » emploient comme allant de soi, certaines catégories sociales utilisent intensément un petit coin de l'extrême-gauche ; d'autres utilisent uniquement le centre, d'autres utilisent toute l'échelle. Finalement une élection est l'agrégation d'espaces tout à fait différents ; on additionne des gens qui mesurent en centimètres avec des gens qui mesurent en kilomètres, ou, mieux, des gens qui notent de 0 à 20 et des gens qui notent entre 9 et 11. La compétence se mesure entre autres choses au degré de finesse de perception (c'est la même chose en esthétique, certains pouvant distinguer les cinq ou six manières successives d'un seul peintre).

 

Cette comparaison peut être poussée plus loin. En matière de perception esthétique, il y a d'abord une condition permissive : il faut que les gens pensent l'œuvre d'art comme une œuvre d'art ; ensuite, l'ayant perçue comme œuvre d'art, il faut qu'ils aient des catégories de perception pour la construire, la structurer, etc. Supposons une question formulée ainsi : « Êtes-vous pour une éducation directive ou une éducation non directive ? » Pour certains, elle peut être constituée comme politique, la représentation des rapports parents-enfants s'intégrant dans une vision systématique de la société ; pour d'autres, c'est une pure question de morale. Ainsi le questionnaire que nous avons élaboré et dans lequel nous demandons aux gens si, pour eux, c'est de la politique ou non de faire la grève, d'avoir les cheveux longs, de participer à un festival pop, etc., fait apparaître des variations très grandes selon les classes sociales. La première condition pour répondre adéquatement à une question politique est donc d'être capable de la constituer comme politique ; la deuxième, l'ayant constituée comme politique, est d'être capable de lui appliquer des catégories proprement politiques qui peuvent être plus ou moins adéquates, plus ou moins raffinées, etc. Telles sont les conditions spécifiques de production des opinions, celles que l'enquête d'opinion suppose universellement et uniformément remplies avec le premier postulat selon lequel tout le monde peut produire une opinion.

Deuxième principe à partir duquel les gens peuvent produire une opinion, ce que j'appelle l'« ethos de classe » (pour ne pas dire « éthique de classe »), c'est-à-dire un système de valeurs implicites que les gens ont intériorisées depuis l'enfance et à partir duquel ils engendrent des réponses à des problèmes extrêmement différents. Les opinions que les gens peuvent échanger à la sortie d'un match de football entre Roubaix et Valenciennes doivent une grande partie de leur cohérence, de leur logique, à l’ethos de classe. Une foule de réponses qui sont considérées comme des réponses politiques, sont en réalité produites à partir de l'ethos de classe et du même coup peuvent revêtir une signification tout à fait différente quand elles sont interprétées sur le terrain politique. Là, je dois faire référence à une tradition sociologique, répandue surtout parmi certains sociologues de la politique aux États-Unis, qui parlent très communément d'un conservatisme et d'un autoritarisme des classes populaires.

 

Ces thèses sont fondées sur la comparaison internationale d'enquêtes ou d'élections qui tendent à montrer que chaque fois que l'on interroge les classes populaires, dans quelque pays que ce soit, sur des problèmes concernant les rapports d'autorité, la liberté individuelle, la liberté de la presse, etc., elles font des réponses plus « autoritaires » que les autres classes ; et on en conclut globalement qu'il y a un conflit entre les valeurs démocratiques (chez l'auteur auquel je pense, Lipset, il s'agit des valeurs démocratiques américaines) et les valeurs qu'ont intériorisées les classes populaires, valeurs de type autoritaire et répressif. De là, on tire une sorte de vision eschatologique : élevons le niveau de vie, élevons le niveau d'instruction et, puisque la propension à la répression, à l'autoritarisme, etc., est liée aux bas revenus, aux bas niveaux d'instruction, etc., nous produirons ainsi de bons citoyens de la démocratie américaine.

 

À mon sens ce qui est en question, c'est la signification des réponses à certaines questions.

 

Supposons un ensemble de questions du type suivant : Êtes-vous favorable à l'égalité entre les sexes ? Êtes-vous favorable à la liberté sexuelle des conjoints ? Êtes-vous favorable à une éducation non répressive ? Êtes-vous favorable à la nouvelle société ? etc. Supposons un autre ensemble de questions du type : Est-ce que les professeurs doivent faire la grève lorsque leur situation est menacée? Les enseignants doivent-ils être solidaires avec les autres fonctionnaires dans les périodes de conflit social ? etc. Ces deux ensembles de questions donnent des réponses de structure strictement inverse sous le rapport de la classe sociale : le premier ensemble de questions, qui concerne un certain type de novation dans les rapports sociaux, dans la forme symbolique des relations sociales, suscite des réponses d'autant plus favorables que l'on s'élève dans la hiérarchie sociale et dans la hiérarchie selon le niveau d'instruction ; inversement, les questions qui portent sur les transformations réelles des rapports de force entre les classes suscitent des réponses de plus en plus défavorables à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie sociale.

 

Bref, la proposition « Les classes populaires sont répressives » n'est ni vraie ni fausse. Elle est vraie dans la mesure où, devant tout un ensemble de problèmes comme ceux qui touchent à la morale domestique, aux relations entre les générations ou entre les sexes, les classes populaires ont tendance à se montrer beaucoup plus rigoristes que les autres classes sociales. Au contraire, sur les questions de structure politique, qui mettent en jeu la conservation ou la transformation de l'ordre social, et non plus seulement la conservation ou la transformation des modes de relation entre les individus, les classes populaires sont beaucoup plus favorables à la novation, c'est-à-dire à une transformation des structures sociales. Vous voyez comment certains des problèmes posés en Mai 1968, et souvent mal posés, dans le conflit entre le parti communiste et les gauchistes, se rattachent très directement au problème central que j'ai essayé de poser ce soir, celui de la nature des réponses, c'est-à-dire du principe à partir duquel elles sont produites. L'opposition que j'ai faite entre ces deux groupes de questions se ramène en effet à l'opposition entre deux principes de production des opinions : un principe proprement politique et un principe éthique, le problème du conservatisme des classes populaires étant le produit de l'ignorance de cette distinction.

 

L'effet d'imposition de problématique, effet exercé par toute enquête d'opinion et par toute interrogation politique (à commencer par l'électorale), résulte du fait que les questions posées dans une enquête d'opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et que les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. Ainsi la problématique dominante, dont la liste des questions posées depuis deux ans par les instituts de sondage fournit une image, c'est-à-dire la problématique qui intéresse essentiellement les gens qui détiennent le pouvoir et qui entendent être informés sur les moyens d'organiser leur action politique, est très inégalement maîtrisée par les différentes classes sociales. Et, chose importante, celles-ci sont plus ou moins aptes à produire une contre-problématique. À propos du débat télévisé entre Servan-Schreiber et Giscard d'Estaing, un institut de sondages d'opinion avait posé des questions du type : « Est-ce que la réussite scolaire est fonction des dons, de l'intelligence, du travail, du mérite ? » Les réponses recueillies livrent en fait une information (ignorée de ceux qui les produisaient) sur le degré auquel les différentes classes sociales ont conscience des lois de la transmission héréditaire du capital culturel : l'adhésion au mythe du don et de l'ascension par l'école, de la justice scolaire, de l'équité de la distribution des postes en fonction des titres, etc., est très forte dans les classes populaires. La contre-problématique peut exister pour quelques intellectuels mais elle n'a pas de force sociale bien qu'elle ait été reprise par un certain nombre de partis, de groupes. La vérité scientifique est soumise aux mêmes lois de diffusion que l'idéologie. Une proposition scientifique, c'est comme une bulle du pape sur la régulation des naissances, ça ne prêche que les convertis.

 

On associe l'idée d'objectivité dans une enquête d'opinion au fait de poser la question dans les termes les plus neutres afin de donner toutes les chances à toutes les réponses. En réalité, l'enquête d'opinion serait sans doute plus proche de ce qui se passe dans la réalité si, transgressant complètement les règles de l'« objectivité », on donnait aux gens les moyens de se situer comme ils se situent réellement dans la pratique réelle, c'est-à-dire par rapport à des opinions déjà formulées ; si, au lieu de dire par exemple « II y a des gens favorables à la régulation des naissances, d'autres qui sont défavorables ; et vous ?... », on énonçait une série de prises de positions explicites de groupes mandatés pour constituer les opinions et les diffuser, de façon que les gens puissent se situer par rapport à des réponses déjà constituées. On parle communément de « prises de position » ; il y a des positions qui sont déjà prévues et on les prend. Mais on ne les prend pas au hasard. On prend les positions que l'on est prédisposé à prendre en fonction de la position que l'on occupe dans un certain champ. Une analyse rigoureuse vise à expliquer les relations entre la structure des positions à prendre et la structure du champ des positions objectivement occupées.

 

Si les enquêtes d'opinion saisissent très mal les états virtuels de l'opinion et plus exactement les mouvements d'opinion, c'est, entre autres raisons, que la situation dans laquelle elles appréhendent les opinions est tout à fait artificielle. Dans les situations où se constitue l'opinion, en particulier les situations de crise, les gens sont devant des opinions constituées, des opinions soutenues par des groupes, en sorte que choisir entre des opinions, c'est très évidemment choisir entre des groupes. Tel est le principe de l'effet de politisation que produit la crise : il faut choisir entre des groupes qui se définissent politiquement et définir de plus en plus de prises de position en fonction de principes explicitement politiques. En fait, ce qui me paraît important, c'est que l'enquête d'opinion traite l'opinion publique comme une simple somme d'opinions individuelles, recueillies dans une situation qui est au fond celle de l'isoloir, où l'individu va furtivement exprimer dans l'isolement une opinion isolée. Dans les situations réelles, les opinions sont des forces et les rapports d'opinions sont des conflits de force entre des groupes.

 

Une autre loi se dégage de ces analyses : on a d'autant plus d'opinions sur un problème que l'on est plus intéressé par ce problème, c'est-à-dire que l'on a plus intérêt à ce problème. Par exemple sur le système d'enseignement, le taux de réponses est très intimement lié au degré de proximité par rapport au système d'enseignement, et la probabilité d'avoir une opinion varie en fonction de la probabilité d'avoir du pouvoir sur ce à propos de quoi on opine. L'opinion qui s'affirme comme telle, spontanément, c'est l'opinion des gens dont l'opinion a du poids, comme on dit. Si un ministre de l'Éducation nationale agissait en fonction d'un sondage d'opinion (ou au moins à partir d'une lecture superficielle du sondage), il ne ferait pas ce qu'il fait lorsqu'il agit réellement comme un homme politique, c'est-à-dire à partir des coups de téléphone qu'il reçoit, de la visite de tel responsable syndical, de tel doyen, etc. En fait, il agit en fonction de ces forces d'opinion réellement constituées qui n'affleurent à sa perception que dans la mesure où elles ont de la force et où elles ont de la force parce qu'elles sont mobilisées.

 

S'agissant de prévoir ce que va devenir l'Université dans les dix années prochaines, je pense que l'opinion mobilisée constitue la meilleure base. Toutefois, le fait, attesté par les non-réponses, que les dispositions de certaines catégories n'accèdent pas au statut d'opinion, c'est-à-dire de discours constitué prétendant à la cohérence, prétendant à être entendu, à s'imposer, etc., ne doit pas faire conclure que, dans des situations de crise, les gens qui n'avaient aucune opinion choisiront au hasard : si le problème est politiquement constitué pour eux (problèmes de salaire, de cadence de travail pour les ouvriers), ils choisiront en termes de compétence politique ; s'il s'agit d'un problème qui n'est pas constitué politiquement pour eux (répressivité dans les rapports à l'intérieur de l'entreprise) ou s'il est en voie de constitution, ils seront guidés par le système de dispositions profondément inconscient qui oriente leurs choix dans les domaines les plus différents, depuis l'esthétique ou le sport jusqu'aux préférences économiques. L'enquête d'opinion traditionnelle ignore à la fois les groupes de pression et les dispositions virtuelles qui peuvent ne pas s'exprimer sous forme de discours explicite. C'est pourquoi elle est incapable d'engendrer la moindre prévision raisonnable sur ce qui se passerait en situation de crise.

 

L'opinion publique n'existe pas

Supposons un problème comme celui du système d'enseignement. On peut demander : « Que pensez-vous de la politique d'Edgar Faure ? » C'est une question très voisine d'une enquête électorale, en ce sens que c'est la nuit où toutes les vaches sont noires : tout le monde est d'accord grosso modo sans savoir sur quoi ; on sait ce que signifiait le vote à l'unanimité de la loi Faure à l'Assemblée nationale. On demande ensuite : « Êtes-vous favorable à l'introduction de la politique dans les lycées ? » Là, on observe un clivage très net. Il en va de même lorsqu'on demande : « Les professeurs peuvent-ils faire grève ? » Dans ce cas, les membres des classes populaires, par un transfert de leur compétence politique spécifique, savent quoi répondre. On peut encore demander : « Faut-il transformer les programmes ? Êtes-vous favorable au contrôle continu ? Êtes-vous favorable à l'introduction des parents d'élèves dans les conseils des professeurs ? Êtes-vous favorable à la suppression de l'agrégation ? etc. » Sous la question « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? », il y avait toutes ces questions et les gens ont pris position d'un coup sur un ensemble de problèmes qu'un bon questionnaire ne pourrait poser qu'au moyen d'au moins soixante questions à propos desquelles on observerait des variations dans tous les sens. Dans un cas les opinions seraient positivement liées à la position dans la hiérarchie sociale, dans l'autre, négativement, dans certains cas très fortement, dans d'autres cas faiblement, ou même pas du tout. Il suffit de penser qu'une consultation électorale représente la limite d'une question comme « êtes-vous favorable à Edgar Faure ? » pour comprendre que les spécialistes de sociologie politique puissent noter que la relation qui s'observe habituellement, dans presque tous les domaines de la pratique sociale, entre la classe sociale et les pratiques ou les opinions, est très faible quand il s'agit de phénomènes électoraux, à tel point que certains n'hésitent pas à conclure qu'il n'y a aucune relation entre la classe sociale et le fait de voter pour la droite ou pour la gauche. Si vous avez à l'esprit qu'une consultation électorale pose en une seule question syncrétique ce qu'on ne pourrait raisonnablement saisir qu'en deux cents questions, que les uns mesurent en centimètres, les autres en kilomètres, que la stratégie des candidats consiste à mal poser les questions et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent, et tant d'autres effets, vous concluerez qu'il faut peut-être poser à l'envers la question traditionnelle de la relation entre le vote et la classe sociale et se demander comment il se fait que l'on constate malgré tout une relation, même faible ; et s'interroger sur la fonction du système électoral, instrument qui, par sa logique même, tend à atténuer les conflits et les clivages. Ce qui est certain, c'est qu'en étudiant le fonctionnement du sondage d'opinion, on peut se faire une idée de la manière dont fonctionne ce type particulier d'enquête d'opinion qu'est la consultation électorale et de l'effet qu'elle produit.

 

Bref, j'ai bien voulu dire que l'opinion publique n'existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. J'ai dit qu'il y avait d'une part des opinions constituées, mobilisées, des groupes de pression mobilisés autour d'un système d'intérêts explicitement formulés ; et d'autre part, des dispositions qui, par définition, ne sont pas opinion si l'on entend par là, comme je l'ai fait tout au long de cette analyse, quelque chose qui peut se formuler en discours avec une certaine prétention à la cohérence. Cette définition de l'opinion n'est pas mon opinion sur l'opinion. C'est simplement l'explicitation de la définition que mettent en œuvre les sondages d'opinion en demandant aux gens de prendre position sur des opinions formulées et en produisant, par simple agrégation statistique d'opinions ainsi produites, cet artefact qu'est l'opinion publique. Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas.

Partager cet article
Repost0