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26 novembre 2019 2 26 /11 /novembre /2019 06:56

 

J'ai remarqué que, dans un nombre croissants de films, français ou autres, on nous montre des personnages en train de vomir. Pas d'ellipse, pas de vue de dos. Il nous dégueule en pleine poire (blette, évidemment).

 

Chaque scène étant filmée au minimum 10 fois, il faut imaginer les acteurs ingurgitant une substance qui ressemble à du vomi, la gardant un bon moment dans la bouche en attendant que le preneur de son et le cadreur soient prêts avant de recracher un bon coup.

 

Cet exercice à répétition doit leur donner, pour de bon, envie de vomir.

 

Cette mode, comme toute les modes se démodera. Elle sera sûrement remplacée par des acteurs en train de déféquer, alla turca, et de profil.

 

Esthétique : cinéma et vomi
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17 novembre 2019 7 17 /11 /novembre /2019 07:27

Tant qu'il s'agit de raconter de belles histoires, pourquoi pas ? Mais quand cela se termine par des bûchers ou du fouet et des mains tranchées en public, alors là non, vraiment non !

De l'usage raisonné des religions
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15 novembre 2019 5 15 /11 /novembre /2019 06:24

A Lyon Natation Métropole, on a des pépites. Je vous présente Maxence-Antoine Thévenet, né en 2005. En plus de son travail scolaire (il est actuellement en troisième), il nage quotidiennement deux heures, parfois trois.

 

Chaque jour, il passe également deux heures à son piano. Systématiquement. Lorsqu'il prépare un concours, c'est nettement plus. Il n'est pas le meilleur nageur du club mais c'est Chopin à la piscine. Sauf que le grand Frédéric n'était pas capable d'ouvrir une fenêtre tout seul. 


L'année dernière, il n'a pas pu se présenter à l'examen de fin d'année du Conservatoire car il s'était blessé à la main lors d'une séance de préparation physique. Ce fut un épisode très dur.


On le voit et on l'écoute ici dans le premier mouvement de la “ Pathétique ”.

 

 

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12 novembre 2019 2 12 /11 /novembre /2019 06:15

 

Dans une république comme la République française, la nation est une construction sociale, politique et historique. Ce n’est pas, contrairement à ce que tend à devenir le Royaume-Uni et à ce que veulent nous imposer la finance internationale, des gens proches de Mélenchon ou encore Rokhaya Diallo,  une communauté d’ethnies.

 

Cette forte parole pour “ décrypter ”, comme disent nos journalistes neuneux, un fait divers récent qui a agité une petite ville du nord du Devon en Angleterre. Il s’agit de Bideford, où je suis passé il y a une bonne cinquantaine d’années, à une époque où la population était à 99% britannique. Aujourd’hui, ce pourcentage doit avoir diminué, mais pas sensiblement. Bideford est une ville de classes moyennes et moyennes supérieures. La bourgeoisie établie, autrement dit. Elle est la patrie de Charles Kingsley, un romancier célèbre du XIXe siècle. Ses 17 000 habitants y coulent des jours heureux.

 

Trop heureux pour que ça dure. Depuis des dizaines d’années, Bideford est surnommée “ La petite ville blanche ” (“ The Little White City ”), non en référence à la couleur de la peau de l’écrasante majorité de la population, mais parce qu’une forte proportion de ses habitations sont blanches.

 

Dans un pays ethnique qui consomme du politiquement correct plus souvent que de l’agneau à la sauce menthe, il fallait que ça change. Après en avoir longuement délibéré, le conseil municipal, vota l’effacement de la honteuse mention  “ Little White Town ” des panneaux de signalisation. Le conseiller McGeough rédigea la motion suivante : « Suite à de nombreuses plaintes de paroissiens [que pensent les musulmans de l'utilisation du terme “ paroissien ” et non pas “ concitoyen ” ?] je suggère la suppression des mots “ Petite ville blanche ” de tous les panneaux situés dans la ville et aux entrées de la ville. La formulation “ Petite ville blanche ” peut être prise pour une insulte raciste et n’est pas politiquement correcte. Si cette suppression n’était pas entreprise, le conseil municipal pourrait être qualifié de suprémaciste raciste blanc. »

 

Les débats furent houleux, l’un des conseillers déclarant par exemple, que le politiquement correct versait dans la folie. Un conseiller demanda s’il fallait rebaptiser les anciennes mines d’anthracite locales Bideford Black du nom de Bideford Slightly Dark (légèrement sombre).

 

Un compromis, un peu ridicule, fut trouvé : on dirait désormais “ Charles Kingsley’s Little White Town ”.

 

Un compromis très boiteux qui n’allait pas selon moi au bout du goût de la connerie. J’aurais préféré : “Chauvinist White Dead Charles Kingley’s Vertically Challenged Caucasian Town ”.

 

Qu’en pensent les paroissiens de cette ville de l’Indre dénommée – provisoirement j’espère – Le Blanc ?

 

 

La petite ville blanche
La petite ville blanche
La petite ville blanche
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8 novembre 2019 5 08 /11 /novembre /2019 06:07

J'ai publié ce texte il y a environ six ans, suite à une causerie que j'avais faite à des gens de mon âge dans le cadre d'une université du temps libre.

 

Shakespeare avait pour prénom William, qui peut signifier “ je suis la force ” (I am Will), et qui vient d'un prénom allemand signifiant “ casque de résolution ” (“ Wilhelm ”). Quant à son nom, il voulait dire pour les bien lunés “ celui qui agite une lance ”, mais pour tout le monde, il signifiait “ branle-dard ”. On comprend qu'avec un tel déterminisme le poète de Stratford ait été sensibilisé aux questions de nomenclature.

Dans la Bible du Roi Jacques, première version traduite en anglais, on trouve dans Job que “ the sharing of a spear ” est une preuve de puissance. Au XVIème siècle, les gens s'appelant “ Shakespeare ” ou “ Breakspeare ” étaient ainsi nommés parce qu'ils étaient effectivement de valeureux porteurs de lance. Un écrivain contemporain de Shakespeare, qui ne l'aimait pas beaucoup, Robert Greene, a été le premier à jouer, de manière péjorative, avec le nom du poète : “ upstart crow Shake-scene ” (le coq parvenu agitateur de scènes). Amicalement, Ben Johnson disait de Shakespeare que dans chacun de ses vers il semblait « shake a lance, as brandished at the eyes of ignorance » (il brandit une lance à la face de l'ignorance). Dans plusieurs de ses sonnets, Shakespeare joue avec son prénom Will pour contrecarrer le fameux proverbe «A woman will have her will » (une femme finira toujours par hériter). Dans Comme il vous plaira, Touchstone (Pierre d'angle) demande à William (Guillaume, le paysan amoureux d'Audrey) : « Is thy name William ? ». Et il ajoute : « William is a fair name » (un joli nom).

Au XVIème siècle, l'orthographe était encore très aléatoire, si bien qu'on trouve une centaine de manières d'orthographier le nom de Shakespeare. Le grand père de Shakespeare s'appelait Shakestaff. D'où, certainement ‘ Falstaff ’, “ a falling staff ”. “ Falstaff ” fait également penser à “ fast off ” (qui se sauve), ce que corrobore Talbot dans I Henri IV, quand il arrache à Falstaff son Ordre de la Jarretière parce qu'il s'est sauvé à la bataille de Poitiers. Personnage très complexe, Falstaff est, entre autres choses, le portrait caricatural d'un poète et d'un dramaturge. Il divertit, il enseigne. Le seul portrait de Shakespeare dont on pense qu'il puisse être authentique – celui de Martin Droeshout – nous montre un homme assez grassouillet. Shakespeare est mort quelques heures après avoir mangé et bu d'abondance.

On trouve dans Roméo et Juliette des lignes connues de tous, en particulier dans la scène du balcon lorsque Juliette demande à Roméo caché de « refuser son nom » (II ii). « C'est ton seul nom qui est mon ennemi » ajoute-t-elle. « Si tu n'étais pas Montaigu tu serais encore toi-même. »

« What's in a name ? ». Qu'y-a-t-il dans un nom, qu'est-ce au juste qu'un nom ? La réponse de Juliette à ces questions est particulièrement émouvante et pose de nombreux problèmes dont ceux de l'identité, de l'essence et de ce que les linguistes du XXème siècle ont appelé l'arbitrarité du signe : « Ce que nous appelons une rose embaumerait-il moins si on lui prêtait un autre nom ? Et si Roméo ne se nommait point Roméo, ne garderait-il pas la précieuse perfection qu'il possède en dehors d'un nom ? »

Cela dit et a contrario, les noms des personnages sont extrêmement signifiants dans Shakespeare.

Un des travaux préparatoires qui incombent à un dramaturge, c'est d’établir la liste de ses personnages. Un directeur de troupe sait de combien d'acteurs (dont il connaît les talents respectifs) il disposera.

Particulièrement sensible à l'euphonie, Shakespeare a inventé certains noms qui ont frappé nos oreilles : Shylock, Othello, Caliban, et il a souvent transformé les noms des pièces dont il s'est inspiré. Par exemple, dans Comme il vous plaira, il a gardé les noms de Rosalind (le personnage principal) et d’Adam (un personnage secondaire), mais il a transformé Alinda, Saladyne, Rosader et Sir John of Bordeaux en Celia, Oliver, Orlando et Sir Rowland de Boys.

Il est presque certain que Shakespeare déterminait le nom des personnages avant de commencer à écrire ses dialogues. Il lui arrivait d'oublier en cours de route comment s'appelait tel ou tel personnage. L'exemple le plus fameux étant celui de Claudius, le roi usurpateur dans Hamlet, qui n'est jamais appelé par son nom dans la pièce. Autre exemple, Ferdinand dans Peines d'amour perdu. Inversement, dans Le Roi Jean, un personnage n'a que quatre mots à dire, mais Shakespeare a inscrit son nom dans le texte : James Gurney.

Shakespeare a commis quelques ratés dans sa nomenclature. Dans Comme il vous plaira, deux personnages s'appellent Jacques, et dans Hamlet, un personnage secondaire s'appelle Claudio, comme si Shakespeare avait totalement oublié que son roi s'appelait Claudius.

C'est vers 1500 que parurent en Angleterre les premières études sur les noms que l'on trouve dans les Classiques latins ou grecs, ou dans la Bible. Un bon exemple serait Le Calendrier des écritures, contenant des noms hébreux, arabes, phéniciens, syriens, perses, grecs et latins de nations, de pays, d'hommes, de femmes, d'idoles, de villes, de collines, de rivières et d'autres endroits mentionnés dans la Sainte Bible, par ordre alphabétique et traduits dans notre langue anglaise. Dans la préface de son De Sapientia Veterum (De la sagesse des anciens), Francis Bacon expose que les anciens apportaient le plus grand soin à choisir le nom de leurs personnages. Lorsque Ben Johnson nomme un de ses principaux personnages particulièrement rusé Volpone, les spectateurs possèdent une énorme clé (vulpes, le renard). Dans un livre sur la société britannique de 1605, un certain William Camden affirme que les noms de toutes les nations sont fortement porteurs de sens, et il cite en exemple les noms turcs barbares, les noms espagnols sauvages, sans parler – parce que cela lui écorcherait la plume – des noms de ce qu'il appelle le Congo.

Mais il fallut attendre le XIXème siècle pour que les Anglais se penchent avec plus ou moins de rigueur sur les noms des personnages shakespeariens. En 1862, dans un traité d'économie politique (Munera Pulveris) John Ruskin remarque que les noms chez Shakespeare sont « curieusement, d'une manière souvent barbare, mais grâce à la Providence, imprégnés des traditions variées qu'il a fait siennes de manière aléatoire, et des langues qu'il connaissait mal. » Bien piètre étymologue, Ruskin explique que Desdémone signifie “ fortune de malheur ”, qu'Othello signifie “ le précautionneux ”, Hamlet “ avenant ”, Portia “ la dame du destin ” etc. Le grand essayiste Matthew Arnold n'eut aucun mal à démontrer que les découvertes de Ruskin relevaient davantage d'élucubrations que d'autre chose. “ Hamlet ” vient d'un mot islandais qui signifie “ simplet ”. En tant que mot anglais, cela signifie “ hameau ”. En anglais du Moyen Age, “ hame ” signifie “ joug ” et “ let ” signifier “ empêcher ”, terme que l'on retrouve au tennis quand la balle ne passe pas le filet. “ Othello ” est un nom complètement inventé, même s'il a un vague rapport euphonique avec “ ottoman ”. L'origine de “ Desdemona ” est assez obscure, mais au beau milieu de ce nom il y a “ démon ”. Il faut entendre dans “ Portia ” “ portion ”.

Il fallut attendre James Joyce pour que le sujet revienne à la mode. Dans son Ulysse, il observe que les vilains dans Le roi Lear portent les noms des oncles que Shakespeare détestait (“ Lear ” fait évidemment penser à “ to leer ”, regarder de côté, ce qui va bien à un personnage qui ne voit pas clair). Il s'amuse également avec le nom de Shakespeare et de sa femme : « If others have their will Ann hath a way. » (si d’autres ont la volonté, Ann connaît la manière, quand on veut, on peut). Dans un roman de 1947 (Brisure à senestre – Bend Sinister), Vladimir Nabokov délire totalement et volontairement avec le nom d'Hamlet : « Prenez ‘ Télémaque ’, nom qui signifie ‘ qui se bat de loin ’ – ce qui, par parenthèse, était la conception qu'Hamlet avait du combat. Emondez le, enlevez les lettres superflues, et vous obtenez le mot ‘ Telmah ’. Maintenant lisez le mot à l'envers. Aussitôt une plume fantasque va s'envoler avec une idée lubrique, et Hamlet, en marche arrière, deviendra le fils d'Ulysse qui trucide les amants de sa mère. » Poursuivant le délire, il estime qu'Ophélie peut venir du nom d'un pâtre amoureux d'Arcadie. Ou qu'il peut s'agir de l'anagramme d'Alphéios, le dieu de la rivière qui pourchassa une nymphe aux longues jambes jusqu'à ce qu'Artémis la change en un cours d'eau, ce qui évidemment, corroborait miraculeusement le suicide aquatique de l'amoureuse d'Hamlet.

Plus sérieusement, dans une étude de 1958 (La fleur souveraine), G. Wilson Knight revient sur la fameuse question de Juliette pour découvrir, par exemple, toute la puissance que contient la lettre ‘ o ’ dans les nom d'Obéron, Othello, Orsino ou du Prince du Maroc (the Prince of Morocco) du Marchand de Venise. En revanche, il souligne la légèreté que connote le nom d'Ophélie (Ophelia), avec le son montant sur le ‘ o ’ se poursuivant dans le ‘ e ’ et le ‘ i ’.

Dans Le songe d'une nuit d'été, Shakespeare nous livre une indication précieuse sur le travail du poète (V i) : « quant à l'œil du poète qui roule dans un beau délire, il court du ciel à la terre et de la terre au ciel ; et comme l'imagination prête un corps aux choses inconnues, la plume du poète leur donne une figure et assigne à ces bulles d'air un lieu dans l'espace et un nom. » Le nom d'un personnage peut donc susciter une image, dramatique ou poétique. Même si tous les noms de personnage chez Shakespeare n'ont pas une signification précise ou importante, la plupart de ces noms, parce qu'ils sonnent, nous donnent des indications sur la nature des personnages, leur représentation. Dans certaines pièces, on observe que Shakespeare a accepté les limites des noms des personnages des œuvres sources. Dans Richard II, un personnage se nomme Hotspur. Shakespeare a trouvé ce nom dans les Chroniques de Holinshed, source de nombre de ses pièces historiques. Comme un fait exprès, ce personnage est une tête brûlée.

Lorsqu'il doit donner un nom aux personnages secondaires de ses comédies, Shakespeare grossit un trait en particulier – physique ou moral – et il forge le nom à partir du trait. Dans Comme il vous plaira, Sir Oliver Martext est un prêtre de campagne qui énonce mal ce qu'il a à dire : ‘ martext ’ = gâcher son texte. Dans 2 Henri IV, Doll Tearsheet est la maîtresse de Falstaff. Son nom signifie à proprement parler ‘ la poupée qui arrache les draps ’, et Coleridge estime que Tearsheet est une déformation de ‘ Tear-street ’ (qui fait le trottoir). Dans Mesure pour mesure, une catin mariée neuf fois, a été “ fourbue ” par son dernier mari. Elle s'appelle naturellement Mistress Overdone. Dans cette même pièce, Abhorson est le bourreau. Son nom est un mot-valise constitué de ‘ abhor ’ et de ‘ whoreson ’ (fils de catin). L'assassin de Richard dans Richard II est Sir Pierce (of Exton), le Transperceur. Le lieutenant de la Tour de Londres dans Richard III est Brakenbury (break et bury), Brise et enterre. Dans Le songe d'une nuit d'été, Snout (Museau) a un long nez, Starveling (Claquedent) est maigre, Bottom (Lefond) a un gros derrière et Quince (Ducuing) est desséché comme le fruit.

Certains noms étiquettes peuvent être français ou d'origine française. Dans Tout est bien qui finit bien, un bavard s'appelle Parolles et Lafeu est un vieux seigneur qui s'emporte facilement. Dans Hamlet, Fortinbras est fort en bras (mais un esprit anglais mal tourné entendra facilement “ fart in brass ”, pète/pet en bronze) et dans Le roi Lear, Cordelia a un cœur de lion (comme le roi normand). Dans La mégère apprivoisée, les noms sont de consonance italienne : Biodello est blond et Bianca est blanche et pure. Dans La tempête, Miranda est – comme son nom l'indique – celle qui doit être admirée, ce que son amoureux Ferdinand dit à deux reprises : « Toi, l'admirée Miranda » (III i 37) et « O toi, merveille » (I ii 427). Dans Périclès, Marina explique qu'elle s'appelle ainsi car elle est née près de la mer (V i 155). Dans le Conte d'hiver, Perdita est ainsi baptisée par sa mère Hermione : comme elle est soupçonnée d'être bâtarde, elle est vouée à être “ perdue à jamais ” (III iii 32).

Parfois, les noms sont donnés de manière ironique. Othello, qui est structurée de manière ironique sur le renversement noir = bon, blanc = mauvais, met en scène une femme de petite vertu du nom de Bianca. Iago, le démon absolu dans Othello, porte à la fois le nom du saint-patron d'Espagne (Saint-Jacques), donc l'ennemi de l'Angleterre, et celui du roi d'Angleterre. Dans Mesure pour mesure, Angelo est un homme à la cruauté implacable et n'a donc rien d'un ange, tout comme la nourrice de Juliette Angélica. Dans Les deux gentilshommes de Vérone, Launce, avec son nom de lance, est particulièrement obtu.

Shakespeare s'est par ailleurs abondamment servi de la Bible et de diverses mythologies pour nommer ses personnages. Dans Comme il vous plaira, les trois personnages Olivier, Orlando et Roland sont un fort clin d'œil à La chanson de Roland. La Jessica du Marchand de Venise tire son nom de l'Ancien Testament, mais, comme fille de Shylock, elle n'est pas un modèle de fille juive. Comme son père elle a un nom juif parce qu'étrangère. Le nom de Shylock est vraisemblablement une anglicisation d'un nom biblique. “ Sa'lah ” est le petit fils de Shem et le père de Eber (Hébreux). Contemporain de Shakespeare, un écrivain réfractaire et défenseur du Catholicisme Romain se nommait Richard Shacklock (qu'on peut comparer à Shylock et à sa défense du Judaïsme). A noter également que Venise n'est pas choisie au hasard : cette cité présentée dans la pièce comme ayant des mœurs particulièrement mercantiles et rudes, fait penser euphoniquement à veneer (le vernis), venal (vénal et venereal (vénérienne). Tout comme le Aaron de Titus Andronicus, prisonnier Maure ramené à Rome après la défaite des Goths et aimé de Tamora, la reine des Goths.

Shakespeare aimait donner à ses serviteurs des noms emphatiques. Un serviteur des Capulet dans Roméo et Juliette s'appelle Sampson. Et dans Troilus et Cressida, Alexandre est un serviteur de Cressida. On trouve aussi des noms oxymores : Christopher Sly (dans La mégère apprivoisée), un joyeux poivrot dont le nom signifie ‘ rusé ’, Anthony Dull (Peines d'amour perdues) un connétable au prénom impérial et au nom signifiant la stupidité, ou le fou Pompey Bum (‘ Bum ’ = ‘ cul ’) de Mesure pour Mesure.

On trouve également des personnages aux noms d'animaux : Lavache est un fou au service de la comtesse de Roussillon dans Tout est bien qui finit bien. Talbot (en français ‘ limier ’) est le nom d'un vaillant combattant de 1 Henri VI. Roméo tue Tybalt dans un duel. On trouve ce nom (qui signifie ‘ chat ’) dans de nombreux contes médiévaux, tout comme Reynaldo (Hamlet), le renard.

Il faut s'arrêter un instant sur Jacques (Jaques) de Comme il vous plaira. En 1596, paraît un livre intitulé La métamorphose d'Ajax. On y rencontre la première occurrence du mot ‘ jax ’ avec le sens de cabinet à eau courante. Dans la langue de tous les jours, Ajax est devenu synonyme de toilettes (d’où le nom de la poudre à récurer d’aujourd’hui). Et comme les mauvaises odeurs associées aux lieux d'aisance induisent l'idée de mélancolie, cela a permis à Shakespeare de dire de son Ajax dans Troilus et Cressida qu'il était un “ mélancolique sans but ” (I ii 26), de faire de son Jaques de Comme il vous plaira un seigneur mélancolique. Comme en Anglais, Jack est le diminutif de John, Don John le Bâtard de Peine d'amour perdu est un vilain et un perdant.

Le nom Shakespeare étant constitué de deux syllabes très signifiantes : shake et spear, on observe que les personnages dont les noms sont formés de la sorte (Falstaff, Hotspur, Shylock, Touchstone) sont tous des personnages de premier plan.

On n'insistera pas sur l'aspect très poétique de la nomenclature shakespearienne. A lire ou à entendre les noms d'Othello, Desdémone, Cassio et Iago, on sait qu'on n'est pas dans une comédie. (“ Cassio ” évoque la casse, plante laxative, dont on disait que la Duchesse de Malfi était morte étouffée en la respirant. De plus, Cassio s'appelle Michael, ce qui renforce son côté guerrier de Saint-Michel terrassant le dragon). Avec leurs noms formant allitération, Valeria, Virgilia, Volumnia constituent le trio volubile qui va essayer de persuader Coriolan d'épargner Rome (Coriolan). Mais elles ne sont pas indifférenciées pour autant : Virgilia, la femme de Coriolan est timide et calme, au point que son mari l'appelle “ mon gracieux silence ”, tandis que Volumnia, la mère de Coriolan, est fière des blessures de son fils, obsédée qu'elle est des valeurs militaires de Rome, excluant toute compassion. On trouve un autre trio avec allitérations dans Le songe d'une nuit d'été : Hippolyta, Hermia, Helena. Hippolyta est la reine des Amazones, promise à Thésée. En la vainquant au combat, Thésée lui rend sa féminité. Hermia est la fille d'Egée. Elle refuse la demande de son père d'épouser Dimitrius malgré une menace de mort. Elle aime Lysander qu'elle finira par épouser après moult rebondissements merveilleux. Quant à Helena, elle aime Demetrius d'un amour pur qui se concrétisera grâce au philtre de Puck.

Shakespeare aimait également faire s’affronter des personnages dont les noms s'opposaient : Hotspur et Hal (Henri, Prince de Galles) dans I Henri IV ; Edgar et Edmund (Lear) : Edgar est le fils légitime du Comte de Gloucester, et Edmund son fils illégitime jaloux de son demi-frère ; Macbeth et Macduff, seigneur droit dont la femme et les enfants sont assassinés sur ordre du roi (Macbeth rime avec “ death ”) ; Benedick et Beatrice dans Beaucoup de bruit pour rien : Beatrice ne cesse de railler Benedick ; Bushy, Bagot et Green, favoris du roi Richard (Richard II) ont des noms qui lus à la queue leu-leu, suggèrent que le royaume est un jardin mal entretenu. Dans Henry V, l'officier Gallois Fluellen, le soldat irlandais Macmorris et le capitaine écossais Jamy, qui apparaissent tout trois au siège de Harfleur, témoignent de l'effort fait par Shakespeare pour montrer à quel point l'armée du roi est harmonieusement pluritribale.

Aussi génial qu'il ait été, Shakespeare a parfois fait preuve de laisser-aller dans ses choix de nom. Dans 1 henry IV, il y a un lieutenant Bardolph, gouailleur compagnon de Falstaff qui passe la fin de la pièce en prison. Dans 2 Henri IV, il y a un traître nommé Lord Bardolph, inspiré d'une véritable personne homonyme qui finit écartelée et décapitée en 1408. On trouve cinq Antonio et un Anthony dans les œuvres de Shakespeare. Seize personnages ont un nom commençant par la syllabe ‘ Luc ’.

“ What's in a name ? ” ou : Shakespeare branlait-il son dard ?

 

Dans Roméo et Juliette, on observe une symétrie parfaite dans la métrique entre “ Montague ” et “ Capulet ” et entre “ Romeo Montague ” et “ Juliet Capulet ”. À noter également l'harmonie des ‘ o ’ chez les amis Romeo, Mercutio, Benvelio, à opposer aux noms disharmoniques Tybalt et Paris. Montague est un nom normand signifiant “ celui qui habite une colline élevée ” et c'est en même temps une déformation du nom d'une famille italienne authentique les Montecchi. “ Montague ” est un nom plutôt masculin, avec l'idée de monter, donc un nom idéal pour un amant. “ Capulet ” est un nom plutôt féminin, avec l'idée de capituler, de se rendre. Par ailleurs, “ capulus ” en latin signifie “ cercueil ”. Dans Tout est bien qui finit bien, Diana Capilet est la fille d'une veuve florentine. Elle est chaste, se montre froide face aux avances de Bertram. Juliette tire son nom de juillet puisqu'elle est née 10 jours avant la Saint-Pierre-aux-liens (I iii 17). On trouve une autre Juliette dans Mesure pour mesure, amoureuse d'un Claudio qui lui a fait un enfant hors des liens du mariage. Et puis, dans Les deux gentilshommes de Vérone, on trouve une Julia, amante fidèle de Protée qu'elle suit à Rome déguisée en page sous le nom de Sébastien.

Malgré la question de la conférence posée par Juliette et les réponses qu'elle y apporte, celle-ci aime l'euphonie du nom de Roméo : « le nom de Roméo évoque l'éloquence des cieux », dit-elle, Acte III scène ii. Et sa nourrice observe que Roméo et “ romarin ” commencent de la même manière (II iv). On sait que le romarin est une fleur associée au mariage. Mercutio, quant à lui, n'hésite pas à jouer avec le nom de Roméo : « without his roe [sans ses œufs de poisson], like a dried herring » [comme un harend séché] (II iv). Roméo n'aime pas son nom. Après la mort de Tybalt – et voyant le chagrin de Juliette – Roméo déplore : « comme si mon nom l'avait d'un seul coup assassiné à l'instar de cette main damnée qui a percé Tybalt. Frère, dis-moi dans quel coin abject de mon corps de chair siège-t-il, mon nom, pour que je puisse en finir avec cette horreur ? » (III iii 102-108). Et pourtant “ Roméo ” est objectivement un très beau nom : dans ce prénom, il y a “ Rome ”, “ romance ”, “ roam ” [vagabonder]. Le ‘ o ’ final est montant. “ Romeo ” est donc un nom idéal pour un jeune et vaillant amoureux.

Mercutio est le modèle idéal de l'ami fidèle, et aussi du gentilhomme de la Renaissance. C'est l'un des personnages masculins les plus positifs que Shakespeare ait créé. Coleridge a dit de lui qu'il possédait toutes les caractéristiques du poète, combinées aux bonnes manières et aux sentiments d'un parfait gentilhomme, totalement inconscient de ses qualités et pouvoirs exceptionnels. » Cela dit, son humour sait être corrosif et leste, contrastant avec l'attitude pétrarchienne un peu vaine de Roméo face à l'amour. Son langage est beaucoup plus alerte que celui de Roméo. Roméo trouve d'ailleurs qu'il parle trop (« il aime s'entendre parler », II iv). Mercutio, c'est bien sûr Mercure, celui qui apporte les nouvelles mais, dans Peines d'amour perdu, Shakespeare nous dit que les mots de Mercure sont des mots bien durs à entendre. Sa mort, accidentelle et inutile, installe la tragédie dans la pièce. Il prévoit sa mort dans un jeu de mot qui est passé dans la langue anglaise : à Roméo qui lui dit que sa blessure ne doit pas être très profonde, il répond : « bien sûr, ce n'est pas profond comme un puits ni large comme une porte d'église », mais « ask for me tomorrow and you shall find a grave man » (III i [demande de mes nouvelles demain et tu trouveras un homme grave / un homme dans la tombe].

Benvolio, c'est la bonne volonté. C'est lui qui persuade Roméo de se rendre au bal des Capulet où il tombera amoureux de Juliette.

Tybalt est le chat du Roman de Renard. Mercutio le surnomme “ piège à rats ” (III i), le “ Prince des chats ” (II iv), le “ Roi des chats ” en III i. Et lorsque Mercutio est blessé par lui, il appelle cela “ une griffe ” (III i).

Les serviteurs des Capulet ont des noms à consonance biblique : Samson, Gregorio (Sampson, Gregory) sont associés à l'Ancien et au Nouveau Testaments. Tout comme les noms des serviteurs des Montaigu (Abraham et Balthasar). Sans parler des allusions religieuses des noms de frère Jean et Frère Lorenzo (John et Lawrence).

La nourrice Angélica n'est pas si Angélique que cela et son amoureux Pierre est moins saint que son saint-patron. Dans l'acte IV scène ii, ils échangent des propos franchement salaces : « Et toi, qui reste là comme une souche à laisser tous les garnements prendre leur plaisir avec moi.

Je n'en ai pas encore vu un seul chercher à prendre son plaisir avec toi, sinon je serai le premier à déballer mon arme. » (« If I had, my weapon should quickly have been out. I warrant you, I dare draw as soon as another man. » “ To draw ” chez Shakespeare implique le déballage d'organes sexuels.

Juliette s'appelait ainsi parce qu'elle était née au mois de juillet. Mais quand elle demande à Roméo qui est sous son balcon, masqué par la nuit, il ne peut que répondre : « Je ne sais comment je proférerai mon nom et dirai qui je suis. »

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 05:16

Ce site décrit ainsi ses services : «Quel que soit le genre de devoir dont vous avez besoin, il est facile d'embaucher un rédacteur d'essais en tout sécurité et à un prix abordable. Ayez plus de temps pour vous-même.»

Sur le site Academized, une page de devoirs de première année de fac coûte 15 dollars (13,5 euros) si la copie est à rendre dans deux semaines, et 42 dollars le feuillet pour des dissertations de dernière minute (à finir en trois heures). Des entreprises étasuniennes fournissent aussi ce type de services mais les prix sont plus élevés.
Vide juridique

Selon le New York Times, ce marché représente plusieurs millions d'essais et de dissertations. Officiellement, ces sociétés disent que ces copies ne sont à utiliser que de façon consultative. Il n'existe actuellement aucun cadre légal qui interdise ces transactions.

 

Une jeune Kényane interviewée par le New York Times raconte avoir rédigé des dissertations sur une grande variété de sujets, de la colonisation de l'espace à l'euthanasie. Les personnes les plus prolifiques peuvent gagner jusqu'à 2.000 dollars par mois – un gros salaire pour le pays. Cette forme de triche est plus difficile à détecter que le plagiat, mais comme il s'agit d'une pratique qui devient plus courante, une société vient de créer un logiciel nommé Authorship Investigator, qui utilise plusieurs indices – tels que le style des phrases – pour déterminer si un devoir a bien été écrit par la personne indiquée.

Un sentiment de frustration point du côté des personnes qui rédigent les copies au Kenya : celui d'avoir un diplôme mais de ne pas trouver d'autre travail que celui-ci, ainsi que l'envie d'étudier elles-mêmes sur un campus aux États-Unis plutôt que de faire les devoirs des autres.

Autrefois, on aurait parlé de “ détérioration des termes de l'échange ”...

Des étudiants étasuniens sous-traitent leurs devoirs au Kenya !
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6 octobre 2019 7 06 /10 /octobre /2019 05:35

J'ai eu le bonheur de passer une demi-heure en compagnie d'Henri Alleg lors d'une manifestation littéraire à Toulouse il y a sept ou huit ans. J'étais accompagné de mes filles à qui j'ai expliqué, après cette demi-heure, ce qu'était la torture. Il leur était difficile d'imaginer que ce petit homme chétif, à la voix très douce, avait subi les actes barbares de soldats français. Il nous avait raconté le sens de son combat, sa détermination. Un très grand petit homme.

 

L'avocat Roland Rappaport raconte comment le manuscrit, écrit sur du papier toilette, fut sorti en 1957 de la prison de Barberousse à Alger, feuille par feuille. 

Publié le 24 juillet 2013.

 

"La Question" d'Henri Alleg, histoire d'un manuscrit

Henri Alleg en 1962. AFP/STF

 

Comment se fait-il qu'Henri Alleg ait été celui qui a produit La Question (Minuit, 1958), "un témoignage sobre ayant le ton neutre de l'Histoire" comme l'a écrit François Mauriac ? Ils se comptaient pourtant par milliers, ceux qui ont eu à subir le supplice de l'électricité et de la baignoire pendant la guerre d'Algérie. Beaucoup y ont succombé et, pour d'autres, les tortures infligées ne restèrent pas sans effet. Les victimes qui n'avaient pas pleinement résisté demeurèrent marquées pour toujours, moralement atteintes, porteuses d'un sentiment de culpabilité.

 

Dès lors, comment écrire avec l'énergie nécessaire ? Certes, comme je l'ai lu ces derniers jours, Henri Alleg, journaliste militant, était accoutumé à l'usage de la plume, mais je pense qu'il n'a pas été suffisamment souligné que, s'il a pu s'exprimer comme il l'a fait, c'est que ses tortionnaires n'ont rien, absolument rien, pu obtenir de lui. Si Alleg a pu écrire La Question, c'est donc parce qu'il n'avait pas parlé.

 

Je l'ai compris lors de notre première rencontre à la prison Barberousse à Alger en septembre 1957. Membre, à cette époque, du Parti communiste français, j'étais auprès de lui, comme l'envoyé du collectif d'avocats communistes, assurant la défense de militants emprisonnés pour leur participation aux combats pour l'indépendance de l'Algérie. Je me suis alors trouvé en présence d'un homme exprimant hautement sa fierté d'avoir résisté à ses tortionnaires. Il m'a fait, non sans exaltation, le récit de ce qu'il avait subi et comment il avait fait front. J'ai été particulièrement impressionné par ce qu'il m'a raconté de l'épreuve du penthotal, utilisé comme sérum de vérité, à laquelle il avait été soumis.

 

Ceux qui le détenaient étaient à la recherche d'André Moine, l'un des dirigeants du Parti communiste algérien, devenu clandestin. Ils voulaient lui arracher des informations, et Henri Alleg a trompé leur attente en faisant mine de croire qu'il se trouvait avec des amis. Non il ne savait vraiment pas comment entrer en contact avec André Moine, et puis il les trouvait bien imprudents, les dits amis, "attention, ne parlez pas si fort, on pourrait nous entendre ", leur recommandait-il.

 

A la fin du mois de juin 1957, il a été expédié au camp de Lodi. Il s'agissait d'un camp d'internement placé sous contrôle des autorités militaires. L'interné était privé de tout droit de communication, que ce soit avec sa famille ou avec des avocats. L'internement était d'une durée indéterminée et les militaires pouvaient soumettre leurs prisonniers à de nouveaux interrogatoires. Ce n'est donc pas, comme il a été écrit ces derniers jours, pendant qu'il se trouvait au camp de Lodi qu'Henri Alleg a pu remettre à un avocat les feuillets de La Question. Il fallait absolument le soustraire au régime d'internement. Pour y parvenir une décision judiciaire était indispensable. Les efforts entrepris par son épouse, Gilberte, et ses avocats aboutirent fin août 1957 à son transfert à la prison Barberousse.

 

C'est à ce moment là, alors que plus de deux mois et demi s'étaient écoulés depuis son arrestation, le 12 juin 1957, que Henri a pu connaître les raisons judiciairement exprimées de son emprisonnement, s'entretenir avec son épouse et recevoir la visite de Léo Matarasso, membre du collectif des avocats communistes. C'est au cours de cette rencontre qu'a vu le jour le projet de La Question. Mais le détenu Henri Alleg ne disposait que de brefs moments pour s'y consacrer, plusieurs mois lui furent donc nécessaires. Il importait aussi que ces écrits parviennent à l'extérieur. Les membres du collectif des avocats communistes furent chargés de cette mission. Je fus de ceux qui, entre les mois de septembre et décembre 1957, se succédèrent auprès d'Henri Alleg, recueillirent les précieuses feuilles du manuscrit et les emportèrent, au dehors, dans leur serviette.

MANUSCRIT SUR PAPIER TOILETTE

La publication de La Question a été considérée au printemps 1958 comme une "participation à une entreprise de démoralisation de l'armée ayant pour objet de nuire à la Défense Nationale". Un juge d'instruction du Tribunal permanent des forces armées de Paris, le commandant Giraud, a délivré, au mois de mars 1958, un ordre de saisie des exemplaires du livre au commissaire de Police Mathieu, qui s'en est acquitté avec zèle. Les avocats qui avaient œuvré à cette publication en emportant à l'extérieur de Barberousse, feuille après feuille, le manuscrit étaient passibles de poursuite comme ayant participé à une entreprise de démoralisation de l'armée, ce qui n'a pas manqué de se produire.

 

En effet, au printemps 1958, un juge d'instruction d'Alger a été chargé de l'identification des coupables. Henri Alleg a été convoqué et le magistrat l'a sommé de lui faire connaître l'identité de ceux qui lui avaient donné assistance. Il se trouve que j'étais l'avocat assurant sa défense lors de cet interrogatoire. La situation était singulière, pour ne pas dire cocasse. A la question posée, Henri a simplement répondu "Je ne vous le dirai pas, monsieur le juge" et celui-ci a très vite compris que ses efforts resteraient vains. Ce que je relate ici, je l'ai rappelé l'année dernière lors d'une réunion, à la Bibliothèque de France de l'association Maurice Audin, qui poursuit sans relâche ses efforts pour que la République reconnaisse que le mathématicien Maurice Audin est mort au mois de juin 1957, victime des sévices subis à la villa Sésiny. J'étais avec Henri Alleg à la tribune de la réunion, présidée par Henri Tronel. Henri Alleg a confirmé mes souvenirs qu'il a cependant tenu à rectifier sur un point. J'avais dit au public que son manuscrit avait été écrit sur "un genre de papier de toilette""Pas un genre, Roland, c'était bien du papier de toilette !" 

 

 

La saisie de La Question, en mars 1958, avait provoqué une vive campagne de protestations. Une adresse solennelle avait été envoyée au président de la République, René Coty, pour demander que "la lumière soit faite dans des conditions d'impartialité et de publicité absolue sur les faits rapportés par Henri Alleg" et aussi que " les pouvoirs publics au nom de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen condamnent sans équivoque l'usage de la torture"…Cette déclaration portait les signatures de François Mauriac, Roger Martin du Gard, Jean-Paul Sartre. Au rang des signataires figurait aussi André Malraux. Si j'insiste, c'est que j'ai lu avec beaucoup de surprise, dans le journal Libération, la déclaration d'une historienne soutenant que Malraux était demeuré silencieux au moment de la saisie des exemplaires de La Question.

SAISIES D'EXEMPLAIRES

Ces prises de position ne sont pas restées, à l'époque, sans conséquence. Les Editions de Minuit ont certes été victime de la saisie de milliers d'exemplaires de La Question, mais les poursuites engagées contre l'éditeur Jérôme Lindon sont demeurées sans suite. Henri Alleg, lui, est resté en prison et a été condamné le 15 juin 1960, par le TPFA d'Alger, à dix ans de travaux forcés "pour atteinte à la sécurité de l'Etat ". S'il a retrouvé la liberté au printemps 1961, c'est parce qu'il est parvenu à s'évader de la prison de Rennes, où il continuait à exécuter sa peine. Aussitôt libre, il a repris sa vie de militant journaliste politique. Il est retourné en Algérie au lendemain de l'Indépendance, en 1962, pour faire reparaître Alger républicain, dont la publication a été, à nouveau, interdite en 1965, au lendemain de la chute de Ben Bella.

Il est alors revenu en France, où il a poursuivi une vie de journaliste et d'écrivain bien connue. Il importe aussi de savoir qu'Henri Alleg, ce militant de l'indépendance de l'Algérie, s'est exprimé publiquement au sujet du traitement subi en France par ceux des Algériens qui avaient combattu dans les rangs de l'armée française. C'est ainsi qu'il a tenu à figurer parmi les signataires d'une lettre adressée, le 21 septembre 2005, au président Chirac, à l'initiative du président de la Ligue des Droits de l'Homme, Jean-Pierre Dubois. On y lit qu'il est temps de mettre fin au comportement indigne de la France à l'égard des harkis, caractérisé par des discriminations inouïes, parcage dans des camps, maintien "en marge de la société", tandis que leurs enfants subissent une scolarité amputée. 

Il est précisé dans cette lettre que, parmi les signataires, "certains ont approuvé la lutte du peuple algérien pour son indépendance, d'autres non, mais quelle qu'ait été notre opinion, nous ne pouvons admettre que la République ne reconnaisse pas, au regard des droits de l'Homme, ses torts vis-à-vis des harkis et de leurs familles". Aujourd'hui encore, La Question demeure une référence. C'est ainsi, qu'en 2007, aux Etats-Unis, lors des débats sur l'usage en Irak de ce qui était désigné comme " des interrogatoires musclés ", en réalité de véritables tortures, l'Université du Nebraska a publié, en anglais, La Question. Dans la préface, signée du professeur James D. Le Sueur, on lit La Question est et demeure, aujourd'hui une question pour nous tous. "

 

PS : une illustration pour nous souvenir que L'Express servit autrefois des causes justes sans imaginer qu'il serait un jour au service des banques.

 

"La Question" d'Henri Alleg, histoire d'un manuscrit
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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 05:06

 

Imaginez que je dise ceci : « Je suis un homme blanc, né d’une femme blanche et je vais donner naissance à un fils blanc. C’est l’essence même de ce que je suis. »

 

Vous diriez à bon droit que je suis raciste, ou cinglé car je me détermine et détermine les autres – prioritairement pour ne pas dire exclusivement – par la couleur de la peau.

 

C’est exactement ce que vient de déclarer Rihanna (la chanteuse la plus riche au monde – la richesse ça aide pour proférer des insanités) qui a remplacé « homme blanc » par « femme noire » et « fils blanc » par « fille noire ».

 

Le lieu d’où parle Rihanna est donc le même que celui d’où s’exprime la très toxique Rokhaya Diallo : celui de la race. Celle-ci a expliqué il y a peu que les juifs n’avaient pas été exterminés en tant que groupe. Ce n’est donc pas par racisme qu’Hitler a tenté de les éliminer jusqu’au dernier.

 

Rihanna est originaire de la Barbade. Comme beaucoup d’Antillais, elle est de sang mêlé. Elle est, pour un quart, d’origine irlandaise. Elle n’est donc pas « noire comme charbon », comme on dit en Afrique. Là est son problème, qu’elle tente de masquer en surdéterminant sa noirceur.

 

Imaginez qu’elle ait dit : « Je suis une milliardaire mulâtre, née d’une femme plutôt noire pauvre et je vais donner naissance à une fille mulâtre qui sera pétée de tunes à la naissance. » C’eût été beaucoup moins prestigieux et tellement plus vulgaire.

 

On est toujours le Blanc, le Noir, le Juif, le con, le salaud d'un autre. Rihanna a fait l'objet d'une campagne contre sa venue au Sénégal. Une trentaine d'organisations religieuses réunies au sein d'un collectif “ Non à la franc-maçonnerie et à l'homosexualité ” étaient hostile à sa venue sur le sol africain. Par parenthèse, l'Afrique elle aussi régresse de manière imbécile car ce genre de collectif n'existait pas il y a trente ans. En la matière, ce qui est reproché à la chanteuse  est son appartenance supposée à la franc-maçonnerie. Ce qui me fait doucement rigoler quand on sait que nombre de chefs d'État et de ministres africains sont, plus ou moins discrètement, des “ frères ”. Quand ils ne sont pas rosicruciens.

 

 

La noirceur de Rihanna
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13 septembre 2019 5 13 /09 /septembre /2019 05:28

 

En lisant la presse régionale, je découvre que 

- j'ai des grands-parents immigrés espagnols,
- Orwell a écrit un roman intitulé "84"
- je suis né dans le département du Nord
- le milieu ouvrier anglais était un univers de crasse
- le vrai nom d'Orwell était Blain.

 

Mais l'important est que mes chéries et leur cousine soient sur la photo...

Quand je serai vraiment vieux, je ferai journaliste, un métier de liberté !
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2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 05:15

Nous les Gensane, on n'est pas du genre à se vanter. Mais enfin, tout de même...

Mon père fut un très grand instituteur. Lorsque je fus son élève en CP dans les années 50, la classe comptait une soixantaine d'éléments, dont une bonne vingtaine de fils d'immigrés polonais. Ils ne devaient pas entendre – et encore moins lire – beaucoup de français à la maison. Dans la cour de l'école, nous parlions chti, les Polonais nous insultaient dans leur langue. Dans la classe, le français était de rigueur.

La rentrée se faisait le 1er octobre (nous sortions le 13 juillet). Il fallait bien que les gosses aident au ramassage des patates dans le nord et aux vendanges dans le sud. Au bout de six semaines, après la Toussaint, le meilleur tiers de la classe lisait couramment. Au premier janvier, tous les élèves de mon père savaient lire. Encore une fois, mon père était un instit' exceptionnel, auteur d'une méthode de lecture dont il n'était pas peu fier. Tous les enfants de France ne carburaient pas au même régime mais rares étaient ceux, y compris dans le pays minier, qui avaient des difficultés en entrant au CM1.

Mon père aurait pu faire mieux encore. Il m'avait appris à lire en moins d'un mois, alors que je n'avais que 3 ans et demi, mais il avait renoncé car cela m'occasionnait des cauchemars. J'avais donc désappris, ne souhaitant qu'une chose, m'a-t-on dit : me remettre dans le bain.

Alors quand je vois qu'aujourd'hui la situation de la lecture en France est catastrophique, ça me fout les boules. Selon les classements internationaux (Progress in International Reading Literacy Study), notre pays se retrouve très loin derrière un peloton de tête mené par la Russie, Singapour et Hong-Kong. Et il est le seul pays avec les Pays-Bas à avoir régressé en 15 ans. La France est 34ème sur 50 pays étudiés, ne devançant que la Belgique au sein du monde francophone. La Finlande est devant nous, mais aussi la Pologne. Á noter que, chez nous, les filles font moins mal que les garçons, comme presque partout ailleurs dans le monde.

La lecture est un marqueur social de premier ordre. Qui ne sait pas lire ou qui ne comprend pas spontanément ce qu'il lit ne progresse pas. Il décroche, d'abord à l'école puis au travail.

On assiste enfin, en France comme dans le reste du monde, à un décrochage des parents.17% des parents des élèves interrogés n'aiment pas lire. 

 

Pour ce qui est du Camembert, un séjour récent dans la belle Normandie que j'ai redécouverte, me permet de dire que nous nous maintenons à un fort bon niveau.

 

 

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