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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 06:11

Dans l'éditorial du numéro de juin 2013, Serge Halimi dénonce la langue unique (le sabir, le globish) que les Solfériniens veulent imposer aux Français :

Marché unique, monnaie unique, langue unique ? Les portes et les ponts illustrant les billets européens incarnent déjà la fluidité des échanges entre des commerçants sans ancrage et sans histoire. Faut-il également que les étudiants puissent quitter leur pays sans dictionnaire ? Avec pour seul passeport linguistique un anglais d’aéroport. Utilisable partout, en particulier dans les universités françaises.

Car il paraît que celles-ci restent encore trop « décalées » — comme le reste du pays. Imaginez, on y parle toujours… français ! Mme Geneviève Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, veut supprimer cet « obstacle du langage ». Il découragerait « les étudiants des pays émergents, la Corée, l’Inde, le Brésil », de venir se former en France.

Vingt-neuf Etats ont pourtant comme langue officielle celle de Molière (cinquante-six celle de Shakespeare). Et le nombre de locuteurs du français ne cesse de croître, en particulier en Afrique. Mais, à en juger par le parcours du combattant qu’elle leur inflige, les étudiants de ce continent ne sont pas ceux que la France veut attirer. Pas assez riches, pas assez susceptibles de payer les (gros) droits d’inscription d’une école de commerce ou d’ingénieurs.

 

Un reportage édifiant d’Olivier Cyran sur le Bangladesh, la « machine à coudre du monde », avec ses « meurtriers du prêt-à-porter » :

Avant même que l’effondrement des ateliers du Rana Plaza, à Dacca, ne tue plus d’un millier d’ouvriers, d’autres drames avaient mis en lumière les conditions de travail dans les usines de confection bangladaises. Comment le pays en est-il arrivé à une telle situation ?

Visible à plusieurs centaines de mètres à la ronde, l’étincelante tour de verre qui se dresse en solitaire sur la berge du lac Hatirjheel évoque un greffon de la City de Londres transplanté au cœur d’un gigantesque bidonville. C’est le siège de l’Association des fabricants et exportateurs de textile du Bangladesh (Bangladesh Garment Manufacturers and Exporters Association, BGMEA), l’organisation des employeurs du prêt-à-porter.

 

 

Un dossier très intéressant sur le vieillissement de la population mondiale. J’ai particulièrement savouré celui sur l’Allemagne qui, après avoir importé des aides-soignantes des anciens pays de l’Est payées au noir, veut exporter ses grands-parents.

Et si, même sur le plan économique, une population vieillissante était un atout pour un pays ? C’est en tout cas la carte que veut jouer le Japon en misant sur le « marché argenté » (« Un marché qui excite le patronat japonais »). En Allemagne, les pensions ne suffisent plus pour payer les établissements médicalisés ; certaines familles envoient donc leurs parents en Thaïlande ou en Roumanie (« Les Allemands exportent aussi leurs grands-parents »). La Chine, essentiellement rurale il y a trente ans, a vu depuis les jeunes partir pour la ville, laissant derrière eux les vieux isolés dans leur village (« Qin Zhuang, royaume des aînés »). L’Afrique affronte une évolution identique (« “Te souviens-tu de nos 20 ans ?” »). En France, une nouvelle réforme se prépare, qui vise à faire payer les retraités (« Et maintenant, faire payer la crise aux retraités »). Selon les circonstances, les responsables politiques et les dirigeants d’entreprise valorisent les plus de 60 ans ou les fustigent (« A quel âge devient-on vieux ? »).

Notons qu'environ 7 146 retraités allemands vivant en maison de retraite en Hongrie en 2011. Plus de 3 000 retraités ont été envoyés dans des foyers en République Tchèque, et il y en avait plus de 600 en Slovaquie. Il en existe également un nombre inconnu en Espagne, en Grèce et en Ukraine. La Thaïlande et les Philippines sont aussi attirantes pour un nombre croissant d’entre eux.

 

 

Un réflexion très intéressante de Pierre Rimbert (“ Les robots ne joueront pas « La Traviata » ”) qui nous explique pourquoi, contrairement aux ordinateurs ou aux casseroles, les soins, la culture, l’éducation coûteront toujours « trop » cher, dans l’optique du capitalisme financier, évidemment :

Erigée en dogme de part et d’autre de l’Atlantique, l’exigence de baisse des dépenses publiques se répercute en premier lieu sur les services d’intérêt commun. Or, dans les secteurs où l’interaction humaine est irremplaçable, réduire les coûts implique inévitablement une perte de qualité. L’automatisation d’un nombre toujours plus grand d’activités exaucera-t-elle les maniaques de l’efficience ?

Difficile, pour les habitants des pays industrialisés, d’échapper au sentiment d’une vie quotidienne cisaillée par deux courants contraires. D’un côté, le foisonnement de services individuels accessibles par l’intermédiaire d’appareils toujours plus performants, pratiques et bon marché ; de l’autre, la raréfaction et le renchérissement des services collectifs de contact — ceux qui, rendus par des humains à des humains, tissent la trame de la société. Arbitrages budgétaires, modes intellectuelles, flux d’investissements : tout paraît encourager cette dynamique. La comprendre — pour la combattre ? — implique de saisir un mécanisme mis en évidence il y a près de cinquante ans, mais que les dirigeants politiques s’évertuent à ignorer. Son nom ? La « maladie des coûts ».

 

Pour Renaud Lambert, “ Le Brésil s’empare du rêve de Bolívar ” :

Unifier les douze pays d’Amérique du Sud pour les libérer de la tutelle américaine : au Brésil comme ailleurs, le projet d’intégration fait l’unanimité, ou presque. Rassemblant patrons et syndicalistes, mouvements sociaux et hauts fonctionnaires, une telle mobilisation pourrait toutefois faciliter l’émergence d’une nouvelle hégémonie, régionale celle-là.

 

Peut-on “ Prendre le pouvoir sans perdre son âme ” (Baptiste Dericquebourg) ?:

Comment passer du statut de principale force de l’opposition à celui de premier parti d’un pays ? Rares sont les formations politiques de la gauche radicale européenne en mesure de se poser sérieusement cette question. C’est toutefois celle qui tiraille Syriza, en Grèce, que ses résultats électoraux du printemps 2012 placent aux portes du pouvoir.

Syriza tiendra en juillet 2013 son premier congrès en tant que parti unifié (lire « Syriza en chiffres »). Propulsée par les élections législatives de mai et juin 2012 au rang de coryphée de l’opposition de gauche à la politique de la « troïka » — Fonds monétaire international (FMI), Commission européenne et Banque centrale européenne (BCE) —, la Coalition de la gauche radicale jouit d’une position unique en Europe. Avec elle, une force politique progressiste se trouve aux portes du pouvoir. Mais cette percée ambiguë, à la fois victoire et défaite face aux conservateurs de Nouvelle Démocratie, l’a également confrontée aux problèmes de l’élargissement de sa base électorale et militante, ainsi que de la recherche d’alliances. Problèmes d’autant plus urgents que, pour la direction de Syriza, le gouvernement tripartite sorti des urnes en juin 2012 ne devait pas tenir plus de quelques mois, et que de nouvelles élections auraient donc déjà dû avoir lieu.

 

José Luis Peixoto pense que l’avenir à court et moyen terme des Portugais est très sombre :

Passage du temps de travail de trente-cinq à quarante heures, élévation de l’âge du départ à la retraite… Avec le nouveau plan d’austérité entériné le 12 mai dernier, le Portugal poursuit sa descente aux enfers. Qu’ils partent ou qu’ils restent, ses habitants doivent faire le deuil de leurs rêves d’avenir.

 

Selon Karim Emile Bitar, la Syrie est le théâtre de guerres (au pluriel) par procuration :

Appuyé par le Hezbollah libanais, le régime de M. Bachar Al-Assad a repris l’offensive dans l’ouest de la Syrie. Un rapprochement américano-russe laisse entrevoir la possibilité de réunir une conférence internationale à Genève. Mais, deux ans après le début du soulèvement, la révolution est détournée par des acteurs régionaux et internationaux aux objectifs contradictoires et souvent mal définis.

 

Que penser des “ loups solitaires de Boston ” (Murad Batal Al-Shishani) ? :

Les attentats du marathon de Boston, le 15 avril dernier, ont fait resurgir le spectre d’un djihad mondial contre les États-Unis, qui mobiliserait les combattants islamistes du Sahel à l’Afghanistan en passant par le Caucase. Pourtant, les motivations des frères Tsarnaev ont peu à voir avec la situation en Tchétchénie, république dont ils sont originaires et dont le combat vise avant tout l’indépendance vis-à-vis de la Russie.

 

Benoît Bréville se demande si la France ne va pas connaître une “ Immigration choisie à l’américaine ” :

Actuellement en discussion au Sénat, la réforme de la politique américaine d’immigration prévoit d’ouvrir la voie à la régularisation de onze millions de sans-papiers. Cette mesure, qui focalise l’attention des médias et des partis politiques, en éclipse une autre : l’instauration d’un nouveau système d’attribution des visas qui ferait la part belle aux desiderata des entreprises.

 

Où en est la dissuasion française (“ L’arme nucléaire oubliée du débat français ”, Vincent Desportes) ?:

Le nouveau Livre blanc sur la défense remis au président de la République a reconduit la posture et l’arsenal nucléaires tels qu’ils avaient été définis par le général de Gaulle. Encore une fois, les changements intervenus au cours des dernières décennies et la modification des menaces n’ont pas été pris en compte. Au risque d’affaiblir les capacités de dissuasion de la France.

 

Le Koweït connaît, lui aussi, ses sans-papiers (Alain Gresh) :

Comme les autres pays pétroliers du Golfe, le Koweït vit grâce à une main-d’œuvre étrangère corvéable à merci. Mais les « bidoun », ces citoyens privés de droits, sont une particularité du petit émirat.

 

 

La science-fiction : nouveau genre dans la littérature africaine (Alain Vicky) :

La science-fiction déplie les possibles enfouis dans le présent et cristallise les formes que pourrait prendre l’avenir. En rendant ainsi sensibles des peurs et des espérances collectives, elle est toujours – à sa façon – politique. Alors que les Anglo-Saxons l’ont largement abandonnée au profit de la fantasy, les artistes africains s’en saisissent.

 

Savez-vous combien coûte un billet d’avion ? Non, bien sûr. Ariane Krol et Jacques Nantel expliquent pourquoi :

La semaine dernière, vous avez acheté un billet d’avion pour Montréal. Après avoir consulté le tarif sur le site de la compagnie aérienne, vous avez navigué sur Internet à la recherche d’une meilleure offre, pour finalement revenir au site original. A votre grand étonnement, le tarif avait grimpé. Vous vous êtes empressé de réserver votre billet avant que son prix n’augmente davantage.

Vous vous êtes fait avoir.

 

Enfin, un fort dossier sur “ Les nouveaux défis de la santé globale ”

Trente ans après la découverte du virus du sida, le combat contre la maladie a connu des progrès certains. Infection elle aussi mortelle, le paludisme fait l’objet d’un travail de prévention systématique, comme en République démocratique du Congo (lire Bataille contre les moustiques en République démocratique du Congo), tandis que le traitement de la tuberculose est de plus en plus accessible. Créé en 2002, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme est l’instrument-clé de ce travail de titan qui nécessite la mobilisation de sommes importantes. Mais, en période de crise et de restrictions budgétaires, les bailleurs se montrent parfois hésitants à maintenir un soutien financier pourtant indispensable (lire les tribunes de Pascal Canfin et de Mark Dybul). Définis en 2000, les Objectifs du millénaire pour le développement ne seront pas atteints en matière de santé à l’horizon 2015 (lire « Défis du Millénaire en matière de santé »), et la situation en Afrique francophone demeure inquiétante (lire « L’Afrique francophone face au sida »).

 

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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 06:12

Le numéro 36/37 de La Vie Est À Nous !: Le Sarkophage annonce, navré, que cesse sa version papier, pour mieux rebondir sur le net, avant d’ambitieux projets pour la rentrée.

 

"Nous sommes tristes de vous annoncer que nous sommes dans l’obligation de cesser brutalement l’édition papier de notre journal car nous sommes totalement étranglés financièrement en raison de l’augmentation des frais de distribution et de fabrication.

Dès septembre 2013, un nouveau mensuel Les Z’indigné(e)s, la vie est à nous! sera publié par les éditions Golias. L’équipe de la société éditrice de La Vie est à nous !/Le Sarkophage, est certes triste de devoir cesser cette belle aventure collective, mais nous sommes heureux qu’une autre débute, avec la même ligne éditoriale et sous la direction de Paul Ariès. Ce mensuel de 32 pages format A4 ne sera pas distribué en kiosque mais uniquement sur abonnement et vente directe au numéro. Il existera aussi en version numérique sur le site des éditions Golias."

 

Selon Paul Ariès (“ Résoudre la question du chômage ”), le capitalisme a toujours aimé disposer d’une armée de réserve pour opposer chômeurs et salariés et mieux exploiter ceux qui « ont la chance » de trimer. La mondialisation, en mettant les peuples en concurrence tandis que la petite caste au pouvoir s’entend sur ses propres rémunérations (qui ne doivent rien à la loi de l’offre et de la demande mais tout aux Comités de rémunérations des firmes), a permis au capital de paupériser les salariés et de créer artificiellement un chômage de masse mondial. Ce ne sont pas les appauvris du Sud qui volent les emplois des appauvris du Nord puisque le chômage concerne d’abord les peuples de la périphérie.

En attendant que les citoyens s’emparent de ce débat, imposant le retour à la retraite à 60 ans avec 37 annuités et demi, au prix d’une réduction des hautes retraites, imposons la semaine des 32 heures, imposons la limitation des stages en entreprise (il n’y a pas si longtemps, ils n’existaient pas même dans les lycées techniques), interdisons les stages non rémunérés au tarif des salariés, comme cela se pratique aux États- Unis.

 

 

Christine Jakse chante les louanges de la cotisation sociale :

Dès l’instant où les gouvernements successifs ont décidé du gel progressif des taux de cotisation sociale, entre 1979 et le milieu des années quatre-vingt-dix, les régressions sont allées bon train pour les salariés: droits d’accès à la sécurité sociale durcis et réduits, niveau des prestations affaiblis, durée de versement limitée.

 

Pour Laurent Paillard (le coin des sophistes), « Il faut avoir le courage d’imposer des sacrifices. »

Indice: l’aliénation religieuse peut prendre la forme du discours économique.

Solution : C’est au nom d’une pensée magique que sont décrétées les mesures d’austérité telles que diminutions des salaires, licenciements, atteintes à tout ce qui concerne la part socialisée du salaire – sécurité sociale, assurance chômage, droit à la retraite à un âge décent, augmentation larvée de la durée et de l’intensité du travail, etc. En effet, si la pensée économique dominante se plaçait dans le cadre des Lumières, les mesures adoptées devraient être fondées sur une analyse rationnelle de la situation permettant de comprendre les causes des déséquilibres économiques afin d’agir sur celles-ci.

De cette façon, le peuple n’est pas conçu comme le seul souverain et l’existence des individus passe au second plan, c’est toujours la variable d’ajustement sacrifiée aux intérêts supérieurs du capital.

 

Yann Fiévet s’afflige de la longueur de la première année du quinquennat de Hollande :

Comme elle fut longue, la première année d’un règne qui pourrait en compter cinq. Longue de l’attente de changements qui ne viendront pas. Longue de l’amertume du constat que le président nouveau est, tout compte fait, un fieffé conservateur. Longue du dégoût du mensonge perpétué au sommet de l’État pour camoufler de vils conflits d’intérêts. Il est à craindre que « la bande à Hollande » continue de jouer avec nos nerfs, sourde qu’elle est au grand désarroi qui étreint le corps social. Les médecins attentifs savent qu’à tout moment les nerfs peuvent craquer.

 

 

Gérard Filoche sait où est l’ennemi : la récession est la faute au Medef et aux grands patrons :

C’est vous qui n’investissez pas. C'est vous qui bloquez les salaires. C'est vous qui augmentez les vôtres et vous goinfrez de stocks option, de retraites chapeaux, d’émoluments mirifiques à 600 fois le Smic, c’est vous qui bloquez l’argent, le stockez dans les îles Caïman et les caves à subprimes. C’est vous qui délocalisez, c’est vous qui violez même vos propres règles de concurrence, vos propres appels à la compétitivité.

 

Pierre Lucot réfléchit sur les notions de différence et de normalité :

Décidément, le début de ce quinquennat sera marqué par une aspi- ration à la normalité. Le débat autour du « mariage pour tous » relève de cette surprenante évolution des revendications sociales sollicitant de façon « prioritaire » non plus le droit à la différence (des homosexuels ou des célibataires) mais l’aspiration à la norme.

 

 

Aurélien Bernier écrit, sûrement en pure perte, à Alain Lipietz :

La grande habileté des libéraux est d’avoir bourré le crâne des citoyens avec de pseudo-lois économiques qui se révèlent fausses à l’usage.

Mais pour que ce projet se réalise, il faut retrouver l’audace dont vous faisiez preuve en 1984 : un vrai gouvernement de gauche doit agir, et rompre unilatéralement avec l’ordre libéral de Bruxelles. Jamais ce que vous écriviez à l’époque n’a été aussi valable qu’aujourd’hui. Alors pourquoi ne pas dépoussiérer ces belles réflexions révolutionnaires?

 

 

Philippe Corcuff demande si les gauches ne sont pas en plein coma intellectuel :

Peut-on se contenter de la tendance dominante au sein des gauches à la déflation intellectuelle et à l’inflation rhétorique, de rafistolages quant à « la moralisation de la vie publique » en nouveau prétendant à la chefferie demandant à ceux qui occupent les places qu’« ils s’en aillent »?

 

 

René Balme et Camille Ariès s’entretiennent sur les politiques de santé dans nos villes :

Le fait que les communes investissent le champ de la santé en se dotant d’outils comme les centres de santé, les maisons de santé ou les pôles de santé va permettre de coller à une réalité territoriale et d’avoir une vision globale de l’état de santé de nos populations. Vous avez parfaitement raison : les patients ne sont pas responsables de leurs maladies ou, s’ils le sont, c’est à la marge. Il y a une responsabilité collective dans bon nombre de pathologies. Les maladies respiratoires, un certain nombre de cancers sont directement liés à ce que nous inhalons ou ingérons. La culture intensive, les pesticides, la pollution de l’air, la pauvreté, les conditions de travail, etc., sont la résultante de poli- tiques ou d’absence de politiques à l’échelle des nations qui débouchent sur une responsabilité collective que nous devons assumer et prendre en compte dans l’offre de soins. La culpabilisation dont vous faites état ne concerne pas que la maladie. Les pouvoirs ont étendu son champ dans de nombreux domaines : les accidents de la route, l’alcool, le tabac, la sexualité, etc. Il y a donc un vaste chantier qui suppose un travail en amont conséquent et pédagogique autour de ce sujet.

 

Paul Ariès pense qu’il s’invente une nouvelle écologie des pauvres en Afrique :

Extrait du livre de Paul Ariès « Amoureux du Bien-vivre, Afrique, Amériques, Asie : que nous apprend l’écologie des pauvres ? », mai 2013, Golias

L’Afrique fut pionnière dans la remise en cause de l’industrialisme avec la condamnation dès le XXe siècle des « Grands projets inutiles imposés » qualifiés alors d’« éléphants blancs », avec le refus d’un développement économique extraverti.

 

 

Pendant ce temps, on suffoque à Pékin (Olivier Canal) :

Si les années qui viennent de s’écouler ont posé le problème, ces dernières semaines ont révélé l’urgence des mesures à prendre pour éviter le chaos écologique. Ainsi, les dysfonctionnements actuels sont la démonstration que la croissance survoltée des Chinois n’est pas durable. Malheureusement, la pédagogie des catastrophes est encore à l’œuvre. Au final, nombreuses sont les entreprises polluantes qui viennent s’installer en Chine pour contourner les lois antipollution occidentales basées sur le « pollueur- payeur ». La population chinoise sup- porte à la fois les conditions de travail imposées par le capital international et se voit soumise à une dégradation rapide de son environnement.

C’est la double peine de l’hypercroissance menée à marche forcée par le régime communiste et productiviste de Pékin.

 

 

Pour Jean-Michel Drevon, il urge de lancer une nouvelle réflexion sur le service public :

Alors que le Front de gauche est divisé sur la stratégie à l'égard du Parti socialiste à l'occasion des municipales de 2014, l'analyse d'un cas concret prouve qu'on ne peut décidément pas s'allier au Parti socialiste, sauf exception locale.

Si la droite parfois s’insurge, comme pour le TOP (tronçon ouest du périphérique) lorsque le sénateur maire d’Oullins François-Noël Buffet se bat contre les décisions de l’exécutif communautaire, obtenant l’organisation d’un véritable débat public, s’il arrive que des élus locaux, poussés par des citoyens en colère osent s’opposer au « grand stade » et ses dépenses scandaleuses, le plus étonnant est qu’une partie de la gauche se fait complice, même de l’inacceptable.
En effet, en ce qui concerne le grand stade, véritable scandale où l’intérêt général est mis au service de celui très particulier et très privé du président de l’OL, on s’étonne de voir des élus qui s’affichent de gauche cautionner une telle politique malgré les mobilisations citoyennes. Si quelques-uns sauvent l’honneur, ils sont bien isolés.

Même topo sur les questions de services publics. D’abord avec la décision unilatérale de changer le système de la collecte des ordures ménagères. Malgré une grève unitaire et puissante des éboueurs et de leurs syndicats, non seulement Gérard Collomb passe outre mais, pour faire bonne mesure et montrer son sens du dialogue, il assigne les 7 dirigeants syndicaux au tribunal.

On l’a vu ensuite sur le retour en régie publique de l’eau. Un collectif très large se met en place dès 2011. Il se bat pendant un an et demi (pétitions, débats publics, conférence de presse, adresse aux élus) pour obtenir un véritable débat public organisé par le Grand Lyon, pour obtenir les informations lui permettant de faire la démonstration que l’eau, en tant que bien commun, impose un tel retour en régie publique, après 30 ans d’un contrat de DSP scandaleux et léonin aux profits de Veolia et Suez. Malgré l’évidence d’une telle solution, mise en œuvre à Grenoble avant-hier, à Paris hier, à Nice (par Estrosi !) aujourd’hui, à Bordeaux demain, Gérard Collomb, fidèle à lui-même, au mépris des élus et des citoyens annonce à la presse, avant même le vote officiel, la décision prise.

 

 

Enfin, Jean Gadrey revient sur l’articulation ehtre politique de gauche et productivité :

Les fabuleux gains de productivité de ces trois décennies et même ceux, de moins en moins élevés, des décennies suivantes, ont été largement fondés, via des technologies toujours plus lourdes, sur une exploitation déraisonnable des ressources naturelles.

 

La Vie est à Nous ! : Le Sarkophage (30)
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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 07:15

Pour Jacques Sapir, Mémoire des Luttes, il convient de se rappeler ce que vient de déclarer Jérôme Cahuzac : “On me dit que j’ai menti sur ma situation personnelle. Cela veut dire quoi ? Qu’il y aurait des mensonges indignes et d’autres qui seraient dignes ? A ce compte-là, j’ai menti devant l’Assemblée sur la possibilité de réaliser les 3 % de déficit en 2013”. On peut être choqué par le cynisme de ces propos, mais il faut reconnaître leur vérité.

Où est le pire mensonge de Jérôme Cahuzac ? Dans une fausse déclaration de son patrimoine, certes éminemment condamnable mais qui n’a d’effets que sur lui-même ? Ou bien dans une fausse déclaration de nature politique, faite, elle aussi, devant l’Assemblée nationale ?

 

Michel Santi, dans Marianne, revient sur les prétendues réformes en Allemagne, au début des années 2000 :

Ces réformes sinistres ont été lancées le 16 août 2002 par un groupe d’experts dirigés par le directeur des ressources humaines de Volkswagen, Peter Hartz, qui a présenté au chancelier allemand Gerhard Schröder ses propositions relatives aux réformes du marché du travail.

Dix ans plus tard, la société allemande se retrouve profondément transformée par ces réformes.

En effet, une étude de l’OCDE, publiée à fin 2012, conclut à un accroissement spectaculaire des inégalités, bien plus que dans n’importe quel autre pays membre de cette organisation.

La commission Hartz a réussi à créer dans son pays un marché du travail subsidiaire dominé par des bas salaires et non soumis aux droits sociaux.

De fait, ces réformes privent les chômeurs allemands de tous leurs droits aux allocations chômage. Ils sont dès lors réduits à l’état de mendiants sociaux !

Le secteur allemand des bas salaires tire par le fond tous les salaires du secteur industriel en agissant comme une sorte de levier infernal. Le travailleur y subit des conditions similaires à celles encore en vigueur dans le Tiers-monde et dans les pays émergents.

 

Yann Fievet nous parle de Hollande dans Le Grand Soir :

Nous étions sans grande illusion quand François Hollande fut élu l’an dernier. Nous sommes aujourd’hui pleinement comblés.

La Gauche hollandiste a résolument et définitivement choisi son camp : celui de la préservation des intérêts des détenteurs du capital contre le sort difficile des possesseurs d’une force de travail chaque jour davantage méprisée quoiqu’en disent les discours convenus. Au lieu de songer à changer de cap, cette devient réellement dogmatique : l’austérité est obligatoire car c’est « la seule voie menant au redressement ». Quel redressement ? On ne le sait pas vraiment mais ce dont on est sûr c’est qu’il mène à la Croissance et que la Croissance – autre dogme de taille – ce sont des emplois assurés. Hâtons-nous donc de lancer de « grands projets structurants ». Et tant pis pour « la petite économie » et l’environnement massacré.

 

Ainsi que le site Convergences révolutionnaires :

Jeudi dernier, Hollande est venu à la télévision nous promettre une « offensive ». On n’a pas tardé à comprendre que dans son collimateur ne figuraient ni les licenciements ni les spéculateurs, mais nos retraites.Certes, comme le répète le ministère du Travail, « toutes les options sont sur la table ». Le problème, c’est qu’elles ressemblent comme deux gouttes d’eau aux revendications du syndicat... des patrons. Hollande reprend toute honte bue le slogan de Sarkozy « Travailler plus ». À sa sauce, il est vrai : il a supprimé « pour gagner plus ». Il s’agit en effet selon Hollande de dire « la vérité » aux travailleurs, et la vérité ce serait que la population vieillit et que l’âge de la retraite doit suivre. Un gros mensonge qui oublie également l’accroissement de la productivité. On produit aujourd’hui la même quantité de biens qu’il y a 20 ans avec deux fois moins de travail. PSA geint à qui mieux-mieux sur la mévente de ses voitures. Et consacre pas moins de 350 millions d’euros à des opérations boursières pour relever le cours de son action. Quant à Vinci, son patron vient de se faire voter une augmentation de 30 %, alors même qu’il emploie, via une cascade de sous-traitants des ouvriers portugais sur ses chantiers en France payés au salaire de leur pays : 650 euros par mois...

 

Sur le site du M »PEP, Oskar Lafontaine considère qu’il faut « abandonner  » la monnaie unique. L’ancien ministre allemand des Finances reconnaît l’erreur qu’il a commise en faisant partie de ceux qui, dans les années 1990, ont soutenu le processus de mise en place de l’euro comme monnaie unique. Pour lui, la monnaie unique « aurait été valable » si les pays membres de la zone euro « s’étaient mis d’accord sur les conditions d’une politique salariale coordonnée en faveur d’une augmentation de la productivité ». Pour Lafontaine, « le système a déjanté ».

Dans son blog, Jacques Lacaze s’intéresse à la situation de la médecine en Espagne :

Ils sont 4 717 médecins généralistes au chômage, selon les dernières statistiques de l’Observatoire de l’emploi public espagnol, qui datent de janvier dernier. Un chiffre en hausse de 42 % sur un an. Et déjà plus de 2400 à avoir quitté le pays en 2012, pour s’établir, pour la moitié d’entre eux, au Royaume-Uni mais aussi en Allemagne, au Portugal, en Suisse, en Norvège et en Autriche.

Pour la première fois, les retraités paient les médicaments

Depuis juillet, les retraités sont obligés, pour la première fois, de payer leurs médicaments, à hauteur de 10%.

L’État prévoit de privatiser six hôpitaux de la capitale et vingt-sept centres de santé.

 

Revue de Presse (64)
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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 12:57

Ce texte d'une haute tenue a été publié par Libération, qui est POUR l’introduction du globish dans l’université française.

 

 

Français, gardez votre langue à l’université

 

Le Parlement français examine ce jour un projet de loi qui risque de contribuer à l’expansion rapide de l’anglais comme vecteur principal d’enseignement dans le système universitaire français. Nous, qui décidons depuis la Chine, le Brésil, les Etats-Unis, l’Europe centrale, de l’envoi de nos étudiants en France, nous nous permettons de vous mettre en garde contre la disposition législative envisagée, présentée comme un remède miracle pour favoriser «l’attractivité» de vos universités auprès de nos étudiants.

 

Elle repose en fait sur une double erreur d’appréciation. La première porte sur les raisons qui conduisent des étudiants étrangers à faire le choix de la France. Pas plus que les touristes ne viennent chercher dans votre pays des Starbucks ou des McDonald’s, nos étudiants n’aspirent à recevoir en anglais, dans vos universités ou grandes écoles, une formation que, sans vouloir vous désobliger, vos partenaires anglophones sont mieux armés que vous pour dispenser. La mondialisation, qui provoque des phénomènes d’uniformisation, a cet effet paradoxal de faire de la diversité une valeur : ce que les meilleurs d’entre eux viennent chercher en France, la raison pour laquelle nous les y envoyons, c’est justement une autre façon de penser, une autre façon de voir le monde, un modèle culturel alternatif aux modèles anglo-saxons dominants. Nous avons impérativement besoin de cette autre voie. Or, cette différence est liée à la langue que vous parlez.

 

 

Si le savoir est universel, la langue qui permet d’y accéder, elle, ne l’est jamais. Les langues ne sont pas interchangeables, on ne dit pas la même chose dans une langue et dans une autre. Vous avez la chance de disposer en français d’un formidable capital d’intelligence lié à une tradition plusieurs fois séculaire : ne le dilapidez pas en renonçant à la langue qui le constitue. Il est absurde de considérer le français comme un obstacle à l’attractivité de votre pays : dans la concurrence mondiale, il représente votre avantage comparatif, votre valeur différentielle.

 

Enfin, en venant en France, et parce que votre pays est une porte d’entrée vers le Maghreb et l’Afrique, nos étudiants cherchent aussi à bénéficier d’un tremplin, en accédant par votre intermédiaire à ce vaste espace francophone, à ses richesses, à ses perspectives de développement. Prenez garde à ne pas décourager les pays qui en font partie, car comment voulez-vous qu’ils conservent l’usage du français dans leurs systèmes éducatifs si vous-même y renoncez ? Il est douteux que votre intérêt soit de brader les avantages économiques que vous pouvez tirer de solidarités linguistiques forgées par l’histoire.

 

Améliorez vos infrastructures universitaires, facilitez l’obtention des visas, simplifiez les formalités administratives, offrez des perspectives de carrière aux étudiants étrangers que vous accueillez, renforcez chez eux, mais aussi chez les Français eux-mêmes, la maîtrise des langues : tels sont en France, comme partout ailleurs, les objectifs à poursuivre pour améliorer l’attractivité d’un système d’enseignement. Mais ne renoncez pas à l’usage de votre langue dans la transmission des savoirs, car en vous appauvrissant vous-même, vous appauvrirez aussi le monde entier.

 

Emily Apter New York University, responsable de collection à Princeton University Press; Izabela Aquino Bocayuva Directrice du Centre de philosophie, université de Rio de Janeiro; Xiaoquan Chu Doyen de l’Institut des langues et de la littérature étrangère, université Fudan, Chine; Jacques Lezra Department of Comparative Literature, New York University; Michael Loriaux Professor of Political Science, Northwestern University; Nobutaka Miura Professeur à l’université Chûo, Japon; Myroslav Popovych Directeur de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences d’Ukraine; Dumitru Topan Recteur de l’université de Craiova, Roumanie; Fernando Santoro Directeur du programme de doctorat, université de Rio de Janeiro.

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 05:51

 

Dans la continuité de mes remarques du 15 mai sur l’imposition de l’anglais dans l’enseignement supérieur, je vous propose ici, sur le même sujet, ce qu’en a dit, le 21 mai à 7 h 20, Dominique Seux, sur France Inter, dans sa chronique "L’édito Eco".

1 TEXTE DE LA CHRONIQUE.

Vous revenez sur la polémique sur l’enseignement de certains cours en anglais à l’université.

On y revient après le zoom de la rédaction proposé hier ici par Sonia Bourhan et avant le débat, demain, du texte à l’Assemblée. Texte dont l’article 2 élargit les possibilités d’enseignement en anglais. Autant le dire : la ministre de l’enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, a raison de tenir bon sur son projet. Du point de vue de l’économie et des entreprises, cette polémique est absurde. Mais ce n’est même pas la peine d’aller chercher l’économie.

 

Pourquoi ?

 

La loi Toubon de 1994 avait essayé d’élever des digues pour protéger à tout prix la langue française. Sans succès bien sûr parce que les lignes Maginot et l’Académie française ne sont pas efficaces ! Amélie Poulain et Les Choristes sous-titrés dans le monde entier font plus pour la culture française. Les Américains traduisent-ils "rendez-vous" en anglais et devons-nous, nous, traduire DailyMotion en français ? [MouvementQuotidien, ça aurait de la gueule, non ? ; NDLR] Il convient d’être pragmatique, pas de faire de cette affaire une bataille d’Hernani.

 

*Mais sur le fond ?

Sur le fond, ce sont les idées, les résultats de recherche et les succès d’une manière générale qui sont les meilleurs ambassadeurs d’une langue. Accueillir des enseignants étrangers non francophones dans des matières pointues est une chance ; recevoir des étudiants du monde entier en est une autre ; enfin, qui ne voit (on ose à peine le dire tant c’est un truisme) que les universités américaines, chinoises et indiennes acceptent des échanges avec des jeunes Français parce que leurs propres étudiants seront reçus chez nous sans avoir l’obligation d’avoir un PhD dans la langue de Molière. On peut le regretter mais les revues scientifiques, la langue des affaires sont anglais. Ce sera peut être le français un jour si l’Afrique décolle, mais ce n’est pas le cas.

 

*Mais il y a l’argument selon lequel le Français va devenir une langue morte si ce qui est moderne ne se travaille qu’en Anglais...

 

La langue universelle, c’est plutôt un globish, un anglais « dégradé », qu’une langue en particulier, et ce globish, ce ne peut plus être pour nous une langue étrangère ; mais le plus important est ce qui fait progresser le monde et, ce sont les échanges.

 

*Cette affaire révèle trois choses...

Un : tant que l’enseignement en anglais concerne les grandes écoles, cela ne choque pas ; s’il s’agit de l’université, c’est un débat national. Peut-on mieux dire que la formation des élites obéit à des règles particulières tandis que les facultés ont un statut de réserve d’Indiens ? Deux : grâce à leurs études (et aux séries américaines !), nombre de 20-35 ans parle enfin un bon anglais ; tant mieux. Trois : en dehors de ces étudiants favorisés, le niveau d’anglais des élèves a reculé ces dernières années (étude CEDRE). C’est le problème. En 2004, le président de la commission du débat sur l’école, Claude Thélot, avait reçu le prix de la carpette anglaise par je ne sais quel jury autoproclamé parce qu’il avait osé proposer que l’anglais appartienne au socle de connaissances dès le primaire. Il avait pourtant raison et c’est ce qui a été fait.

 

2. REMARQUES

Remarque 1. La réaction de Dominique Seux est révélatrice, et, en particulier, révélatrice qu’au-delà de la langue, il est question d’autre chose, de bien plus important. Qui est, en effet, Dominique Seux ? C’est un journaliste desÉchos, qui officie sur France Inter, et qui, tous les matins, psalmodie la même antienne à la même heure, sur la même radio, que naguère, Jean-Marc Sylvestre. Il ne faut donc pas s’étonner que les ministres de ce culte se montrent d’une sensibilité de rosière lorsqu’on touche à la langue sacrée (celle des Ronald Reagan, des Margaret Thatcher, des Milton Friedman et autres Gary Becker). Ou, qu’en France, comme le signalait – déjà ! – Bernard Cassen (dans Le Monde diplomatique d’avril 1994), la défense sourcilleuse de la "langue des maîtres" soit le fait des dévots, tels Alain Madelin ou Bernard-Henri Lévy.

 

Remarque 1bis. Dominique Seux, au passage, emploie (inconsciemment ? Par snobisme ? Par cuistrerie ?) l’abréviation "PhD dans la langue de Molière", en faisant comme si tout le monde la comprenait. Or, c’est loin d’être le cas ! Car qu’est-ce qu’un PhD ? C’est l’abréviation de l’expression "Philosophiae doctor", qui, dans le système universitaire anglo-saxon, désigne l’équivalent du doctorat français. [Comme nous disons, en France, doctorat ès lettres, en incluant sous ce nom de "lettres", les lettres classiques et modernes, mais aussi l’histoire, la géographie, les langues ou la philosophie]. Un "PhD" est simplement un doctorat anglo-saxon. Mais pourquoi Seux ne le traduit-il pas, en disant, par exemple, "doctorat", ou "diplôme" ou "agrégation" ou n’importe quel équivalent signifiant "haute qualification" ?

 

Remarque 1ter. On notera que, de façon révélatrice, Dominique Seux emploie l’adjectif "pragmatique", qui camoufle la soumission à l’ordre existant.

Remarque 2. Dès le début, en effet, Dominique Seux lâche cet aveu : "du point de vue de l’économie et des entreprises, cette polémique est absurde". Que viennent faire "l’économie" et les "entreprises" dans une question censée ne concerner que l’université ? En quoi l’intérêt de "l’économie" et des entreprises serait-il plus important que d’autres missions de l’université comme l’éducation à la vie civique ou à la politique ? Ou la préparation à l’administration et à l’enseignement ? Ou l’élévation du niveau culturel de la nation ? Ou l’épanouissement des étudiants ? Ou la formation de l’esprit critique ? Et pourquoi l’intérêt de l’économie et des entreprises gouvernerait-il les missions de l’université ?

 

Remarque 2 bis. Au passage, on peut d’ailleurs se demander dans quelles matières l’usage de l’anglais devrait être obligatoire pour des étudiants étrangers. Il ne l’est pas, déjà, au premier chef, pour les disciplines enseignées en faculté des lettres, étroitement liées à la culture française. Mais il ne l’est pas non plus pour la faculté de droit, puisque ce qui est enseigné, c’est le droit civil français, le droit pénal français, le droit constitutionnel français, le droit des affaires français. Or, tous ces droits sont étroitement liés à l’histoire, aux coutumes, des manières de penser françaises [comme, d’ailleurs, le font les droits italien, allemand, britannique, espagnol...] et, in fine, à la langue française elle-même. Comment, par exemple, comprendre intimement le droit allemand sans en saisir les concepts, liés à la langue allemande ?

 

Même chose pour une matière dans laquelle excelle la France, les mathématiques. [La France a recueilli 11 médailles Fields, ce qui en fait, en nombre, le 2e pays du monde après les États-Unis, mais le premier, et de très loin, par rapport au nombre d’habitants]. Or, nombre d’étrangers, attirés par la qualité de cet enseignement, sont venus travailler en France, comme Alexandre Grothendieck, ou, plus récemment, Ngô Bảo Châu, ou Mikhaïl Gromov, prix Abel 2009. Lorsqu’on possède ce niveau et qu’on est attiré par la qualité d’un enseignement, que représente, comme difficulté, l’apprentissage de la langue française ?

 

Et la situation est-elle vraiment différente pour des matières scientifiques "dures" telles que la physique ou la chimie, dont le nombre de Nobel obtenus par la France [le dernier en date étant, en 2012, Serge Haroche], atteste l’excellence de l’enseignement français ? Un étudiant japonais, chinois ou brésilien qui a choisi d’étudier la physique en France parce que c’est le pays de Serge Haroche, d’Albert Fert, de Claude Cohen-Tannoudji, de Georges Charpak, de Pierre-Gilles de Gennes, de Louis Néel, d’Alfred Kastler, de Louis de Broglie, n’aurait pas la motivation, la volonté et la capacité d’apprendre le français ?
Il faut être sérieux...

 

Tout se passe, implicitement, comme si les seules études vraiment sérieuses, pour Dominique Seux, étaient les études d’économie, de gestion ou de commerce, celles qui débouchent sur la direction des entreprises et, surtout, d’entreprises qui font des affaires avec l’étranger. Car, en dehors des Écoles de Commerce [à condition de s’appeler Toulouse School of Economics], en dehors de Sciences-Po – bien sûr cornaquée par Richard Descoings – en dehors de l’E.N.A. [si elle consentait à se baptiser French School of Politics] il n’est point de salut...

 

Remarque 3 ter. Si ce qui fait progresser le monde, comme dit Dominique Seux, ce sont les échanges, pourquoi ceux-ci devaient-ils avoir lieu en anglais ? Où est "l’échange" lorsque l’un reçoit (un discours dans sa langue) sans donner (un discours dans la langue de l’autre) ?

 

Remarque 3. Dominique Seux, en contrepoint des choses sérieuses ("l’économie", les "entreprises"), évoque des noms qui, tels Molière, l’Académie française, Hernani, suggèrent les profs besogneux – et mal payés, donc médiocres – , les escaliers cirés à l’encaustique, les connaissances inutiles (en quoi la connaissance d’Hernani permet-elle de se servir d’un smartphone de 4e génération ?). Ce mépris, ce dédain n’est pas sans rappeler le mot de tel chef d’Etat qui s’interrogeait sur l’utilité, pour un attaché d’administration, de connaître La princesse de Clèves...

 

Remarque 4. Lorsque Dominique Seux dit de Geneviève Fioraso : "Elle a raison de tenir bon sur son projet", on croirait entendre, il y a quelques années, les chroniqueurs des médias dominants (TF1, Le Point, Le Figaro, L’Express, Le Monde...) priant le bon Dieu que François Fillon tienne bon sur la (contre)-réforme des retraites...

 

Remarque 5. Dominique Seux parle d’Amélie Poulain ou des Choristes sous-titrés à l’étranger. Mais le sous-titrage (qui est de mise, en France, dans les salles d’art et d’essai) est-il si courant que cela à l’étranger ? Et, surtout, est-il même courant dans les pays anglo-saxons ? Dominique Seux croit-il que les spectateurs américains se font un délice d’écouter la langue française ? Et de comparer l’original avec les mots qui s’inscrivent, en anglais, au bas de l’écran ?

 

D’ailleurs, Amélie Poulain et Les Choristes sont-ils vraiment représentatifs de ce que la culture française produit de meilleur ou de plus authentique ? En l’occurrence, Dominique Seux ne se place-t-il pas plutôt dans l’optique de ce que les "étrangers" [entendre les Anglo-Saxons] /s’imaginent/ qu’est la culture française, et, où à côté d’Amélie Poulain et des Choristes, on trouve le Français au béret basque et à la baguette sous le bras, travaillant 35 h par semaine, faisant grève tous les quatre matins... et refusant de parler anglais ?

 

Remarque 6. Dominique Seux dit, de l’anglais : "On peut le regretter mais les revues scientifiques, la langue des affaires sont anglais".

 

Deux remarques :

D’abord sur le "on". Ce "on", ici, a, apparemment, la valeur habituelle d’un "nous", c’est-à-dire d’un pronom personnel incluant Dominique Seux lui-même [et qui, en théorie, regrette aussi]... sauf que le "mais" qui suit dément ce (pseudo) regret et confère au "on" une valeur de "vous" et donne à la phrase le sens brutal de : "Récriminez tant que vous voudrez, mais c’est comme ça !".

 

Ensuite, sur l’hypothèse, évoquée ironiquement par Seux, d’un décollage économique de l’Afrique francophone. En effet, lorsqu’on considère le faible niveau économique atteint par cette Afrique par rapport à l’Afrique du Sud (seule puissance véritablement industrielle du continent) et le niveau encore très modeste de cette même Afrique du Sud par rapport aux autres puissances émergentes (Brésil, Russie, Inde, Chine, Argentine, Indonésie...), l’hypothèse de Seux sur le décollage de cette Afrique n’est qu’une façon sarcastique, et assez méprisante, de dire : "Quand les poules auront des dents"...

 

Ce mépris s’exprime à un autre endroit par l’expression "réserve d’Indiens" - qui évoque une image de fermeture -, réservé aux facultés (par opposition aux grandes écoles, "ouvertes", elles, sur le grand large...), une image d’une société-musée, vieillotte, tout juste bonne pour le folklore touristique.

 

Remarque 7. Dominique Seux a aussi cette remarque caractéristique : "La langue universelle, c’est plutôt un globish, un anglais « dégradé », qu’une langue en particulier, et ce globish, ce ne peut plus être pour nous une langue étrangère". D’abord sur le "peut", qui, de même que le "on" évoqué plus haut, n’a pas la valeur qu’elle semble suggérer (celle d’une éventualité), mais celle d’un devoir. La pensée de Seux, c’est : "le globish ne doit plus être pour nous une langue étrangère".

 

En réalité, à côté de son caractère utilitaire, le globish a, aux yeux de Dominique Seux, un caractère social, il marque l’appartenance à une "élite" [terme qu’emploie Seux], celle qui parle avec l’accent qu’apprend My Fair Lady, celle qui, en Grèce, maîtrisait le katharévousa (laissant le vulgaire démotique au peuple), celle qui, jadis, distinguait les fils de bourgeois, qui avaient appris le latin au lycée général de leur ville, des fils d’ouvriers, qui avaient dû se "contenter" du lycée technique, celle qui relègue le français à une langue de ploucs, la langue qui dit courriel au lieu de mail et doctorat au lieu de PhD...

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 06:44

Angliciste, parlant couramment l'allemand, Claude Truchot est l'un des meilleurs sociolinguistes de France. Il défend depuis bien longtemps l'idée qu'il n'y a d'Europe que multilingue. Il dresse ici un bilan très sombre du tout-anglais dans certaines universités européennes.

 

En Europe du Nord, le recours à l’anglais a été un moyen de compenser la faible diffusion internationale des langues nationales, considérée comme un handicap pour l’attractivité internationale des universités, notamment lors de la mise en place du programme d’échanges universitaires Erasmus qui a vu les étudiants se tourner en masse vers les universités britanniques, françaises et espagnoles.

Pour ce faire, les universités nordiques et néerlandaises se sont appuyées sur une compétence acquise : la connaissance de l’anglais. Ces universités ont ainsi pu attirer une proportion plus importante d’étudiants étrangers. Précisons toutefois que celle-ci reste très largement inférieure à ce qu’elle est en France. En revanche, les effets négatifs sont multiples et de plus en plus mis en évidence :

  • Les langues nationales disparaissent des enseignements de haut niveau. Aux Pays-Bas, les masters tendent à avoir lieu presque exclusivement en anglais. Ainsi, en 2008-2009 à l’université de Maastricht, sur 46 masters le seul qui n’était pas en anglais était celui de droit néerlandais.
  • Calqués sur les enseignements dispensés par les universités américaines, les cursus perdent toute spécificité et ignorent les travaux scientifiques européens.
  • Aux Pays-Bas, les universités ont perdu non seulement l’usage du néerlandais, mais aussi l’ouverture internationale qui les caractérisait traditionnellement par la connaissance d’autres langues, surtout l’allemand et le français, actuellement ignorées des étudiants.
  • Si le niveau de connaissance de l’anglais parmi les enseignants est généralement considéré comme correct, l’usage qu’ils peuvent en faire n’est pas celui qu’en ferait un anglophone. Les cours sont récités, les échanges avec les étudiants sont limités, et ont souvent lieu dans une langue approximative. La perte d’information dans la transmission des connaissances est considérable.

Le bilan probable, mais les autorités n’ont jamais osé le faire, est que la qualité de l’enseignement supérieur a baissé dans ces pays.

Cette prise de conscience s’est faite en Allemagne à la suite de dix ans d’anglicisation. Le bilan par les chefs d’établissements est sans concession :

  • S’ils admettent que l’enseignement en anglais a pu renforcer l’attractivité de certains cursus, ils constatent qu’ils attirent des étudiants étrangers dont le niveau en anglais est insuffisant. De nombreux enseignants allemands n’ont pas « les compétences linguistiques requises pour garantir que l’enseignement dispensé en anglais soit de haut niveau ».
  • La polarisation sur l’anglais se fait aux dépens des autres langues et de l’ouverture internationale des universités.
  • La mise à l’écart de l’allemand des enseignements internationaux contrecarre les efforts faits pour développer la diffusion et le prestige de cette langue dans le monde.
  • Alors que les échanges internationaux devraient permettre aux étudiants, chercheurs et enseignants venant de l’étranger de connaître la culture et d’apprendre la langue du pays qui les accueille - ici l’allemand -, cet aspect est marginalisé.
  • Ce mode d’internationalisation crée de multiples problèmes de gestion auxquels les universités ne peuvent faire face.

 

L'intégralité de l'article sur le site de Mémoire des Luttes.

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 06:42

Je reprends ici un argumentaire de l’association C.O.U.R.R.I.E.L. (COllectif Unitaire Républicain pour la Résistance, l'Initiative et l'Émancipation Linguistique) à propos de l’initiative désastreuse de Geneviève Fioraso sur l’introduction de la langue anglaise, ou plus exactement du « business globish » dans les cursus de l’université française.

 

Cette politique est soutenue par le Medef, par l’Union Européenne qui, au mépris des traités, veut officialiser l’anglais comme la langue de l’Europe, ainsi qu’une certaine presse de gaucje française, comme Libération. Sans parler de cette malheureuse Unef, syndicat étudiant croupion, aux basques d’une ministre femme d’affaires.

 

Céder devant le « globish », c’est céder devant la démolition du service public, des acquis sociaux. C’est préférer la mondialisation néolibérale et l’Europe supranationale à la Nation et à la République, dont le français est officiellement la langue.

 

La défense « de gauche » des langues régionales et minoritaires masque la volonté de « désétablir » le français, de passer pour pertes et profits la République une et indivisible au profit de régions transfrontalières, d’« europôles ».

 

L’opposition à ce projet scélérat est hétéroclite. On trouve des durs de l’UMP comme Jacques Myard, des personnaliés et organisations se réclamant de la gauche de gauche : le député communiste Jean-Jacques Candelier, le Pôle de Renaissance Communiste en France, le M’PEP, et puis aussi une quarantaine de députés PS  autour de Pouria Amirshahi. Le Parti de Gauche vient de publier un communiqué dénonçant très fermement l’ « atlantisme de Geneviève Fioraso ».


 

 

 

 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 05:29

Qui d'autre que Bernard Cassen, reçu premier à l'agrégation d'anglais, peut analyser les dangers du tout-anglais (car c'est bien de cela qu'il s'agit à terme) dans l'université française ?

 

Ci-dessous, le début d'un article qu'il vient de publier sur le site de Mémoire des Luttes :

 

 

Ce 22 mai, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso, met en discussion à l’Assemblée nationale un projet de loi dont l’une des dispositions clés est l’institutionnalisation de l’anglais comme langue de l’enseignement universitaire en France. Sous un camouflage hypocrite – il est question de « langues étrangères » et pas de l’une d’elles en particulier –, ce texte est un pas de géant vers la mise sous tutelle anglo-saxonne de l’activité scientifique française. Pas seulement française d’ailleurs : venant de Paris, l’exemple fera tache d’huile dans les autres pays francophones, notamment en Afrique, et dans ceux des langues latines proches (espagnol, italien, portugais).

 

Une langue n’est pas seulement un outil de communication ; c’est, comme l’écrivait Gramsci, « une vision du monde » qui se décline en concepts, en approches intellectuelles, voire en valeurs. Y compris dans la science. C’est la pluralité et parfois la confrontation de ces « visions » qui stimule la créativité des chercheurs. Ce que propose Mme Fioraso, c’est de faire abstraction de sa langue maternelle et de penser tous directement en anglais, exercice où les native speakers auront toujours plusieurs longueurs d’avance sur les locuteurs d’autres langues, et où c’est l’avancement de la recherche, pris globalement, qui sera finalement perdant. La diversité linguistique est en effet un bien commun aussi précieux que la biodiversité.

 

 

Nul ne sait si Mme Fioraso s’est jamais posé ce type de questions. En tout cas, les arguments qu’elle avance en faveur de son projet de loi ne témoignent pas d’une réflexion originale. Il s’agit, selon elle, de promouvoir l’ « attractivité » des universités françaises pour les étudiants étrangers. C’est en quelque sorte la version « enseignement supérieur » de la « compétitivité », cette chimère devenue l’alpha et l’oméga de la politique gouvernementale. Pour cela, une recette miracle – déjà préconisée dans le passé par, entre autres, Alain Minc, Claude Allègre, Valérie Pécresse ou Silvio Berlusconi – est appelée à la rescousse : l’anglais, et même progressivement le « tout-anglais » dans la science, la technique, la communication et l’enseignement.

 

Lire la fin de l'article ici.

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 11:51

Je suis assez mal placé pour parler du glissement à droite de Libération et du Nouvel Observateur, puisque j’ai cessé de lire régulièrement le premier lors du virage « socialiste» de la rigueur dans les années 80, et le second vers le milieu des années 70.

 

Je me contenterai d’évoquer la manière dont ces publications ont vécu cet important revirement. L’occasion vient d’en être donné par la disparition tragique de Thierry Philippon, un journaliste qui fut l’un des piliers de ces deux rédactions. Ce spécialiste de l’économie, directeur délégué de la rédaction du Nouvel Obs, dont j’ignorais l’existence, est décédé à l’âge de 55 ans après avoir souffert d’une tumeur au cerveau pendant une quinzaine d’années. L’émotion des journalistes du NO est parfaitement compréhensible. Ils consacrent à leur ami et collègue un long article hagiographique (comme disait l’autre : « ils n’en ont pas fait autant pour Jean Daniel ») qui nous éclaire sur la politique de cet hebdomadaire – et de Libération, par la même occasion – et de ses reniements. Après tout, c’est en 1985, que Perdriel et Daniel nommèrent à la tête de la rédaction de l’hebdomadaire un vrai journaliste de droite en la personne de Franz-Olivier Giesbert. On sait que les grandes évolutions politiques dépassent les individus, mais il faut des individus, des individualités pour les mener à bien.

 

 

Le titre de l’article consacré à Philippon ne laisse pas d’étonner : “ Adieu Cyrano ”. Certes, le journaliste était doté d’un appendice nasal visible, mais, ou bien j’ai mal lu la pièce de Rostand, ou alors l’équipe du NO prend ses désirs pour des réalités. Ce qui caractérise au premier chef Cyrano de Bergerac, c’est qu’il fut un héros romantique. On verra que Philippon, en tant que journaliste et selon la description même de ses collègues, n’avait rien d’un romantique. Cyrano était un brave capable du plus grand des sacrifices. Soldat, le vrai Cyrano fut blessé grièvement à deux reprises et termina sa vie dans la misère la plus noire. Extrêmement courageux, le personnage est poursuivi par l’échec. C’est également un idéaliste qui refuse tous les compromis. Cet échange avec Le Bret est très significatif :

 

LE BRET Mais où te mènera la façon dont tu vis? Quel système est le tien?


CYRANO J'errais dans un méandre ; J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ; J'ai pris...

LE BRET Lequel?


CYRANO Mais le plus simple, de beaucoup. J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout!

 

Venons-en maintenant au “ Cyrano ” du Nouvel Obs. Nous avions une perfection, un héros, et nous ne le savions pas (à sa décharge, Philippon n’a pas hanté les plateaux de télévision) : « Intelligence, insolence, empathie, Thierry Philippon, gentleman du journalisme a donné ses lettres de noblesse à l’investigation économique. Thierry Philippon était un prince. Il avait la classe. La vraie classe, celle qui mêle cinq ingrédients indispensables : décontraction, impertinence, intelligence, humour et gentillesse. »

 

 

Thierry Philippon a débuté dans le métier comme journaliste financier à Libération. Un sacerdoce, mais surtout un vrai choix de Serge July : pour la première fois, ce quotidien « se plongeait dans les méandres du CAC 40. » Contre la volonté de la rédaction (nous qui pensions que nous avions affaire à une entreprise démocratique !) : « La rédaction était interloquée par la création de deux pages Bourse et l’arrivée de ce grand échalas, toujours en chemise et cravate, à la nonchalance très British. » Où l’ancien maoïste était-il allé dénicher cette perle rare ? Au Revenu Français, créé, il fallait le faire, en 1968 sous le nom de Revenu Placements. Dans cet organe qui n’avait rien de confidentiel, Philippon « donnait des conseils aux retraités boursicoteurs et décortiquait les comptes des grands groupes à la recherche d’une affaire sulfureuse. » Bien loin de Cyrano. Plus proche du monde des magouilles, même si le NO précise que Philippon voulait défendre à la fois « le petit porteur et le contribuable ». Un vrai paradoxe. Une antithèse à lui tout seul. Pendant quelque temps, la rédaction de Libération fuit le spadassin du Palais Brongniard : « Les premiers mois, il s’est trouvé bien seul avec ses deux pages quotidiennes à remplir au cœur d’une rédaction très à gauche, qui se pinçait le nez, préférant écrire sur les conflits sociaux. » Pourtant, les journalistes furent vite séduits par « son allant et son humour », et par son carnet d’adresses : « Quand il avait de bonnes informations, il se plantait devant votre bureau sourire aux lèvres, en se frottant les mains comme un cardinal : “ Alors voilà, lançait-il, Ambroise Roux [qui était dans les années 80-90 le grand manitou du capitalisme français, NDLR] me dit que… Cela vaudrait le coup de creuser ”. » En courant après le scoop, en « cherchant les magouilles qui se fomentaient », Philippon, ce fils d’un ancien directeur général de la BNP, « créait l’événement », comme on dit au NO depuis quarante ans, au profit d’une analyse économique au ras des pâquerettes conforme aux exigences de la classe dominante. On se demande si les monstres qu’il faisait trembler par son «  insolence » (Viénot, Bernheim, Pébereau) vont maintenant dormir sur leurs deux oreilles. En tout cas, ils regretteront celui qui « savait comme personne lire un bilan, dépister les montages fiscaux et décrypter les failles d’une stratégie. » Natacha Tatu s’émerveille de la rigueur du personnage qui, jamais, n’aurait « laissé un chiffre approximatif ». Le minimum syndical, non ?

 

 

En grand pleureur, Laurent Joffrin se souvient des détails qui tuent et qui font l’immense journaliste : « Son pan de chemise dépassait toujours de son pantalon. Sa cravate tournoyait, sa braguette était parfois oubliée. » Fou ! Quel panache au service du CAC 40 ! Quel bel exemple de dandysme journalistique chez cet homme qui, du fait de sa terrible maladie, « ne pouvait plus arpenter les greens de golf, ni se trémousser sur les pistes de danse. » !

 

C’est ainsi que l’on écrit l’histoire en faisant croire que la vie économique c’est sympa, c’est rock and roll. En prétendant que le journalisme économique est une connivence à fleurets mouchetés avec des grands qui, dans les faits, se débarrasseraient de n’importe quelle publication prestigieuse d’une simple pichenette.

 

Cela dit, juste avant de mourir, Thierry Philippon avait « détricoté l’écheveau des sociétés off shore de Bernard Tapie. » Une belle cover en perspective pour le Nouvel Obs. Sauf si une maîtresse inconnue de Strauss Kahn publie ses mémoires…

 

 

 

L’article du NO dans son intégralité

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 07:18

En nommant Geneviève Fioraso ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Hollande savait très bien qu’en confiant cette responsabilité à une femme d’affaires, il poursuivait et amplifiait la démarche de Pécresse, elle-même fille d’un universitaire homme d’affaires. Hollande n’a beau avoir la finance que pour « seul ennemie », la financiarisation de l’université va se poursuivre de plus belle avec les Solfériniens. Pour ce faire, il convient, entre autre, de mettre au rancart la seule arme dont disposent les gens de culture, chez nous comme ailleurs : la langue. Remiser le français, l’italien, l’espagnol, l’allemand etc. au profit du globish, de la langue de Wall Street. Fioraso a prévenu : s’ils ne basculent pas partout et tout le temps vers l’anglo-américain globish, les universitaires français se retrouveront « à cinq à discuter de Proust ». On sent bien que le mépris que voue cette personne aux enseignants du supérieur n’a d’égal que celui qu’affichait Sarkozy qui, lui au moins, avait l’excuse d’avoir raté ses études, de la 6ème au DEA.

 

Je propose ici une remarquable analyse de Philippe Arnaud sur quelques minutes consacrées par le Journal Télévisé de France 2 à un basculement qui va contribuer à faire de la France une colonie, non pas des États-Unis, mais du monde de la finance.

 

Je m'arrête ici sur un sujet du journal de 20 h du mercredi 15 mai, par David Pujadas. Ce sujet (traité un peu après 20 h 23, comme l'annonce Pujadas) avait pour sujet : "Cours en anglais, la polémique à l'université".

 

On a, d'abord, une présentation générale de plusieurs sujets, parmi lesquels celui-ci, dont voici le chapeau : "A suivre : renoncement ou pragmatisme ? Faut-il développer les cours en anglais pour attirer les étudiants chinois ou indiens ? Le projet de loi enflamme les défenseurs

de la langue française". Puis, après la présentation d'un autre sujet, Pujadas passe à celui qui nous occupe :

 

David Pujadas : "Dans l'actualité également, cette polémique, très vive, qui a trait à la défense du français et à l'évolution de l'Université. Le gouvernement souhaite, vous le savez, rendre notre enseignement supérieur plus attractif auprès des étudiants étrangers, et une nouvelle loi va élargir, même si c'est à la marge, les cours en anglais. Alors, faut-il parler d'opportunité, ou de sabordage de la langue ? Le projet, en tout cas, met en émoi une partie de la sphère intellectuelle : certains crient au scandale, d'autres estiment que c'est une chance pour

la France. Enquête : Anne Ponsinet avec notre bureau à Toulouse".

 

[Dans une salle, d'une soixantaine de personnes, on voit un jeune professeur dire : "Good afternoon, everybody".] Anne Ponsinet : "Les étudiants sont français, le prof est néerlandophone. Mais, en mastère, depuis cinq ans, dans cette école de commerce, les cours se font en anglais même quand l'enseignant est français, c'est comme une évidence.

 

Un étudiant : "Il y a un vocabulaire spécifique à apprendre, qu'on n'a pas l'habitude de maîtriser dans la vie de tous les jours, mais... on se forme... à force d'entendre, on finit par ne plus faire vraiment la différence".

 

Le professeur [traduction du propos qu'il tient en anglais] : "Ils veulent faire une carrière dans le commerce, alors il faut parler la langue du commerce et c'est l'anglais. Ce n'est ni le néerlandais, ni l'espagnol, ni l'allemand, c'est l'anglais."

 

Anne Ponsinet : "Dans le sillon des écoles privées, l'université aussi s'est mise au cursus en anglais. Comme la très prestigieuse école d'économie de Toulouse. Ici aussi, on veut les meilleurs profs, quitte à faire des infidélités à la francophonie."

 

[Ici, intervention de Bruno Sire, président de l'université de Toulouse I : "Dans mon université, on a à peu près 10 % de notre corps enseignant qui est étranger et qui ne maîtrise pas suffisamment la langue française pour enseigner correctement en français. Donc, ces gens-là, j'ai besoin de leur permettre d'enseigner en anglais ou dans leur langue d'origine, et donc, si on m'interdit de le faire, ces gens ne viendront plus en France et ça sera une perte sèche pour nos équipes de recherche.]

 

Anne Ponsinet : "Pour ces universitaires, c'est une évidence, la loi doit autoriser ces cours en langues étrangères, aujourd'hui seulement tolérés. [Ici, changement d'écran, on passe d'une salle de classe à l'Assemblée nationale.] Idée combattue au contraire cet après-midi par l'UMP Jacques Myard, au nom de la défense du français"].

 

Jacques Myard [qui, ironiquement, s'adresse au Premier ministre en anglais] : "Mr Prime minister, I wish to ask you a question".

 

Anne Ponsinet : "Interpellé sur son renoncement à défendre sa langue, la ministre répond au nom de l'attractivité des universités françaises".

 

 

Geneviève Fioraso, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche : "Pour accueillir les étudiants des pays émergents, la Corée, l'Inde, le Brésil, dans les matières scientifiques, économiques, techniques, qui, aujourd'hui, ne viennent pas en France, ils nous le disent, à cause de l'obstacle du langage."

 

Anne Ponsinet : "Loin de l'hémicycle, le philosophe Michel Serres s'inquiète de son côté de voir sa [accentué sur "sa"] langue française déserter certains domaines scientifiques ou techniques à l'université".

 

Michel Serres : "Dès lors qu'une langue ne peut plus tout dire, elle est virtuellement morte. C'est-à-dire, une langue n'est vivante que quand elle peut tout dire. Et par conséquent d'enseigner certains types de techniques, certains types de sciences, certains types de spécialités dans une autre langue, enlève à la langue les corpus correspondants. Et par conséquent, elle ne peut plus tout dire, elle est donc virtuellement morte".

 

Anne Ponsinet [Ici, vue d'un laboratoire, avec deux jeunes gens]. "Le bruit de la polémique est parvenu jusque dans ces labos de génétique de l'université Paris-Diderot. Mais cela n'ébranle pas ces étudiants, venus de partout. Ils communiquent en anglais mais chacun a derrière lui de longues années de formation dans sa langue maternelle. La loi elle-même prévoit de réserver l'enseignement en langues étrangères à un nombre

 

David Pujadas : "Bonsoir Claude Hagège, vous êtes un linguiste renommé, professeur au Collège de France, et vous êtes opposé à ce projet de loi. Trois questions : est-ce que ça ne fait pas partie, tout de même, du rayonnement de la France que d'accueillir davantage d'étudiants de ces puissances émergentes, qui seront, de toutes façons, immergés dans la culture et la langue françaises ?"

 

Claude Hagège : "Cet argument ne serait convaincant que s'il était certain que c'était la raison principale pour laquelle les étudiants étrangers viennent en France. Or la raison qui amène des étudiants étrangers dans un pays, c'est non pas la langue dans laquelle l'enseignement y est dispensé, mais la qualité de cet enseignement. Jusqu'ici, que je sache, dans un grand nombre de disciplines de pointe, la qualité de l'enseignement en France est excellente et reconnue mondialement, premièrement. Deuxièmement, le français est une langue à vocation internationale depuis le XIIe siècle, et par conséquent la France est bien le dernier pays qui peut l'admettre pour d'autres pays dont la langue ne rayonne pas dans le monde entier – qui peut vouloir ouvrir ses portes à l'anglais alors que le français est lui-même une langue à vocation mondiale. Pourquoi diable irait-on se faire hara-kiri et pourquoi est-ce qu'on donne cet argument, qui n'est fondé sur rien de sérieux, selon lequel les Indiens et les Chinois... - les Chinois, parlons-en ! Il existe en ce moment, 1400 instituts Confucius [Hagège prononce le mot en chinois et le répète à la française], la Chine, par conséquent, développe des efforts considérables, financés par des moyens énormes, pour répandre sa langue. Et nous, nous devrions, sous prétexte d'accueillir des étudiants chinois, saborder la nôtre : qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ?

 

 

David Pujadas : "Mais, est-ce qu'on ne risque pas, tout de même, d'avoir une université 100 % française mais un peu marginalisée ? Vous citez des étudiants chinois par exemple qui parlent français, mais ça n'est pas le cas de tous ces étudiants. Est-ce qu'il ne vaut mieux pas les avoir en France même si leurs cours, et seulement leurs cours, sont parfois en anglais ?

 

Claude Hagège : "Les étudiants qui viennent en France savent que la langue nationale, et officielle, de ce pays, est le français. Et, par conséquent, si ce qui les attire, c'est la vraie, et bonne et seule raison, à savoir la qualité de l'enseignement, ils apprennent le français, un point c'est tout ! Je ne vois pas pourquoi on devrait aller au-devant de cette nécessité, à supposer que, véritablement, ça attire les étudiants. D'autre part, si on veut vraiment s'assouplir en essayant de s'ouvrir à ces suggestions, il faudrait voir ce qui se passera, de manière prospective, dans les trois ou quatre ans à venir, c'est-à-dire tirer les conclusions de ce que cette loi, si elle était votée, par le Parlement - ce qu'à Dieu ne plaise - aurait permis d'attirer comme nombre d'étudiants étrangers. Tant qu'on n'en sait rien, c'est un pur pari sur l'avenir. Pour le moment, si on se fonde sur le présent, la France a 13 000 étudiants étrangers et elle se place, sur ce plan, très très bien. Le ministère prétend que on pourrait passer à un rang encore plus avancé, plus près du premier, en donnant grâce à cette loi, audience à l'anglais. En fait, on n'ose pas l'appeler l'anglais, on l'appelle langue étrangère. Jamais, sous langue étrangère, il s'agit, comme ça devrait être le cas, de l'italien, de l'allemand, du russe, de l'arabe, des [accentué sur "des"] langues étrangères. Il s'agit, sous le nom de langue étrangère, de manière hypocrite, de l'anglais seul..."

 

David Pujadas [impatient et un un peu narquois] : "Merci..."

 

Claude Hagège : "Mais, par conséquent, pourquoi voulez-vous qu'on soit... allo..."

 

David Pujadas : "Terminez votre phrase..."

 

Claude Hagège : "Pourquoi voulez-vous que l'on soit ouvert à une langue qui a pour vocation un impérialisme absolu ? Ce pourquoi je lutte moi-même, cher monsieur Pujadas, ce n'est pas le français seul, c'est la di-ver-si-té ! L'anglais est une menace mortelle pour la diversité ! Nous luttons, ceux qui sont contre cette loi, non pas pour le français seulement, mais pour la diversité des langues, c'est-à-dire pour quelque chose qui permette à notre univers d'être autre chose qu'un univers absolument effroyable...

 

David Pujadas [dont l'impatience est montée d'un cran] : "On a compris..."

 

Claude Hagège : "...Une menace redoutable, sur ce plan..."

 

David Pujadas : "On a compris votre point de vue... ! Merci, Claude

Hagège, d'avoir répondu à notre invitation !"

 

 

Remarque 1. Cette remarque porte sur le vocabulaire et l'utilisation de

certains mots.

 

- D'abord, celui de "pragmatisme" : le pragmatisme, dans le jargon de droite (ou néo-libéral), c'est ce qui est opposé à l'idéologie (synonyme de gauche). Le pragmatique, c'est celui qui recherche l'utilité et l'efficacité et, par glissement de sens, celui qui prend les choses telles qu'elles sont et ne cherche pas, au nom des "idéologies", à les changer. Par exemple une usine qui pollue exige d'énormes investissements pour être propre, mais si l'Etat exige ces investissements, les actionnaires délocaliseront l'usine sous des cieux moins intolérants. Alors on est "pragmatique", on n'exige rien : les ouvriers auront toujours le SMIC en salaire et le cancer en prime.

 

- Puis le "100 % français". Le "100 % français" est une variante, une déclinaison du "franco-français" qui, dans le langage des "élites" (mondialisées, anglophones et néo-libérales) signifie conservation de coutumes bizarres, ringardes, et, surtout, inconnues partout ailleurs, comme le smic, la Sécu, le syndicalisme politisé, le statut de la fonction publique ou la fidélité à l'ordonnance de Villers-Cotterêts (promulguée en 1539 par François Ier et qui imposait l'usage exclusif du français dans l'administration et le gouvernement en lieu et place du latin).

 

- Ensuite, les mots qui composent le membre de phrase "émoi [dans] une partie de la sphère intellectuelle". Il faut voir quel effet - et, surtout, quel effet négatif - est donné à cette accumulation de mots, en commençant par le dernier :

 

- 1. Intellectuel, est un terme qui, dans une large partie de l'opinion (générale à droite, bien représentée à gauche) a une connotation négative. L'intellectuel, c'est celui qui est "éloigné des réalités", celui qui "pédale dans la semoule", celui qui "se masturbe l'esprit", celui qui est payé - généreusement - par des contribuables travaillant dur, et qui, en échange, fournit des élucubrations, voire crache sur ces contribuables.

 

- 2. La sphère évoque une forme parfaite, idéale [conforme aux idées éthérées, irréalistes, des "intellectuels"] et une idée d'éloignement (les hautes sphères), ou d'isolement (on est dans sa sphère comme on est dans sa bulle, la bulle ayant, bien entendu, une forme sphérique). Si un intellectuel est déjà à une distance interplanétaire de la population, une "sphère intellectuelle", elle, en est à une distance interstellaire...

 

- 3. Au cas où on n'aurait pas compris la quantité négligeable qu'est cette "sphère intellectuelle" opposée à la loi, on précise qu'il ne s'agit que "d'une partie" d'entre elle. Autrement dit, pour filer la métaphore astronomique, cette sphère, ce n'est même pas Jupiter, c'est juste l'astéroïde Phobos, qui gravite autour de Mars.

 

- 4. Enfin, l'émoi. L'émoi, ce n'est pas l'émotion. L'émotion est forte et est suscitée par un évènement traumatisant. Les enfants qui ont vu un adulte se suicider ont eu une émotion. La grenouille de bénitier qui a vu le sexe de monsieur le curé a eu un émoi. L'émoi – par rapport à l'émotion – a une connotation d'affecté, d'exagéré, de ridicule. L'émotion, c'est ce que ressentent les Marseillais qui en sont à leur troisième meurtre depuis le début de l'année, l'émoi, c'est le lot des personnages de "La cage aux folles"...

 

Remarque 2. La minimisation de la chose.

 

- Au cours de la présentation, tout est fait pour minimiser l'ampleur (et surtout, les conséquences) de la loi : "c'est à la marge", "l'enseignement en langues étrangères sera réservé à un nombre limité de formations". [Décryptage : puisque c'est marginal, pourquoi tous ces intellos viennent-ils nous "gaver" avec leurs lubies ?].

 

Remarque 3. La force majeure devant laquelle on doit s'incliner.

 

- De même qu'Alain Madelin, jadis, ou Laurence Parisot, récemment, pour nous faire avaler le brouet néo-libéral, le comparent à des réalités physiques (la pluie, l'orage) ou humaines (la mort, la maladie, la fin de l'amour), aussi naturelles qu'inéluctables [sous-entendu, même si ça ne vous plaît pas, il faudra bien que vous l'acceptiez - ce qui constitue, d'ailleurs, un aveu de faiblesse idéologique], de même tout est-il fait, ici, pour imposer le sentiment de l'inéluctable :

 

- "Les cours se font en anglais, c'est comme une évidence..."

- "La langue du commerce, ce n'est que l'anglais..."

- "Si on n'autorise pas l'anglais, les Brésiliens, Indiens, Coréens, ne

viendront pas..."

- "C'est tout de même le rayonnement de la France...", "de toutes façons, ils seront immergés". [On notera que ce dernier "argument" est une application de "l'argument dit du pire" : oui, nous sommes immondes, mais, de toutes façons, si nous ne l'étions pas, d'autres le seraient à notre place. Oui, c'est mal d'exploiter les ouvrières bengalies, mais si ce n'était pas nous, ce seraient les Japonais, Alors, pourquoi se gêner ?].

 

Remarque 4. La présentation des intervenants des deux parties.

 

- Tout est fait pour donner, dans cette présentation, une image valorisante de la loi et dévalorisante de ses opposants.

 

1. Les images présentent des étudiants jeunes, des professeurs jeunes (ils sont l'avenir, le dynamisme), alors que les opposants sont des "vieux". Jacques Myard, le plus jeune (66 ans) est filmé dans un cadre (l'Assemblée nationale) et une tenue (costume-cravate) qui, psychologiquement, ajoutent à son âge. Michel Serres (83 ans) et Claude Hagège (77 ans) même s'ils sont toujours très vifs, très incisifs, ne peuvent dissimuler leurs années.

 

2. Certes, à l'inverse, Bruno Sire, le président de Toulouse 1, n'est plus tout jeune (62 ans), mais il est filmé dans son bureau de l'université [décryptage : il fait partie des actifs, "lui", il intervient dans le cadre de sa fonction, lui, il répond aux "vrais" besoins des étudiants, il est "pragmatique"], alors que Michel Serres, par exemple, est manifestement filmé chez lui.

 

[Décryptage : intervenant de chez lui, il ne peut intervenir que pour une raison privée, personnelle, pour une lubie de vieux, une lubie qui voudrait qu'on appelle les mails des courriels ou qu'on dise "en direct" au lieu de "en live". Ce qui est bien souligné par l'insistance sur le possessif "sa" (de "sa" langue) : la langue de Serres, ce n'est pas la langue des jeunes, c'est la langue du passé]. Même chose pour Claude Hagège : il intervient à l'extérieur, dans un lieu qui a l'air d'être une cour intérieure (arbres, pelouses) entre deux immeubles modernes. [Décryptage : quand on travaille, on est à l'intérieur. Quand on est dehors, c'est qu'on se balade, qu'on baguenaude, qu'on est hors du coup...].

 

3. De même, pendant que Claude Hagège répond à David Pujadas, on voit l'écran se partager et Hagège ne plus occuper qu'un quart de la surface de l'écran, pendant que, sur les trois autres quarts, en juxtaposition, apparaissent les étudiants, manière de souligner la différence d'âge, et, surtout, l'importance psychologique accordée aux deux parties : le discours, l'argumentation d'Hagège sont, en quelque sorte, minimisés, contrebalancés, niés par l'importance spatiale accordée à son image.

 

Remarque 5.

 

Claude Hagège ne parle pas comme on parle à la télévision. Il fait des phrases longues, avec des incises, des subordonnées. On s'en aperçoit lorsqu'on transcrit ses propos : ce n'est pas de l'oral, avec des hésitations, des fautes d'accord, c'est de l'écrit, c'est du français lu. [Auquel s'applique l'expression, moins usitée de nos jours de "parler comme un livre"]. La respiration, le rythme, le tempo de Claude Hagège ne sont pas ceux, hachés, syncopés, de la plupart des journalistes - et, plus encore, des animateurs - de télévision.

 

On peut même se demander si, au-delà du /fond/ du discours de Claude Hagège (notamment de sa perspicace remarque sur l'hypocrisie de l'emploi "langues étrangères" pour camoufler le seul anglais), ce n'est pas cette /forme/ lente, désaccordée au ton du média, qui, au moment de la deuxième intervention de Claude Hagège a amené Pujadas à arborer un sourire mi-protecteur, mi-narquois.

 

[Claude Hagège avait-il un retour d'image et, s'il voyait sourire Pujadas ou (s'il ne le voyait pas), ce dernier a-t-il été assez inconscient, assez léger pour ne pas imaginer que des spectateurs le verraient et rapporteraient son attitude à Hagège, ou que celui-ci - comme je l'ai fait - le verrait a posteriori et y contemplerait tout le mépris s'exprimant à son égard ? Toujours est-il que, s'il est vrai que le sourire /s'entend /(à la radio ou au téléphone), Hagège a dû le pressentir car, à un moment, il a exprimé son irritation par un "cher monsieur Pujadas" - et l'on sait que, lorsqu'on donne à un interlocuteur du "cher monsieur" ou de la "chère madame", c'est qu'il - ou qu'elle - commence à nous chauffer les oreilles !].

 

Remarque 6.

 

- David Pujadas (tout comme ceux qui plaident en faveur de la loi Fioraso) se rendent-ils compte de l'imprudence que représente cette loi Fioraso ? Car, passés les quelques avantages temporaires liés à l'accueil d'une poignée supplémentaire d'étudiants, discernent-ils la dégradation qui s'ensuivra pour la culture - et donc pour les intérêts de la France ? Ne voient-ils pas que leur complaisance, au lieu de les servir, les asservit ?

 

- Que ne méditent-ils ces fortes paroles de René Char, dans Jacquemard et Julia :

 

- "...Jadis, l'herbe l'herbe avait établi que la nuit vaut moins que son pouvoir, que les sources ne compliquent pas à plaisir leur parcours, que la graine qui s'agenouille est déjà à demi dans le bec de l'oiseau..."

 

- "Que la graine qui s'agenouille est déjà à demi dans le bec de l'oiseau..."

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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