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11 août 2012 6 11 /08 /août /2012 06:42

Par David Macaray (traduction : Le Grand Soir).

 





Quand Joe Torre quitta son poste de gérant des Yankees de New York à la fin de la saison 2007, ce ne fut pas sans amertume. Torre trouvait que, après des années de service dévoué et fructueux, les dirigeants des Yankees lui avaient grandement manqué de respect. Torre a refusé leur offre de 5 millions de dollars de salaire annuel qui, tout en représentant une sacré somme d’argent dans le vrai monde, n’était que la moitié de ce qu’il avait gagné la saison précédente.


Mais ce n’est pas seulement la baisse de salaire qui a contrarié Torre. Ce fut plutôt l’insinuation sous-jacente que Torre ne s’était pas entièrement donné à sa tâche -n’avait pas fait le maximum pour gagner- pendant les trois décevantes saisons précédentes. C’est ce que Torre a déduit du fait que les Yankees lui offraient des bonus pour augmenter sa motivation.


Aux termes du nouveau contrat qu’on lui proposait, Torre aurait un bonus si l’équipe gagnait la Série des divisions et un autre si elle gagnait la course aux fanions (pour le titre de champion de ligue ndt) et un bonus beaucoup plus gros si elle gagnait les Séries Mondiales. Mais au lieu de se sentir motivé ou dynamisé par les bonus, Torre s’est senti insulté. A ses yeux, ce système de bonus signifiait que les Yankees pensaient qu’il ne s’était pas assez "défoncé" pour ses 7,5 millions de dollars et pour un homme aussi fier que Torre, c’était intolérable.


Il se passe quelque chose de comparable avec les enseignants des écoles publiques étasuniennes. Des réformateurs éducatifs bien intentionnés ont suggéré de rémunérer les enseignants au mérite par le biais de "bonus de performance" pour améliorer les résultats aux tests. Les enseignants recevraient un paquet d’argent chaque fois que les taux de réussite des étudiants aux tests grimperaient. Comme pour Torre, on partait du principe (1) que plus les bonus étaient élevés plus les enseignants se donneraient du mal et (2) que plus les enseignants se donneraient du mal, plus les résultats seraient bons.


N’importe quel enseignant peut vous dire tout de suite que le dévouement d’un professeur et les résultats des élèves aux tests n’ont pas toujours de rapport direct, mais il a fallu une respectable étude sur "la rémunération au mérite" de l’Université de Vanderbilt pour le confirmer. L’étude Vanderbilt a démontré que lorsqu’on offrait des bonus aux enseignants (certains allant jusqu’à 15 000 dollars) il n’y avait pas d’amélioration significative des résultats.


Je le répète, n’importe quel enseignant aurait pu prédire la conclusion de l’étude. L’argent n’a rien à voir avec tout ça. La plupart des enseignants connaissent les problèmes par coeur : la discipline n’est pas respectée, les élèves sont peu motivés, peu assidus et refusent de faire leurs devoirs, les parents n’attachent pas assez d’importance à leur progrès scolaires, les administrateurs ne sont que des relais budgétaires surpayés et les tests d’état standards (qui n’ont aucun rapport avec les bulletins scolaires des enfants ou leur passage dans la classe au dessus) sont arbitraires et mal faits.


Ce n’est pas que les enseignants ne cherchent pas des solutions. En réalité ils se donnent un mal de chien pour essayer de trouver de nouvelles méthodes, des méthodes innovatrices, pour améliorer les résultats de leurs élèves, pas seulement aux tests d’état standards mais aussi au jour le jour.


Mais toutes ces critiques hystériques rendent fous les enseignants, ils font des dépressions nerveuses, ils quittent la profession en masse pour y échapper. Ce travail n’a jamais été très bien payé mais au moins il était gratifiant car enseigner était une profession noble dans la mesure où les professeurs étaient considérés comme les "gardiens" de la nouvelle génération de leaders américains. C’était un emploi respectable.


Mais tout cela a été gâché par les professionnels républicains de la diffamation qui, pour détruire les syndicats enseignants (qui soutiennent généreusement les candidats démocrates), sont prêts à détruire la réputation des enseignants eux-mêmes. La seule idée qu’offrir de l’argent à un professeur pourrait faire la moindre différence dans les résultats aux tests témoigne de la naïveté et de la sottise de ces réformateurs. C’est tout simplement ridicule.


Voyez vous-mêmes : Qu’est-ce qu’une enseignante va faire pour un bonus de 5 000 dollars ? Est-ce qu’elle va dire à son patron : "Comment ? J’ai bien entendu ? 5000 dollars ?! Whoa !" Et puis ensuite va-t-elle aller dire à ses élèves : "Ecoutez les enfants ! A partir d’aujourd’hui je vais vous enseigner ce qu’il faut comme il faut. A partir d’aujourd’hui vous allez voir ce que vous allez voir !! Pourquoi ? Parce que ça va me rapporter 5 000 dollars !"


Réduire toute cette affaire à des bonus c’est non seulement passer à côté des véritables problèmes de l’école publique étasunienne, mais c’est vilipender et discréditer une noble profession. N’y aura-t-il pas de fin aux humiliations infligées aux enseignants américains ?


David Macaray


DAVID MACARAY, un auteur dramatique et écrivain de Los Angeles, (“It’s Never Been Easy : Essays on Modern Labor”), est un ancien délégué syndical. Il a contribué à Hopeless : Barack Obama and the Politics of Illusion, publié par AK Press.


Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2012/08/03/is-there-no-limit-to-...


Traduction : Dominique Muselet


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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 06:07

http://www.oxford-royale.co.uk/images/oxunivpress.jpgUn de mes proches participe actuellement à la rédaction collective d’un ouvrage scientifique de très haut niveau en sciences humaines pour le compte des Presses universitaires d’Oxford (Oxford University Press, OUP pour les intimes).

 

Tout universitaire rêve d’accéder un jour à ce graal : travailler quelques centaines d’heures comme un malade, et surtout gratuitement, pour figurer au catalogue de cette vieille maison (400 ans), la plus importante société d’édition universitaire au monde.

 

OUP, ce n’est pas de la gnognotte : En 1865, un mathématicien dont le nom de plume était Lewis Carroll dut payer de sa poche l’impression de son Alice au pays des merveilles.

 

Mon ami est un petit peu dépité : il a appris que le livre auquel il contribue ne serait pas publié avant deux ans. La raison en est la LRU à l’anglaise. Je l’ai mentionné à plusieurs reprises dans ce blog, les Britanniques ont pris 30 ans d’avance sur les Français pour ce qui est de la privatisation de l’université et de la mise en concurrence acharnée des établissements et des universitaires entre eux. Actuellement, de nombreuses universités sont soumises à l’évaluation. Donc les chercheurs publient comme des fous et OUP (comme les autres maisons d’édition universitaires) font passer les travaux des nationaux avant ceux des étrangers.

 

Qu’à cela ne tienne : mon ami s’est donc armé de patience et en a profité pour peaufiner son article, rédigé en anglais, une langue qui n’est pas la sienne mais qu’il manie fort bien. Et c’est alors qu’il connut la surprise de sa vie (j’exagère). Son editor lui a prescrit de rédiger selon l’orthographe étasunienne et non anglaise (American spelling). Churchill le disait il y a bien longtemps : l’Angleterre et les Etats-Unis sont deux pays séparés par la même langue. Il est vrai qu’il existe une foultitude de différence mineures entre les deux versions de cet idiome. Par exemple organize/organise. Ces écarts n’empêchent tout de même pas une compréhension aisée de part et d’autre de l’Atlantique.

 

Il n’y a pas plus anglais qu'OUP, cette vénérable institution qui fut un temps placée sous l’autorité de l’archevêque de Cantorbéry. Que William Laud tourne et retourne mille fois ses pauvres os dans sa tombe : ses successeurs lointains ont décidé que les chercheurs anglais (et tous les autres) s’exprimeraient dans la langue de Wall Street et de George Bush.

 

Pour OUP, 1 dollar vaut tous les reniements.

 

 

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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 06:21

http://france-illustrations.typepad.com/photos/ballouhey_presse_2009/09-2009-productivisme.jpgLe Sarkophage n° 31, le premier de l’ère post-Sarkozy (Sarko who ?) nous appelle à « défendre les biens communs ». Dans son éditorial, Paul Ariès parle stratégie :

 

« Quelles stratégies pour les gauches antiproductivistes?

 

Le programme du gouvernement Ayrault, on le connaît… au-delà des 60 propositions de François Hollande, elles-mêmes déjà très en retrait du projet du Parti socialiste, nous en avons une excellente illustration avec la façon dont les socialistes gèrent les collectivités territoriales, mais aussi avec les politiques conduites par les amis de Hollande, ceux de l’Internationale socialiste qui, en Grèce comme en Amérique du Sud, s’entêtent à conduire des politiques contraires aux intérêts des plus pauvres… Le véritable projet du gouvernement socialiste, on le connaît : il suffit de lire les notes de la Fondation Terra Nova… ou l’ouvrage de Valérie Rabault et Karine Berger plébiscité lors de la dernière Université d’été du Parti socialiste. Dans Les Trente glorieuses sont devant nous est proposé un véritable business plan de retour à une bonne croissance avec un programme d'investissement de 90 milliards d'euros... Nous avons été Objecteurs de croissance sous la droite, nous le resterons sous cette gauche sociale-libérale productiviste. Nos propositions pour résoudre la misère et l’effondrement climatique ne sont pas Hollando-compatibles. Notre stratégie est celle du refus de la « Rilance » : ni rigueur, car ce n’est pas aux peuples de payer la crise, ni relance, car la croissance ne règle rien et aggrave tout ! Le pouvoir socialiste ne peut qu’échouer compte tenu de son analyse de la crise et de ses politiques. Ce pouvoir ne peut réussir car il mènera ces mêmes politiques qui aggravent la misère et détruisent la planète. »

 

Pour Pierre Bourlier, l’économie est une « diffamation de la pauvreté » : « Nous ne connaissons pas la pauvreté, voilà notre misère. Nous n’arrivons plus à comprendre, à ressentir ce que nous avons perdu en accédant à notre aisance matérielle. Ce qu’il y a d’humain dans la pauvreté nous est rendu impensable par l’économie et par la rareté avec laquelle elle nous terrorise. Il y a dans notre prospérité marchande une déception permanente, une écoeurante absurdité. »

 

Philippe Leymarie déplore le « consensus mou autour de la défense » : « Après ces marées de drapeaux tricolores, agités par la droite durant ces longs mois de campagne comme autant de fétiches, voici revenu le calme … et la gauche au sommet, moins patriotarde, traditionnellement méfiante à l’égard de tout ce qui est défense, sécurité, dissuasion, puissance, et des militaires eux-mêmes. Mais surtout indifférente.

 

[Je profite de cet article pour ouvrir une petite parenthèse : je rencontre récemment chez un ami un officier supérieur de la marine française qui m’annonce qu’il part pour trois ans dans la base navale de Norfolk en Virginie aux Etats-Unis. Comme la plupart des gens de gauche, je ne sais pas grand-chose des réalités militaires. Cette base est la plus grande au monde. Elle sert de quartier général à certains services de l’OTAN. Elle abrite 134 avions et 75 navires de guerre (dont cinq porte-avions et 11 sous-marins nucléaire d’attaque). Elle compte 60000 personnels civils et militaires. Depuis que Sarkozy a décidé la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN (malgré les bouderies de Villepin et de Juppé), des officiers français travaillent donc au service de ce monstre, et pas pour des périodes de 5 minutes.]

 

Daniel Tanuro s’interroge sur les suites de Rio + 20 : « Vingt ans après le premier sommet de la terre, Rio + 20 s’est achevé avec l’adoption par consensus d’un texte intitulé « L’avenir que nous voulons ». La propagande officielle veut faire croire que les décisions combinent respect des contraintes écologiques et justice sociale. Les textes révèlent un tout autre projet : l’aide massive aux entreprises pour s’accaparer et piller encore plus systématiquement les ressources naturelles, aux frais de la collectivité. »

 

Aurélien Bernier (MPEP) revient sur le Club de Rome, ou « le capitalisme avant l’heure » : « Ce club est vde retour avec la réédition de son rapport Halte à la croissance ?. Les écologistes y ont pioché ce qui les arrangeait en oubliant les lobbies à l’œuvre derrière, et en occultant l’idée que les pauvres seraient responsables de la dégradation de la planète ainsi que le parti-pris malthusien de ce club et sa vision technologisante. »

 

Mathilde Detcheverry pose une alternative originale : « Balles de golf contre politiques sociales ? » : Le Sarkophage est partenaire du Forum européen contre les grands projets nuisibles imposés : aéroports, autoroutes, LGV, grands stades, hypermarchés géants etc. La monnaie-carbone fait partie de ces grands projets.

 

Dans quel état est la psychiatrie (Paul Matcho) ? « La psychiatrie française connaît des heures sombres. Sous l’injonction de Sarkozy, elle est devenue un instrument au service de la peur habilement entretenue, utilisant le moindre fait divers pour renforcer l’amalgame entre folie et dangerosité. »

 

Pour Stephen Kerckhove, nous subirons la récession parce que nous n’avons pas choisi la décroissance : « Faute de choisir l’objection de croissance et le bien-vivre, nous risquons d’avoir la récession, l’austérité, la facture à payer par les plus pauvres. »

 

Le sophiste Laurent Paillard revient sur le slogan socialiste « Votez utile » : « Ayant abandonné toute vision de l’existence collective, le PS résume àmerveille dans cette injonction son approche gestionnaire des affaires humaines. En effet, un geste est utile lorsqu’il vise un résultat clairement circonscrit, ce qui contredit la politique qui, concernant la pluralité humaine, ne peut se réduire à une question d’efficacité. »

 

Alain Lipietz dénonce une nouvelle fois les pièges du capitalisme vert : « La crise n’est pas seulement la plus grave crise du capitalisme depuis la Grande Dépression des années 30. C’est surtout la deuxième crise écologique mondiale, après la Grande Peste qui ravagea l’ancien monde à la fin du XIVe siècle, « comme un tapis que l’on enroule avec tout ce qu’il y a dessus » (Ibn Khaldoun) ».

 

Les biens publics mondiaux sont-ils un mythe révolutionnaire, demande Jacques Cossart : « La mise en œuvre des biens publics mondiaux que sont notamment l’éducation, la santé, la paix, l’environnement, exige un processus de pensée et d’action qui pourrait bien se révéler de nature révolutionnaire dans le remplacement du capitalisme par un système respectueux de la planète qui permette alors aux êtres humains, d’aujourd’hui et de demain, de vivre dansle respect mutuel, individuel et collectif de chacun. »

 

Jean-Michel Drevon (Front de gauche) ne désespère pas de « gagner la belle » et pose la question de « l’émergence d’une troisième force au sein du Front de gauche. »

 

Un article très documenté de Thierry Brugvin sur la « proximité des réseaux d’extrême droite et des élites internationales ». Il dénonce naturellement le caractère faussement hors système des partis d’extrême droite qui ont toujours défendu les intérêts du grand capital. Dans le même esprit, Paul Ariès dénonce l’extrême droitisation de la droite.

 

Enfin, Benoît Schneckenburger nous propose de penser une politique du Bien-vivre : « Si une société se préoccupe de viser au bonheur des siens, alors elle doit pourvoir aux besoins nécessaires. »

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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 06:28

 

http://boutique.geneanet.org/catalog/images/products/half_thumb/7/70164.jpgEn 1936, Georgius, chanteur à très grand succès, écrit et enregistre une œuvre qui va devenir un des classiques de la chanson française : « Le Lycée Papillon ». Cette savoureuse histoire de cancres comporte un couplet totalement antisémite, même s’il est en harmonie avec les autres :

 

 

Élève Isaac ? ... Présent
En arithmétique' vous êt's admirable,
Dites-moi ce qu'est la règle de trois
D'ailleurs votre pèr' fut-il pas comptable
Des films Hollywood ... donc répondez-moi.
Monsieur l'Inspecteur,
Je sais tout ça par cœur.
La règle de trois ? ... C'est trois hommes d'affaires
Deux grands producteurs de films et puis c'est
                                                       Un troisièm' qui est le commanditaire
                                                       Il fournit l'argent et l'revoit jamais.
                                                       Isaac, mon p'tit
                                                       Vous aurez neuf et d'mi ! ...

 

 

 

De telles paroles eussent été impensables en 1945. A l’époque, juste avant l’arrivée de Blum au pouvoir, elles relevaient d’un racisme gentillet, bon teint, acceptable, « normal ».

 

Après la guerre, Georgius remplacera ce couplet par une question de géographie sur la Normandie. Figurent également dans cette chanson un vers énigmatique  qui fait référence à un certain Philibert Besson :

 

C'est en Normandie que coul' la Moselle
Capital' Béziers et chef-lieu Toulon.
On y fait l'caviar et la mortadelle
Et c'est là qu'mourut Philibert Besson.

 

 

 

Merveilleux Wikipédia qui nous renseigne sur cette figure injustement oubliée de la politique française, sans qui Antoine Pinay n’aurait peut-être pas existé. Je cite :

 

 

 

Philibert-Hippolyte-Marcelin Besson (1898-1941) est un homme politique français, député de la Haute-Loire sous la IIIe République.

 

Il naît à Vorey-sur-Arzon, dans le département de la Haute-Loire en 1898. Il devance l'appel en 1917, est blessé, fait prisonnier, s'évade, et est décoré de la Croix de Guerre. Il devient officier de la marine marchande, mais la quitte pour être interné à l'hôpital psychiatrique de Sainte-Marie au Puy d'où il s'évade. Plus tard, il va passer quelques mois aux Etats-Unis, où il exerce divers métiers et dont il revient pour ouvrir un commerce de vins. Il est élu conseiller d'arrondissement en 1928, puis maire de sa commune natale en 1929, poste dont il est suspendu par le préfet à cause de son anticonformisme et de démêlés avec un juge dont il aimait se moquer.

 

Il fait campagne aux élections législatives de 1932 en allant de village en village juché sur une, collant lui-même ses affiches et s'exprimant en patois sur les marchés (sa carte de visite se terminait d'ailleurs par cette ligne : « Parle anglais, espagnol, portugais, italien, PATOIS »). Sa silhouette, sa tête de professeur Tournesol (lunettes rondes, profil aquilin, crâne dégarni entouré d'une couronne de cheveux fous qui partent à l'horizontale) sont connues dans tout le département. Il est élu député de la Haute-Loire à une confortable majorité. Non inscrit dans les partis politiques de l'époque, il se fait aussitôt remarquer par sa verve et sa personnalité excentrique.

 

À partir de 1928, il fait circuler des pièces et billets de la monnaie européenne qu'il a créée, l’Europa, « la monnaie universelle, la monnaie de la paix », gagée sur le travail. Conceptuellement, il s'agit d'un troc organisé dans lequel, au lieu de mesurer le prix des marchandises en unités monétaires, la valeur de l'unité monétaire a été fixée, indépendamment de l'offre et de la demande, en fonction de quantités réelles de marchandises : un Europa vaut ainsi, une fois pour toutes, « 2 kilos de blé, 200 grammes de viande, 30 grammes d’or, 30 minutes de travail ».

 

La création de l'Europa n'est d'ailleurs qu'une mise en application partielle du programme fédériste de Joseph Archer dont Besson s'est fait le propagandiste, programme qui prévoit entre autres la création des « États Fédérés d'Europe » et la suppression des barrières douanières et qui se termine par cette phrase : La France, ainsi, ayant résolu tous ces problèmes nationaux, ayant un idéal international, pourra être véritablement la reine de la paix.

 

Le franc-parler de Philibert Besson et son caractère irascible lui créent de nombreuses inimitiés. Il s'élève contre les « vautours » de l’industrie électrique et des chemins de fer et contre les spoliations dont sont victimes les paysans qui vendent leur blé aux industriels de la meunerie.

 

Il est mis en cause dans une affaire de carnet à souches qui aboutit à sa condamnation pour vol, et se ramifie en d'autres affaires (il aura jusqu'à cinq mandats lancés contre lui, à une époque où les scandales financiers et politiques aboutissaient couramment à des non-lieux), puis l’Assemblée nationale vote, à une écrasante majorité, la levée de son immunité parlementaire. Après avoir sans succès défendu sa cause, Philibert Besson s'enfuit ce jour-là du Palais Bourbon pour ne pas être arrêté et réussit à rejoindre sa circonscription du Velay où il « prend le maquis » et où il va vivre caché pendant près d'un an, recueilli de ferme en ferme par des paysans qui le considèrent toujours comme « leur député ». Il se déguise en curé, en femme, traverse la Loire à la nage pour échapper aux nombreux policiers lancés à ses trousses. Il écrit dans cette retraite un livre-pamphlet, Peuple, tu es trahi.

 

Finalement, Philibert Besson effectue sa reddition au Président de la République, Albert Lebrun et est emprisonné dans l'attente de son jugement définitif. Philibert est acquitté lors de son procès. Il affirme se retirer de la politique, mais ne peut la quitter, et est battu à Saint-Etienne, dans une élection où il ne s'était pas présenté, par un nouveau venu en politique, Antoine Pinay.

 

Mobilisé en 1939 pour la guerre qu'il annonçait depuis des années, en ayant prédit jusqu'à la date, Philibert Besson est arrêté pour avoir tenu publiquement des propos défaitistes (« Nos armées ne peuvent vaincre. Elles sont quasiment trahies. ») dans un café alors qu'il portait l'uniforme. Il est enfermé à la prison de Riom où il meurt le 17 mars 1941, dénutri et tuberculeux, à la suite de véritables séances de tabassage organisées par ses gardiens.

 

 

 

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 06:19


http://media.paperblog.fr/i/86/863765/parking-velo-payant-L-3.jpegRécemment un de mes anciens collègues organisait un colloque scientifique dans une petite ville de province où il réside. Il avait convié une cinquantaine de spécialistes, dont une bonne minorité était britannique. Comme il est de nature conviviale, il avait invité ce beau monde à déjeuner chez lui. L’invitation avait été stipulée en toutes lettres sur le programme du colloque. Elle disait ceci :

 

Buffet gratuit chez le professeur X.

Free Buffet at Professor X’s.

 

Pourquoi cette insistance sur la gratuité ? Parce que dans les universités britanniques, plus rien n’est gratuit. On fait de l’argent avec tout. Il y a un quart de siècle, je me souviens avoir participé à un énorme colloque européen dans l’université de Norwich. À l’époque, lorsque nous, universitaires français spécialistes de sciences humaines, organisions ce type de rencontre, nous demandions aux participants 50 francs au titre des frais d’inscription. Cela couvrait largement l’achat d’enveloppes, de timbres, de photocopies, la location éventuelle de rétroprojecteurs. Il va de soi que, personnellement, ou institutionnellement, nous ne mettions pas un centime dans notre poche. J’avais été stupéfait par l’exigence du collègue britannique qui, nous ayant réclamé 1000 francs de frais d’inscription, s’avérait un parfait thatchérien.

 

L’université britannique est naturellement à l’image de la société. Je me suis un jour trouvé invité par raccroc au cocktail consécutif à un mariage d’Anglais que je connaissais un peu. Le buffet était nul. Des cacahuètes, de la bière tiède et des sodas. Soudain, j’avisai un ou deux invités buvant du vin. Je leur demandai comment ils s’y étaient pris pour se procurer ce breuvage un peu plus en rapport avec l’événement. Ils m’expliquèrent qu’il fallait se rendre dans telle pièce de la maison et que, contre une livre, on me donnerait un verre de vin.

 

Certains me demandent parfois pourquoi moi, qui suis angliciste depuis toujours, j’espace à ce point mes visites outre-Manche.

 

PS qui n’a rien à voir, quoique si, justement. Je suis récemment passé à Saint-Guilhem-le-Désert. Ce village médiéval est toujours aussi beau. Rien n’a changé depuis ma dernière visite, il y a une vingtaine d’années. Mais, si ! Il y a du mieux. Les 250 habitants ont décidé l’implantation de parkings lourdement payants. Apparemment, Vinci n’y est pour rien. Cette mesure est petit bras. Je conseille aux Sauta Rocs (le nom officiel des Saint-Guilhem-le-Désertiens) de monter en puissance en faisant payer l’air sacré de leur village.

 

Je ne fis que passer, sans me poser. Je suis allé me restaurer ailleurs. Ils ne me reverront plus.

 

Photo du haut : parking payant pour vélo au Canada.

 

Ci-dessous : le parking payant du CHU Pellegrin de Bordeaux :


http://www.sudouest.fr/images/2012/02/28/644965_19406111_460x306.jpg

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 06:01

http://www.cndp.fr/crdp-reims/ressources/dossiers/bicentenaire_rectorat/img/p17/doc4.jpgComme ministre de l’enseignement supérieur, Alice Saunier-Séïté fut une pure horreur. Presque au niveau de Pécresse. Elle fut la ministre de Giscard qui, bien avant Sarkozy, voulut rabaisser l’enseignement républicain. Giscard avait d’ailleurs nommé, en René Haby, un ministre de l’Éducation (et non de l’Éducation nationale). Il savait ce qu’il faisait, le faux noble de Chamalières.

 

Alice portait les noms de son père et de son deuxième mari, l'inspecteur général Séïté. Cette fille de petit boulanger ardéchois fut une hystérique de l’anti gauche :

 

« Vers 1955, à l’âge de trente ans, … la politique éducative de la France me paraissait une improvisation démagogique, dépourvue de perspectives et soumise au poids croissant du syndicalisme et du marxisme… Rien n’était préparé… Ce fut une improvisation incohérente et fatale. Je souffre de la décadence de l’école, de la culture et de l’intelligence françaises ». Le résultat, c’est une jeunesse qui ne sait, correctement, ni lire, ni écrire, ni compter, ni se situer dans l’espace géographique mondial, ni dans le temps de l’histoire ».

 

Tous ceux qui, comme moi, ont commencé leur scolarité dans les années cinquante savent que cette analyse était du Kim Il Sung à l’envers et ne reposait sur aucun fondement. De même, elle déplorera que l’université devienne « la foire des cogitations libérées, la braderie de tous les diplômes, la cour des miracles de tous les marginaux ». Toute sa vie, elle a vomi les enseignants républicains : « De l’idéal républicain, de la Déclaration des droits de l’homme, de la morale du travail et de la vérité, de ces bases des leçons de nos instituteurs jusqu’à la seconde guerre mondiale, que reste-t-il dans nos enseignements aujourd’hui ? Il n’y a plus d’idéal, mais une idéologie. Il n’y a plus de fraternité, mais l’esprit de revanche d’une classe de fonctionnaires. Il n’y a plus de travail, mais le culte du temps libre. Il n’y a plus de vérité, mais la désinformation haineuse et radoteuse du marxisme qui s’étale jusque dans les manuels scolaires ».

 

Elle fut l’autrice d’une thèse d’État qu’elle fit retirer de tous les endroits statutaires où les thèses sont censés se trouver. La thèse était-elle nulle ?

 

En 1978, elle promulga un décret visant à virer de l’enseignement Supérieur tous les assistants, y compris ceux qui avaient fait leur preuve en matière d’enseignement et de recherche mais qu’elle et Giscard/Barre refusaient de titulariser. La première mesure annoncée sur le perron de l’Élysée par le secrétaire général de la présidence de la République en mai 1981 fut l’abrogation de ce décret.

 

Avant d’entrer au gouvernement, elle avait mené une carrière fulgurante : première femme doyen de faculté, première femme recteur. Ci-dessous un lien où sa vie est résumée et illustrée. Sur les photos, à par elle, que des mecs. Beaucoup de vieux. Dans ce domaine, les choses ont changé. Pour le reste, se reporter à la LRU…

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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 13:40

http://image1.trefle.com/images/art-collection-bibelot/full/freestyle-skiers-practice-on-trampolines-and-a-bungee-system-utah-photographie-categories-principales-photographie-photographies-couleur-images-of-people-color-photography.33672823-91378787.jpgToujours pertinent, le cher Philippe (qui vit en appartement). Je me permets une petite remarque de cuistre. Officiellement, le mot « trampoline » est féminin, comme la plupart des mots français se terminant en ine. Il vient de l’italien trampolo (échasse), qui a donné tremplin. La légende veut que deux trapézistes italiens aient eu l’idée d’utiliser le rebond de leur filet pour effectuer des acrobaties. Comme les anglicaneries ne sont jamais bien loin, des sportifs californiens ont forgé le mot et le concept, il y a une cinquantaine d’années.

 

 

Je me trouvais récemment dans un magasin "Koodza", grande surface spécialisée dans la vente à prix discount  d'articles de sport (ce que sont les Aldi ou autres Lidl à la grande  distribution alimentaire).

 

- Au moment de payer, j'ai remarqué, dressé verticalement contre la vitrine, derrière l'hôtesse de caisse, un grand filet circulaire de 3 à 4 mètres de diamètre, formé d'une toile tressée fin, et néanmoins transparente, entouré d'une bande en plastique vert. À ma question sur cet objet, l'hôtesse m'a répondu qu'il s'agissait d'un trampoline. Et peut-être mes pensées n'auraient-elles pas pris le tour qu'elles ont pris si je ne m'étais trouvé dans ce genre de magasin.

 

- Ce trampoline, par sa forme et par ses dimensions, m'a rappelé cet autre équipement de sport qu'est la piscine gonflable, qui possède à peu près les mêmes dimensions, qui se dresse comme elle, au-dessus du sol, et dont les parois gonflables [qui délimitent l'eau dans laquelle

s'ébattent les baigneurs] correspondent au filet qui entoure le trampoline [qui délimite le morceau d'atmosphère où sautent les enfants ou les estivants - car il ne s'agit pas là, évidemment, d'un trampoline de sport] filet destiné à préserver les utilisateurs des chutes sur le sol.

 

- Cette forme circulaire et ces dimensions m'ont paru symboliques des écarts sociaux entre l'hyper-bourgeoisie (ou les classes sociales – cadres supérieurs, professions libérales – qui cherchent à singer le genre de vie de cette dernière). En effet, ce qui distingue les riches n'est pas, au premier chef, leur possession de billets de banque, d'actions, de Rolex ou de voitures de luxe ; ce qui distingue les riches, c'est, d'abord, leur possession de l'espace [et aussi du temps]. Les riches, grâce à leur argent, s'offrent ce luxe suprême qu'est l'espace : ils ont de grands appartements et de grandes maisons, ces dernières entourés de vastes parcs. Ils peuvent, à tout moment, se rendre par avion ou par bateau dans n'importe quel point du monde [alors que les plus pauvres ne partent presque jamais en vacances – et lorsqu'ils partent, ce n'est jamais très loin].

 

- Les riches, pour se baigner, disposent de vastes piscines, creusées dans le sol (ce qui laisse libre l'espace au-dessus) alors que les moins riches n'ont que des piscines gonflables – qui, certes, ne nécessitent pas des travaux de terrassement mais qui "mangent" l'espace du jardin, et "mangent" donc également la vue, et ce de façon disgracieuse. [On peut d'ailleurs noter que l'espace liquide délimité par la piscine gonflable est du même ordre que l'espace aérien délimité par le filet de protection du trampoline]. Les utilisateurs de ces équipements – qui sont, d'ailleurs, parfois, les mêmes – barbotent (plutôt qu'ils ne nagent) dans leur piscine ou sautillent sur leur trampoline à la manière dont, chez les ménages modestes (ou peu regardants sur la vie des animaux), les poissons rouges tournent sans fin dans leur bocal sphérique. [Au lieu de disposer d'un bel aquarium parallélépipédique avec rochers, plantes, lumières et régénérateurs d'eau].

 

- Symboliquement, donc, pour leurs distractions sportives, les moins riches sont tassés dans leurs équipements comme ils sont tassés dans leurs barres d'immeubles HLM (ou, plus tard, lorsqu'ils se sont – un tout petit peu – enrichis, sont tassés dans leurs lotissements [qui, souvent, ne sont que les barres qu'ils viennent de quitter, mais étalées sur le sol]. Et effectivement, on remarque souvent que les piscines gonflables accueillent 5 ou 6 baigneurs, ce qui confère plus à ces objets des statuts de baignoires (ou de jacuzzi sans bulles) que de piscines.

 

- De même, l'agitation de ludion des utilisateurs du trampoline, par son caractère rythmique et/ou régulier, n'est pas sans évoquer celle des hamsters dans leur roue (objet également circulaire). C'est-à-dire celle d'un être vivant dont le besoin de mouvement a été confiné à un minuscule espace. On peut d'ailleurs se demander si le désir secret de l'hyper-bourgeoisie ne serait pas aussi de confiner, dans le domaine social, les aspirations à la révolte, à l'égalité, à l'émancipation des classes moyennes ou ouvrières dans un espace aussi exigu – où, de même

que le hamster parcourt des kilomètres en restant sur place, ou que l'utilisateur de trampoline, en cumulé, s'élève à des hauteurs stratosphériques sans jamais s'éloigner du sol de plus d'un mètre – pour leur ôter toute charge explosive. [Et peut-être est-ce une des fonctions ritualisées de ces "dialogues entre partenaires sociaux", si prisés du Medef, où, à l'issue de discussions épuisantes, les représentants des salariés arrachent enfin une augmentation "raisonnable". C'est-à-dire misérable ...].

 

- Pour ce qui est de la forme, enfin, le choix du cercle, s'il est aussi le plus commode à réaliser industriellement, est aussi celui qui permet le mieux de surveiller, de dominer, de confiner : le cercle est de la forme de l'anneau qu'on met aux pieds ou au cou des prisonniers, il est de la forme des menottes (même si celles-ci tiennent plutôt de l'ellipse que du cercle, le cercle n'étant toutefois qu'une ellipse dont les foyers sont confondus). Le cercle, de tous les polygones réguliers convexes (et le cercle est un polygone régulier avec une infinité de

côtés) est celui qui, pour le même périmètre, a la plus grande surface – ce qui, dans le domaine de la guerre sociale, est la figure géométrique qui, pour une même longueur de fil de fer barbelé, permet d'emprisonner le maximum de gens... [Et de les surveiller au mieux, sans angles morts].

 

- Ce cercle est aussi la figure qui sert à encercler, à circonscrire – étymologiquement tracer un cercle autour –, mais, plus communément empêcher de se propager un incendie ou une révolte. Circonscrire, c'est aussi inscrire les gens dans des "circonscriptions", c'est-à-dire les fixer dans des limites, les repérer, leur assigner des coordonnées.

 

- Je n'étais initialement entré dans ce magasin que pour m'acheter une gourde et une lampe de poche... J'espère, en dérivant de la sorte, n'avoir froissé ou blessé nul(le) d'entre vous qui serait propriétaire de piscine gonflable ou de trampoline. Si tel était le cas, je lui dédie

les mots par lesquels Mabillon achevait sa dispute avec Rancé : "Pardonnez-mois, cher(e)s ami(e)s, car il faut finir par les paroles du saint docteur ; pardonnez-moi si j'ai parlé avec quelque sorte de liberté et soyez persuadé que je ne l'ai fait par aucun dessein de vous blesser. Néanmoins, si je me suis trompé en cela même, je vous prie encore de me le pardonner".

 

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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 05:35

http://boulesteix.blog.lemonde.fr/files/2008/12/sebille.1229438161.jpgÀ lire cet article du Monde. Très instructif.

 

Un quart des universités sont en faillite. Rappelons que contrairement à certains, dont je fus, la plupart des présidents d’université n’ont pas levé le petit doigt contre la LRU. Bien au contraire : ils ont salivé à l’idée d’avoir plus de pouvoir, d’être de vrais managers à la tête d’entreprise qui ne connaîtraient plus aucune pratique démocratique.

 

Le passage qui me sidère le plus dans cet article est le suivant : « il manque 45 millions d’euros sur la masse salariale dont l’évolution a été sous-estimée, en raison de l’augmentation mécanique liée à l’ancienneté des personnels. » Ça, c’est l’enfance de l’art. Il faut vraiment s’inscrire dans une spirale de folie douce pour « oublier » que tous les personnels (à commencer par les présidents eux-mêmes) bénéficient d’augmentations d’indice, de passages d’échelon.

 

Je ne voudrais pas jouer les Cassandre, mais je doute que le pouvoir actuel, tel qu’il est emmanché (l’abolition de la LRU n’est pas à l’ordre du jour), se porte au secours de gestionnaires de pacotille qui sont les seuls responsables de leur impéritie.

 

 

Près d’un quart des universités sont en situation de grave déficit (par Isabelle Rey-Lefebvre).

 

Les présidents d’université, en plein préparatifs de la rentrée 2012, sont inquiets pour leurs finances et préfèrent prendre les devants avant les arbitrages budgétaires. Dans son audit rendu public lundi 2 juillet, la Cour des comptes pointe un manque de 120 millions d’euros dans le budget de l’enseignement supérieur, dont 88 millions d’euros pour financer les bourses aux étudiants. Le solde est lié à la sous-estimation des frais de personnels des universités.

Selon nos sources, près d’un quart des 80 établissements affichent un déficit pour 2011, qui risque de se reproduire en 2012. Leur budget est particulièrement tendu et ils disposent d’une trésorerie d’un montant proche ou inférieur à un mois de fonctionnement, au-dessous du seuil prudentiel.

La loi de 2007 sur l’autonomie a confié aux universités la gestion de la totalité de leur budget, masse salariale comprise, couvert à 90 % par une dotation de l’Etat. Mais deux années consécutives de déficit les exposent à une mise sous tutelle du recteur. Pour les universités, il est donc vital que l’Etat évalue correctement leurs besoins, afin d’éviter l’apparition de déficits chroniques.

Selon Jean-Loup Salzmann, en charge de la commission des moyens à la Conférence des présidents d’universités (CPU) et président de Paris-Nord, " il manque 45 millions d’euros sur la masse salariale dont l’évolution a été sous-estimée, en raison de l’augmentation mécanique liée à l’ancienneté des personnels. En outre, des crédits théoriquement accordés par la loi de finances pour 2012, pour un montant de 70 millions d’euros, ont été gelés et mis en réserve et il n’est pas du tout sûr que nous récupérerons cette somme ".

Quant aux investissements, ils sont sérieusement rabotés. Pour la mise en sécurité des bâtiments, l’enveloppe est tombée à 20 millions d’euros, contre 200 à 300 millions en année normale. C’est la mauvaise surprise des plans de relance de 2009 et 2010, qui, en voulant accélérer ces travaux, ont procédé à une avance d’argent aujourd’hui déduite des dotations. Les universités qui n’ont pas profité de ces plans de relance sont ainsi doublement pénalisées : pas de travaux et plus de crédit !

" Crédits sous-estimés "

Autre impasse budgétaire : le décret licence d’août 2011, signé par l’ex-ministre de l’enseignement supérieur, Laurent Wauquiez, exige, à juste titre, 1 500 heures de cours sur trois ans, mais aucun crédit supplémentaire n’a été prévu pour les financer.

La disette touche surtout les grandes universités scientifiques, notamment les quatre françaises arrivant en tête du classement de Shanghai : Paris-Diderot, Paris-Pierre-et-Marie-Curie, Paris-Sud et Strasbourg. Paris-Diderot, par exemple, affiche un déficit de 2,6 millions d’euros, en 2012 sur un budget global de 300 millions d’euros. Elle prévoit son aggravation à 6 millions d’euros en 2013. Elle a dû renoncer à recruter 20 professeurs (1,5 million d’euros), doit diminuer de 15 % le nombre d’heures d’enseignement des contractuels et rogner les crédits de fonctionnement courant de 5 %. " Des universités à forte activité de recherche, voient leurs crédits de fonctionnement sous-estimés, car le ministère prend mal en compte le personnel technique et les ingénieurs indispensables pour faire fonctionner les laboratoires ", explique Vincent Berger, son président.

A Strasbourg, la voilure doit être réduite de 4 % : " Sur un budget de 430 millions d’euros, 17 millions d’euros seront économisés sur les heures complémentaires, la sécurité des bâtiments et les investissements ", détaille Alain Beretz, son président. Strasbourg perçoit bien les intérêts des 600 millions d’euros qu’elle reçoit dans le cadre des investissements d’excellence (Idex), ces méga-projets de recherche, soit 25 millions d’euros par an, " mais ces fonds doivent aller à de nouveaux projets, pas au fonctionnement quotidien ", précise M. Beretz. Même son de cloche à l’université parisienne Pierre-et-Marie-Curie : " Nous sommes obligés de retarder certains investissements, notamment des innovations pédagogiques, ce qui est très dommageable à notre action transformatrice ", confirme Jean Chambaz, son président.

Des universités plus modestes sont également touchées, comme celle de Savoie : " 2012 est difficile mais 2013 sera terrible ", prédit Denis Varaschin, son président. " Sur un budget annuel de 110 millions d’euros, et alors que nos effectifs d’étudiants augmentent, il me manque 900 000 euros sur 2013 pour payer aux personnels les primes d’ancienneté. Nous devrons sans doute ponctionner les recettes de la formation continue pour boucler le budget ", précise-t-il.

Pour Jean-Loup Salzmann, " il serait impensable qu’un gouvernement de gauche, qui mise sur la jeunesse et sur la recherche, mette les universités à la diète budgétaire ou, pire, les place sous tutelle ". Geneviève Fioraso, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, bataille déjà ferme avec Bercy pour obtenir les crédits complémentaires pour 2012 et tenter de faire échapper les universités à la rigueur, en 2013.

Isabelle Rey-Lefebvre

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 05:48

Malinformation, Sédentarisme culturel et Obésité intellectuelle

Viktor DEDAJ


« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » David Bohm, 1977

Préambule

Si un boucher nous empoisonnait en nous vendant de la viande avariée, les consommateurs que nous sommes n’accepteraient jamais l’idée que « les choses sont comme ça » et qu’il ne nous resterait plus qu’à trouver un autre fournisseur. Mais lorsqu’une journaliste du New York Times ment sciemment sur les armes de destruction massive en Irak – et participe à l’extermination d’un million et demi d’Irakiens innocents – elle se voit simplement « remerciée » et l’affaire est classée dans le casier « déontologie ». Ici, l’impunité est quasi-totale et même revendiquée par la profession journalistique au nom d’une « liberté » qu’elle se garde bien de définir avec précision.


Pourtant, l’idée que « l’information est devenue un produit de consommation comme un autre » n’est pas nouvelle. Mais ce serait alors le seul produit de consommation pour lequel il n’existe aucune date de péremption, aucun suivi ni traçabilité imposés par des textes, aucune association de consommateurs représentative ni aucune réglementation sur la qualité ou sur les normes.


Comment ont-ils réussi à nous faire admettre pour notre esprit ce que nous n’accepterions jamais pour notre corps ?

Etat des lieux : vite fait = mal fait

Un jour, j’ai reçu un coup de fil d’une journaliste de France-Info, une certaine Sophie Parmentier, « grand reporter » est-il précisé sur le site de la radio, qui voulait m’interviewer sur un sujet précis concernant Cuba. Je me suis rapidement aperçu qu’elle ne connaissait pas le sujet et qu’elle cherchait à obtenir des réponses « attendues ». Lorsque je lui ai demandé depuis quand elle était sur le sujet et proposé quelques sources à consulter et de me rappeler plus tard, elle m’a répondu qu’elle avait commencé à étudier son sujet à 9h00 et qu’elle devait le rendre à 16h00. En clair : elle n’avait pas le temps.


Faisons une expérience. Prenez au hasard un parterre d’inconnus. Examinez-les à tour de rôle et essayez d’énoncer une vérité sur chacun d’entre eux. A part de décrire quelques éléments physiques apparents, vous n’irez pas loin. Pour faire mieux, il faudrait poser des questions, éventuellement recouper des informations, etc. Bref, il vous faudra un élément essentiel à la recherche de la vérité : le temps. A présent, recommencez et, cette fois-ci, énoncez un mensonge. Facile : untel a marché sur la lune, un autre a traversé le Pacifique à la nage.


Cette simple, évidente et incontournable contrainte du temps, contrainte physique, mécanique, induit le truisme suivant : « La vérité exige du temps alors que le mensonge s’accommode parfaitement avec la vitesse. »


Demandez à un garagiste de faire la révision de votre voiture en une heure. Maintenant demandez-lui de la faire en 5 minutes. Demandez à un médecin de vous ausculter en une demi-heure. Maintenant demandez-lui de le faire en 2 minutes. Par quelle magie les journalistes échapperaient-ils à la dégradation générale et inéluctable du résultat de leur travail induite par la réduction du facteur « temps » ?


Obnubilés par la technologie qui permet la circulation quasi-instantanée de « données », on en oublie d’analyser le délai, pourtant essentiel, entre un fait et la transmission quasi-instantanée de données présentées comme desinformations. Et plus ce délai est court, plus l’écart entre l’information et la réalité risque d’être – et même sera - grande. C’est mécanique, c’est physique, c’est incontournable. L’absence du facteur temps dans un métier où la vitesse est de plus en plus un « critère » conduit inéluctablement à une dégradation continue de la qualité de l’information. Ceci est vrai même dans le cas de ce que nous appellerons un bon journaliste.


Ce qui nous permet de compléter le truisme : « La vérité exige du temps alors que le mensonge s’accommode parfaitement avec la vitesse. Il s’ensuit que plus l’information va vite et plus elle est fausse. » Le contraire n’étant pas forcément vrai.


Ce phénomène de dégradation s’amplifie avec la complexité du sujet. En effet, annoncer qu’un train a eu une panne à tel endroit à telle heure peut se faire avec une certaine fiabilité. Après tout, la quantité d’information à traiter est limitée. Pour annoncer les résultats d’un matche de foot, c’est encore plus simple. Ici, la vitesse de traitement n’a qu’un effet mineur sur la vérité. A l’inverse, dans le cas d’un événement complexe (comme la Syrie par exemple), la vitesse de traitement produit inévitablement une dégradation de la qualité de l’information. Puisqu’il faut aller vite, et parce que l’événement est complexe, le résultat est prévisible : ce n’est pas la vitesse de traitement qui sera ralentie, mais l’événement qui sera simplifié pour pouvoir être traité dans les délais impartis. Et parce que la vitesse de traitement est relativement constante, tous les événements se verront donc compressés jusqu’à un niveau de « compatibilité » avec les formats de transmission. Plus un sujet est complexe et plus la dégradation du significatif sera forte. A vitesse constante, la dégradation de la qualité de l’information est donc proportionnelle à la complexité du sujet traité.


Enjeu, complexité et vitesse ; le trio perdant

Nous avons vu que le vitesse de traitement était relativement constante. Relativement, parce qu’il lui arrive de s’accélérer encore plus, notamment dans le cas d’événements exceptionnellement spectaculaires. Alors que la vitesse habituelle ne permet pratiquement aucun recul, aucune analyse sérieuse, il s’avère que dans les cas d’événements exceptionnels, la notion même de recul, de réserves, disparaît, pour céder la place à une débauche de « savoir-faire » de pure forme.


Or, dans le cas du train en panne, l’enjeu politique est faible pour ne pas dire inexistant. Après tout, ça arrive. Dans le cas de la Syrie, pour garder cet exemple, l’enjeu politique est extrêmement fort.


Si l’enjeu politique d’un événement est faible, la volonté de le manipuler sera faible. A l’inverse, plus un événement présentera un enjeu politique et plus une manipulation par les parties intéressées (notion plus large que les « parties concernées ») sera tentée - et plus la prudence et la réserve des grands médias devraient être de rigueur. C’est pourtant le contraire qui se produit.


Ainsi, la probabilité d’une manipulation d’un événement est directement proportionnelle à l’importance des enjeux politiques qui l’entourent alors que dans le même temps, la prudence des médias est inversement proportionnelle aux enjeux politiques. Leur prudence est donc – paradoxalement - inversement proportionnelle à la probabilité de manipulation. Conclusion : plus le risque de manipulation est grand, moins les médias jouent leur rôle. Moins les médias jouent leur rôle, plus la manipulation sera facilitée et par conséquence tentée, augmentant ainsi sa probabilité de manière exponentielle jusqu’à devenir « quasi certaine ». 


Notons au passage que l’attitude standard d’un « consommateur de l’information » est de considérer que plus un événement est couvert par les médias, plus les risques de manipulation sont faibles et mieux nous sommes informés. Erreur classique et aux conséquences tragiques, ne serait-ce que parce que la multiplicité des médias n’a aucun rapport avec la multiplicité des sources et des opinions.

En résumé :

  • Le niveau de couverture médiatique d’un événement ne garantit aucunement la fiabilité des informations.
  • La mal-information (la partie « involontaire ») est proportionnelle à la complexité d’un événement multipliée par sa vitesse de traitement. Plus un événement est complexe et plus son traitement est rapide, plus nous serons mal informés.
  • La manipulation (la partie « volontaire ») est proportionnelle aux enjeux politiques multipliés par l’absence de réserve des médias. Plus les enjeux politiques d’un événement sont grands, moins les médias feront leur travail, et plus nous serons désinformés.
  • Lorsqu’un événement présente à la fois une complexité et un enjeu, la probabilité que nous soyons à la foismal informés et désinformés est quasi certaine. Nos chances de connaître la vérité s’inversent donc et deviennent quasi nulles.

Ramené en une seule phrase : Plus un événement est complexe et présente un enjeu politique, moins nous sommes réellement informés - et ce, quel que soit son niveau de couverture médiatique.

 

 

La Mal-information

A l’instar de la malbouffe qui désigne à la fois les productions d’une industrie agroalimentaire que nos propres habitudes alimentaires, la mal-information désigne à la fois les produits de l’industrie de l’information et aussi nos propres habitudes de consommation.


Ce n’est pas le hamburger consommé de temps à autre qui nous bouche les artères pas plus que le sandwich occasionnel avalé à la hâte au coin d’une table de bistrot qui nous déglingue... C’est le train-train quotidien, ce petit morceau de sucre après l’autre, ce fruit chargé de pesticides ou signé Monsanto, le lent empoisonnement via nos assiettes et/ou nos propres habitudes qui se conjuguent pour nous tirer inexorablement vers le mal-être.


De même, ce n’est pas le film américain consommé de temps à autre qui nous bouche les neurones, ce n’est pas une désinformation occasionnelle avalée au coin d’une table du salon qui déglingue notre capacité d’analyse... C’est le train-train quotidien, ce petit mensonge après l’autre, cette information chargée de contre-vérités ou signée TF1, le lent empoisonnement via nos média et/ou nos propres habitudes qui se conjuguent pour nous tirer inexorablement vers le mal-savoir.


Et comme la malbouffe, la mal-information est le résultat de conditions imposées par les forces économiques mais aussi le résultat de nos propres habitudes de consommation. 

La confusion entre « ingurgiter des informations » et s’informer.

« Moi, ça va, je passe beaucoup de temps à m’informer ». Souvent entendue, cette phrase ne fait qu’exprimer la même confusion qu’entre manger et se nourrir. Dire « je suis informé parce que je m’informe » équivaut à dire « je me nourris parce que je mange ». Et si cette dernière expression vous paraît cohérente, relisez la en rajoutant à la fin « ...parce que je mange des cailloux ». Absurde, n’est-ce pas ?


La confusion entre, d’une part, le temps passé à ingurgiter des informations et, d’autre part, le temps consacré à la recherche de l’information est très répandue. L’action brute (comme rester planté toute la journée devant une chaîne d’information en continue ou même l’Internet) remplace, et généralement annule, l’objectif recherché.


La mal-information est la lente et permanente distillation de « Amadinejad a dit qu’il voulait rayer Israël de la carte », de « Chavez, populiste – et antisémite », de « Kadhafi a fait bombarder sa population », de « l’OTAN est une ONG humanitaire », de « les 2 tours sont tombées toutes seules... Pardon ? Il y en avait trois ? », ainsi que toutes les variations de « il n’y a pas d’alternative ».

Le « sédentarisme culturel »

La mal-information est à la fois le résultat d’une information « institutionnelle » médiocre et de notre propre passivité – par manque de temps, de moyens ou de savoir-faire, peu importe. Mais pour produire un résultat optimum, la mal-information doit se conjuguer avec un autre élément indispensable : le sédentarisme culturel.


Un des aspects les plus agaçants lorsqu’il m’arrive de débattre avec des connaissances, c’est leur évidente et totale incapacité à projeter leur pensée (ou imagination). On peut pourtant ne pas apprécier les Taliban et considérer que les enfants afghans n’ont pas à être massacrés par des cowboys surarmés. On peut ne pas apprécier feu-Kadhafi et penser, ne serait-ce que penser, que le bombardement d’un pays ne fait pas avancer la cause de la « démocratie ». On devrait pouvoir conceptualiser que la vision de l’occident vue de l’extérieur n’est peut-être pas la même que celle de l’intérieur.


Le sédentarisme culturel annihile la capacité de se « projeter dans l’autre », d’avoir un authentique recul sur soi et son environnement, d’éprouver une empathie réelle pour quelqu’un qui ne fait pas partie de son environnement immédiat. Par contre, le sédentarisme culturel renforce la capacité d’asséner des formules toutes faites comme des vérités premières et prétendument universelles. Après tout, comme disait l’autre, « Rien n’est plus dangereux qu’une idée lorsqu’on n’en a qu’une ».


Se forger une vision du monde et de l’histoire à partir de son canapé et devant la télévision (ou Internet...), ou en lisant toujours le même journal, est une opération intellectuellement risquée. Le sédentarisme culturel induit une vision où son auteur se perçoit au « centre » de quelque chose et par conséquence le reste du monde et des peuples se voient relégués vers une « périphérie ».


Demandez à n’importe qui comment s’appelle le président des Etats-Unis et vous obtiendrez probablement plus de 99% de bonnes réponses. Demandez qui est le président de la Chine et si vous obtenez plus de 1% de bonnes réponses (et je suis optimiste), je vous offre le champagne. Combien de noms de villes connaissez-vous en Chine à part les deux que tout le monde connaît ? Il ne s’agit pas ici d’un problème de mal-information stricto sensu car vouspourriez le savoir, si vous vouliez le savoir. Mais d’un autre côté, d’où nous vient cette absence de curiosité, cette absence de « sentiment d’ignorance » ? Le sédentarisme culturel est donc est à la fois le produit de la mal-information et son moteur.


Notons au passage qu’être cultivé - au sens « accumulation de savoir » - n’empêche nullement le sédentarisme culturel. Le passage par la machine à formater du système éducatif – notamment le système éducatif occidental, totalement orienté centre/périphérie - est souvent l’un des meilleurs moyens d’y sombrer. Je ne suis pas le premier – Chomsky l’a bien expliqué et nombreux sommes-nous à l’avoir constaté – à dire que ce sont généralement les catégories les plus « éduquées » de la population en Occident qui sont les meilleurs piliers du système. Probablement parce que leur éducation a fortement produit une vision « centrée » du monde et que leur attitude peut se résumer à ceci : «  Pourquoi diable chercher à savoir (ou comprendre) puisque je sais (ou comprend) déjà ? ».


Tous ceux qui ont déjà essayé d’expliquer quelque chose - n’importe quoi - à un enseignant, un journaliste, un diplômé d’une grande école ou un lecteur assidu du Monde savent de quoi je parle.

Obésité intellectuelle.

A l’instar de la malbouffe qui, associée au sédentarisme physique, produit l’obésité physique, on peut prolonger le parallèle et énoncer un nouveau truisme : « La mal-information associée au sédentarisme culturel produit l’obésité intellectuelle. ».


L’obésité intellectuelle, c’est l’incapacité à suivre une explication de plus de trois phrases ou à lire un long article en entier. C’est l’incapacité à suivre un raisonnement de plus d’un niveau – essoufflé dès les premières marches. C’est lire toujours le même journal. C’est regarder en boucle les chaînes dites d’information. C’est consulter toujours les mêmes sites sur Internet. C’est s’enfoncer dans l’univers ouaté de ses certitudes. C’est ne plus réagir au, et même accepter, le concept infâme de « guerre humanitaire ». C’est ne plus réagir, ni même réfléchir, aux guerres menées en notre nom. Et enfin, l’obésité intellectuelle est la propension à ne vouloir lire que ce que l’on a (déjà) envie d’entendre et son corollaire : éviter l’effort de mettre ses certitudes à l’épreuve en les confrontant à des avis divergents.


 

 

Journalistes : complices et acteurs, ou victimes ?

Un jour, je discutais avec un journaliste de TF1 qui devait se rendre à Cuba. Nous avons discuté un peu du pays et je ne sais plus exactement comment j’en suis arrivé à reprocher « le manque de sérieux des journalistes ». Il s’en est défendu, évidemment, en rétorquant que lui ferait son travail en (devinez...) « toute objectivité ». Je lui ai dit que non. Il m’a dit que si. Non. Si.


« Faisons une expérience » que je lui dis. « Imaginez, vous êtes à La Havane, micro à la main, la caméra tourne. Vous commencez votre reportage par la phrase «  à La Havane, le régime communiste de Castro a déclaré...  », etc. Votre reportage passera à la télé ? » Il me répond « oui, bien sûr ». J’ai continué : « Et maintenant, imaginez, vous êtes devant la Maison Blanche, micro à la main, la caméra tourne. Vous commencez votre reportage par la phrase « à Washington, le régime capitaliste d’Obama a déclaré... », etc. Et là, votre reportage, il passera à la télé ? ». Il a admis que non, mais il a aussitôt rajouté « Mais c’est pas pareil  ».


Et parce qu’il n’y pas de meilleur porte-parole d’un mensonge que celui qui y croit, énonçons le truisme suivant : « Les journalistes sont à la fois les premières victimes et les principaux vecteurs et de la malinformation ».


Car aussi étonnant que cela puisse paraître, la plupart des journalistes croient aux conneries qu’ils racontent. Comment s’en étonner puisqu’ils sont les premiers producteurs et consommateurs de la mal-information, l’expression-même du sédentarisme culturel et donc logiquement les plus gros obèses intellectuels ?

La tâche ardue de l’auto-diagnostic.

« Il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés. » - Mark Twain

Annoncer que la terre est ronde ou qu’elle tourne autour du soleil a failli mener plus d’un au bûcher. Aujourd’hui, ces anciennes croyances nous font sourire. Lesquelles de nos croyances modernes feront sourire les générations futures ?


Si le résultat de la malbouffe est relativement simple à mesurer, celui de la malinformation présente un véritable casse-tête. Dans le premier cas, une balance et un diagnostic suffisent. Dans le deuxième, le seul outil à notre disposition est notre propre intellect, celui qui est justement la victime et la cible de la malinformation... Ce qui reviendrait à tenter de mesurer la précision d’un outil en ayant recours à l’outil même que l’on veut mesurer. Opération compliquée, mais réalisable.


Donc, comment savoir que l’on est victime de la mal-information ? Comment savoir que l’on ne sait pas ? Mieux encore : comment arriver à admettre qu’on s’est – ou qu’on a été - trompé ? Ce qui est certain, c’est que le réveil peut se révéler une expérience douloureuse car la victime de la mal-information est comme le cocu du village : le dernier à le savoir et le dernier à l’admettre. Mais le fait d’avoir constaté de visu une ou plusieurs manipulations médiatiques facilite le réveil – et provoque aussi une certaine habitude de « réserve » lorsque les médias aboient à l’unisson.

Choses vues qu’il est impossible de -voir

En 1982 j’ai décidé de me rendre au Nicaragua qui avait connu trois ans auparavant une révolution. En juillet 1979, le Front de Sandiniste de Libération Nationale avait renversé la dictature de Somoza. Entre 1979 et 1982, la presse est passée (comme toujours) d’une attitude de « sympathie compréhensive » envers ces « poètes révolutionnaires, marxistes et chrétiens » à une franche hostilité. De la guerre menée par l’armée mercenaire des États-Unis, il était rarement question. En 1982, le magazine français l’Express publiait un article qualifiant le pouvoir en place de « dictature marxiste-léniniste ». Brrr… De quoi annuler son voyage et demander le remboursement du billet. Toujours est-il qu’en arrivant à Managua, la capitale, ma première surprise fut de recevoir à la sortie de l’aéroport (de la capitale donc) un tract de... l’opposition. Ma deuxième surprise fut d’apercevoir tout le long de la route qui menait au centre-ville une série de panneaux publicitaires vantant les partis de … l’opposition. Ma troisième surprise fut de tenter d’acheter des journaux et de ne pouvoir trouver que La Prensa, un journal de... l’opposition. Ma quatrième surprise fut d’allumer la radio de ma chambre d’hôtel et de n’entendre que des voix de... l’opposition. Il m’aura fallu en tout et pour tout quatre heures environ pour m’apercevoir que la presse de chez moi me décrivait un pays où le ciel était vert et l’herbe bleue alors que c’était exactement le contraire. Alors, soit le journaliste de l’Express n’avait jamais mis les pieds au Nicaragua, soit il s’y est rendu mais n’est pas descendu de l’avion. Ou soit il est descendu de l’avion mais n’est pas sorti de l’aéroport. Et s’il est effectivement sorti de l’aéroport, alors il mentait.


(ceux qui connaissent déjà cette histoire peuvent sauter ce qui suit)

En février 1990, je suis retourné au Nicaragua pour suivre la campagne de l’élection présidentielle (car oui, il y avait des élections) qui opposait Daniel Ortega (FSLN au pouvoir) à Violeta Chamorro, candidate de la UNO, une coalition de 14 partis d’opposition créée ex-nihilo sous les auspices des Etats-Unis et où se côtoyaient à la fois l’extrême-droite et l’extrême-gauche (version trotskisme local). J’ai constaté que les journalistes « envoyés spéciaux » avaient un rayon d’action d’environ 300m autour de l’Hôtel Intercontinental, c’est-à-dire la distance des dernières boutiques de souvenirs qui entouraient le bâtiment. J’ai croisé une équipe de FR3 Guadeloupe qui était venue en reportage et qui ne savait pas que le pays était en guerre depuis 11 ans. J’ai fait connaissance avec le correspondant « Amérique centrale » de la chaîne états-unienne CBS qui m’a expliqué que l’invasion du Panama par l’armée américaine qui s’était produite quelques mois auparavant « n’avait pas fait beaucoup de victimes » (Comment le savait-il ? Eh bien, il s’y était rendu quelques semaines plus tard et « Les gens dans la rue avaient l’air normaux » (sic). J’ai constaté comment leurs articles avaient comme « sources » (« sûres », « bien informées », « ayant requis l’anonymat », etc.) un chauffeur de taxi, le barman de l’hôtel ou un obscur « chargé de presse » d’une ambassade occidentale.


J’ai assisté aussi au dernier meeting de la candidate pro-US qui se tenait sur la Plaza de la Revolucion (ou Plaza de la Republica, selon votre humeur). La Place de la Révolution est située sur la Primera Avenida et elle a une forme presque carrée. Après vérification via Google Maps (la mémoire peut se révéler défaillante), cette place a des dimensions d’environ 70x80 mètres. Arrondissons à 100x100 et disons qu’elle a donc une superficie de 10.000m2. Retenez bien ce chiffre et notez que la place est par ailleurs en partie occupée par la vieille cathédrale (abîmée et désaffectée depuis un tremblement de terre à la fin des années 70).


Arrivés sur place, nous avons été bousculés et traités de « hijos de putas sandinistas », probablement parce que j’avais eu la mauvaise idée – un geste involontaire - de suspendre mon appareil photo à une bride aux couleurs rouge et noir, les couleurs du Front Sandiniste. Toujours est-il que nous avons préféré nous éloigner et nous poser à l’ombre en attendant l’arrivée de la candidate, comptant sur une certaine retenue de la part de la foule une fois les médias présents.


Alors que nous étions encore en train de profiter de l’ombre, un haut-parleur a soudain annoncé que le meeting allait finalement se tenir dans le parc Carlos Fonseca (un grand terrain vague à l’époque), qui se trouvait juste en face de nous, de l’autre côté de l’avenue, et invitait donc la foule à s’y rendre. Une fois dans le parc, et au bout de quelques minutes, la foule a été invitée à retourner sur la place de la Révolution. Sur le moment, nous nous sommes demandés « que pasa ? ». La candidate est finalement arrivée et pendant son discours, je me suis mêlé à la foule qui n’avait d’yeux que pour elle et ne faisait plus attention à moi et à mes couleurs. Je suis monté en haut de la cathédrale et j’ai pris des photos de la foule présente au moment du discours. La place était loin d’être pleine. Mon estimation à l’époque me disait qu’il y avait environ 5000 personnes. La population totale du Nicaragua à l’époque était d’environ 4 millions, dont un million dans la capitale.


Le lendemain, dans le quotidien de l’opposition, La Prensa, un titre barrait la une en annonçant « 100.000 personnes au meeting de Violeta Chamorro ». En appui, le titre était accompagné de trois photos où l’on voyait des gens sur la place de la Révolution, des gens sur l’avenue et des gens dans le parc en face, le tout destiné évidemment à faire croire que la place de la Révolution avait littéralement « débordé » à travers l’avenue et jusqu’au parc. Evidemment, nous avons bien rigolé en voyant cette manipulation maladroite, au vu et au su de tous, notamment de la presse internationale qui était présente. Nous avons par contre moins rigolé en constatant que Le Monde annonçait le même chiffre. Et c’est ainsi que j’ai assisté à une manipulation en bonne et due forme – et plutôt artisanale. Une manipulation à laquelle le Monde (et toute la presse en fait), a participé apparemment sans le moindre état d’âme.


Auparavant, Le Monde avait déjà lancé, via son « spécialiste de l’Amérique latine » de l’époque, Bertrand de la Grange, une campagne sur – retenez votre souffle - « Le génocide des indiens Miskitos » par le gouvernement sandiniste, sous la forme d’un article occupant pas moins de quatre pages entières du quotidien.


Et enfin, ce fut le Figaro Magazine qui enfonça le clou en publiant une photo d’un tas de « cadavres d’indiens Miskitos » qu’on faisait brûler et qui avait été supposément massacrés par les sandinistes. La supercherie du magazine fut révélée un peu par hasard lorsque l’auteur reconnut sa photo et porta plainte pour violation du droit d’auteur. En réalité, la photo avait été prise après le tremblement de terre susmentionné. Sur la photo originale, on voyait à l’arrière-plan des gens portant des brassards de la Croix-Rouge. Sur la photo publiée, ces derniers avaient disparu grâce à des retouches photos effectuées par le Figaro Magazine.

C’est pourtant ce magazine-là et cette photo-là qui furent brandis aux Nations-Unies par la représentante des Etats-Unis, Jeanne Kirkpatrick, comme « preuve » des « crimes commis » par le gouvernement sandiniste . Et toute ressemblance avec une scène similaire devant les mêmes Nations Unies peu avant l’invasion de l’Irak n’est probablement pas fortuite. Il y a des méthodes éprouvées et tellement simples qu’il faudrait être fou pour ne pas les réutiliser.


Le Figaro Magazine fut condamné à 3500 frs d’amende et le Nicaragua à une « guerre de libération » sanglante menée par une armée de mercenaires – les « combattants de la liberté », selon Ronald Reagan. Et nous, nous fûmes condamnés à la désinformation, la propagande et à l’ignorance, du moins pour la grande majorité d’entre nous.


Reste que Bertrand de la Grange a pris sa retraite et le Figaro Magazine a survécu à l’amende. Restent aussi les innombrables croix blues plantées le long des routes au Nicaragua pour marquer l’emplacement des camarades tombés. Restent encore et toujours la sempiternelle arrogance, incompétence et malhonnêteté de la profession.

La morale de cette histoire : ce n’est pas une sympathie a priori (et très hypothétique) envers le gouvernement syrien - par exemple - qui provoque le doute sur les événements décrits là-bas par les grands médias, mais l’expérience vécue (et un certain entraînement par la suite) qui permet de reconnaître les signes de la malinformation en général et de la désinformation en partiulier.


C’est donc fort de ces expériences-là, et de bien d’autres - réelles et concrètes, pas virtuelles - et cet air de « déjà vu » que nous évitons de crier au loup lorsque les médias chassent en meute.


 

 

Nous sommes tous des Truman Burbank

Dans le film The Truman Show, le jeune Truman Burbank mène une vie tranquille et pépère dans un environnement cliché du « rêve américain ». Seulement voilà : à son insu, Truman est le personnage d’une méga émission de télé-réalité. Depuis sa naissance, ses faits et gestes sont relayés par des caméras astucieusement cachées un peu partout ; sa femme, ses collègues de travail, ses voisins sont des acteurs ; les passants de simples figurants et son environnement un gigantesque décor intérieur de cinéma où il fait presque toujours beau et le ciel n’est qu’un très haut plafond peint. Tout est faux et Truman ne le sait pas.


Mais un jour (attention, spoiler  : ) un projecteur se décroche du faux ciel et tombe à ses pieds. Panique à la régie et sur le plateau. Truman commence à « remarquer des choses » et à « se poser des questions ». Il décide pour la première fois de sa vie de partir – où ça ? N’importe où, donnez-moi un billet pour une destination quelconque. Mais il y a « toujours un problème », le vol est annulé, les pilotes en grève, et puis pourquoi veut-il partir alors qu’on est « si bien chez soi ? ». Truman ne l’entend pas de cette oreille et s’empare d’une embarcation pour traverser ce qu’il croit être la mer et finit par s’écraser contre le faux horizon qui n’est qu’un mur de studio. Le tout avec des larmes et des violons parce qu’on est à Hollywood, malgré tout. Et à un degré ou un autre, nous sommes tous des Truman Burbank.

Indicateurs de la malinformation : les ruptures narratives et les comportements atypiques.

Toute la profession vous le dira : il faut parler des trains qui déraillent et pas des trains qui arrivent à l’heure et sans encombre. C’est pratiquement leur raison d’être, leur définition résumée de l’information. Il y a d’autres exemples, tout aussi « incontournables » : l’équité dans le temps de parole lors des débats, la neutralité du journaliste, etc. (et bla bla bla). Autant de leitmotivs répétés en boucle dans toutes les rédactions et dans toutes leurs réponses aux lecteurs en colère. La profession serait donc guidée par des « lois du métier », des « comportements types » qui s’appliqueraient « en toutes circonstances » et en dehors de toute considération personnelle, partisane ou idéologique. Admettons.


Mais tout mensonge finit à la longue par se heurter au mur de la vérité. Pour maintenir le cours du mensonge, il faut donc effectuer un détour, une entorse aux « lois du métier » susmentionnés car si elles étaient réellement appliquées, elles finiraient par révéler la supercherie, forcément. Et nous avons vu qu’un mensonge est plus facile à énoncer qu’une vérité. Il se trouve aussi qu’il est plus facile de détecter un mensonge que de trouver la vérité.


Prenons l’exemple des astrophysiciens qui ne peuvent pas voir les trous noirs dans l’univers mais détectent leur présence par le comportement « inhabituel » des corps célestes environnants. Les « trous noirs » de la mal-information sont généralement invisibles - à moins d’être soi-même bien informé sur le sujet traité - mais sont néanmoins signalés par un comportement « anormal » du corps médiatique. Et ces anomalies sont comme les ennuis et les trous noirs : plus on en cherche et plus on en trouve.


J’ai assez empiriquement classé ces « anomalies » en deux catégories : les comportements atypiques et les ruptures narratives.


Comportements atypiques :


Les comportements atypiques désignent les violations des « lois du métier » par le métier lui-même. Violations qui ne s’expliqueraient pas sans une volonté, consciente ou non, de manoeuvrer pour éviter le fameux mur des réalités. Les comportements atypiques se détectent en se posant une question relativement simple : « Si j’étais réellement un journaliste mû par la volonté d’informer, à la recherche des trains qui déraillent et de l’exceptionnel, guidé par mon seul souci d’objectivité et ma déontologie, comment procéderais-je ? ». A chaque fois, je suis sidéré par l’écart entre les professions de foi et certaines réalités.


Voici quelques exemples de comportements atypiques :


  • Si vous faites référence à une source d’information telle que la radio/télévision iranienne, ou syrienne (en fait n’importe quelle source située en périphérie), la réaction systématique est de mettre en doute la fiabilité ou l’objectivité de la source. Une mise en doute qui sera accompagnée par une « explication » de qui est derrière la source en question - mise en doute et questionnement qui ne sont jamais formulés lorsqu’il s’agit d’un média dominant. Alors, voici en guise de petite illustration une question simple à tous les lecteurs : comment s’appelle le rédacteur en chef du journal télévisé de la première chaîne française ?
  • Si on vous mentionnait le procès le plus long de toute l’histoire des États-Unis, un procès qui a mobilisé un casting digne d’un blockbuster hollywoodien (des amiraux, des généraux, des dignitaires, accompagné de motions adoptées par des Assemblées nationales de plusieurs pays, des interventions de chefs d’état, des ténors du barreau US, et même des prix Nobel...), on serait en droit de penser qu’il aurait fait ad minima l’objet de nombreux articles et commentaires « par simple curiosité ». Ce fut exactement le contraire. Le procès est celui des cinq cubains condamnés aux Etats-Unis à d’absurdes peines (double peine de prison à vie « plus » 15 ans....) pour avoir combattu le terrorisme. Absurde et révoltant. Le comportement atypique ici consiste à éviter une information « à sensation » alors que la tendance naturelle des médias est de se tourner vers le sensationnel. Le fait qu’ils ne suivent plus leur comportement habituel signale la présence d’un trou noir informationnel.
  • Qui a déjà entendu parler un représentant de la résistance Irakienne ? Les médias ont pris totalement fait et cause pour les envahisseurs, jetant par-dessus bord le moindre semblant de l’objectivité dont ils se gaussent. Le comportement atypique ici est simplement la violation flagrante et ouverte de leurs soi-disant « neutralité de journaliste ».
  • Si l’on vous disait que le président des Etats-Unis en exercice à l’époque avait fait un discours sur la nécessité de combattre sans pitié le terrorisme, et que sur le podium des personnalités invités se trouvait un personnage justement condamné par la justice US pour actes de terrorisme, on serait en droit de penser que les médias relèveraient l’étrange contradiction. Mais pas un mot. Le président en question était George W. Bush et le terroriste s’appelait Aquino.
  • Le plus grand attentat de l’histoire a été moins enquêté que les frasques de DSK. Le comportement atypique ici est de traiter en mode « mineur » un événement « majeur » et inversement.
  • Très récemment, le magazine Le Point a admis (avoué) dans un article laconique qu’Amadinejad n’avait effectivement jamais dit qu’il voulait « rayer Israël de la carte ». Après des années de matraquage et de citations hasardeuses, on aurait pu s’attendre à un examen de conscience ou une remise en cause style « Faux charnier de Timisoara ». Que nenni. Le magazine, après des années de désinformation continue, prétend avec tranquillité et aplomb nous « informer » (de ce que nous savions déjà en réalité).
  • Le centre de torture US de Guantanamo. Ici, l’horreur de la situation est traitée avec une décontraction inouïe, en totale contradiction avec les supposés attachements aux droits de l’homme. Est-il réellement nécessaire de s’étendre ? Ah... si ce centre avait été Russe, Chinois, Iranien ou Cubain...

Ruptures narratives :


Les ruptures narratives sont des contradictions, des absurdités, des changements brutaux de ligne sans explication... Comme un navire qui changerait subtilement de cap en faisant semblant de suivre la même route. Les ruptures narratives sont plutôt difficiles à détecter lorsqu’on est « accroché aux infos », avec l’esprit sans cesse bombardé par de nouvelles informations qui chassent les précédentes – et dont la plupart sont totalement inutiles à notre compréhension, ou totalement incompréhensibles, ce qui revient presque au même.


Sans surprise, c’est lorsqu’on se désintoxique des médias, en prenant une sérieuse distance que les ruptures narratives deviennent cruellement évidentes. Eteignez la télévision pendant un mois ou deux puis revenez-y, vous comprendrez...


Voici quelques exemples de ruptures narratives :

  • Où est passé le fameux trou dans la couche d’ozone ? Vous savez, celui qui annonçait la fin du monde. Disparu, résorbé ou finalement on s’en fiche ?
  • Après un an d’informations sur le printemps de jasmin en Tunisie, les médias nous ont appris la victoire d’un parti dont on n’avait jamais entendu parler auparavant. C’est vous dire si leurs analyses avaient du sens. Le consommateur inattentif pensera simplement qu’il en avait entendu parler mais ne s’en souvenait plus. La rupture narrative ici consiste à ne pas feindre la surprise et de mentionner le parti vainqueur des élections comme si de rien n’était...
  • Les Taliban en Afghanistan, à l’époque de l’occupation soviétique, étaient décrits comme des combattants de la liberté (décidément un terme très en vogue). Les mêmes sont désormais présentés comme des abominations. Une rupture narrative des plus classiques.
  • Lors de l’annonce en 2008 à Cuba du « licenciement » de « centaines de milliers de travailleurs » du secteur public, les médias ont trompeté la « fin d’un modèle ». Deux ans plus tard, on attend toujours les images de foules en guenilles abandonnés à leur sort et errant dans les rues de La Havane.

Les ruptures narratives et les comportements atypiques partagent les caractéristiques suivantes, ce qui permet aussi de les reconnaître :


  • Ils font l’objet d’un non-dit, même lorsqu’ils sont évidents. C’est pour cela qu’on ne les confondra pas avec « un changement de version » ou un démenti qui sera toujours intégré (récupéré) dans la narrative standard. Le cas typique est « Nous nous sommes trompés, nous le reconnaissons, vous pouvez donc encore nous faire confiance ». Les véritables ruptures narratives et comportements atypiques ne sont jamais annoncés.
  • Ils ne sont jamais reconnus comme tels. Si vous en pointez un du doigt, ils préféreront hausser les épaules ou faire semblant de ne pas comprendre. D’ailleurs, souvent ils ne comprennent pas. Au mieux, vous aurez comme réponse un « Ah, mais, c’est pas pareil ». Les véritables ruptures narratives et comportements atypiques ne sont jamais reconnus
  • Ils sont partagés par l’ensemble de la profession, révélant ainsi des affinités idéologiques profondes.
  • Ils sont indispensables pour préserver la construction narrative qui, sans eux, s’effondrerait.

Médias alternatifs et Internet : une histoire d’amour ou de haine ?

L’assimilation entre Internet et média alternatif est courante. Probablement parce qu’effectivement, pour de simples raisons de moyens matériels, la plupart des médias alternatifs se trouvent sur Internet. Mais cette assimilation est trompeuse et confond le fond et la forme. Il existe des médias réellement alternatifs sur papier (Fakir, Le Sarkophage) comme il existe des médias dominants sur Internet (Rue89.com, par exemple).


Alors à quoi reconnaît-on un « média alternatif » ? Le premier signe de reconnaissance d’un média authentiquement alternatif est sa capacité à déceler et dénoncer les comportements atypiques et les ruptures narratives dominants, pour tenter de rétablir une courbe de raisonnement ininterrompu et cohérent. Le deuxième est un rapport à l’information qui, contrairement à la propagande véhiculée par les « grands » médias, est quasi-sacré. Un troisième pourrait être le refus du « deux poids deux mesures ».

Et l’internet dans tout ça ?


Panacée pour les uns, malédiction pour les autres. Oui, je sais, le printemps arabe, Facebook, Twitter et bla bla et bla. Je n’en crois pas un mot.


Dans l’exemple de l’Egype, je me suis demandé combien de gens avaient Facebook, Twitter et bla bla bla. Les chiffres trouvés sur des services spécialisés sont de l’ordre de grandeur suivants : 20 000 comptes Twitter et 1 million de comptes Facebook. Et « comptes » ne veut pas dire « utilisateurs actifs ». Et « utilisateurs actifs » ne veut pas dire « opposants ». Et « opposants » ne veut pas dire « militants actifs ». Alors, que reste-t-il pour un pays de plus de 80 millions d’habitants ? Pas grand’ chose en réalité, sinon un autre fantasme de geek et une nouvelle légende urbaine.


Lors d’une interview, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, avait abordé ce thème. Il avait expliqué comment les mots d’ordre de la révolution égyptienne avaient été consignés dans un livret qui circulait sous le manteau via le réseau des clubs de football. En première et dernière page de ce manuel, on pouvait lire l’avertissement de ne pas utiliser Facebook ou Twitter, trop facilement infiltrables et manipulables. J’ai observé des nuits entières le déroulement des événements place Tahrir. J’ai été très attentif à certains détails. Comment, par exemple, les groupes qui défendaient la place et les immeubles environnants réussissaient à se protéger des infiltrations et provocations. Tout simplement parce qu’ils se connaissaient entre eux. Ou parce qu’untel connaissait untel qui connaissait untel. Pas vraiment un système à toute épreuve, j’en conviens, mais on en reparlera le jour où votre vie dépendra de la confiance accordée à un pseudo rencontré sur Facebook. Et, dernière puce à l’oreille : l’hommage appuyé d’un personnage aussi grotesque que Hillary Clinton à Facebook, Twitter et bla bla bla et leurs « cyber-révolutions ». Lorsque quelqu’un comme Hillary Clinton m’indique un chemin à suivre, j’ai tendance à faire demi-tour.


Si l’Internet avait réellement l’importance que d’aucuns semblent lui accorder, il me paraît évident que George Bush, Tony Blair et même Obama seraient en prison, que Guantanamo serait fermé, que Gaza serait libéré, que Sarkozy serait en fuite, que les banques seraient nationalisées, que le Parti Socialiste français serait redevenu un groupuscule. Car les camarades semblent avoir oublié un détail : si l’Internet nous aurait bien servi, figurez-vous que l’ennemi s’en sert aussi bien, sinon mieux. Où est le progrès ? Je veux dire, concrètement ?


Il me semble que l’Internet n’a de sens que pour ceux qui ont déjà une expérience en dehors de celui-ci, c’est-à-dire dans les cas où l’Internet n’est qu’un outil complémentaire, un facilitateur, et non une source en elle-même. La cacophonie ambiante, la multiplicité des blogs, du chacun pour soi et chacun son site, la diffusion d’une chose et son contraire, la multiplication des faux-nez, de pseudos-ci et des pseudos-ça, les trolls dans les forums (genre « J’ai vécu 10 ans en Syrie, et je peux vous dire que... » Signé : Blanche Neige), les lectures en diagonale, l’impatience devant un article trop long, le click trop facile et le butinage incessant... Le zapping à l’état pur.


Le fait est que la grande majorité de la population continue de « s’informer » via les médias dominants, y compris dans leurs versions internet où l’on retrouve les mêmes « ennemis de l’information », tout sourires et pas gênés plus que ça par notre présence.


On me rétorque souvent « sans Internet... ». Oui, mais sans Internet, nous aurions peut-être, et même probablement, mené d’autres combats, d’autres réflexions sur les médias. Nous aurions présenté d’autres exigences au lieu de déserter le champ de bataille et nous retrancher dans le virtuel.


Et je me demande même si, à force de trop de « révélations », parfois contradictoires, l’Internet n’aurait pas eu un effet démobilisateur, provoquant un sentiment de tâche insurmontable, une attitude de « à quoi bon ? ».

Médias alternatifs et Internet : forces et faiblesses

Tous les responsables de médias alternatifs vous le diront : les journalistes sont grosso modo des ignares, à quelques exceptions près. Lorsqu’on a soi-même subi la contrainte du temps qu’il a fallu pour connaître véritablement un sujet et qui leur fait justement défaut (alors même qu’ils sont sensés intervenir sur tout et n’importe quoi, sautant du coq à l’âne), comment s’en étonner ? Mais à les voir et les entendre, ils savent tout sur tout et finissent même par le croire.


Les médias alternatifs ont un sacré avantage sur eux : 1) Ils ont le temps. Le temps de choisir leurs sujets, de les étudier en profondeur, 2) Ils n’ont pas de comptes à rendre, pas de pressions à subir, pas de conformisme à suivre...


Ces avantages sont contrebalancés par l’absence de moyens. Et cette absence de moyens pose le problème des sources de l’information. En effet, nombre de médias alternatifs se cantonnent à « décortiquer » les informations véhiculées par les grands médias, à analyser leurs comportements atypiques et pointer du doigt les ruptures narratives. Un travail utile mais qui a ses limites car ils se retrouvent, malgré toute leur bonne volonté, à travailler sur un produit qui a déjà fait l’objet d’un filtrage par les grands médias. On peut toujours analyser le contenu d’une bouteille d’eau, il est plus difficile de remonter à la source, là où l’eau jaillit...


« Oui, mais sur place, il y aura un autre média alternatif qui... » Voire. Car comment savoir si ce média alternatif est plus fiable qu’un article de Libération ? Le coup de la fausse blogueuse syrienne et des faux-nez « anars et antifas » des réseaux Indymedia sont là pour nous rappeler tous les jours la fragilité de tout ce réseau « alternatif » informel et infiltrable à souhait...


La liberté de la presse (de faire ce que bon lui semble) contre notre droit d’être informés

« Seule la vérité est révolutionnaire »


Notre comportement vis-à-vis de l’information est déterminé par notre rapport à celle-ci. Pour certains, peut-être la majorité, ce rapport se résume à considérer l’information comme un « supermarché de faits » où l’on viendrait puiser des certitudes, ce qui en retour rétrécit le champ de réflexion. Petit à petit, le nombre « d’articles prélevés » diminue pour ne plus se résumer qu’à l’indispensable kit de survie. D’autres ont un rapport boulimique. L’un comme l’autre participent à la malinformation. Mais s’entendre dire qu’il faut réviser notre rapport à l’information, c’est comme s’entendre dire qu’il faudrait faire de la gym : on y pense, on se le promet, et les mois et les années passent tandis que dans les périphéries de notre perception, les dangers et les dégâts s’accumulent.


Personnellement, je ne reconnais aucun droit à aucun journaliste de « filtrer » l’information, et l’argument qui consiste à rétorquer « Allez consulter d’autres sources » ne me convient nullement. D’abord parce que les sources en question, si elles se multiplient dans la forme, se raréfient sur le fond. Ensuite parce que c’est faire peu de cas de mon « Droit à l’information ». Ce droit, je le revendique, je l’exige. Et aucun média ne saurait me convaincre qu’il faut faire avec ce que l’on a, pas plus qu’un boucher indélicat ne me convaincra qu’il me suffit de changer de boutique. De quel droit ? Et comment se sont-ils arrangés pour nous faire nous résigner à cet état de choses ?


Quelle est la gravité de la situation ?

Je vois partout et tous les jours des formes d’indécence s’étaler, des charlatanismes s’exprimer, des horreurs se banaliser.


Je vois des tas de magazines « sérieux » publier régulièrement une rubrique qui annonce votre avenir selon votre date de naissance. Je connais des ministres condamnés pour propos racistes. Je vis dans un pays qui voue un culte à Napoléon Bonaparte. Je vois les journalistes se montrer révérencieux envers George Bush et Tony Blair. J’entends des gens « cultivés » et « intelligents » prôner des « guerres humanitaires » - et je me demande ce qu’ils penseraient d’un nouveau concept de mon invention, celui de « torture thérapeutique »...


Voir couler plus d’encre sur une femme portant un voile que sur une bombe larguée sur elle au nom de la société succinctement décrite plus haut me donne envie de vomir.


L’absurdité de la situation et la pauvreté de notre perception sont telles que des lois sur les médias récemment adoptées en Amérique latine (toujours une longueur d’avance sur nous) visant à élargir les espaces de liberté, à donner de la substance à la liberté d’expression, sont fréquemment qualifiées ici – y compris par des militants de gauche – de lois « liberticides ». Est-il possible d’être plus « à côté de la plaque » que ça ?


Le combat des médias n’est pas un combat annexe : il est devenu le combat. Certains l’ont bien compris et n’hésitent pas à acheter un journal qui perd des millions d’euros par an. Se pose-t-on assez souvent la question de savoir pourquoi un capitaliste investirait des millions d’euros dans une affaire qui perd de l’argent alors que dans le même temps il n’hésitera pas à fermer une usine qui en gagne, mais pas assez ? Par amour de la démocratie et du pluralisme de la presse, peut-être ?


L’information est une forme d’éducation, elle forge notre vision du monde. Mais accepterions-nous que nos enfants à l’école soient éduqués par des enseignants sortis d’on ne sait où, formés dans des « écoles de journalisme » privées et indépendantes de toute tutelle, même mineure, indéboulonnables quel que soit leur degré d’incompétence ?


Est-il normal d’exiger le non-cumul des mandats d’un élu (qui, après tout, est élu) tout en acceptant sans broncher l’ubiquité des journalistes ? Est-il normal de limiter le nombre de réélections d’un élu (qui, après tout, est élu) tout en acceptant sans broncher de voir les mêmes têtes partout sur toutes les chaînes et radios pendant vingt ans et plus ? Est-il normal que le premier abruti venu muni d’une carte de presse puisse qualifier Chavez de dictateur dans un journal distribué gratuitement à des dizaines de milliers d’exemplaires ou sur un site Internet pseudo-alternatif ?


N’y aurait-il point de nom pour désigner un système où un pouvoir avant tout économique et commercial et non-élu supplanterait celui des représentants du peuple ?


Forts du leurre que constitue une certaine facilité sur Internet, nous avons de facto abandonné avec armes et bagages le champ de bataille des médias. Champ à partir duquel l’adversaire nous bombarde en toute... liberté.


Alors, si combat pour le pouvoir il doit y avoir, autant viser le véritable pouvoir. Car ce ne sera qu’à partir de ce moment-là, et de ce moment-là seulement, que nous pourrons dire que nous avons enfin tourné la page.


Viktor Dedaj

 
"J’aurais pu faire plus court, c’est vrai"

URL de cet article 17121 
http://www.legrandsoir.info/medias-et-information-il-est-temps-de-tourner-la-page.html
Suite à cet article vraiment remarquable, Jacques Richaud a déposé, sur le site du Grand Soir, le témoignage suivant :

Une illustration perso en appui  : Tu écris depuis ton expérience du Nicaragua « J’ai constaté que les journalistes « envoyés spéciaux » avaient un rayon d’action d’environ 300m autour de l’Hôtel Intercontinental, »…

J’étais, moi, à Phnom Penh entre octobre 1971 et début 73, sous le régime de Lon Nol, encerclé par les Khmers rouges qui prendront en 75 le pouvoir avec les débordements que nous savons…

J’ai été témoin d’atrocités multiples du régime : Absence totale de prisonniers de guerre ; les ‘rouges’ étaient tous exécutés ! (Rien avoir même avec les prisons de Poulo Condor du Sud Viet Nam ou les camps du Nord Viet Nam.) …Les blessés suspectés de faire partie de la guérilla, hospitalisés dans l’hôpital civil PKM où j’étais chirurgien coopérant étaient dénoncés et enlevés par l’armée et tués ou exécutés comme j’en fus témoin dans leur lit d’hôpital… Après un raid khmer rouge ayant fait sauter le pont Monivong franchissant le Bassac en 72 les prisonniers capturés lors de cette attaque furent torturés en public, suppliciés, écorchés, éventrés, trois jours durant sous les yeux de la foule à quelques centaines de mètres de ma résidence, pas loin de l’ancienne cathédrale et j’en ai été témoin…

Tous ces faits, et d’autres, rapportés par moi a ‘L’hôtel Royal’ où je me rendais alors car y séjournaient les ‘valeureux’ correspondants de guerre , mais aussi les représentants de la Croix Rouge étaient niés, jamais répercutés ni transmis ou s’ils l’ont été censurés… Car les ‘atrocités’ ne pouvaient être que celles du camp ‘communiste’ n’est ce pas ?…

Remémorer ceci ne représente aucune négation de ma part des faits imputables plus tard aux khmers rouges et connus de tous… La question est celle de l’information partiale ou impartiale, celle de l’occultation ou déformation de la vérité connue. Le cœur de la réflexion à laquelle nous invite Viktor, et qui s’applique aussi aux échos qui nous parviennent des différents ‘points chauds’ de la planète, y compris les points ‘pas chauds’ mais objets de certaines convoitises qui justifient la déstabilisation des peuples et des régimes qui y vivent… Le Cambodge, avant le renversement de Sihanouk, était un de ces points ‘pas chauds’, mais pris dans la tourmente de la folie de l’Empire qui était prêt à tout pour ne pas ‘perdre’ au Viet Nam… On connait la suite… On a vu depuis la Libye, la Syrie, demain L’Iran ou le Venezuela ?

Alors oui : Le ‘rayon d’action’ ne dépassait pas en effet les quelques centaines de mètres qui séparaient l’hôtel (avec sa piscine, ses cocktails et ses accueillantes et ‘disponibles’ hôtesses) du siège du gouvernement de Lon Nol ou chaque soir un communiqué de presse ‘gouvernemental’ alimentait ceux là qui étaient censés nous informer… Ils le faisaient depuis leur chambre après avoir fréquenté les antichambres du dictateur mis en place par un coup d’état du CIA ayant renversé Sihanouk, jugé trop favorable aux insurgés Vietnamiens, dont il favorisait en effet la fourniture en riz alors que les bombardement US avaient détruits toutes les rizières et les digues du Nord Viet Nam (« Nous les ramènerons à l’age de pierre » fanfaronnait le général en chef Westmorland !)…

Il est vrai qu’au début de cette guerre des dizaines de journalistes ont disparu, été tués, sans qu’il soit jamais établi avec certitude si ils furent tués par les révolutionnaires ou par des bombardements US dans la zone d’Angkor où ils s’étaient rendus, ceux là n’ont pas eu le temps d’envoyer leurs articles…Les bords de la piscine de l’Hôtel Royal étaient moins risqués, la blennorragie y était plus menaçante que les balles perdues…

J’ai aussi écrit, depuis là bas, aux quotidiens nationaux (Libé, Le Monde, Figaro) pour rapporter des faits jamais écrits dans les articles de notre presse à laquelle j’avais accès par l’ambassade, ni dans les rapports de la Croix Rouge…Seul le Monde Diplo a traité un peu de ces dérives… 
A la même époque le massacre de My Lai au Viet Nam dénoncé par la presse communiste était considéré comme une propagande mensongère, et même les bombardements US sur le Cambodge qui firent des centaines de milliers de morts étaient niés par le Pentagone et donc occultés par la presse occidentale, alors que chacun sur place pouvait le vivre et le constater ! Seul William Shawcross, correspondant du Sunday Times au Viet Nam de 1970 à 1973, puis à nouveau en 1975, osa la révélation et le bilan : « Une tragédie sans importance- Kissinger, Nixon et l’anéantissement du Cambodge » 

(Ed Balland France Adel 1979 )

Pour tous les autres, les témoins aveugles, il ne s’agissait pas de cécité mais bien d’un choix idéologique. . C’est aussi le cas maintenant sur d’autres champs de l’actualité.

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3 juillet 2012 2 03 /07 /juillet /2012 14:16

http://a3.idata.over-blog.com/266x265/0/31/10/30/crickb.jpgLe Monde.fr a tout récemment publié un article sur une mesure immonde (une par jour) prise par le gouvernement Cameron (link). Il s’agit en l’occurrence de durcir les conditions d’admission à la citoyenneté britannique. Ces conditions sont naturellement une petite crapulerie au sens où l’on demande à des résidents d’origine étrangère de mieux connaître la culture britannique que les Blancs de souche. Promenez-vous dans une ville de votre choix au Royaume-Uni et demandez à dix personnes qui sont Gustav Holst ou Robert Browning, je suis sûr qu’au moins neuf d’entre elles vous regarderont avec des yeux de merlan frit. Je cite cet article :

 

« Jusqu'à présent, aucune question concernant l'histoire ou la culturebritannique n'était prévue dans ce test. Seules 25 des 146 pages du guide « Vie en Grande-Bretagne : un parcours vers la citoyenneté » – remis aux migrants – sont dédiées à l'histoire du pays, sans qu'elles ne soient nécessaires pour réussir le test. L'auteur de ces pages, le professeur Bernard Crick, avait pourtant reçu des pressions du ministre de l'intérieur, David Blunkett, pour inclure des questions d'histoire dans le test. Il avait refusé.

Selon le Sunday Times, l'ébauche du nouveau guide "Vie en Grande-Bretagne" inclut des profils tels que le Duc de Wellington, Gustav Holst, Alexander Fleming ou Charles Dickens.

Jusqu'ici, le testincluait des questions telles que le nombre de circonscriptions en Grande-Bretagne, l'écart de salaire entre hommes et femmes ou les documents nécessaires à une demande d'emploi. Et, déjà, un migrant sur trois l'échouait en 2009, selon la BBC. »

 

Outre des anglicaneries sur lesquelles je reviendrai dans un instant, cet article pose un problème de confusion étonnant. Son auteur a dû faire l’école hôtelière et pas l’école de journalisme. J’ai tout de suite tiqué en lisant la référence au professeur Bernard Crick. Auteur d’une biographie séminale (ou ovarienne, comme diraient les militantes du politiquement correct aux États-Unis) consacrée à George Orwell, de tendance travailliste, Crick est mort en 2008. Il est donc difficile de parler au présent d’un travail administratif qu’il a fourni en 2005. Par décision du gouvernement de l'époque, pour devenir citoyen britannique, il fallait désormais lire Life in the UK (et non « en Grande-Bretagne »), conçu par Crick, et ensuite répondre à des questions à choix multiple aussi intelligentes que :

 

Selon le livre, d’où vient le Père Noël ?

 

A-   Laponie

B-   Islande

C-   Le Pôle Nord

 

Qu’était allé faire Crick dans cette galère ? En 1997, il fut engagé par son ancien étudiant David Blunkett pour diriger une commission sur l’« éducation à la citoyenneté ». Un rapport s’ensuivit l’année suivante. En 2004, Crick rédigea pour le ministère de l’Intérieur Vivre au Royaume-Uni : un parcours vers la citoyenneté, qui était à la base du nouveau test de citoyenneté que Cameron vient donc de durcir. Tel que l’article est agencé, Crick a travaillé pour Cameron et rien ne dit que Blunkett est travailliste. Comme ce blog est fondamentalement pipeul, je ne résiste pas à la tentation de rappeler que, aveugle de naissance, David Blunkett dut démissionner après trois années d’exercice dès lors que la presse eut révélé sa liaison avec une femme mariée et l’existence d’un fils qu’ils avaient eu ensemble.

 

Venons-en maintenant aux anglicaneries de cet article.

 

« Seules 25 des 146 pages du guide « Vie en Grande-Bretagne : un parcours vers la citoyenneté » – remis aux migrants – sont dédiées à l'histoire du pays ». Pour la 300000ème fois, non ! Elles ne sont pas « dédiées » : elles sont consacrées. Il y a là une contamination de l’anglais to dedicate oneself to : se consacrer à. On en est maintenant à l’insupportable « espace dédié » (une construction qui n’existe même pas en anglais). Aux anglicans, je suggère une autre possibilité d’après a dedicated person : « ce type est vraiment dédié », au sens de vraiment consciencieux.

 

« l'ébauche du nouveau guide "Vie en Grande-Bretagne" inclut des profils tels que le Duc de Wellington ». Pas des profils, des portraits. Le mot profil vient de l’italien profilo signifiant bordure. En ancien français, porfiler signifiait border. Le mot profil implique donc la notion de contour, de latéralité. Par contamination de l’anglais des États-Unis, depuis les années soixante, on a vu débarquer des expressions comme « profil psychologique », puis « profil » tout court (faire le profil de quelqu’un, un profil de gestionnaire). D’où les profilers de nos polices.

 

Pour finir, le pompon : « Et, déjà, un migrant sur trois l'échouait en 2009 » (One in three immigrants failed it). Grâce au Monde, échouer devient un verbe transitif, par le biais de l’anglais. Jusqu’à présent, il ne l’était que dans le sens très particulier de « il a échoué son bateau ».

 

On progresse…

 

 

En photo, le défunt professeur Crick (1929-2008).

 

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