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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 05:41

http://3.bp.blogspot.com/_ClYcSaPsLm4/S6NZDt9LmPI/AAAAAAAAE2w/NBj00LlY88M/s400/louise_conference.jpgLouise Michel : “ Le Chant des captifs ”

 

Tiré de Souvenirs de Calédonie. Ayant refusé toute mesure de clémence ou de grâce, Louise Michel ne rentra en France qu’en 1880, après une loi d’amnistie complète pour tous les Communards. Son exil lointain dura sept ans. À l’occasion de la diffusion de son téléfilm sur Louise Michel en 2009, Solveig Anspach déclara : « J’ai l’impression que la Commune et Louise Michel résonnent très fort aujourd’hui. Elle dit des choses qui font écho à ce que vivent aujourd’hui les gens au quotidien, pas seulement les femmes, mais les gens dans la misère, les ouvriers, les travailleurs ou les sans-papiers. »

 

 

 

 

Ici l'hiver n'a pas de prise,

Ici les bois sont toujours verts ;

De l'Océan, la fraîche brise

Souffle sur les mornes déserts,

Et si profond est le silence

Que l'insecte qui se balance

Trouble seul le calme des airs.

 

Le soir, sur ces lointaines plages,

S'élève parfois un doux chant :

Ce sont de pauvres coquillages

Qui le murmurent en s'ouvrant.

Dans la forêt, les lauriers-roses,

Les fleurs nouvellement écloses

Frissonnent d'amour sous le vent.

 

Viens en sauveur, léger navire,

Hisser le captif à ton bord !

Ici, dans les fers il expire :

Le bagne est pire que la mort.

En nos coeurs survit l'espérance,

Et si nous revoyons la France,

Ce sera pour combattre encor !

 

Voici la lutte universelle :

Dans l'air plane la Liberté !

A la bataille nous appelle

La clameur du déshérité !...

... L'aurore a chassé l'ombre épaisse,

Et le Monde nouveau se dresse

A l'horizon ensanglanté !

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 06:00

http://www.histoire-en-ligne.com/IMG/jpg/doc-15.jpgToujours le grand Totor. “ En quittant Bruxelles ” est de 1872, publié dans L’Année terrible.


Un texte d’une grande force, qui exprime admirablement la déchirure, la perte des repères. « Songer […] aux fleurs qu’avec des mains d’enfant on a cueillies ». Écrire cela à soixante-dix ans, c’est bouleversant.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ah ! ce n'est pas aisé, suivre la voie étroite,

Donner tort à la foule et rester l'âme droite,

Protéger l'éternelle équité qu'on meurtrit.

Quand le proscrit l'essaie, on redonne au proscrit

Toute la quantité d'exil dont on dispose.

 

Pourtant n'exile point qui veut. C'est une chose

Inexprimable, affreuse et sainte que l'exil.

Chercher son toit dans l'ombre et dire : Où donc est-il ?

Songer, vieux, dans les deuils et les mélancolies,

Aux fleurs qu'avec des mains d'enfant on a cueillies,

A tel noir coin de rue autrefois plein d'attrait

A cause d'un regard furtif qu'on rencontrait ;

Se rappeler les temps, les anciennes aurores,

Et dans les champs plus verts les oiseaux plus sonores ;

Ne plus trouver au ciel la couleur qu'il avait ;

Penser aux morts ; hélas ! ne plus voir leur chevet,

Hélas ! ne pouvoir plus leur parler dans la tombe ;

C'est là l'exil.

 

L'exil, c'est la goutte qui tombe,

Et perce lentement et lâchement punit

Un coeur que le devoir avait fait de granit ;

C'est la peine infligée à l'innocent, au juste,

Et dont ce condamné, sous Tarquin, sous Auguste,

Sous Bonaparte, rois et césars teints de sang,

Meurt, parce qu'il est juste et qu'il est innocent.

Un exil, c'est un lieu d'ombre et de nostalgie ;

On ne sait quelle brume en silence élargie,

Que tout, un chant qui passe, un bois sombre, un récif,

Un souffle, un bruit, fait croître autour d'un front pensif.

Oh ! la patrie existe ! Elle seule est terrible.

Elle seule nous tient par un fil invisible ;

Elle seule apparaît charmante à qui la perd ;

Elle seule en fuyant fait le monde désert ;

Elle seule à ses champs, hélas ! restés les nôtres,

A ses arbres qui n'ont point la forme des autres,

A sa rive, à son ciel, ramène tous nos pas.

L'étranger peut bannir, mais il n'exile pas.

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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 14:56

http://farm1.staticflickr.com/67/187191656_f2a824b5c9_z.jpg

 

Pas que le sport, d’ailleurs. Les techniques de pointe aussi.

 

 Il y a deux jours : superbe étape dans le Tour de France. Les Alpes dans toute leur splendeur. La course contrôlée et animée de bout en bout par le français Roland. Qui gagne détaché. La deuxième place est prise par le français Pinot, 22 ans, le plus jeune coureur du Tour. Depuis l’ère Hinault-Fignon-Jalambert, il est rarissime que deux Français prennent les deux premières places d’une étape.

 

 

 

A quelques kilomètres de l’arrivée, un coureur italien, Nibali, qui, jusque-là était resté tranquillement dans le sillage du maillot jaune, attaque celui-ci sèchement. Il lui prend 50 mètres, pendant quelques minutes. Et puis Higgins, le maillot jaune, revient, tranquillos.

 

Je regarde cette étape sur une chaîne du câble italien. Hurlements du commentateur quand Nibali creuse son formidable écart.

 

Dans l’émission de l’après-étape, les journalistes, en compagnie de l’ancien coureur italien Cunego, ne parlent que de Nibali et de son « exploit ». Rien sur les Français, ni sur Higgins qui s’est baladé pendant toute l’étape.

 

Les techniques modernes de communication permettent d’isoler tel ou tel acteur, de réécrire complètement l’événement, et mettent de ce fait le chauvinisme à portée de toutes les bourses.

 

PS : Mes lecteurs attentifs auront deviné que je suis actuellement en Italie. Je discute avec un garçon de café sur une plage de l'Adriatique. Il est napolitain. Je lui demande s'il n'y a pas de travail à Naples pour lui. Tant qu'on en veut me répond-il. Mais au noir, avec des horaires élastiques et des payes au lance-pierres. Mais que fait le rigoureux, l'honnête Mario Monti ? 

 

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 14:37

Roy Andries de Groot naquit à Londres en 1910, d’un père hollandais, artiste et d’une mère appartenant à la noblesse française. Il fut blessé aux yeux durant la Seconde Guerre mondiale et devint complètement aveugle au bout de 20 ans. Il n’en devint pas moins un très grand critique gastronomique aux États-Unis où il avait émigré en 1941 et acquis la nationalité en 1945.

 

Son livre L’Auberge de l’âtre en fleur (Recipes from the Auberge of the Flowering Hearth), inspiré de l’art de deux cuisinières françaises qui cuisinaient en fonction des saisons, devint un classique outre-Atlantique.

 

Le 16 septembre 1983, il se tira une balle dans la tête à son domicile de Greenwich Village.

 

(Tædium vitæ)

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51NXeNL6xKL._AA300_.jpg

 

 

Lorsque Pierre Bérégovoy se suicida, François de Grossouvre confia : « Le suicide est comparable au geste désespéré du rêveur pour rompre son cauchemar. Pour un homme d’État ou un homme public, c’est aussi un message codé. » Quoi de plus clair alors que le suicide par balle d’un 357 Magnum,  dans son bureau de l’Élysée, d’un proche de Mitterrand qui connaissait bien des secrets de la République mais qui était tombé en disgrâce.

 

Il venait de la droite pure et dure, avait même été membre du Service d’ordre légionnaire du collaborateur Darnand avant de rejoindre la résistance. Il avait fait fortune dans le sucre, avait aidé financièrement Giroud et JJSS lors de la fondation de L’Express. Il avait grenouillé au Sdece et avait été l’un des bailleurs de fonds de Mietterrand ans les années soixante.

 

Il fut le parrain de Mazarine Pingeot, dont il protégea l’existence.

 

Deux heures avant de se suicider, il devait se rendre pour le dîner chez un ancien premier ministre gabonais. Il fit envoyer à 18 heures un bouquet de fleurs à la maîtresse de maison avec un petit mot : « Je me réjouis d'être avec vous ce soir ».

 

L'enquête judiciaire, sans expertise balistique, conclut au suicide. Cela dit, le rapport d’autopsie stipulait que le corps présentait « une luxation avant de l'épaule gauche et une ecchymose à la face », alors que le corps de François de Grossouvre a été retrouvé assis dans son fauteuil.

 

Un mystère florentin de plus ?

 

(Impatienta doloris/jactatio).

 

F.de-G.jpeg

 

 

Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770) fut un extraordinaire violoniste.

 

Il devient en1729 symphoniste à l’opéra de Lyon. Par la suite, après être monté à Paris, il officiera dans de nombreux domaines de la musique.

En 1759, il entre au service du roi comme violoniste.

Alors qu'il se rend à Versailles, il se suicide de 14 coups de couteau. Louis-Claude Daquin (le compositeur du fameux “ Coucou ”) a écrit dans sa Lettre sur les hommes célèbres : « Lorsqu'on parle d'un homme plein de feu, de génie et de vivacité, il faut nommer M. Guillemain, Ordinaire de la Musique du Roi ; c'est peut-être le violiniste le plus rapide et le plus extraordinaire qui se puisse entendre. Sa main est pétillante, il n'y a point de difficultés qui puissent l'arrêter, et lui seul en fait naître dans ses savantes productions qui embarrassent quelquefois ses rivaux. Ce fameux artiste est parmi les grands Maîtres un des plus féconds et l'on convient que ses ouvrages sont remplis des beautés les plus piquantes ».

 

(Furor).

 

http://blog.annefuzeau.com/wp-content/uploads/2010/09/exemple11-300x227.jpg

 

 

 

Un mot sur Louis de Guiringaud (que Le Canard enchaîné appelait naturellement Guiringard). Ce diplomate de carrière fut nommé ministre des Affaires étrangères en août 1976 et à nouveau en mars 1977 et avril 1978. En octobre 1978, il tient des propos controversés en rejetant sur les chrétiens la responsabilité de la guerre du Liban et sur les milices chrétiennes la responsabilité de son aggravation.

Il se donna la mort le 15 avril 1982 à son domicile parisien d’un coup de fusil de chasse dans la poitrine. Il n’y eut pas foule d’officiels à son enterrement.

 

(Impatienta doloris).

 

http://www.election-politique.com/images/dirigeants/france_deguiringaud.jpg
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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 13:44

http://www.jabiru-blog.com/images%20Oct%2008/jo-mexico-1.jpg

 

Cette phrase – ou encore « J’espère une place sur la boîte » est désormais proférée régulièrement par les sportifs de haut niveau, les athlètes en particulier. J’ai cru que cela relevait d’une anglicanerie. Apparemment, non. Les Anglo-saxons ne sont pas responsables de tous nos maux.

 

Figurez-vous que la boîte, c’est le podium.

 

Qu’est-ce qu’un podium ? Le mot vient du grec podion, petit pied. Dans les amphithéâtres romains, le podium, situé à plusieurs mètres au-dessus de l’arène, accueillait les grands, ceux qui avaient droit aux places d’honneur. Le sens sportif est apparu en français au début du XXe siècle (monter sur le podium). En anglais, le mot a également le sens très particulier de patte arrière.

 

Aujourd’hui, les athlètes de haut niveau sont le plus souvent des jeunes à Bac + deux ou trois. Ils sont cultivés, ouverts sur le monde. Avilir à ce point la langue française est une douce crétinerie. Leur fantaisie langagière a été évidemment reprise par de grands journalistes, comme l’hystérico-cocardier Patrick Montel. Celui-là même qui ne parle que par clichés : « elle a réussi un départ canon », « il est fréquent » ( ?), « il est présent » ( ?).

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 05:39

http://3.bp.blogspot.com/-1LXReaxmTwQ/TrqWaQc8aUI/AAAAAAAACpE/CGT2fr-yeeI/s1600/filo.jpg« Les plaintes remontent à seize ans en arrière» (« the complaints were filed sixteen years back »). France Info, 26/6/12.

 

Nous sommes dans une anglicanerie au carré, voire au cube. « Les plaintes remontent à seize ans » aurait amplement suffi. Comment voulez-vous que des plaintes puissent remonter à seize ans dans l’avenir ? Il faudrait être un grand journaliste de France Info pour envisager une chose pareille.

 

Cette anglicanerie vient de l’anglais parlé ou d’un anglais écrit peu soutenu. On entend de plus en plus des phrases du style : « il a fait sa communion il y a cinq ans en arrière », la dernière fois que je me suis rendu au Portugal, c’était il y a cinq ans en arrière ».

 

Le passé ne s'exprime pas de la même manière en français et en anglais. C’est ce qui fait tout le charme de l’enseignement de la grammaire anglaise dans le premier cycle et au-delà. Je vous renvoie à vos manuels préférés. « Il y a cinq minutes » se dit en anglais « five minutes ago » (notez que le français utilise le présent pour parler d’un fait antérieur à l’énonciation, alors que le dioula, pour ne parler que de lui, utiliserait le passé, preuve que les universaux ne courent pas les rues). « Ago » vient de « agone » qui signifie « passé » (« gone by »). « Long ago » (« il y a longtemps ») se disait autrefois, de manière soutenue, « in time long gone ».

 

De nos jours, l’anglais un peu moins soutenu utilise (dans certains cas) « back » (en arrière) à la place de « ago ». « His father died five years back (ou ago) » = « son père est mort il y a cinq ans ». Mais alors que l’anglais choisit ou « back » ou « ago », le français contaminé accumule : « son père est mort il y a cinq ans en arrière ».

 

C’est pour cela que France Info est malade.

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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 05:41

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/73/André_Morizet_1921.jpgJuste. En tant qu’adverbe, ce mot a trois utilisations principales :


-       Avec exactitude : « il a vu juste »

-       Exactement, précisément : « juste ce qu’il faut »

-       En quantité à peine suffisante : « il a prévu un peu juste ».

 

Les neu-neux nous infligent désormais l’utilisation anglaise de ce mot : « It’s just impossible » donne « c’est juste impossible » ; « it’s just grand » donne « c’est juste grandiose ».

 

On entend régulièrement cette anglicanerie à Canal+, la télé branchée, mais aussi dans la bouche d’éminences, de droite comme de gauche. Morano en est juste friande, tout comme Duflot ou la si raffinée NKM.

 

En français de France, au lieu de dire « c’est juste idiot », on dirait normalement « c’est (tout) simplement idiot ». Le sémantisme de juste ne recouvre pas celui de simplement. Un calque peut éventuellement produire un enrichissement. Neuf fois sur dix, il produit un abâtardissement et un affaiblissement.


 

En photo : André Morizet, l'un des arrière-grand-pères de NKM, un des fondateurs du parti communiste français. Il pressent qu'une de ses descendantes ne sera pas tout à fait de son bord. Il a l'air juste pas gai.

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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 05:38

http://www.mathewlynn.com.au/Home_%26_News_files/Pierre%20II%20(detail)%20iWeb.jpgSimon Leys. Le Studio de l’inutilité ; essais. Paris : Flammarion, 2012.

 

Choses promise, chose due (link) : voici donc ma note sur le dernier livre de Simon Leys.

 

Michaux, Chesterton, Conrad, le prince de Ligne, Victor Segalen, Simone Weil, Nabokov, Liu Xiaobo (le Nobel chinois condamné à onze ans de prison pour délit d’opinion qui ne put pas aller chercher son prix à Oslo), Madame Chiang Kai-Shek (Chante, caille tchèque, comme nous disions quand nous étions gosses en nous tenant les côtes). Ils figurent dans ce passionnant recueil d’essais du critique et ancien universitaire belge.

 

Un court passage m’a particulièrement interpellé car l’auteur y formule ce que je ressens depuis des années. Dans l’hommage qu’il rend à la belgitude d’Henri Michaux, il plaide pour la spontanéité en matière de création artistique et contre la « révisionnite » : « Hergé redessina tous les Tintin de la première partie de sa carrière, et, ce faisant, tua la verve et la saveur qui avaient animé le graphisme des planches originales. Plus une œuvre est originale et parfaite, plus elle est vulnérable et risque ultérieurement de subir les mauvais traitements de son géniteur. Une œuvre inspirée est, par définition, une œuvre qui a échappé à son auteur – le danger est donc qu’il veuille la rattraper et qu’il tente maladroitement de rétablir son contrôle sur elle. Nul artiste n’est à la hauteur de ce qu’il a fait de plus beau. » Quand Gilbert Bécaud réenregistre “ La corrida ” ou “ Le pianiste de Varsovie ”, ça ne marche pas (en tout cas, cela n’apporte rien sous le soleil) parce qu’il fait du Bécaud, parce qu’il nous inflige les maniérismes de Bécaud, parce qu’il sait ce qu’il fait. Quand Nina Simone (qui ne parlait pas français) reprend “ Ne me quitte pas ” de Brel, elle réinvente la chanson comme Brel en personne n’a pas été capable de le faire treize ans après sa version originale (même chose pour Ray Charles quand il recrée “ Yesterday ” des Beatles).

 

Le chapitre consacré au Cambodge des Khmers rouges est absolument extraordinaire. Il s’agit d’un compte rendu paru dans la revue Commentaire (la grande revue intellectuelle de droite française, certes) d’un livre de Francis Deron, connaisseur remarquable de l’extrême orient qui, sa vie durant, dénonça le totalitarisme dans cette région et la démission des élites occidentales face à la barbarie ordinaire (ah, Giscard qualifiant Mao de « phare de l’humanité » !). Un petit exemple de la lâcheté française : « Lorsque les Khmers rouges entrèrent à Phnom Penh, de nombreux cambodgiens se réfugièrent à l’ambassade de France. Mais les Khmers rouges vinrent bientôt exiger qu’on les leur livrent tous, à l’exception de ceux qui détenaient un passeport français. Et ils menacèrent le chargé d’affaires ; s’il refusait d’obtempérer à cet ordre, l’ambassade serait envahie et tous ses occupants arrêtés. Pour sauver au moins les quelques deux cents Français et autres étrangers qui avaient trouvé refuge à l’ambassade, le chargé d’affaires livra tous ses hôtes cambodgiens aux Khmers rouges – les envoyant ainsi à la mort. Décision atroce ; mais qu’aurait-il pu faire d’autres, et qui oserait le juger ? Toutefois, un journaliste français, pour sauver une Cambodgienne, suggéra d’épouser la jeune femme (qu’il ne connaissait pas) sur le champ. Le chargé d’affaires refusa de procéder à cette formalité car il savait que le journaliste était marié, et la loi prohibe la bigamie. »

 

Il y a un fort tropisme de droite chez Simon Leys. Bien sûr ses essais sont littéraires et, comme on dit, il ne fait pas de politique. Il entretient cependant depuis plusieurs années une correspondance avec Michel Déon, grand écrivain, mais Hussard d’extrême droite et célèbre évadé fiscal. Sans parler de sa (récente) fascination pour Jünger et de sa lointaine admiration pour Chardonne. Dans un autre registre, son portrait de la femme de l’ancien dictateur de Formose est assez complaisant : « séduisante, brillante, charmeuse, sociable, éloquente, polyglotte, cosmopolite », […] elle connut enfin ce qui semble avoir été une retraite sereine et contemplative, loin des tempêtes du siècle ». N’en jetez plus. Leys fut ébloui par sa rencontre avec cette dame assurément hors du commun. Une de mes vieilles amies étasuniennes garde un autre souvenir de sa propre rencontre avec l’épouse du dictateur formosan : un jour qu’elle déambulait dans un faubourg de la capitale, un fort cortège d’automobiles véhiculant Madame Chiang fonça vers l’endroit où elle se trouvait, sans se soucier des Chinois qui avaient le malheur de se trouver sur son passage. La voiture présidentielle heurta un pauvre bougre qui se retrouva sur le capot avant de tomber par terre. Madame Chiang fit arrêter son véhicule, cria que l’individu l’avait sali, et un soldat de l’escorte abattit instantanément l’homme d’une balle dans la tête.

 

Je voudrais terminer sur des pages qui m’ont profondément ému, celles du discours que Simon Leys prononça à l’université catholique de Louvain lorsqu’il reçut le titre de docteur honoris causa. Plus encore que les universitaires de mon âge, Leys appartient au monde perdu des dinosaures appartenant à la dernière génération pour laquelle l’université fut un espace de liberté. Raison pour laquelle il s’est retiré six ans avant terme d’une institution qui « s’éloignait de plus en plus du modèle auquel il avait consacré [son] existence ». Je souscris pleinement à sa définition de ce que doit être – et ne sera sans doute plus jamais – l’université : « L’université a pour objet la recherche désintéressée de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences, l’extension et la communication du savoir pour lui-même, sans aucune considération utilitaire. » Les étudiants ne sauraient être des clients. L’université idéale, selon Leys, n’est autre que le Collège de France puisque les enseignements qu’il délivre ne mènent à aucune profession en particulier et ne font l’objet d’aucun diplôme. En d’autres termes explique Leys, l’université ne peut être utile que si, en apparence, elle est inutile. Mais de Canberra à Varsovie en passant par Paris, les étudiants sont devenus des autoentrepreneurs et les enseignants des PME à eux tout seul.

 

Là est la contradiction de Simon Leys : ses amis, ceux dont il se sent proches idéologiquement parlant, sont justement de brillants esprits qui, comme lui, tournent autour de Commentaire, revue fondée à la fin des années soixante-dix par Raymond Aron car il s’inquiétait de la « perspective de l’arrivée de la gauche socialiste et communiste au pouvoir. » Parmi ces têtes implacables, on trouve (ou l’on a trouvé) Podhoretz, Fukuyama, Giscard, Baverez, Chevrillon, Fumaroli, Vargas Llosa. Chacun à sa manière milite pour une université entreprise et pour l’entreprise gouvernant l’université.

 

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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 10:54

http://www.linternaute.com/television/programme/dossier/nouvelle-star-les-phrases-chocs-du-jury/image/anglicisme-34932.jpgJ’ai failli intituler cette série « Anglicâneries », avec un accent circonflexe. Mais je n’ai pas voulu accabler les neu-neux.

 

Les plus anciens de mes lecteurs savent qu’il y a deux ans, j’ai beaucoup alimenté internet avec les problèmes de l’aliénation linguistique : link.

 

L’âge n’aidant pas, je fatigue un peu, alors je vais faire plus léger avec cette nouvelle série, et j’espère que mon lectorat enthousiaste m’aidera à l’alimenter. Je vais évoquer, à partir d’exemples précis, les circonstances où les Français parlent en anglais sans le savoir (ou en le sachant), et donc imposent des calques anglais à la langue de Molière. Si des lecteurs peuvent m’aider avec l’espagnol, l’allemand, l’italien etc., je suis preneur.

 

Penser dans une autre langue, c'est s'aliéner, se déculturer. Le bouquet (le peak, devrais-je dire) vient sûrement d'être atteint par cette université italienne qui a décidé que tous ses cours seraient dispensés en anglo-américain. Que des membres d'une telle élite, appartenant à une telle culture ait pu se lancer dans cette entreprise en dit long sur l'inféodation des compatriotes de Dante au Wall Street English.

 

Comme premier exemple : une anglicanerie sortie récemment dans le RER. Avant l’arrivée de tel ou tel train, des panneaux affichent désormais « Train de Saint-Germain-en-Laye à l’approche ». Le calque est bien sûr « Train approaching ».

 

Pour se persuader à quel point cette formulation est crétine, imaginons à Roissy : « Avion de Dakar à la descente » ou « Avion de New York à la montée ».

 

« Arrivée imminente » ne convenait naturellement pas aux esprits supérieurs de la SNCF.

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 14:16

Le Grand Totor, who else ? Déjà l’un des héros d’une précédente série, bien sûr, link.

 

« S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ». Non, ce n’est pas d’Eddie Mitchell. C’est tiré d’“ Ultima Verba ” (Les Châtiments), douloureux poème de l’exil. Seize quatrains en alexandrins, des rimes croisées. Quel souffle ! Les Châtiments, dominés par la polémique et la satire. Face au coup d’État de Napoléon le Petit, face à la tyrannie, Hugo écrit et choisit l’exil. D’abord Bruxelles, puis les îles anglo-normandes. Sa haine pour Napoléon III est inextinguible. Le plus grand écrivain français va passer vingt ans hors de son pays. Pas dans les mêmes conditions que Déon ou Houellebecq.

 

C’est un texte en “ je ”, mais Hugo écrit aussi pour tous les autres proscrits : « Si l’on est plus que mille, eh bien j’en suis ! »

 

 

La conscience humaine est morte ; dans l’orgie,

Sur elle il s’accroupit ; ce cadavre lui plaît ;

Par moments, gai, vainqueur, la prunelle rougie,

Il se retourne et donne à la morte un soufflet.

 

La prostitution du juge est la ressource.

Les prêtres font frémir l’honnête homme éperdu ;

Dans le champ du potier ils déterrent la bourse ;

Sibour revend le Dieu que Judas a vendu.

 

Ils disent : – César règne, et le Dieu des armées

L’a fait son élu. Peuple, obéis, tu le dois ! –

Pendant qu’ils vont chantant, tenant leurs mains fermées,

On voit le sequin d’or qui passe entre leurs doigts.

 

Oh ! tant qu’on le verra trôner, ce gueux, ce prince,

Par le pape béni, monarque malandrin,

Dans une main le sceptre et dans l’autre la pince,

Charlemagne taillé par Satan dans Mandrin ;

 

Tant qu’il se vautrera, broyant dans ses mâchoires

Le serment, la vertu, l’honneur religieux,

Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires ;

Tant qu’on verra cela sous le soleil des cieux ;

 

Quand même grandirait l'abjection publique

À ce point d'adorer l'exécrable trompeur ;

Quand même l'Angleterre et même l'Amérique

Diraient à l'exilé : –Va-t'en ! nous avons peur !

 

Quand même nous serions comme la feuille morte,

Quand, pour plaire à César, on nous renierait tous ;

Quand le proscrit devrait s'enfuir de porte en porte,

Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous ;


 

Quand le désert, où Dieu contre l'homme proteste,

Bannirait les bannis, chasserait les chassés ;

Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,

Le tombeau jetterait dehors les trépassés ;

 

Je ne fléchirai pas ! Sans plainte dans la bouche,

Calme, le deuil au coeur, dédaignant le troupeau,

Je vous embrasserai dans mon exil farouche,

Patrie, ô mon autel ! Liberté, mon drapeau !

 

Mes nobles compagnons, je garde votre culte ;

Bannis, la République est là qui nous unit.

J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte ;

Je jetterai l'opprobre à tout ce qu'on bénit!

 

Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,

La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !

Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,

Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.

 

Devant les trahisons et les têtes courbées,

Je croiserai les bras, indigné, mais serein.

Sombre fidélité pour les choses tombées,

Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain !

 

Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste,

O France ! France aimée et qu'on pleure toujours,

Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,

Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,

France ! hors le devoir, hélas ! j'oublierai tout.

Parmi les éprouvés je planterai ma tente :

Je resterai proscrit, voulant rester debout.

 

J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme,

Sans chercher à savoir et sans considérer

Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,

Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

 

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis !

Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;

S'il en demeure dix, je serai le dixième ;

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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