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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 05:41

Le cycliste à droite n'est pas plus bête qu'un autre. Cela fait des années qu'il est porteur, livreur, déménageur etc. Il sait fort bien qu'il risque à tout instant un accident sérieux, la mort peut-être. Et pourtant, il s'y colle.

 

Vous me direz que s'il y avait deux fois moins de barda sur le vélo le risque serait tout aussi grand. Alors, est-il “en mode” (comme disent les djeuns) défi personnel ? Veut-il impressionner quelqu'un ? Obéit-il à un patron comme les aime Gattaz ?

Ainsi va la vie (3)

Lorsque j'étais en Côte d'Ivoire, les Africains qui déménageaient avaient recours à des porteurs nigérians, des Yoroubas plus précisément. Ce sont ces mêmes Yourobas qui ont, proportionnellement, fourni le plus grand nombre d'esclaves pour les Zuniens. Des types secs comme des triques, barraqués. Ils pouvaient très bien utiliser des petites carrioles pour se faciliter la tâche. Mais non, ils préféraient tout porter sur leurs épaules.

 

Il y a bien longtemps que l'art africain a immortalisé ces porteurs :

Ainsi va la vie (3)

Et même leurs femmes, comme cette mère qui porte ses trois enfants :

Ainsi va la vie (3)
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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 05:23

Georges Brassens : J’ai rendez-vous avec vous. Intégrales des chansons paroles et musiques. Création et conception musicales Yves Uzureau. Préface de François Morel. Paris : Robert Laffont 2016.

 

Jean-Paul Liégeois continue son formidable travail sur la vie et l’œuvre de Georges Brassens. J’ai rendu compte des ouvrages qu’il a impulsés de près ou de loin ici, ici et ici.

 

Cet ouvrage m’a ramené une petite soixantaine d’années en arrière, quand j’apprenais laborieusement le piano. J’essayais de reproduire quelques chansons de Brassens (il composait beaucoup au piano, ce que je ne savais pas) et je me rendais évidemment compte à quel point l’homme était un authentique musicien, mais surtout un musicien difficile et très inventif. Je me cassais le nez – et les doigts – sur la “Ballade des dames du temps jadis ” ou “La chasse aux papillons ”. Et puis des copains guitaristes, qui affirmaient dans un premier temps que « Brassens c’est toujours la même chose »,  jouaient, mal, jusqu’au sang, “Au bois de mon cœur” ou “Les sabots d’Hélène ”.

 

 

En plus d’un don exceptionnel pour les mélodies et les harmonies, Brassens possédait un sens du rythme au dixième de seconde près. Comme son contrebassiste Pierre Nicolas, évidemment. Ce n’est pas tout à fait un hasard si les plus grands joueurs de jazz ont repris “La cane de Jeanne” ou “Les copains d’abord”. Et il fallait être un musicien doué d’une sensibilité hors pair pour servir, avec l’autorité qui fut la sienne, d’autres poètes pour nous livrer ses versions de “La marine”, “Il n’y a pas d’amour heureux”, “Gastibelza”, “La prière”, “Marquise” (avec un PS – qu'il reprit de Tristan Bernard – à se damner), “Les passantes”. Et je ne parlerai pas de cette force de la nature capable de rester deux heures durant sur une jambe tétanisée, en écoutant crisser ses calculs rénaux.

 

Outre tous les textes de chansons de Brassens, ce livre de 1 200 pages comprend une longue et originale méthode pour jouer Brassens (cette « bête de scène minimaliste » comme l’écrit justement François Morel), non pas sans peine, mais avec empathie. Et les tablatures de toutes ses chansons, grâce au travail d’Yves Yzureau.

 

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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 05:48

Dans quelques secondes, Chapman va tirer :

La dernière photo

 

 

Trois semaines avant sa mort : la dernière photo d'Einstein :

La dernière photo

 

 

La veille de sa mort, Jimi Hendrix n'avait pas l'air très bien.

La dernière photo

 

 

Une semaine avant de mourir, Marilyn était encore rayonnante.

La dernière photo

 

 

On ne distingue que la chevelure de Laday Diana avant le choc fatal. Est-ce le flash du photographe qui a causé l'accident ?

La dernière photo

 

 

Robin Williams, trois jours avant son suicide. La compagnie de jeunes n'y a rien fait.

La dernière photo

 

 

La dernière interview de Martin Luther King : heureux, confiant.

La dernière photo

 

 

La dernière photo des Beatles en groupe.

La dernière photo

 

Il était temps que ça s'arrête pour la Dame de fer, n'était-il pas ?

La dernière photo

 

 

La dernière photo de Gandhi.

La dernière photo

 

 

La dernière photo (vraisemblablement) d'Anne Frank et de sa sœur.

La dernière photo

 

 

La dernière photo de Jim Morrison, dans l'Oise. Je l'avais rencontré quelques semaines auparavant à Paris. Il était beaucoup moins souriant.

La dernière photo

 

 

Dernière photo de Lénine. AVC, hémiplégie, une veine du cerveau quasi minéralisée. 53 ans.

La dernière photo

 

 

Les Ceaucescu ne sont pas morts de mort naturelle.

La dernière photo
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29 septembre 2016 4 29 /09 /septembre /2016 05:36

Il est suédois, il travaille à Berlin. Photoshop lui mange dans la main. Il y a du Magritte chez cet artiste pour qui le monde est une illusion qui finira dans une photo (je paraphrase Barthes). Il ne s'agit, selon sa démarche, de « capturer des moments mais de capturer des idées ».

 

 

L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
L'œuvre d'Erik Johansson
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28 septembre 2016 3 28 /09 /septembre /2016 05:31

Au XVIIIe siècle, la langue de la classe dirigeante française devient la langue de la diplomatie internationale, tout autant que des cours européennes (Madrid exceptée). Le roi de Prusse, le tsar de Russie parlent français comme ils respirent. Comme poète, le roi de Prusse rivalise avec Voltaire en expliquant qu’il parle allemand à ses soldats et français avec ses pairs. Les éminences portent des toasts en français avant de rédiger des traités en français. On apprend encore le latin, non pour le parler quotidiennement, mais pour y trouver des idées, des structures et des phrases toute faites. On dit que l’italien est la langue de l’amour et l’anglais la langue des chevaux. Quand on pense que le français avait été la langue des rois d’Angleterre jusqu’à Henri VIII ! Que les devises royales étaient exprimées en français : « Dieu et mon droit », « Honni soit qui mal y pense » ! Environ 70% du lexique anglais vient du français, du normand et du latin. Le paysan saxon dit sheep pour mouton tandis que le seigneur francophone dit mutton. Même chose pour ox (Oxford : le gué où passent les bœufs) et beef, calf et veal, pig (ou swine) et pork (swinish, porcine). « There’s no French word for entrepreneur », pensait se moquer Bush, l’ignoramus.

 

Quand Rivarol écrit son Discours sur l’universalité de la langue française en 1784, il y croit. Ce discours avait été commandé par l’Académie de Berlin. Vingt-et-un candidats avaient répondu à la question « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle. Pourquoi mérite-telle cette prérogative ? est-il à présumer qu’elle la conserve ? » Pour le pamphlétaire royaliste d'origine piémontaise (le nom de la famille était Rivaroli), la France et sa langue éclairent le monde : « L'Angleterre, témoin de nos succès, ne les partage point. Sa dernière guerre avec nous la laisse dans la double éclipse de la littérature et de sa prépondérance, et cette guerre a donné à l'Europe un grand spectacle. On y a vu un peuple libre conduit par l'Angleterre à l'esclavage, et ramené par un jeune monarque à la liberté. L'histoire de l'Amérique se réduit désormais à trois époques : égorgée par l'Espagne, opprimée par l'Angleterre et sauvée par la France ». Le français est un phare pour l’humanité, selon, Rivarol, car « Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d'abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes ; voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeaient ; et l'inversion a prévalu sur la terre, parce que l'homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison ». Il justifie sa proposition par l’exemple suivant : « Tout le monde a sous les yeux des exemples fréquents de cette différence. Monsieur, prenez garde à un serpent qui s'approche, vous crie un grammairien français ; et le serpent est à vous avant qu'il soit nommé. Un Latin vous eût crié : serpentem fuge ; et vous auriez fui au premier mot sans attendre la fin de la phrase. En suivant Racine et La Fontaine de près, on s'aperçoit que, sans jamais blesser le génie de la langue, ils ont presque toujours nommé le premier l'objet qui frappe le premier, comme les peintres placent sur la première terrasse le principal personnage du tableau ».

 

Cela dit, les parlers régionaux ont résisté. Malgré la sentence de mort de L’Encyclopédie : le patois est un « langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces. On ne parle la langue que dans la capitale. » Mais, d’un autre côté, à l’époque des Lumières, l’État et l’Église estimaient que l’instruction était dangereuse pour le peuple. C’est pourquoi, vers 1760, le français était enseigné à dose homéopathique, aux garçons du peuple. Les instits’ étaient encore plus mal payés et considérés qu'aujourd'hui. Dans les lycées et l’université, l’enseignement se faisait principalement en latin. L’abbé Grégoire, qui réclamera l’abolition totale des privilèges et de l’esclavage, estime, à l’époque de la Révolution française, que 10% des Français ont une bonne connaissance de la langue.

 

 

Talleyrand propose d’éradiquer les dialectes (« dernier reste de la féodalité ») à l’école. Pour Grégoire, il est possible de généraliser l’usage du français : « […] on peut uniformiser le langage d’une grande nation […]. Cette entreprise qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté ». En 1863, Victor Duruy qui, en tant que ministre de l’Instruction publique, avait obligé chaque commune de plus de 500 habitants à construire une école de filles, lance une grande enquête qui montre que 25% des Français sont des patoisants monolingues. Quatre ans plus tard, cette proportion tombe à 10%.

 

E la nave va ...

 

 

Fin

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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 05:24

La première édition du Dictionnaire de l’Académie est achevée en 1694. Mais l’accueil fait à ce dictionnaire sera toujours poli, pour ne pas dire hostile. Pour Richelieu, fin diplomate, le prestige de la langue française doit égaler, voire supplanter celui de la langue italienne. Mais le cardinal persécutera bien plus systématiquement les protestants que les patoisants ! Selon le philologue Jean-Pierre Seguin, auteur d’un magistral L'invention de la phrase au XVIIIe siècle : contribution à l'histoire du sentiment linguistique français, la question du respect de l’orthographe ne se posera en France qu’à la fin du XVIIIe siècle. Cette notion de « sentiment linguistique » est importante : la quête de la précision et de la beauté va instiller dans les esprits que la langue française est celle de la raison. Elle sera ainsi un medium idéal pour la Révolution française. Pour la première fois, on associe la langue et la nation. Une langue pour une République unie et indivisible. Dès l’article 2 de la Constitution, les choses sont claires : « La langue de la République est le français. » Il ne saurait y avoir d’« égalité » dans une Tour de Babel (Bertrand Barrère, membre du Comité de salut public, assimile justement l’Ancien régime à la Tour de Babel). La Révolution va se montrer hostile aux dialectes, aux patois « barbares et grossiers ». Un décret exige « l’établissement d’un instituteur de langue française, dans chaque commune de campagne des départements où les habitants ont l’habitude de s’exprimer en bas-breton, italien, basque et allemand. » Les citoyens, ignorants du français standard, sont donc incapables de contrôler le pouvoir.

 

Le Français ne devient réellement technique qu’avec la grande Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1758-1872), que les auteurs qualifient de « dictionnaire raisonné ».

 

 

 

Dans l’esprit de Diderot, la démarche scientifique est clairement au service de la démocratie : « Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité. » Le bon usage de la langue doit se répandre dans le plus grand nombre, mais pas à la manière de Vaugelas et de son entre soi qui voit dans la “ bonne ” langue : « La façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. » L’Encyclopédie donne en exemple le cas italien : « C'est moins à cause de la souveraineté de la Toscane, qu'à cause de l'habileté reconnue des Toscans, que leur dialecte est parvenue au point de balancer la dialecte romaine ; et elle l'emporte en effet en ce qui concerne le choix et la propriété des termes, les constructions, les idiotismes, les tropes, et tout ce qui peut être perfectionné par une raison éclairée ; ».

 

(à suivre)

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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 05:38

Montaigne écrit ses Essais en français, par feinte modestie. Il écrit pour ses contemporains, tels qu’ils sont. Pour la postérité, il eût choisi le latin, un « langage plus ferme » : « Qui peut espérer que [la forme présente du français] soit en usage d’icy à cinquante ans ? » A l’époque, les grands auteurs latins sont systématiquement traduits en français. En 1549, Joachim Du Bellay avait publié sa Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, dix ans après l’ordonnance de Villers-Cotterêts imposant l’usage exclusif du français dans l’administration. Pour Du Bellay, le français est aussi « digne » que le latin et le grec. Mais il ne préconise pas la traduction, source, pour lui, d’appauvrissement. Dès lors, de nombreux grands auteurs issus de l’aire occitane, vont publier en français. Outre Montaigne, Pierre de Bourdeille (Brantôme) et le poète gascon Pierre du Bartas.

 

 

La grammaire de la langue française évolue, en particulier au niveau de la subordination et de ses conjonctions : on emploie de plus en plus « alors que », «afin que ». A l’écrit naturellement, dans un pays qui compte au moins 90% d’illettrés. Un peu par snobisme, il est fait appel à une graphie inspirée du latin : on écrit doigt à cause de digitus (alors que le mot s’écrivait doi  au XIIIe siècle), doubter à cause de dubitare (alors que le mot s’écrivait doter au XIe siècle, faict à cause de factum. Les grammairiens commencent à édicter des règles de prononciation. On doit dire « de l’eau » et non de l’iau. Il faut faire la différence entre vain et vin, pain et pin (on ne l'entend guère plus aujourd'hui). On ne doit pas dire un’onte, un’arpe. Les Allemands, dont le pays n’est pas du tout une nation, sont beaucoup moins normatifs. Mais en 1521 et 1534, Luther traduit en allemand le Nouveau Testament, puis l’Ancien Testament, ce qui contribue à implanter l’allemand standard dans les écoles. Cela dit, jusqu’au XIXe siècle, de nombreux Allemands apprendront le Hochdeutsch comme une langue étrangère. Les premières règles grammaticales et orthographiques n’apparaîtront qu’en 1880 dans le dictionnaire Duden.

 

En France, pendant la Renaissance, nous sommes en pleine distinction bourdieusienne : ceux qui appartiennent au haut du panier se distinguent, par la langue, du reste de la population. Ceux qui souhaitent les rejoindre doivent avoir une connaissance parfaite des règles du « bon français ». Malherbe et, plus encore, Vaugelas, vont cadrer le français écrit, mais aussi oral. Ce dernier sera l’auteur en 1647 de Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire, où il s’inspire de la langue parlée à la cour du roi. L’Académie française, fondée en 1634, a pour fonction principale (statut XXIV) de « travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. » Belle et pure, telle doit être la langue. Une langue pour des hommes et des femmes qui ne travaillent pas de leurs mains. Une langue souvent déconnectée du réel du peuple, que Molière parodiera jusqu'à l'excès. Une langue qui compensera son manque de précision technique par des trouvailles alambiquées, « précieuses et ridicules », quand les fauteuils sont les « les commodités de la conversation » et quand les dents sont « l’ameublement de la bouche ». Ces précieux « savent tout sans avoir jamais rien appris ». Un peu comme aujourd’hui,  (« hyper méga top, stratosphérique »), on abuse de la boursouflure : dans Les Précieuses ridicules, des gants sentent « terriblement » bon. Dans Les Femmes savantes, Philaminte aime «superbement et magnifiquement ».

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 05:28

En 2003, le romaniste autrichien Hans Goebl publie ses Regards dialectométriques sur les données de l'Atlas linguistique de la France (ALF): relations quantitatives et structures de profondeur (Estudis Romànics XXV) : 1421 cartes de l’Atlas linguistique de la France qui délimitent clairement tous les groupes et sous-groupes du français. Il montre, par exemple, la scission entre le français-sud-champenois-berrichon et le normand-angevin-gallo.

Du français (IV)

 

Le français de Paris émerge au XIIIe siècle comme l’idiome dominant avec un statut particulier. Le linguiste et alchimiste anglais Robert Bacon, auteur d’une grammaire du grec et d’une grammaire de l’hébreu qui remodela la distinction entre signe naturel et signe construit, qualifie le français de Paris de puros (« En France, on rencontre plusieurs dialectes entre les Picards, les Normands, les purs Français, les Bourguignons et les autres »). Dans la conscience collective, la langue maternelle étant, comme son nom l’indique, la langue de la mère, celle apprise à la maison, elle jouit d'un statut bien inférieur à celui du français de Paris et à celui du latin. Le françois cesse d’être simplement le français de l’Île de France : la « vraie langue » est le français du roi. Ce qui n’était pas gagné dans la mesure où, durant le Haut Moyen Âge, Paris avait été une bourgade comparée à Lyon, Bordeaux, Arles ou Autun (dont le théâtre pouvait contenir 20 000 personnes). Paris ne deviendra la ville la plus peuplée d’Europe du Nord qu’au XIIe siècle. Au sud du pays, le parler de la classe dirigeante de Toulouse n’aura jamais un statut aussi élevé que celui du français du roi. Mais l’occitan comme langue administrative se développa aux XIIIe et XIVe siècles. La langue possédait un lexique original. A mi-chemin entre le gallo-roman et l’ibéro roman, l’occitan comprenait plusieurs centaines de mots issus du latin qui n’existaient ni dans la langue d’oïl ni dans le franco-provençal. Par ailleurs, du VIe au XIIIe siècle, l’Occitanie connut une réelle unité politique sous l’autorité des comtes de Barcelone (on se souvient de Guifred le Velu, Guifré el Pilós en catalan, père de la lignée dont le nom signifie “paix victorieuse” et qui a donné Joffre en français, comme quoi tout se tient), branche cadette des ducs d’Aquitaine. Ces comtes régnèrent sur la Catalogne, le Languedoc, le Roussillon, le Rouergue, le Velay, la Provence. La littérature courtoise des troubadours occitans enrichit une langue qui devint à la fois poétique et savante (le fin’amor consistant à séduire une dame de qualité, généralement mariée, en lui récitant des poèmes). En tant que langue administrative, l’occitan ne commença à reculer devant le français qu’à partir du XVe siècle.

 

Pour sa part, la langue d’oïl se généralisa dans la littérature à partir du XIIe siècle et dans l’administration à partir du XIIIe. L’augmentation des échanges entre les différentes régions intensifia les emprunts entre les différents dialectes, ce qui renforça la richesse et l’unité de la langue. C’est au XIIIe siècle également que l’écriture oïl remplaça progressivement le latin dans le domaine administratif. Ainsi, en 1510, le roi Louis XII (le « Père du peuple ») exige l’emploi du « vulgaire et langage du pays » (“vulgaire” n'est à l'époque nullement péjoratif) dans la rédaction des documents de justice, jusqu’alors promulgués, selon les cas, en français, en latin et en occitan. Ce processus durera deux bons siècles. Il ne s’acheva dans le sud de la France que vers 1700 (en Catalogne). En 1530, avec la fondation du Collège de France par François Ier et Guillaume Budé, la langue française est utilisée pour la première fois dans une classe d’enseignement. Le barbier-chirurgien Ambroise Paré, qui n'était pas docteur et qui ne connaissait ni le latin ni le grec, publie ses traités en français : « Je n'ai voulu escrire en autre langaige que le vulgaire de nostre nation, ne voulant estre de ces curieux, et par trop supersticieux, qui veulent cabaliser les arts et les serrer soubs les loix de quelque langue particulière ». Le protestant Calvin écrit en français au roi Edouard VI.

 

 

 

Du français (IV)

 

Son grand œuvre subversif, Le Traité des reliques, est rédigé dans un français très moderne qui démystifie la bondieuserie : « Il y a puis après ce qui touche au corps de notre Seigneur : ou bien tout ce qu'ils ont pu ramasser pour faire reliques en sa mémoire, au lieu de son corps. Premièrement, la crèche en laquelle il fut posé à sa nativité, se montre à Rome en l'église Notre-Dame la Majeure. Là même, en l'église Saint-Paul, le drapeau dont il fut enveloppé : combien qu'il y en a quelque lambeau à Saint-Salvador en Espagne. Son berceau est aussi bien à Rome, avec la chemise que lui fit la vierge Marie sa mère. Item, en l'église Saint-Jacques, à Rome, on montre l’autel sur lequel il fut posé au temple à sa présentation, comme s'il y eût eu lors plusieurs autels, ainsi qu'on en fait à la papauté tant qu'on veut. Ainsi en cela ils mentent sans couleur. Voilà ce qu'ils ont eu pour le temps de l'enfance de Jésus-Christ. Il n'est jà métier de disputer beaucoup où c'est qu'ils ont trouvé tout ce bagage, si longtemps depuis la mort de Jésus-Christ. Car il n'y a nul de si petit jugement, qui ne voie la folie. Par toute l'histoire évangélique, il n'y a pas un seul mot de ces choses. Du temps des apôtres, jamais on n'en ouït parler. Environ cinquante ans après la mort de Jésus-Christ, Jérusalem fut saccagée et détruite. Tant de docteurs anciens ont écrit depuis, faisant mention des choses qui étaient de leur temps, même de la croix et des clous qu'Hélène trouva ! De tous ces menus fatras ils n'en disent mot. Qui plus est, du temps de saint Grégoire, il n'est point question qu'il y eût rien de tout cela à Rome, comme on voit par ses écrits. Après la mort duquel Rome a été plusieurs fois prise, pillée et quasi du tout ruinée. Quand tout cela sera considéré, que saurait-on dire autre chose, sinon que tout cela a été controuvé pour abuser le simple peuple ? »

Du français (IV)

 

 

(à suivre)

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22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 05:50

La langue d’oïl est la langue romane qui s’est développée au nord de la Gaule, puis dans le sud de la Belgique et dans les îles anglo-normandes. L’appellation « langue d’oïl » vient de « oïl » qui a donné le français « oui ». Dans Vita Nuova, Dante repère deux groupes de langues : celui des langues germaniques dans lequel on dit « jo » et celui des langues romanes qu’il classe en trois langues : une dans laquelle on dit « oïl », l’ancien français, sorte de latin vulgaire où par exemple, l’accent tonique se place sur l’avant-dernière syllabe, avec un amuïssement progressif des voyelles post-toniques (calidus -> caldus), une dans laquelle on dit « oc », une dans laquelle on dit « sì » (l’italien ; à l'époque de Dante, on parlait quatorze dialectes en Italie). L’oïl se subdivise en plusieurs variétés. En Île de France, on parle le français ; à l’est, on parle le lorrain, le champenois, le bourguignon, au nord le picard et le wallon ; à l’ouest le gallo (parlé en Bretagne mais qui n’est pas apparenté au breton, langue celtique) ; au sud-est le franc-comtois ; au sud-ouest le poitevin-saintongeais (fortement teinté d’occitan et à qui les Québécois et les Acadiens doivent beaucoup); au sud le berrichon (« cagouille », « aga ! », « chagner », « ça pleut » ; qu'ont fait les oreilles de Chopin de ces berrichonnades ?).

 

Quand les Gaulois ont-ils cessé de parler latin ? Selon le linguiste britannique Anthony Lodge : jamais. Les historiens de la langue se sont néanmoins efforcés de différencier le « bas-latin » du « protoroman » (langue de transition par excellence) et de l’« ancien français » qui sera parlé du IXe au XIVe siècle. Les Serments de Strasbourg ont été prononcés en langue romane et en germanique (les rois Charles le Chauve et Louis le germanique étaient bilingues et ont juré dans la langue de l’autre) mais ils ont été écrits en langue romane (une langue quelque peu artificielle, le texte contenant des tournures juridiques calquées sur le latin). Les suites royales prêteront serment dans leur langue : celle de Louis en Allemand, celle de Charles en français. Les Serments constituent, selon les linguistes Bernard Cerquiglini et Claude Hagège, « l’acte de naissance de la langue française ». Frédéric Duval (Mille ans de langue française) ne parle pas de génération spontanée mais plutôt d’un lent continuum : « C’est plutôt de scissiparité qu’il s’agirait, d’une séparation progressive et graduelle entre un latin des lettrés et un latin vernaculaire ».

 

Du français (III)

 

En 813, le concile de Tours demande aux prêtres de prononcer leurs sermons dans le vernaculaire local ou dans la langue tudesque (« rusticam Romanam linguam aut Theodiscam »). Preuve que le latin n’est plus parlé ni compris par le peuple. La Séquence (ou Cantilène) de sainte Eulalie (880), qui raconte le martyre de cette jeune fille, fut le premier texte littéraire composé en langue romane.

 

Texte en roman   Adaptation française
Buona pulcella fut Eulalia.   Bonne pucelle fut Eulalie.
Bel auret corps bellezour anima.   Beau avait le corps, belle l'âme.
Voldrent la ueintre li d[õ] inimi.   Voulurent la vaincre les ennemis de Dieu,
Voldrent la faire diaule seruir.   Voulurent la faire diable servir.
Elle nont eskoltet les mals conselliers.   Elle, n'écoute pas les mauvais conseillers :
Quelle d[õ] raneiet chi maent sus en ciel.   « Qu'elle renie Dieu qui demeure au ciel ! »
Ne por or ned argent ne paramenz.   Ni pour or, ni argent ni parure,
Por manatce regiel ne preiement.   Pour menace royale ni prière :
Niule cose non la pouret omq[ue] pleier.   Nulle chose ne la put jamais plier
La polle sempre n[on] amast lo d[õ] menestier.   À ce la fille toujours n'aimât le ministère de Dieu.
E por[ ]o fut p[re]sentede maximiien.   Et pour cela fut présentée à Maximien,
Chi rex eret a cels dis soure pagiens.   Qui était en ces jours roi sur les païens.
Il[ ]li enortet dont lei nonq[ue] chielt.   Il l'exhorte, ce dont ne lui chaut,
Qued elle fuiet lo nom xp[ist]iien.   À ce qu'elle fuie le nom de chrétien.
Ellent adunet lo suon element   Qu'elle réunit son élément [sa force],
Melz sostendreiet les empedementz.   Mieux soutiendrait les chaînes
Quelle p[er]desse sa uirginitet.   Qu'elle perdît sa virginité.
Por[ ]os suret morte a grand honestet.   Pour cela fut morte en grande honnêteté.
Enz enl fou la getterent com arde tost.   En le feu la jetèrent, pour que brûle tôt :
Elle colpes n[on] auret por[ ]o nos coist.   Elle, coulpe n'avait : pour cela ne cuit pas.
A[ ]czo nos uoldret concreidre li rex pagiens.   Mais cela ne voulut pas croire le roi païen.
Ad une spede li roueret tolir lo chief.   Avec une épée il ordonna lui ôter le chef :
La domnizelle celle kose n[on] contredist.   La demoiselle cette chose ne contredit pas,
Volt lo seule lazsier si ruouet krist.   Veut le siècle laisser, si l'ordonne Christ.
In figure de colomb uolat a ciel.   En figure de colombe, vole au ciel.
Tuit oram que por[ ]nos degnet preier.   Tous implorons que pour nous daigne prier,
Qued auuisset de nos Xr[istu]s mercit   Qu'ait de nous Christ merci
Post la mort & a[ ]lui nos laist uenir.   Après la mort, et qu'à lui nous laisse venir,
Par souue clementia.   Par sa clémence.

 

On note l'utilisation d'articles (li nimini : « les ennemis », lo nom : « le nom », la domnizelle : « la demoiselle », etc.), absents du latin. Certaines voyelles finales du latin sont désormais tombées (utilisation de e ou a pour rendre le son [ǝ] : pulcella : « pucelle (jeune fille) », cose : « chose » etc.). Certaines voyelles sont devenues des diphtongues (latin bona > roman buona : « bonne »). On trouve également dans ce texte le premier conditionnel de l'histoire (sostendreiet : « soutiendrait »), formé à partir du futur et la terminaison de l'imparfait. Pour l'anecdote, on relèvera le destin du mot ”empedementz”. La forme francisée “impediments” a disparu de la langue française. La forme “latine” “impedimenta” (bagages encombrants) est peu usitée. En revanche impediment (dans le sens d'obstacle) est très courant en anglais.

Du français (III)

 

(A suivre)

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 05:22

Au IIIe siècle, la Gaule se germanise, tant au niveau des populations que de la langue. Les Alamans (gens de toutes sortes) pillent le pays, signent un traité avec l’empereur romain et n’acceptent la paix qu’en échange d'un statut de fédérés (foederati). En même temps que les Germains (Francs, Wisigoths, Burgondes dont les dialectes ne se ressemblent pas totalement), d’autres envahisseurs frappent à la porte : des Bretons, des Vikings. Le nord-ouest de ce qui fut la Gaule est conquis par des Saxons et par les Francs dominants qui donneront leur nom au pays (Francia). Les Francs (“ hommes libres ”, peut-être originaires du Danube – mais bon sang de bonsoir, où est donc notre souche ?) sont majoritairement des agriculteurs et non des marchands ou des artisans. Le savant Sidoine Apollinaire, qui les a connus, les décrit ainsi : « Ils ont la taille haute, la peau blanche, les yeux bleus, ils se rasent entièrement le visage, sauf la lèvre supérieure où ils laissent pousser deux petites moustaches ; leurs cheveux, courts derrière et longs devant, sont d'une blondeur admirable ; leur vêtement est si court qu'ils ne leur couvre même pas le genou, et si serré qu'il laisse voir la forme de leur corps ; ils portent une large ceinture où pend une lourde épée, très tranchante ». Chateaubriand, qui ne les a pas connus, les cauchemarde de la sorte : « Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et des sangliers, les Francs se montraient au loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait entrevoir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas les genoux. Les yeux de ces Barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine, et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laisse croître leur barbe qu'au-dessus de leur bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des phoques et des loups » (Chant de guerre des Francs, 1809). Les Francs s’assimilent généralement à la population romane, mais parfois leur langue supplante la langue romaine, comme dans la région rhénane et dans l’actuelle Belgique. S’il est admis que la Gaule compte six millions d’habitants vers l’an 500, les Francs représentent environ 20% de la population. Avec une implantation très inégale. Au nord d’Amiens, l’ancienne Samarobrive, 70% des noms de lieu sont germaniques. Un pourcentage qui chute nettement dès le sud de la Seine.

 

 

 

Hugues Capet, qui régna de 987 à 996 (et qui imposa – le malin – la monarchie héréditaire, mais ceci est une autre histoire) fut le premier roi à s’exprimer en français. Les Francs abandonnèrent progressivement leur langue, estimant, à tort ou à raison, que la culture latine était supérieure à la leur. Néanmoins, le francique perdura dans la vie de tous les jours, ce qui explique que bien des mots du vocabulaire du féodalisme sont d’origine germanique, comme « marquis » ou encore « baron » (homme libre). Sans parler du vocabulaire guerrier (« adouber », «guetter»). La Provence (provincia en latin) fut la dernière province à résister – Arles ayant même été pendant quelques années la résidence de l’empereur de Rome, avant de rendre les armes aux Francs en 536.

 

Dans le sud de la France, les populations adoptent un latin vernacularisé. Selon un processus lent et complexe, cette langue va s’imposer aux parlers autochtones. La ligne de partage oc/oïl (les premiers emplois des expressions lingua d’oc et lingua d’oïl datent de la fin du XIIIe siècle) ne correspond à aucune frontière politique ou physique. On peut néanmoins considérer que la Méditerranée, l’Atlantique, le Massif Central, les Pyrénées, les Alpes furent des barrières naturelles. Tout comme les “ marches séparantes ” entre les zones sèches et les forêts épaisses du Nord et les marais et les zones moins fertiles du Sud. La zone occitane avait été peu celtisée (selon Pierre Bec, La Langue occitane) mais profondément romanisée. Et puis le pays d’oc connut une réelle unité politique du XIe au XIIIe siècle, les comtes de Barcelone régnant de Barcelone à Rodez.

 

(à suivre)

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