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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 06:46

Mon âge fait que j’ai connu des contextes multiples et variés. Je vais en décrire trois, en remontant dans le temps.

 

Il y a une vingtaine d’années, j’étais responsable d’un DEA à l’université de Poitiers. Je reçois un jour une demande de rendez-vous de la part d’une étudiante égyptienne qui souhaite poursuivre ses études en Poitou. À l’heure convenue, elle entre dans mon bureau, précédée par un homme très élégant, habillé à l’occidentale, la barbe bien taillée, qui se présente comme son mari. L’étudiante, quant à elle, est habillée à l’orientale, presque entièrement voilée : je distingue ses yeux, son nez et sa bouche. Ses mains sont gantées. Sous sa robe aux couleurs sobres, je devine un pantalon. Lorsqu’elle s'installe sur le siège que je lui offre, je découvre de grosses chaussettes grises. Nous sommes en juin, il fait bien chaud.

 

Je lui pose les questions d’usages dans ce type d’entretien : quel a été son cursus jusqu’alors, sur quel auteur envisage-t-elle de travailler, pourquoi, selon quelle problématique, etc. ? À chaque fois, c’est le mari qui me répond. À aucun moment ,je n’entendrai le son de la voix de cette dame qui m’avait salué d’un rapide signe de tête en entrant dans mon bureau. In pectore, je me demande ce qu’elle est venue faire dans une université française. Je suis hors de moi car – je vais y revenir – j’ai vécu et travaillé précédemment en pays musulman. Je lui dis calmement qu’il est exclu de poursuivre notre collaboration tant que je ne l’entendrai pas s’exprimer en français, éventuellement en anglais. Je la salue donc. Je ne l’ai jamais revue.

 

Dans les années 1980, j’ai vécu en Côte d’Ivoire et au Sénégal. À l’époque, la population ivoirienne était musulmane à 30-40%. Au Sénégal, les musulmans étaient très largement majoritaires (environ 90%). Dans ces deux pays, je n’ai jamais vu une seule femme intégralement voilée. Y compris dans des villes comme Odienné et son immense mosquée, ou encore Touba, en pays mouride, où l’islam est vécu de manière très intense. Je pourrais ajouter que je n’ai jamais rencontré de femmes intégralement voilées au Burkina Faso, au Mali (qui souffre beaucoup ces temps-ci) ou au Niger (85% de la population est musulmane). Dans les universités d’Abidjan et de Dakar où j’ai enseigné, les collègues et les étudiantes musulmanes étaient vêtues à l’occidentale ou à l’africaine (soit de manière permanente, soit en alternant), leurs cheveux étant couverts, ou pas (les tresses et autres parures capillaires n'étaient pas élaborées pour les chiens !). Les hommes étaient le plus souvent vêtus à l'occidentale, parfois d'un boubou africain. En plus des congés et fêtes « chrétiennes », ces deux pays célébraient le ramadan, l’Aïd el Kebir (dénommé Tabaski – mot wolof – dans cette partie de l’Afrique) étant chômé. Il n’y avait strictement aucun problème, aucune tension, aucun prosélytisme déplacé. Je me souviens qu’un adventiste du septième jour, qui nous avait dit ne pas vouloir composer le samedi, s’était fait rembarrer par le doyen (musulman pratiquant) pour qui aucune dérogation n’était prévue pour les adventistes, les mormons, les Témoins de Jéhovah, etc.

 

Je remonte jusqu’à ma prime enfance, dans la première moitié des années cinquante. Mes grands-parents habitent un village du Lot-et-Garonne où résident, depuis un bon moment, une petite dizaine de familles d’origine maghrébine, de nationalité française. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles sont bien intégrées au reste de la population, composée, pour un quart, d’immigrés européens. Les femmes sont vêtues de manière « mixte », un peu à l’algérienne, un peu à la française. Le boucher est juif, fort peu pratiquant. De toutes façons, il n’y a pas de synagogue à des lieues à la ronde. Je ne l'ai jamais vu coiffé d'une kippa. Il fête la pâque juive en famille, en compagnie de sa femme et de ses beaux-parents (non juifs). Il a un nom allemand. Né vers 1925, il est le seul rescapé de sa famille. Il ne vend rien de halal ou de casher. Toute la population du village, lot-et-garonnais de souche (« comme on dit »), immigrés européens ou maghrébins, se fournit chez lui, au même étal. La viande est découpée avec le même couteau, le même hachoir. Il n’y a strictement aucun problème identitaire. Les enfants maghrébins, les enfants d’origine italienne ou espagnole parlent la même langue : le français du Lot-et-Garonne, pas cette construction complètement artificielle qu’on appellera le français des banlieues. D’ailleurs, ces gosses ne savent même pas ce qu’est une banlieue. Il y a trois familles originaires du nord de la France, dont mes grands-parents. Ils sont agnostiques et mangent de tout. Dans quelques mois débutera la Guerre d’Algérie. Cela ne changera strictement rien à rien.

 

Tout cela pour dire que le voile intégral, les burqas de Londres – et parfois de Lyon, les tentes Trigano noires qui rasent les murs, ne sont pas tombées du ciel, ni même du Coran. Elles relèvent du monde séculier, du prosélytisme, du militantisme, de la provocation. Le Pen père les adore car, comme il l’a exprimé à plusieurs reprises, « comme ça, on peut les compter ». Les extrémistes de droite de tout pays, comme les extrémistes religieux, ont un point commun : ils savent admirablement jouer avec – et se jouer de – la République qu’ils vomissent. Et plus cette République n’a à offrir qu’un ventre mou, plus ils savent s’en servir, la manipuler et la retourner comme une crêpe.

 

Étudiantes voilées tunisiennes

 

Se pose aujourd’hui le problème du port du voile intégral dans les universités. Lorsqu’il avait fait légiférer (à reculons), Lionel Jospin, par mollesse et paresse intellectuelle, avait écarté l’université du champ de la loi au motif que les étudiants étaient majeurs et qu’il ne fallait pas jeter de l’huile sur le feu. Aujourd’hui, on ne sait plus comment se saisir des patates chaudes et des bombes métaphoriques qui surgissent à tous les coins de rue. On se souvient de ce très bon film de Bertrand Tavernier L 627. Un flic de terrain (Didier Besace) est chargé de lutter contre un réseau de revendeurs de stupéfiants. Le film est moins un polar que la description réaliste du travail des policiers dans les quartiers délabrés, relégués hors du champ social. Alors que Besace est dans son bureau avec quelques revendeurs qu’il a coincés, un collègue entre sur un : « Il y en a marre de tous ces Arabes ! ». Besace lui répond : « Des Arabes, où as-tu vu des Arabes ? Moi, je vois des prolétaires, des pauvres. »

 

 

 

 

Les récentes et dérisoires incantations au « vivre ensemble » dans la « société commune » laissent soigneusement de côté la seule question qui vaille : un Arabe qui voile sa femme ou sa fille est, neuf fois sur dix, un prolétaire ségrégué (oui, l'apartheid social existe depuis longtemps !), même s’il est un monstre comme Coulibaly, notre symptôme, notre créature, la face cachée de notre société. Voiler les femmes ne contribuera certainement pas à les émanciper intellectuellement et socialement.

 

Jean-Loup Salzmann, le président de la Conférence des Présidents d’Université s’est déclaré totalement opposé à l’interdiction du voile, dont il estime qu’elle violerait la loi de 1905 sur la laïcité : « Cette loi, à laquelle je suis particulièrement attaché, impose la tolérance, la liberté de pensée et d’expression. Pas seulement la liberté d’exprimer ses idées dans la presse satirique, mais aussi la liberté de culte, qui est tout aussi importante. Respecter la religion de l’autre, qu’elle s’accompagne ou non de signes ostensibles, fait partie intégrante de l’obligation de tolérance imposée par cette loi. » Salzmann ajoute par ailleurs qu’il ne sait pas « s’il y a aujourd’hui plus d’étudiantes qui portent le voile qu’il y a dix ans ». Cet universitaire à la vue basse en France devrait tenter sa chance outre-Manche. Dans Oxford Street, à Londres, il croiserait l'été des princesses saoudiennes légères et court vêtues. Preuve que, même chez les plus purs, des accommodements sont possibles. Mais c’est le mot « culte » qui me gêne surtout dans son propos : en quoi l’Université d’État devrait-elle être un lieu de culte ? Le problème est qu’elle le devient chaque jour davantage, avec des demandes de certains étudiants (pas les adventistes du septième jour, pour le moment) pour pouvoir prier dans des lieux consacrés aux dévotions, avec le refus d’amphithéâtres mixtes, d’interrogateurs du sexe opposé, des exigences de repas hallal au restaurant universitaire, etc. Il faut s’attendre à ce que, pour ne donner qu'un exemple, on trouve, à côté des meilleurs travaux scientifiques sur l’origine des langues, une version « coranique » du langage transmis aux hommes (aux femmes, peut-être) par Seth, le fils d’Adam. Vous savez, celui qui vécut plus de 900 ans. Interdire le voile, ajoute Salzmann, « aurait un côté sexiste ». Bêtement, j’avais toujours pensé que le sexisme était du côté de ceux qui l’imposaient. Vouloir le retrait du voile, estime également Salzmann, c’est saboter le rôle d’ascenseur social de l’Université pour les jeunes musulmanes. Je ne dirais pas que celle-là, c’est la meilleure, mais, venant d’un universitaire favorable à la LRU, loi dont l’un des objectifs est, justement, de détruire l’Université en tant que bastion de la République, cette appréciation est douloureusement amusante.

 

Le port du voile dans les enceintes universitaires, comme d’autres exigences mentionnées plus haut, relèvent du prosélytisme politique, d’une propagande oppressante qui laisse de nombreux enseignants désemparés. À titre personnel, j’avoue que, de manière pragmatique, je suis mal à l’aise face à une femme en burqa. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises dans les couloirs d’une piscine lyonnaise où elle et moi (et d’autres) attendions nos enfants. Je ne savais que lui dire, ne serait-ce que pour tuer le temps, mais surtout je ne savais pas quel code utiliser. Pour nous séparer physiquement et mentalement, cette tente de camping noire était plus efficace que le Mur de Berlin. Une étudiante lourdement voilée, un étudiant arborant une barbe non taillée, infligent aux autres – sans dire un mot, sans échanges, ce qui est tout à fait glaçant – une conception violente de leur utilisation politique et religieuse des institutions de la République.

 

Le “ Rapport Tuot ”, remis en 2013 à Jean-Marc Ayrault, solférinien encore plus mollasson que Lionel Jospin, semble avoir été remisé. Ce qu’il proposait ne sera vraisemblablement pas mis en œuvre à terme. Mais que le brillant haut fonctionnaire Thierry Tuot, pur produit de l’École de la République (petit-fils d’agriculteur, fils d’instituteur) ait pu proposer, au prix d’un anglicisme hideux, une société « inclusive », c’est renverser les perspectives. Ainsi, chaque service public eût été soumis à une obligation de repérage des discriminations qu’il produit. C’est bien connu : ce ne sont pas les jeunes femmes voilées qui se discriminent elles-mêmes, c’est l’université qui les discrimine.

 

Sourions un peu. Les 2 000 policiers sikhs britanniques sont autorisés à porter le turban et à rouler en moto sans casque. 

Le gouvernement fédéral canadien permet aux sikhs de conserver leur poignard (avec lame à double tranchant) à l’intérieur des ambassades et autres missions étrangères (les Québécois sont opposés à ce qui est pour eux une atteinte à la Charte de la laïcité).

 

 

Suivons les exemples anglo-saxons et laissons la République céder à toutes les pressions. Au nom des cultures et du respect pour les différences.

 

 

 

PS : Petite question pour le président Salzmann. En septembre dernier, vous accueillez une étudiante de première année. Voilée. Où était cette étudiante trois mois auparavant ? Elle était en terminale, au lycée. Non voilée, forcément.

 

Heureusement, il semble que, loin du président Salzmann, les choses bougent. Des hommes afghans ont défilé dans les rue de Kaboul en burqa jeudi 5 mars 2015. En solidarité avec les femmes qui ont eu l'obligation de porter ce vêtement à la fin des années 1990. Cette action rappelle celle de Turcs qui, au mois de février, avaient enfilé des jupes pour soutenir des femmes.

 

Plus d'information ici.

 

J'ajoute que si les ventres mous du style Salzmann l'emportent, il se passera dans les universités françaises ce qui se passe actuellement  à l'université de Glasgow.

Le voile islamique à l’université n’est pas une mode vestimentaire. Ni religieuse...

Mais en France il est des femmes musulmanes qui se battent pour la République laïque et la laïcité :

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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 06:32

Dans le mensuel, dont le dossier central est consacré à la précarité, Paul Ariès proclame : « Nous avons perdu la bataille de Charlie, mais nous ne sommes pas en guerre ! ». Et il fait sienne la déclaration du maire d’Oslo après la tuerie de Breivik : « Nous allons punir le coupable. La punition, ce sera plus de générosité, plus de tolérance, plus de démocratie. »

 

Ariès s’entretient avec les responsables de la revue Mouvements et pose la question : « L’écologie est-elle soluble dans le syndicalisme ? » Peut-on espérer que les mouvements sociaux du Sud pèsent sur les syndicats du Nord ? Sur quelles traditions syndicales prendre appui pour une convergence des fronts écologistes et sociaux ?

 

Christian David voit des « ZAD partout ! » Il y a dans le monde des dizaines de Zones À Défendre face aux GPII (Grands projets inutiles imposés). Ces ZAD fonctionnent de manière horizontale, sans leaders. Le problème est que les ZAD « ne donneront qu’un mouvement éphémère si elles ne se coordonnent pas avec des mouvements d’éducation populaire, altermondialistes. »

 

Thierry Brugvin réfléchit à “ L’écologie des peuples de couleurs et la justice écologique ” : « Pour les différents courants de l’écologie politique, il s’agit de parvenir à trouver des dénominateurs communs plutôt qu’à rechercher à chaque fois les divergences. La dimension spiritualiste semble plus secondaire, dans la mesure où les socialistes autogestionnaires, ou les communistes, sont parvenus par le passé à lutter avec les chrétiens démocrates. »

 

Anouk Renaud se demande si après la fin des négociations d’un traité bilatéral de libre-échange entre les Européens et les Canadiens, le tiercé gagnant ne serait pas  dette, libre-échange et austérité : « Si nous ne voulons pas d’un monde où les multinationales et les actionnaires remplaceront nos parlement, nous devons nous battre, car ces traités n’ont qu’un but : supprimer le pouvoir des peuples sur l’organisation du monde. »

 

 

Un reportage à Calais de Nan Suel (de l’association Terre d’errance) : “ Migrants dans le Calaisis : Qui sont les victimes, qui sont les coupables ? ” Rien n’est fait pour protéger les victimes mais on dépense beaucoup d’argent pour installer des barbelés.

 

Philippe Batifoulier, il ne faut pas se résigner à la privatisation de la santé car on peut rembourser les soins à 10%. Pour cela, « il est temps que le patient reprenne possession du droit à participer à des décisions qui le concernent au premier chef. »

 

Selon Christian Jacquiau, la loi Macron fut précédée d’une réflexion de Montebourg inspirée du rapport Attali présenté à Sarkozy en 2008. Comment « les Français » peuvent-ils être favorable à cette loi alors qu’elle produit une régression sociale sans précédent ? Mystère…

 

Jean-Paul Damaggio enquête sur Podemos : “ des moyens qui dictent des fins ? ” « Le mouvement veut d’abord changer la politique avant de changer de politique. »

 

Arno Münster nous invite à nous opposer à la tentation de doter la France d’un arsenal judiciaire d’exception comme le Patriot Act étasunien.

 

Pour Alain Jugnon (“ N’importe quoi plutôt que l’autre ”), nous avons deux casseroles sur le feu : « celle dans laquelle cuit le juif, le Noir, le musulman et celle dans laquelle mijote l’affect, le corps sale, les émanations du nihilisme conséquent. »

 

Laurent Paillard explique pourquoi « one ne naît pas terroriste, on le devient. » Pour Paillard, « le rire est une arme contre l’esprit identitaire. »

 

Yann Fiévet revient sur la tuerie de janvier : « Comme elles furent douces à nos esprits ces folles journées de janvier au cours desquelles des millions de gens, anonymes pour la plupart, communièrent ensemble et partout en notre beau et grand pays pour le Droit d’expression plein et entier. Cela nous fit d’autant plus de bien que ces foules rassemblées, d’abord de leur plein gré avant de céder aux injonctions politiciennes, en profitèrent pour proclamer que nous sommes tous frères quelle que soit notre religion, notre origine géographique, notre couleur de peau, notre classe sociale et même, comble du bonheur, notre orientation sexuelle. Bien sûr, notre allégresse était ternie par l’horreur de deux massacres. Pourtant, malgré la terrible déchirure, nous étions prêts, en hommes et femmes de bonne volonté, à savourer le plaisir que procure le fait d’apprendre que tant de combats menés depuis trente ans ne l’ont pas été en vain. […] Finissons-en : respecter les Musulmans c’est se moquer de leur religion comme nous le faisons pour les Chrétiens, les Juifs, les Evangélistes, etc. nous en passons et des meilleures ! Dans le même temps nous demandons à être moqués, nous les athées. Elle est là l’égalité, dans le respect des hommes et des femmes quelle que soit leur religion et non dans le respect béat de leurs idoles. Restons pleinement éveillés. C’est le meilleur moyen de ne plus rêver inutilement. »

 

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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 06:42

L’Humanité explique pourquoi la faim profite (encore) aux banques :

 

En lançant, en 2013, une campagne contre les activités spéculatives des banques françaises sur les matières premières agricoles, l’ONG Oxfam France avait jeté un pavé dans la mare boueuse des pratiques bancaires. Prises en défaut par les révélations d’Oxfam, les mastodontes Crédit agricole, BNP Paribas, Société générale et le groupe BPCE s’étaient engagés – ou pas – à réduire significativement le volume de leurs fonds spéculatifs sur ce marché. Deux ans après, où en sommes-nous ? C’est la question à laquelle répond l’ONG dans un rapport publié aujourd’hui. Et le constat est sans appel : la faim aiguise toujours les appétits des grandes banques françaises. En 2013, Oxfam avait calculé que la valeur totale des 18 fonds permettant aux quatre grandes banques soupçonnées de spéculer sur les matières premières agricoles était de 2 583 millions d’euros. Après engagements pris par les banques de faire diminuer ces chiffres, ces mêmes fonds représentent aujourd’hui… 3 561 millions d’euros ! Oxfam révèle dans le détail que seul le Crédit agricole a respecté ses engagements et ne possède plus aucun fonds de ce type. BNP Paribas et la Société générale spéculent toujours autant et le groupe BPCE, qui n’avait pas eu l’outrecuidance de s’engager en 2013, a fait grimper le montant de ses fonds agricoles de 43 % en deux ans. Une liste de chiffres et de produits bancaires qui pourraient paraître un peu techniques, voire obscures. À ceci près que spéculer sur les matières premières agricoles n’est pas anodin. « Ces activités aggravent la volatilité des prix et rendent l’accès aux denrées alimentaires de base de plus en plus difficile pour les populations les plus pauvres du monde », rappelle Oxfam. Et si l’ONU estime à 800 millions le nombre de personnes souffrant de la faim à travers le monde – une personne sur neuf , la production de nourriture à l’échelle mondiale est largement suffisante pour tous nous rassasier.

 

 

Le site L’Entente est un fort utile observatoire du Front national. Il relève que si, aujourd’hui, Marine Le Pen se prononce contre le travail le dimanche (« une vraie soumission à l’idéologie ultra-libérale »), en 2007, elle était furieusement pour, avec un vrai mépris pour le peuple : 

 

 

Convergences révolutionnaires revient sur l’essor de l’islamisme radical en France :

 

« Les mouvements islamiques dans les banlieues françaises se sont développés dans les années 1980, dans la même période où ils se développaient en Afrique du nord. En partie pour des causes sociales propres à la société française : à savoir l’accroissement du chômage et les discriminations, sans parler du racisme et des campagnes gouvernementales contre l’immigration.

 

Mais il ne s’agit pas d’un simple repliement sur soi, sur sa communauté, dû au racisme et au rejet social, comme s’il était question d’un réflexe naturel de défense. Non. En même temps que se développaient ailleurs (en Afrique du nord en ce qui concerne l’immigration en France) des mouvements islamistes politiques aspirant au pouvoir, ceux-ci ont évidemment milité aussi dans l’immigration, dans les banlieues françaises. Car il n’y a pas de lien automatique, direct, entre l’exclusion et le chômage d’un côté, le regain religieux ou nationaliste de l’autre. Il y a des mouvements politiques qui, utilisant la religion ou le nationalisme, savent tirer profit d’une misère sociale, lorsque le mouvement ouvrier n’est pas là pour lui donner de tout autres perspectives.

 

Les préjugés racistes en France, comme la politique des gouvernements successifs et évidemment celle de l’extrême droite française, avec leur démagogie sécuritaire et anti-immigrés, ont évidement apporté des arguments à l’extrême droite communautaire et religieuse d’en face. »

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26 février 2015 4 26 /02 /février /2015 06:52

On le sait, Fioraso a menti lorsqu'elle a établi son curriculum vitae officiel en s'inventant une licence qu'elle n'avait ni obtenue ni même tentée puisqu'elle n'avait pas suivi le cursus universitaire y préparant. Plus sidérant que ce mensonge, que cette fraude, est peut-être la naïveté de cette pauvre personne : à une époque où l'on peut retrouver en trois clics un rapport de la police de Léningrad de 1927, penser que l'on puisse mentir de la sorte sans que cela se sache est atterrant.

 

Cette fraude est passible d'un an de prison et d'une lourde amende. Encore faudrait-il qu'une autorité judiciaire se saisisse de l'affaire. J'attends…

 

Ci-dessous le trafficotage de Fioraso sur le site du ministère :

Les mensonges de Fioraso

Les universitaires en activité (dont je ne suis plus) ont, semble-t-il, décidé de ne pas tirer sur l'ambulance Fioraso. Ils ont tort car Fioraso n'a, pour sa part, jamais hésité à tirer sur eux en reprenant à son compte la politique de Pécresse de mépris pour la condition universitaire.

 

Un collègue – je n'ose pas dire angliciste car il est écossais jusqu'au bout des ongles, a achevé sa carrière universitaire à Lyon 2. Il milita longtemps au Snesup. Il s'adresse ici à ses anciens camarades. Je partage pleinement son point de vue.

 

Bien que n'étant plus membre du SNESup, je suis encore inscrit sur cette liste de discussion. Je me permets donc d'intervenir brièvement sur le cas Fioraso et l'étonnant manque de réaction à l'égard de l'usurpation de diplômes dont elle est l'auteure. Je n'ai pas du tout envie de relativiser les mensonges de Mme Fioraso. En dehors de l'aspect juridique des choses, il y a l'aspect politique. Fioraso a menti sur ses diplômes et personne, apparemment, dans le gouvernement dont elle fait partie, pas plus que parmi les membres de son parti (encore présents, me semble-t-il, au sein de votre section de Lyon 2) n'y trouve à redire. Quand il s'est agi de fraude étudiante au sein de l'Université de Lyon 2 j'ai le souvenir qu'un membre du PS, professeur en LEA et membre actif de la section disciplinaire, était aux avant-postes de la répression, dénonçant le laxisme ambiant et demandant toujours plus dans les punitions infligées aux étudiants. J'attends encore sa prise de position publique sur le cas de sa camarade de parti. Mais j'attendrai sans doute toujours. Une fois de plus on trouve la confirmation de ce qui est devenu une triste banalité sociologique : lorsqu'il s'agit de punir de dominés de leurs écarts par rapport à la loi, les volontaires ne manquent pas (que ce soit à droite ou dans la gauche parlementaire) ; par contre l'élite (qu'elle soit de gauche ou de droite) s'arroge le droit de passer outre à la loi, sachant que grâce à la solidarité de caste (et de classe) elle ne risque jamais grand'chose.

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 06:26

Elle s'appelle Louison. Elle est douée d'un talent certain. Elle travaille pour Marianne, France Culture, Voici et Charlie Hebdo.

 

Après la mort atroce de ses amis, elle a publié ce dessin formidable, parfaitement dans l'esprit de l'hebdomadaire :

Une dessinatrice de Charlie Hebdo dessine pour la loi Macron

Le problème est qu'elle est aussi une sorte de dessinatrice officielle, qui travaille pour la propagande (pardon : la communication) du gouvernement solférinien, au sein du SIG, le Service d'information du gouvernement. Elle y produit ce type de dessin anodin :

Une dessinatrice de Charlie Hebdo dessine pour la loi Macron

Mais aussi la voix (très orientée) de son maître :

Une dessinatrice de Charlie Hebdo dessine pour la loi Macron

Le 19 février, elle nous a expliqué, par un joli dessin – agrémenté d'un tweet – les bienfaits de la loi Macron :

Une dessinatrice de Charlie Hebdo dessine pour la loi Macron

Pour ce qui me concerne, j'ai défilé en famille, non pas pour Charlie, mais pour la liberté d'expression et surtout contre la barbarie. Je ne lis plus Charlie Hebdo depuis que Val, l'ami du Medef et des puissants en général, l'a relancé. Je ne suis pas aveugle au point d'avoir remarqué, depuis pas mal de temps déjà, que l'hebdomadaire avait soutenu les entreprises bellicistes des États-Unis et de l'OTAN. Et puis, je collabore assidument au site politique Le Grand Soir. LGS est un site de gauche, c'est-à-dire de la gauche de gauche, comme disait Bourdieu, celle qui considère que la droite commence au Parti socialiste. J'ai été très touché par les attaques de certains collaborateurs de Charlie Hebdo contre Maxime Vivas et Viktor Dedaj (les consciences tutélaires du site), accusés d'être antisémites ou rouge-brun.

 

Mais quand je vois le travail de Louison au service du banquier milliardaire Macron, plus rien ne m'étonne et je me dis qu'une grande confusion règne parmi les collaborateurs de Charlie.

 

 

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 06:37

Dans L’Humanité, Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des Droits de l’Homme (qui fut mon étudiant il y a bien longtemps) revient sur la profanation d’un cimetière juif en Moselle :

 

« S’en prendre aux sépultures, c’est très rare dans l’histoire moderne française. Il s’agit d’une transgression très forte symboliquement. Le fait qu’elle ait été aussi systématique (300 tombes saccagées), et qu’elle se produise dans une terre qui a particulièrement souffert de l’antisémitisme nazi, confère à l’acte une dimension spéciale. Dans le climat politique actuel, ce geste est désastreux. Comme le sont certains discours, marqués par la volonté de distinguer la France (d’un côté) des Juifs (de l’autre). Je pense notamment à la Une d’un récent hors-série de l’Express sur « Les Juifs de France ». Il y a dans cette distinction quelque chose d’inacceptable, aussi inacceptable que le discours de Benjamin Netanyahou qui affirme : « vous les juifs qui êtes en France, partez, ou restez, mais à vos risques et périls ». Même la réaction de Manuel Valls me semble discutable. Dire « la France à besoin de vous » ou « la France est blessée, comme vous, et la France ne veut pas votre départ », c’est pavé de bonnes intentions, certes. Mais quelque part, c’est aussi inscrire cette distinction, cette différence entre la France et les juifs. Et il faut dire encore plus frontalement à Benjamin Netanyahou : « un pays étranger n’a pas à inviter les citoyens français à quitter leur pays ».

 

 

Le Pôle de Renaissance Communiste en France explique dans les colonnes du Grand Soir comment les actionnaires se sont bien régalés en 2014 :

 

Les entreprises du CAC 40 se sont partagées en 2014 plus de 56 milliards d’euros de dividendes.

 

Les médias – ces assistés du système – aux ordres du CAC 40 répètent en boucle qu’il n’y a pas d’argent pour financer la protection sociale, la santé ou le pouvoir d’achat des travailleurs. Et qu’il faudrait donc se serrer la ceinture. Mais les chiffres ne mentent pas. L’oligarchie capitaliste, avec l’aide de la droite complexée (PS et Cie) et de la droite décomplexée (UMP/FN) fait les poches des travailleurs, travailleurs qui sont les seuls producteurs de richesses du pays.

 

Pour fixer les idées, 56 milliards d’euros de dividendes pour les actionnaires du CAC 40, c’est :

 

près de 4 fois le déficit du budget de la sécurité sociale ;

presque le déficit du budget de l’Etat en 2014 (67,3 milliards d’euros)
plus de deux fois le déficit primaire du budget de l’Etat (23,5 milliards d’euros). Le déficit primaire est le déficit du budget hors charge de la dette, dette que l’État est obligé de financer sur les marchés privés, en raison du statut de la banque centrale européenne ;

la rémunération totale de plus de 1,1 millions de salariés (en tenant compte d’une rémunération de 4000€/mois, soit un salaire net de plus de 2 000€ / mois) ;

une augmentation de 30% par rapport à 2013, correspondant peu ou prou au montant des aides accordées par l’Etat au patronat avec son « pacte de responsabilité » et son « pacte de compétitivité » (30 milliards d’euros). A comparer au 1% d’augmentation des salaires chiffré par l’Insee.

 

 

Dans Res Publica, Catherine Kintzler fait remonter les débats qui agitent le pays sur la laïcité au début des années 1980 :

 

« J’étais atterrée par la politique scolaire lancée au début des années 1980 et dont on voit aujourd’hui le succès ; elle a inspiré la plupart des réformes ultérieures. Cette politique consiste à renvoyer l’école à son extérieur, à la transformer en « lieu de vie », à l’aligner sur les demandes sociales et à négliger que son objet est l’émancipation des esprits par l’instruction. Loin de réduire les inégalités culturelles et sociales, on s’appuie sur elles pour élever les « différences » en dogme, on sacralise la proximité à laquelle il conviendrait au contraire de soustraire les élèves quel que soit leur milieu d’origine, on refuse la notion de sanction et l’exigence faite à chaque élève d’atteindre le plus haut niveau dont il ou elle est susceptible. Tout cela fut mis en place dès 1982. Et cette sempiternelle réforme a parfaitement réussi à disqualifier l’idée même d’École républicaine dont les réformateurs feignent de se réclamer. Le régime de la laïcité considère que toutes les croyances, incroyances et positions s’inscrivent dans un espace qui rend possible leur libre coexistence et que, pour construire cet espace, il faut supposer que le lien politique est étranger à tout autre lien, qu’il n’a pas besoin d’un modèle préalable de type religieux. »

 

 

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 06:15

Dans un long entretien accordé à Respublica, la philosophe Catherine Kintzler propose de très stimulantes réflexions sur la laïcité et l’école en France.

 

Extraits :

 

 

J'ai été atterrée par la politique scolaire lancée au début des années 1980 et dont on voit aujourd’hui le succès ; elle a inspiré la plupart des réformes ultérieures. Cette politique consiste à renvoyer l’école à son extérieur, à la transformer en « lieu de vie », à l’aligner sur les demandes sociales et à négliger que son objet est l’émancipation des esprits par l’instruction. Loin de réduire les inégalités culturelles et sociales, on s’appuie sur elles pour élever les « différences » en dogme, on sacralise la proximité à laquelle il conviendrait au contraire de soustraire les élèves quel que soit leur milieu d’origine, on refuse la notion de sanction et l’exigence faite à chaque élève d’atteindre le plus haut niveau dont il ou elle est susceptible. Tout cela fut mis en place dès 1982. Et cette sempiternelle réforme a parfaitement réussi à disqualifier l’idée même d’École républicaine (déjà bien imparfaite auparavant) dont les réformateurs feignent de se réclamer.


 

[…] [Lors de l’affaire] dite « de Creil » sur le port du voile islamique dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire publics. Il aurait suffi d’un peu de fermeté et de volonté politique de la part du ministre alors en exercice : réactiver les circulaires Jean Zay. Mais Lionel Jospin ne l’a pas entendu ainsi. En fait, je ne devrais pas dire qu’il a manqué de volonté politique car c’est bien une politique que de fermer les yeux sur le port de signes religieux à l’école publique par les élèves. […].

 

[…] Le régime de tolérance, théorisé par Locke, est antérieur au régime de laïcité qui a été pensé par un courant de la Révolution française (alors même que le mot « laïcité » n’existait pas encore).
On peut dire que la laïcité va au-delà de la tolérance parce qu’elle place le fondement de l’association politique en deçà du point où le place la tolérance.
Voyons d’abord cet « en deçà ». Mon collègue Philip Pettit, à l’issue d’une conférence qu’il m’avait invitée à faire à Princeton, a employé une comparaison avec un système de numération que je trouve très juste : « Nous les Anglo-Saxons, nous commençons par 1, les Français commencent par zéro »
Le régime de la tolérance s’interroge à partir de l’existant : il y a différentes religions, différentes communautés et il faut les faire exister ensemble. Cette coexistence s’appuie sur l’idée selon laquelle tous croient à quelque chose, ou du moins à des valeurs, et que le lien politique doit se construire sur ce moment de foi initiale. C’est le « 1 » – exprimé notamment par la devise « In God We Trust » inscrite sur chaque dollar. C’est une manière de penser la forme du lien politique en le modélisant sur un lien de type « croyance », un lien fiduciaire.
 Le régime de la laïcité considère que toutes les croyances, incroyances et positions s’inscrivent dans un espace qui rend possible leur libre coexistence et que, pour construire cet espace, il faut supposer que le lien politique est étranger à tout autre lien, qu’il n’a pas besoin d’un modèle préalable de type religieux : c’est le « zéro ». On ne cherche pas ce que les différentes positions ont en commun, on cherche un espace qui conditionne a priori la coexistence de toutes les positions, y compris celles qui n’existent pas.
Donc le régime de laïcité est un minimalisme – la puissance publique s’aveugle à tout ce qui est de l’ordre de la croyance et de l’incroyance, elle manifeste cet aveuglement par sa propre abstention en la matière – et ce minimalisme lui permet d’accueillir de manière totalement indifférente un nombre indéfini de positions.
 Nous voyons donc que ce fondement, en deçà du régime de tolérance, produit un au-delà dans la multiplicité indéfinie des positions qui jouissent de la même liberté. En termes plus usuels, la tolérance est plus volontiers tournée vers la liberté religieuse que vers la liberté de conscience. Elle n’assure pas toujours de manière certaine la liberté de conscience – laquelle comprend la liberté d’avoir un culte quelconque, mais aussi celle de n’en avoir aucun et de le manifester.

 

 

(Dessin de Siné)

 

Cela ne veut pas dire que les non-croyants sont persécutés ni même rejetés en régime de tolérance, mais ils sont moralement dépréciés par la norme sociale qui veut que chacun ait une religion, et qui va même jusqu’à introduire la notion de croyance dans les serments. En revanche la laïcité assure d’abord la liberté de conscience et fait de la liberté des cultes un cas particulier de la liberté de conscience.
La question philosophique fondamentale est donc celle de la disjonction entre la forme du lien politique et la forme religieuse du lien. Un régime de tolérance part de l’idée selon laquelle la forme de tout lien obéit non pas à une religion, mais à un modèle religieux : c’est avec cette idée que la laïcité rompt.
Maintenant, il y a aussi une différence politique entre les deux régimes, c’est celle de l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique, celle de la promotion des communautés en tant que telles au statut d’agent politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, pourvu que cela ne contrarie pas le droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous, individuellement : le droit de l’individu a toujours priorité sur le droit collectif. Il est impensable d’imaginer un droit flexible selon la communauté à laquelle on est réputé appartenir, ce qui est possible dans nombre de régimes de tolérance. Du reste en République laïque, il n’y a pas d’obligation ni même supposition d’appartenance.

 

[…] Les signes religieux sont prohibés dans le domaine qui participe de l’autorité publique, qu’il s’agisse d’espaces ou de choses (par exemple les bâtiments officiels : mairies, écoles publiques, préfectures, monuments officiels comme les monuments aux morts…), de personnes durant un certain temps (fonctionnaires et magistrats pendant l’exercice de leurs fonctions) ou d’actes et de discours (lois et règlements, financements publics, propos tenus par un magistrat, un professeur, un ministre dans le cadre de ses fonctions…).
Le terme « public » est l’objet d’un malentendu. Pour tenter de l’élucider, je pense qu’il est utile de rappeler la distinction entre le principe et le régime de laïcité. Le principe de laïcité, que tout le monde connaît, veut que la puissance publique s’abstienne de toute manifestation relative à une croyance ou à une incroyance : ce sont les exemples que j’ai donnés ci-dessus.
Mais cette abstention n’a de sens que parce que son domaine d’application est restreint : cela libère tout ce qui ne participe pas de la puissance publique.

 

Partout ailleurs, dans la société civile (rue, métro, magasins, etc., donc des « lieux publics »), s’applique le principe de libre expression, de libre affichage. Et c’est précisément parce que la puissance publique observe la réserve en son sein que la société civile est d’autant plus libre car aucune option n’est cautionnée ni dépréciée par la puissance publique.
Ainsi le régime de laïcité articule deux principes, le principe de laïcité et le principe de libre expression (dans le cadre du droit commun bien sûr). L’espace juridique en régime laïque n’est donc pas uniforme : c’est le contraire d’un intégrisme.
Donc réclamer le bannissement des signes religieux de l’« espace public » est ambigu.
On peut vouloir dire par là qu’il faut appliquer le principe de laïcité à ce qui participe de l’autorité publique : et là effectivement il faut refuser une croix, un croissant étoilé, une étoile de David, une crèche, etc., dans le hall d’une mairie, car ce serait ouvrir la porte à toutes sortes de revendications particulières d’affichage et encourager chez les élus une attitude clientéliste. Il y aurait des mairies « plutôt catholiques » d’autres « plutôt musulmanes » selon la « clientèle » : elles cesseraient d’être la maison commune.
Mais on peut vouloir dire par là qu’il faut « nettoyer » de tout signe religieux les lieux accessibles au public (la rue, les magasins, les halls de gare, le métro, etc.) : on voit bien à quelles aberrations cela mènerait, à commencer par raser cathédrales et calvaires, anonymer les temples maçonniques, débaptiser les communes dont le nom comprend « Saint », etc. Et si on interdisait le port du voile islamique dans la rue, il faudrait aussi y interdire le port de tee-shirts anarchistes ou athées, interdire les signes maçonniques au revers des vestes… Ceux qui réclament un tel « nettoyage » réclament bel et bien l’abolition de la liberté d’expression – en fait ils ne la réclament que pour une religion seulement !
Beaucoup de confusion règne à ce sujet. Je me rappelle un intervenant lors d’un débat, qui me disait « mais si on refuse une crèche dans une mairie, alors c’est pareil pour un musée national ou municipal et il faut en enlever tous les tableaux et toutes les sculptures à sujet religieux ! ». C’est confondre l’objet du musée (exposition d’œuvres dans un cadre neutre et critique) et ce cadre lui-même qui n’est pas religieux, car administré par la puissance publique.

 

À l’école publique, on comprend bien que l’abstention en matière de religion et d’opinions doit s’appliquer aux personnels, mais pourquoi et dans quelle mesure s’applique-t-elle aussi aux élèves ? Autrement dit : les élèves sont-ils des usagers ?
À la suite du remarquable travail de la Commission Stasi, la loi de 2004 interdit en effet aux élèves d’arborer des signes religieux ostensibles : on leur demande, durant le temps scolaire, une réserve plus grande que lorsqu’ils sont dans l’espace civil ordinaire.
Cela ne les met pas exactement sur le même plan que les personnels, mais cela signifie que l’école, vue du côté des élèves, n’est pas un lieu ordinaire assimilable à une portion de la société civile où peuvent s’afficher les opinions en tant que telles.
L’école publique primaire et secondaire est soustraite à l’espace civil ordinaire parce qu’elle fait partie des dispositifs constitutifs de la liberté, parce qu’elle accueille des libertés en voie de constitution. Il ne s’agit ni de la rue, ni d’un simple « service » au sens ordinaire du mot. On ne vient pas à l’école pour « consommer » un service, on n’y vient pas pour obtenir un papier ou remplir un formulaire : on y vient pour construire sa propre liberté. Et pour cela on a besoin d’un espace critique commun, d’un moment de détour, de retrait et de doute. Voilà pourquoi les élèves ne sont pas des usagers.
Ce n’est pas en faisant défiler les différentes positions devant les élèves qu’on arrive à construire quoi que ce soit, ni en leur disant « il y a différentes communautés et chaque communauté fait ce qu’elle veut, c’est toujours respectable ». Parce qu’alors, chacun reste campé sur son appartenance – à supposer qu’il en ait une. Il faut passer par la nécessité de la crise, une sorte de mise à distance. […]

 

On ne souligne pas assez combien [la loi sur les signes religieux de 2004] a une valeur éducative. Car elle « met en scène » de façon concrète et quasi-rituelle la distinction des espaces : l’élève sait qu’il doit quitter un affichage religieux ostensible en entrant dans l’établissement scolaire public, mais il sait aussi qu’il peut le remettre en en sortant. Cela lui fait vivre l’inverse de ce que lui ferait vivre un intégrisme qui demande l’uniformité totale. Donc ceux qui prétendent que la loi de 2004 « uniformise » ne font que montrer soit la confusion de leurs idées soit leur détestation de la législation républicaine. Manifester la distinction des espaces juridiques et la signification profondément libératrice de cette distinction : voilà, à mon sens, l’efficacité principale, du point de vue de l’école et de ses finalités, de cette disposition.
[…]

 

 

[Concernant les accompagnateurs de sorties scolaires, Najat Vallaud-belkacem] reproduit une attitude analogue à celle qu’a adoptée Lionel Jospin en 1989 : on peut interdire, mais il vaut mieux ne pas le faire. Si elle pense vraiment qu’il faut accepter les signes religieux des accompagnateurs, que n’abroge-t-elle la circulaire Chatel ? Cette circulaire n’est pas illégale et jusqu’à plus ample informé elle reste en vigueur. Pour justifier ses atermoiements, la ministre prétend s’appuyer sur une étude du Conseil d’État que ses conseillers juridiques semblent ne pas avoir lue de bien près, car cette étude expose clairement pour quels motifs on peut refuser le port de signes religieux par les accompagnateurs scolaires. La question n’est pas celle du statut de ces personnes, mais celle de la nature de l’activité : la sortie scolaire est une activité scolaire, et l’école reste toujours l’école y compris lorsqu’elle sort de son enceinte habituelle. Mais on reste dans le flou, la responsabilité retombe sur les enseignants. C’est hélas coutumier à l’Éducation nationale : les professeurs ont l’habitude d’être « lâchés » par la hiérarchie, y compris à son niveau le plus élevé.
L’enjeu n’a pas changé. La tendance la plus rétrograde de l’islam entend banaliser le port du voile et l’introduire particulièrement à l’École publique. Comme pendant les années qui ont précédé la loi de 2004, elle trouve une forme de complaisance en haut lieu au prétexte de ne pas « stigmatiser ». Ainsi s’accentue, plus généralement, la pression sur les femmes musulmanes qui ne portent pas le voile.
L’emploi du terme « mamans » est révélateur. Cela suggère une importation de l’intime au sein de l’école. L’école est-elle destinée à prolonger l’intimité du cocon maternel ? N’est-elle pas, par définition, destinée à en faire sortir l’enfant qui, de « gamin », devient alors un élève ? En devenant élèves et en fréquentant l’école les enfants accèdent au luxe d’une double vie. Et les mères d’élèves qui accomplissent cette démarche effectuent un pas remarquable vers l’extérieur du monde des « mamans » duquel on peut imaginer qu’elles souhaitent sortir, au moins temporairement.
Rappelons une évidence. L’accompagnateur scolaire accompagne, par définition, les enfants d’autrui que sont les élèves et cela sans exception, y compris lorsque ses propres enfants sont au nombre des accompagnés. L’accompagnateur n’a donc pas à traiter les élèves comme s’ils étaient ses propres enfants. Réciproquement, il doit traiter ses propres enfants, dans ce cadre scolaire, comme s’ils étaient ceux d’autrui.
Au lieu de cela, on se complaît dans le compassionnel à des fins idéologiques : il y aurait humiliation, stigmatisation. On aura reconnu le thème condescendant, plein d’onction et de violence, de l’intouchable. Car croire qu’une femme, parce qu’elle est voilée, serait incapable de comprendre qu’il existe des espaces et des situations distincts, relevant de réglementations différentes, c’est la mépriser. La demande qui lui est faite de s’abstenir d’affichage religieux dans ce cadre de responsabilité scolaire, loin de l’humilier, la met à la même hauteur que le professeur dont elle partage momentanément la tâche ; loin d’être un impératif blessant et réducteur, elle est un honneur et une marque de considération. Au niveau de la symbolique, c’est peut-être l’inverse qu’il faudrait faire : en même temps qu’on demande à une personne d’ôter momentanément les signes religieux ostensibles dont elle est porteuse, lui remettre un insigne d’accompagnateur scolaire qu’elle pourrait arborer fièrement durant la sortie.

 

 

Biographie et bibliographie de Catherine Kintzler 

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 06:49

Quand une entreprise du CAC 40 est en difficulté (ou prétend l’être), elle baisse les salaires, licencie mais ne touche surtout pas aux dividendes des actionnaires.

 

Même chose à l’université d’Aix-Marseille (pardon : “ Aix-marseille Université, une université à l'ambition internationale ”) qui a décidé de recruter un certain nombre d’ATER (attachés temporaires d’enseignement et de recherche) sur des contrats courant du 1er octobre au 31 août. Ces enseignants-chercheurs seront donc pays onze mois au lieu de douze. Je ne connais pas à fond la législation concernant ces contrats, mais il me semble bien qu'ils sont annuels et pas saucissonables à merci.

 

Deux pis-aller sont envisagés. Soit déduire un douzième du service de ces personnels, soit payer en vacations les heures non couvertes par le contrat de 11 mois au titre du mois de septembre durant lesquels les ATER ne sont pas officiellement employés.

 

Notons qu’en général des examens ont lieu en septembre. Ces ATER ne pourront pas les faire passer. Un surcroît de travail  pour les titulaires.

 

Je me souviens qu’il y a vingt ans, en Grande-Bretagne, pays pionnier en la matière, des contrats de neuf mois étaient proposés (imposés) aux enseignants sur postes temporaires. Toujours en Grande-Bretagne, les universitaires n’étant pas fonctionnaires, les régimes de retraite varient d’une université à l’autre.

 

De Pécresse en Fioraso, nous n’avons pas encore tout vu.

 

 

 

PS : La précariastion chez les jeunes enseignants se généralise. A Paris 3, une mesure récente va un peu dans ce sens : les postes d'ATER "statutaires" (donc pas sur supports vacants) sont désormais remis au concours tous les ans (même un ATER pouvant de par son statut prétendre à occuper un tel poste 3 ou 4 ans doit ... recandidater), sans qu'on demande aux composantes si elles souhaitent renouveler le contrat de cette personne ou pas. Parallèlement à cela, les postes d'ATER "statutaires" sont remis en jeu dans la campagne d'emplois tous les ans, et feront donc aussi l'objet des batailles entre composantes que l'on connaît déjà pour les postes de MCF et de PR - ou seront eux aussi "gelés"...Les contrats de plusieurs années qui permettaient à des thésards sans contrat  doctoral de travailler dans des conditions pas trop mauvaises vont donc probablement disparaître.

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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 06:33

 

 

Je suis courroucé, exaspéré, furibond, irrité, hérissé, horripilé par l’utilisation abusive, surfaite, envahissante et usurpatoire de deux vocables de notre bonne vieille langue : « technologie » à la place de « technique » et « problématique » à la place de « problème ».

 

Le dérailleur ou le fil à couper le beurre sont des techniques, pas des technologies. À l’origine, la technologie (mot apparu dans notre langue au XVIIe siècle) était une dissertation sur un art, un exposé des règles d’un art. Au XIXe siècle, le sens évolua légèrement : science des techniques et des objets techniques. La technologie, c’est du logos, c’est-à-dire un discours.

 

Il fallut, évidemment, que l’anglo-étasunien, cette langue de tous les abus et de tous les commerces, s’en mêlât. Donc, au XXIe siècle, technologie (technology) désigna une technique de pointe, complexe, élaborée (sophistiquée, n’est-ce pas ?)

 

Par extension, on ne dira plus technique mais technologique, techniquement mais technologiquement. Par conservatisme et purisme, peut-être, on a gardé École polytechnique et polytechnicien.

 

Les neuneux des médias mettent de la problématique partout. On peut parler de la problématique des lacets de chaussures, de la problématique des taxis sans chauffeur, de la problématique de l’heure d’été sur la lallation des nourrissons. Alors, faisons simple : un problème est une question à résoudre. Pro, devant soi, et ballein, jeter. Cette acception fut la seule jusqu’au XVIIe siècle (Descartes). Au XVIIIe siècle signifia quelque chose ou une personne que l’on explique mal. Dans la seconde moitié du XXe siècle (après 1968, en particulier) est survenu le sens de difficultés affectives ou professionnelles : « Quel est ton problème ? », « Cette attitude pose problème ». Il faudra évoquer un de ces jours le remplacement de « Pas de problème ! » par « Pas de souci ! ». Alors que les soixante-huitards (dont je fus et suis – j'ai fêté mes vingt ans le soir des barricades !) voyaient des problèmes partout et voulaient problématiser du matin au soir, leurs enfants et petits-enfants lissent ou évacuent les difficultés grâce aux soucis. En ces temps de difficultés et d'horizon bouché, c'est beaucoup plus tranquille.

 

L’expression « pas de problème » date des années 1930, comme calque de l’anglais no problemproblem signifie moins problème que difficulté. L’expression s’est encore affaiblie pour signifier tout simplement « oui » :

 

- Tu peux me rendre un service ?

- Pas de problème !

 

Le mot problématique date du XVe siècle (avec l'orthographe probleumaticque) : quelque chose auquel on ne peut apporter de solution, difficile à résoudre, douteux. Puis, toujours en tant qu'adjectif, mystérieux, énigmatique, suspect. Le substantif problématique vient de l’allemand Problematik (quand la philosophie d’outre-Rhin dominait la pensée occidentale) : une technique qui consiste à bien poser un problème. D’où problématiser (problématisation) : présenter sous la forme d’un ensemble de problèmes.

 

Camus, qui s’y connaissait en vocabulaire et en précision, avait élégamment utilisé les deux termes dans une même phrase de L’homme révolté : « Si, dans le monde sacré, on ne trouve pas le problème de la révolte, c’est qu’en vérité on n’y trouve aucune problématique réelle, toutes les réponses étant données en une fois. » En ces temps de défoulement du religieux, cette phrase de 1951 nous apporte quelques lumières.

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13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 06:09

Je suis tombé tout récemment sur ce texte de Didier Daeninckx de 2000 :

 

11 novembre 1918 : le drapeau rouge flotte sur Strasbourg et l’Alsace proclame la République des soviets…

 

Un jour, venant de Strasbourg où j’étais allé repérer les décors d’une nouvelle, je me suis arrêté devant la plaque d’une importante voie de la capitale alsacienne, la « rue du 22 novembre ». Je ne saurais dire pourquoi cette dénomination avait attiré mon attention, mais j’avais demandé à un passant à quel événement elle faisait référence. « A la Libération, en 1944 », m’avait-il répondu. Un simple coup d’oeil sur un livre d’histoire régionale m’apprit que les troupes du général Leclerc avaient fait leur entrée fulgurante dans Strasbourg le 23. La plaque émaillée bleu comportait une grossière coquille historique, ou alors elle commémorait un autre fait marquant. Un ami alsacien émit l’hypothèse que ce 22 novembre avait à voir avec l’armistice de 1918. Je lui rétorquai que dans ce cas, l’erreur ne portait plus sur une journée mais sur onze, la fin des hostilités ayant eu lieu le 11 novembre à midi.

 

Une visite dans les archives de la bibliothèque nationale et universitaire, place de la République, l’ancienne Kaiserplatz, me donna la surprenante solution : Strasbourg avait bien été libérée le 22 novembre 1918, mais pas de l’armée allemande ! Les troupes françaises avaient mis fin à un soviet de soldats, d’ouvriers, de paysans… Une telle affirmation demande à être étayée, et il faut revenir à la fin du mois d’octobre de cette année-là pour y voir plus clair. L’Allemagne impériale a perdu la guerre, mais quelques généraux ultras, dont Ludendorff veulent tenter un baroud d’honneur en prenant appui sur la puissante flotte de guerre. La troupe refuse de marcher. A Kiehl, sur la Baltique, les marins se mutinent et se constituent en Soviet. Les syndicats ouvriers les rejoignent, et des détachements d’insurgés, drapeaux rouges en tête, se rendent dans les villes voisines pour gagner les habitants à leur cause. Une quinzaine de milliers d’Alsaciens et de Lorrains sont alors incorporés dans la Kriegsmarine, et nombre d’entre eux participent à ces événements. Certains décident de soulever leurs deux provinces natales soumises à une véritable disette, et qui sont agitées de forts mouvements de mécontentement.

 

Le 8 novembre, la population de Strasbourg apprend la proclamation de la République des conseils de Bavière. Le lendemain, des milliers de manifestants envahissent la place Kléber pour acclamer les premiers détachements de marins arrivés du nord de l’Allemagne. Des dizaines d’officiers sont dégradés en public. Un train d’insurgés est bloqué au pont de Kehl, et un commandant loyaliste fait ouvrir le feu. Le soldat Fir est abattu. Ses camarades prennent le contrôle de la ville jumelle de Strasbourg, de l’autre côté du Rhin, puis traversent le fleuve. La bourgeoisie allemande de Strasbourg ne cesse de faire appel aux troupes françaises, afin de mettre un terme aux troubles. Un slogan court les quartiers bourgeois : 

 

« Plutôt Français que rouges ! ».

Quand l'Alsace aurait pu devenir soviétique

Les marins révolutionnaires alsaciens se forment en Conseil de soldats de Strasbourg, et exigent du gouverneur Von Rohden la libération des détenus, la liberté de presse et d’expression, la levée de la censure sur le courrier, le droit de manifester. Les prisons ouvrent leurs portes, les Conseils se rendent maîtres des bâtiments publics et toutes les marques d’autorité comme les insignes, les grades sont supprimées. La ville se hérisse de drapeaux rouges dont l’un va même flotter sur la flèche de la cathédrale !

 

Toutes les forces sociales tentent de s’assurer le contrôle du mouvement en se fondant dans le Conseil des ouvriers et soldats, présidé par le secrétaire du syndicat des ouvriers brasseurs, Rebholz, qui annonce l’abdication de Guillaume II, à Berlin, et proclame l’avénement d’un pouvoir populaire. Les murs de la ville se couvrent d’affiches « Nous n’avons rien de commun avec les États capitalistes, notre mot d’ordre es : ni Allemands ni Français ni neutres. Le drapeau rouge a triomphé ». Une trentaine de commissions organisent la vie quotidienne : transports, finances, ravitaillement, démobilisation, justice… Des grèves radicales éclatent, comme celle des cheminots.

 

Le dirigeant social-démocrate strasbourgeois Jacques Peirotes fait appel au Grand Quartier Général français et demande aux généraux de « hâter leur entrée à Strasbourg, la domination des rouges menaçant de prendre une fin tragique ». L’entrée dans la ville était prévue pour le 25, mais son appel est entendu. Les troupes marchent sans relâche et pénètrent dans les faubourgs le 22 novembre 1918. Le Conseil des ouvriers et soldats déclare qu’il « a rempli sa mission, même si, compte tenu des circonstances, il n’a pu réaliser son idéal politique ». Il décide de remettre l’autorité militaire entre les mains du commandement français. Le général Gouraud fera savoir qu’il ne reconnaît ni le Soviet des ouvriers et soldats, ni aucune des mesures qu’il a édictées. Le 22 novembre, le premier acte symbolique de l’armée française sera d’occuper le Palais de justice où siégeait le « Soviet de Strasbourg ». La troupe s’empare des usines, les décrets sociaux sont annulés, les salaires ramenés à leur niveau de septembre 1918, les « agitateurs » sont expulsés. On choisit les sous-préfets parmi les officiers, des commissions de contrôle de la population, présidées par un officier du 2ème Bureau sont mises en place.

 

 

 

Il en sera de même dans toutes les villes des deux provinces perdues en 1870. Car le Soviet de Strasbourg n’a pas été une création unique : le premier Conseil a vu le jour à Haguenau, le 9 novembre suivi dans la soirée par Mulhouse. A Saverne les soldats se mutinent, comme à Sélestat. A Colmar le Conseil siège à la mairie, et le futur Feldmaréchal Rommel viendra s’y plaindre des vexations dont sont victimes ses officiers ! Partout sur le front des Vosges on fraternise, on manifeste, drapeaux rouges en tête. En Lorraine, les nombreux immigrés italiens se joignent au mouvement. A Metz, le Conseil siège à l’hôtel de ville sur lequel flotte un drapeau turc dont on a passé le croissant au minium… Des Conseils prennent les usines en charge, on occupe les mines, comme à Knutange. A Algrange, Hagondange, Rombas, les grèves éclatent. A Thionville c’est un acteur, Seelow, qui dirige le conseil, un aumônier militaire à Sarrebourg, un pasteur à Neuf-Brisach…

 

Un jour que j’évoquais cette épopée et le nom de cette ville de garnison, Neuf- Brisach, mon ami Rémy Fisch, délégué mineur des potasses d’Alsace, m’a interrompu.

 

– Neuf-Brisach ! Maintenant, je comprends mieux ce que me racontait mon père… Il nous disait des choses bizarres, lors des banquets familiaux, mais tout le monde se moquait de lui… Il parlait des soviets et chantait une chanson, « Hop là », en faisant valser les chapeaux, les casquettes…

 

Je l’ai suivi à Soultz, sur laquelle veille la masse imposante des collines du Vieil Armand et il m’a traduit les paroles de Joseph Fisch qui, toute sa vie, ne s’est exprimé qu’en alsacien et en allemand :

 

– Quand j’ai été mobilisé, en 1917, je travaillais aux fortifications du Vieil Armand. Le 9 novembre 1918, on nous a rassemblés pour nous envoyer sur le front de l’Est. On a fait étape à Neuf-Brisach. Là, il y avait un rassemblement de six mille soldats. La première chose que j’ai vue, c’est un officier supérieur allemand dégradé devant tout le monde, obligé de rendre son épée et ses distinctions. L’atmosphère était surchauffée. La foule entonnait des chansons populaires pleines de joie. Certains chantaient des airs révolutionnaires. La manifestation parcourait la ville et dès qu’on rencontrait un gradé, on l’arrêtait et on disait : « Hop là, donne tes galons, sinon tu prends une claque ». Après, ce qu’on a eu en tête les copains et moi, c’était de ficher le camp le plus vite possible, et rentrer chez nous, à Soultz. Quand on est arrivé, le 10, on est tombé sur un défilé qui venait de la gare, musique en tête. La population de Soultz portait en triomphe Richard Heisch. C’était un responsable socialiste internationaliste, libéré de prison sous la pression du Conseil de Colmar. Heisch était tenancier de bistrot. Il a pénétré dans son troquet et, hop là, il a sauté sur une table et harangué les soldats allemands pour les appeler à partir, pour la paix entre les peuples. J’avais dix-huit ans, je n’oublierai jamais ces journées-là.

 

Je crois aujourd’hui que si la plaque de rue strasbourgeoise signale le jour mais reste silencieuse sur l’année, c’est pour faire oublier la force de ce qui se disait là, au coeur d’une l’Europe meurtrie.

 

 

 

Après l’abrogation des soviets, une politique de vigoureuse francisation fut mise en place. Il était désormais interdit de parler allemand ou le dialecte alsacien à l’école ainsi que dans les services publics. Des enseignants uniquement  francophones enseignèrent le français dans les écoles communales.

Le peuple alsacien fut divisé en 4 classes : A B C et D

Classe A : personne dont les parents auraient été Français si l’annexion n’avait pas eu lieu en 1871. Ils étaient titulaires d'une carte qui permettait de circuler dans toute l’Alsace et la Moselle.

Classe B : personne ayant un seul parent « français de souche »

Classe C : étrangers qui n'étaient pas de nationalité allemande, autrichienne, ou d'un pays allié allié à l'Allemagne ou à l'Autriche pendant la guerre.

Classe D : citoyens d’origine allemande, autrichienne ou d’un pays allié. Il leur était interdit de circuler en dehors de la ville.

Une politique d’épuration fut mise en place par les autorités françaises. 112 000 résidents alsaciens, décrétés « Allemands » ou insuffisamment francophiles, furent expulsés.

Albert Schweitzer – futur lauréat du prix Nobel de la paix – fut fiché comme «dangereux autonomiste» bien que de nationalité française. La police le surveilla jusqu'en 1920.

 

 

 

 

 

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