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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 06:12

En finir ! (91)

 

Né en 1823 à Strasbourg, le député (d'abord) d’extrême gauche Marie-Edmond Valentin fut proscrit pendant 20 ans par Napoléon III. Il s’exila en Angleterre et devint professeur à l’école militaire de Woolwich. Il ne revint en France qu’en 1870.

 

Après la chute de l’Empire, Thiers le nomma préfet du Rhône en 1871. Eperdu de reconnaissance, il écrasa à Lyon l’insurrection ouvrière, prenant lui-même d’assaut les barricades du quartier de la Guillotière. Sénateur dans les rangs de la Gauche républicaine, il reçut la Légion d’honneur. Ne se sentant plus, il exigea le traitement afférent à la décoration, réservé aux militaires. Ceci lui fut refusé.

 

Il se tua de deux coups de revolver dans le cœur, le 1er novembre 1879, à 56 ans. La République perdit un grand serviteur.

 

(Pudor)

 

 

En finir ! (91)

 

 

Dali ne l’aimait pas (« la honte de la peinture mondiale »). Et pourtant, quelle intelligence : « Je pose le blanc et noir de Delacroix ou de Millet ou d'après eux devant moi comme motif. Et puis j'improvise de la couleur là-dessus mais bien entendu pas tout à fait étant moi mais cherchant des souvenirs de leurs tableaux – mais le souvenir, la vague consonance de couleurs qui sont dans le sentiment, sinon justes – ça c'est une interprétation à moi ». Et puis son français n'était pas mauvais ...

 

A l’âge de 37 ans, Van Gogh se tire une balle de pistolet dans la région du cœur. Trente diagnostics ont été posés à propos de sa maladie : entre autres, schizophrénie, trouble bipolaire, syphilis, saturnisme, épilepsie, maladie de Menière, porphyrie aigüe. Sans parler du surmenage, de la malnutrition, de son penchant pour l’absinthe.

 

Le 29 juillet 1890, dans un champ derrière le château où il peint une ultime toile, il se tire un coup de revolver dans la poitrine. Le coup manque de précision. Revenu en boitant à l'auberge Ravoux, il monte dans sa chambre. L'aubergiste Arthur Ravoux fait venir le docteur  qui lui fait un bandage sommaire. Vincent van Gogh meurt deux jours plus tard, son frère Théo à son chevet.

 

En 2011, une nouvelle hypothèse sur la mort de Van Gogh a été avancée : le peintre aurait été victime par accident d'une balle tirée par les frères Gaston et René Secrétan, deux adolescents qu'il connaissait, ces derniers jouant « aux cowboys » avec une arme de mauvaise facture à proximité du champ où Van Gogh se promenait. Avant de succomber deux jours plus tard, le peintre aurait alors décidé d'endosser toute la responsabilité de l'acte en déclarant s'être visé lui-même, dans le but de protéger les garçons. Hypothèse vraisemblablement farfelue.

 

(Impatienta doloris).

 

 

 

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 06:15

Ils ne l'ont même pas fait exprès !

Système U et l'ortografe

Franprix n'est pas mal non plus :

Système U et l'ortografe
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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 06:11

François-Henri Désérable. Evariste. Paris : Gallimard, 2015

 

Décidément, le commerce amiénois nous fournit ces temps-ci des gens peu banals. Après les meilleurs producteurs de macarons de France depuis cinq générations, la famille Trogneux, dont le gendre n’est autre que notre ministre des finances royaliste et ci-devant banquier, voici la grande quincaillerie Désérable qui nous offre un rejeton tout à fait extraordinaire en la personne de François-Henri, joueur de hockey professionnel (Amiens est une ville de tradition hockeyeuse), mais surtout écrivain déjà confirmé après deux livres, Tu montreras ma tête au peuple, une approche très personnelle de la Révolution française publiée à l’âge de 25 ans chez Gallimard, et cette vie romancée du génie des mathématiques Evariste Gallois, chez le même éditeur.

 

Il faut arborer la triste trogne d’un pisse-froid du style d’Aymeric Caron pour ne pas apprécier ce jeune auteur. Caron qui fait la leçon à Désérable, alors qu’il va récupérer quelques dividendes de sa médiocre gloire sur le plateau de l’émission Fort-Boyard. La télé rend fou les esprits simples !

 

On n’a jamais dit « Albert » (pour Einstein) oui « Louis » (pour de Broglie). Mais on dit « Evariste » (pour Galois). Ce mathématicien qui avait élaboré à l’âge de 17 ans, des théories impensées avant de mourir à 20 ans fut un des grands héros romantiques de la première moitié du XIXe siècle. Il connut Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, la prison pour des raisons politiques nobles, avant de mourir, après une longue agonie, lors d’un duel stupide au pistolet, un objet qu’il n’avait jamais manié durant sa courte vie. Les causes de ce duel sont à jamais obscures et Désérable a bien raison de ne pas trancher péremptoirement parmi diverses hypothèses : duel entre rivaux amoureux, manigance de la police secrète qui aurait organisé la mort de ce trublion extrémiste par le biais d’un duel, plus vraisemblablement « duel imbécile entre amis ». On sait seulement de source sûre qu’Evariste écrivit dans sa dernière lettre, quasi assuré qu’il allait y passer : « Gardez mon souvenir puisque le sort ne m’a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom. »

 

Avec un nom pareil, Evariste ne pouvait qu’être le plus grand (âristos, le meilleur), l’égal d’un Newton. Ou encore d’un Rimbaud qui n’aurait pas eu le temps d’écrire sa Saison. Comme la plupart d’entre nous, Désérable n’est guère mathématicien. C’est par la poésie, l’approche littéraire qu’il nous offre la fulgurance scientifique du jeune génie : « il pressentait qu’il touchait là aux puissances célestes, qu’il était dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini ; …il croyait aux mathématiques, il y voyait l’alphabet grâce auquel, après le claquement de doigts originel, l’univers fut écrit : en faisant des mathématiques, il croyait au Vieux. » (J’adore comment Désérable appelle Dieu « Le Vieux ») ! Ses professeurs de Louis-le-Grand repèrent en lui la « fureur des mathématiques ». Il publie son premier article à 18 ans : Démonstration d’un théorème sur les fractions continues périodiques dans les Annales de Gergonne, le plus grand journal consacré aux mathématiques (pour les balaises, c’est ici).

 

 

Juste avant qu’Evariste entre à l’école Normale (future Normale sup’), son père, jacobin, libéral, un peu poète, se suicide : « On l’oublie trop souvent, mais c’est aussi l’enfant qui meurt quand meurt le père. La mort emporte le père dans la tombe, et la tombe se referme sur l’enfant. »

 

Lors des Trois Glorieuse, Evariste est absent. Il aurait voulu en être mais le directeur de l’Ecole avait fermé les portes à clé. Politiquement, il se situe du côté de la Société des amis du peuple, comme Arago, Blanqui, Raspail. Cet « agglomérat de francs-maçons, de libéraux, de saint-simoniens, de carbonari, de jacobins plus ou moins modérés » veut empêcher l’accession au trône de Louis-Philippe. Il s’enrôle dans l’artillerie de la Garde dissoute. Mais, en 1832, déboule sur l’Europe un mal qui va tuer dix fois plus que les armées napoléoniennes : le choléra. La description par Désérable de Paris infesté vaut le détour : ceux qui étaient nés dans la fange « prenaient des cuites de plomb dans des brocs rapinés sur les étals des marchands, forniquaient à la va-vite dans des arrière-cours insalubres, devant la vermine et leurs bâtard aux pieds bots, aux lèvres crénelées, puis s’endormaient à même le sol d’un sommeil de plomb aussi lourd que leur cuite de plomb, sur un lit de paille et de blé, de boue séchée que parfois ils bouffaient comme ils bouffaient le pain noir que plus tard ils chiaient dans la Seine ; et pour étancher la soif quand ils n’avait plus de vin, ils se penchaient sur le fleuve vert-de-gris, et quoiqu’il charriât leur merde et la merde du tout-Paris, comme des porcs dans une auge ils en buvaient la substance visqueuse qui ressemblait vaguement à de l’eau, si l’on fermait les yeux. Alors un matin on défonçait la porte de leur taudis, et on les trouvait tout grelottants, les yeux excavés, la langue blanche, pendante, les lèvres tremblantes, violacées, et surtout, ce qui ne trompait pas, la peau du visage bleuie au lapis-lazuli. »

 

Mais au révolutionnaire déchaîné, il ne reste que quelques semaines à vivre, pour connaître l’amour et la mort. Sa relation amoureuse s’échouera, selon Désérable, dans une éjaculation précoce qui, elle aussi, vaut le déplacement : « Vous attendez qu’elle s’offre à vous sans pudeur, délirante d’amour, avec l’extase révulsée des madones, la candeur affectée des jeunes vierges, et cela vous révulse et vous fascine, et d’avance vous tressaillez de plaisir et de joie comme vous tressaillez de plaisir et de terreur à huit ans dans Bourg-la-Reine contre le tapis de brocart du salon, de plaisir et d’extase à quinze ans dans le dortoir de Louis-le-Grand, à dix-huit dans celui de l’Ecole, de plaisir et de chagrin il y a trois mois sur un grabat de Pélagie, or elle ne bouge pas, ne bouge plus, elle reste là, prostrée, bête traquée qui ne sait pas où s’enfuir, alors d’une main vous relevez son jupon et de l’autre vous saisissez le petit appendice volcanique qui vous brûle en bas du ventre mais déjà c’est l’éruption de lave blanche et sa robe, les mille raies, sa peau d’albâtre, l’amour et les étoiles là-haut dans le ciel de bleu de Prusse, tout cela est souillé. »

 

Il reste donc à mourir. En écrivant, comme Mozart et Proust aux portes de la mort, le mot « fin » d’une œuvre fabuleuse. En se battant à cause d’une infâme coquette, dans un misérable cancan, en cédant à une provocation idiote dont l’histoire n’a même pas retenu le nom. Pour l’œuvre décisive à venir, il n’a plus le temps. En phrase courtes, il écrit un testament dans lequel il s’enveloppe comme dans un linceul : « c’est dans les pages qu’il a laissées qu’est enveloppé son esprit. »

 

Bien longtemps, la France ne reconnaîtra pas le fils prodige, et il faudra attendre une quarantaine d’années pour que cette pensée unique se propage jusqu’à Cambridge et Berlin, pour que cette ébauche de vie atteigne la lumière.

 

La balle lui avait dévasté le ventre. Evariste demeura conscient jusqu’au bout dans d’atroces souffrances. Il eut le courage de refuser l’aide d’un « corbeau en soutane » venu lui apporter l’extrême onction. Mais le « Vieux » avait tourné son pouce vers le bas...

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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 05:59

Johann Jack Unterweger est né en 1950 en Autriche. Il a passé une certaine  partie de sa vie à tuer des prostituées dans son pays, en Pologne et aux Etats-Unis.

 

Il est condamné pour meurtre une première fois en 1974. Il avait étranglé une jeune fille avec son soutien-gorge. En prison, il écrit des livres qui lui apportent célébrité et fortune. Il est libéré en 1990 comme exemple de réhabilitation. Pour le directeur de la prison, « jamais nous ne retrouverons de meurtrier aussi bien préparé à la liberté. » Celui qui avait fasciné les milieux littéraires assassine neuf prostituées (peut-être quatorze). Il est de nouveau condamné à la prison à perpétuité.

 

Le 29 juin 1993, il se pend dans sa prison, en ayant, on se demande bien pourquoi, toujours clamé son innocence.

 

(Pudor)

« Si la photo est bonne », chantait Barbara. Plus bonne que ça, tu meurs.

 

 

 

 

 

En 1906, la future prix Nobel de littérature, la poétesse Gabriela Mistral, âgée de 20 ans, rencontre Romelio Ureta, flambeur comme pas deux. Plus il flambe, plus il vole pour acquitter ses dettes, plus elle l’aime. Il est alors employé des chemins de fer chiliens. Elle est alors institutrice stagiaire.

 

Confondu pour vol, il se tire une balle dans la tête le 25 novembre 1909. Ce suicide sera à l’origine des Sonnets de la mort publiés cinq ans plus tard qui feront connaître Gabriela au monde littéraire chilien.

 

(Pudor)

 

 

 

 

 

 

Dandy excentrique, Jacques Vaché se désignait comme « pohète ». Bien que n’ayant laissé à la postérité que quelques textes et quelques dessins, il exerça une influence considérable sur les surréalistes.

 

Il est mobilisé en août 1914, envoyé au front, blessé et rapatrié. En janvier 1916, il fait la connaissance d’André Breton, affecté comme interne en médecine. En juin, il est renvoyé au front comme interprète auprès des troupes britanniques. Il déteste l’institution militaire : « Je suis on ne peut plus à bout, et puis ILS se méfient. ILS se doutent de quelque chose. Pourvu qu’ILS ne me décervellent pas pendant qu’ILS m’ont en leur pouvoir.

 

Le 24 juin 1917, il assiste à la première de la pièce d’Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias. Le spectacle tourne au fiasco. Déguisé en officier anglais, revolver au poing, il somme de faire cesser la représentation, qu'il trouvait trop artistique à son goût, sous menace d'user de son arme contre le public. Breton parvient à le calmer.

 

Le 6 janvier 1919, à 23 ans, dans une chambre d’hôtel de sa ville de Nantes, il ingère 4 grammes d’opium. Le lendemain, on retrouve les corps nus de deux jeunes hommes, gisant sur un lit. Les deux victimes sont présentées comme de « jeunes écervelés » sans expérience de la drogue en même temps que comme « de braves soldats qui avaient fait leur devoir devant l'ennemi et avaient été blessés ».

 

Ce que les journaux ne racontent pas c'est la présence dans la chambre de deux autres personnes : André Caron, membre du groupe de Nantes et un dénommé Maillocheau qui s'étaient retrouvés le 5 au soir pour fêter leur prochaine démobilisation. Une fois dans la chambre d'hôtel, Vaché sortit un pot de faïence qui contenait de l'opium dont ils confectionnèrent des boulettes qu'ils avalèrent. Maillocheau, que la drogue n'intéressait pas, s'en alla. Plus tard, Caron, rendu malade, rentra chez lui. À l'aube du 6, Vaché et Bonnet se déshabillèrent, plièrent soigneusement leurs vêtements, s'installèrent sur le lit et reprirent quelques boulettes d'opium.

 

André Breton n'apprend la mort de son ami qu'une semaine plus tard.Il pense, très certainement à tort, que son ami a été assassiné.

(Impatienta doloris).

 

 

 

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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 05:13

 

 

 

Moi qui relis Madame Bovary une fois tous les deux ans depuis quarante ans, je ne vais pas me plaindre que le sujet du Bac L ait porté sur ce chef-d’œuvre. J’ai été alerté par la grand-mère d’un candidat, pas brillantissime dans le civil, mais pas nul non plus, qui a récolté un 3/20 et a dû aller au repêchage.

 

Je rappelle que, une " réforme " chassant l’autre en l’aggravant, les élèves n’ont plus que deux heures de français par semaine, ce qui, dans la patrie de Flaubert, est un pur scandale.

 

En deux petites heures, les candidats devaient répondre à deux questions – excellentes au demeurant – à la fois pointues et très larges. Chaque question aurait pu faire l’objet d’une épreuve de CAPES, voire d’agrégation, la seconde en particulier :

 

1 - Les scénarios d'ensemble centrent la fin du roman sur "la petite fille de Charles [...] envoyée aux écoles gratuites". Mais c'est sur le triomphe du pharmacien Homais que s'achève la version définitive de Madame Bovary. Que pensez-vous de cette modification ?  (8 points)

 

2- Un critique a écrit : "C'est l'angoisse de la forme qui a de l'importance chez Flaubert." Qu'en pensez-vous ? Vous fonderez votre réponse sur votre connaissance du roman Madame Bovary et de sa genèse. (12 points)

 

Ces questions comportaient deux pièges dans lesquels je vous fiche mon billet que certains candidats se sont perdus.

 

La fille de Charles et Emma est en effet envoyée « aux écoles gratuites » (Flaubert n’était pas de gauche), une précision anecdotique dans la perspective du sujet, mais qui a certainement décontenancé et polarisé de nombreux candidats. Dans le second sujet, le terme « angoisse » est à lui seul … angoissant. Que fallait-il en faire ? Et puis, quand on est tellement malin pour proposer des sujets aussi difficiles (des professeurs soumettent des sujets à des commissions spécialisées qui proposent un choix à un inspecteur général), on ne dit pas « un critique », on précise de quel critique il s’agit, et l'on date la critique car les grands lecteurs de la seconde  moitié du XXe siècle n’ont pas abordé Flaubert comme ceux de la première moitié, qui, eux-mêmes, l’avaient lu autrement que ceux du XIXe siècle.

 

Pour répondre correctement à la première question, il était impératif d’avoir plus que des bases solides en critique génétique, ce qui est inimaginable lorsqu’on a suivi un simple cours de deux heures par semaine. D’autant qu’il n’y avait pas que Flaubert au programme. La génétique des textes est une science récente (une petite cinquantaine d’années). Elle étudie – à partir de brouillons, d’épreuves –  le processus de création (la « fabrique du texte », disait Francis Ponge) d’œuvres qui ne sont plus considérées comme closes mais comme le résultat d’un processus de maturation, le texte étant l’aboutissement d’avant-textes. On débouche alors sur une théorie de la création (voir l’article de Fabula à ce sujet).

 

Pour la seconde question, il fallait pouvoir théoriser sur le réalisme de Flaubert, sur la question de savoir s’il y avait (il y avait !) un au-delà de la forme (l’angoisse existentielle du créateur, « le livre sur rien » mais la forme au service d’un fond).

 

 

Je propose ici le corrigé de Delphine Vasseur, professeur de français, publié par L’Express.

 

 

Question 1 (8 points)

 

Les scénarios d'ensemble centrent la fin du roman sur "la petite fille de Charles [...] envoyée aux écoles gratuites". Mais c'est sur le triomphe du pharmacien Homais que s'achève la version définitive de Madame Bovary. Que pensez-vous de cette modification? 

 

 

La formulation de la question peut déstabiliser, mais étant donné le thème dans lequel apparaît l'oeuvre au programme, "Lire, écrire, publier", il était attendu qu'elle serait associée à la correspondance de Flaubert, ou, comme c'est le cas ici, aux phases successives du manuscrit. Mais tout candidat aura compris que c'est l'importance du personnage d'Homais qui est au coeur de la question. 

 

            I. L'originalité de l'explicit

 

Notons qu'Emma est déjà morte, elle s'est suicidée dans l'avant-dernier chapitre. Flaubert lui refuse le rang d'héroïne tragique en l'évinçant de l'incipit et de l'explicit. 

 

Le sort de Berthe, la fille d'Emma et de Charles, est évoquée dans la fin définitive du roman, mais elle est envoyée chez sa grand-mère, qui meurt, puis dans une filature de coton. Flaubert choisi ainsi de noircir également la fin de ce personnage mineur. Il fallait voir aussi que dans aucune de ces deux fins Emma n'est mentionnée. Le "Elle n'existait plus" qui vient clore sa mort prend là tout son sens. 

 

Mais c'est bien sur Homais que se termine le roman. La dernière phrase, "Il vient de recevoir la croix d'honneur", marque son triomphe, avec un présent qui s'emble l'asseoir tout à fait et durablement. Le fait qu'il empêche également les médecins qui succèdent à Charles de s'installer à Yonville signale la victoire de la médiocrité bourgeoise à l'oeuvre au XIXè siècle. 

 

            II. Ce qu'incarne Homais dans le roman

 

Les différents scénarios montrent bien l'importance progressive que prend Homais tout au long de la genèse du roman. 

 

Il apparaît dès le premier chapitre de la deuxième partie, lors de l'arrivée des Bovary à Yonville, d'abord à travers sa boutique : "Mais ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du Lion d'or, la pharmacie de M. Homais !", dans une exclamation pseudo-emphatique qui annonce déjà la superficialité et la grandiloquence de ce fat. Il sera présenté ensuite par les discussions qu'il entretient à l'auberge comme un être suffisant, prétentieux et catégorique. L'article qu'il rédigera au sujet des comices montre bien son arrogance et son style pompeux. 

 

Il incarne également cette petite bourgeoisie laïcarde post-révolutionnaire, qui a remplacé le culte de Dieu par celui de l'argent et des faux honneurs. Ses enfants se nomment Napoléon, Franklin, Irma et Athalie, et ses débats contradictoires avec le curé rythment le roman. Achever Madame Bovary sur son triomphe permet ironiquement d'insister sur les vices d'une société qui donne de l'importance aux succès lisses de cet arriviste. 

 

C'est surtout l'indifférence et l'égocentrisme qu'il incarne le mieux. Sa stupidité crasse associée à son arrogance fait de lui un moteur pernicieux de l'action. Il fallait songer à l'épisode du pied-bot et à l'indécence du repas qu'il partage pendant l'agonie d'Emma avec les docteurs Canivet et Larivière, car "il ne pouvait, par tempérament, se séparer des gens célèbres." 

 

Le triomphe du personnage le plus ridicule et le plus pédant du roman sert donc bien le propos satirique de l'auteur. 

 

Question 2 (12 points)

 

Un critique a écrit: "C'est l'angoisse de la forme qui a de l'importance chez Flaubert." Qu'en pensez-vous ? Vous fonderez votre réponse sur votre connaissance du roman Madame Bovary et de sa genèse. 

 

S'interroger sur l'importance de la forme chez Flaubert est un sujet évidemment tout à fait classique.  

 

"Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style." (lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852) 

 

            I - L'importance obsessionnelle de la forme chez Flaubert

 

Le temps de rédaction et les différents remaniements du scénario montrent clairement l'importance de la forme pour Flaubert. Il a passé plus de cinq ans à écrire Madame Bovary, et la richesse des manuscrits conservés à la Bibliothèque de Rouen est le signe clair de cet accouchement laborieux. 

 

Au-delà du plan, le style et le rythme de chaque phrase font l'objet d'une attention très particulière. Dans le gueuloir, Flaubert vérifiait l'économie générale de ses phrases, leur cadence, l'aspect indispensable de chaque terme. Ses correspondances montrent son ardeur à la tâche et ses angoisses profondes quant au style. L'exemple le plus parlant est sans doute son désarroi quand il lui a fallu modifier le nom du "Journal de Rouen". Il opta d'ailleurs pour un nom proche, le Fanal de Rouen, pour casser le moins possible le rythme de ses phrases. 

 

            II - Un "livre sur rien" ?

 

Madame Bovary est-il pour autant un "livre sur rien", comme l'a dit, de façon un peu provocatrice, Flaubert ? 

 

Certes, la longueur des descriptions, la lenteur de l'action, l'inanité des rêveries de l'héroïne pourraient laisser penser que Flaubert a choisi volontairement des personnages médiocres, un village banal et un sujet quotidien pour ne s'intéresser qu'au style et à la forme. 

 

Mais ce serait oublier la satire développée tout au long du roman avec une ironie mordante. On pouvait évoquer la disproportion grotesque entre les idéaux d'Emma et la médiocrité de son existence, le personnage d'Homais ou du curé, ou bien encore les grandes scènes que constituent les comices ou le repas à l'auberge du Lion d'or. 

 

Madame Bovary a peut-être pour thème le vide, le néant, ou plutôt l'anéantissement des êtres dans la torpeur du schéma social conservateur, mais on ne peut dire qu'il ne parle de rien. 

 

            III - La forme au service du fond

 

L'exigence formelle de l'auteur est mise au service du fond, de la description quasi-médicale, naturaliste avant l'heure, de ces "moeurs de province", du portrait précis d'une société moribonde et mortifère. 

 

D'abord, les changements successifs opérés dans le plan d'ensemble font sens. C'est le cas de l'importance progressive que prend le personnage d'Homais à la fin du roman, ou du fait de déplacer dans le temps l'adultère, imaginé plus tôt avec Léon, et reculé avec ce dernier dans la troisième partie, afin d'accentuer le désespoir d'Emma, et son incapacité à concrétiser ses rêveries romantiques. 

 

Toute la réflexion sur la forme permet à l'auteur d'organiser tout le travail de sape de sa pseudo-héroïne romantique. Alors qu'il avait pu imaginer pour Emma, à la fin du bal chez le marquis d'Andervilliers, une promenade lyrique dans le parc, il va préférer bien sûr insister sur le contraste brutal entre les lumières de cette vie luxueuse traversée un instant et la froideur de la réalité : "Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait." 

 

Enfin, la fulgurance du style de Flaubert vient éclairer son propos. Le génial incipit qui pose les bases de la gentille médiocrité de Charles, comme sa casquette, "dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile", l'extraordinaire impact du "Elle n'existait plus" pour supprimer Emma montrent à quel point fond et forme sont liés. Madame Bovary est l'expression d'une fatalité, qui n'est pas transcendante mais immanente : Charles et Emma succombent à la misère intellectuelle de leur temps, et au règne artificiel de l'argent. 

 

 

Et puis, parce qu'on est en vacances, écoutons Jean Rochefort raconter Madame Bovary :

 

 

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8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 05:22

Ce matin, comme presque tous les matins à la belle saison, je tournais à vélo depuis une bonne heure dans le parc de la Tête d’Or à Lyon. C’est le seul endroit de la ville qui ne soit pas trop pollué. Un petit mot sur le zoo de ce parc de 105 hectares. Membre de l’Association Européenne des Zoos et Aquariums, c’est un lieu voué (« dédié » comme disent les colonisés dans leur tête) à la biodiversité et à la conservation des espèces animales en risque d’extinction. Et, naturellement, il s’y vole régulièrement des plantes rares car dans notre monde de libéralisme financier débridé, tout se vole, se vend et s’achète.

 

À deux ou trois reprises, je croise deux jeunes filles (18/20 ans) qui roulent à un train encore plus de sénateur que le mien. L’une d’entre elles est vêtue d’un T shirt (autrefois, on disait « maillot ») portant une inscription qui me plait bien : « Bonkers ».

 

Le tour suivant, je leur fais signe de s’arrêter. Je demande à la porteuse du maillot si elle sait ce que signifie « Bonkers ». Non, me dit-elle, ça doit être de l’allemand. J’imagine qu’elle pense plus ou moins consciemment à « Bunker ». Je lui réponds qu’il s’agit d'un mot argotique anglais datant des années cinquante et qui signifie, plus au sens figuré qu’au sens littéral, « dingue », « fou » (« When I saw that girl, I went bonkers » : « Quand j’ai vu cette fille, je suis devenu dingue »). Comme elle ne manque pas d’humour, la jeune fille me dit espérer que ce T shirt n'est pas prémonitoire. Je lui réponds que je l’espère aussi mais que son inconscient semble avoir parlé. Nous nous quittons sur cet échange pétillant.

 

À l’origine, « bonkers » était un mot utilisé par les marins pour signifier « pompette » avec l’idée que l’intéressé avait reçu un coup (« a bonk ») sur la tête. Dans les années soixante-dix, le mot « bonk » prit le sens de « baise » : « this woman is good for a bonk » : « cette femme est bonne à baiser ». Je me gardais d’évoquer cette récente acception avec ma jeune congénère cycliste.

 

Que dire de ce manque de curiosité si ce n’est, ce me semble, qu’il est général ? Quantité de gens portent sur eux des inscriptions – quasiment toujours en anglais – dont ils ne connaissent pas le sens. Et cela surprend les étrangers de passage en France. Outre les anglophones de naissance, les Chinois en particulier.

 

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20 juin 2015 6 20 /06 /juin /2015 05:29

Kurt Tucholsky est né le 9 janvier 1890 à Berlin. Après avoir combattu durant le Première Guerre mondiale, il s’efforce, en tant qu’essayiste et journaliste, de rapprocher les deux pays ennemis. En vain. Il exècre le nationalisme. En 1922, après l’assassinat du ministre des Affaires étrangères Rathenau, il rédige ce vibrant appel pour une république forte :

 

« Relève-toi ! Montre leur la frappe de tes poings !

Ne t'endors pas à nouveau après deux semaines !

Dehors avec les juges monarchistes,

les officiers – et la canaille

qui vit de toi et qui te sabote

et placarde des croix gammées sur tes maisons.

(…)

Quatre années de meurtres – mon Dieu, ça suffit,

Tu en est maintenant à ton dernier souffle.

Montre ce dont tu es capable. Fais ton examen de conscience.

Meurs ou bien bats toi. Il n'y a pas d'autre issue. »

 

 

Il s’en prend violemment au parti social-démocrate et à son chef Ebert en leur reprochant d’avoir trahi pendant la révolution de novembre 1918. Dépressif, il tente une première fois de se suicider.

 

Il se prononce pour un patriotisme populaire : « il est faux que ceux qui prétendent représenter le sentiment national et qui ne sont que des bourgeois militaristes aient accaparé à leur profit ce pays et sa langue. Ni ces Messieurs du gouvernement en redingote, ni ces professeurs, ni ces Messieurs Dames du Stahlhelm [anciens combattants de droite] ne sont à eux seuls l'Allemagne. Nous sommes là aussi. (…) L'Allemagne est un pays divisé. Nous en sommes une partie. Et malgré toutes les contradictions, nous exprimons avec constance notre amour serein pour notre patrie, sans drapeaux, sans orgue de Barbarie, sans tirer l'épée. »

 

Face à la montée du nazisme, il s’estime désemparé : « Je vais maintenant la fermer. On n'engueule pas un océan. »

 

Juif, il se réfugie en Suède où il assiste, impuissant, au triomphe des nazis en 1933.

 

Le 20 décembre 1935, il avale une surdose de somnifères et meurt le lendemain. Dans sa satire Requiem, il avait proposé pour lui cette épitaphe :

 

Ici repose un cœur en or et une grande gueule

Bonne nuit !

 

(Impatienta doloris/Pudor)

 

Pas de réussite sans femme, avait-il écrit. Ce qui ne l’empêcha pas de rater sa vie sentimentale.

 

 

 

 

À l’occasion de la montée en puissance de la firme Apple, on a redécouvert le grand mathématicien et informaticien Alan Turing. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sa machine à calculer parviendra à décrypter le système de codage allemand Enigma, réputé inviolable.

 

Turing est né à Londres en 1912. Il apprend à lire en trois semaines. À l’école, il devient vite la tête de Turc des autres élèves. Il est également un authentique sportif : en 1948, il terminera 4ème du championnat national du marathon en 2 heures 46 minutes.

 

En 1928, il découvre les travaux d’Albert Einstein et comprend qu’ils remettent en cause Euclide, Galilée et Newton.

 

Il soutient une thèse à Princeton en 1938 sur l’hyper calcul puis poursuit des études à Cambridge où il fait la connaissance de Wittgenstein.

 

Fin 1938,Turing fait partie des jeunes scientifiques appelés à suivre des cours de chiffre et de cryptanalyse. Juste avant la déclaration de guerre, il rejoint le centre secret de la GC&CS à Bletchley Park. Il y est affecté aux équipes chargées du déchiffrage d’Enigma. Turing pénètre les réseaux de l’armée de terre et de l’aviation. Il découvre ensuite les clés de l'Enigma navale, ce qui redonne à la Grande-Bretagne un avantage dans les batailles d'Angleterre, de Libye et de l'Atlantique.

 

Turing part en 1943 pour les Etats-Unis. Il élabore une machine à coder la voix, du nom de code Delilah.

 

Fin 1945,il rédige le premier projet détaillé d'un ordinateur : l’ACE (Automatic Computing Engine). Pour des raisons administratives, l’ordinateur ne sera pas construit. En 1948, il rejoint l’université de Manchester où il conçoit et fabrique – pour de bon cette fois-ci – le premier ordinateur, le Manchester Mark I.

 

Turing n’a jamais caché son homosexualité. En 1952, sa maison est cambriolée. Turing porte plainte. Arrêté, le cambrioleur dénonce le complice qui lui avait indiqué l'affaire, un ex-amant du mathématicien. Turing et l’amant sont inculpés d'outrage aux mœurs et de perversion en vertu d’une loi de 1885. À la même époque, éclate l’affaire des cinq de Cambridge, des intellectuels communisants et homosexuels ayant livré des renseignements à l’Union soviétique. Il ne fait pas bon être homosexuel et intelligent dans le Royaume-Uni de ces années.

 

Le procès de Turing défraye la chronique. Le savant doit choisir entre l’emprisonnement ou la castration chimique. Il choisit le traitement, d'une durée d'un an, avec des effets secondaires temporaires comme le développement de ses seins et des accès dépressifs.

 

Le 8 juin 1954, Turing est retrouvé mort, empoisonné au cyanure. Il aurait partiellement mangé une pomme imbibée du poison. D’où l’origine, peut-être mythique, du logo de la firme Apple.

 

En 2009, une pétition est envoyée au Premier ministre Gordon Brown : « Nous, soussignés, demandons au Premier ministre de s'excuser pour les poursuites engagées contre Alan Turing qui ont abouti à sa mort prématurée ». Brown présente ses regrets au nom du gouvernement britannique mais, en 2012, le ministre de la Justice exprime son refus de revenir sur la condamnation qu’il qualifie cependant de « cruelle et absurde ». En décembre, onze scientifiques britanniques, dont Stephen Hawking, demandent au gouvernement d’annuler sa condamnation. Le 24 décembre 2013, la reine gracie Turing en déclarant : « nous considérerions aujourd'hui cette condamnation comme injuste et discriminatoire ».

 

(Impatienta doloris).

 

 

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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 05:40

Simon Leys. Quand vous viendrez me voir aux Antipodes. Lettres à Pierre Boncenne. Paris, Philippe Rey, 2015.

 

Lorsque Simon Leys publia Orwell ou l’horreur de la politique en 1984, je résidais en Afrique de l’Ouest et je m’étais attelé à la rédaction d’une longue thèse sur Orwell. Je lui écrivis à propos de son livre très subtil car je ne partageais pas toutes ses analyses. Nous échangeâmes quelques courriers. Il me répondit (sous la signature de Pierre Rickmans) avec beaucoup de gentillesse et de manière très constructive.

 

Comme beaucoup de gens de ma génération (disons celle de Gérard Miller), j’avais été ébranlé par Les habits neufs du président Mao, publié en 1971. Non que j’aie jamais été tenté par le maoïsme, ni pour la Chine, ni surtout pour la France : la vision de centaines de milliers de personnes agitant en défilant un petit livre (dont j’avais lu une traduction française) à la pensée aussi élaborée que celle d’un livre de cuisine de seconde catégorie, me glaçait, même si elle pouvait faire frémir de contentement les maolâtres Serge July ou Philippe Sollers. Je m’étais dit que Leys avait deux grands avantages sur Maria-Antonietta Macchiocchi qui avait publié un De la Chine après un voyage très « villages Potemkine » : vivant à Hong Kong et connaissant parfaitement le chinois, Leys s’était vite rendu compte que la prétendue « révolution culturelle » avait beaucoup moins à voir avec la quête d’un homme nouveau qu’avec de banales luttes intestines de palais. Rien de glorieux dans la posture d’un Mao qui avait perdu le pouvoir et qui s’efforçait de le récupérer par les moyens les plus pendables qui fussent. Dans cet ouvrage, Leys règlait leur compte aux maoïstes occidentaux de manière cinglante : « Le maoïsme occidental est effroyablement suspect ; un luxe de gens riches, tout le contraire de ce que j’avais admiré à Singapour, c’est-à-dire des gens pauvres et talentueux qui compromettaient leur carrière. » Le maoïsme des occidentaux était un « caprice de riches, un luxe ! »

 

À l’extrême gauche le livre de Simon Leys fut voué aux gémonies, tout simplement parce que, vingt-cinq ans après Orwell, le sinologue belge répétait que voir ce qui est juste « devant son nez » (“ In Front of Your Nose ”) est un combat de tous les instants et non une évidence naturelle. Il est tellement facile, disait Orwell, lorsqu’une croyance imbécile est mise en pièces par les faits, de faire comme si elle nous avait toujours été étrangère. Le raisonnement politique, ajoutait l’auteur de 1984, est un monde non-euclidien où la partie peut être plus importante que le tout et où deux objets peuvent être simultanément à la même place.

 

Cela dit, et bien qu’il ne s’en soit jamais laissé compter, Leys a toujours écrit à partir de quelque part. D’un lieu difficile à cerner. L’axe gauche-droite n’est pas tellement pertinent chez lui. Je vois plutôt une posture d’idéaliste qui convoque certains faits et pas d’autres pour corroborer ses idées ou ses intuitions (« le nazisme est un phénomène de l’Allemagne méridionale et de l’Autriche »). Alors il peut lire Céline en érigeant un Mur de Berlin entre les chefs-d’œuvre et les immondices. Le problème est que Le voyage au bout de la nuit contient à la fois des éléments de pensées racistes et anticolonialistes, et que chaque ligne de ce monument annonce le Vichyste fou de la suite. Parce que, contrairement à ce que postule Leys, il a une foultitude de « points de contact, de contamination » entre les opinions politiques et l’œuvre littéraire. Comment, à un autre niveau, expliquer l’admiration sans bornes que Leys a constamment voué à Jean-François Revel ? Un philosophe inclassable – il était contre l’existentialisme, le structuralisme, le lacanisme et j’en passe) – mais n’est pas Nietzsche qui veut, et un politique bien peu fulgurant qui avait rompu avec les socialistes et François Mitterrand qu’il voyait phagocytés par les communistes et qui, donc, selon lui, n’accèderaient jamais au pouvoir.

 

Il faut prendre Simon Leys (et Pierre Rickmans, mais lequel est le double de l’autre ?) comme il est : un homme à la fois brut de décoffrage qui avance avec l’assurance et le culot d’un enfant bien né, et un intellectuel d’une finesse et d’une culture immense, inquiet car, plus il apprend, plus il comprend que tout reste à découvrir.

 

Comme tous les ouvrages de Leys, celui-ci – qui n’avait pas vocation à être un livre puisqu’il s’agit d’une correspondance sur plusieurs années – est d’une richesse très stimulante. Quand il évoque les États-Unis en 2002, il reproche à Revel (une fois n’est pas coutume) de ne s’intéresser qu’aux riches, à ceux qui ont réussi. Il justifie son obsession anti-américaine : « L’Amérique est effrayante. Son déséquilibre interne me paraît extrême et entraîne, je crains, une inimaginable fragilité. Cela nous concerne de près : elle est un miroir du futur ; elle représente notre avenir, si toutefois nous avons encore un avenir. »

 

 

Si des gens de la trempe de Leys n’avaient pas le droit d’égratigner leurs collègues, le monde serait bien triste. L’ego de BHL le fait « doucement rigoler ». Il est « tout, sauf fou ou vrai » tandis que Houellebecque est « fou mais vrai ». Cela dit, ce qui domine chez Leys, c’est l’esthète, le critique et théoricien de la littérature. Il n’emporte pas toujours la conviction parce qu’il ne parle pas de nulle part et parce qu’il a ses chouchous et ses détestations, mais ce qu’il dit importe toujours : « L’art n’ayant, à strictement parler, pas de contenu moral devient aisément l’innocent otage d’idéologies perverses. » Ou encore, en poursuivant le sillon d’E.M. Forster : « Tout artiste qui accomplit une œuvre vraiment belle se rend compte qu’il n’en est pas l’auteur : il n’en est que le canal, ou le medium. Ce mot de Bernanos considérant Le Journal d’un curé de campagne (qui est effectivement un chef-d’œuvre) : « j’aime ce livre comme s’il n’était pas de moi. […] Ce que l’auteur veut dire, il peut le dire lui-même – pas besoin d’un critique pour ça. Le rôle du critique, c’est de révéler et d’expliquer tout ce que l’auteur est incapable de dire, car il l’a exprimé sans le savoir. C’est le sublime paradoxe d’Unamuno, prenant la défense de Don Quichotte CONTRE Cervantès (qui n’a pas vraiment compris son génial personnage). » Sa réflexion sur la maladresse nécessaire de l’artiste authentique est féconde : l’habileté de l’artiste est exposée au « danger de la vulgarité : la virtuosité facile, les trucs et ficelles etc. Le sommet de l’habileté, c’est de posséder une technique si parfaite que l’artiste lui-même puisse l’oublier et retrouver alors une maladresse – nourrie, elle, d’expérience, et de savoir. Cette maladresse-là est une qualité suprême et inimitable. » Ou encore ceci, même si c’est à ses yeux un peu schématique, à propos de la différence entre le romancier et l’essayiste : « La force du romancier tient dans ce pouvoir de dire bien plus (et autre chose) que ce qu’il croyait dire. La force de l’essayiste, c’est de dire clairement et complètement ce qu’il avait l’intention de dire. Chez l’essayiste, c’est l’intelligence lucide qui doit être constamment au poste de commande, et conserver le complet contrôle de l’écriture. Le poète, le romancier, lui, doit trouver le moyen de se mettre en état de disponibilité, ou de transe, ou de grâce (son intelligence doit se tenir un peu en retrait. » Raison pour laquelle, par exemple, il admire le Sartre de La Nausée alors qu’il se méfie de l’essayiste politique qui ne s’intéresse pas au « côté concret de la vie ». Ce que Sartre voit, en URSS, en Chine ou ailleurs, n’est que la confirmation d’une « vision préalable ». Pour ce qui est de la Chine, Leys a d’abord adhéré, puis il est allé voir. Ce qu’il a le plus affligé, vers la fin de sa vie, c’est la manière très orwellienne dont les autorités sont parvenues à éradiquer de la mémoire les événements de Tien'anmen, « en parvenant à les effacer des générations plus jeunes. »

 

Comme tous les anglicistes de ma connaissance – et le professeur Rickmans en fut un de haute volée – Leys adorait David Lodge, moins « génial » qu’Evelyn Waugh, mais maître, comme tant d’écrivains britanniques, dans l’art de « raconter une histoire totalement vraie. » Leys loue le réalisme des Britanniques qui n’exclut ni la poésie ni le mystère. Mais je crois que Leys se trompe quand il affirme qu’on ne sait rien de ce que pensait Shakespeare et que, par conséquent, ses œuvres « atteignent l’anonymat ». Il existe des constantes, des lignes de force qui permettent de dire, par exemple, que Shakespeare était royaliste et non républicain, qu’il reconnaissait l’ordre “ naturel ”, c’est-à-dire divin, des choses, qu’on ne pouvait pas s’en prendre impunément au souverain. Bref, et pour simplifier, qu'il était un conservateur éclairé. Comme Leys.

 

Il n’empêche : neuf fois sur dix, son jugement est d’une grande sûreté. Cocteau a écrit une cinquantaine de vers inoubliables. Leys les connaît tous :

 

Rien ne m’effraie plus que la fausse accalmie

D’un visage qui dort ;

Ton rêve est une Égypte et toi c’est la momie

Avec son masque d’or

 

 La quête morale de Leys est celle, spéculaire, de l’honnêteté. Comme Orwell, il cherche ce qu’il y a de moral dans l’autre pour être soi-même meilleur. Je retiens sa mention de Vargas Llosa, passé de l’extrême gauche à une droite dure. Il note que, dans son Dictionnaire de l’Amérique latine, le prix Nobel n’a rien renié de sa ferveur de jeune homme pour Guevara.

 

Admirer avec sagacité, critiquer avec tendresse. Tel fut son chemin.

 

 

PS : une erreur de Leys qui m’a chagriné. Orwell n’a jamais dit que, concernant le fascisant Ezra Pound, il fallait le fusiller et garder son œuvre. Son approche du poète étasunien était bien plus subtile. Pound a trahi pour des raisons de prestige, estimant que son inégalable génie n’était pas suffisamment reconnu. Il haïssait la Grande-Bretagne et les Etats-Unis et s’estimait victime d’une conspiration du monde anglophone. Orwell espérait que les autorités étasuniennes ne mettraient pas la main sur lui et ne le fusilleraient pas comme ils avaient menacé de le faire.

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 06:05

On connaît cette célèbre définition anglaise : « Football is a gentleman's game played by ruffians, and rugby is a ruffian's game played by gentlemen. » (Le football est un sport de gentilshommes joués par des voyous tandis que le rugby est un sport de voyous joués par des gentilshommes). Le sport ne sera plus traversé par la lutte des classes lorsque les poules auront des dents.

 

Le rugby à XIII est né dans le nord de l’Angleterre en 1895 d'une sécession au sein de la Rugby Football Union. Le nœud du problème était la compensation des heures de travail perdues par les joueurs, la plupart de condition ouvrière (entraînements, matchs, transport ferroviaire), ce que les clubs du sud du pays refusaient. Vingt clubs du Yorkshire et du Lancashire décident alors de payer le manque à gagner (six shillings) à leurs joueurs. Ils créent une fédération autonome, la Northern Rugby Football Union (qui deviendra en 1922 la Rugby Football League). Les joueurs sont donc désormais “ professionnels ”.

 

Issu d’une mouvance de gauche (en France comme en Angleterre), le rugby à XIII est interdit par le régime de Vichy le 19 décembre 1941. Pétain, qui signe le décret en personne veut marquer sa volonté d'éradiquer le professionnalisme dans le sport français, comme c’est le cas dans l’Allemagne nazie. Dès le 22 août 1940, Jean Ybarnegaray, président-fondateur de la Fédération française et internationale de Pelote basque, secrétaire d'État à la Jeunesse et à la Famille et député du Parti social français du colonel de la Roque, avait prévenu : « Le sort du rugby à XIII est clair, il a vécu [et sera] rayé purement et simplement du sport français. »

 

En 1942, le ministre des sports Joseph Pascot (ancien international de rugby à XV et proche de René de Chambrun, le gendre de Laval) explique que sa politique est de contrôler et de diriger la jeunesse et de « mettre au pas » le monde du sport.

 

À la Libération, le rugby à XIII relance son championnat et obtient en 1946 une existence officielle à condition de s'appeler “ jeu à XIII ”. Ce changement d'appellation a des conséquences matérielles sérieuses puisque, selon une ordonnance du 7 octobre 1943 prise par le Général De gaulle, les associations supprimées retrouveront leurs biens et droits à la Libération. En raison du changement d'appellation, le rugby à XIII ne retrouvera jamais ses biens, ses stades et son argent qui reviendront en grande partie à des clubs de rugby à XV.

 

Au bout de huit années d'une procédure lancée en 1985 par Jacques Soppelsa, président de la Fédération française de jeu à XIII, la discipline retrouve son appellation « rugby à XIII » par un arrêt de la Cour de cassation du 4 juin 1993. Lorsque la procédure avait été lancée, Bernard Lapasset, président de la Fédération française de rugby à XV, avait déclaré : « Je dis simplement ceci, et c'est un avertissement gratuit : nous ne nous laisserons pas faire ! [...] je ne veux pas la guerre, mais je vous le dis, Messieurs, que s'il faut la faire, nous la ferons totale ! Et tant pis si nous abattons la Fédération de jeu à XIII ».

 

Lorsque Jean Zay fut accueilli au Panthéon, c’est un authentique défenseur du Rugby à XIII qui fut honoré. Comme ministre de l'Education nationale de 1936 à 1939, il avait pris la défense de ce sport. C'est certainement le déclenchement de la guerre qui empêcha Jean Zay de faire reconnaître le rugby à XIII comme une discipline à part entière. Et c’est cette absence de reconnaissance qui permettra sa suppression par décret.

 

 

 

Avec la disparition de Léo Lagrange (tué sur le front en juin 1940) et de Jean Zay (assassiné par la Milice en juin 1944), le Rugby à XIII perdit ses deux meilleurs défenseurs.

 

À part Marie-Georges Buffet en mai 2000 (Ministre Jeunesse et Sport), nul ministre n'a, depuis des dizaines d'années, assisté à une finale treiziste (championnat ou coupe lord Derby). La ministre communiste avait mis sur pied une commission afin de rétablir le rugby à XIII dans ses droits. Son successeur de droite, Jean-François Lamour, enterra cette commission

 

Signalons enfin qu'aucun membre des équipes de France de Rugby à XIII (excepté Puig Aubert) n'a été, fait titulaire de la Légion d'Honneur.

 

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 05:22

Il y a de par le monde, des routes qui tuent. Littéralement. Elle sont situées dans des endroits insensés et rien n'est fait pour protéger celles et ceux qui les empruntent. Il faut y voir, généralement, un mépris pour les gens du commun dans le mesure où des investissements souvent peu coûteux permettraient de sauver des vies.

 

Un premier exemple avec cette route chinoise de la province du Hanan. Elle est située à 120 mètres au-dessus d'un village de 300 habitants. L'endroit est très touristiques, et les touristes vraiment courageux.

Des routes qui tuent

Les Boliviens l'appellent la Route de mort. Elle relie La Paz à Coroico. Point de touristes mais des emprunteurs obligés. On compte entre 200 et 300 morts par an.

Des routes qui tuent

Des centaines de conducteurs meurent chaque année sur cette route qui relie le Sichuan (80 millions d'habitants, tout de même) au Tibet. Les conditions climatiques sont souvent épouvantables et les conducteurs subissent régulièrement des avalanches et des glissements de terrain.

Des routes qui tuent

Enfin, une petite dernière que je connais personnellement : le col du Stelvio. Le plus mythique des Alpes italiennes. À mi-chemin entre Venise et Innsbruck, à la frontière entre l'Empire austro-hongrois et le royaume d'Italie, on ne sait jamais trop si on est en Italie ou en Autriche. Je connais par cœur les 60 virages de ses 28 kilomètres d'ascension à 7%. Seul l'Iseran est plus élevé en Europe.

 

C'est le col de Fausto Coppi. Il y passa en tête devant Koblet, en 1953, pour la première escalade.

 

Quand on descend le Stelvio en voiture, on a intérêt à bien agripper la poignée de la porte. Ça vire. Mais quand on le monte à vélo, chaque 5 à 10 mètres de chaque épingle à cheveux offre un répit.

 

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