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15 juillet 2016 5 15 /07 /juillet /2016 05:29

Vous roulez sur la rocade entourant Albi. Soudain, un panneau flamboyant et fier de l'être : " ALBI UNIVERSITE".

 

Antéposons comme des bêtes, ou plutôt comme des Zuniens. Les universitaires albigeois ne sont pas les premiers à avoir cédé à cette mode imbécile. Alors allons-y à fond la caisse :

 

ALBI COMMISSARIAT DE POLICE

ALBI HOTEL DE VILLE

ALBI RECETTE FISCALE

ALBI MUSEE

ALBI PISSOTIERES

 

Bon sang de bonsoir : nous sommes dans une ville de culture, d'histoire millénaire, une ville inscrite au Patrimoine mondiale de l'Unesco. Dire "Université d'Albi", ça vous écorcherait la goule (comme on dit en Poitou) ?

 

Le plus drôle, c'est que l'université d'Albi est une petite chose inventée par Fioraso, qui a par ailleurs fait tant de mal à l'Université française. Au départ, un Institut national universitaire, antenne de l'université de Toulouse, l'Institut Champollion, du nom du célèbre égyptologue né à ... Figeac dans le Lot et qui fit ses études à Grenoble Ecole centrale.

 

La devise de cette petite chose est "Small is beautiful". J’ajouterais : "American is Great".

 

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 06:07

Nicole Masson fut ma collègue à l'université de Poitiers où elle enseigne la littérature française du XVIIIème siècle. Elle est une grande spécialiste de Voltaire et préside la Société Rétif de la Bretonne. Très éclectique, elle a écrit plusieurs ouvrages sur les jeux.

 

Elle a publié récemment Les Victoires du Front populaire aux éditions du Chêne (préfacé par Jack Lang). 1936, le temps où un gouvernement de gauche donnait au peuple le sourire et de bonnes raisons d'espérer. Cet été, Télérama va consacrer cinq épisodes à ce grand moment de notre histoire. Dans le premier, il donne longuement la parole à Nicole Masson. Extraits.

 

L'engagement et le soutien des intellectuels Paul Langevin, Jean-Richard Bloch ou André Malraux m'ont touchée. Il est assez bouleversant de considérer les destins de Jean Zay, ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts, ou de Léo Lagrande, sous-secrétaire d'Etat aux loisirs et aux sports. Au-delà de leur propre dessins politiques, ils avaient des visions et des ambitions pour leur pays, voulaient développer les loisirs, l'éducation et la culture pour tous. Ils étaient intègres et auraient pu encore faire de grandes choses s'ils n'avaient pas été fauchés quelques années plus tard. […] C'est une génération d'hommes politiques et d'intellectuels dont l'intégrité force le respect.

 

 

 

 

[…] Le parti communiste décide d'abandonner la tactique classe contre classe pour privilégier le front commun contre le fascisme. Si l'on ne s'adresse pas aux classes moyennes, elles risquent de basculer du côté des ligues d'extrême droite. C'est une réflexion que l'on pourrait avoir aujourd'hui : pourquoi une parti des classes moyennes vote-telle pour le Front national ?

 

[…] L'autre point à souligner est la rapidité des décisons et de leur application. En douze mois, 24 lois ont été votées, sans atermoiement, et les décrets sont tout de suite signés. Le Front populaire arrive au pouvoir début juin et quelques semaines après les gens partent en vacances. Aujourd'hui, ça paraît extraordinaire.

 

[…] Je retiens aussi cet extraordinaire foisonnement culturel qui ne répondait pas à une revendication particulière.

 

[…] Ce sont tous ces aspects qui me passionnent dans juin 1936 : encourager le foisonnement culturel, enchanter le monde, redonner de la vigueur aux raisons d'espérer, m^eme en période de crise. Des hommes comme Jean Zay étaient en première ligne de ces ambitions. On pourrait se poser la question de savoir qui est aujourd'hui pôrteur d'un tel discours.

 

 

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29 juin 2016 3 29 /06 /juin /2016 05:26

Dans “ Le Lion et la licorne ”, Orwell avance que l'affaiblissement de l'impérialisme dans les années trente a été provoqué en grande partie par l'intelligentsia de gauche, ce groupe s'étant lui-même renforcée grâce à la stagnation de l'Empire. Il utilise le mot russe "intelligentsia" car, pour lui, un vrai Anglais ne saurait être un intellectuel, intellectual étant un vocable quasi péjoratif. Orwell pense qu'une alliance objective s'est nouée entre les colonels en retraite (les “ Blimps ”) pour qui un individu trop intelligent ne pouvait être patriote, et les intellectuels pour qui un patriote ne pouvait décidément pas être intelligent. Cet extraordinaire paradoxe ne peut surprendre dans la mesure où il vient en bout de chaîne après d'autres considérations tout aussi étonnantes sur les intellectuels. Orwell pose tout d'abord que du pessimisme à une vision réactionnaire des choses il n'y a qu'un pas vite franchi par une fraction importante de la classe dominante. Il estime également qu'il eût été possible de susciter un mouvement pacifiste authentiquement populaire en Angleterre, loin de la « gauche de salon ». Mais, dans les années trente, l'intelligentsia s'est déconsidérée dans des activités indignes, dans le domaine de l'esprit comme dans la politique. Elle s'est coupée du reste de la société en dénigrant systématiquement la civilisation occidentale et en cultivant un sentiment négatif de « désillusion ». La « vraie question », se demande Orwell, n'est pas de savoir pourquoi des bourgeois sont devenus staliniens, mais pourquoi ils ont viré à gauche. A première vue, c'est parce que les puissances de l'Axe menaçaient l'Empire britannique, l’antifascisme et l'impérialisme se rejoignant dans un même combat Dans une correspondance de décembre 1938, il explicitait ce postulat. Il estimait que si un « grand mouvement pro-Arabe » voyait le jour, il serait « fatalement pro-Fasciste ».

 

C'est à cette époque qu'Orwell va définir petit à petit ce qu'est pour lui l'Anglais idéal. George Bowling, son narrateur d'Un peu d'air frais, en était une esquisse aux traits assurément appuyés, permettant à l'auteur de considérer avec plus de commisération que jamais tous ceux qui ne correspondaient pas au moule. « Un type comme moi est incapable de ressembler à un gentleman », reconnaissait Bowling sans vraiment le regretter. « Les vêtements que je porte », poursuivait-il, sont « l'uniforme de la tribu ». En peignant cet homme ordinaire, Orwell s'adressait à ceux qui, comme son personnage, cultivaient la nostalgie de leur passé et aspiraient à un socialisme non dogmatique, un peu proudhonien. Petit-bourgeois, Bowling ne prône pas l'émancipation de la femme, il n'a pas de l'amour une approche très romantique, il s'indigne des inégalités sociales et déplore que le salarié se voit privé, par le système capitaliste, du produit de son travail. Il se méfie de la bureaucratie qui empiète sur la liberté individuelle, tout comme le capitalisme qui, par le système de crédit, empêche le salarié d'être jamais propriétaire. Le monde de Bowling converge avec celui du “ Lion et de la licorne ” : « C'est votre civilisation, c'est vous ». Ce monde que je décris, dit Orwell, c'est toujours le vôtre. Que vous l’aimiez ou non, il vous manque dès que vous le quittez. Comme vous, il est moyen, ni le joyau chanté par Shakespeare, ni l'enfer décrit par Goebbels. Vous êtes, nous sommes, les membres d'une famille victorienne empesée, avec son lot inévitable de squelettes dans le placard. Chez nous, les jeunes n'ont pas la parole, ce sont les vieux oncles irresponsables qui monopolisent le pouvoir, mais nous sommes une famille unie, avec sa langue, sa culture, ses souvenirs, son esprit de solidarité. Vous et moi sommes peut-être des médiocres, mais au moins saurons-nous, en patriotes, nous unir face à l'adversité extérieure et débusquer l'ennemi intérieur. Nous pourrons toujours nous arc-bouter sur un impérialisme qui n'est pas à dénigrer en bloc : seule sa dimension morale est à redouter quand il détruit la conscience de l'oppresseur et de l'opprimé.

 

“ Le Lion et la licorne ” donne donc une idée assez précise de l'image que se fait alors Orwell de son pays. Ces pages sont un mélange d'observations pénétrantes, de gentilles banalités et de généralisations désarmantes : " Les Anglais ne sont pas musiciens commer les Allemands et les Italiens. La peinture et la sculpture ne se sont pas épanouies comme en France. Ce ne sont pas des interllectuels. Ils ont horreur des pensées abstraites. Bien qu'étant un peuple dre somnanbules, en temps de crise majeure il peuvent soudain être mus par une spèce d'instinct, dans les faits un code de conduite compris par tous, même s'il n'est jamais forulé."

 

Ce qu'Orwell apprécie alors au premier chef chez ses compatriotes, c'est leur réserve, leur politesse : ils font la queue patiemment dans l'ordre, sans se bousculer. Si les ouvriers ne sont pas toujours très gracieux, du moins font-ils toujours preuve de beaucoup d'attentions. La modération de ses compatriotes invite Orwell à penser que le fascisme ne prendra jamais dans son pays : « les purges hitlériennes n'auraient pu exister en Angleterre », affirme-t-il, sans s'interroger le moins du monde sur les conditions historiques qui ont permis à la barbarie de se déchaîner au pays de Goethe. Les Anglais sont trop raisonnables, ils croient trop en la justice pour se laisser entraîner dans le vertige de la terreur et des abus de pouvoir. L'Angleterre est protégée par ses traditions et son histoire, par son essence. La vision d'Orwell est donc très déterministe. La société peut changer, mais jusqu'à un certain point : « On n'obtient pas un panais avec une graine de navet ». Orwell pouvait bien, à l'orée de la guerre, énoncer de telles banalités, le fait est là : le pays n'a pas plié et les traîtres ne furent qu'une poignée. Un solide pragmatisme, une volonté exceptionnelle de croire en soi et de vaincre ont permis de tenir. L'Angleterre a gagné la guerre parce que les vertus typiques chères à Orwell n'étaient pas l'apanage de la classe dirigeante. En était dépositaire le peuple, constitué à ses yeux par la classe ouvrière consciente et la frange inférieure de la bourgeoisie. Et, à long terme, seul cet ensemble social saurait, selon lui, résister à l'envahissement de la culture populaire par le modernisme réducteur et nivelant.

 

L’essence, la force du patriotisme d’Orwell lui permirent durant deux décennies de tous les dangers de retrouver des valeurs stables, une morale en politique, et d'alimenter son instinct de conservation à la source de son amour pour son pays. Ce patriotisme n'était pas aveugle. L'honnêteté intellectuelle d'Orwell (certes relative), son pessimisme lucide, son humour froid au second degré le faisaient souvent passer pour un prophète de malheur. Ce n'est pas parce qu'il était fondamentalement patriote qu'il aimait et défendait l'Angleterre, mais c'est parce que l'amour de son pays était quintessencié qu'il était patriote (Un peu comme Kipling, mais de manière moins exacerbée. L’auteur de Kim vénéra son pays tant qu’il le jugea grand. Il cessa de l’aimer lorsqu’il perçut son déclin). Parce qu'il souhaitait, vers 1940, un consensus politique national et que ce que l'Europe proposait (des régimes forts ou des démocraties en déliquescence) ne lui convenait pas, il soutiendrait son pays de droite comme de gauche, l'Angleterre de Chamberlain pouvant évoluer à court terme vers un changement radical de société.

 

Orwell établissait par ailleurs une nette distinction entre patriotisme et nationalisme. Etre patriote revenait à aimer un endroit, un mode de vie que l'on considérait comme les meilleurs au monde, mais sans pour autant vouloir les imposer aux autres. Pour Orwell, le patriotisme était par nature défensif, militairement et culturellement parlant. Il impliquait par ailleurs une adhésion volontaire à un espace, à une communauté et à des valeurs. Inversement, il concevait le nationalisme comme l'idéologie belliqueuse d'individus en quête de prestige, non pour eux-mêmes mais pour des ensembles dans lesquels ils choisissent d'enfouir leur propre personnalité. Un Communiste ne pouvait donc pas, selon lui, être patriote, mais seulement nationaliste, puisqu'il était capable, en l'espace de quelques jours, de transférer ses allégeances selon les nécessités de l'actualité, son rapport à sa terre, à sa patrie étant extrêmement ténuIl avait établi une typologie de différentes formes de nationalismes : la forme “ positive ”, incarnée par le nationalisme celtique, le Sionisme, et ceux qui n’admettaient pas le recul de l’influence anglaise dans le monde (Lord Elton, A.P. Herbert, le Tory Reform Committee) ; un nationalisme de “ tranfert ” (il faisait se côtoyer le communisme, le pacifisme, le catholicisme militant, la conscience de classe) ; une variante négative qui incluait pour lui l’anglophobie, l’antisémitisme, le trotskisme. Orwell avait finement observé que les grands nationalistes sont souvent des marginaux, des idéalistes en quête d'affirmation : "Il n'est pas tout à fait fortuit que les nationalistes les plus extrémistes et les plus romantiques ne sont pas ressortissants des pays qu'ils idéalisent. Les chefs qui en appellent à la patrie sont parfois carrément étrangers ou alors ils viennent des pays situés aux marges des grands empires. Des exemples évidents seraient Hitler, un Autrichien, Napoléon, un Corse, mais il y en a bien d'autres. L'homme dont on peut dire qu'il a fondé le chauvinisme anglais n'était autre que Disraeli, un Juif espagnol, et c'est le Canadien Lord Beaverbrook qui a tenté de persuader les Anglais de se décrfire comme Bretons. Même Churchill, la figure de proue du patriotisme romantique est à moitié américain."

 

 

Orwell a longtemps cru, au moins jusqu'à la rédaction de 1984, que toute guerre pouvait avoir des vertus salutaires, au niveau humain et politique. A l'inverse de ceux qui estimaient que la guerre est la continuation d'un état de chose par d'autres moyens, il voyait en elle une brisure, un moment paroxystique où les individus et les communautés vivent dans un état supérieur, sont révélés par l'épreuve et où, en d'autres termes, Dieu peut reconnaître les siens. Et c'est en Espagne qu'il a commencé à réfléchir au rapport entre la guerre et la révolution. Il pensait alors, contrairement, par exemple, à de nombreux trotskistes anglais, qu'il fallait d'abord se débarrasser du fascisme avant de faire la révolution dans les démocraties bourgeoises. Il semble moins dogmatique sur ce point en 1940. Une révolution et la guerre peuvent être concomitantes. Et il estime alors qu'une révolution (anti-bourgeoise évidemment) pourrait surgir de la guerre grâce aux qualités intrinsèques du peuple anglais. La guerre et la révolution pourront remettre les choses en place. Les inutiles, les inefficaces, les privilégiés disparaîtront. Les compétences populaires pourront s'exprimer. Le peuple en sortira humainement enrichi : "Nous avons avancé avec la lenteur de glaciers et nous n'avons appris que des désastres."

 

Dans la lutte, il n'y a pas la droite et la gauche, la bourgeoisie et la classe ouvrière, mais les combattants et les partisans de la démission. Le peuple victorieux saura être magnanime. Pas de procès pour les criminels de guerre demande, dès 1943, Orwell lucide et visionnaire : "Les tyrants doivent être mis à mort par leurs propres sujets. Ceux qui sont punis par une autorité étrangère, comme Napoléon, deviennent des martyrs ou des légendes."

 

La pensée d'Orwell, dans la dernière partie de sa vie, préfigure l'idéologie travailliste des années cinquante, celle qui a rompu — officieusement — avec le marxisme. Pour Orwell qui, de 1945 à sa mort, est un sympathisant du Labour, le socialisme se résume à davantage d'égalité et le remplacement des élites obsolètes par ce qu'on n'appelle pas encore la méritocratie. L’Angleterre ne devrait plus être « une famille avec à sa tête des gens inefficaces ».

 

Orwell pose donc presque tous les problèmes en termes moraux, en termes d'individualités. De plus sa pensée, surtout quand elle est novatrice, est constamment bridée par des interférences personnelles. Qu'il écrive des pages anti-impérialistes, socialistes, révolutionnaires ou réformistes, l'image de l'homme vaincu, isolé pour qui un changement profond de société impulsé par le “ peuple ” est une chimère, domine. On peut supposer que le pessimisme d'Orwell a été alimenté par l'échec de soulèvements populaires, comme ceux de Kronstadt ou de Varsovie, sans parler de la prise de Barcelone par les Franquistes.

 

Les patriotes sont ceux qui, pour nous résumer, sont prêts à prendre les armes pour mener une guerre populaire. Les ennemis de la patrie sont les pro-fascistes. L'idée d'une victoire d'Hitler plaît aux très riches, aux communistes, aux partisans du fasciste Mosley, aux pacifistes et à certaines factions catholiques. Et puis, si les choses tournaient mal sur le front intérieur, la totalité des plus pauvres des ouvriers pourrait adopter une position défaitiste mais pas pro-hitlérienne dans les faits. Il restait donc les trois-quarts de la classe ouvrière et la petite bourgeoisie moins les intellectuels de gauche car ces derniers s’étaient, rappelons-le, déconsidérés depuis une dizaine d'années au moins. Le combat étant national et même nationaliste, il faudrait se méfier de cette « intelligentsia européanisée ».

 

De 1945 à 1950, le mot “ patriotisme ” n’apparaît jamais plus sous la plume d’Orwell. Visionnaire comme Churchill — dont il partage certaines conceptions en matière de géopolitique, Orwell a compris que la division du monde est un état de fait durable. Contre ceux qui envisage une fusion pure et simple des États-Unis et de la Grande Bretagne, contre une petite minorité d’Anglais qui rêve d’une intégration au système soviétique, il envisage des « États-Unis socialistes d’Europe. L’essayiste qui, en 1947, publie dans une revue d’extrême-gauche étasunienne l’article “ Vers l'unité de l'Europey ” rédige les premières moutures d’un univers fictionnel d’où sont absentes les valeurs de la civilisation occidentale, le patriotisme y compris.

 

 

PS:  Rappelons, cette distinction de Tzvetan Todorov : « Le premier sens [du mot nation] est celui qui devrait prendre une importance considérable à la veille de la révolution française et pendant ses premières années. La nation est un espace de légitimation et s'oppose, en tant que source de pouvoir, au droit royal ou divin : on agit au nom de la nation, au lieu de se référe à Dieu ou au roi ; on crie ‘ Vive la nation ! ’ au lieu de ‘ Vive le Roi ! ’. Cet espace est alors perçu comme celui de l'égalité : non de tous les habitants, il est vrai, mais de tous les citoyens (ce qui exclut les femmes et les pauvres) ; on recourt à la ‘ nation ’ pour combattre les privilèges sociaux ou les particularismes régionaux. Tout autre est le deuxième sens, ‘ extérieur ’, du mot ‘ nation ’ : une nation s'oppose cette fois-ci à une autre, et non plus au roi, ou à l'aristocratie, ou aux régions. Les Français sont une nation, les Anglais en sont une autre. » (Nous et les autres, Paris : Le Seuil, 1989, p. 203).

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 05:21

Tout cela n'ira pas sans contradictions ni difficultés.

 

Plus tard, on verra que le seul moment de vrai bonheur que connaît Winston Smith dans 1984 sont les heures passées avec Julia dans le magasin d'antiquités — lieu ô combien symbolique — qui lui rappelle l'Angleterre d'avant la dictature. Mais en 1938-9, George Bowling, dans Un peu d'air frais, éprouve bien des désillusions. On pourrait résumer ce roman en disant que cette œuvre est l'image d'une apocalypse qui anéantirait une vision rêvée de l'enfance. Bowling n'idéalise cependant pas la tradition. Le regard qu'il porte vers le passé, le voyage qu'il entreprend vers les lieux de son enfance, lui permettent de se repérer dans le présent, d'essayer de respirer, de se régénérer. Lucide, le personnage expose comment la bourgeoisie anglaise est prisonnière de sa propre idéologie, à quel point la manière de pensée de la middle-class est appauvrissante. Il raille la nostalgie qu’éprouvent les colons revenus des Indes : comme son créateur, mais à l’inverse d’un Kipling, il sait l’illusion de vivre au centre de l’Empire avec les valeurs de la périphérie.  Bowling saisit parfaitement les images vivaces d’un monde perdu, immobile face au monde réel qui évolue trop vite et trop fort. Il ne croit pas en l’aptitude des militants — ceux de gauche en particulier qu’il caricature à l’envi — à se mobiliser dans le cadre d’une riposte nationale face à l’ennemi. Il ressent jusque dans ses fibres la possibilité d’une disparition de son pays, avec ses valeurs, sa culture.

 

En 1936, lors de son enquête du côté du Quai de Wigan, Orwell s'était assuré qu'il y avait bien deux Angleterre et il avait fait son choix. Il serait toujours aux côtés de la classe ouvrière contre la bourgeoisie. Vis-à-vis de la working class et des indigents en général, il prendrait donc l’exact contre-pied d’un Baden Powell (fondateur du mouvement scout)à qui les décrivait comme anti-patriotiques et anti-sociaux. En 1940, face au danger totalitaire et à la guerre, Orwell croit de moins en moins en l'urgence, voire en la nécessité, de la révolution nationale ou internationale par la violence, et il souhaite que sa patrie soit une dans la lutte. Alors qu'en 1936 la bourgeoisie, impériale ou non, était responsable de tous les maux, elle est dédouanée en 1940, et Orwell en brosse un portrait bizarrement touchant. Depuis soixante-quinze ans, écrit-il, la classe dirigeante a perdu de son aptitude à gouverner. Autrefois, dans les colonies, il faisait bon vivre dans le perpétuel été d’avant la guerre des Boers, mais depuis 1920 les fonctionnaires de Whitehall surveillent « chaque pouce de l'Empire » et brident l'initiative. L'horizon impérialiste se rétrécissant, cette bourgeoisie de l’outremer n'a pu se réadapter en métropole. Étant intrinsèquement « moraux », les hommes d'affaires anglais n'ont pu, comme leurs confrères étasuniens(« de vrais bandits ») devenir millionnaires. Et ces malheureux bourgeois, par manque de compétence intellectuelle, n'ont pas sérieusement lutté contre le nazisme dans les années trente car ils n'avaient pas « compris » ce phénomène. Orwell croit d'ailleurs pouvoir inférer qu'ils n'auraient pas non plus compris le communisme s'il avait frappé à leur porte. Les grands responsables du déclin de l'Empire et de l’essoufflement de la bourgeoisie ne sont pas des gestionnaires surannés à la tête d'un outil de production inefficace se débattant dans un nouveau rapport de forces international défavorable mais, tout simplement, les intellectuels de gauche. Ils ont sapé « le moral des britanniques », ils se sont répandus en attitudes « négatives et récriminatrices » sans faire de « suggestions concrètes ». Et, surtout, ils se sont contentés d'évoluer (ô, surprise, pour des intellectuels !) dans un « monde d'idées ». Mais, Dieu merci, l'Angleterre est désormais, n'en déplaise au Dr Goebbels, une grande famille victorienne, un peu « collet monté », mais unie avec bien peu de « brebis galeuses » en son sein.

 

Tout en admettant après 1940 que la Home Guard (dont il fit partie) était organisée de telle manière que seuls les riches commandaient, il persiste à croire que la guerre a des vertus égalitaires car elle atténue les antagonismes de classe : "La guerre est le plus extraordinaire facteur de changement. Elle accélère tous les processus, efface les petites différences, fair remonter les réalités à la surface. Par dessus tout, elle fait prendre pleinement conscience à chaque individu qu'il n'est pas qu'un individu."

 

 

 

Qu'auront les Anglais à opposer aux divisions blindées hitlériennes et à la Luftwaffe ? Hormis un potentiel militaire non négligeable et une aide étasunienne qui viendra forcément, Orwell fait confiance aux qualités du peuple anglais. Tout d'abord, la bonne humeur et la sérénité. Comme Bertrand Russel qui, pour Orwell, incarnait moins l'archétype de l'intellectuel anglais que celui de l'Anglais intelligent, ses compatriotes sauront faire preuve de décence et d'esprit de chevalerie. Et puis la solidarité, l'honnêteté, le respect de la légalité feront le reste.

 

Mais il faut dire que la douceur de vivre que connaissait la classe moyenne avant-guerre avait débouché sur une certaine indolence. Désormais, Orwell est persuadé de la victoire car elle sera celle des gens ordinaires qui auront su se dépasser tout en restant eux-mêmes. Il appréciera que, malgré les circonstances exceptionnelles, les Anglais seront restés civiques, légalistes, respectueux des droits de l'individu, et il aimera que Churchill perde les élections de 1945, preuve que ses compatriotes, gens ordinaires, se méfient des hommes forts trop doués.

 

Dans les premiers chapitres d'Hommage à la Catalogne, Orwell avait magnifiquement saisi une lutte révolutionnaire, allant jusqu’à penser que l'enthousiasme populaire devait suffire à faire vaincre la révolution. Avec “ Le Lion et la licorne ”, son grand texte théorique sur l'Angleterre en guerre, Orwell propose une synthèse enthousiaste du patriotisme et du socialisme. Ces pages sont contemporaines de la Bataille d'Angleterre : l'heure est donc au drame et à l'espoir en une victoire à court terme. Bien que nous soyons ici dans un essai franchement politique, le narrateur s'affiche dès la première phrase : Orwell écrit ce texte au moment précis et parce que des avions ennemis lui passent au-dessus de la tête : "Au moment précis où j'écris, des êtres humains hautement civilisés volent au-dessus de moi et essaient de me tuer."

 

Ce qui est en jeu désormais, ce n'est plus le statu quo social ou la révolution, mais la civilisation ou la barbarie. Mieux vaut Chamberlain que Hitler. Le narrateur de l'autofiction Dans la Dèche à Paris et à Londres avait découvert certains de ses compatriotes dans leur étrangeté. Une Tragédie birmane fleurait bon son exotisme. Dans Le Quai de Wigan, Orwell était allé à la rencontre des ouvrières du textile et des mineurs de charbon dans leur différence. Désormais, il va à la recherche des autres dans leur ressemblance avec lui-même et ceux de sa classe d’origine, la frange inférieure de la bourgeoisie. Ce qui unit les Anglais, postule-t-il, est plus important que ce qui les sépare. Et il pose également que ce qu'il raillait à la fin d'Hommage à la Catalogne, ces caractéristiques d'une Albion aveugle et assoupie ("les prairies profondes, les lents cours d'eau frangés de saules, les vertes rondeurs des ormes, tout cela plongé dans le profond, profond, profond sommeil d'Angleterre") c'est justement ce qui fait la beauté, mais aussi la force de ce pays. Il existe un caractère national anglais, comme il existe un patrimoine et une « culture commune » que, bizarrement, comme s'il en avait un peu honte, il délimite par la négative : "Les Anglais sont particulièrement différenciés. On trouve une reconnaissance ambigüe de ce fait dans l'aversion qu'éprouvent presque tous les étrangers pour notre mode de vie."

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 05:36

 

 

Dans Politis, Jérôme Duval revient sur la loi El Khomri :

 

« Dans toute l’Europe, de nouvelles offensives portent atteintes aux droits du travail. Sur injonctions d’institutions, non-élues, au service du capital transnational, se poursuit la mise en place de mesures législatives.

 

Celles-ci facilitent les licenciements sans motif et les rendent moins coûteux pour les employeurs, organisent la baisse des salaires ou le recours au travail précaire, affaiblissent la négociation collective au profit d’accords d’entreprises quand ce n’est pas selon le bon vouloir du patron. À titre d’exemple, rappelons qu’une des premières mesures de la Troïka en Grèce avec le 1er mémorandum de 2010 consistait à restreindre les conventions collectives aux dépens des travailleurs dans un pays où le salaire minimum a chuté de 751 à 580 euros.

 

En France, dans une « recommandation » officielle datée du 14 juillet 2015, le Conseil de l’Union européenne somme le gouvernement de Manuel Valls de « faciliter, au niveau des entreprises et des branches, les dérogations aux dispositions juridiques générales, notamment en ce qui concerne l’organisation du temps de travail ». Un mois et demi plus tard, est publié le projet de loi Travail qui reprend l’essentiel des exigences du MEDEF et obéit aux injonctions de la Commission européenne. Cette dernière en profite alors pour critiquer, dans un rapport annuel, un marché du travail trop « rigide », et s’empresse d’encourager la réforme à venir. Et c’est bien à une démolition méthodique permettant de déstructurer les liens entre salariés et employeurs régis par les conventions collectives et le Code du travail à laquelle nous assistons. Au lieu de défendre les droits humains dans l’entreprise, on fait exactement l’inverse : on subordonne les droits humains aux droits de l’entreprise et de ses actionnaires. Il s’agit d’une véritable contre-révolution au service des financiers. »

 

 

 

Dans Le Grand Soir, Robert Charvin explique comment le capitalisme est en train de liquider le droit international :

 

« Aujourd’hui, à l’instigation surtout des États-Unis, qui ont tous les moyens à leur disposition, le droit international fait l’objet de manipulations : il est instrumentalisé pour des causes qui lui sont contraires. Il est même victime d’une tentative de liquidation, du moins dans tous les secteurs qui handicapent la liberté de manœuvre des grandes puissances, particulièrement les EU.

 

C’est ainsi, par exemple, que la « non ingérence » dans les affaires intérieures des États et des peuples, disposition centrale de la Charte des Nations unies, devient par la grâce « étasunienne » son contraire avec l’ingérence dite « humanitaire » et le « devoir de protéger » les peuples contre leur propre État. La pratique de quelques puissances, désireuses de produire à elles seules un « droit coutumier », devient une source fondamentale en lieu et place de l’accord entre États.

 

 

Cette pratique présente les caractères les plus arbitraires, les plus discriminatoires et les plus contradictoires : elle ne relève d’aucun principe, quel que soit le discours officiel, mais d’une simple évaluation des rapports de force et des possibilités qu’ils ouvrent. C’est qu’en effet dans tous les États, y compris ceux se réclamant haut et fort de la démocratie, la politique étrangère est entre les seules mains des chefs d’État et de gouvernement, assistés de leurs services plus ou moins spéciaux, en collaboration avec les ministres de la Défense et des Affaires étrangères.

 

Les peuples et leurs représentants sont réduits à n’être que des sujets : malgré les discours sur la « mondialisation heureuse ». Seules les organisations populaires peuvent prendre en charge le Droit international, après avoir pris conscience de l’importance politique de ses principes et de ses normes aptes à limiter tous les pouvoirs publics et privés.

 

 

 

Enfin, dans Res Publica, Philippe Hervé consacre une longue analyse à l’uberisation de nos sociétés : « Nous sommes au début d’un processus, sans d’ailleurs savoir si cette forme de rapport social peut être efficiente pour le capital à long terme. Nous assisterions, peut-être, à l’émergence du monde « bio politique » annoncé par Michel Foucault. Ainsi, l’extorsion de la plus-value serait intériorisée grâce à la disparition progressive du salariat et de son caractère coercitif archaïque. Cette forme d’aliénation impliquerait une sorte d’évaporation du concept même de travail, conduisant d’ailleurs à l’émergence d’un travail gratuit, dont la plate-forme serait la seule bénéficiaire en terme de profit. »

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 05:25

"Le monde ne sera jamais tranquille tant qu'on n'aura pas éradiqué le patriotisme." (George-Bernard Shaw)

 

L’auteur de 1984, l’un des romans politiques les plus sombres du XXème siècle, était un grand optimiste, amoureux de son pays, à l’aise dans son époque, malgré tout - même si, dans ses fantasmes, il aurait préféré vivre au XVIIIème siècle. Il conçut son existence comme une œuvre, et son œuvre, d’abord comme la quête d’une écriture (une écriture pour la vie, une vie pour l'écriture). Son inclinaison profonde en tant que personnage public ne fut pas la politique mais la morale. Lorsqu’on étudie l’un des aspects de sa pensée, il faut constamment avoir à l’esprit ces paramètres. Nous sommes en présence d’un homme heureux, d’un écrivain poursuivant, à sa manière, un objectif de modernité, d’un citoyen qui attribuait au peuple anglais des vertus cardinales : gentillesse, loyauté, amour de la tradition, decency (un vocable qu'il n'a pas inventé mais qu'il a fortement popularisé), et ce don, pour lui apanage de ses compatriotes, de ne pas se laisser impressionner par les grands hommes, comme Napoléon, Churchill ou Staline (Orwell fut cependant l’un des premiers à dénoncer la concomitance entre sport et nationalisme dans un article visionnaire de 1945, “ L'esprit sportif ”).

 

Raymond Williams a dit d’Orwell qu’il était un auteur bien anglais, éminemment insulaire et cocardier. On verra que son attitude vis-à-vis de sa patrie a évolué au gré des circonstances personnelles et historiques. Ce qui ne changera jamais, c’est la prééminence du ressenti, de l’esthétique et de la morale, alliée à une conscience aiguë de la rhétorique, elle-même vécue comme une modalité politique du discours et de l’écriture. Ainsi, à l’automne 1940, au début de la guerre, les alliances se nouent et se dénouent. Orwell se demande si le conflit sera purement impérialiste et s’il faudra faire front commun avec la bourgeoisie. Tout en se posant ces questions d’importance, il ne peut s’empêcher d'écouter ses voix et de moraliser :

 

"La veille du Pacte Germano-Soviétique, j'ai rêvé que la guerre avait débuté. Ce rêve m'apprit que j'étais de tout coeur patriote, que je ne me lancerais jamais dans un acte de sabotage contre mon camp, que je soutiendrais l'effort de guerre et que je me battrai si possible."

 

L’enfance d’Orwell fut marquée, pour ce qui nous concerne ici, par la catastrophe du Titanic. Dans un texte de résistance consensuel, très “ union nationale ” de 1940 (“ My Country Right and Left ”, jeu de mot sur "right"), Orwell évoque ce traumatisme. Il laisse entendre que l’attachement à un pays découle plus d’un ressenti charnel à des événements isolés mais marquants qu’à de grandes causes ou à une Histoire qui se fait mais qui n’est pas toujours lisible :

 

"Je me souviens que dans la litanie des horreurs, celle qui m'impressionna le plus fut que le Titanic se souleva soudain et s'enfonça par la proue si bien que les passagers accrochés vers la poupe furent soulevésdans les airs à une hauteur d'au moins 100 mètres avant de plonger dans l'abysse. Cela me donna dans le ventre la sensation que je sombrais moi-même, que je ressens encore aujourd'hui."

 

En primaire, Orwell eut beau détester la discipline sadique des écoles privées (preparatory schools), il n’en admit pas moins, par la suite, que les grandes victoires anglaises (au diable les régiments écossais !) furent préparées sur les terrains de cricket des écoles privées, la guerre n’étant qu’une forme suprême du sport où il est impossible de tricher. A Eton, la plus prestigieuses des public schools où il avait été admis sur dossier en tant que boursier, il reçut sa part d'enseignement, de culture militariste. Il sut prendre du recul par rapport à cette vision du monde, ce qui ne l'empêcha pas de s'enrôler au sortir de l'enseignement secondaire, alors que rien ni personne ne l'y contraignait, dans la police impériale en Birmanie. Or c'est bel et bien durant sa plus tendre enfance que le futur écrivain avait été imprégné d'idéologie belliciste, d'une philosophie portant au plus haut niveau les valeurs de défense sacrée de la patrie, avec comme corollaire une dépréciation de l'ennemi. A l'âge de onze ans, il publia, dans une veine tout à fait kiplingesque, son premier poème : "Réveillez-vous ! jeunes gars d'Angleterre" :

 

Oh ! donnez-moi la force du lion

La sagacité de Maître Renard

Et je lancerai des troupes contre les Allemands

Et leur flanquerai une sacrée avoinée.

Réveillez-vous, !jeunes gars d'Angleterre

Car si lorsque votre pays a besoin de vous

Vous ne vous enrôlez pas par milliers

Vous êtres vraiment des pleutres.

 

 

De nombreux poncifs militaristes étaient présents dans ce texte : le lion britannique, l'ennemi terrorisé que l'on va fouler aux pieds, ces vies que les soldats vont offrir sans peur et la honte qui va rougir le front des lâches. Deux ans plus tard, le jeune Eric Blair récidiverait dans la même veine dans une élégie à la gloire de Lord Kitchener (celui qui "a besoin de vous").

 

Il n'est guère possible de déterminer si cette éducation guerrière lui vint de l'école ou de sa famille. Alors que le père d'Eric était incontestablement un homme nourri de traditions victoriennes, sa mère, d'origine française, était de tempérament moins conventionnel.

 

Orwell va se forger une conscience politique dans les années trente, non sans hésitations et revirements. Contre sa classe d’origine, la bourgeoisie impérialiste, et contre lui-même, en tirant parti de la névrose de culpabilité qui le taraude depuis l’enfance. Pour ce faire, il lui faudra passer par la France et l’immersion dans des franges défavorisées de la classe ouvrière, le Kent des travailleurs agricoles exploités, le Paris et le Londres des clochards et du sous-prolétariat. C’est qu’Orwell est de ces écrivains qui sont allés au-delà de leur monde et qui, de retour, ont adopté le regard du Persan :

 

"Quand vous rentrez en Angleterre après un séjour à l'étranger, vous avez immédiatement l'impression que vous respirez un air différent. La bière est plus amère, les pièces de monnaie sont plus lourdes, l'herbe est plus verte, les publicités plus criardes."

 

Toute la complexité du patriotisme d'Orwell tient dans ces phrases. Il est capable d'observer son univers familier de l'extérieur, mais il est aussi terriblement anglo-centré. Cela dit, par delà des évidences assénées de manière aussi désarmante, il faut retenir qu'avant de s'émerveiller devant les « visages doux et noueux » de ses compatriotes, leurs « mauvaises dents » et leurs « bonnes manières », le « clic-clac des sabots dans les villes du Lancashire », Orwell avait su observer l'Angleterre à partir de la connaissance qu'il avait de son empire : c'est parce qu'il avait vécu au contact des masses exploitées d’Extrême-Orient qu'il pourrait sympathiser avec le lumpen-proletariat anglais puis avec la classe ouvrière proprement dite :

 

"C'est ainsi que mes pensées se tournèrent vers la classe ouvrière. Pour la première fois j'avais conscience de l'exitence de la classe ouvrière car elle me fournit une analogie. En tant que victime symbolique de l'injustice, elle jouait le même rôle en Angleterre que les colonisés birmans en Birmanie."

 

Après la découverte de la condition prolétarienne dans son pays, Orwell partira se battre en Espagne, pour la simple raison qu’il fallait se dresser contre le Fascisme pour laisser une chance au Socialisme. Il combattra avec courage au sein de la milice internationle du P.O.U.M. et rencontrera des hommes et femmes conscients, fraternels, tendus ver un objectif, bref l’image inversée des futurs proles de 1984. Il percevra ces citoyens en armes comme un maillon dans l’immense chaîne fraternelle du genre humain, succédant aux soldats de Verdun, de Waterloo, des Thermopyles, souffrant de la même vermine, vivant et mourant sur des champs de bataille où l’on n’entend jamais chanter les oiseaux.

 

Cet aspect des choses (l'Orwell soucieux de la condition humaine, un temps pacifiste) a été développé par Gilbert Bonifas :  « Il ne fait […] aucun doute que les événements d'Espagne contribuèrent puissamment à pousser [Orwell]  dans cette direction qui se voulait à la fois révolutionnaire et pacifique », écrit Bonifas, qui ajoute qu'« il n'est donc pas étonnant d'entendre Orwell proclamer dans ses écrits son opposition à toute guerre avec l'Allemagne et à la formation d'un Front populaire en Angleterre ».

 

Traumatisé par la défaite des Républicains, par la trahison des staliniens, Orwell va alors traverser une phase de doutes personnels durant laquelle les sentiments pacifistes et internationalistes prendront le dessus. D'avoir versé son sang, d'avoir été ainsi “ baptisé ” autorisera un Orwell dégoûté par la guerre à envisager, de 1937 à 1939, un certain cynisme dans la démission face à la menace hitlérienne. Ainsi, après les années 1936-37 où, choqué par la brutalité de la classe dirigeante, par l’irréalisme des élites de la gauche libérale, il a adopté des comportements extrêmes (vivre dans la crasse chez des logeurs exploiteurs du Lancashire, descendre au fond de la mine, partager le lot des combattants de base en Catalogne), il pressent, vers 1938-1939, que le conflit qui s’annonce sera terrible et il recherche des valeurs modérées. Dans les très nombreuse pages qu'il consacre à l'Angleterre et à son peuple, il offre des images et des concepts de paix, de raison, de stabilité, de juste milieu. Mais pas de médiocrité. Orwell n'aimait pas les comportements petits. Il raille Napoléon se rendant aux Anglais par peur des Prussiens, Ludendorff se cachant derrière des lunettes de soleil ou encore cet empereur romain qui s'était barricadé dans des toilettes. L'idéal d'Orwell à l'époque, c'est un Sancho Pança qui n'aurait pas peur des bombes mais qui ne se planterait pas poitrail nu face à la mitraille :

 

"Si vous regardez au fond de vous-même, vous êtes qui : Don Quichotte ou Sancho Pança ? Très certainement les deux. Une partie de vous-même veut être un héros ou un saint, mais une autre partie est un petit homme gras qui voit très bien combien il est avantageux de rester en vie, en un seul morceau. Cette partie est votre moi officieux, la voix du ventre qui se rebiffe contre celle de l'âme."

 

Aux sentiments anti-guerre qui transparaissaient çà et là dans le discours de Homage to Catalonia succède un comportement franchement pacifiste, en particulier durant l'hiver 1938-39, époque où, souffrant gravement des poumons, il réside pour quelques mois à Marrakech. Il pose qu'être pacifiste ce n'est pas forcément vouloir bloquer les réformes sociales. Il s’est forgé un socialisme dont le marxisme n’est pas totalement exclu. Mais progressivement, et cela le mènera jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il va rejeter ce qui, au niveau socio-politique, n'est pas anglais : le stalinisme, l'internationalisme prolétarien, le fascisme évidemment, mais aussi l'Église catholique romaine et tout ce qui s'apparente aux intellectuels de gauche européens. Il moquera avec férocité l'îlot de pensée dissidente de ceux qui « vont chercher leurs recettes de cuisine à Paris et leurs opionions politiques à Moscou. » Face aux dangers - Hitler, la guerre, le capitalisme sauvage, l'industrialisation débridée - Orwell va donc partir à la recherche de l'anglicité. Sa patrie ne trouvera le salut que dans la réaffirmation de ses valeurs fondamentales. Une transformation de la société anglaise — qu'il appelle de ses vœux —  ne se fera que dans le respect des traditions. De 1937 à 1940, de “ Lachons le morceau contre les Espagnols ” à “ Dans le ventre de la baleine ” en passant par Un peu d'air frais, le projet d'Orwell est d'établir une continuité entre l'Angleterre du présent et celle du passé.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 05:30
Le Ministère de l'Education national, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche publie un rapport sur l'état de l'Enseignement supérieur et de la recherche en France en 2016 qui présente un état des lieux annuel et chiffré du système français d'enseignement supérieur et de recherche.

On peut mettre en regard ce rapport avec deux articles publiés par le site letudiant.fr qui présentent, d'une manière somme toute assez modérée, l'état d'esprit des universitaires fraçais aujourd'hui.

 

Faudra-t-il un suicide pour que l'opinion publique se rende compte de l'état de désolation mentale dans lequel se trouve les universitaires, un état identique à celui des employés de La Poste ou d'EDF, pour ne citer que ces deux entreprises.

 
 
 
Université : une communauté investie mais découragée

Camille Stromboni   |  Publ

http://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/barometre-2016-le-moral-toujours-en-berne-a-l-universite.html

 
Baromètre EducPros 2016 - Moral des personnels de l'enseignement supérieur et de la recherche

69 % des répondants au baromètre 2016 sur le moral dans l'enseignement supérieur et la recherche ne sont pas enthousiastes pour l'avenir de leur établissement. // © Julien Revenu 

BAROMÈTRE 2016. Épuisement, découragement, inquiétude pour l’avenir. Les personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche n’ont toujours pas le moral, d’après la troisième édition du baromètre EducPros. Malgré un attachement au secteur qui demeure intact. 

Les années passent mais le regain de confiance ne vient pas. Plus des deux tiers des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche ne sont pas enthousiastes pour l’avenir de leur établissement, d’après la troisième édition du baromètre EducPros, publiée le 14 juin 2016. La moitié des 1.600 répondants se dit toujours démotivée. La même proportion de sondés juge que son travail a un effet négatif sur la santé.

 

UNE VIE PROFESSIONNELLE ÉPUISANTE MAIS… STIMULANTE

 

Des chiffres témoignant de l’inquiétude d’une communauté qui restent plus élevés chez les universitaires (72 % confient leur absence d’enthousiasme pour l’avenir) que dans les écoles (56 %), et particulièrement forts dans les sciences humaines et sociales (81 %).

 

Pour définir leur vie professionnelle, les deux adjectifs qui arrivent en tête, chez l’ensemble des personnels, sont explicites : "épuisante" (41 % l’ont choisi) et "décourageante" (37 %).

 

En revanche, l’attachement au secteur demeure intact. Une écrasante majorité des personnels se dit fière de travailler dans son établissement (74 %) et trouve dans le travail une source de satisfaction (77 %). Avec tout de même une légère diminution sur ces deux indicateurs, par rapport à 2015 (– 3 points). "Stimulante" est quant à lui le troisième qualificatif le plus choisi par les sondés pour définir leur vie professionnelle.

 

"Ces variables caractérisant le moral sont quasi identiques depuis trois ans, relate François Sarfati, chercheur au Centre d’études de l’emploi, associé à la réalisation du baromètre EducPros depuis sa création, en 2014. On peut désormais considérer ce double sentiment comme une tendance lourde dans la communauté universitaire."

 

J’aime mon métier, mais c’est de plus en plus difficile de le faire. 
(J.-R. Bourge)

 

DES MOYENS RESTREINTS ET TOUJOURS PLUS D’ÉTUDIANTS

 

"J’aime mon métier, mais c’est de plus en plus difficile de le faire, confie Jean-Raphaël Bourge, chargé de cours à l’université Paris 8, engagé dans le mouvement contre la loi Travail. Cela vaut autant pour les précaires, comme moi, que pour les titulaires, qui sont de plus en plus submergés par les tâches administratives."

 

"On ne travaille pas dans ce secteur par hasard, c’est pour beaucoup une vocation et les personnels sont toujours très investis dans leurs missions. Mais le moral est dans les chaussettes, confirme Franck Loureiro, secrétaire du Sgen-CFDT en charge de l’enseignement supérieur. Cela s’explique avant tout par le manque de visibilité sur l’investissement de l’État dans l’université, alors que nous allons encore avoir 30.000 étudiants de plus par an… jusqu’en 2022 ! Si le budget ne suit pas, on va à la catastrophe. Et ce, dès la rentrée qui arrive."

 

Voilà la seule représentation de notre futur que l'on peut se faire : 'moins'.

"Aujourd'hui, autour de moi, on ne parle plus beaucoup de pédagogie, ni de vision d'avenir. Le seul mot qui résonne est 'réduction budgétaire', confie un enseignant d’une école d’ingénieurs, dans les commentaires libres du baromètre EducPros. On valorise celles et ceux qui prétendent faire la même chose avec moins d'heures. Voilà la seule représentation de notre futur que l'on peut se faire : 'moins'. Des dizaines de postes sont supprimés ; les départs à la retraite ou en mutation ne sont pas remplacés ; on tremble à l'annonce d'un congé maternité... Le moral des troupes se dégrade, et surtout, la qualité de l'enseignement. Mais qui s'en préoccupe ?"

"Les moyens baissant constamment, la possibilité et le temps requis pour mener des projets ambitieux à moyen ou long terme deviennent quasiment inexistants, renchérit un chercheur en sciences et technologie dans un organisme de recherche. Il en résulte un mal-être, des burn-out à répétition dans mon environnement."

Un moral faible qui pèse lourd au moment de juger le quinquennat Hollande.

 

 

 

L'université ne reconnaît pas les siens

Sophie Blitman   

 

http://www.letudiant.fr/educpros/enquetes/l-universite-ne-reconnait-pas-les-siens.html

 
Baromètre EducPros 2016 - Moral des personnels de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Près des deux tiers des répondants à notre baromètre 2016 estiment que leur travail n'est pas reconnu à sa juste valeur, que ce soit dans leur établissement ou dans la société. // © Julien Revenu 

 

BAROMÈTRE 2016. Des salaires insuffisants, un manque de temps et de considération professionnelle : pour les personnels de l'enseignement supérieur et de la recherche, le compte n'y est pas, d'après le baromètre EducPros 2016. Certains tentent néanmoins de trouver du sens à leur investissement. 

L'enseignement supérieur français souffre d'un manque de reconnaissance persistant. Comme dans les deux éditions précédentes, près des deux tiers des répondants à notre baromètre 2016 estiment que leur travail n'est pas reconnu à sa juste valeur, que ce soit dans leur établissement ou dans la société.

 
"DÉCLASSEMENT SOCIAL"

 

Ce sentiment trouve d'abord un ancrage financier. D'après les résultats de notre baromètre, les trois quarts des personnels des universités, et les deux tiers dans les écoles et organismes de recherche considèrent ne pas être rémunérés à la hauteur de leurs responsabilités. Concernant le poste occupé, si 61 % des répondants disent exercer des fonctions en adéquation avec leur formation et leurs compétences, près d'un sur cinq affirme que ses compétences sont sous-employées.

 

Pour Hervé Christofol, à la tête du Snesup (Syndicat national de l'enseignement supérieur), ce malaise reflète le "déclassement social que les personnels du supérieur subissent depuis trente ans. Pendant cette période, nous avons perdu 25 % de notre pouvoir d'achat", affirme-t-il, insistant sur le fait que "nous sommes les derniers fonctionnaires à voir leur carrières revalorisées : nous passons non seulement après les enseignants du second degré, mais aussi après les cadres des ministères, les administrateurs territoriaux, les ingénieurs des Ponts, les directeurs des hôpitaux…", énumère le responsable syndical pour qui "les enseignants-chercheurs vont être la dernière roue du carrosse".

 

"SIDÉRATION" ET "CULPABILISATION"

 

Il en résulte, comme les années passées, un sentiment de démotivation qui concerne toujours près de la moitié des répondants. Ceux-ci mettent par ailleurs l'accent, de manière très concrète, sur des conditions de travail peu satisfaisantes : plus des deux tiers affirment ne pas avoir les moyens matériels de mener à bien toutes les missions qui leur sont confiées et les trois quarts disent ne pas en avoir le temps, d'autant qu'ils doivent aussi faire face à une hausse des effectifs étudiants.

 

"Les conditions matérielles de travail se dégradent de plus en plus, témoigne une enseignante-chercheuse dans une université en droit, économie, gestion. On est en sous-encadrement récurrent de profs et d'agents administratifs. On a donc des effectifs trop importants pour faire du bon travail sur le plan pédagogique. On nous dit alors d'utiliser les nouvelles technologies quand on ne capte qu'une fois sur deux le réseau ou qu'il n'y a pas de vidéoprojecteur installé dans toutes les salles et qu'il faut se trimbaler le vidéoprojecteur, l'ordinateur, une rallonge et parfois une chaise aussi  !"

 

"Les personnels sont tout simplement sidérés", renchérit Hervé Christofol. "Ils courent à droite et à gauche pour faire leurs cours, ils essaient de mener de front toutes leurs missions avec plus ou moins de réussite", décrit le responsable qui évoque "un mode de management par la culpabilisation".

 

On a des effectifs trop importants pour faire du bon travail sur le plan pédagogique.

 

"TROUVER DU SENS À SON MÉTIER"

 

Sans nier le malaise, le président de l'université de Cergy-Pontoise François Germinet veut se montrer positif et insiste sur la manière dont les établissements peuvent contrer ce sentiment, par exemple en organisant une cérémonie de remise des diplômes.

 

"Nous réunissons à cette occasion plus de 6.000 personnes, dont 2.000 diplômés de DUT, licence professionnelle ou master qui viennent accompagnés de leurs proches, détaille-t-il. Cet événement marque l'aboutissement du travail accompli durant toute l'année : cela matérialise le chemin parcouru, pour les étudiants comme pour les collègues. Les enseignants, mais aussi les personnels administratifs des composantes, ressentent une vraie fierté à voir ainsi défiler les promotions : le sourire qu'affichent les étudiants récompense nos efforts pour les accompagner durant leur formation. Cela donne du sens à ce que nous faisons."

 

Malgré tout, la reconnaissance institutionnelle se fait attendre, notamment en ce qui concerne l'engagement auprès des étudiants. Notre baromètre montre que, si les personnels estiment que leur investissement dans des projets de recherche est reconnu et valorisé, financièrement ou symboliquement, il n'en va pas de même sur le pédagogique. Dans les universités, ce sentiment  prévaut chez deux tiers des personnels.

 

Le constat est loin d'être nouveau : en septembre 2014, un rapport piloté par Claude Bertrand proposait d'instaurer une "prime d'excellence pédagogique ". Début juin, en marge de Futur en Seine, le festival de l'innovation en Île-de-France, le secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur et à la Recherche Thierry Mandon a réaffirmé qu'il travaillait sur le sujet. Dont acte.

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 05:41

 

Ce petit scandale – un parmi des dizaines d’autres – a eu lieu en Grande-Bretagne. Ce forfait est – pour l’instant – impossible en France, les universitaires titulaires étant protégés – de moins en moins, certes –  par leur statut de fonctionnaire. Je ne donnerai pas ici le nom de ce spécialiste hors pair. Les connaisseurs de l’Anglistik le reconnaîtront.

 

Il est né en 1941 et a grandi dans l’ouest du Royaume-Uni. Il a suivi le cursus des études anglaises (linguistique, langue) à Londres au début des années soixante. Il obtient rapidement un poste de chercheur, puis il enseigne dans une université galloise et dans une université anglaise. Brillant, il grimpe les échelons à belle allure. Trop vite au goût de son université qui, comme la plupart des autres établissements (totalement autonomes dans le système britannique), gère ses personnels selon les nouvelles normes thatchériennes en vigueur. Notre linguiste coûte beaucoup trop cher à son établissement qui paye son salaire et qui, plus tard, devra payer sa retraite. Il est donc viré comme un malpropre. Il a une quarantaine d’années. Sa maigre consolation est de constater qu’avec son salaire, son université peut recruter deux jeunes lecturers et qu’elle n’y est pas de sa poche.

 

Pour des raisons que je ne connais pas exactement, il refuse des offres alléchantes en provenance des Etats-Unis, d’Australie et d’ailleurs. J’imagine qu’il veut continuer à résider en Grande-Bretagne, qui est à la fois son pays et son champ d’investigation. Au fil des années, il est devenu l’un des deux ou trois meilleurs spécialistes de la langue anglaise, dans ses innombrables variétés, en synchronie et en diachronie.

 

L’université galloise où il avait enseigné précédemment lui propose, non sans quelque cynisme, un titre de professeur honoraire. Sans service et sans salaire. Cela permet à cet établissement de comptabiliser à son profit les innombrables travaux de notre spécialiste qui, à ce jour, a publié plus de cent ouvrages et des centaines d'articles scientifiques et de vulgarisation. Ces méthodes d’épicerie sont imposées aux universités britanniques car elles doivent fournir, à intervalle régulier, un bilan complet des publications (“ Publish or perish ”, n'est-il pas ?) de leurs enseignants à l'occasion du “ Research Assessment Exercise ” (exercice d’évaluation de la recherche inventé sous Margaret Thatcher). Ce Research Assessment Exercise a été remplacé en 2014 par le “ Research Excellence Framework ” (cadre pour l’excellence de la recherche ; derrière ces intitulés pompeux, obscurs et orwelliens, il n’y a évidemment que du mensonge, du pouvoir implacable, les pratiques de l'entreprise privée). Quant au titre de professeur honoraire, il permet en retour à notre savant d’avoir un bureau, une ligne téléphonique, une adresse électronique, un accès à une photocopieuse et, bien sûr, à la bibliothèque de l’université.

 

Comme notre homme vend bien ses livres et qu’il est régulièrement invité, contre rétribution, dans le monde entier, qu’il produit des émissions de radio et de télévision, son épouse et lui, qui ont fondé une sorte de petite firme familiale, vivent correctement comme auto-entrepreneurs.

 

Il a été décoré de l’Ordre de l’Empire Britannique, il est membre de l’Académie britannique et de nombreuses sociétés savantes. Parmi ses champs de recherche, je relève ses travaux sur la langue des experts médicaux, sur l’extinction de certaines langues et sur l’anglais du théâtre (jusqu’à Shakespeare : il peut vous réciter pendant des heures du Shakespeare tel qu’on le parlait à l’époque du barde). Il travaille également sur l’évolution de la langue anglaise, c’est-à-dire, selon lui, sa mort en tant que telle. Il estime que l’anglais d’Angleterre va disparaître pour laisser la place à un idiome international, dans sa version orale en particulier.

 

Il a déposé des brevets en matière de recherche sur Internet.

 

A ses moments perdus, il écrit de la poésie et des pièces de théâtre. Sa femme publie des livres pour enfants.

 

Si je vous dis que ce vieil homme, qui ne manque pas d’humour, est passionnant, vous me croirez, j’espère ?

 

Il fallait vraiment le virer de sa fac !

 

 

Illustration : Dolly Pentreath of Mousehole (Douleur de la Fin de la plage du trou de souris), qui vécut au XVIIIe siècle, fut la dernière locutrice du cornouaillais. Per-Jakez Helias a consacré à cette vaillante marchande de poissons un poème en langue bretonne.

Comment briser net la carrière d’un brillant universitaire
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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 05:27

 

Marianne nous aide à suivre les méandres de la pensée d’Henri Gaino La mémorable plume de Sarkozy, pour qui l’homme africain n’est jamais entré dans l’histoire, est opposé au système des primaires. Il va s’y présenter en annonçant que s’il perd il se présentera directement à la présidentielle. Son argument idéologique de campagne étant qu’il « manque sur l'échiquier politique cette famille qui s'appelait le Gaullisme". C’est indéniable. J’ajouterai modestement qu’il y manque une petite touche de renécotysme !

 

 

 

Res Publica reprend une allocution de Denis Kessler, l’une des têtes pensantes du patronat, devant l’assemblée générale du Medef en 2013. J’en extrais cette petite douceur :

Nous devons préférer la retraite à la carte à l’indéfendable « retraite = 62ans » et à la nouvelle hausse des cotisations réduisant le pouvoir d’achat des salariés et réduisant les marges des entreprises.

 

Je préfère les fonds de pension aux régimes avec des trous sans fond. Je préfère la capitalisation à la répartition. Je préfère les parts productives à la dette publique stérile.

Nous devons exiger l’alignement de tous les régimes spéciaux de retraites et publics sur le régime général. Je préfère un contrat de travail privée à un statut, je préfère un contrat à une convention, et une convention à une réglementation. On doit privilégier la sphère du contrat par rapport à la sphère de la loi.

 

S’agissant de la méthode nous devons préférer les décisions rapides à la procrastination généralisée, l’action résolue à la communication pesante et à langue de bois indigeste. Je ne fais pas de bain de bouche au xylophène.

 

Une autorité bien exercée est préférable à un pouvoir abusif.

 

Je veux un pacte de confiance avec des entreprises basées sur le respect mutuel plutôt que la multiplication des actes de défiances vis-à-vis du monde productif.

On doit privilégier l’incitation à l’obligation, l’autorégulation responsable à la réglementation infantilisante, la négociation équilibrée plutôt que les coups de tampons de l’administration, la gestion des hommes à l’administration des choses. On doit donner la priorité à ceux qui sont sur le terrain par rapport à ceux qui sont toujours assis dans les gradins.

 

 

Sur le site Mémoires des Luttes, François de Bernard s'intéresse au concept de dignité : "A la Bourse aux actions généreuses, voire « humanitaires », la dignité est une valeur en baisse. Chez les politiques, où elle ne fut jamais très cultivée, elle a complètement disparu avec son dernier représentant, Nelson Mandela. À l’Université comme à l’école, elle n’est ni enseignée, ni distinguée ; c’est la grande absente. Dans les entreprises et les administrations, elle n’est ni requise ni promue, tout au contraire. Dans les médias de masse, c’est la représentation de la Peste, ce qu’il faut éviter et fuir à tout prix… Seuls quelques associations et collectifs, importants mais minoritaires, s’en préoccupent vraiment et la vivent au quotidien. Parfois même une parole forte vient réveiller les consciences. Mais presque partout elle semble contingente, accessoire, inutile, en particulier aux yeux des oligarques satisfaits : un encombrement de plus dont ils se débarrassent volontiers.

 

Il apparaît ainsi singulier de s’intéresser à la dignité dans un monde d’indignité. Car la valeur en hausse, c’est précisément l’indignité. Une posture chaque jour revendiquée plus violemment, à tous les niveaux (local, national, européen, international), dans le discours comme dans la pratique politiques, où elle est devenue le fonds de commerce principal, sous les figures les plus diverses : indignités populistes, néolibérales, néostaliniennes, identitaristes, marquées au sceau du cynisme et de l’égoïsme. Dans les lobbies financiers, agricoles, pharmaceutiques, publicitaires, dans la profusion des groupes d’intérêt particulier, des corporations professionnelles et des syndicats, dans des Eglises de toute obédience, l’indignité est la règle et la clef même du succès. Tu n’entreras point ici si tu ne jettes derrière toi ta part de dignité et n’oses embrasser notre indignité constitutive ! Tel est le message non subliminaire et conditionnel qui s’impose à tout candidat à l’emploi indigne (en croissance vive dans l’océan du chômage), le message que l’impétrant doit ratifier et incarner s’il ne veut être proscrit."

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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 05:40

J’évoquerai pour terminer l’évolution de deux monstres sacrés de la chanson française pendant ces années noires : Charles Trénet et Maurice Chevalier. Chevalier, qui âgé d’une cinquantaine d’années au début des hostilités jouit d’un statut de vedette internationale, fait assez rare pour un chanteur français ; Trénet qui, bien qu’âgé de vingt-sept ans seulement en 1940, est déjà le plus prometteur et le plus talentueux des auteurs compositeurs interprètes. Trénet fut la cible d’antisémites délirants qui l'accusaient de s’appeler Netter (anagramme de Trénet). Bien que sans engagement politique véritable, il était apparu au moment du Front Populaire comme le chanteur exprimant le mieux les aspirations de la jeune aspiration de l’époque, celle qui put, grâce aux avancées sociales de 1936-7, jouir d’une liberté nouvelle, découvrir les routes de France, espérer en des lendemains meilleurs, bref errer sur “ La Route enchantée ” (1938) :

 

Une étoile m’a dit,

Deux étoiles m’ont dit :

Connais-tu l’pays du rêve?

[…]

Les joyeux matins

Et les grands chemins

Où l’on marche à l’aventure

 

Rarement un chanteur français n’a exprimé avec autant de tonus (“ Je chante soir et matin ”) la joie de vivre. Et, avec discrétion mais très explicitement, un grain de folie qui, bizarrement, passe très bien après des siècles de cartésianisme :

 

On voit l’facteur

Qui s’envole là-bas

Comme un ange bleu

Portant ses lettres au Bon Dieu (“ Y’a d’la joie ”)

 

Ficelle, tu m’a sauvé la vie

Ficelle sois donc bénie

Car grâce à toi

J’ai rendu l’esprit

Je m’suis pendu cet’ nuit

Et depuis je chante

Un fantôme qui chante

On trouve ça rigolo (“ Je chante ”)

 

On le surnomme d’ailleurs “ le fou chantant ”, peut-être en hommage à Al Johnson, “ The Singing Fool ”. Avec la débâcle et un bref passage dans l’armée de l’air, il choisit de rester et de travailler en France. Il reprend ses spectacles à Paris dès février 1941. En 1943, il accepte de se produire, accompagné par l’orchestre de Fred Adison, influencé par les orchestres de jazz symphoniques, comme celui de Paul Whiteman. Il accepte de faire du cinéma sous l’autorité du Comité d’Organisation des Industries Cinématographiques qui régente la profession selon les principes de la Propaganda Abteilung. Trente et un films français, dont quelques chefs-d’œuvre, seront produits par la Continental, filiale de la société allemande U.F.A. Pendant la guerre, l’auteur-compositeur Trénet continue dans la même veine poétique, gaie, un brin surréaliste. Mais ses chansons semblent quitter le siècle et le temps : “ Que reste-t-il de nos amours ? ”, “ La Romance de Paris ” ou “ L’Héritage infernal ” :

 

L’histoire lamentable

De fauteuils et de tables

Qu’un ami détestable

Vint raconter chez nous.

 

Il fait parfois de timides allusions à l’actualité. Sa seule chanson réellement engagée, “ Espoir ” (dont il n’est pas l’auteur) est interdite sur les ondes de Radio-Paris. Il estime que pour mieux attendre demain il faut s’arracher du présent, créer une poésie atemporelle pour rendre la cruelle réalité supportable.

 

De la drôle de guerre à l’heure de la victoire, Maurice Chevalier se sera comporté en caméléon. Opportuniste, cherchant à tout instant d’où tournait le vent politique, il suit toutes les modes en en tirant le meilleur profit artistique. Dans la période de tous les dangers consécutive aux accords de Munich, Chevalier jouit de l’extraordinaire succès d’une chanson de 1936, insouciante et passablement vulgaire, apologie d’une oisiveté faubourienne, “ Ma Pomme ” (“ J’suis plus heureux qu’un roi ”). Il est, depuis le début des années vingt, une vedette internationale (il a tourné une quarantaine de films aux Etats-Unis), et il personnifie le brassage social qu’a occasionné la grande guerre : “ titi ” parisien originaire du quartier populaire de Ménilmontant, il s’est composé une silhouette élégante d’homme du monde (nœud papillon, costume impeccable). Mais son fameux canotier, qu’il porte sur le côté, connote le voyou qu’il a peut-être été dans sa jeunesse et rappelle le proxénète de sa chanson “ Prosper ”. L’image du prolo en smoking, parfaitement insouciant (il chante : « Dans la vie faut pas s’en faire » dans l’opérette Dédé) s’est donc imposée très facilement.

 

En 1939, il prône l’union sacrée dans “ Et tout ça, ça fait d’excellents français ”, une chanson au rythme entraînant, militaire, mais qui dépeint une société souffreteuse, contrainte de faire la guerre. Pendant la drôle de guerre, le président du Conseil Paul Reynaud assure que « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », et la bourse tient bon. De même que l’armée, prête et formidable, et qui, théoriquement, n’allait pas se risquer à de simples escarmouches. L’un des plus grands succès de l’hiver est une chanson que Maurice Chevalier interprète au Casino de Paris, dépeignant l’armée comme le reflet de la société :

 

Le colonel était d’Action française,

Le commandant était un modéré,

Le capitaine était pour le diocèse,

Et le lieutenant boulottait du curé.

Le juteux était un fervent socialiste,

Le sergent un extrémiste [à noter : pas « communiste »] convaincu,

Le caporal inscrit sur toutes les listes

Et l’deuxième class’ au PMU.

 

Le colonel avait de l’albumine,

Le commandant souffrait du gros côlon,

Le capitaine avait bien mauvaise mine,

Et le lieutenant avait des ganglions.

Le juteux avait des coliques néphrétiques,

Le sergent avait le pylore atrophié,

Le caporal un coryza chronique,

Et l’deuxième class’ des corps aux pieds.

 

Et tout ça, ça fait

D’excellents Français,

D’excellents soldats

Qui marchent au pas.

 

Avec une telle armée, la mobilisation eut tôt fait de tourner à l’immobilisation générale. Une chanson reflétant le fait que 5 millions d’hommes avaient été rappelés – un quart de la population masculine – dont la plupart n’avait plus rien à faire après 5 heures de l’après-midi, et pas grand-chose le reste de la journée. Chaque soldat avait droit à trois-quarts de litres de vin par jour. Pour tous ces hommes, la Pologne ne représentaient rien et combattre pour la démocratie n’avait guère plus de sens. Ils se bornaient à accomplir leur devoir en espérant regagner leur foyer au plus vite. Chevalier dresse une typologie très partielle de la société française, composée à ses yeux de gens qui travaillent dans la finance, l’assurance, l’industrie, la Banque de France et la rente. Les paysans et les ou­vriers qui constituent alors 80% de la population française sont donc exclus du tableau. Tous ces braves gens « marchent au pas », mais sont affectés de maladies ridicules, albumine, pilore atrophié, ganglions, coliques néphrétiques, cors aux pieds. La chanson présente donc une armée vouée à la défaite mais qui saura se transcender grâce aux deux potions magiques que le monde entier envie aux Français : « le pinard et le tabac ». Cette chanson envoie donc un double message contradictoire : les Français ont réappris à marcher au pas et sont prêts à se battre, mais l’ensemble des appelés n’est qu’une cohorte de quadragénaires déglingués qui, de toute façon, « désirent tous désormais qu’on [leur] foutent une bonne fois la paix ». Bref, si Hitler écoute attentivement, il n’a guère de souci à se faire.

 

L’article 18 de l’armistice contraignait la France à payer 20 millions de marks par jour au titre des frais d’occupation de l’armée allemande. De nombreuses usines travaillaient directement pour Berlin. Les soldats allemands consommaient une bonne partie de la production alimentaire française (les tickets de rationnement donnaient droit à l’équivalent de 1500 calories par jour). C’est dans ce contexte de pénurie sans précédent que Maurice Chevalier crée en pleine guerre ” La symphonie des semelles en bois ”, une chanson qui légitime le pillage du pays. Il poétise l’inconfort pédestre auquel les femmes sont désormais condamnées :

 

J’aime le tap-tap

Des semelles en bois

En marchant les midinettes

Semblent faire des claquettes

Tap-tap la symphonie

Des beaux jours moins vernis

 

Et il termine même sur une touche franchement érotique : « Ah, qu’c’est bon! ».

 

 

 

La passivité, la complaisance de Chevalier déplaisent souverainement aux Français de Londres. En février 1944, Pierre Dac décrète qu’il sera « puni selon la gravité de ses fautes » : « Quand, un jour prochain, nous leur ferons avaler leur bulletin de naissance, il est infiniment probable que la rigolade changera de camp et que, cette fois, il n’y aura pas de mou dans la corde à nœud » (Pierre Dac. Un Français libre à Londres en guerre. Paris : France-Empire, 1972). Chevalier se demande alors s’il ne risque pas d’être condamné à mort (Maurice Chevalier. Ma route et mes chansons. Paris : Julliard, 1946). Il se cache en Dordogne (le Périgord étant son Sigmaringen), où les maquis sont très actifs. Il est arrêté, puis libéré grâce à sa compagne juive, Nita, qui l’emmène à Toulouse, la ville la plus “ rouge ” de France à ce moment-là : « On s’y serait cru dans une ville espagnole pendant la guerre civile. Les rues étaient pleines de soldats en uniformes plus ou moins réguliers. Des jeunes femmes en mantilles priaient dans les églises; dans les cafés et dans les bureaux de la radio, les intellectuels parlaient de Paris, ville réactionnaire » (Jean Hugo. Le Regard de la mémoire. Arles : Actes Sud, 1984). Chevalier en réchappera grâce, entre autres, à l’intervention de Louis Aragon. Il aura été jusqu’au bout un chanteur de consensus, inscrivant systématiquement ses chansons dans les normes dominantes, servant de caution populaire à l’ordre en vigueur.

 

 

FIN

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