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25 décembre 2021 6 25 /12 /décembre /2021 06:31

George Orwell a écrit quelque part qu'il aurait donné toute son œuvre pour une chanson vraiment populaire – un peu comme “ Ah ! le petite vin blanc, chez nous – que les gens auraient reprise lors des fêtes, des mariages etc. Paul McCartney l'a fait (avec son collègue Denny Laine). Et je ne parle pas de ses petits chefs-d'œuvre comme “ Yesterday ” ou “ Hey Jude ” mais de cette chanson écrite dans la presqu'île de Kintyre où il avait une maison toute simple de trois chambres, achetée en 1966 pour 38 000 livres, avec 90 hectares de terre.

“ Mull of Kintyre ” semble venir du fond des temps, au point qu'elle est intemporelle et qu'elle est reprise, effectivement, dans les pubs, les fêtes de village etc., comme toute vraie chanson appartenant au floklore. Elle fut la première chanson britannique à dépasser les deux millions d'exemplaires en disque simple.

Ici les paroles, qui valent le déplacement :

 

Mull of Kintyre, oh brume qui vient de la mer 
Mull of Kintyre, oh mist rolling in from the sea 

Mon désir est toujours d'être ici 
My desire is always to be here 

Oh, Mull de Kintyre
Oh, Mull of Kintyre

J'ai voyagé loin et j'ai vu beaucoup de choses 
Far have I travelled and much have I seen 

Des montagnes sombres et lointaines avec des vallées vertes 
Dark distant mountains with valleys of green 

Passé les déserts peints, le soleil s'embrase 
Past painted deserts, the sun sets on fire 

Alors qu'il me ramène chez moi au Mull of Kintyre
As he carries me home to the Mull of Kintyre
Mull of Kintyre, oh brume qui vient de la mer 
Mull of Kintyre, oh mist rolling in from the sea 

Mon désir est toujours d'être ici 
My desire is always to be here 

Oh, Mull de Kintyre
Oh, Mull of Kintyre
Balaye la bruyère comme un cerf dans la vallée 
Sweep through the heather like deer in the glen 

Ramène-moi à l'époque où je savais alors 
Carry me back to the days I knew then 

Des nuits où nous chantions comme une chorale céleste 
Nights when we sang like a heavenly choir 

De la vie et des temps du Mull of Kintyre
Of the life and the times of the Mull of Kintyre
Mull of Kintyre, oh brume qui vient de la mer 
Mull of Kintyre, oh mist rolling in from the sea 

Mon désir est toujours d'être ici 
My desire is always to be here 

Oh, Mull de Kintyre
Oh, Mull of Kintyre
Sourires au soleil et larmes sous la pluie 
Smiles in the sunshine and tears in the rain 

Ramène-moi encore là où mes souvenirs restent 
Still take me back where my mem'ries remain 

Les braises vacillantes poussent de plus en plus haut 
Flickering embers grow higher and high'r 

Alors qu'ils me ramènent au Mull of Kintyre
As they carry me back to the Mull of Kintyre
Mull of Kintyre, oh brume qui vient de la mer 
Mull of Kintyre, oh mist rolling in from the sea 

Mon désir est toujours d'être ici 
My desire is always to be here 

Oh Mull de Kintyre
Oh Mull of Kintyre
Mull of Kintyre, oh brume qui vient de la mer 
Mull of Kintyre, oh mist rolling in from the sea 

Mon désir est toujours d'être ici 
My desire is always to be here 
 
Mull of Kintyre
Mull of Kintyre
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24 décembre 2021 5 24 /12 /décembre /2021 06:17

Par Jean Guisnel

 

publié le juillet 2002 (modifié le 12 mai 2019) 

 

Où l’on découvre que le seul officier supérieur à n’avoir pas été rétabli dans ses droits à la suite de la loi de réhabilitation de novembre 2002 est le général Jacques de Bollardière.

 

Un texte de Jean Guisnel, extrait de Les généraux - enquête sur le pouvoir militaire en France (éd. La Découverte, 1990) – fin du chapitre 3 “les généraux et la politique”, de la page 66 à la page 78.

 

 

Pardon contesté pour les putschistes

Amnistier des généraux félons ? Jamais... A la fin de 1982, alors que François Mitterrand et les socialistes sont au pouvoir depuis un an et demi, leur première crise sérieuse va opposer le premier aux seconds. Huit anciens généraux putschistes de 1961 sont au cœur de la très violente controverse qui amènera les députés socialistes conduits par leur président de groupe à l’Assemblée nationale, Pierre Joxe, à amender le projet de loi présenté par le gouvernement de Pierre Mauroy. Le Premier ministre devra finalement faire appel, pour la première fois du septennat, à l’article 49.3 [1] pour faire passer le texte de loi dans son intégralité. En laissant d’un côté quelques cicatrices douloureuses sur les députés socialistes, mais en donnant de l’autre un gage de bonne volonté à l’armée pour laquelle l’épisode algérien reste une source, désormais tacite mais toujours lancinante, de rancune.

 

Lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir, le 10 mai 1981, ils ne sont que deux survivants du « quarteron de généraux en retraite » qui, le 22 avril 1961, à Alger avaient tenté la folle aventure du putsch militaire destiné à conserver l’Algérie à la France et à provoquer la perte de Charles de Gaulle. Edmond Jouhaud, 76 ans en 1981, avait été chef d’état-major de l’armée de l’air avant de prendre une retraite anticipée puis de se lancer dans le putsch. Seul pied-noir de la bande des quatre, il avait été libéré de prison en 1967. Son chef dans le réseau terroriste de l’OAS [2] , Raoul Salan - 83 ans en 1981 -, a toujours à cette époque bon pied bon oeil. Charles de Gaulle avait accepté de le libérer de la prison de Tulle en juin 1968 : c’était, pensait-il, le prix à payer - négocié avec le général Jacques Massu à Baden-Baden le 29 mai 1968 - de la sujétion de l’armée au pouvoir pendant les événements de Mai.

 

Les deux autres membres du quarteron, Maurice Challe et André Zeller, sont décédés. S’ils sont les plus connus des généraux putschistes encore vivants en 1981, Salan et Jouhaud ne sont pas les seuls. Il en reste six autres, qui ont joué des rôles subalternes, mais n’en ont pas moins été mis à la retraite d’office : Pierre-Marie Bigot, 73 ans, ancien commandant de la région aérienne d’Alger, libéré en 1965 ; Jacques Faure, 77 ans, représentant des putschistes à Paris, libéré en 1966 ; Marie-Michel Gouraud, 77 ans, commandant le corps d’armée de Constantine, libéré en 1965 ; Gustave Mentré, 73 ans, qui ne fera pas de prison ; Jean-Louis Nicot, 71 ans, major général de l’armée de l’air (il n’avait pas voulu organiser la protection de la métropole contre une possible opération aéroportée des putschistes), libéré en 1965. Enfin André Petit, 72 ans, qui avait accepté le commandement militaire d’Alger, avait été libéré en 1964.

François Mitterrand ne s’est pas précipité. Mais le 29 septembre 1982, un an et demi après l’élection présidentielle, le chef du gouvernement Pierre Mauroy a présenté au Conseil des ministres un projet de loi « relatif au règlement de certaines conséquences des événements d’Afrique du Nord ». Le président avait déclaré quelques jours plus tôt : « Il appartient à la nation, au bout de vingt ans, de pardonner. » En réalité, le travail est mâché : au fil des années, et des différentes amnisties intervenues [3] toutes les condamnations prononcées pendant ou après la guerre d’Algérie ont été effacées. Reste un dernier point à régler, qui n’est pas un détail : 800 officiers, 800 policiers et 400 administrateurs civils renvoyés de la fonction publique entre 1961 et 1963 attendent l’ultime normalisation administrative, la « révision de carrière ». Pour les 8 généraux, le cas est particulier car leur ultime réhabilitation doit prendre la forme d’une réintégration dans le cadre de réserve.

 

Quand Salan vote Mitterrand

 

Lorsque le gouvernement présente son projet de loi, il respecte les engagements pris à de très nombreuses reprises, pendant les vingt précédentes années, par le nouveau président. François Mitterrand a fait part de ses sentiments dès le 18 mai 1962 lorsque, cité par la défense devant le Haut Tribunal militaire qui jugeait Raoul Salan, il était venu rappeler que ce dernier avait fait l’objet d’un attentat en 1957, qui lui avait laissé la vie sauve, non sans provoquer la mort de son accompagnateur, le commandant Ridier : « Commencer à tuer un Français parce qu’on n’est pas d’accord avec lui, cela oblige à poser cette question : quand donc la patrie reconnaîtra-t-elle les siens ? » déclare-t-il à la barre.

 

En 1966, avec Guy Mollet et Gaston Defferre - qui déclarait quelques années plus tôt à propos des tueurs de l’OAS « qu’on les pende, qu’on les fusille » -, le futur président dépose une proposition de loi prévoyant « la réintégration de plein droit dans les fonctions, emplois publics, offices publics ou ministériels ainsi que les divers droits à pension ». Deux ans plus tard, en 1968, Gaston Defferre dépose un amendement - repoussé par l’Assemblée mais voté par les socialistes - proposant le rétablissement dans leur grade et fonction de tous les fonctionnaires impliqués dans l’OAS. Lors du débat sur la loi d’amnistie de 1974, les socialistes avaient proposé des amendements - repoussés - qui réclamaient, sans évoquer explicitement le cas des putschistes, qu’elle soit plus large. Les généraux rebelles, que cette loi d’amnistie réintégraient dans l’armée pour les mettre aussitôt à la retraite d’office, auraient pu considérer qu’ils ne s’en tiraient pas trop mal. Ce ne fut pas le cas.

 

Lors de la campagne présidentielle et sans trop se forcer, François Mitterrand avait tenu à donner de nombreux gages aux rapatriés d’Algérie, à ces pieds-noirs - souvent, mais pas toujours, sympathisants de l’OAS - qui entendaient saisir l’occasion pour que l’éponge soit passée une fois pour toutes. Celui qui n’est encore que candidat et qui aimait, dit-on, à rappeler en privé que « Mazarin a bien pardonné à la Fronde » suivait ces affaires de très près. Depuis près de dix ans, quelques-uns de ses proches travaillaient sur ces dossiers sensibles avec Jacques Roseau, porte-parole de l’association le Recours ; parmi eux se trouvaient l’avocat Jacques Ribs, qui deviendra conseiller à l’Elysée après le 10 mai 1981, et Georges Dayan, natif d’Oran et le plus proche ami de François Mitterrand. Au parti socialiste, dont le siège se trouvait encore place du Palais- Bourbon, des réunions régulières se tenaient autour de Pierre Bérégovoy et de Laurent Fabius.

La perspective de l’élection présidentielle accélère le processus : en mars 1981, Jacques Roseau et Guy Forzy, président du Recours, rendent discrètement visite dans son appartement parisien à Raoul Salan. Ils lui annoncent clairement leur intention d’appeler les rapatriés à voter pour François Mitterrand. Le vieux chef des félons qui tient la clé du vote de la frange la plus dure des anciens partisans de l’Algérie française - plusieurs dizaines de milliers de bulletins de vote - leur fait passer quelques jours plus tard son message d’acceptation par le colonel Jean Gardes, président de l’association des anciens militaires détenus : d’accord pour appeler à voter Mitterrand !

 

D’ultimes tractations se déroulent jusqu’à ce que, le 4 avril 1981 à Avignon, le candidat socialiste formalise publiquement quinze promesses aux rapatriés, rédigées par Jacques Ribs, Michel Charzat et Pierre Bérégovoy. Parmi celles-ci se trouve la promesse : « Une amnistie totale sera enfin réalisée, effaçant les séquelles de toute nature des événements d’Algérie. » Entre les deux tours de l’élection présidentielle, le 7 mai 1981, un congrès extraordinaire réuni pour l’occasion par le Recours à Montpellier reçoit un télex urgent du PC de campagne socialiste. Le candidat Mitterrand est particulièrement explicite : « Je vous confirme ma volonté, déjà ancienne, de mettre un terme définitif aux problèmes des rapatriés, spécialement en ce qui concerne l’amnistie, dont je voudrais que tous comprennent que dans un esprit de profonde union nationale je la souhaite intégrale, effaçant toutes les séquelles, même de carrière, du drame algérien. » La réponse du Recours est limpide et brève : « Prendrons position sanction Valéry Giscard d’Estaing. Fin de message. »

 

Lutte fratricide

 

Alors que le projet de loi présenté au Conseil des ministres ne semblait pas devoir soulever de problèmes particuliers à l’Assemblée, le retour de Pierre Joxe d’un voyage en URSS marque soudain le début des hostilités entre le groupe socia­liste, soutenu par une large frange de l’opinion publique qui contribuera par la suite à gonfler les rangs des « déçus du socialisme », et le gouvernement. Joxe, pour plusieurs raisons, ne veut pas entendre parler d’amnistie. L i qui effectua son temps de service à la sortie de l’ENA comme officier de la sécurité militaire en Algérie à la fin des hostilités n’avait pas à l’époque la moindre faiblesse pour les officiers félons. Il ne se renie pas. Second motif justifiant son attitude : son père Louis Joxe, ministre du général de Gaulle, avait été l’un des principaux négociateurs des accords d’Évian qui aboutirent à l’indépendance de l’Algérie en 1962, et sa tête avait été mise à prix par l’OAS. Il ne le pardonne pas. Ce refus net, que François Mitterrand lui-même ne pourra ébranler, n’aurait cependant pas pu s’exprimer aussi fortement s’il n’avait trouvé un très large écho chez les députés socialistes.

 

Le 20 octobre au soir, le bureau exécutif du PS demande le retrait du texte ou l’exclusion des putschistes de son bénéfice. Le 21 octobre, jour même du vote, Paule Dayan, chargée de relations entre l’Elysée et le Parlement et fille de Georges Dayan, arrive à la réunion du groupe porteuse d’un texte confirmant que la loi d’amnistie exprime bien la volonté présidentielle. Elle est interdite de parole par Pierre Joxe qui, avec l’aide d’Alain Richard et de Jean-Pierre Worms, a définitivement convaincu ses collègues. Le secrétaire d’Etat aux rapatriés Raymond Courrière a beau se démener en faveur du texte, et guerroyer à la tribune, rien n ’y fait. Galvanisés, les socialistes rebelles, qui ont trouvé des soutiens très précieux sur les bancs communistes et gaullistes, votent en leur compagnie l’amendement qui exclut les généraux de la loi.

 

Camouflet pour l’Élysée, ce geste déclenche la fureur des rapatriés et l’inquiétude discrète de l’armée. Le chef d’état-major des armées, le général Jeannou Lacaze, prend langue avec le ministre Charles Hernu et lui rappelle que les militaires « sont très sensibles à ce genre de choses » ; aussitôt, Hernu envoie un petit mot à Courrière dans lequel il lui fait part du message... Le secrétaire d’Etat aux rapatriés n’avait guère besoin de cet avertissement : il avait tant pris à coeur « son » texte de loi que l’adoption de l’amendement provoquera chez lui un malaise cardiaque, le soir du vote. Quelques semaines plus tard, l’habileté tactique présidentielle commence à faire son oeuvre : les sénateurs socialistes dûment chapitrés par l’envoyé élyséen Michel Charasse s’abstiennent comme par enchantement d’amender le texte de loi, y compris ceux qui - comme Marcel Debarge - avaient voté en faveur de l’amendement lors de la réunion du bureau exécutif le 20 octobre.

 

Les textes adoptés par les deux assemblées parlementaires ne l’ayant pas été en des termes identiques, le projet de loi doit repasser en seconde lecture devant l’Assemblée nationale. Mais ni Pierre Joxe ni les députés n’ayant malgré les objurgations l’intention de se déjuger, le Premier ministre doit se résoudre à demander l’autorisation d’engager la responsabilité de son gouvernement. Le 23 octobre, Pierre Mauroy clôt l’affaire à la tribune de l’Assemblée et affirme que les généraux félons ne bénéficient pas d’une clémence démesurée, que la guerre d’Algérie est loin : « De toutes les images qui en restent, l’une des plus insupportables est sans doute celle de soldats et d’officiers qui se sont dressés contre la République [...]. Vingt ans se sont depuis écoulés, et au fil des années bien des pas ont été effectués dans la voie du pardon. [...] Le pardon n’est pas l’oubli. Il n’implique aucune approbation des faits qui, hier, ont provoqué des condamnations. Mais la société française doit aider à l’apaisement des esprits. Elle doit aider à refermer les plaies. C’est le rôle du gouvernement. C’est l’engagement qu’il avait pris devant le pays lors du dernier scrutin présidentiel. Cet engagement doit donc être tenu. Il le sera. »

 

Huit généraux rebelles à la République et à ses lois rentrent donc, en cette deuxième année du septennat, dans le giron national. Autant que les députés, de nombreux électeurs socialistes durent avoir quelque mal, ce soir-là, à digérer ce pardon mitterrandien imposé à la hussarde. Mais dans le concert des voix qui avaient réclamé que les putschistes ne bénéficient pas de la réintégration dans les cadres, il en était au moins une qui avait sonné un peu plus tristement que d’autres, celle du général François Binoche... Ce compagnon de la Libération avait été de ceux qui, en poste en Algérie lors du putsch, avaient contribué à son échec en refusant de suivre les rebelles. Dans un texte publié après le débat parlementaire [4], il s’indigne du fait que les officiers fidèles n’aient jamais reçu de récompense pour leur action : « Quelles mesures a-t-on prévues pour les cadres, officiers et sous-officiers de carrière, loyaux envers le gouvernement et qui, avant ou après l’appel du général de Gaulle, entravèrent l’action des putschistes, bloquant les rouages et les services du commandement et s’assu­rant du contrôle des troupes dont ils s’estimaient responsables ? Non seulement leur attitude et leur courage ne furent en aucun cas l’objet d’une quelconque récompense, ce qui n’aurait été que justice, mais ils furent soumis à toutes sortes de vilenies et de vexations ayant pour but final leur départ de l’armée. »

Etrange situation que celle du général Binoche. Car alors que les généraux de l’OAS sont désormais de nouveau membres de l’armée en cette fin de 1982, il est toujours, lui, en retraite d’office. Il n’a bravé aucune loi, ne s’est pas rebellé contre ses chefs ou contre la République. Plus simplement, il a dit ce qu’il pensait, il a de la sorte « contrevenu au devoir de réserve ». On aurait pu penser que le nouveau président aurait préféré commencer par le réintégrer, lui et ses collègues Antoine Sanguinetti et Jacques de Bollardière. Manifestement, ce n’était pas le plus urgent !

 

Les trublions, à la porte !

 

Trois hommes aussi différents que possible. Trois officiers généraux aux faits de guerre incontestables, et d’ailleurs incontestés. Tous trois jugés trop bavards par des présidents de la République aimant plus que quiconque les militaires muets, et qui leur firent payer très cher leur volonté de s’exprimer publiquement. Le premier à avoir fait preuve de ces velléités est Jacques Paris de Bollardière ; en juillet 1973, il est arrêté par la marine nationale au large de Mururoa sur un navire appartenant à des militants antinucléaires néo-zélandais, le Fri, en compagnie du journaliste Brice Lalonde, du prêtre Jean Toulat et de l’écrivain Jean-Marie Muller. Venu pour protester contre les explosions nucléaires atmosphériques que pratique encore la France à cette époque, Jacques Paris de Bollardière n’est pas un inconnu : saint-cyrien, mais sorti sergent de l’Ecole spéciale militaire pour cause d’insubordination chronique, condamné à mort en 1940 par un tribunal militaire vichyste, compagnon de la Libération, général en 1956 (à 48 ans), il a pris vigoureusement position contre la torture en Algérie en mars 1957.

 

Sa carrière militaire est dès lors compromise, mais il attend cependant le putsch des généraux pour démissionner et demander son admission dans la seconde section : « Dans cette période où l’hésitation et l’attentisme de beaucoup m’écoeuraient, j’éprouvais le besoin d’un choix clair [5] », expliquait-il quelques années plus tard. Georges Pompidou, président de la République, n’a pas bien pris le voyage tropical du général, et tranche rapidement son cas : le 25 juillet 1973, le Conseil des ministres décide de le mettre à la retraite, à titre disciplinaire. Le commandant Jean Blondel, secrétaire de sa promotion de Saint-Cyr, lui envoie alors un courrier au nom de ses camarades pour lui rappeler leur conception commune de la pratique politique d’un officier : « La servitude militaire, qui fait aussi la grandeur de son état, lui impose une réserve absolue à l’égard des propagandes ou des prises de position équivoques et malsaines, surtout quand elles utilisent son sang et ses services passés à des fins politiques discutables [6]. »

Le général de division François Binoche, comme Jacques de Bollardière, est compagnon de la Libération. Mais en plus, il est gaulliste. Et même gaulliste de gauche notoire. Après avoir quitté l’armée en 1970, il a repris du service en 1975 dans la revue L’Appel qu’éditent des fidèles de l’homme du 18 juin 1940. Alors que le président Valéry Giscard d’Estaing se pré­pare à se rendre à Bonn en visite officielle et compte y discuter avec Willy Brandt, à cette occasion, de la mise en service des missiles nucléaires Pluton, François Binoche fait état de ses anciennes fonctions de gouverneur militaire français de Berlin pour s’en prendre vigoureusement à l’Allemagne. Celle-ci, à le croire, « est restée immuable de Bismarck à nos jours » et il voit dans la soumission de la France « un effroyable retour en arrière ». La sanction ne se fit pas attendre et le général fut mis d’autorité à la retraite.

 

Dans un autre genre, Antoine Sanguinetti est également très tonique. Vice-amiral d’escadre et major général de la marine nationale, il considère que Valéry Giscard d’Estaing n’est pas un président à la hauteur, et que ce n’est pas avec lui que la France pourra faire sienne une ambitieuse politique navale. Tant que de tels avis sont proférés dans les dîners en ville, celui qui les tient ne risque rien. Le problème, c’est qu’Antoine Sanguinetti - en bon Corse - a le sang chaud. Et il écrit ce qu’il pense : une première publication en 1975 lui vaut d’être rétrogradé à la présidence de la commission d’essai des bâtiments neufs. Ce qui ne l’empêche pas de tirer une nouvelle bordée en janvier 1976 : le ministre de la Défense Yvon Bourges le convoque alors et lui intime l’ordre de ne plus écrire ; au risque pour l’amiral en cas de récidive de subir une sanc­tion disciplinaire et d’être mis à la retraite d’office. Naturel­lement, l’amiral remit le couvert à plusieurs dizaines de reprises, finit par publier à nouveau une série de papiers dans Le Monde en juin 1976 ; il fut mis en retraite d’office la semaine suivante par le Conseil des ministres. Ce qui ne l’a pas empê­ché de demeurer particulièrement actif au parti socialiste dont il fut finalement exclu pour une sombre histoire de candida­ture sans investiture en Corse, puis dans le mouvement de I< l’appel des cent » contre l’implantation de fusées américai­nes en Europe au début des années quatre-vingt ; sans oublier la Ligue des droits de l’homme, dont il demeure un très actif militant.

 

 

Réhabilités à la sauvette

Ainsi donc, en novembre 1982, les putschistes d’Alger sont-ils réintégrés dans tous leurs droits et prérogatives par le Parlement, alors que Bollardière, Binoche et Sanguinetti se morfondent toujours dans le statut de retraités. Leur réhabilitation faisait pourtant si peu de doute que le général Jeannou Lacaze, chef d’état-major des armées, avait fait savoir au ministre Charles Hernu, dans les semaines qui avaient suivi son arrivée, qu’il ne serait pas convenable de les réintégrer sans que Salan, Jouhaud et leurs collègues le soient aussi... De fait, le cas des trois sanctionnés est très différent de celui des anciens membres de l’OAS. Dans une note adressée le 15 novembre 1982 à Michel Delebarre, directeur de cabinet du Premier ministre, Maurice Benassayag, directeur de cabinet du secrétaire d’Etat aux Rapatriés, évoque le casse-tête qu’avait provoqué le ministère de la Défense en pensant résoudre les avatars parlementaires de l’amnistie. Ce dernier avait en effet suggéré que, dans le texte de loi d’amnistie des putschistes et pour calmer les socialistes, la mention « sont réintégrés » soit remplacée par « peuvent être réintégrés ».

 

Et Benassayag de répondre que « cette rédaction, si elle doit concerner les autres termes du texte initial, ne vise que les généraux amnistiés en 1974 et donc exclurait toute possibilité d’adjoindre Sanguinetti, Binoche et de Bollardière. Si le texte est modifié sous la forme "peuvent être réintégrés", les géné­raux de Bollardière, Sanguinetti et Binoche pourraient être pris en compte. Mais accepteront-ils d’être assimilés aux généraux d’Alger ? Ces généraux d’Alger demanderont-ils à bénéficier de ce qui pourrait apparaître non pas comme une volonté de la représentation nationale mais comme l’expression d’une grâce présidentielle ? ». Finalement, le sort des « trois » ne sera d’aucune manière lié à celui des putschistes. Mais se pose alors le problème de l’impossibilité de réintégrer des retraités dans la réserve, autrement que par une loi. C’est finalement Charles Hernu qui prit un arrêté dans une quasi-clandestinité, et en avisa personnellement les bénéficiaires par téléphone. Le général de Bollardière fut le seul à refuser cette mesure : il estimait que ce geste bien tardif était malvenu de la part d’un président qui était venu lui rendre visite le 25 juillet 1973 à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, avant de déclarer à la sortie :

 

« Sur le plan politique, le parti socialiste a toujours estimé les expériences nucléaires inutiles et dangereuses. La signification politique de mon geste doit être comprise par tous [7]. » Charles Hernu - qui entreprit pourtant des réformes autrement plus importantes - ne jugea pas utile de revoir les textes régissant l’expression des militaires en général, et des officiers généraux en particulier.

 

« Ne pas franchir le seuil de la polémique »

 

La liberté d’expression des militaires est régie par deux textes distincts. Le statut général des militaires qui rappelle dans son article 7 le socle des démocraties, à savoir que « les opinions ou croyances, philosophiques, religieuses ou politiques sont libres ». Mais c’est pour ajouter aussitôt que « les militaires en activité de service doivent obtenir l’autorisation du ministre lorsqu’ils désirent évoquer publiquement des questions politiques ou mettant en cause une puissance étrangère ou une organisation internationale ». Le second texte de référence est une instruction ministérielle publiée par le ministre de la Défense, Michel Debré, le 29 septembre 1972. Il précise que les militaires sont tenus, comme tous les fonctionnaires, au devoir de réserve. Dont l’appréciation est laissée pour une large part à l’analyse personnelle : « L’étendue de ce devoir varie évidemment en fonction de la situation personnelle de chacun, caractérisée notamment par le grade détenu et par l’emploi occupé, en fonction aussi des circonstances et en particulier de la diffusion qui est susceptible d’être donnée aux points de vue exprimés. Mais chacun, en fonction de ces différents éléments, doit être en mesure d’apprécier ses respon­sabilités propres. Dans tous les cas aussi, chacun veillera à ce que l’usage de sa liberté d’expression n’aboutisse pas à franchir le seuil de la polémique sur le plan des personnes ou des différentes catégories de personnel que comprennent les armées. »

Jean Guisnel
 

 

[1L’article 49, alinéa 3 de la Constitution de 1958 prévoit qu’un texte présenté par le gouvernement est considéré comme adopté par l’Assemblée, sauf si une motion de censure, déposée dans les vingt-quatre heures, est votée par une majorité de députés.

[2L’Organisation de l’armée secrète est directement responsable de 1 500 assassinats, pour la plupart entre mars et juin 1962.

[3Décret du 22 mars 1963, lois du 23 décembre 1964, du 17 juin 1966, du 31 juillet 1968, du 16 juillet 1974.

[4Général François BINOCHE, « A sens unique ", Le Monde, 28 octobre 1982.

[5Général Jacques PARIS DE BOLLARDIÈRE, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Desclée de Brouwer, Paris, 1972, p. 110.

[6Jean TOULAT, Un combat pour l’homme, le général de Bollardière, Le Centurion, Paris, 1987, p. 137.

[7Jean-Marie MULLER, « Vous avez dit pacifisme ? » De la menace nucléaire à la défense civile non violente, Cerf, Paris, 1984, p. 83.

 

 

Si tu ne sais pas torser le bombe, tu n'es pas un vrai militaire ! 

La réhabilitation des généraux putschistes, en 1982
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18 décembre 2021 6 18 /12 /décembre /2021 06:00

Il a fallu que je passe des dizaines de fois devant cet immeuble avant de remarquer la plaque ci-dessous, apposée en 2016 dans la rue où je réside.

Jean Lacroix

Cette soudaine vision m’a rajeuni d’une petit quarantaine d’années, quand Le Monde était un journal de références et qu’il publiait des chroniqueurs de haute volée. Je crois me souvenir que c’est à un rythme mensuel que Jean Lacroix offrait un long article au quotidien de la rue des Italiens.

 

Jean Lacroix est né dans la bourgeoisie catholique lyonnaise le 23 décembre 1900 dans le sixième arrondissement de Lyon (le quartier chic et bourgeois) et est décédé le 27 juin 1986 à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Il étudie le droit et les lettres dans les facultés catholiques de Lyon, puis la philosophie à Grenoble (avec Jacques Chevalier, qui sera ministre de Pétain) et à la Sorbonne où il est l’élève de Léon Brunschwicg, d’origine juive mais déjudaïsé, grande figure de l’idéalisme peu sensible aux réalités sociales, que Paul Nizan taillera en pièces dans Les Chiens de garde : « On voit mal les raisons que Monsieur Brunschwicg aurait eues de pencher vers des idées dangereuses. »

 

Chevalier consacre son mémoire d’études supérieures en 1920 à la conception chrétienne de l’autorité, puis réussit une licence en droit et l’agrégation de philosophie en 1927. Dès lors, il entreprend une carrière de professeur de philosophie dans la région lyonnaise puis au prestigieux lycée du Parc à Lyon où il occupe la chaire de première supérieure jusqu’en 1968. On note qu’en 1922 il publie un petit ouvrage sur la nécessité d’un ministère de l’éducation nationale, ce qui, apparemment, n’allait pas de soi.

 

En 1932, il accompagne Emmanuel Mounier – qui aura une attitude quelque peu ambigüe pendant la Deuxième Guerre mondiale – dans la fondation de la revue Esprit. De 1945 à 1980, il sera le chroniqueur philosophique du Monde, à l’invitation d’Hubert-Beuve-Méry.

 

Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages (j’ai lu son Que-sais-je ? sur Kant et l’un de ses ouvrages sur Spinoza), et de centaines d’articles.

 

So absence d’hostilité pour ce qu’il appelait « l’homme marxiste », son autorité morale, son prestige, lui permirent de faire évoluer l’église catholique vers la gauche. Légèrement.

Jean Lacroix
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16 décembre 2021 4 16 /12 /décembre /2021 06:06

 

On sait que dans la famille de Philippe de Villiers (Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon) il s’en est passé des vertes et des pas mûres il y a quelques années. Mais si l'on remonte la flèche du temps, un chevalier de Villiers, né en 1652 des amours de Monsieur de Jarzé et de la célèbre courtisane Ninon de Lenclos, eut la surprise de sa vie lorsqu’il découvrit l’identité de la (vieille) femme dont il était tombé follement amoureux.

Je propose cette stupéfiante histoire, telle qu’elle a été narrée par Roger Duchêne.

 

Elle inspira « une passion funeste » à un fils chéri, le chevalier de Villiers, dont le père est cette fois Jarzé. Elle le reçoit chez elle « comme elle recevait alors les jeunes gens de la plus haute naissance, que leurs parents venaient la prier d'admettre au nombre de ses amis pour y prendre, si j'ose le dire, cette fleur du monde qu'elle avait l'art de répandre sur tous ceux qui l'approchaient ». Jarzé, qui destinait son fils « à des emplois où les grâces de la figure et de l'esprit pouvaient être essentielles, ne voulut pas lui faire perdre des leçons si utiles pour lui et auxquelles il avait plus droit qu'aucun autre ». Mais le chevalier de Villiers avait un coeur sensible et sa reconnaissance pour le bon accueil de Ninon se transforma bientôt en sentiments plus tendres, encouragés inconsciemment par la préférence involontaire qu'on lui marquait. « Cent fois, il ne sut que penser de quelques regards où se peignait de la tendresse. »

Quand Ninon s'aperçut de l'amour que le jeune homme n'arrivait plus à lui cacher, elle essaya contre lui les secours de la rigueur et de l'absence. Il lui promit de ne plus l'aimer. Vainement. Un jour, elle le fit passer dans son cabinet : « Levez les yeux sur cette pendule, insensé que vous êtes. Il y a maintenant plus de soixante cinq ans que je vins au monde. Me convient il d'écouter une passion comme l'amour ? Est ce à mon âge qu'on peut aimer et qu'on doit être aimée ? Rentrez en vous même, chevalier. Voyez le ridicule de vos désirs et celui où vous voudriez m'entraîner. » Les larmes versées en prononçant ces mots par l'objet de sa passion ne firent qu'augmenter les désirs du jeune homme. « Est ce là, réplique-t-il, cette Ninon si tendre et si philosophe ? N'a t elle pris que contre moi cette ombre de vertu qui suffit à son sexe pour se croire estimée ? » Prisonnière de son personnage, la séductrice ne sait que répondre et ordonne au jeune homme de sortir.

Elle décide de frapper un grand coup, et après avoir consulté Jarzé, qui la délivre du secret, elle convoque le chevalier dans sa petite maison de Picpus, au faubourg Saint Antoine. Il y vole comme à un rendez vous galant. Il trouve sa dame seule, mais triste et abattue. Il lui redit son amour, qui surpasse toute raison. N'écoutant que son ivresse, il se porte « à la dernière extrémité » quand Ninon, indignée, s'écrie : « Arrêtez, cet affreux amour ne sera point au dessus des devoirs les plus sacrés. » Elle lui découvre sa naissance. Mais le jeune homme « prononce à peine une fois le doux nom de mère », tant il sent brûler dans son cœur la même ardeur criminelle. Il s'enfuit et, dans un bosquet proche, se jette bientôt sur son épée. Ninon l'y trouve et, "dans ses yeux presque éteints", aperçoit encore de l'amour...

Ninon de Lenclos fut une des femmes les plus extraordinaires du XVIIe siècle. À la fois savante, athée et libertine. Elle corrigea une première version du Tartuffe de Molière et légua par testament 2 000 livres au jeune Arouet (Voltaire), alors âgé de 11 ans, en qui elle avait vu un petit génie. Elle mourut peu après à 85 ans.

 

 
Le Chevalier de Villiers
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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 06:02

Serge Grah (coordon.) : Jean-Marie Adiaffi Adé. Entre éclairs et foudres. Préface de Jean-Noël Loucou. Abidjan, Valesse Éditions, 2021.

 

Cela fait 22 ans que Jean-Marie Adiaffi est parti rejoindre le monde de ses ancêtres. Il n’était âgé que de 58 ans.

 

On ne remerciera jamais assez le journaliste, poète et essayiste Serge Grah d’avoir coordonné ce très beau livre, très richement illustré, qui fait le tour de la personnalité et de l’écriture de cet homme et de cet écrivain unique.

 

Adiaffi, comme la plupart des intellectuels et des artistes de sa génération, fut formé à l’école de la France : baccalauréat français, Capes de philosophie, IDHEC. Mais peu d’écrivains ont su aussi bien que lui s’approprier, puis se détacher de l’esthétique de la puissance coloniale pour faire surgir une œuvre authentiquement africaine.

 

Pour ce qui me concerne, de 1980 (La carte d’identité) à 1990 (Silence, on développe), je n’eus de cesse que d’attendre son prochain ouvrage, à chaque fois un coup de poing, un cri lancé par une voix tonitruante, cependant suffisamment éraillée pour ne pas être menaçante mais, au contraire, bienveillante.

 

Il m’avait fait l’honneur de me montrer sa case à fétiches dans son petit appartement de Cocody. Nous nous croisions fréquemment sur le campus de l’Université d’Abidjan. Il me vannait d’un « Ça va, petit Blanc ? » auquel je répondais (je le dépassai d’une demi-tête) « fort bien, et toi le grand Noir. » C’est lui qui m’initia aux philosophes présocratiques, Héraclite au premier chef avec sa vision “ mobile ” de l'univers. Comme il me savait profondément athée, il n’insista jamais trop pour m’expliquer le concept du bossonisme, qui était sien, (de bosson, génie en langue agni) qui était pour lui la religion des Africains. Á ses yeux, l’animisme était une perte de temps dans la perspective d’une théologie de la libération africaine, une modernisation sans occidentalisation : « C’est du panthéon d’un peuple, de son projet religieux, ses messagers et ses messages que se déduit son projet de société. Se déterminent se forment également l'ensemble des grandes valeurs intellectuelles, morales, éthiques, esthétiques, spirituelles, fondatrices de sa civilisation. Mais surtout, de sa conscience. Installer donc un peuple au centre de sa religion, c’est l’installer à nouveau dans son propre génie créateur, dans le foyer ardent de sa propre forge. »

 

Hormis mon modeste témoignage, ce livre comporte des textes sur la pensée philosophique d’Adiaffi, son rapport à l’histoire de l’Afrique, aux mythes et légendes, son écriture « en liberté », « débordante », son positionnement politique à mes yeux un peu ambigu : critique parfois virulent du président Félix Houphouët-Boigny, il s’affirmait bédéiste de gauche, du nom d’Henri Konan Bédié, immensément riche et héritier spirituel d’Houphouët. Il admirait ces deux hommes pour leur rapport à leurs racines et à leur identité. Á noter qu’Adiaffi ne prôna jamais le concept d’ivoirité.

 

Écoutons Adiaffi dans son poème Yalé Sonan (homme de misère) :

 

Je suis un nègre d’égout

Camelote carbonisée

Qui plus est.

Homme à blanchir, peine perdue, à l’omo

Á astiquer sans espoir à l’ajax ammoniaqué.

Je suis un nègre noir manqué,

Noir de Chine indélébile

Comme les traces frémissantes du fouet.

[…]

Tant mieux

Si le fouet fait de tout son affaire

Sauf le sourire blanc

De l’homme noir

Le sourire sourire qui

Sourit le cœur riant de gaieté.


 

 

Note de lecture (201)
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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 06:00

Pour les admirateurs des Beatles, la sortie du film Get Back est un événement particulièrement marquant. Voir ces personnalités, ces créateurs extraordinaires, concevoir deux ou trois dizaines de chansons qui ont l’air de sortir de nulle part si ce n’est de notes jetées sur des bouts de papier, avant d’en jouer une sélection sur le toit du bâtiment d’Apple avec l’intensité de quatre personnages déjà entrés dans la légende qui savent qu’ils ne se produiront plus jamais ensemble a quelque chose de bouleversant, d’empoignant.

 

Devant nous, ils créent “ I’ve Got a Feling ”, “ Get back ”, “ Let it Be ”, “ The Long and Winding Road ”, “ Golden Slumbers ”, “ Jealous Guy ”, “ Something ” “ Oh Darling ”, des œuvres qu’on chantera encore dans cent ans.

 

J’avais vu la première version de ce document d’environ deux heures il y a 50 ans. Outre que cette reprise plus élaborée (le film est un peu long – plus de sept heures dont on aurait pu aisément retrancher un cinquième, vu les redites) nous renseigne davantage sur le processus de création de chacun des quatre Beatles (un des passages touchants montre George aider Ringo à se dépatouiller d’“ Octopus’s Garden ” que le batteur est en train de crée au piano, un instrument dont, selon ses dires, il connaît trois accords), il ne cache rien des tensions d’un groupe qui ne s’est pas encore disloqué mais où chacun mène sa barque et a ses propres projets de vie et musicaux.

 

Il est clair que Paul domine le groupe d’autant plus aisément que John et Ringo se laissent complètement dominer et que George attend une heure qui ne viendra que quand le groupe n’existera plus. Paul est en fait la figure déterminante depuis Sgt Pepper. Mais John et Paul, en tant que compositeurs, s’entendent depuis plusieurs années pour donner le moins de place possible à George qui a accumulé sous le coude des dizaines de chansons dont on s’apercevra, dans les années qui vont suivre, qu’elles sont – pour beaucoup – de petits chefs-d’œuvre.

 

Mais, pour l’instant, il ronge son frein. Il y a ce passage qui, déjà, nous avait fait sursauter il y a cinquante ans où le compositeur de “ Something ” (la plus belle chanson d’amour jamais écrite selon Frank Sinatra) dit à son très vieux camarade (Paul et George se fréquentaient avant de connaitre John) : « Je joue ce que tu veux, si tu veux que je joue ceci, je le joue, si tu veux que je joue cela, je le joue aussi ; je peux même ne rien jouer du tout ». Notre cœur saigne pour le créateur de “ My Sweet Lord ” et “ Isn’t It a Pity ? (écoutez la version de Nina Simone juste pour le plaisir) ”. Mais les réalisateurs de la première comme celle de la seconde version nous ont privé de ce que Paul a ajouté à George :

 

– Excuse-moi George mais je traine depuis plusieurs semaines une chtouille (“an itching disease ”). Je suis un peu énervé et préoccupé.

 

Imaginez la réaction des trois autres. « Lave-toi », dit George, « oui, lave-toi », enchérit John. « Mais je me lave tous les jours », dit Paul, « et ça ne part pas ».

 

Ouf ! On a retrouvé ici nos quatre gosses (lorsque Paul regarde un documentaire consacré aux Beatles, il les appelle « those kids ») ébouriffés et complices.

 

Alors, je pose une question de béotien : est-ce que, s’il avait acheté le bon médicament à 3 shilling 50, Paul aurait pu sauver le groupe ? Après tout, la fistule anale de Louis XIV gouverna le pays pendant des années…

 

 

 

 

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21 novembre 2021 7 21 /11 /novembre /2021 06:11

Il faut juste 50 ans de recul pour en être convaincu...

 

Un petit mot sur la bière et les mères allaitantes : quand j'étais enfant dans les années 50, cette saloperie d'argument avait toujours cours. Dinch' nord en particulier, terre de brasseries.

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10 novembre 2021 3 10 /11 /novembre /2021 06:06

 

J'ai récemment reçu un courrier collectif professionnel à propos d’une initiative fort intéressante prise par un centre de recherches. Courrier écrit dans ce qui voulait être de l’inclusif. L’auteur (auteure ?, auteur.e ?, autrice ?) était en fait un collectif de trois auteurs de sexe féminin, comme l’attestaient leurs prénoms.

 

Comme toujours ou presque, le problème était que ces éminentes universitaires n’étaient pas capables d’utiliser leur propre jargon de manière cohérente, tout comme la langue française d’ailleurs. Ainsi le mot « théâtre » ne comportait pas d’accent circonflexe ; quant aux accords, hum, hum : « Pour respecter l’alternance des langues (anglais tous les deux ans, et autre langue enseigné à l’université…) ».

 

Une liste de ces incohérences :

 

  • des auteur.e.s internationaux susceptibles d’être intéressés
  •  
  • Nous donnons la chance à un auteur étranger si vous connaissez des auteur.e.s  qui mériteraient d'être davantage connus/ lus
  •  
  • nous sommes à la recherche d’un auteur anglophone
  •  
  •  même si nous sommes ouverts à des candidatures
  • ce projet original géré par les étudiants
  • nous sommes particulièrement actifs cette année malgré l’absence d’auteur en résidence
  • Vous pourrez entendre nos conversations avec des auteurs, éditeurs

                                    *                                                                                        *

 

Il faudra qu’un jour ou l’autre ceux qui pratiquent tant bien que mal l’écriture inclusive comprennent deux choses :

  • leur écriture codée – et laide de surcroît – n’est valable que pour une petite catégorie (j’allais dire « élite ») intellectuelle et renforce de ce fait l’écart entre éduqués et non éduqués ;
  • Lorsqu’on pratique l’écriture inclusive, on part toujours du mâle : « autrice » (sur « factrice » ou « institutrice ») d’accord ; « auteur.e » pas d’accord. On souligne de ce fait le stigmate de brûlante manière. Et on revient au mâle…
L’écriture inclusive : pas à la portée de la première maîtresse de conférences venue
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21 octobre 2021 4 21 /10 /octobre /2021 05:14

J’adore me plonger dans le Littré et son petit-neveu le Robert. En passant par le Centre national de Ressources textuelles et lexicales

 

Alors, revenons un instant sur le mot « nègre »

 

Au XIXe siècle, on l’utilisait déjà de manière péjorative. Ce contre quoi s’était insurgé Victor Hugo dans Bug-Jardal, roman dont il avait écrit la première mouture à 16 ans : « Nègres et mulâtres! (...) Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs? Il n'y a ici que des hommes de couleur et des noirs ». Dans Théâtre et son double, Artaud mettait en regard Blancs et Noirs de manière savoureuse : « Si nous pensons que les nègres sentent mauvais, nous ignorons que pour tout ce qui n'est pas l'Europe, c'est nous, Blancs, qui sentons mauvais. » Céline ne faisait pas dans la dentelle : « Des morceaux de la nuit tournés hystériques ! Voilà ce que c'est les nègres, moi j'vous le dis ! Enfin, des dégueulasses... des dégénérés quoi !... − Viennent-ils souvent pour vous acheter ? − Acheter ? Ah ! rendez-vous compte ! Faut les voler avant qu'ils vous volent… (Voyage au bout de la nuit)

 

Dans son recueil Corps perdus, Aimé Césaire faisait briller le mot nègre : « Et comme le mot soleil est un claquement de balles / et comme le mot nuit un taffetas qu'on déchire / le mot nègre / dru savez-vous / du tonnerre d'un été / que s'arrogent / des libertés incrédules. »

 

Au XIXe siècle, on a utilisé ce vocable d’une manière qui se voulait scientifique : un nègre blanc était un albinos de race noir, et un nègre pie était une curiosité dont l’albinisme n’était pas complet.  Un botaniste avait proposé cette comparaison audacieuse : « Les nègres-pie ou tachés de blanc sur diverses parties de leur corps, ressemblent à ces panachures des pétales et feuilles de certains végétaux cultivés. » Clemenceau utilisait le mot de manière factuelle : « Des nègres se sont fait tuer au service de la cause esclavagiste, dans la grande guerre civile américaine. On vit des nègres narguer John Brown qui montait à l'échafaud pour avoir voulu délivrer la race noire de ses chaînes. » Plutôt condescendant, l’expression « parler petit nègre » date de la fin du XIXe siècle. « Au XXe siècle, on utilisa le mot nègre de manière ordurière : « noir comme dans le trou du cul d’un nègre », « à vouloir blanchir la tête d’un nègre, on perd sa lessive. » Ou péjorative : « travailler comme un nègre ». Mais aussi de manière plus gentille : « un nègre en chemise », ou – rien à voir : un panneau noir qui intercepte la lumière des projecteurs. Depuis le début du XXe siècle, un nègre est quelqu’un qui  a écrit un livre qu’un autre a signé. L’anglais a deux mots : « ghost writer », écrivain fantôme, qui est neutre, et « hack writer », qui est péjoratif (qui écrit à la hache). Quarteron qui se décrivait comme un « nègre », avec des « cheveux crépus » et un « accent légèrement créole », Alexandre Dumas fut l’auteur (sic) de 650 livres. Écrits par 45 nègres, dont la tâche de certains consistait simplement à recopier les manuscrits des autres. De retour de Saint-Petersbourg où il avait courtisé la comtesse Hańska, Balzac déroba à celle-ci l’ossature, et même carrément une première mouture, de Modeste Mignon.

 

La « négritie » de Flaubert (le monde des Noirs) n’eut guère de succès : « Je bûche, je pioche, (...) comme la négritie en personne. »

 

Au XXe siècle, on broda à qui mieux-mieux sur le mot nègre. Dans Le Voyage au bout de la nuit, Céline tente de remettre au goût du jour « nègrerie » (lieu où on enferme les nègres : « La nègrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes. » Paul Morand et Marcel Aymé affectionnent « négrescent » ou « négrescant » (qui ressemble à un nègre : « Pour l'instant, les justes étaient tous noirs, noir d'ivoire, mulâtres olive, quarterons foncés, (...) métis bistres, créoles négrescents (Morand) ». « Les puants du cinéma et du porte-plume, tous métèques, négrescants, macaques épouillés de l’avant-veille (Aymé). « Négrité », comme « vietnamité » et « francité » firent long feu. Tout comme la « négrure » (état de celui qui a la peau foncée) d’Alphonse Daudet (« C’est pas la négrure, c’est pas ça qui le fait pleurer, c’est que l’imposture du vieux péché »). « Négrifier » (1939) n’a pas pris non plus.

 

Á l’origine, « nègre » est un adjectif qui vient du latin niger, nigra, nigrum. Un homo niger est un homme dont la peau est noire. Aucun jugement moral dans ce qui n’est qu’une simple observation. « Nègre » deviendra substantif à la fin du XVIIIe siècle. On oppose alors les nègres vivant près de l’océan – et dont beaucoup furent réduits en esclavages – aux Maures qui vivent près de la Méditerranée. « Nègre » vient du Portugais « negro », mot forgé par les Portugais lorsqu’ils abordent la côte occidentale de l’Afrique. Ce qu’expliquera Littré par la suite : « Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro, qui signifie noir. De là vient notre mot nègre. L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique, que les noirs. » Le mot est apparu dans la langue française en 1516 (son féminin « négresse » date de 1637) mais fut rare jusqu’au XVIIIe siècle. Le vocable n’était toujours pas péjoratif. Une « négresse » au XIXe siècle est une bouteille de vin rouge tandis qu’au XXe, le « nègre » est un appareil qui charge les grumes sur le chariot d’une scie mécanique.

 

Il commencera à le devenir vers 1800. Où l’on commence à utiliser des expressions comme « traiter comme un nègre », synonyme de « traiter comme un esclave ». Au XXe siècle, le mot devient de plus en plus souvent péjoratif. Mais pas systématiquement. « L’art nègre », la « Revue nègre » ne sont pas des expressions dépréciatives. Voir également L’anthologie nègre de Blaise Cendrars en 1921. Lorsqu’Aimé Césaire crée le concept de négritude dans les années 1930, il s’agit d’une proclamation revendicative : « Qui sommes-nous dans ce monde de Blancs », demandait-il ? Jean-Paul Sartre emboita le pas en 1949 : « Le nègre ne peut nier qu’il soit nègre ni réclamer pour lui cette abstraite humanité incolore : il est noir. Aussi est-il acculé à l’authenticité : insulté, asservi, il se redresse, il ramasse le mot de « nègre » qu’on lui a jeté comme une pierre, il se revendique comme Noir en face du Blanc, dans sa fierté. »

 

Nous sommes loin de Baudelaire et le proche lointain de la femme noire : 

 

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique

Piétinant dans la boue et cherchant l’œil hagard,

Les cocotiers absents de la superbe Afrique

Derrière la muraille immense du brouillard.

 

Dans son édition de 2001, le Robert dit du mot « nègre » qu’il est raciste, « sauf lorsqu’il est employé par les Noirs eux-mêmes. » Un nègre est aussi le premier d’une promotion de Saint-Cyr depuis que Mac-Mahon salua un mulâtre qui avait fait mieux que les Blancs d’un « C’est vous le Nègre ? Eh bien, continuez ! »

 

Du mot “ nègre ”
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14 octobre 2021 4 14 /10 /octobre /2021 04:57

 

Ce nom bizarre, Sojourner Truth, elle se l’est choisie en 1843, à l’âge de 46 ans. On peut le traduire par “ la vérité qui demeure ”. Son nom de naissance était Isabelle Baumfree. Ses parents étaient esclaves et avaient treize enfants. Elle fut vendue à l’âge de 11 ans.

 

Elle est unie contre son gré à un autre esclave dont elle eut cinq enfants. En 1827, après l’abolition de l’esclavage, un de ses enfants est vendu illégalement en Alabama. Elle a le courage d’aller en justice (son procès est le premier intenté par une femme noire) contre un Blanc. Elle gagne.

 

En 1843, elle devient méthodiste. Elle donne des conférences sur l’abolition de l’esclavage, le pouvoir des femmes et l’abolition de la peine de mort. Ses mémoires sont publiés en 1850 sous le titre : Narrative of Sojourner Truth : A Northern Slave.

 

Mesurant 1,80 mètre et douée d’une voix puissante, elle en impose physiquement. Elle collecte des vivres pour les régiments noirs de l’Union pendant la guerre de Sécession et cherche des emplois pour les soldats démobilisés.

 

Elle rencontre le président Lincoln en 1864. Elle réclame pour chaque ancien esclave « 40 acres et une mule ». Elle se prononce pour la création d’un État noir.

 

Quand elle meurt à 86 ans, plus de 1 000 personnes suivent son enterrement. En 2014, le magazine Smithsonian l’élit l’une des 100 personnes les plus importantes de l’histoire des États-Unis.

 

En 1997, le robot de la sonde spatiale “ Mars Pathfinder ” est baptisé “ Sojourner ” en sa mémoire. Sont aussi nommés en son honneur (249521) Truth, un astéroïde, et également un cratère de Vénus.

Femmes au pouvoir (12)
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