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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 06:23

Michel Bernard. Deux remords de Claude Monet. Paris : La Table Ronde, 2016

 

Michel Bernard n’est pas de ses écrivains qui encombrent les plateaux de télévision, qui – c'est un exemple – affublés d’un chapeau ridicule en forme de tuyau de poêle, viennent nous infliger leur marronnier obligatoire. J’avoue que je n’avais lu de lui que Mes Tours de France, ceux de son enfance en particulier, et Les Forêts de Ravel qui raconte la Grande guerre du musicien à qui il manquait pourtant deux kilos et quelques centimètres pour être enrôlé, et qui nous lèguera une des œuvres pianistiques les plus stupéfiantes, son Concerto pour la main gauche, œuvre commandée par le grand pianiste allemand Paul Wittgenstein, frère du philosophe, revenu manchot de la guerre. On me dit que Le Corps de la France, chant d’amour pour notre pays dans la débâcle de 1940, et La Tranchée de Calonne, pays de la Meuse éternelle, sont deux chefs-d’œuvre. Je n’en doute pas un instant.

 

Deux remords (re-morts ? Pardon…) de Claude Monet nous parlent des guerres de 70 et de 14, de la folie compulsive de la création picturale, des rapports entre le monde politique et l’art. Bernard saisit Monet dans son rapport à son ami le peintre Frédéric Bazille, mort durant la guerre de 1870. La première partie du livre, “Frédéric”, qui met en scène les efforts acharnés du père du peintre pour ramener la dépouille de l’artiste foudroyé – qui était allé chercher à la guerre « un brevet de virilité » – en terre consacrée protestante dans le sud-est de la France, est bouleversante. Pourquoi Bazille ? Parce que Monet n’acceptera de donner à l’État des Nymphéas (il en peignit 250) qu’à la condition qu’il lui achète, pour l’exposer au Louvre, Femmes au jardin, une œuvre qui relia intimement, dans son vécu et son imaginaire, Bazille à Camille, sa première femme très aimée.

 

Bien que ce roman ne comporte aucun dialogue, la présence des personnages est totale, mais sans le moindre voyeurisme. Bernard est un styliste subtile, léger et profond, à la palette infinie. Quatre exemples :

 

« Il avait alors marché vers Beaune, transi, son sac de voyage à la main, tandis que le vent levait les pans de sa redingote et lui aurait enlevé son chapeau, si, comme les soldats, il ne s’était enveloppé la tête d’un mouchoir. »

 

« Ses galons neufs de sous-lieutenant faisaient poindre des reflets d’or insolites parmi les silhouettes en noir dans le jour sans soleil. En deux endroits marqués de larges taches sombres durcies par le gel, le sang avait imbibé le tissu de l’uniforme : sur une manche trouée par une balle, sur sa capote et sa chemise déboutonnées, à l’endroit de la blessure au ventre dont il était mort. »

 

« Frédéric n’était pas surpris que Monet se soit exilé. Rien n’aurait pu empêcher cette tête de lard, ce fou de couleurs, fier, obstiné, sûr de sa main et de son destin. »

 

« Oui, cette lumière laiteuse, filtrée par les voilages de tulle relevés, venue du jardin sous la neige était là sur la toile. »

 

Rarement je n’ai observé une telle adéquation entre le fond et la forme, au point que j’ai l’impression de lire le livre comme je regarderais un tableau, et de voir les mots du texte comme s’ils étaient des objets réels.

 

Barthes disait que le monde avait été créé pour terminer dans un livre. Le monde de Michel Bernard se termine dans un tableau, en un tableau. En témoigne cette métaphore d’un Bazille comparé par son père à un cep, jaillissement de la création : « Il reconnaissait en lui la force vitale du cep planté sur un sol caillouteux. En obligeant la vigne à chercher l’eau et la substance nourricière profondément dans la terre revêche, on obtenait d’elle le raisin essentiel, puissant, concentré, source d’un vin aux saveurs étonnantes et complexes où le goût du fruit passait celui de l’alcool.»

 

L’auteur nous fait pénétrer dans l’univers fascinant de ces génies de la peinture : Monet, Manet, Renoir, Pissaro, Sisley. Á l’exception d’Edouard Manet dont le père est haut fonctionnaire, ils vivent, des années durant, d’expédients, le dernier tableau vendu ne leur permettant même pas de régler leurs dettes courantes. Bazille, qui vient d’un milieu aisé, achète Femmes au jardin pour aider financièrement son ami. Nous sommes dans un monde de grande contiguïté : Camille préfère se voir dans les tableaux de Renoir plutôt que dans ceux de son mari. La malheureuse Camille, dont une grossesse a redonné vie à un cancer latent de l’utérus et qui souffrira jusqu’à sa mort. Monet peindra à tour de bras pour lui acheter des médicaments : « De la beauté à vendre pour sauver sa femme ».

 

 

 

 

Après la mort de Camille, Monet trouve du réconfort auprès de son vieil ami Clémenceau, qui sera le seul à connaître le secret de Femmes au jardin. Les quatre femmes si gracieuses, si “nymphéennes” dans un souffle léger, accrochées par une ombre propice au milieu d’une verdure et de bouquets de fleurs lénitifs ne sont en fait que deux personnes, Camille étant représentée trois fois.

 

Monet avait donné ce tableau à la France en amour de Camille et en souvenir de Bazille et de ces millions d’hommes morts « à sa place », et pour toux ceux qui avaient « travaillé et rêvé sur ce morceau de terre, dans cette partie du monde, pour en faire sous le ciel changeant une des plus belles œuvres humaines, le plus beau des jardins ».

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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 06:30
Les djeuns au musée
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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 06:30

L'ami Philippe Arnaud a retrouvé cette analyse de Julien Gracq. La lucidité du grand esprit de Saint-Florent-le-Vieil est saisissante (pardon : "incroyable"). Dès 1974, alors que les ordinateurs personnels sont envisagés mais n'existent pas, alors que les tablettes et tous les "i-" quelque chose n'ont pas encore germé dans les esprits, alors que nous ne sommes pas encore submergés par les images, les sons et les trois dimensions, Gracq envisage ce monde multi-médias que les humains ne contrôlent plus mais dont ils ne sont plus qu'un élément parmi d'autres.

 

 

Tout comme la couche d'air qui nous entoure protège les Terriens contre la continuelle agression cosmique, il existait, il a longtemps existé autour d'eux une couche de non-savoir, de non-chaloir, de non-lire, de non-voyager, qui protégeait leur quiétude d'esprit contre le bombardement tellurique continu des Nouvelles, et qui l'a protégée plus longtemps encore contre celui, plus corrosif encore, des Images. On commence à s'apercevoir, maintenant que notre civilisation la dissipe, que cette couche isolante était vitale. Physiquement, l'homme ne vit pas nu, spirituellement aussi c'est un animal à coquille. Et les effets de ce mortel décapage sont devant nous : érosion continue et intense de toutes arêtes vives, de toute originalité – réduction progressive du refuge central, du for intérieur — contraction frileuse de l'esprit tout – entier exposé sur toute sa surface, comme une pellicule fragile, aux bourrasques cinglantes qui soufflent sur lui de partout, irritation à fleur de peau, état de prurit et de gerçure. On est « mal dans sa peau » : certes c'est bien dit ! à condition de savoir l'entendre. L'esprit longtemps en a eu une, et épaisse, et sainement cornée : il n'a plus qu'une muqueuse.

 

Julien Gracq, Lettrines 2, éditions José Corti, 1974, page 66. [Les italiques sont de Gracq].

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 06:50

Un mur en béton coiffé de barbelés. 10 km de long. Surnommé “le mur de l'inégalité”.

 

Le quartier riche s'appelle Las Casuarinas. Le quartier pauvre Vista Hermosa.

Á Lima, le mur de la honte
Á Lima, le mur de la honte
Á Lima, le mur de la honte
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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 06:22

Bormes-les-Mimosas est une charmante bourgade de 8 000 habitants au sud du massif des Maures dans le Var. Le Fort de Brégançon y est situé.

 

Je vous vois venir : on doit y voter à droite plein pot. En fait, plus que ça encore : aux dernières élections municipales, trois listes de droite ont entièrement raflé la mise.

 

Bizarrement, juste en face de l’Hôtel de ville, se dresse un monument « à la gloire de la Révolution française ». Vous avez bien lu : ce monument n’est pas dédié « à la République française », mais à la Révolution, sans laquelle, on le sait bien, il n’y aurait pas eu de République.

 

Il est l’œuvre du sculpteur Hyppolite Moreau (1832-1927), dont les œuvres sont pour la plupart conservées au musées des beaux-arts de Dijon.

 

Je ne sais rien sur ce qui a motivé ce monument qui détonne quelque peu dans ce gros village où Sarkozy avait cartonné à 71% lors de l’élection présidentielle de 2012 et qui inspire à BFM-TV des reportages dignes du Prix Albert Londres.

Bormes-les-Mimosas et la Révolution française

Un correspondant (Xipetotec) m'écrit ceci :

 

Si c'était le cas (la thèse anarchiste de la "révolution bourgeoise") on trouverait ce genre de monument partout. Mais ce n'est pas le cas. Pas plus qu'il n'existe pléthore de monuments "à la République". Car à l'instar d'Adolphe Thiers, la bourgeoisie monarchiste et catholique n'a jamais été "républicaine".

Donc il s'agit évidemment d'un sujet à creuser. Merci à vous pour cette trouvaille.

Première réflexion : la Côte varoise, avant de voter massivement à droite, fut un bastion du communisme. C'est l'une des zones libérales et égalitaires qui, avec le Bassin parisien, ont fait la Révolution.

Selon la base Mérimée, l'inventaire du patrimoine, le monument a été érigé en 1892. Il s'agit peut-être d'un projet initié lors du centenaire de 1889. Peut-être à l'occasion du centenaire de la première République.

Un historique de l'orchestre La Seynoise confirme que l'inauguration coincide avec la célébration de la République. Le maire était Alexandre Vigourel, maire radical-socialiste de 1878 à 1911. L'inauguration fut suivie d'un grand banquet présidé par son ami le poète Jean Aicard, un saint-simonien, républicain très actif sous la Monarchie de Juillet (qui participa aussi aux fêtes de la République à Toulon). Aicard écrivit "Maurin des Maures" à Bormes, chez Vigourel.

Il existe un monument à la gloire de la Révolution à Aix, mais inauguré en 1792.

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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 06:38

Il était allemand, il voulut essayer un parachute de sa confection. Pas de chance.

Instantanés tragiques

Un mendiant le poussa sur les rails. Il lui fut incapable de remonter sur le quai. Un photographe tenta de l'aider. En vain, mais actionna son flash à plusieurs reprises pour allerter le conducteur du métro.

Instantanés tragiques

 

Un homme est éjecté de sa voiture. Pas de ceinture de sécurité à l'époque. Il meurt électrocuté.

Instantanés tragiques

 

Budd Dwyer convoque une conférence de presse et se tue le 22 janvier 1987.

 

Le 22 janvier 1987, accusé de corruption passive, ce trésorier de l'État de Pennsylvanie  convoque une conférence de presse télévisée pendant laquelle il distribue une déclaration protestant de son innocence. Il proclame qu'il est victime de manœuvres politiciennes et qu'il refuse de servir d'exemple pour un crime qu'il n'a pas commis. Il appelle trois de ses collaborateurs, leur confie trois enveloppes contenant une lettre adressée à sa femme, la seconde une lettre adressée au nouveau gouverneur de l'État de Pennsylvanie, et la troisième contenant une carte de donneur d'organe. Puis il tire alors un revolver 357 d’une enveloppe et demande à tout le monde de se calmer en déclarant « sortez, vous pourriez être blessés » avant de se suicider d'une balle dans la bouche.

 

William Smith, l'accusateur de Budd, avoue devant la justice avoir menti sur toute la ligne. Il est en prison depuis 2010. Son fils purge une peine de 35 ans de prison pour avoir assassiné sa femme péruvienne.

 

Instantanés tragiques

 

 

A Omagh, en Irlande du Nord, la voiture rouge va exploser. L'homme et son enfant (deux touristes espagnols) en réchapperont, mais pas le photographe. L'explosion fera 28 morts et 220 blessés. Parmi les morts, une femme enceinte de jumeaux.

 

 

À 14 h 30, 40 minutes avant l'explosion, la télévision d'Ulster reçoit un appel anonyme avertissant de la présence d'une bombe devant le palais de justice, situé à environ 300 mètres du lieu réel de celle-ci. La même alerte est répétée à la télévision une minute plus tard, puis auprès d'une association caritative.

 

La zone environnante au palais de justice est bouclée et les personnes s'y trouvant sont évacuées vers Market Street, à l'endroit où se trouvait précisément la voiture piégée. Le nombre de victimes sera ainsi augmenté.

 

En 2001, Colm Murphy est reconnu coupable de cet attentat. Après 14 ans de prison, il est acquitté lors d'un deuxième procès.

 

Le neveu de Murphy a été disculpé de toutes les charges relatives à l'attentat après avoir passé quatre ans en prison en détention provisoire.

 

Les familles des victimes continuent d'accuser les deux hommes ainsi que trois autres personnes.

 

 

Instantanés tragiques
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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 06:22

 

Laurent Denave. La valeur des Beatles. Rennes, P.U.R., 2016

 

C’est peu dire que, vu l’immense bibliographie qui a été consacrée aux Beatles – en groupe ou pris séparément, il n’est pas simple, 54 ans après “Love Me Do”, d’offrir un travail original les concernant. Mission accomplie par le sociologue Laurent Denave qui s’est efforcé, au travers d’une rigoureuse étude, d’évaluer la « valeur » des Beatles. Valeur esthétique, humaine, historique. Valeur marchande également.

 

La démarche programmatique de l’auteur était très engageante : « justifier la thèse d’un lien entre la valeur de la production et les conditions de production, évaluer l’œuvre des Beatles, comprendre comment ces créateurs ont pu produire une œuvre de cette valeur, de cette qualité, de cette originalité ».

 

Le parti prix de l’auteur était de mettre en regard la musique populaire et la musique savante, ce qu’on appelle plus communément la musique classique. En s’arrimant longuement à l’exemple de la vie et de l’œuvre de Schubert (Leonard Bernstein déclara dès 1964 que les Beatles étaient les Schubert de notre temps), Denave explique de manière exhaustive ce qui tombe sous les sens : la musique de Schubert n’est pas meilleure que celle des Beatles mais elle est plus complexe, plus développée. Car s’il y a fort à parier que, dans 100 ans, on écoutera avec autant de plaisir “Yesterday” et “La jeune fille et la mort”, il n’en reste pas moins que McCartney aurait été incapable de composer la sonate n° 21 en si bémol majeur ou les impromptus – même s’il s’est essayé avec un vrai succès à la musique dite classique – tandis que Schubert a écrit cent fois des phrases musicales du niveau de “Blackbird”.

 

 

 

 

Le répertoire des Beatles fut de grande valeur parce, avec plein succès, ils ont voulu ne pas se répéter, innover toujours, se remettre en question en temps que créateurs et individus (Lennon en particulier). Des auteurs-compositeurs qui, en douze mois, furent capables de produire l’album Help puis Rubber Soul avaient quelque chose de diaboliquement exceptionnel. Huit mois plus tard, Revolver remettrait les compteurs à zéro en innovant absolument. Moins d’un an plus tard surviendrait l’incomparable Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, grâce auquel les Beatles feraient quelques pas dans la musique savante. Ceux qui, comme moi, ont eu la chance d’être adolescents et d’apprendre l’anglais de manière vivante lorsque sortirent “Please Please Me” et “She Loves You”, furent sidérés à chaque commercialisation de leurs nouveaux disques, tout comme fut sidérée Ella Fitzgerald lorsqu’elle se jeta, pour l’enregistrer, sur “Can’t Buy Me Love” que le jeune McCartney avait écrit en une heure dans une chambre d’hôtel à Paris (avec cette ébouriffante élision du sujet du verbe dans le titre). Chaque nouveau disque était de l’inouï et de l’impensé. Il faut dire que l’air du temps était au foisonnement talentueux. Toutes les fois que les Rolling Stones, le Dave Clark Five, les Who, Donovan, sans parler de Dylan, des Beach Boys ou des Byrds, produisaient un disque, on avait droit à un nouvel univers musical, à un nouveau langage qui éclipsaient ou faisaient oublier ce qui avait précédé. Denave explique avec justesse que, même si la composition des chansons des Beatles fut le plus souvent personnelle, chaque membre du groupe avait besoin des autres pour être au sommet de son art. Après la séparation, on verra Lennon s’appuyer sur Yoko Ono et McCartney créer et jouer presque systématiquement en groupe. De l’avis de leur producteur et arrangeur George Martin, s’ils ne s’étaient pas rencontrés, Lennon aurait composé des chansons protestataires à la Dylan et McCartney de jolies mélodies sans acidité.

 

Rapidement, les Beatles furent milliardaires. Denave revient en détail sur ce que cela signifia. Au plan musical, la liberté totale de pouvoir imposer leurs conceptions, leurs exigences à leur maison de disque (EMI, à l’époque la plus importante au monde) et même à George Martin, praticien de la musique savante à qui ils devaient tout de même beaucoup. L’album Please Please Me avait été enregistré en douze heures. Pour Sgt Pepper's, les Beatles allaient monopoliser des studios d’Abbey Road pendant 700 heures, durant quatre mois, le plus souvent la nuit. Ils purent même enjoindre aux musiciens savants d’un demi orchestre symphonique de jouer avec un nez de clown lors de l’enregistrement de “A Day in the Life ”. Pour détendre l’atmosphère, prétendirent-ils. Denave étudie dans le détail les conditions matérielles de vie et de travail des Beatles. McCartney qui trouve un havre ultra bourgeois chez l’actrice Jane Asher et ses parents. Lennon, qui impose à sa femme Cynthia, tout aussi douée que lui en art pictural, de cesser d’étudier et de l’attendre sagement à la maison (la machisme des quatre Beatles n’était pas que structurel). Harrison, auteur de la chanson la plus poujadiste de la décennie (“Taxman”) qui s’achète – car le fisc ne lui a tout de même pas tout pris – un manoir gothique de 120 pièces dans un parc de 25 hectares à Henley, ville tranquille et bien bourgeoise de l'Oxfordshire. Les quatre Beatles, qui font poireauter pendant des heures les techniciens des studios avec lesquels ils ne partagent jamais un repas. Un groupe qui n’a guère chanté contre la guerre au Vietnam (ils protestèrent mezzo vocce), pour l’émancipation des Noirs aux États-Unis ou à propos de la condition ouvrière britannique qu'ils connaissaient pourtant d'assez près. Á sa mort, Harrison lèguera 100 millions de livres. La fortune de McCartney s’élève aujourd'hui à au moins un milliard d’euros, nettement plus que celle de “Her Majesty”, la « pretty nice girl » de la chanson.  C’est cela aussi, la valeur des Beatles.

Note de lecture (162)

Mais revenons à l’œuvre. Denave a beau dire, après d’autres, que les morceaux des six premiers disques ne présentent pas d’originalité majeure par rapport à ce qui a précédé et aux productions contemporaines, cela n’explique pas le succès foudroyant et planétaire de “I Want to Hold your Hand” (avec des paroles qui, objectivement, frôlent la débilité), de la chanson “A Hard Days’Night”, dont l’accord introductif ne peut pas être repris autrement qu’avec la partition (essayez, vous verrez), “Help”, où les accompagnants chantent à front renversé en précédant le soliste, “Yesterday” dont Ray Charles fit une inquiétante complainte et Marianne Faithfull une pavane élisabéthaine. Lennon expliqua un jour leur immense succès de manière très simple, sans même mettre en avant leur sens exceptionnel de la mélodie : « nous faisons une musique adéquate ». En une époque donnée, ils offrirent à un public donné ce qu’il voulait, sans le savoir ou en le sachant. Comment expliquer autrement la Beatlemania, peu présente dans ce livre alors que ce fut bien autre chose qu’une excitation, un défoulement irrationnels ?

 

Puis vinrent les innovations multiples que l’auteur décortique en détail. L’utilisation, jamais sans raison, d’instruments multiples et variés : une cloche de vache, un mellotron, un sitar, un synthétiseur Moog ; des fins de chansons en crescendo ; des éléments sonores non musicaux ; des chansons qu’on croyait finies repartant dans une toute autre direction ; l’abandon des structures harmoniques classiques du rock and roll. Denave cite par exemple “Hey Jude” (l’une des trois ou quatre chansons du XXe siècle) : il y a bien sûr cette fin de quatre minutes qui n’en finit pas, mais aussi « des contrastes entre grands sauts et mouvements progressifs, sons prolongés et successions de notes rapides, diction syllabique ou mélismatique et tension (« don’t make it bad ») avant résolution (« make it better »). Et puis un instinct supérieur dans les paroles qui font que cette chanson n’est pas ce qu’elle est. Paul écrit « the movement you need is on your shoulder » (le mouvement dont tu as besoin est sur ton épaule). Dans la vraie vie, cela ne signifie rien et Paul veut, par sagesse, supprimer cette phrase. John intervient : « garde là, je sais ce que cela signifie, c’est génial ».

 

Il y a également cette aptitude consommée à raconter une histoire, quand le thème de la chanson, les paroles et la musique sont en parfaite harmonie. Denave reprend une analyse du musicologue Walter Everett (The Beatles as Musicians : Revolver through the Anthology) : « Prenons “I’m only Sleeping”. Dans la première partie du couplet, lorsque le personnage se réveille (« When I wake up in the morning, Lift my head I’m still yawning ») la progression harmonique évolue franchement du premier au cinquième degré en passant par le troisième ; mais dans la seconde partie, il se ravise et reste au lit (« When I’m in the middle of a dream, Stay in bed, float up stream ») alors que la progression harmonique revient au point de départ et reprend sa progression initiale ». Les ruptures tonales déconcertent mais sont acceptées (“Being for the Benefit of Mr Kite”, “Happiness is a Warm Gun”). Les changements de tempo sont de plus en plus déroutants (“A Day in the Life”, “She Said She Said”). Leur ingénieur du son Geoff Emerick (Here, There and Everywhere. My Life Recording the Music of the Beatles) fera des merveilles (“Tomorrow Never Knows”). Plus que jamais avec les Beatles, les chansons sont des œuvres-enregistrements, des œuvres qui n’existent qu’en tant qu’enregistrements. Le mixage constitue finalement l’œuvre (Roger Pouivet, Philosophie du rock). Autrement dit, le son est la chanson. Le medium est le message

 

L’auteur analyse un paradoxe socio-politique important : c’est au moment où il s’enfonce dans la crise économique, où, comme l’avait observé Dean Acheson, il « a perdu un empire sans avoir retrouvé un rôle », où il emprunte au FMI pour boucler ses fins de mois (ce que jamais une grande puissance n'avait fait), que le Royaume Uni explose à la face du monde avec les Beatles, Carnaby Street, un cinéma renouvelé. C’est pourquoi la reine, sur proposition du gouvernement travailliste, décore les Beatles car ils ont permis à cette île déclinante de dominer le monde culturellement.

 

La « valeur » de cet ouvrage est grande. Il s’agit d’un texte très documenté qui offre des réflexions innovantes. Pour une prochaine édition, il faudra faire attention à quelques anglicismes ou calques de l’anglais  : « George Martin défend que » (« contends that »), l'insupportable « dédié » (dedicated), « 300 000 copies » (exemplaires). Je signalerai enfin que le père de George Harrison n’était pas conducteur de bus mais conductor, c’est-à-dire contrôleur, ce qui le situait à l’époque au plus bas de l’échelle sociale.

 

PS : petite piqûre de rappel concernant le “Disque blanc” ("The Beatles”), la censure dans la pop music en Grande Bretagne, mon analyse de deux chefs-d'œuvre des Beatles.

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 06:44

Quel roman que celui de la vie d’Adah Isaacs Menken !

 

Née en 1835, elle décède en 1868 après avoir été actrice (acteure ?), peintre (peintresse ?) et poète (poétesse ?). Elle est l’actrice la plus bancable de son temps. Il faut dire qu’elle paye de sa personne, comme quand, dans Mazeppa, elle apparaît sur scène, nue, à cheval.

 

 

Pendant vingt ans, elle triomphe à New York, Londres et Paris où elle meurt à l’âge de 33 ans. Quelques jours avant sa mort, elle laisse une lettre en guise de testament : « J'ai dit adieu à l'art et à la vie. Je peux dire aujourd'hui que j'ai vécu et profité plus que n'importe quelle autre femme ne pourrait le faire en un siècle. Je devrais avoir le droit de devenir vieille comme les autres ». Elle vit alors dans la misère, ayant, semble-t-il, perdu tout son argent au jeu.

 

Celle qui fut, un peu avant Sarah Bernhardt, la première vedette des temps modernes, entoure ses origines d’un halo protecteur. Elle prétend parfois être née créole catholique en Louisianne. Elle dit de son père qu’il est un esclave noir affranchi, ou alors qu'il est juif. Dans son autobiographie, “Some Notes of Her Life in Her Own Hand”, publiée dans le New York Times en 1868, la star affirme être née à Bordeaux, sous le nom de Marie Rachel Adelaide de Vere Spenser. Enfant, elle aurait ensuite vécu à Cuba avant que sa famille s’installe à la Nouvelle Orléans. Trois ans auparavant, elle s’était présentée sous le nom de Dolores Adios Los Fiertes, fille d’une Française de la Nouvelle Orléans et d’un Juif espagnol. Les historiens du XXe siècle ont établi que son père était un esclave affranchi du nom d’Auguste Théodore et que sa mère était une créole du nom de Marie. Avant cette dernière version, il avait été question d'une enfant née dans la religion catholique, sous le nom d'Adelaide McCord, son père étant Richard McCord, un marchand irlandais.

 

Elle semble avoir été une étudiante brillante, en particulier en français et en espagnol. Elle pratique la danse de très bonne heure et glane divers prix durant son adolescence.

 

Elle se marie cinq fois (elle aura deux enfants, morts en bas âge) et entretient de nombreuses liaisons extraconjugales. Elle est très amie avec le grand poète Walt Whitman (homosexuel) et se plait à cultiver un style androgyne.

 

 

Cette étonnante vedette de la scène veut surtout être reconnue comme écrivaine. Elle va publier une vingtaine d’essais et plus de cent poèmes. Ses essais livrent sa vison de la judéité et de l'égalité des femmes.

 

 

Elle devient rapidement actrice de théâtre professionnelle et se confronte au répertoire shakespearien. En 1855, elle épouse le musicien G.W. Kneass. Le mariage dure deux ans. Elle rencontre Alexander Isaac Menken, également musicien, membre d’une famille juive réformée de Cincinatti. Alexander devient son imprésario. Ada se produit dans de nombreuses villes du Middle West, comme actrice ou lectrice (lecteure ?) publique. Elle joue avec Edwin Booth, peut-être le plus grand acteur des Etats-Unis à l'époque, et dont l’un des frères assassina le président Lincoln.

 

En 1857, Ada et son mari du moment s’installent à Cincinati, où elle s’invente des racines juives. Elle écrit de nombreux articles dans la presse israélite (notamment dans The Israelite). Elle ajoute un “h” à son prénom Ada et un “s” à Isaac. En 1859, elle joue dans la pièce The French Spy (L’espion français). L’accueil est plus que mitigé.

 

En 1859, elle épouse le célèbre boxeur (à mains nues) John C. Heenan, sans être légalement divorcée de Menken. Ce qui ne l’empêche pas de se faire appeler “Madame Heenan”. C’est alors qu’elle rencontre Walt Whitman qui l’encourage à écrire une poésie plus personnelle. Influencée par l'auteur des Feuilles d'herbe, elle est la première poétesse aux Etats-Unis à écrire en vers libres. Elle publie 25 poèmes dans le Sunday Mercury de New York. Après sa mort, ces poèmes seront réunis dans le volume Infelicia (réédité jusqu’en 1902). En 1860, elle écrit “Swimming against the Current” (Nager contre le courant), un article où, visionnaire, elle fait l’éloge du volume de Walt Whitman Feuilles d'herbe, considéré aujourd’hui par beaucoup comme l’œuvre majeure de la poésie d’outre-Atlantique au XIXe siècle.

 

Elle rencontre le funambule français Charles Blondin (né à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais), célèbre pour avoir traversé plusieurs fois les chutes du Niagara sur une corde de 340 mètres de long. Elle lui propose le mariage, à condition que Blondin lui fasse traverser les chutes avec lui. Il refuse, ce qui n’empêche pas une liaison torride.

 

Sa carrière au théâtre piétine. Elle ne sera jamais une grande comédienne. Son nouvel imprésario, Jimmy Murdoch, lui fait obtenir un rôle d’homme dans Mazeppa, mélodrame inspiré d’un poème de Lord Byron. Nue sur un cheval, Adah remporte un succès spectaculaire à Broadway, puis à San Francisco.

 

En 1862, l’actrice épouse le journaliste Henry Newell qui avait publié ses poèmes dans le Sunday Mercury. Trois ans plus tard, elle se marie avec le joueur  de cartes professionnel James Paul Barkley. En France, elle accouche de leur fils Louis Dudevant Victor Emanuel Barkley, dont la marraine est George Sand. L’enfant meurt peu après la naissance. Adah résume alors sa vie en ces termes : « J’ai toujours pensé être possédée par deux âmes, une qui vit à la surface de la vie, engageante et heureuse ; l’autre aussi profonde et insondable que l’océan ; c’est un mystère pour moi et ceux qui me connaissent. »

 

Mazeppa lui rapporte beaucoup d’argent. Généreuse, elle aide des amis acteurs dans le besoin. Impressionné, Charles Dickens (dédicataire d'Infelicia) lui apporte une certaine caution artistique. En 1866, alors qu’elle joue à guichet fermé Les pirates de la savane de Fernaud Dugué, elle tombe dans les bras d’Alexandre Dumas (père), puis dans ceux du poète anglais Algernon Charles Swinburne, grand poète, personnalité “différente”, sauvé de la noyade par le jeune Maupassant (mais ceci est une autre histoire).

 

 

Adah meurt à Paris en 1868, d’une péritonite ou de tuberculose, dans une grande pauvreté. Elle venait d’écrire à une amie : « Je suis perdue pour l’art et pour la vie. Cependant, au bout du compte, n’ai-je pas à mon âge goûté plus de la vie que les femmes qui tentent de vivre jusqu’à cent ans » ? Elle est enterrée au cimetière Montparnasse. Sur sa tombe, on peut lire : « Thou knowest » (Toi, tu sais).

 

Quand tout est dit, pas de grand talent (Dickens écrira à son sujet qu'elle fut une poétesse « très sensible » mais qu'elle « ne savait pas écrire »). Ce qui fit d'elle une star : une énergie, un charisme, un sens de la liberté hors du commun.

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 06:43

Qu'ils sont facétieux et inventifs les talentueux dessinateurs de chez Disney ! Quand les bons sentiments et la vie en rose les fatiguent, ils instillent du salace, voire de l'obscène.

Du sexe chez Disney
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Du sexe chez Disney
Du sexe chez Disney
Du sexe chez Disney
Du sexe chez Disney
Du sexe chez Disney
Du sexe chez Disney

Et puis, rarement, un prurit pudibond les reprend et ils enlèvent toute connotation sexuelle, comme dans le “ baiser d'amour ” de La Belle au bois dormant qui devient un baiser entre copains.

Du sexe chez Disney

Source : L'Obs.

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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 06:45

De 1963 à 1968, Paul McCartney vécut avec la comédienne Jane Asher. De 1964 à 1966, il élit domicile chez Jane et ses parents dans le quartier chic de Marylebone. Margaret, la mère de Jane (d'ascendance noble), enseignait la musique dans la très célèbre Guildhall School de Londres (où elle eut comme élève George Martin, futur arrangeur et producteur des Beatles – it's a small world) tandis que son père était l'un des médecins les plus réputés du Royaume Uni. Endocrinologue et hématologue, Richard Asher fut le premier scientifique au monde à écrire sur le syndrome de Munchausen en 1951 dans la revue The Lancet.

 

Rendant à César ce qui appartient à César, Macca n'a jamais caché ce qu'il devait à la famille Asher, en particulier à leur très grande culture.

 

Pour Jane et Paul, les fiançailles, le mariage furent évoqués. Mais rien ne vint. Jane quitta brutalement Paul. Elle supportait de moins en moins sa défonce au LSD et la faune improbable qui tournait autour de lui et de John. Et puis, il semble bien que Paul lui ait demandé d'arrêter sa carrière de comédienne en cas de mariage. Or il se trouve que Jane, née en 1946, avait existé en tant qu'artiste bien avant son chevalier servant. Enfant, elle avait joué dans plusieurs films et séries télévisées à partir de cinq ans et avait fait du théâtre dès l'âge de neuf ans.

 

Par la suite, Jame épousera le très grand caricaturiste Gearld Scarfe dont elle aura trois enfants. Une des dernières apparitions de Jane au cinéma est le rôle de Sandra dans cette comédie un peu débile mais qui me fait me taper sur les cuisses, Death at a Funeral (Joyeuses Funérailles). Peter Dinklage (1m32) tenait dans ce film un de ses premiers grands rôles avant Game of Thrones.

 

Alors, me direz-vous, pourquoi est-il dangereux d'aller au lit ? C'est le thème d'un des articles les plus célèbres de l'histoire de la médecine britannique écrit par Richard Asher. Sachez, avant de vous plonger dans la lecture de cet article, que le pauvre Richard s'arrêta de travailler à l'âge de 52 ans, sombra dans une profonde dépression et mit fin à ses jours cinq ans plus tard. Margaret Asher mourut à l'âge de 97 ans. Bizarre, tout cela ...

 

PS : pour mémoire et pour honorer Macca, mon analyse de “Penny Lane”.

Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
Aller au lit est dangereux
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