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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 05:29

http://swebknife.com/cours/caricature-einstein.jpgEn 1954, le philosophe juif allemand Eric Gutkind envoie à Albert Einstein son dernier ouvrage : Choose life : the Biblical Call to Revolt (Choisissez la vie : l’appel de la Bible à la révolte). En réponse, Einstein lui envoya la lettre qui suit (rédigée en allemand). Ce document fut vendu 400 000 dollars en 2008, et il a été récemment mis aux enchères sur eBay au prix de 3 000 000 de dollars. Ici, une traduction de la version anglaise de la lettre.

 

Ces derniers jours, j’ai lu une bonne partie de votre livre, et je vous remercie vivement de me l’avoir envoyé. Ce qui m’a particulièrement frappé est qu’en ce qui concerne notre disposition d’esprit face à la vie et l’humanité, nous avons beaucoup en commun.

[…] Le mot Dieu n’est pour moi rien de plus que l'expression et le produit de la faiblesse humaine, la Bible n’est qu’un ensemble de légendes certes honorables, mais primitives et néanmoins assez puériles. Aucune interprétation, aussi subtile soit-elle, ne peut (à mes yeux) changer cet état de fait. Les interprétations dérobées sont infinies quant à leur nature et n’ont presque rien à voir avec le texte original. Pour moi, la religion juive, comme toutes les autres religions, est une incarnation de la plupart des superstitions puériles. Et le peuple juif, à qui j’appartiens de bon cœur et pour la mentalité duquel je me sens en profonde sympathie, n'a pas, à mes yeux, de qualités différentes de celles de tous les autres peuples. À en juger par mon expérience, il n’a rien de mieux que les autres groupes humains, bien qu'il soit protégé contre le pire des cancers [la guerre] par manque de puissance. À part cela, je ne vois strictement rien qui fasse de lui un peuple « élu ».

De manière générale, il me fait peine que vous réclamiez une situation privilégiée et essayiez de la défendre par deux murailles de fierté, une extérieure en tant qu’homme et une intérieure en tant que Juif. En tant qu’homme, vous demandez pour ainsi dire à pouvoir déroger à la loi de causalité acceptée par ailleurs, et en tant que Juif vous réclamez le privilège du monothéisme. Mais une causalité limitée n'est plus une causalité du tout, comme l’a bien reconnu notre merveilleux Spinoza […]. Et les interprétations animistes des religions naturelles ne sont en principe pas annulées par la monopolisation. Avec de telles murailles, nous ne pouvons que nous tromper sur nous-mêmes, sans que nos efforts moraux soient favorisés. Au contraire.

Maintenant que j'ai marqué en toute franchise nos différences en matière de convictions intellectuelles, il me semble néanmoins clair que nous sommes très proches l’un de l’autre pour ce qui est de l’essentiel, c'est-à-dire dans notre appréciation des comportements humains. Ne nous sépare que des « béquilles » intellectuelles et la « rationalisation », dans l’acception freudienne de ce terme. Par conséquent, je pense que nous nous comprendrions tout à fait bien si nous parlions de choses concrètes. Avec mes remerciements amicaux et mes souhaits les meilleurs.


Bien à vous, A. Einstein

 

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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 15:05

http://www2.cndp.fr/actualites/question/marseillaise/Images/tambour1.jpgEn broutant sur Wikipédia, je suis tombé par hasard sur “ Le Chant du Jura ” de Rouget de Lisle, plus connu sous le nom de “ Vive le roi ! ”, un texte écrit en 1814 à l’occasion de la Restauration (né à Lons-le-Saunier, Rouget était originaire du Jura). Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un Rouget authentiquement blanc, réactionnaire jusqu’au bout des ongles !

 

 

 

 

1

Vive le Roi !

Noble cri de la vieille France,

Cri d'espérance

De bonheur d'amour et de foi !

Trop longtemps étouffé par le crime et nos larmes

Éclate plus brillant et plus rempli de charmes.

 

Refrain :

Vive le Roi !

Vive à jamais, vive le Roi !

 

2

Vive le Roi !

Tristes amantes, pauvres mères

Malheureux pères

Sortez de votre long émoi

À peine a retenti le cri de l'allégresse

Il vous rend les objets chers à votre tendresse.

 

Refrain

 

3

Vive le Roi !

Candeur, gaîté, douces compagnes

Dans nos montagnes

Que ce nom vous porte avec soi
Adoré Béarnais !

Le ciel sous cet auspice

S'en va permettre enfin que son jour s'accomplisse.

 

Refrain

 

4

Vive le Roi !

Cri fameux cher à la victoire

Signe de gloire

Plus triomphant réveille toi

O Bayard ! ô Guesclin ! vos ombres exilées

Dans les airs paternels par lui sont rappelées

 

Refrain

 

5

Vive le Roi !

Patrie, honneur, sublimes flammes

Ah ! de nos âmes

Comme jadis soyez la loi

Que la France et son Roi soient heureux l'un par l'autre

De leur commun bonheur va naître enfin le nôtre.

 

Quand on lit ou relit les paroles de “ La Marseillaise ” en entier, on s’aperçoit que ce texte est infiniment plus patriotique que révolutionnaire. Il y a bien sûr cette idée que « l’étendard de la tyrannie » s’est levé contre le peuple. Il y a bien sûr cet amalgame d’« esclaves, de traîtres et de rois conjurés ». Mais “ La Marseillaise ” est globalement un chant de guerre, un puissant appel à repousser un ennemi extérieur, pas à abattre un ordre injuste :

 

Quoi ces cohortes étrangères!

Feraient la loi dans nos foyers!

Quoi! ces phalanges mercenaires

Terrasseraient nos fils guerriers!

[…]

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs

Liberté, Liberté chérie

Combats avec tes défenseurs!

Sous nos drapeaux, que la victoire

Accoure à tes mâles accents

Que tes ennemis expirants

Voient ton triomphe et notre gloire!

 

Je n’ai pas lu de biographie consacrée à Rouget de Lisle, mais il me semble que sa vie – sa vie d’adulte en tout cas – fut dominée par la frustration. Le 10 août 1792, il est destitué par le Conventionnel Lazare Carnot (qui votera la mort du roi) pour avoir protesté contre l’internement de Louis XVI après la prise des Tuileries, une action totalement insurrectionnelle. Rouget est ensuite emprisonné sous la Terreur pour royalisme et échappe de peu à la guillotine. Il démissionne de l’armée en 1796. Sous Napoléon Ier, il dirige une entreprise de fournitures auprès des armées. Aucun des ouvrages qu’il publiera comme écrivain (traductions de livres anglais, mémoires) ne connaîtra le succès.

 

Bien qu’écrit en l’honneur du couronnement de Louis XVIII, “ Vive le roi ! ” n’aura pas l’heur de plaire au souverain. Rouget finira sa vie dans une grande précarité. Il sera emprisonné pour dettes, puis pensionné par Louis-Philippe. La patrie reconnaissante transférera ses cendres aux Invalides le 14 juillet 1915.

 

PS : pour l'anecdote, le début de la musique de “ La Marseillaise ” est directement emprunté à  La Flûte enchantée et à l'allegro maestoso du concerto pour piano KV 503 de Mozart. Il n'y avait pas trop de droits d'auteur en ce temps-là. Quatre ans après la mort du Salzbourgeois, tout de même !

 

Lire ici un historique documenté de “ La Marseillaise ” : link

 

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 05:50

http://img.agoravox.fr/local/cache-vignettes/L620xH467/Diseuse_de_bonne_aventure-8a9fb.jpgLes universitaires français, en tant qu’enseignants-chercheurs doivent statutairement faire de la recherche. Ils sont payés pour cela. Cette recherche doit être publiée. En France ou ailleurs.

 

Sauf exception rarissime, jamais un article scientifique n’est rétribué. Les revues scientifiques qui accueillent ces articles déploient des trésors d’ingéniosité et de bénévolat pour vivre ou survivre. Or depuis quelques années, l’Institut de l’information scientifique et technique (l’INIST), une unité de service du CNRS, met en vente (au prix de 11 à 50 euros pièce) des masses d’articles sans en informer, ni les directeurs de revues, ni les auteurs. Et, naturellement, sans leur demander leur autorisation. Le plus fort est que nombre de ces publications sont en accès gratuit sur internet. Seul le droit de copie (versé pour toute photocopie d'article) est reversé aux éditeurs, soit moins de 2 euros sur les 11 à 50 qui sont facturés.

 

Installé à Vandœuvre-les-Nancy, l’INIST a pour mission de collecter, traiter et diffuser les résultats de la recherche scientifique et technique. Depuis 2010, il est membre de DataCite, un consortium international de bibliothèques et services spécialisés dans les sciences de l'information qui vise à faciliter l'archivage numérique ainsi que l'accès aux ressources numériques sur Internet. Datacite a été fondé le 1er décembre 2009 à Londres. Je me disais aussi que quand on mélange service public et gros sous, les Anglo-Saxons ne sont jamais bien loin. L’INIST vend donc des reproductions d’articles de revues, en relation avec la librairie chapitre.com. Cette enseigne est constituée d'un site internet créé en 1997 et, depuis 2007 (acquisition par DirectGroup, alors partie du groupe Bertelsmann), d'un réseau de 57 librairies françaises. Chapitre.com constitue désormais un des quatre pôles du groupe Actissia (France Loisirs, Le Grand livre du mois) qui appartient depuis mai 2011 au fonds d’investissements étatsunien Najafi Companies (un milliard de dollars d’investissments par an). Elle a pour cela signé avec le Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC) un contrat par lequel ce dernier lui cédait les droits de reproduction par reprographie des publications qu'elle avait acquises.

 

Je me suis donc rendu sur le site http://www.refdoc.fr/ pour voir si j’étais « vendu ». Ô déception, je n’y ai trouvé qu’un seul de mes articles, un travail sur L’Éducation sentimentale, publié, je vous le donne en mille, par une revue scientifique danoise (répertorié ici : link et à lire ou relire gratuitement ici : link).

 

En 2009, des directeurs de revues et des auteurs ont protesté contre ces pratiques. Le 9 juillet 2010, le tribunal de grande instance de Paris a jugé ces pratiques illégales dans la mesure où l'autorisation de l'auteur est obligatoire et a condamné l'INIST et le CFC pour contrefaçon. Jugement confirmé en cour d’appel en mai 2011, stipulant que « le droit de reprographie ne vaut que pour une utilisation non commerciale et que le consentement de l'auteur est obligatoire pour toute exploitation commerciale. » L’exploitation continue car un procès perdu coûte moins cher que l’arrêt total du service.

 

Dans l’université sarkozyenne d’hier et hollandienne d’aujourd’hui, valoriser la recherche signifie la vendre, non la mettre en valeur. Lorsqu’un laboratoire de recherche paye un article à l’INIST, le contribuable paye deux fois puisque l’État paye l’État. Cet État prétend avoir œuvré à la réduction des dépenses publiques puisqu'il a vendu un bien public.

 

Contre ces pratiques, une pétition est en ligne à cette adresse : link

 


 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 05:46

http://files.fluctuat.net/images/cms_flu/2/9/6/3/33692/40433.jpgAllez, j'ai un petit peu triché. Mais si Marx était des nôtres aujourd'hui, c'est ainsi qu'il écrirait son célèbre texte de 1843 (merci à Raymond Bourg pour son aide).

 

« Le fondement de la critique des médias est: c’est l’homme qui fait les médias et non l’inverse. Les médias sont la conscience de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même. Et l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, la société, l’État. Cet État, cette société produisent les médias, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. Les médias sont la théorie générale de ce monde. …Ils sont la réalisation fantastique de l'être humain… Lutter contre les médias, c’est donc aussi lutter contre ce monde là dont les médias sont l’arôme spirituel.
La détresse provoquée par les médias est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. Les médias sont le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme ils sont l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elles sont l’opium du peuple.
L’abolition des médias en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce à une situation illusoire, c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions.
La critique des médias est donc dans son germe, la critique de la vallée des larmes, dont l’auréole sont les médias. La critique des médias détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse et façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l’âge de raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est à dire autour de son soleil réel. Les médias ne sont que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même. »

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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 05:26

RP2Capitaine Martin, (Résistance politique) nous prévient qu’au Royaume-Uni le patronat veut privatiser tout ce qui est privatisable :

 La proposition vient en marge d’une des études les plus complètes jamais réalisée par la CBI, la Confederation of british industry, (autrefois FBI) le plus important syndicat patronal britannique. Mais, pour la première fois, il le fait avec des données et des chiffres précis en provenance du cabinet de conseil Oxford Economics. Les chiffres sont destinés à donner de la consistance aux exigences des employeurs, dont certains sont quelque peu malmenés par les récentes critiques relatives à la gestion privée de la sécurité lors des Jeux olympiques de Londres. Selon la CBI, le Royaume-Uni pourrait  ainsi sauver, chaque année, au moins 22,6 milliards de livres sterling, l’équivalent de 25 milliards d'euros, « en laissant à la libre concurrence des secteurs comme le logement social, la gestion des prisons ou la restauration scolaire ».

 

Peu importe si de nombreuses entreprises qui ont la responsabilité des services dans les maisons de retraite ont montré un certain nombre d’insuffisances dans les soins portés aux patients.

 

Un éducateur d’Echirolles témoigne dans Politis :

« Ce sont des quartiers avec plus de 50 % de chômage chez les jeunes. Après la grosse crise de 2008, nous avons vu des jeunes engagés dans des parcours d’insertion revenir vers l’ANPE et des périodes plus difficiles. Il y a eu une reprise qui a permis à certains de s’en sortir. Ceux qui sont plus éloignés de l’insertion et de l’emploi sont encore plus en concurrence aujourd’hui.

Ces gamins ont envie de s’en sortir, ils multiplient les démarches. Mais ils subissent une vraie ségrégation géographique, lorsqu’ils présentent un CV avec une adresse à la Ville Neuve d’Echirolles ou à la Villeneuve de Grenoble. Même s’ils n’ont pas été déscolarisés, ils doivent se battre contre cette étiquette.

Nous sommes aussi face à des adultes en situation de grande précarité. Ils doivent se battre au quotidien pour garder leur travail ou en trouver un. Ils sont dans une tension permanente pour savoir comment ils vont finir le mois. Qu’on le veuille ou non, cela crée une tension au sein des familles et dans les quartiers. Les gens qui sont mal dans leur peau ne sont plus sereins dans l’espace public.

 

Bernard Cassen, dans Mémoire des Luttes, nous présente le dragon que François Hollande ne va pas tarder à terrasser, le « sauveur suprême de l’Europe » :

Il cite Le Point : « Le seul, le vrai patron de la zone euro, c’est lui. On s’en était aperçu fin juillet quand, d’une seule phrase rassurante sur l’avenir de l’euro, il avait fait s’envoler les marchés. La crainte que l’on peut avoir, c’est que d’une autre phrase, il signe l’arrêt de mort de la monnaie unique. Sans que rien ni personne puisse s’y opposer. Super-Mario ». On a bien lu : un seul homme, qui ne s’est jamais présenté à une quelconque élection, détient entre ses mains le sort des 330 millions d’habitants de la zone euro. Et cela sans que les chefs d’Etat et de gouvernement, les présidents du Conseil européen, de la Commission, du Parlement européen et de l’Eurogroupe, ni non plus les parlements nationaux ou le Parlement européen s’en émeuvent.

Comment d’ailleurs le pourraient-ils ? Ce sont eux qui ont élaboré, voté et fait voter les traités sacralisant l’indépendance de la BCE, et qui ont ainsi placé le pouvoir financier au-dessus de la souveraineté populaire et du suffrage universel. Dans un discours qu’il avait prononcé pendant sa campagne électorale, mais qu’il a relégué aux archives depuis son élection, François Hollande avait déclaré : « Mon adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne sera pas élu, et pourtant il gouverne. C’est le monde de la finance ». Le président de la République se trompe : en Europe, le monde de la finance a un nom et un visage, ceux de Mario Draghi, ancien dirigeant de Goldmann Sachs. Il n’est pas élu et il gouverne. Pour l’édification des citoyens qui, il y a un an, ignoraient encore tout de lui, pourquoi ne afficher son portrait dans tous les bâtiments publics européens ?

 

Mediapart présente la nouvelle chanson de Zebda : “ Une vie de moins ”

La Palestine a disparu de nos écrans de télévision et on voudrait nous faire croire qu’elle a disparu de nos consciences. Mais la situation faite à des millions de Palestiniennes et de Palestiniens continue d’être un scandale. Et ce scandale n’est que plus douloureux pour une génération qui n’a connu que l’occupation ou le blocus. « Une vie de moins », c’est une vie de manque, une vie d’attente. « Une vie de moins », c’est une existence gâchée, brisée. « Une vie de moins » n’est pourtant pas une vie pour rien, c’est l’espoir que tout cela peut encore changer, que tout cela doit changer.

 

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14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 09:43

http://ripostelaique.com/wordpress/wp-content/uploads/2011/02/irlande-lisbonne-oui-5.jpgJe publie ci-dessous un communiqué commun des associations CO.U.R.R.I.E.L, A.L.F, DDC et A.FR.AV qui s’expriment à l’occasion du voyage officiel de François Hollande en Afrique :

 

Dans le monde, mais aussi en France, alerte rouge sur la francophonie !

 

 

On peut certes, comme Mme la ministre déléguée chargée de la francophonie, se satisfaire du fait que le français est « la seconde langue la plus enseignée » au monde et que le français, ce « beau cadeau » est aujourd’hui parlé par 220 millions de personnes[1]. Il n’en reste pas moins que la situation de notre langue et de la francophonie internationale, partout bousculée et harcelée par l’avancée totalitaire du tout-anglais, se dégrade rapidement.


Hors de France d’abord. En Belgique, où – dans la quasi-indifférence de l’U.E. et de l’État fédéral belge – des élus flamands extrémistes prétendent proscrire l’usage public du français. En Suisse, où une partie des élites alémaniques agit sans relâche pour substituer l’anglais première langue au français dans les écoles publiques. Au Québec, les élites anglo-formatées se font agressivement l’écho d’une campagne permanente des milieux dirigeants du Canada qui cherchent à liquider les lois assurant au français son statut de langue officielle de la Belle Province. Même si nous devons être reconnaissants à l’Afrique de rester aux avant-postes de la francophonie internationale, il faut bien observer que l’édifice se lézarde rapidement au sud de la Méditerranée. Après le Rwanda qui, en 2009, a rompu avec la francophonie pour rallier le camp anglophone, le Burundi s’oriente vers le Commonwealth[2]. Lors de sa visite officielle au Rwanda, le président gabonais, M. Ali Bongo Olimba a annoncé « étudier l'expérience rwandaise dans l'introduction du bilinguisme »[3] : et le dirigeant africain d’arguer malicieusement qu’après tout, nombre d’institutions françaises privilégient déjà l’anglais…


La situation n’est pas moins grave sur notre sol. Non seulement la loi Toubon, votée unanimement par le parlement en 1994, est bafouée par nombre de firmes qui se dénomment en globish et qui font leur publicité dans cet idiome approximatif, non seulement certains ténors de la chanson et du cinéma « français » trahissent de plus en plus la langue de Brassens et de Rohmer pour, prétendument, s’exporter en anglais, non seulement de grands événements culturels subventionnés par l’argent public comme les Francofolies si mal nommées font une place grandissante à l’anglais, non seulement nombre d’émissions diffusées en prime time (sic) s’intitulent-elles en anglais (Flop TENde L. Ruquier, Come onSummertimeDown Townsur Inter, The Voice sur TF1, The Summer of Rebels sur Arte, etc.) sans que cela mobilise outre mesure le C.S.A., mais on observe un début de glissement, voire de basculement linguistique, au cœur même de l’enseignement public. À l’initiative de Luc Chatel, l’école maternelle se prépare à plonger les bambins – qui ne maîtrisent pas encore les structures de leur langue… maternelle – dans un bain linguistique anglophone. Portée par le même ministre UMP et conservée telle quelle par M. Peillon, la réforme des lycées minore l’enseignement de notre langue et développe l’enseignement « en langues étrangères » (l’anglais se taille évidemment la part du lion…) des « disciplines non-linguistiques »: or, on ne sache pas que la réciproque vaille en Angleterre, où les bacheliers n’ont plus l’obligation d’apprendre une langue étrangère… Quant aux universités, leurs présidents ne se contentent pas de réclamer une exemption de la loi Toubon : la recherche, y compris parfois en sciences humaines, et plusieurs Grandes Ecoles emmenées par feu le président si controversé de Sciences Po, basculent illégalement vers l’anglais. Ces manageurs dépourvus de dignité nationale et de sens civique annulent ainsi le geste démocratique qui fut celui de Descartes en 1637 : c’est pour être compris du grand public de son temps que ce grand novateur écrivit en français (et non en latin) son Discours de la méthode. Déjà, nombre de grandes entreprises franciliennes imposent à leurs salariés de travailler en anglais : les choses en sont au point que des syndicats de toutes obédiences, confrontés à l’angoisse des cadres et des autres salariés[4], sont amenés à revendiquer ce droit élémentaire : travailler en français en France ! Le record de discrimination linguistique est atteint quand de grandes entreprises recrutent ouvertement des anglophones de naissance[5] pour occuper leurs postes de direction : ce qui revient à instituer une préférence nationale à l’envers, non moins insupportable que la préférence nationale à l’emploi chère aux partis xénophobes !


 À l’arrière-plan de cet arrachage géant de la langue de Molière, il n’y a pas seulement la « mode » (qui en décide, d’ailleurs ?) ou la mondialisation néolibérale – laquelle découle d’ailleurs de choix politiques. Nous affirmons que le basculement au tout-anglais découle d’une politique linguistique et culturelle totalitaire dont l’origine est à chercher du côté de l’oligarchie financière mondialisée et des milieux dirigeants de l’Union européenne. Du côté du syndicat patronal européen dont l’ancien président, M. E.-A. Seillière, a donné le signal du basculement quand en 2006, s’exprimant devant le Conseil européen au nom de Business-Europe, il annonça devant Jacques Chirac – qui eut alors la dignité de quitter la salle – qu’il s’exprimerait « en anglais, la langue des affaires et de l’entreprise ». Comment une telle déclaration déplairait-elle au MEDEF dont un récent manifeste intitulé “ Besoin d’aire ” appelle à en finir avec l’État national français pour « reconfigurer les territoires » et souhaite « une gouvernance européenne beaucoup plus intégrée pour aller vers des États-Unis d'Europe »[6] ? Quant à l’UE, elle piétine ses traités fondateurs, qui lui font obligation de respecter « l’identité » des États-membres, en établissant officieusement – et bientôt, officiellement si le « saut fédéraliste » en cours va au bout de sa logique – la langue anglaise comme langue officielle de l’Union. Quand donc les peuples ont-ils été appelés à débattre de ces questions et à les trancher de manière démocratique ? Qui a consenti en notre nom ces incroyables transferts de souveraineté linguistique ? Au contraire, une effarante chape de plomb médiatique pèse sur le basculement linguistique en cours : pour une large partie de la droite, il faut certes ne rien dire qui puisse ralentir le sacro-saint « saut fédéraliste » souhaité par le haut patronat. De même l’« internationalisme » mal compris d’une certaine gauche favorise-t-il naïvement l’entreprise « globalitaire » sans précédent qui tente d’imposer au monde une langue unique (et avec elle, une politique et une économie uniques !). Mais en quoi la destruction de la diversité linguistique, chair et sang de la diversité culturelle mondiale, importerait-elle moins à l’humanité future que la nécessaire préservation de la biodiversité ?


À cette situation linguistique dramatique, c’est peu dire que le gouvernement n’apporte pas la riposte nécessaire. Certes nous n’en sommes plus au flamboyant mépris des francophones que cultivèrent « Sarko l’Américain », « Christine The Guard » ou le « French Doctor » Kouchner qui, ministre des Affaires étrangères, a osé déclarer que l’avenir de la francophonie passe… par l’anglais[7]. Certes, il y a eu cet acte d’élémentaire dignité du chef de l’État demandant à M. Fabius de s’exprimer systématiquement en français à l’étranger. Certes, le candidat Hollande a pris position contre les cours universitaires dispensés en anglais. Il a même rappelé à nos ambassadeurs que « la promotion de la langue, de la création françaises, c’est l’affirmation d’une vision du monde qui fait place à toutes les cultures ». Mais depuis le 6 mai, les actes forts sont rares. Sollicitée par plusieurs associations de défense de la langue française, la ministre déléguée à la francophonie botte en touche sur la question du tout-anglais[8] et n’a toujours pas répondu à la demande d’entrevue que lui avaient adressée ces associations. Rien n’est fait non plus pour annuler ou pour corriger la LRU, dite loi Pécresse, dont certains dispositifs incitent indirectement les universités à privilégier l’anglais. Pis, le candidat socialiste s’est engagé à faire ratifier la Charte européenne des langues minoritaires et régionales dont l’objet réel est de désétablir la « langue de la République » (article II de la constitution), alors qu’il y aurait mille autres manières de promouvoir nos langues régionales, ce patrimoine commun de la Nation (et pourquoi pas en outre, les langues de l’immigration là où c’est utile à l’intégration citoyenne ?) dans le cadre de la République indivisible héritée de la Révolution. Que restera-t-il de notre langue lorsqu’elle sera prise en étau entre le séparatisme régional à prétexte linguistique et le tout-globish maastrichtien à l’échelle du sous-continent ? La langue de l’Édit de Nantes, de la Déclaration de 1789 et des Jours heureux promis par le CNR à la Libération, est-elle vouée à devenir en France, en quelques décennies, l’équivalent de ce qu’est devenue la noble langue gaélique en Irlande ?


Car si les langues mettent des siècles à émerger pour porter l’histoire d’un peuple, elles mettent fort peu de temps pour s’effacer, comme l’a montré Claude Hagège : comme en d’autres domaines de la vie sociale chamboulés par le néolibéralisme mondial, il faut donc se résoudre à résister franchement ou à collaborer honteusement. Parce que nous choisissons la première voie, celle de l’égale dignité entre les peuples, nous appelons nos concitoyens – et notamment les plus modestes, qui sont les plus menacés par le basculement en cours – à exiger des autorités qu’elles fassent respecter la loi à l’école, à l’entreprise, dans la « com » , dans la vie économique et à l’université. Nous soutenons la proposition – enterrée par la précédente majorité politique – portée par le député J.-J. Candelier – d’installer une commission d’enquête parlementaire sur la situation linguistique de la France. Car ceux qui veulent substituer le Wall Street English[9] à la langue de Victor Hugo voudraient bien que l’assassinat linguistique pût s’imposer de manière « consensuelle », sans débat public. Ceux qui veulent au contraire que vive le message séculaire de liberté, d’égalité, de fraternité et de Lumières communes porté par notre langue, exigent qu’un large débat s’engage en France sur la politique linguistique de notre pays.


« Que les bouches s’ouvrent », citoyens ! Ne nous laissons pas couper la langue en silence !

 

Texte présenté par :

Georges Gastaud, philosophe, président du CO.U.R.R.I.E.L, Régis Ravat, syndicaliste, président de l’A.FR.AV, Albert Salon, ancien ambassadeur, président d’Avenir de la Langue Française, Marc Favre d'Échallens, président de Droit de Comprendre, Simone Bosveuil, agrégée d’espagnol, Gaston Pellet, résistant linguistique, Matthieu Varnier, ingénieur satellite.

[1] C’est ce que répond un conseiller de Mme Benguigui aux défenseurs de la langue françaises qui demandaient audience à la ministre chargée de la francophonie.

[2] Cf le site  http://www.afrik.com/le-burundi-souhaite-rejoindre-le-commonwealth

[3] « Le Gabon souhaite regarder de près l'expérience rwandaise dans l'introduction du bilinguisme », a affirmé le porte-parole de la présidence A.-C. Bilie-By-Nze lors d'une conférence de presse au retour d’A. Bongo des Nations Unies. http://www.leparisien.fr/informations/francophonie-le-gabon-terre-francophone-veut-se-mettre-a-l-anglais-01-10-2012-2194985.php) ; cf aussi http://www.rfi.fr/afrique/20121002-gabon-veut-mettre-anglais-ali-bongo-ondimba-commonwealth-francophonie-rwanda-rdc

 [4] Un colloque de la CFE-CGC s’est tenu le 7 mars 2012 (http://www.franceinfo.fr/economie/c-est-mon-boulot/parler-anglais-au-travail-une-source-de-stress-et-de-fatigue-561289-2012-03-19).

Également : http://www.francophonie-avenir.com/video_CGT-Danone_contre_le_tout-anglais.htm ; http://youtu.be/FNKJ02Ssu0A

[5] Le nom de code est  "English mother tongue". À signaler, car il faut que les lecteurs puissent reconnaître cette formulation désormais courante dans les journaux pour cadres. Ce n’est pas céder à l’anglomanie que d’user de l’expression anglaise, c’est au contraire en marquer la brutale insolence. 

[6] Cf Le Monde Michel Noblecourt 15 février 2012.

[7] Deux ou trois choses que je sais de nous – Laffont, 2006. « Il faut une francophonie ouverte à l'anglais. La francophonie ne doit pas être opposée à l'anglophonie ».

[8] Réponse datée du 14 septembre 2012, sous la signature de M. Patrick Lachaussée. 

[9] Bien entendu, aucune hostilité de notre part contre la belle langue de Shakespeare. C’est le tout-anglais que nous visons clairement.

 

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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 05:24

http://media.paperblog.fr/i/544/5440693/francois-furet-inventaires-communisme-L-toOllU.jpegQuand écrire permet de s’instruire…


J’ai tout récemment publié dans ces pages un article en hommage au grand historien britannique Eric Hobsbawm (link). Cet article a été repris par Le Grand Soir (link). À la fin de l’article, je mentionnai le rôle capital joué par François Furet dans l’historiographie française. Un lecteur évoqua la relation de Furet avec la CIA. Ce dont je n’étais absolument pas au courant, bien que connaissant, pour l’avoir vécu en direct, le virage furieusement anticommuniste de cet ancien communiste. Un autre lecteur nous fournit alors le lien vers un article de Bertrand Chavaux faisant l’historique de la manipulation des sciences sociales françaises par les banques étasuniennes et la CIA.

 

Par parenthèse, cet article fait allusion au père de l'ancienne ministre socialiste Catherine Tasca. Ce n'est pas triste...


Je propose ci-dessous cet article publié en 2004 par le site Voltairenet.org

 

EHESS : les sciences sociales françaises sous perfusion de la CIA

 

par Bertrand Chavaux

 

Dès le début de la Guerre froide, la CIA s’est préoccupée de prendre le contrôle de l’enseignement des sciences sociales en France pour le soustraire à l’influence des communistes. S’appuyant sur le physicien Pierre Auger, alors directeur de l’enseignement supérieur, l’Agence pilota la création d’une nouvelle section à l’École pratique des hautes études, en marge du CNRS. Puis, elle finança de nouveaux locaux, la Maison des sciences de l’homme, et parvint, en 1975, à en faire l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), présidée par l’historien anti-communiste François Furet.

L’histoire officielle de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), écrite par François Furet et ses fidèles, insiste sur le cheminement qui aurait permis à l’institution de s’émanciper de l’influence de ses mécènes états-uniens. L’école, résultat d’un demi siècle d’ingérence culturelle états-unienne, a été créée grâce aux crédits distribués, durant la Guerre froide, par les fondations Ford et Rockefeller. Malgré ses origines diplomatiques, l’institution aurait su « dépasser l’idée qui l’a créée » en renouvelant « une discipline [l’histoire] aux traditions européennes anciennes » [1], devenant ainsi, selon cette version officielle, un pôle intellectuel indépendant libéré des contraintes imposées par ses mécènes.

Cette thèse, destinée à faire face à de possibles accusations [2], voile les enjeux politiques et culturels liés à la création de l’EHESS. La prise de contrôle de l’école par des historiens, loin d’exprimer une quelconque émancipation de l’institution, éclaire les choix stratégiques de la Fondation Rockefeller qui, à partir des années 50, fait de la discipline historique l’un des instruments privilégiés de la diplomatie culturelle états-unienne.

 

L’instrumentalisation des sciences sociales selon Rockefeller

À partir de 1901, John D. Rockefeller (1839-1937), suivant les conseils de son ami Frédérik Gates, un pasteur baptiste, investit une partie de sa fortune colossale afin de financer des projets philanthropiques. Il crée ainsi à New York en 1901 le Rockefeller Institute of Medical Research (qui devient en 1965 la Rockefeller University), puis en 1902 le General Education Board et en 1909 la Rockefeller Sanitary Commission. Ces actions tournées vers les domaines de la médecine et de l’éducation aboutissent à la création de la Fondation Rockefeller. L’histoire officielle ne retient que la volonté de « promouvoir le bien-être de l’Humanité » inspirée par les idées d’Andrew Carnegie qui publie en 1889 L’évangile de la richesse. En réalité, la Fondation Rockefeller fut essentiellement un moyen de contourner les lois antitrusts. En 1911, la Standard Oil est fragmentée en plusieurs filiales ; cette décision politique est censée mettre fin au monopole que détient la compagnie sur les marchés états-uniens du pétrole. Dés 1910, John D. Rockefeller propose un projet de Fondation « sous la protection du Congrès ». Elle est créée en 1913. Cette couverture permet à la famille Rockefeller de contrôler les différentes filiales issues de la fragmentation ordonnée par la Cour Suprême en 1911. La Fondation possède, par exemple, à elle-seule trois millions d’actions de la Standard Oil of New Jersey, première entreprise pétrolière du marché.

Les activités philanthropiques de la Fondation sont souvent liées aux intérêts économiques et sociaux de la famille Rockefeller [3]. Les sciences sociales sont ainsi considérées comme un instrument de contrôle social, un enjeu culturel dans la lutte contre le socialisme. Fin 1913, une grève de plusieurs mois dans une filiale de la Standard Oil aboutit, le 20 avril 1914, au massacre de Ludlow, l’un des épisodes les plus tragiques de la répression de la classe ouvrière états-unienne. La Fondation avait tenté d’étudier le mouvement dans le cadre d’une enquête sur les « relations industrielles » pour mieux le canaliser. Fidèle à cette conception instrumentaliste des sciences sociales, la Fondation favorise, aux États-Unis, leur développement dans différentes universités (Yale, Harvard, Chicago, Columbia) et, en Europe, assure une grande partie du financement d’organismes comme la London School of Economics qui accueille des économistes engagés dans la Société du Mont Pèlerin [4] (notamment Fredrich Von Hayek et son maître Ludwig Von Mises) et à Berlin la Deutsche Hochschule für Politik. Ces centres intellectuels serviront, au moment de la Guerre froide, de bases européennes aux idéologues anticommunistes financés par les États-Unis (Congrès pour la Liberté de la culture, Société du Mont-Pèlerin…).

 

La Fondation Rockefeller en France

En 1917, la Fondation Laura Spellman Rockefeller (du nom de la femme du patriarche) s’installe à Paris dans le cadre d’un programme de lutte contre la tuberculose. À cette époque, en France, le financement privé des sciences sociales est une pratique très marginale. Seul Ernest Lavisse, Directeur de l’École normale supérieure (ENS) de 1906 à 1919, tente l’expérience du mécénat en créant, avec l’aide d’un riche banquier, Albert Kahn, rue d’Ulm le Comité national d’études sociales et politiques (CNESP). Le CNESP, officialisé par le successeur d’Ernest Lavisse à l’ENS, Gustave Lanson, devient le « Centre de documentation sociale », un organisme dirigé par Célestin Bouglé où des jeunes chercheurs débutent leur carrière.

En 1931, la Fondation Rockefeller répond favorablement aux demandes de financement de Charles Rist, professeur d’économie, sous-gouverneur de la Banque de France, qui désire créer un Institut scientifique de recherches économiques et sociales. Au même moment, l’organisation philanthropique refuse de soutenir un projet plus ambitieux de Marcel Mauss. Déjà préoccupée par la situation politique française, la Fondation Rockefeller juge Mauss, neveu du sociologue Emile Durkheim, « trop à gauche ». En 1932, le Centre de documentation sociale obtient des crédits afin de financer deux postes de chercheurs à plein temps. Raymond Aron et Georges Friedman [5] seront un temps titulaire de ces deux postes.

De 1933 à 1940, l’Institut scientifique de recherches économiques et sociales dirigé par Charles Rist reçoit 350 000 dollars ; le Conseil universitaire de la recherche sociale, présidé par le Recteur Charléty, 166 000 dollars ; le Centre d’études de politique étrangère, un autre organisme dirigé par le recteur Charléty, 172 000 dollars.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des membres des fondations Ford et Rockefeller organisent l’exil du sociologue Gurvitch, de l’anthopologue Levi-Strauss et du physicien Auger. Georges Gurvitch crée à New York un institut de sociologie. En France, dans les locaux de la fondation Rockefeller, des chercheurs parmi lesquels Jean Stoetzel [6] continuent leurs travaux au sein d’un organisme créé par le régime de Vichy, la fondation Alexis Carrel (du nom d’un biologiste, Prix Nobel en 1912, réputé pour ses thèses eugénistes) [7].

 

De la VIe Section à la Maison des sciences de l’Homme

En juin 1948, le Conseil national de sécurité formalise la création du réseau d’ingérence anti-communiste des États-Unis dans les États alliés, le stay-behind [8]. Lors des réunions préparatoires, John D. Rockfeller III fait valoir que sa fondation est plus apte que l’organisation du Plan Marshall pour intervenir dans certains milieux universitaires où elle dispose de contacts anciens et où elle agit à nouveau. Il n’obtient de feu vert que pour des cibles délimitées. 
Il a déjà lancé en Autriche un « Plan Marshall de l’esprit » avec, notamment, le séminaire d’études américaines de Salzbourg, dirigé par Clemens Heller. La Fondation se tourne naturellement vers les intellectuels français qu’elle sponsorise depuis longtemps. Pierre Auger a été nommé directeur de l’enseignement supérieur dès son retour en France, en 1945.

Pendant la guerre, il avait d’abord enseigné à l’université de Chicago où il avait découvert un département des Sciences sociales dynamique servant de base aux néo-conservateurs [9]. Puis, il avait participé aux travaux sur la bombe atomique avec des Britanniques et des Canadiens. Dans ses nouvelles fonctions, il se heurta pour le contrôle du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l’obstruction du Prix Nobel Frédéric Joliot, communiste et pacifiste, opposé à la bombe. Il élabora alors le projet d’extraire du CNRS d’une part le Centre à l’Énergie atomique (CEA) et, d’autre part, un pôle de sciences sociales qui devait être rattaché à l’École pratique des hautes études (EPHE) [10] dont il aurait constitué la VIe section. Il choisit pour animer ce pôle des intellectuels du groupe des Annales [11] (Morazé, Friedmann, Braudel, Labrousse, Le Bras…). La Fondation Rockefeller est évidemment là pour financer cette expérience alors même qu’en France seuls les instituts privés recourent habituellement au mécénat privé.

Des contacts ont été préalablement établis par l’intermédiaire de Claude Lévi-Strauss, alors attaché culturel à l’ambassade de France à Washington, puis par Charles Morazé qui rencontre John Marshall [12] lors de la première conférence de l’UNESCO, véritable espace de recrutement pour constituer des réseaux pro-états-uniens en Europe. Charles Morazé, agrégé d’histoire, collaborateur des Annales, membre de la Fondation nationale des sciences politiques, dispose de toutes les caractéristiques politiques et intellectuelles recherchées par la Fondation Rockefeller. Il devient un des acteurs clé de la création de la VIe Section dont le premier conseil se réunit en 1948. Un quart des fonds provient de la Fondation Rockefeller [13]. Dans le contexte idéologique de la Guerre froide, les organisations philanthropiques servent de paravent à des opérations d’intervention culturelle, parfois directement pilotées par les services secrets états-uniens. Ainsi, en 1950, des membres de la CIA permettent la création, à Berlin, du Congrès pour la Liberté de la Culture, une organisation regroupant des intellectuels hostiles au communisme [14]. Pendant 17 ans, la CIA masque les origines de son financement en utilisant la Fondation Ford. En 1952, la Fondation Rockefeller verse 4 500 000 francs pour que Febvre et Morazé poursuivent la construction de la VIe section.

En 1954, grâce à Clemens Heller [15], désormais basé à Paris, la VIe Section obtient de nouveaux crédits afin d’organiser un programme d’études par « aires culturelles » [16].

En 1959, la Fondation Ford [17] intervient à son tour. Elle finance massivement les œuvres de Pierre Auger, à commencer par le Centre européen de recherches nucléaires (CERN), puis en versant un million de dollars pour la construction d’une Maison des sciences de l’homme qui puisse abriter la VIe Section de l’École pratique des hautes études et faciliter son développement [18].

La construction définitive de cette maison étant achevée, la VIe Section aspire à s’autonomiser définitivement. Le décret du 23 janvier 1975 crée officiellement l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), une institution en marge de l’université française, qui va accueillir de nombreux idéologues pro-états-uniens. Dès 1977, François Furet, historien anticommuniste, en devient le président ; il recrute ainsi son ami Pierre Rosanvallon avec qui il lancera quelques années plus tard la Fondation Saint-Simon [19]. En 1980, Furet créé un Centre d’études nord-américaines au sein de l’École. Aboutissement d’un long processus d’ingérence culturelle états-unienne, l’EHESS est un établissement hybride, à la fois financé par l’État français, le département d’État des États-Unis (bourses Fulbright), et par la Fondation franco-américaine de New York, [20] une nouvelle couverture de la CIA créée pour l’occasion en 1976.

 

 

[1] Brigitte Mazon, Histoire de l’École des hautes études en sciences sociales, Le rôle du mécénat américain (1920-1960), Cerf. Thèse de Brigitte Mazon sous la direction de François Furet, Président de l’EHESS de 1977 à 1985.

[2] « La richesse est suspecte. Et l’argent américain suscite des amalgames : on y voit la "main de l’étranger", on soupçonne l’impérialisme, on accuse la CIA ». Ibid, p. 13.

[3] La Fondation Rockefeller finance aussi des organisations, comme le Population Council, chargées de mettre en place des politiques de limitation des naissances.

[4] Hayek est nommé professeur à la London School of Economics en 1931. « Friedrich von Hayek, pape de l’ultra-libéralisme », Voltaire, 4 mars 2004.

[5] Georges Friedmann (1902-1977), agrégé de philosophie d’origine bourgeoise, dés les années 20, devient un spécialiste « marxien » de la condition ouvrière et des problèmes liés au progrès technique (« le machinisme »). Contrairement aux philosophes de l’entre-deux guerres (Politzer, Nizan, Aron, Lefebvre), la spéculation philosophique lui semble insuffisante ; l’étude de la classe ouvrière requiert, selon lui, une démarche empirique (plus proche du journalisme que de l’enquête sociologique de terrain). En 1925, il visite les usines de Toscane, collectant des témoignages d’ouvriers. Le recueil de données, en France, aux États-Unis et en Union soviétique alimente son enquête sur l’organisation du travail industriel réalisée dans le cadre du Centre de documentation sociale de l’École normale supérieure dirigé par Célestin Bouglé.

[6] Jean Stoetzel, élève de Lazarsfeld, est le fondateur de l’IFOP, premier institut français de sondages. Il a contribué, contre la tradition française représentée par Emile Durkheim, à importer les méthodes de la sociologie empirique états-unienne.

[7] Alexis Carrel fut membre du complot de « La Cagoule ». Il fait partie du Comité exécutif animé par Coutrot du Centre d’étude des problèmes humains dont Georges Friedmann est l’un des conseillers. Il est aussi membre du Conseil général du Centre français de synthèse, un groupement siégeant à Vichy sous la protection de Philippe Pétain.

[8] « Stay-behind : les réseaux d’ingérence américains » par Thierry Meyssan, Voltaire, 20 août 2001.

[9] Bientôt ce département sera financé par la Fondation Olin. Il accueillera François Furet dans les années 80.

[10] L’EPHE est fondée en 1868 par Victor Duruy, alors ministre de l’Instruction publique. Plusieurs projets visant à créer une sixième Section (projet Mauss, projet Tabouriech) échouent faute de crédits suffisants.

[11] L’école des Annales désigne un groupe d’historiens dont les personnalités les plus célèbres sont Fernand Braudel, Marc Bloch, Lucien Febvre et, dans une moindre mesure, Charles Morazé.

[12] John Marshall fait partie de la division des sciences humaines de la Fondation Rockefeller ; il est chargé avec John Willits et Robert T. Crane de repérer en France les futurs bénéficiaires des subventions. John Willits, directeur du département des sciences sociales de la Fondation contacte notamment pour sa part Jacques Rueff, membre de la Société du Mont-Pèlerin.

[13] Ces fonds permettent de subventionner le Centre de recherches historiques dirigé par Braudel et le Centre d’études économiques dirigé par Morazé.

[14] « Quand la CIA finançait les intellectuels européens » par David Boneau Voltaire, 27 novembre 2003.

[15] Clemens Heller (1917-2002), diplômé d’Harvard d’origine autrichienne, fils de l’éditeur de Freud à Vienne, organise le séminaire de Salzburg, puis arrive en France en 1949. Sa maison, rue Vaneau, fut un lieu de rencontres intellectuelles. Ce salon parisien accueillit notamment Claude Lévi-Strauss et Margaret Mead.

[16] En octobre 1955, Kenneth W. Thompson demande que le projet d’Angelo Tasca, dit Angelo Rossi, d’une Histoire de l’Internationale communiste, soit intégré dans le programme d’« aires culturelles » de la VIe Section. Rossi, fondateur du Parti communiste italien, fonctionnaire du régime de Vichy, est le candidat soutenu par Raymond Aron pour contrebalancer les thèses politiques de Jean Chesneaux. Il est le père de Catherine Tasca, ministre de la Culture et de la Communication du gouvernement Jospin (2000-2002). Kenneth Thompson a été membre des services de contre-espionnage états-uniens de 1944 à 1946 et à participé à l’exfiltration de responsables nazis, puis professeur à l’Université de Chicago en 1948, avant d’intégrer la Fondation Rockefeller en 1953.

[17] « La Fondation Ford, paravent philanthropique de la CIA » et « Pourquoi la Fondation Ford subventionne la contestation », Voltaire, 5 et 19 avril 2004.

[18] Ce projet est soutenu par Febvre, Braudel et Gaston Berger (Directeur général de l’enseignement supérieur).

[19] « La face cachée de la Fondation Saint-Simon », Voltaire, 10 février 2004.

[20] De 1997 à 2001, la Fondation franco-américaine est présidée par John Negroponte qui dispose alors d’un bureau dans les locaux de l’EHESS. Voir « John Negroponte bientôt à Bagdad », par Arthur Lepic, Voltaire, 20 avril 2004.

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 07:39

http://img.maxisciences.com/geneviève-fioraso/genevieve-fioraso-est-la-nouvelle-ministre-de-l-enseignement-superieur-et-de-la-recherche-du-gouvernement-de-jean-marc-ayrault_47946_w250.jpgMediapartpublie un article de Pascal Maillart sur les initiatives que compte prendre le ministre de l’Enseignement supérieur Geneviève Fioraso pour pérenniser le pouvoir du patronat et de la finance dans l’université. Ci-dessous, de larges extraits :


A l’occasion d’un discours prononcé devant la Conférence des directeurs d'écoles françaises d'ingénieurs (Cdefi), la ministre a déclaré le 2 octobre dernier souhaiter « responsabiliser » les administrateurs des universités en accordant un droit de vote aux personnalités extérieures à l’occasion de l’élection des présidents d’université. Plus précisément la ministre, en faisant l’éloge des CA des Écoles d’ingénieurs où les personnalités extérieures (représentants des entreprises et des collectivités territoriales) ont un droit de vote, a dit ceci : « dans la prochaine réforme de la loi LRU, il faudra mettre un terme au non-droit de vote des personnalités extérieures dans les CA des universités » pour l'élection du président. Chacun appréciera la modalité injonctive du propos (« il faudra ») alors même que les Assises de l’Enseignement supérieur et de la Recherche sont supposées débattre en ce moment même des propositions de modification de la loi LRU et de ce qu’on nomme la « gouvernance » des universités. Les propos de la ministre appellent trois brefs commentaires.

 

La ministre n’a certainement pas pris la mesure de ce fait : depuis la mise en place la loi LRU en 2007 et l’imposition aux universités de la politique dite d’« excellence », les universitaires sont largement dépossédés du gouvernement de leurs établissements. Des structures de gouvernance parallèles (groupes de pilotage, comités d’orientation stratégique, etc) qui ont fait une place importante au monde de l’entreprise, de la finance et aux collectivités territoriales, ont empiété sur les prérogatives des Conseils centraux des universités et ont transformé les CA en simples chambres d’enregistrement au service de présidents disposant de pouvoirs exorbitants.

Mais si maintenant la même ministre, prétendument socialiste, entend  modifier la loi électorale des universités en dépossédant un peu plus les universitaires de leur droit de choisir en toute indépendance leur président, et ceci en renforçant la place et le poids des chefs d’entreprises et des collectivités territoriales dans les CA, il est assuré qu’elle commet une grave erreur politique et qu’elle rencontrera une ferme opposition dans la communauté universitaire. Une telle décision, devant laquelle même Valérie Pécresse avait reculé, constituerait le franchissement d’une ligne rouge que pas même les plus sévères à l’égard du suivisme-socialiste-de-la-droite avaient envisagé.

Ce faisant, la ministre apporte une preuve supplémentaire que les Assises ne constituent qu’un simple paravent pour valider des mesures déjà prises, les vendre en douceur et parachever ainsi les réformes engagées par la droite. Les Assises ont été verrouillées à la source, répondent à une demande idéologique et ne constituent qu’une comédie participative (narration à lire iciet dossier de SLU ) où les universitaires et les chercheurs sont minoritaires devant des collectivités territoriales et des représentants de Région très actifs. L’acte III de la décentralisation est en route : les Assises territoriales en sont devenues le laboratoire. Les socialistes ont su les transformer en conclaves régionaux où l’on s’ennuie ferme et où les baronnies locales du PS dessinent tranquillement les contours d’un projet de régionalisation de l’ESR.

 

En définitive, Geneviève Fioraso et les socialistes ont oublié 2009, le plus fort et le plus long mouvement de protestation de l’histoire de l’université. Les socialistes et notre ministre ont oublié dix années de combat contre les politiques libérales de droite. Les socialistes ne voient pas ou ne veulent pas voir l’état dans lequel la droite a mis l’université et la recherche. Les socialistes ont oublié ce que sont, ce que devraient être encore aujourd’hui les valeurs du socialisme : la défense  et la promotion d’un vrai Service public de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la démocratisation de l’accès aux études supérieures, la garantie par l’État des moyens nécessaires au bon fonctionnement de ses universités et de ses organismes de recherche, et surtout le rétablissement d’un fonctionnement démocratique des universités. Non, décidément, les socialistes au pouvoir n’ont rien compris. Ils construisent le mur dans lequel ils nous conduisent, tête baissée.

 

Pascal Maillard

 

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 06:10

En juillet dernier, j'ai dénoncé dans ces pages l’esprit de lucre qui animait les Polonais autour du camp de concentration d’Auschwitz (link).

 

Le Huffington Post a récemment mis en ligne la photo d’un acteur porno posant devant le camp.

 

Jordan Fox, français comme son nom l’indique, se défend de la manière suivante : il dit s’intéresser à l’histoire, être « particulièrement concerné » par le camp. Il ajoute qu’il ne faut pas que ce lieu « tombe dans l’oubli ».

 

Heureusement, on n’a pas attendu Jordan pour nous souvenir. Le problème n’est pas que Jordan soit un acteur de porno. Il n’y a pas de sot métier. Mais il est de sottes gens. Car il faut être sot pour poser de la sorte :

 

jordan fox auschwitz

 

Comme je ne suis pas un fidèle lecteur du Huffington Post de l’excellente Anne Sinclair, je suis allé faire un tour sur ce site. Il y a de la géopolitique de haut niveau à tous les coins d’onglet, comme cette info cruciale sur Hillary Clinton (link).

 

Bah, nous sommes tous Américains, n’est-ce pas ? Et l'important, pour des gens comme Anne Sinclair, c'est que nous nous situions tous au niveau des Américains.

 

 

 

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 06:11

http://3.bp.blogspot.com/_TsUZ0kqwfLw/TTX_B6S07oI/AAAAAAAAAOw/Cns2tZVAK7Q/s1600/422870-temps.jpgQue signifie la phrase « On n’a plus le temps » ? Serge Halimi apporte des éléments de réponse : « Ceux qui se désolent du manque d’attention à leur cause, à leur activité, se voient souvent opposer la même explication : « On n’a plus le temps. » On n’a plus le temps de se plonger dans un livre « trop long », de flâner dans une rue ou dans un musée, de regarder un film de plus de quatre-vingt-dix minutes. Ni celui de lire un article abordant autre chose qu’un sujet familier. Ni de militer ni de faire quoi que ce soit sans être aussitôt interrompu, partout, par un appel qui requiert d’urgence son attention ailleurs. »

 

Les Africains recherchent du travail en Afrique, beaucoup plus qu’en Europe (Guillaume Pitron) : « Si, régulièrement, des bateaux de clandestins font naufrage en Méditerranée, neuf migrants africains sur dix vont chercher du travail au sein même du continent noir. Pays émergent, l’Afrique du Sud attire chaque année des milliers de jeunes qui prennent tous les risques pour atteindre ce nouvel eldorado. »

 

Gilles Ardinat dénonce le mythe de la compétitivité : « Pour sortir d’une crise déclenchée par la finance, les pistes étaient multiples : brider la spéculation, réglementer les marchés, sanctionner les banquiers... Avec le soutien d’un nombre croissant d’industriels, l’Union européenne a formulé une autre priorité, qu’elle impose déjà aux pays en difficulté : accroître la « compétitivité » du marché du travail. Mais que désigne ce terme, que dirigeants de gauche comme de droite semblent avoir érigé en nouveau Graal ? »

 

L’arabe est une langue désormais sacrifiée en France (Emmanuelle Talon) : « Alors que l’arabe est la deuxième langue la plus parlée en France, son enseignement dans le secondaire perd sans cesse du terrain au profit du secteur associatif. Un basculement qui date des années 1980, quand l’immigration maghrébine a commencé à occuper une part de plus en plus grande de l’espace public et médiatique. Associé depuis à l’islam et aux ghettos, l’arabe parviendra-t-il à modifier son image ? »

 

Bernard Cassen prône une désobéissance civique pour une Europe de gauche : « Après avoir ratifié le traité de Lisbonne – clone de la « Constitution européenne » rejetée lors d’un référendum en 2005 –, le Parlement français doit approuver, ce mois-ci, le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). La fronde de députés issus de la majorité présidentielle – dont les Verts – et la protestation populaire ont peu de chances d’empêcher une opération qui met les finances publiques sous tutelle (lire l’article ci-dessous). Pourtant, les voies d’une Europe progressiste existent. Voici l’une d’entre elles.

Une Europe de gauche – c’est-à-dire réellement démocratique, sociale, solidaire et écologique, rompant radicalement avec les politiques libérales – est-elle possible ? On a de bonnes raisons de penser que M. François Hollande ne l’a jamais cru. Le 6 mai 1992, alors simple député, ne déclarait-il pas à la tribune de l’Assemblée nationale : « C’est parce que nous avons accepté la mondialisation que nous sommes aujourd’hui soumis à des contraintes monétaires, budgétaires, financières. Dès lors, le seul débat qui compte, c’est de savoir si nous acceptons les règles du capitalisme international ou si nous ne les acceptons pas. Si nous entrons dans le jeu de la mondialisation, alors ces contraintes financières, monétaires et, subsidiairement, européennes s’imposent.  » En d’autres termes, la construction européenne ne saurait être qu’un sous-ensemble de la mondialisation libérale.

 

Une description intéressante des terres agricoles aux Philippines (Philippe Revelli) : « Avec l’envol des prix alimentaires, la terre est de plus en plus convoitée. Aux Philippines, des zones utiles pour les paysans ont été classées comme « improductives » et cédées à des investisseurs saoudiens, taïwanais...

De mémoire de paysan, on n’avait jamais vu de champ de canne à sucre dans la commune de San Mariano, pas plus que dans le reste de la province d’Isabela, une région montagneuse située sur l’île de Luçon. Au point qu’il a fallu faire appel à l’expertise de producteurs venus des îles de Negros et de Mindanao. Aujourd’hui, pourtant, le vert pâle de la canne à sucre envahit peu à peu le paysage et, à la sortie de la ville, surplombant le fleuve, apparaît une usine d’éthanol de Green Future Innovations Inc. (GFII). »

 

Greg Marinovitch revient sur la tuerie d’ouvriers en Afrique du Sud : « le massacre de Marikana, le 16 août dernier, a choqué bien au-delà des frontières de l’Afrique du Sud. Pour la première fois depuis sa renaissance démocratique, en 1994, des policiers ont tiré sur des manifestants – des mineurs en grève – avec l’intention de tuer. Que s’est-il réellement passé ? Et comment expliquer une aussi brutale explosion de violence ? »

 

Qui défend encore le français à l’ONU   ?, demande Dominique Hoppe : « « Du 12 au 14 octobre, Kinshasa accueille le 14e Sommet de la francophonie. Comme les précédentes, cette rencontre doit célébrer en grande pompe la « beauté de la langue française ». Pourtant, souvent par négligence, les pays francophones abandonnent les organisations internationales à la domination de l’anglais.

« Dans le contexte des réalités économiques et des restrictions financières, la tendance au monolinguisme est loin d’être en recul, avec l’utilisation hégémonique d’une langue, l’anglais, par rapport aux cinq autres langues des Nations unies pour des raisons de pragmatisme. Les chefs de secrétariat des organisations ne montrent pas toujours l’exemple et n’assurent pas non plus efficacement la surveillance, le contrôle et le respect de la parité entre les six langues officielles, ni le traitement égal des langues de travail au sein des secrétariats. » Ce constat sévère, posé par le Corps commun d’inspection mandaté par l’Organisation des Nations unies (ONU). se trouve confirmé par une autre étude consacrée au recrutement des fonctionnaires. Laquelle établit que, même si anglais et français sont les deux langues de travail du secrétariat, la première est exigée dans 87 % des cas et la seconde, dans 7 %. »

 

Un important dossier sur les élections aux États-Unis : « Après les espoirs soulevés par son élection en 2008, M. Barack Obama achève son premier mandat dans la morosité. Son souci du compromis, qui l’a parfois conduit à devancer les attentes de ses adversaires – sur la question des libertés publiques, par exemple (lire « Le président Obama, du prix Nobel aux drones –, a fini par décevoir ses plus fervents partisans. Mais son concurrent républicain, M. Willard Mitt Romney, peine encore davantage à susciter l’enthousiasme. Ses rêves de grandeur pour l’armée américaine (lire « Mitt Romney, la diplomatie à la pointe du fusil ») inquiètent certains conservateurs désireux de réduire le déficit budgétaire. Loin d’être réellement disputé dans tout le pays, le scrutin du 6 novembre prochain se jouera dans une poignée d’États ; les autres, d’ores et déjà acquis à l’un des camps, sont délaissés par les candidats. Illustration de ces deux cas de figure, en Caroline du Nord et en Géorgie (lire « Géorgie et Caroline du Nord, les deux Sud »). »

 

La Colombie peut croire à la paix, estime Gregory Wilpert : « Historique : les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement de M. Juan Manuel Santos ont annoncé l’ouverture, à partir du 15 octobre [initialement prévues le 8] à Oslo, de négociations de paix, à la suite d’un dialogue amorcé en secret. Pour la première fois depuis des années, nombre d’éléments semblent réunis pour qu’elles puissent aboutir. Notamment au sommet de l’État. »

 

Non, les Tsiganes ne sont pas des nomades, explique Henriette Asseo : « Démantèlement de campements roms en France, discriminations en Hongrie ou en Roumanie… Partout, les Tsiganes sont montrés du doigt. Et l’image d’une ethnie sans attaches nationales, valorisée par les institutions européennes, a paradoxalement conduit à les priver de certains de leurs droits. Toutes représentations qui méconnaissent l’histoire, la culture et les réalités romanis. »

 

Les jeunes du Rif renouent avec la révolte (Aurel et Pierre Daum) : « Confrontée aux soulèvements qui ébranlent le monde arabe, la monarchie marocaine a révisé la Constitution. Après sa victoire électorale de novembre 2011, le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) dirige le gouvernement. Mais perdurent les anciennes structures de pouvoir et les mêmes méthodes de répression, notamment dans le Rif — une région délaissée où fleurissent le cannabis et la misère. »

 

La Libye est désormais aux mains des milices (Patrick Haimzadeh) : « Dans le contexte des manifestations contre un film consacré au prophète Mohammed, un groupe djihadiste libyen a pris d’assaut le consulat américain de Benghazi et tué l’ambassadeur. Combattues par la population, les milices, dont certaines dépendent des ministères de l’intérieur et de la défense, continuent à faire régner le désordre, s’opposant à la stabilisation du pays et à la création d’un État fort. »

 

Évelyne Pieiller revient sur les révolutions de Rousseau : « On célèbre cette année le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), citoyen de Genève, écrivain, philosophe, aussi bien que flâneur et naturaliste, qui renouvela les lettres françaises et la pensée politique. En inventant l’« âme sensible », il libéra le roman ; en posant la question des conditions de l’égalité entre les hommes, il écrivit le prologue des révolutions futures. »

 

Julian Assange aime-t-il le heavy metal  ?, demande Maurice Lemoine : « Fondateur du site WikiLeaks, qui, en 2010, a rendu publics des centaines de milliers de documents secrets du Pentagone et du département d’État, Julian Assange ne s’est pas fait que des amis à Washington. De nationalité australienne, il pourrait sans doute se fendre d’un pied de nez irrévérencieux aux autorités américaines, s’il n’était sous le coup d’un mandat d’arrêt européen lancé par le parquet suédois pour l’interroger sur des allégations d’agressions sexuelles – qu’il nie – commises sur le territoire de ce pays. »

 

Un supplément sur la gratuité : un projet de société : « D’Aubagne (sud de la France) à Hasselt (Belgique), de plus en plus nombreuses sont les communes européennes qui pratiquent la gratuité des transports publics. Peu connues, ces initiatives ont souvent rencontré l’hostilité, non seulement des milieux patronaux, mais également d’une partie de la population, pourtant sensibilisée aux idées progressistes. En effet, depuis des siècles, les êtres humains sont habitués aux transactions monétaires encouragées par les théoriciens du libéralisme économique, pour qui la sphère marchande ne saurait avoir de limites.

En outre, pour certains à gauche, chacun doit contribuer, même symboliquement, aux avantages que la collectivité lui offre ; une tarification ciblée, définie selon des critères sociaux, serait préférable à une gratuité « déresponsabilisante ». Sur le terrain, l’expérience est riche d’enseignements et incite à réfléchir au type de société que nous voulons construire. »

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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