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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 06:11

Pour les ministres solfériniens, Najat Belkacem au premier chef, la mission de l'Education nationale consiste à évacuer la culture, la méthode et son discours, la réflexion critique. Et à niveler par le bas. Dans le collège d'une de mes filles, à Lyon, la ville du mentor de la ministre, cet édile ancien fonctionnaire qui envoie ses enfants dans l'enseignement privé, la direction a remplacé la distribution des prix traditionnelle par une distribution de prix aux enfants médiocres mais travailleurs. L'année prochaine, pourquoi pas des prix pour les enfants médiocres tout court, mais à encourager ?

 

Les éditeurs de manuels scolaires vont passer des vacances trépidantes, la totalité des programmes du CP à la 3ème ayant été revue pour la rentrée. Je publie ci-dessous un article du Point sur ce grand chambardement.

 

 

Branle-bas de combat chez les éditeurs

 

C'est une grande première. À la rentrée 2016, tous les programmes scolaires du CP à la troisième changeront. Tous, en même temps. Alors que les éditeurs avaient pris l'habitude de travailler une année entière sur la refonte des ouvrages scolaires pour une matière donnée, pour un niveau, avant d'attaquer ceux de la classe suivante un an plus tard, ils ont dû s'atteler à tout remettre à plat en même temps, dans l'urgence. Avec de nouveaux programmes définis seulement depuis la rentrée 2015, il ne leur restait que neuf mois pour élaborer les contenus de tous les nouveaux manuels scolaires.

 

Et il ne s'agissait pas seulement d'un simple toilettage. En plus de la réforme de l'orthographe à intégrer, les objectifs pédagogiques ne sont plus fixés par classe, mais par cycle de trois ans. Fini, les programmes à boucler avant la fin de l'année : désormais, les notions à connaître auront trois ans pour être étudiées. Une nouvelle manière de travailler, qui gênera considérablement les enseignants (les élèves n'auront pas vu les mêmes chapitres l'année précédente, selon le professeur qu'ils auront eu), et qui embarrassera aussi les élèves qui changeront d'établissement scolaire en cours de cycle. Quant aux éditeurs, ils disposent d'une liberté inédite : concevront-ils des livres scolaires par cycle, ou choisiront-ils leur propre répartition annuelle des programmes ?

 

Gouffre financier

 

Ce grand chambardement est aussi un gouffre financier. L'acquisition des nouveaux livres s'étalera sur deux ans, mais la loi de finances 2016 budgète, rien que pour la première année, 150 millions d'euros pour le renouvellement des livres des collégiens. En effet, ce sont plus de 11 millions de manuels qui seront imprimés d'ici à septembre, rien que pour eux. À la rentrée prochaine, les élèves de la sixième à la troisième recevront ainsi de nouveaux manuels de français, de mathématiques et d'histoire-géographie. Les élèves de cinquième auront un manuel de LV2, puisque cet enseignement est avancé d'un an avec la réforme du collège, et les élèves de sixième disposeront d'un nouveau manuel de sciences.

 

À l'école élémentaire, c'est plus compliqué. Selon plusieurs estimations, quelque 16 millions de manuels doivent être imprimés pour les écoliers dans l'urgence. Mais même s'il est fréquent que les communes prennent en charge partiellement ou totalement l'achat de ces manuels, cela n'est en rien une obligation pour elles. Dès lors, certaines écoles risquent de ne pas pouvoir financer tous les nouveaux manuels en septembre, créant des inégalités entre les élèves.

 

Quant à ce qu'il adviendra des manuels obsolètes, aucune directive n'a encore été donnée, même si certains éditeurs, comme Belin, proposent aux 6 800 collèges métropolitains de collecter gratuitement les livres scolaires afin de les recycler.

 

Fautes incluses

 

Avec tant de problèmes à régler en si peu de temps, il ne faudra pas être trop tatillon : les fautes d'orthographe seront parfois incluses (« Choisissez vos quatre passages préférés et expliquez pour chacun deux (sic) pourquoi il (sic) vous ont plu » chez Nathan).

 

Tout comme certains exercices n'auront pas eu le temps d'être adoubés avant d'être imprimés, tel ce travail de réécriture d'un texto tiré d'un nouveau manuel destiné aux élèves de quatrième publié par Nathan, et fortement critiqué sur les réseaux sociaux : « CC C MWA ! G 1 truc a te dir jcroi kon devré fer 1 brek... bz. » (« Coucou, c'est moi ! J'ai un truc à te dire : je crois qu'on devrait faire une pause… Bises. ») Si vous aviez compris, c'est que vous êtes fin prêt pour la réforme.

La table rase des programmes scolaires
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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 05:43

 

Ce concept a l’air tout bête mais il n’a rien d’évident et son origine est des plus honteuses.

 

Une première tentative d’inscrire dans le Code pénal l’obligation légale de porter secours eut lieu en 1934 mais échoua. C’est le régime de Vichy qui imposa cette disposition par une loi du 21 octobre 1941. Cette loi sanctionnait ceux qui ne portaient pas secours et aussi ceux qui ne dénonçaient pas les personnes qui auraient dû porter assistance.

 

La loi fut promulguée après des attentats contre des officiers et soldats allemands à Nantes et à Bordeaux. Dans le contexte de l’Occupation, il s’agissait donc de réprimer ceux qui ne portaient pas assistance aux soldats allemands dans la difficulté et dont les Français n'avaient pas spontanément envie de s'occuper !

 

Le texte fut abrogé à la Libération et remplacé par un texte inspiré de la loi de 1934.

 

Aujourd’hui, « Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l'intégrité corporelle de la personne s'abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende. »

 

L’article 223-6 stipule que l’obligation d'agir s'accompagne d'une atténuation de la responsabilité pénale si l'action du sauveteur a des conséquences néfastes, à conditions que les moyens employés soient proportionnés au danger. Il est ainsi difficile de condamner une personne qui ne se jette pas à l’eau pour sauver un noyé alors qu’elle-même ne sait pas nager !

 

Aux Etats-Unis, l’obligation de porter secours n’existe pas, sauf en cas d’obligation antérieur (relation parent-enfant, malade-médecin traitant), ou si la personne est responsable de l’état de la victime (le cas d’une rixe, par exemple). Au Québec, il y a obligation de porter secours (Charte des droits et libertés de la personne). Les Etats-Unis et plusieurs province canadienne ont adopté le principe de la loi du « Bon samaritain » : « La parabole du Bon Samaritain met en scène un voyageur, attaqué et laissé pour mort par des bandits. Un prêtre et un Lévite, tous deux juifs, représentant l’orthodoxie religieuse de l’époque, passent à côté de lui et ne s’en préoccupent pas. Or un Samaritain, représentant d’une population que les Juifs tiennent pour impie, se montre capable de compassion envers cet inconnu grièvement blessé, qui n’est pas de sa religion. Ce samaritain donnera du temps, prodiguera des soins et donnera de son argent pour sauver ce malheureux. » (Wikipedia). Chacun de nous doit devenir le prochain de chaque personne qu’il rencontre.

 

 

 

P.S. La Voix du Nord du 27 juillet 2016 donne un exemple troublant où un procureur a refusé d'exciper de la non-assistance de personne en danger :

 

 

Des usagers du métro lillois seront-ils poursuivis pour non-assistance à personne en danger ? Sur le quai de la station CHR-Calmette, environ dix personnes ont été témoins, mardi soir, d’une partie de l’agression d’une Tourquennoise de 29 ans. Leur absence de réaction a débouché sur l’ouverture d’une enquête.

Sur instruction de Frédéric Fèvre, procureur de Lille, la police décortique les images de vidéosurveillance du métro afin de caractériser, ou non, l’infraction. « La non-assistance à personne en danger est un délit puni de cinq ans de prison et de 75 000 euros d’amende. C’est le fait de ne pas intervenir pour aider une personne sans risque pour soi-même ou autrui, rappelle le procureur Frédéric Fèvre. La loi condamne l’indifférence mais n’impose pas l’héroïsme. Cela renvoie à un problème de société. Le paradoxe, c’est qu’il y a une exigence de solidarité de plus en plus forte et, dans le même temps, l’individualisme règne en maître. Bien souvent, quand des gens assistent à une agression, ils détournent le regard plutôt que d’aider… »

Des usagers du métro lillois seront-ils poursuivis pour non-assistance à personne en danger ? Sur le quai de la station CHR-Calmette, environ dix personnes ont été témoins, mardi soir, d’une partie de l’agression d’une Tourquennoise de 29 ans. Leur absence de réaction a débouché sur l’ouverture d’une enquête.

Sur instruction de Frédéric Fèvre, procureur de Lille, la police décortique les images de vidéosurveillance du métro afin de caractériser, ou non, l’infraction. « La loi condamne l’indifférence mais n’impose pas l’héroïsme. Cela renvoie à un problème de société. Le paradoxe, c’est qu’il y a une exigence de solidarité de plus en plus forte et, dans le même temps, l’individualisme règne en maître. Bien souvent, quand des gens assistent à une agression, ils détournent le regard plutôt que d’aider… »

 

Dans la présente affaire, la non-assistance à personne en danger semble toutefois difficile à établir. « Les premiers éléments ne la caractérisent pas vraiment, estime une source proche du dossier. Sur les images des caméras, on voit la jeune femme être embêtée sur le quai par l’individu, qui tient une bouteille en verre, et le repousser. Mais est-ce que les autres passagers pensent à une véritable agression ou à une dispute au sein d’un couple ? » Les caméras ne captent pas le son, on ne sait donc pas avec certitude ce que l’agresseur disait et si la jeune a appelé à l’aide à cet instant précis. Les faits les plus graves ne se seraient pas produits sur le quai mais ailleurs dans le métro et à l’extérieur.

Frédéric Fèvre estime néanmoins qu’à défaut d’agir physiquement, les usagers auraient pu utiliser les interphones présents dans les stations et rames : « Ce qui est regrettable, c’est que personne n’ait songé à tirer le signal d’alarme. » Ce qui aurait déclenché une intervention d’agents Transpole ou de la police. Les voyageurs ont laissé la jeune femme seule avec l’individu dans une rame et sont allés s’installer dans celle à côté.

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 06:16

Après la défaite du mouvement ouvrier lors de la Commune de Paris, les trois filles de Karl Marx et son gendre Paul Lafargue, époux de Laura et futur auteur du Droit à la paresse, tentent de trouver refuge à Luchon. Thiers envoie sa police à leur trousse pour les arrêter.

 

Ils sont six à tenter de s'échapper : Jenny, Laura et Eleanor, Paul Lafargue et les enfants du couple Charles et Laurent.

 

Le 26 juillet 1871, le jeune Laurent, âgé de quatre mois, meurt. Il est enterré au cimetière de Luchon. Le préfet de Toulouse Keratry et le procureur Delpech déboulent à Luchon pour se saisir de Lafargue qui parvient à leur échapper et à se réfugier en Espagne. Il est rejoint le 6 août par le reste de la famille. Le soir, Jenny et Eleanor rentrent en France et sont arrêtées et privées de leur passeport. Le préfet Keratry mène alors une expédition en territoire espagnol qui échoue. Lafargue, Laura et Charles échappent aux policiers.

 

 

 

 

Lafargue est arrêté à Huesca par la police espagnole, et rapidement libéré. Toute la famille rejoint Londres.

 

Il existe une rue Thiers à Luchon. Et si la municipalité soférinienne la débaptisait pour la renommer rue Paul-Lafargue ?

 

Source : Bruno Vincens, in Repères d'histoire sociale en Midi-Pyrénées (Bulletin trimestriel de l'Institut Régional CGT d'Histoire Sociale de Midi-Pyrénées).

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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 05:56

Bon, d'accord, ma fille Rébecca a remporté récemment le Trophée national Lucien Zins (catégorie 12 ans), officieux championnat de France. Mais ce n'est pas pour cela que je souhaitais consacrer une note de blog au grand champion Lucien Zins.

 

Je passerai ici sur les innombrables performances nationales et internationales de celui qui fut Directeur technique national de 1964 à 1973. Je reviendrai sur deux épisodes très marquants de sa vie de nageur, mais surtout d'homme.

 

Lors des championnats de France de Toulouse en 1943 (qu'il avait rejoints à vélo), les organisateurs, à la demande ou sous la pression des autorités allemandes qui n'avaient théoriquement aucune autorité en la matière, refusent la participation d'Alfred Nakache, le meilleur nageur français de l'époque, au motif qu'il était juif. Seul de tous les concurents, Lucien Zins se retire de la compétition et ne participe donc pas au 100 mètres dos qui, normalement, lui était acquis. Il écope d'un an de suspension par la Fédération de natation.

 

En 1944, peu après le débarquement et alors que plus aucun train ne circule, le Troyen Lucien Zins se rend à vélo aux championnats de France à la piscine des Tourelles de Paris. Il parcourt 160 km, remporte le titre du 100 dos le lendemain et rentre ensuite chez lui, toujours à vélo.

 

 

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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 08:35

Dans la série "Il fait chaud et je fais rédiger le blog par des gens courageux", on trouvera ci-dessous une saillie de Théophraste R., du Grand Soir, contre l'extrême vulgarité du système politico-médiatique. Au fait, puis qu'on est dans le people, j'ai vu la Le Pen au JT de France 2 du 29 juillet. Elle m'a semblé malade. Passera pas l'hiver ?

 

 

Si l’on en croit les Inrocks, pour obtenir un rôle dans la websérie Les Faucons, produite par Jean-Marc Morandini, les jeunes hommes devaient penser à envoyer des photos d’eux nus, de face, voire se masturbant. Et éventuellement ne pas rechigner à sucer le maître.

 

Choqués ? Bah, il faut surtout voir dans ce scandale le niveau de décrépitude de nos médias, principalement de notre télé et de ses variétés. Thierry Ardisson est royaliste. Jean-Luc Delarue, qui fut chef d’une émission sirupeuse et putassière, provoqua un scandale en giflant un steward et en tripotant les seins d’une hôtesse.
Passons du coke à l’âne avec Cyril Hanouna qui fit verser un bol de nouilles dans le slip d’un de ses chroniqueurs et qui, en coulisse, a déféqué dans la chaussure d’un autre (ha ! ha, on se marre !). Laurent Ruquier, qui n’est pas le pire, a fabriqué Eric Zemmour qui lui doit tout. Antoine de Caunes a baissé son froc pour nous montrer un tatouage sur son derrière et il s’est prêté à un jeu où son nez se plantait plusieurs fois dans la raie des fesses d’une stripteaseuse.

 

Et Arthur, et Castaldi, et Nagui, et Dechavanne et Maïtena Biraben... Pouah !

 

Sans l’invention de la radio et de la télé, ces guignols creux, dont l’unique talent est le bagout, vendraient des cravates dans des parapluies retournés aux coins des rues. Ou de la vaisselle ou des matelas dans les foires. Ou des cartons de vins et des batteries de casseroles à des vieux, démarchés à domicile.

 

Faussaires surpayés, enrichis plus vite que les Balkany, ils truquent leurs émissions par des déferlements de rires intempestifs au moindre mot d’esprit, du genre : « Tu l’as vu ? Quoi ? Mon cul ! ha, ha ! » (1). Regardez-les rire et rire encore, et fort, et longtemps pour déguiser en humour leur vide neuronal.

 

Ah ! que vienne un Robespierre pour nettoyer les écuries d’un Paf qui nous dit, hilare : « Autant on sait parfois être vachards avec les politiques, autant on est épris de nous-mêmes et flagorneurs envers les comédiens, les cinéastes, les écrivains venus en promo ». Bizness…

 

Que disparaissent tous ces Narcisse enivrés de leur reflet dans le petit écran et on s’apercevra qu’ils ne manquent à personne et que leur nom s’oublie.

 

Théophraste R.

 

(1) Authentique, hélas ! C’est sur D8, « Touche pas à mon poste » : j’ai entendu s’y exercer Christophe Carrière, par ailleurs journaliste à L’Express.

Morandini, Balkany et les autres
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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 06:28
Un article très intéressant de Pierre Verhas sur le nouveau phénomène virtuel à la mode, le Pokemon (contrepèterie facile : Pomme et conne), publié sur son blog Uranopole :

 

Le nouveau jeu à la mode : « Pokemon go ». Il s’agit via un smartphone de trouver et d’éliminer un maximum de « pokemon », c’est-à-dire de petits personnages fictifs qui peuvent se trouver virtuellement en n’importe quel endroit réel. Par une belle opération de marketing, les promoteurs de ce jeu entraînent des milliers d’usagers à se livrer à une sorte de chasse en se déplaçant avec leur smartphone dans tous les endroits possibles et imaginables où parfois au péril de leur vie, ils échappent à tout contact avec le monde tangible. On peut trouver des « pokemon » jusque dans le site du camp d’Auschwitz, ce qui prouve que pour les transnationales du Big Data il n’y a ni frontière ni valeur morale, seule la valeur financière compte.

 

Cela inquiète à juste titre les autorités qui ignorent comment lutter contre ce phénomène. Mais leur inquiétude porte sur la sécurité des usagers et non sur les nuisances provoquées par la conception de ce jeu. Dans un Etat digne de ce nom, « Pokemon go » serait purement et simplement interdit.

 

Mais « Pokemon go » rapporte gros à ses promoteurs, les puissantes entreprises transnationales de l’informatique. Et – c’est le plus dangereux – l’application « Pokemon go » met ses usagers en condition pour l’avenir que nous préparent ces entreprises, c’est-à-dire une vie dans un monde où l’on ne pourra plus séparer l’illusion virtuelle du monde tangible. On vivra désormais dans une caverne de Platon high tech. Comment cela ?

 

C’est expliqué dans un ouvrage récent intitulé L’homme nu, la dictature invisible du numérique par le romancier et ancien chef d’entreprise Marc Dugain et le journaliste spécialiste de l’informatique à l’hebdomadaire Le Point, Christophe Labbé.

 

 

Cette dictature du numérique s’appelle le Big Data. Elle procède à la collecte et au traitement de données de tout type et sur tous les individus peuplant la Terre. Le Big Data est l’invention et l’instrument des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquelles il faut ajouter Uber et ses avatars comme Airbnb, etc.

 

Jamais, d’après Dugain et Labbé, on n’a pu disposer d’un tel nombre d’informations. C’est « Une révolution comparable à celle que provoqua le pétrole dans le domaine de l’énergie au début du XXe siècle. »

 

Pour les auteurs, en évoquant les transnationales de l’information, ils affirment en paraphrasant les mots de Churchill après la bataille d’Angleterre : « Jamais dans l’histoire de l’humanité, un aussi petit nombre d’individus aura concentré autant de pouvoirs et de richesses. (…) Et, contrairement au pétrole, elle jaillit en permanence des pipelines numériques, 90 % de la masse des data disponibles a été créée ces dernières années. »

 

Les entrepreneurs du big data n’ont absolument aucune éthique. Il y a une règle qui est appliquée, on lui a donné le nom de règle de Gabor :

 

« Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable. »

 

L’ennemi : l’Etat

 

Un autre aspect assez étonnant : la finalité de la collecte des données n’est pas nécessairement connue au moment où elle se fait et l’usage qui en sera fait n’est pas nécessairement celui qui avait été initialement prévu. Il est donc clair que l’objectif est de collecter un maximum de données qui constitueront une sorte de trésor dans lequel ont puisera un jour ou l’autre pour asseoir définitivement le pouvoir de ces entreprises transnationales sur le plus grand nombre d’êtres humains. Les Big Datas construisent leur puissance absolue au détriment des individus qu’ils prétendent vouloir défendre et épanouir.

 

Et cette prétendue défense de l’individu se fait contre l’Etat. On se trouve dans une démarche typiquement libertarienne.

 

« Le voilà l’ennemi : la puissance étatique. Pour la plupart des entrepreneurs de la Silicon Valley, l’Etat dans sa forme actuelle est l’obstacle à abattre. Leur crainte, ce n’est pas Big Brother, mais Big Father. » Pourquoi ?

 

L’Etat est inefficace et la démocratie est inadaptée. Remarquons d’ailleurs que la démocratie tant vénérée il y a peu, presque comme un dieu de l’Olympe, est aujourd’hui critiquée, vilipendée pour toutes sortes de raisons plus ou moins pertinentes. Au sein des institutions européennes, par exemple, la démocratie est considérée comme une entrave à la réalisation des projets et des plans. Certains, même, veulent transformer la démocratie en une espèce d’agora antique où les représentants seraient tirés au sort.

 

En réalité, ce n’est pas la démocratie qu’il faut abattre, mais la politique.

 

Ces entrepreneurs des GAFA rêvent de « villes nations flottantes échappant à la souveraineté des Etats ». Cette idée a germé dans l’esprit de Patri Friedman, le petit fils du fondateur du monétarisme et de l’école de Chicago, Milton Friedman. Bon sang saurait mentir !

 

Ainsi, installeront-ils leur pouvoir absolu. Et une de leurs armes est le monde virtuel. Et les top managers des GAFA le savent. Ainsi, comme l’expliquent les auteurs, Mark Zuckerberg, le patron de Facebook et les autres grands pontes du Net, interdisent à leurs enfants de posséder tablettes et smartphones. Ils sont éduqués dans des écoles privées huppées où on pratique un enseignement traditionnel de qualité.

 

Fais ce que je dis…

 

La caverne de Platon

 

L’allégorie de la caverne de Platon s’applique parfaitement au monde virtuel créé par les médias dans lequel on plonge un maximum d’êtres humains.

 

« Le reflet de la réalité est devenu, dans nos têtes, plus important que la réalité elle-même. » démontrent Dugain et Labbé. « Le présent ne prend de sens que sous forme d’un souvenir pixellisé ». Et ils constatent :

 

« Lorsque l’on s’en rend compte, la numérisation du monde a déclenché, elle, une extraction du réel. »

 

Il y a plusieurs méthodes pour trafiquer la réalité et présenter au public la représentation du monde telle qu’il doit avaler. La première : museler la presse.

 

La presse muselée

 

Les journalistes, par exemple, sont de plus en plus dans l’impossibilité de présenter les événements tels qu’ils les ont appréhendés. Ils doivent les décrire comme le souhaitent les actionnaires des grands organes de la presse écrite ou audiovisuelle. Serge Halimi et Pierre Rimbert dans le Le Monde diplomatique du mois de juillet 2016 rapportent ce qu’il se passe au niveau du monde du journalisme et particulièrement à l’hebdomadaire de « gauche » L’Obs .

 

« Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les journalistes disposent de pouvoirs étendus sur les principaux titres de presse. Organisés en sociétés de rédacteurs, ils se disent « désormais décidés à remettre en cause les structures qui ne garantissent plus au public des informations à la fois sûres et complètes ». Leur détermination à ne plus voir « prévaloir dans la presse les intérêts privés sur l’intérêt général » faiblit à partir de la décennie 1980, sous l’effet des transformations du secteur de la communication : amenuisement du lectorat, baisse des recettes publicitaires, essor du numérique, concentrations industrielles. À l’image iconique, véhiculée par le cinéma, de l’individu libre exerçant un contre-pouvoir s’oppose la morne réalité du tâcheron multimédia condamné à usiner du « contenu » en fonction des mots-clés qui buzzent sur les réseaux sociaux. »

 

« … faiblit à partir de la décennie 1980 », c’est-à-dire à partir du moment où la révolution néolibérale a commencé. Et ce n’est pas fortuit. Halimi et Rimbert ajoutent :

 

« Cette cascade de rebuffades [de la part des sociétés de journalistes] vite balayées a enhardi les propriétaires de journaux, qui, logiquement, poussent plus loin leur avantage. Au Figaro, le sénateur de droite Serge Dassault s’était déjà assuré que ses démêlés avec la justice seraient traités avec discrétion (voire pas du tout), que la signature de ses contrats d’armements serait saluée avec émotion et que les États acheteurs de Rafale seraient ménagés — « Nous n’avons plus le droit de parler en mal des pays dans lesquels Dassault fait du business », avouait un journaliste. Dorénavant, sans que la société des rédacteurs y trouve (apparemment) à redire, il a aussi obtenu que son journal se métamorphose avec une régularité de métronome en serviteur des industriels milliardaires amis de l’avionneur et gros annonceurs du Figaro. »

 

Et le directeur du Diplo et son confrère en tirent la leçon :

 

« Nu, brutal et le plus souvent tu, ce pouvoir n’a nul besoin de parler. On devance ses désirs ; on le redoute d’autant plus qu’on ne comprend pas toujours ses raisons et qu’il n’est tenu d’en fournir aucune ».

 

Quant à L’Obs, l’ancien Nouvel Observateur , l’hebdo de la gauche « caviar » toujours proche du pouvoir lorsque le PS est aux affaires, il décline depuis des années. Il y a deux ans, l’Obs s’est résolument rangé derrière Valls et Macron.

 

Et Halimi et Rimbert nous décrivent les curieuses filiations parmi les propriétaires et les dirigeants de l’organe de la gauche libérale.

 

« C’est peu dire que le choix d’accrocher L’Obs à la remorque d’un pouvoir aux abois n’a pas été couronné d’une « pleine réussite ». En décembre 2015, le fléchissement des ventes s’accélère. Les actionnaires donnent alors un mois au directeur du journal pour leur présenter un projet de relance éditoriale. Délai très court, ordre de mission aléatoire tant le crédit de l’hebdomadaire est entamé : chacun imagine que les jours de Croissandeau à la tête de L’Obs sont comptés. Or c’est tout le contraire qui se produit. Courageusement, le directeur se défausse en limogeant mi-mai ses deux adjoints, dont l’une, Aude Lancelin, plus à gauche que lui, compagne de Frédéric Lordon, qu’il licencie sur-le-champ — une première dans l’histoire de cette publication. Le 11 mai 2016, 80 % des journalistes du magazine désavouent Croissandeau. Mais, là encore, les actionnaires — MM. Xavier Niel (compagnon de Mme Delphine Arnault, fille de M. Bernard Arnault), Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Claude Perdriel — lui renouvellent aussitôt leur « absolue confiance ». »

 

Aude Lancelin était l’OVNI de la bande ! Elle était réellement de gauche, proche de « Nuit debout ». Elle aurait donc transgressé la « ligne social-démocrate » de L’Obs . Croissandeau a voulu faire passer son licenciement pour une décision managériale, mais l’actionnaire Perdriel proclame haut et fort qu’il s’agit d’une décision politique. En clair, on ne met plus de gants ! Aude Lancelin est accusée d’avoir publié des textes « antidémocratiques » dont les auteurs sont Alain Badiou, Jacques Rancière, Emmanuel Todd et Yanis Varoufakis !

 

En réalité, c’est le pouvoir qui souhaitait que L’Obs combatte la gauche radicale et bien entendu, dans cette perspective, une Aude Lancelin faisait désordre ! Encore, une garantie démocratique qui s’effondrait. Serge Halimi et Pierre Rimbert concluent :

 

« Le fonds commun républicain d’une presse défendant les droits démocratiques et les libertés publiques a cessé d’être un sanctuaire. Dorénavant, le journalisme encourage la dérive autoritaire du pouvoir, et le fait d’autant plus volontiers que se resserre autour de son cou le cercle de fer des industriels qui le possèdent. »

 

Et les services secrets ?

 

Après le musèlement de la presse d’opinion, voici les services secrets qui entrent en scène.

 

Revenons à L’Homme nu. Depuis la chute du Mur :

 

« Les services secrets ont troqué un ennemi clairement identifié, en l’occurrence l’Union Soviétique, contre une menace permanente avec laquelle vous ne pouvez conclure une trêve, voire signer une paix. »

 

Services de renseignements et Big Data ont un objectif commun comme celui de former la coalition la plus influente de ce siècle en matière de collecte de données et de traitement de l’information mondiale. « La partie la plus puissante de l’Etat américain est ainsi hybridée. »

 

En clair, les auteurs ne le précisent pas : il y a connivence entre l’Etat profond étasunien avec sans doute l’Etat profond d’autres nations occidentales et les transnationales du Big Data instaurant ainsi une gouvernance mondiale dominant, voire éliminant les Etats. C’est en gros ce que dénonçait un Edward Snowden et ce que les documents révélés par Wikileaks prouvent.

 

Snowden a expliqué que des services secrets ont pu siphonner les données de pays étrangers parce qu’elles étaient hébergées sur des serveurs d’entreprises privées étasuniennes. Et pas seulement étasuniennes : rappelons-nous l’affaire Belgacom – aujourd’hui Proximus – sous le gouvernement Di Rupo. Le serveur de cette société mi-publique mi-privée héberge les données des institutions européennes et l’on sait qu’elles ont été « hackées ». Cette affaire a été vite étouffée. On ignore si les institutions européennes et Belgacom ont résolu ce problème. En cela, c’est révélateur de la faiblesse des Etats occidentaux et de leurs dirigeants.

 

« La fusion des services de renseignements avec des entreprises commerciales du Big Data augure une forme de gouvernement mondial non élu. » Gouvernement mondial qui est le rêve de certains intellectuels comme Jacques Attali, Alain Minc, BHL et consorts.

 

Le contrôle des individus

 

Il ne s’agit pas seulement pour ce nouveau pouvoir de contrôler les Etats, mais aussi d’assurer le contrôle des individus notamment de leurs comportements. Ainsi, la gestion des comptes en banque, des paiements, etc. La vente de ce type de données à des opérateurs peut rapporter très gros. Il est ainsi possible de tirer des conclusions sur les profils de chaque individu.

 

« Chaque individu doit être précisément identifié comme consommateur afin que l’univers commercial puisse venir au plus près de ses habitudes et de ses envies. »

 

Nous vivons donc dans un monde qui s’est transformé en buvard.

 

« L’effroyable buvard boit, absorbe toutes les traces que nous laissons dans le monde numérique. »

 

Ainsi, par exemple :

 

« Les utilisateurs de Facebook – 1,4 milliards de terriens – ont implicitement accepté de céder à la firme de Mark Zuckenberg la liste de leurs amis, leur situation amoureuse, leur date anniversaire, leurs photos personnelles et leurs centres d’intérêt. Ce faisant, ils se dépouillent d’une part de leur intimité. Des données cédées en échange d’un service gratuit, avec lesquelles le n° 2 mondial de la pub fait son miel. »

 

Les livres numériques sont aussi mouchardés. Les liseuses électroniques enregistrent les types de livres choisis, les habitudes de lecture, etc.

 

On peut multiplier à l’infini les objets désormais « connectés » et donc susceptibles d’alimenter le Big Data. Des exemples foisonnent dans l’ouvrage de Dugain et Labbé.

 

De Big Brother au Big Data

 

Les auteurs considèrent que George Orwell n’aurait pu prévoir un tel système de contrôle de l’ensemble des êtres humains. Ils se trompent. Certes, Orwell n’aurait pu imaginer la technologie qui sous-tend au Big Data, cependant, dans son allégorie 1984 , l’auteur anglais a imaginé un monde soumis à la surveillance générale au profit d’une élite qui tient en main le « Parti ». Les « télécrans », sorte de TV interactives qu’il a imaginée, destinés à surveiller l’ensemble des habitants d’Oceania, hormis les laissés pour compte qu’il appelle les « proles », ne sont que les outils de la surveillance générale comme le sont les innombrables détecteurs – bien réels ceux-là – qui assurent aujourd’hui notre surveillance , non plus au profit d’un « Parti » mais à celui des entreprises transnationales qui assurent de plus en plus leur domination sur l’ensemble de la planète.

 

Eric Schmidt, le patron de Google, se réjouit :

 

« Quand on considère l’avenir, avec ses promesses et avec ses défis, on voit s’annoncer le meilleur des mondes. » Ou le pire des cauchemars ! En effet, car Schmidt ajoute :

 

« Il sera de plus en plus difficile pour nous de garantir la vie privée. La raison en est que, dans un monde de menaces asymétriques, le vrai anonymat est trop dangereux. »

 

Menaces de qui ? De Daesh ou des entreprises transnationales du Big Data ?

 

Prométhée à nouveau enchaîné ?

 

Prométhée et l’hubris – le destin, l’antique affrontement. Prométhée, l’homme dieu qui défie le destin et les dieux en leur volant le feu est condamné à être enchaîné à jamais et à subir les pires tourments. C’est ce défi que dénoncent Dugain et Labbé. Les entrepreneurs du numérique joueraient au Prométhée d’après eux et se moquent de l’hubris, du destin. Autrement dit, pour les auteurs, il n’y a plus équilibre entre le progrès technologique et l’intérêt de la société.

 

C’est mal aborder le problème. Ces géants de la « toile » n’inventent rien. Ils exploitent une technologie déjà relativement ancienne. Tous les ordinateurs numériques fonctionnent sur les mêmes principes depuis leur invention durant la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a pas eu de réelles inventions en ce domaine depuis. Mais la technique des ordinateurs s’est adaptée à la formidable révolution technologique issue de la crise pétrolière des années 1970-80 où les quatre pôles technologiques – le matériau, l’énergie, le rapport au vivant, le temps – se sont animés : le matériau nouveau, ce sont les polymères ; l’énergie c’est le renouvelable ; le rapport au vivant, c’est la microbiologie et les manipulations génétiques ; le temps, on est passé de la seconde à la nanoseconde.

 

Il y a dans la démarche de Marc Dugain et de Christophe Labbé un refus du progrès, ce qui est très en vogue aujourd’hui. C’est dommage.

 

Il n’empêche. La maîtrise de cette technologique permettra à quelques-uns de disposer d’un pouvoir quasi absolu sur le monde. Mais, ils ne l’ont pas encore. Et de toute façon, comme tout pouvoir absolu, il s’effondrera un jour ou l’autre et l’homme sera à nouveau maître de son destin.

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 06:06

 

Globalement, j’ai bien aimé cette série créée en 1999. Des acteurs très expérimentés, des histoires bien menées, pas ou peu de violence.

 

On pouvait attendre des producteurs qu’ils fignolent les tout derniers épisodes dans l’optique d’une fin annoncée. Las ! Ce 20 juillet nous eûmes droit à une misérable petite chose catastrophique.

 

Le scénario était signé de la fille de Miou-Miou et de Patrick Dewaere. Cette ancienne élève de Normale Sup nous a offert des juges une vision absolument scandaleuse. L’épisode commençait en effet par des beuveries et des coucheries collectives entre magistrats complètement décadents. Je ne connais pas ce monde et je n’exclus pas que ce genre de gambade éméchée serve occasionnellement de défouloir dans un milieu professionnel généralement sous pression. Le problème est que notre service public télévisuel a choisi, comme point d’orgue à une série fort honorable, une fin – je passe sur la médiocrité du scénario – qui donne des cadres de la Fonction publique une image, non pas caricaturale mais grossière.  

 

 

 

 

P.S. (1) qui n'a rien à voir.

N. Vallaud-Belkacem vient de décider que les directeurs de thèse n'auraient plus le droit de voter lors des délibérations faisant suite aux soutenances des thèses qu'ils dirigent. L'humiliation, l'infantilisation des universitaires (qui acceptent tout) continuent. Le mépris de Belkacem, titulaire d'une licence de droit, pour ces élites de la nation est largement aussi lourd que celui de Fioraso.

 

P.S. (2) qui n'a rien à voir.

Les petits producteurs de canards (ceux que je connais en tout cas) ne peuvent toujours pas reprendre leur activité. C'est l'état d'urgence pour eux également (prorogé jusqu'à quand ?). Arrivent des pays de l'Est quantité de produits à base de canard dont la qualité et l'hygiène sont au dessus de tout soupçon, vous pensez bien. Les Solfériniens veulent tuer les artisans, les petits producteurs, pour faire plaisir à l'industrie agro-alimentaire.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 05:50
 
Oradour-sur-Glane (source:francetvinfo.fr)

Oradour-sur-Glane (source:francetvinfo.fr)

Le crime impuni du massacre d’Oradour

Procès d’Oradour-sur-Glane au tribunal militaire de Bordeaux, le 17 janvier 1953. Photo : Rue des archives/AGIP

Procès d’Oradour-sur-Glane au tribunal militaire de Bordeaux, le 17 janvier 1953. Photo : Rue des archives/AGIP

1953 Le massacre de la population du village martyr de Haute-Vienne, le 10 juin 1944, sera suivi d’un procès indigne. L’instrumentalisation du drame des «malgré nous» exonèreles tueurs de toute responsabilité.
 

«Écrit en lettres de feu et de sang, le nom d’Oradour, ville assassinée, est entré, il y a huit ans passés, dans l’Histoire. Par là même, le procès qui va s’ouvrir, celui des assassins d’Oradour, prendra à son tour une portée, une résonance historique. » Le 12 janvier 1953, l’envoyée spéciale de l’Humanité, l’ancienne résistante Marie-Louise Baron, veut encore espérer que les vingt-deux accusés, membres du 1er bataillon du régiment Der Führer appartenant à la division SS Das Reich, qui comparaissent devant le tribunal militaire de Bordeaux, recevront un juste châtiment pour leur implication dans le massacre de 646 personnes.
 
Au début de l’après-midi du 10 juin 1944, toutes les femmes et les enfants furent enfermés et brûlés vifs dans l’église, les hommes et les jeunes gens mitraillés dans les granges. Il y a bien quelques indices laissant présager que le verdict ne s’inscrira pas dans la lignée du procès de Nuremberg, ne fût-ce que l’absence de la plupart des officiers qui ont planifié et commandé l’opération. Le commandant du bataillon, Adolf Diekmann, a été tué peu après en Normandie. Quant au chef de la division, le général SS Lammerding, il vit en toute tranquillité chez lui à Düsseldorf, en zone d’occupation britannique. Les autorités françaises n’ont pas réclamé son extradition. 

Au fil des jours, les accusés racontent les mêmes atrocités

L’Humanité ne tarde pas à dénoncer l’entreprise de torpillage d’un procès embarrassant pour le gouvernement. Parmi les SS incriminés, treize ne sont pas allemands mais français, originaires d’Alsace. Le procès de Bordeaux donne lieu à une polémique enflammée, agitée par la droite alsacienne, visant à disculper les SS français des crimes effroyables commis à Oradour au motif que douze sur les treize Alsaciens avaient été enrôlés d’office. L’Alsace et la Moselle ayant été annexées par les nazis, le régime hitlérien a mobilisé à partir de 1942 quelque 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans, versés dans la Wehrmacht, la Luftwaffe ou les Waffen SS. Mais le drame des « malgré nous » peut-il excuser la participation à un tel massacre ? « Il s’agit de juger des criminels de guerre, leur origine n’a rien à voir dans l’affaire, écrit Marie-Louise Baron. Ce sont les massacreurs d’Oradour, les tueurs, les incendiaires, les brutes ignobles qui transportèrent des bottes de paille sur les corps d’enfants encore vivants et y mirent le feu, froidement, en exécution des ordres reçus que l’on accuse aujourd’hui et que l’on condamnera. Espérons-le. »
 
Les avocats des SS français réclament la disjonction des poursuites selon la nationalité car, argumentent-ils, faire comparaître des Alsaciens incorporés de force aux côtés d’Allemands signifierait la reconnaissance implicite de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par Hitler. Une thèse inacceptable aux yeux de Marie-Louise Baron. 
 
Dans son premier compte rendu d’audience, l’envoyée spéciale de l’Humanitéévoque le jeune Roger Godefrin, venu s’asseoir à ses côtés. Il avait 8 ans lors du massacre. Il est le seul enfant ayant échappé aux tueurs, « parce que réfugié lorrain, il savait, lui, ce que voulaient dire sur l’uniforme vert les deux initiales ignobles : SS ». Puis c’est l’interrogatoire d’identité. Le Français Giedenger a exécuté vingt-cinq personnes. Son compatriote Daul a fait partie d’un peloton qui a abattu trente hommes. Lohner alimentait les bûchers. Graff a reconnu avoir achevé une femme et une jeune fille… Au fil des jours, les accusés racontent les mêmes atrocités. L’un d’eux, Louis Hoelinger, « est fidèle à son étiquette de Waffen SS, note Marie-Louise Baron. Engagé après la débâcle allemande dans les troupes du corps expéditionnaire français en Indochine, il est allé continuer pour le compte des colonialistes français son activité de technicien nazi ».
 
Après de longues journées de procédures, l’intensité dramatique atteint son paroxysme lorsque des témoins de la défense viennent soutenir les accusés. « Cela dépasse tout. Cherchant un qualificatif capable d’exprimer ce que je ressens, je n’en trouve pas. Je ne sais qu’une chose, c’est que c’est intolérable. Physiquement intolérable. » Marie-Louise Baron décrit « tout le désespoir du monde sur le banc assigné à tout ce qui reste d’Oradour assassiné » et un M. Winter, industriel à Mulhouse, déclarant sans sourciller, le bras tendu vers les SS alsaciens : « Je les considère comme des martyrs. »
 
Le plus terrible massacre de population que connut la France sous l’occupation nazie resta scandaleusement impuni. Deux condamnations à mort furent prononcées contre l’Allemand Lenz et le Français Boos, engagés volontaires SS, et des peines de cinq à douze ans de prison pour les autres. Mais, en réalité, aucune de ces peines ne fut exécutée. Le 17 février, les SS d’Alsace étaient amnistiés par le Parlement. Ils furent libérés peu après et l’indulgence fut étendue aux tueurs allemands, de sorte qu’en 1958, plus personne parmi les assassins d’Oradour n’était sous les verrous.
 
Jean-Paul Piérot
 

L'HUMANITE le 8 JUILLET 2016

Dans l’Humanité du 26 janvier 1953 par Marie-Louise Baron :

« Au terme de la deuxième semaine de ces débats, je croyais tout savoir d’Oradour ;je croyais avoir mesuré quelle somme d’horreurs et de souffrances représentent ces trois syllabes. Et puis hier, pendant qu’une maman disait ce que fut pour elle l’après-midi du 10 juin 1944, j’ai compris que ce que j’avais pu imaginer jusqu’ici était dérisoirement hors de mesure avec l’immensité du drame. Mme Demery est une femme petite et simple, toute vêtue de noir, qui se raidit devant le micro, essaie de ravaler ses sanglots puis réussit à murmurer comme une excuse : ‘‘Pardonnez-moi, Monsieur le président, j’en ai perdu 13 de ma famille.’’ Je regarde cette femme en deuil. Je pense à la double rangée de petits marchant vers l’église. Les siens avaient 4 et 6 ans. Ils étaient encore à la ‘‘petite école’’, nous dit-elle. Je les imagine avec deux cents autres en train de trottiner. »
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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 06:32

Gisèle Guillemot fut résistante de décembre 1940 à avril 1943 au sein des Francs-tireurs et partisans français. Arrêtée, elle est internée à Caen, puis à Fresnes où elle écrit ce poème. Elle est déportée à Ravensbrück puis Mauthausen d'octobre 1943 à avril 1945. Elle a écrit de nombreux ouvrages retranscrivant sa vie pendant la guerre." A ma mère", est l’un de ses poèmes les plus connus.

 


Ecoute, il faut que tu comprennes 
Lui et moi on n’a pas supporté 
les livres qu’on brûlait
Les gens qu’on humiliait
Et les bombes lancées
Sur les enfants d’Espagne
Alors on a rêvé 
De fraternité...

 

Ecoute Maman, je vais te raconter,
Ecoute, il faut que tu comprennes
Lui et moi on n’a pas supporté 
Les prisons et les camps
Ces gens qu’on torturait
Et ceux qu’on fusillait 
Et les petits-enfants
Entassés dans les trains
Alors on a rêvé 
De liberté

 

Ecoute Maman, je vais te raconter,
Ecoute, il faut que tu comprennes 
Lui et moi on n’a pas supporté
Alors on s’est battu 
Alors on a perdu

 

Ecoute Maman, il faut que tu comprennes
Ecoute, ne pleure pas ...
Demain sans doute ils vont nous tuer 
C’est dur de mourir à vingt ans 
Mais sous la neige germe le blé 
Et les pommiers déjà bourgeonnent 
Ne pleure pas
Demain il fera si beau

 

 

 

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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 15:38

La place des femmes dans la Résistance française fut niée, occultée puis sous-estimée. Remercions l'Institut d'Histoire sociale du Gers qui, dans la livraison de sa dernière revue, a consacré un dossier à ces combattantes.

 

Ici un admirable poème (publié par l'Institut et que j'avais repris dans ce blog le 3 mai 2012) de Marianne Cohn, écrit quelques heures avant d'être assassinée. 

 

D’origine allemande, Marianne Cohn, membre des Éclaireurs israélites de France, sauva de nombreux enfants juifs en les plaçant ou les faisant passer en Suisse. La Gestapo l’arrêta en mai 1944. Elle fut longuement torturée.  Son corps fut jeté dans une fosse commune.

 

Elle avait 22 ans.

 

Je publierai demain "A ma mère", de Gisèle Guillemot.

 

 

Je trahirai demain pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,

Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.

Moi je sais.

Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.

Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui,

Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,

Il ne faut pas moins d’une nuit

Pour renier, pour abjurer, pour trahir.

Pour renier mes amis,

Pour abjurer le pain et le vin,

Pour trahir la vie,

Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.

La lime est sous le carreau,

La lime n’est pas pour le barreau,

La lime n’est pas pour le bourreau,

La lime est pour mon poignet.

Aujourd’hui je n’ai rien à dire,

Je trahirai demain.

Je trahirai demain
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