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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 14:17

Dans un ouvrage très intéressant sorti récemment et dont je rendrai compte incessamment sous peu (Le Studio de l’inutilité), Simon Leys consacre un chapitre à George Orwell (“ Orwell intime ”). Ce texte rédigé à l’occasion de la publication de divers ouvrages consacrés à Orwell outre-Manche n’a pas la puissance de son livre paru en 1984 : Orwell, ou l’horreur de la politique. Emprunté directement à Orwell lui-même (« the horror of politics »), ce titre signifiait qu’Orwell, né en 1903 et ayant connu sa maturité personnelle et politique dans les années trente, était effrayé par ce qu’était devenue la vie politique dans les pays totalitaires, mais aussi dans les pays démocratiques, chaque fois que des citoyens libres – des intellectuels ou des créateurs en particuliers – écoutaient les sirènes qui chantaient à Berlin, à Moscou ou à Madrid les louanges de tyrans bellicistes, de partis uniques, de systèmes dogmatiques.

 

Il faut dire que Simon Leys avait quelque autorité en la matière. Cet éminent sinologue avait publié en 1971 Les Habits neufs du président Mao où il montrait que les prétendues luttes idéologiques censées faire progresser l’humanité à pas de géant dans les années soixante en Chine n’étaient en fait que de sordides luttes pour le pouvoir qui réduisaient le pays à la misère noire, le tout accompagné par des massacres à échelle inhumaine. Leys prenait le contre-pied d’intellectuels européens dont beaucoup ne s'étaient jamais rendus en Chine et dont aucun ne connaissait le moindre mot de mandarin (Macchiochi, Ivens, Barthes, Sollers etc.), mais qui présentaient la « pensée Mao Tsé Toung » et la société chinoise comme des modèles indépassables.

 

Dans son chapitre consacré à Orwell, Leys écrit ceci :

 

« Contrairement à ce que divers commentateurs ont pu croire, le fait qu’Orwell ait adopté un pseudonyme fut un pur accident et n’entraîna pour lui aucune signification particulière ».

 

 Leys a la grande honnêteté de préciser que lui-même a cru à cette prétendue fable, et donc qu’il n’y croit plus.

 

La remarque de Leys vérifie ce que je crois depuis quarante ans : un chercheur ne cherche qu’une seule chose : lui-même. Qu’ils soit un spécialiste de trigonométrie, des peintres du quattrocento ou des anacoluthes.

 

Ici comme ailleurs, Leys ne nous parle que de lui, et il reporte sur Orwell (qui n’y peut mais) le problème qu’il a pu connaître par rapport à sa propre prise de pseudonyme.

 

On ne saurait se débarrasser d’une pichenette aussi désinvolte de l’un des actes les plus importants posés par Orwell au cours de sa vie. Comme j’ai tourné autour de ce problème pendant des années, je me permets de citer brièvement la thèse et le livre que j’ai consacrés à l’auteur de 1984 :

 

« Dans Dans la dèche (Down and Out in Paris and London) et dans les pages qui lui sont contemporaines, nous sommes en présence de trois strates d'Orwell : l'individu (Eric Blair), un narrateur (souvent «je») et l'auteur en devenir, producteur d'une œuvre, mais aussi d'une persona («George Orwell»). Cet auteur n'utilisera définitivement son pseudonyme que cinq ans après ses débuts en littérature.

 

Lorsqu'un écrivain use d'un nom de plume, il officialise la coupure que le discours littéraire établit entre l'instance productrice, sociale et l'instance énonciative. Signer d'un pseudonyme c'est constituer et poser à côté du «je» biogra­phique un sujet qui n'existe que par l'œuvre, que dans l'œuvre et que par l'institution littéraire. Donc aussi par les lec­teurs. De toutes les propriétés qui font qu'un individu s'assume, est défini comme écrivain, l'utilisation d'un pseudonyme permet d'isoler une seule d'entre elles, celle d'«écrire» sous l'identité d'un nom propre.

 

George Woodcock, ami d'Orwell pendant la guerre, fut un des tout premiers à tou­cher du doigt le délicat problème de création littéraire et de responsabilité auctorielle chez l'auteur de 1984. La thèse de Woodcock est qu'Orwell a «déguisé» Blair de diverses manières pour le métamorphoser en un personnage littéraire et lui faire vivre, avant de les ra­conter à sa manière, les aventures de son choix : Pour Woodcock, le «je» de Dans la dèche à Paris et à Londres et du Quai de Wigan n'est pas plus George Orwell que “Marcel” n'est Marcel Proust. C'est pourquoi, toujours selon Woodcock, il ne faut jamais prendre les pages autobiographiques d'Orwell pour argent comptant, Orwell ne se référant à ses propres expé­riences que pour défendre un point de vue moral, social ou politique. L'analyse de Woodcock est pénétrante mais appeler l'exemple de Proust à la rescousse ne me semble pas pertinent dans le cas d'Orwell. En premier lieu, Orwell ne peut prendre en charge Blair (puisque le second préexiste au premier), ne saurait exister sans lui, hors de lui, et que, dans le procès d'écriture, de création et d'affirmation de la personnalité littéraire, l'existence d'Orwell implique la disparition ou, tout au moins, l'effacement partiel ou total de Blair. En outre, Marcel est, pour reprendre l'expression de Gérard Genette, un « narrateur qui va écrire » « narrateur qui va écrire » ou encore qui finit par devenir écrivain. »

 

Avant de poursuivre, je mentionnerai une donnée qui n'a rien d'anecdotique : sur la tombe d'Orwell figure la mention 

Eric Blair

1903-1950

 

Dans cette tombe, on trouve en effet la dépouille d'Eric Blair, pas celle de George Orwell.

 

L’utilisation d’un pseudo n’est pas une marque de modestie : c’est une expansion de l’ego.

 

Qui dit pseudo dit clivage, dédoublement. Le pseudo d’Yves Montand était un hommage indirect à une expression que sa mère serinait. Le romancier Jacques Laurent signait ses livres alimentaires, ceux qui visaient au commercial, “ Cécil Saint-Laurent ” et ses livres “ sérieux ” Jacques Laurent. Quand Jean-Jacques Goldman écrivait pour Patricia Kaas ou Florent Pagny, il signait d’un pseudo. Mais il signait de son nom les textes qu’il chantait lui-même. Gilbert Bécaud prit comme pseudo le nom du compagnon de sa mère, qu’il considérait comme son vrai père ; et il fit de son deuxième prénom le premier.

 

Chacun de ces exemples montre que nous sommes dans le manque ou dans l’incomplétude. Il y a en permanence, chez tout individu, une béance à obturer, ce que les lacaniens appellent une fente. Nous nous ressentons comme finis et nous sommes imparfaits, aux sens de non achevés et de non parfaits. Cette imperfection peut être comblée par ce que Rimbaud appelait « l’autre » (quand j’écris, de mon nom ou d’un autre nom, « “ je ” est un autre »). Il y a alors désir d’une ou de plusieurs identifications successives. Attention, un chauffeur routier de 130 kilos qui signe “ Mirabelles ” n’est pas aliéné comme celui qui se prend pour Napoléon. Il y a simplement reconnaissance d’une part de lui-même (qui peut être alimentée par de l’humour au 17è degré) qui l’augmente en tant que sujet.

Méfions-nous des justifications a posteriori. Lorsque Patrick (ou Maurice, selon les sources) Benguigui disserte de manière un peu désinvolte sur son pseudo “ Bruel ” en demandant « Qui voudrait passer pour le fils de Jean Benguigui ? », il botte en touche. Quand Philippe Fragione explique qu’il comprit très tôt qu’il ne ferait pas carrière dans le rap avec son nom et son prénom, et qu’il prit donc le pseudo d’Akhenaton, il ne nous permet pas d’accéder à son vrai désir. Quand Björk Guðmundsdóttir nous dit que son patronyme était trop compliqué pour être gardé, elle nous cache quelque chose de très profond par rapport à son père (son patronyme signifie “ fille de Guðmunds ”). Le problème est-il de même nature pour Charles Aznavour lorsqu’il supprime le “ ian ” de son nom (“ fils de ” en arménien) ? Lorsque Marie-Hélène Gauthier choisit pour pseudo “ Mylène Farmer ”, ce n’est pas uniquement pour des raisons de commercialisation. Bernard Lavilliers s’appelle Oulion. Bon, d’accord, il y avait urgence, mais pourquoi “ Lavilliers ” (l’homme des villes ?) ? Lorsque Hervé Forneri choisit le nom de scène “Dick Rivers”, sait-il que cela peut signifier “ Rivières à Bites ”, en d’autres termes, l’appel du fantasme américain est-il plus fort que tout ? Et Chantal Goya, qui s’est époumonée pour quatre générations de bambins, qu’aurait-elle fait de son vrai nom Chantal de Guerre ? Cela dit, qu’a-t-elle à voir avec “Goya” ?

Pour approfondir mon questionnement, je citerai Victor Hugo et George Orwell. Que nous dit celui qui risqua réellement sa vie pour ses écrits ?

« Il vient une certaine heure dans la vie où, l’horizon s’agrandissant sans cesse, un homme se sent trop petit pour continuer à parler en son nom. Il crée alors, poète, philosophe ou penseur, une figure dans laquelle il se personnifie et s’incarne. C’est encore l’homme, mais ce n’est plus le moi. »

Hugo étant ce qu’il était, on comprend fort bien qu’il se soit senti « trop petit ». Orwell pose le même problème, mais en creux :

« On ne peut écrire quoi que ce soit de valable si on ne gomme pas sa propre personnalité ».

L’auteur de 1984 a dit et répété qu’il avait pris un pseudo pour protéger sa famille, pour lui témoigner des égards et pour atténuer ses rapports contradictoires avec la bourgeoisie. Certes, mais le choix du nom d’une petite rivière du Suffolk et d’un prénom à la fois royal et prolétaire n’explique pas tout car il ne fait que renvoyer à la biographie. Idem pour Hergé, le père de Tintin, qui descendait, peut-être par les croisées et non les croisés, d’un aristocrate belge.

Le domaine de la littérature offre de nombreux cas de figure. L’œuvre d’Honoré de Balzac pose un problème passionnant, quasiment énigmatique : on passe sans transition de livres médiocres, de productions commerciales (que Balzac qualifiait lui-même de « cochonnerie littéraire » et qu’il signa de pseudonymes pseudonymisants, “ Lord R’Hoone ”, par exemple) aux Chouans, chef-d’œuvre qui ne sera suivi exclusivement que de chefs-d’œuvre. Honoré Balzac s’aristocratisa en prenant un pseudo crédible au moment précis où il se mit à écrire de la grande littérature.

Nombre d’écrivains ont choisi de signer leurs œuvres d’un pseudonyme, parfois pour des raisons de sécurité : Jean Bruller avait adopté le nom de “ Vercors ” aux Éditions de Minuit (qu’il fonda en 1941) pendant la Seconde Guerre mondiale, tout comme François Mauriac qui publiait sous le nom de “ Forez ”. Les écrivains résistants prirent souvent des noms de région de France comme pseudonyme. Philippe Joyaux dit avoir signé d’un nom de plume (“ Sollers ”) pour préserver sa famille et marquer sa singularité par rapport aux siens. Parce qu’il était Conseiller d’État, Erik Arnoult devint “ Orsenna ” en écriture pour ne pas impliquer sa charge, mais aussi pour assumer une double personnalité. Après avoir utilisé des pseudos ridicules (“ Louis Alexandre Bombet ”, ou “ Anastase de Serpière ”) Henri Beyle, en haine de son père, signa “ Stendhal ” (du nom d’une ville allemande où il avait connu une folle passion). Ces écrivains échappaient clairement à l’état civil. À l’inverse de la comtesse de Ségur (née Rostopchine), fille de l’incendiaire de Moscou lors de l’entrée des troupes de Napoléon : en signant du nom de son mari volage, elle se donna une identité d’écrivain français, elle qui descendait de Genghis Khan.

Il est des pseudos qui n’en sont plus, s’ils l’ont jamais été. Ainsi “ Saint-John Perse ” pour le diplomate Alexis Léger. Il est des pseudos parfaits, tel celui d’“ Antoine Volodine ”, qui n’est pas plus russe que Simon Leys, dont on ne connaît ni le nom, ni le lieu et la date de naissance (il a également signé “ Elli Kronauer ”, “ Manuela Draeger ” et “ Lutz Bassmann ”).

Utiliser un pseudo est un geste esthétique qui crée de l’identité et du mystère. L’auteur nous livre un double qui n’est pas totalement lui-même. René Lodge Brabazon avait un état civil peu banal : un prénom français, alors qu’il n’avait aucune racine française, et un patronyme fleurant au plus haut point l’anglicité. Il ne mit jamais les pieds aux États-Unis, mais écrivit des polars inoubliables sous le nom de James Hadley Chase, un dictionnaire de slang étatsunien sur sa table de travail. Sans parler d’un des plus grands mystères – résolu – de la littérature française d’après-guerre : l’écrivain totalement inconnu “ Émile Ajar ” obtenant le Goncourt en 1975 alors qu’il l’avait déjà obtenu en 1956 sous le pseudonyme de Romain Gary. Le romancier avait fait un pied de nez extraordinaire au petit monde germano-pratin, à commencer par cette journaliste littéraire du Monde qui était allée interviewer “ Ajar ” (en fait, un neveu de l’écrivain) à Copenhague. Et pourtant, la clé du mystère crevait les yeux, Gary et Ajar signifiant respectivement en russe “ brûle ” et “ braise ”. Gary s’était peut-être inspiré de la mystification de Prosper Mérimée qui avait inventé la dramaturge espagnole “ Clara Gazul ” dont il avait écrit les neuf pièces de théâtre. “ Gazul ” et “ Ajar ” avaient une dimension ontologique évidente : ils étaient de grands écrivains, donc ils existaient.

De ce même point de vue ontologique, le cas de George Sand est également intéressant : elle prend un prénom masculin pour faire croire qu’elle est un homme (comme la grande romancière anglaise George Eliot ou comme Madeleine de Scudéry qui signe sous le nom de son frère Georges qui, lui, fait comme si de rien n’était), mais, surtout, elle s’affuble d’un patronyme roturier alors qu’elle est noble. Inversement, Isidore Ducasse (un nom qui fleure bon le pays ch'ti) se fera passer pour “ Le comte de Lautréamont ” (pseudo qu'il n'utilisera qu'une seule fois). Paul-Pierre Roux se sanctifiera sous le nom de “ Saint-Paul Roux ”. Pierre Louÿs (en fait Pierre Félix Louis) changera de sexe en se faisant passer pour une femme de l’antiquité grecque (“ Bilitis ”), tout comme Raymond Queneau qui s’inventera en la romancière irlandaise “ Sally Mara ”. Lesbienne, Lucy Schwob prendra un autre patronyme juif que le sien : “ Cahun ”, et un prénom bisexué : “ Claude”. Georges-Marie Huysmans laissera entendre qu’il est hollandais (“ Joris-Karl ”). Malade, le Suisse Frédéric-Louis Sauser voudra renaître tel un phénix (“ Blaise Cendras ”). Cet expert en mystifications fera croire à Pierre Lazareff, directeur de France-Soir, qu’il avait effectué un grand reportage (fort bien payé) à travers toute la Sibérie alors qu’il était resté dans sa chambre. Lazareff ayant flairé une possible arnaque, Cendras lui répliquera : « L’important n’est pas que j’y sois allé ou pas, l’important est que tu y aies cru. »

Esthétique, ontologique, le pseudo relève d’une démarche concrète qui suit une prise de conscience. Signer d’un pseudo revient à couper l’auteur, l’instance énonciative du producteur social. C’est poser devant le “ je ” biographique un sujet qui n’existe que par l’énoncé, que dans l’énoncé. Raison pour laquelle certains blogueurs, certains intervenants sur internet, sont amenés à utiliser divers pseudos à mesure qu’ils proposent des productions différentes. Rien ne dit, d’ailleurs, que l’on soit moins personnel lorsqu’on utilise un pseudo que quand on signe de son vrai nom : ce que Frédéric Dard signa “ San Antonio ” était tout aussi authentique que ce qu’il signa Frédéric Dard. Ce que permet le pseudo, c’est d’isoler l’acte d’écrire parmi toutes les propriétés qui font qu’un individu s’assume en tant que personne publique. Lorsque Jean Dupont signe “ Tartempion ”, il donne en fait à lire un “ il ” au second degré, un “ il ” retourné, un “presque moi”.

Le critique et théoricien Jean Starobinski disait que lorsqu’un auteur revêt un pseudo, nous nous sentons « défiés » car l’auteur se « refuse à nous » qui voulons savoir. Prendre un pseudo, c’est se créer une « identité imaginaire » (S. Hynes) à laquelle nous, récipiendaires, ne pouvons pas avoir totalement accès.

Le pseudo est un masque. Porter un masque (d’écriture ou non), c’est produire un repoussé que l’on affirme, que l’on martèle du dedans et qui nous aide à créer une persona qui n’est autre que l’enveloppe du discours. Julien Gracq disait que Céline (pseudo, prénom de sa grand-mère et de sa mère, hum-hum !) s’était « mis en marche derrière son clairon en vociférant ». Utiliser un pseudo, c’est se mettre en marche derrière son masque. Roland Barthes expliquait que le masque/pseudo n’avait rien d’original puisque tous les écrivains et écrivants s’affublaient d’un masque, ce qu’il appelait « les différentes pelures d’oignon ». Enlevez un masque chez un auteur et vous tomberez sur un autre masque.

Pourquoi ce problème à l’infini ?

Parce que, lorsque nous écrivons, nous mettons en branle au moins trois strates de nous-même. Il y a l’individu, disons « Jean Dupont », puis l’instance narrative (le “ Jean Dupont ” écrivant, distinct de l’individu : il est gai, mais écrit quelque chose de triste) et l’image que “Jean Dupont” veut donner de lui aux gens qui vont le lire. À l’intérieur de ces strates, il y a forcément des sous-strates, tout cela évoluant avec le vent, la pluie, le contexte, les rages de dents etc.

Prendre un pseudo, c’est aussi déplacer le lieu d’où l’on parle. C’est vouloir – sans y parvenir jamais totalement – effacer ou faire oublier ses goûts, ses conceptions, ses manières, son origine, son éducation. C’est le signe d’une volonté de transformation, plus importante que le jeu de cache-cache.

Pour les linguistes (voir Oswald Ducrot, Le dire et le dit), tout locuteur se dédouble en un locuteur en tant que tel (le locuteur considéré du seul point de vue de son activité énonciative) et un locuteur en tant qu’être au monde, en tant qu’un être du monde. Ces deux instances ne doivent pas se dissocier. L’utilisateur du pseudo souhaite donc, non seulement, que l’individu et le producteur ne fassent qu’un, mais aussi que l’énoncé et l’image de l’énonciateur se confondent.

Ça marche plus ou moins…

 

À tout seigneur tout honneur, nous terminerons avec Simon Leys. Lorsqu’il publia L’horreur de la politique, je résidais en Afrique de l’Ouest. J’eus alors le bonheur d’engager avec lui une brève correspondance à propos de son livre et d’Orwell. Leys signa ses lettres “ Pierre Ryckmans ”. Selon Wikipédia, Pierre Ryckmans choisit comme pseudo « Leys » en référence au personnage du roman de Victor Segalen, René Leys, publié en 1922 ; et comme prénom « Simon », référence au nom originel de l'apôtre Pierre. Or le personnage de René Leys, par son ambiguïté, n’a pu que nourrir un fantasme chez Rickmans : fils d’un épicier belge, il prétend avoir ses entrées au sein de la Cité interdite. Il n’est évidemment pas aussi proche du pouvoir qu’il le prétend. Fantasme, mais aussi brouillard. Dans son dernier ouvrage Le Studio de l’inutilité, Leys explique à propos de son pseudo que, lors de la publication des Habits neufs du président Mao, il lui fallut, « au pied levé et pour de triviales raisons bureaucratiques, le signer d’un pseudonyme. » Hum, hum ! Et il ajoute : « Eussé-je soupçonné alors que l’œuvre de Segalen allait justement connaître un prodigieux regain d’intérêt, je me serais modestement choisi quelque autre banal patronyme flamand, Beulemans ou Coppenolle. » Re- hum, hum ! Il se donne le coup de grâce en précisant, toujours à propos de Segalen, qu’à « Brest même une université porte son nom ». Et il s’enterre par ce trait d’érudition : « Dans cette université – si j’en crois le sympathique Monsieur Sié de Marianne Bourgeois (La Différence, 2003) –, on persiste à prononcer le nom du poète à la parisienne, “ Segalein ”, alors qu’il insistait lui-même pour qu’on le prononçât à la bretonne, “ Segalène ”. »

 

Je sais bien que, vue d’Australie, la France, c’est loin. Mais le problème est que l’université de Brest n’a pas de nom, si ce n’est “ Université de Bretagne Occidentale ”. Il existe bien une université Segalen, mais elle se situe à Bordeaux, et l’on y enseigne la biologie, la santé, les sciences et technologies, les sciences humaines et sociales, les sciences et techniques des activités physiques et sportives.

 

 

PS : pour la petite histoire, un Pierre Rickmans fut gouverneur général du Congo belge. 

 

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 14:57


http://ariane-genealogie.net/france1/img/lamennais_catholicisme_social.jpgOn peut être mécréant et éprouver une réelle sympathie pour Félicité Robert de Lammenais.

 

Il est parti de la bonne vraie droite traditionaliste pour épouser les idées de gauche de la Révolution de 1848. Il refusera même les derniers sacrements  avant de mourir en février 1854.

Lorsque la France s’industrialise durant la première moitié du XIXe siècle, Lammeanis dénonce l’arrogance du capitalisme et le sort qu’il réserve aux classes populaires.

Il désapprouve le Concordat de 1801 qui a fait des prêtres de simples fonctionnaires de l'État français et s'oppose au gallicanisme, une idéologie qui veut placer la religion sous la tutelle du gouvernement. En avance de deux génération sur les républicains laïcs, il réclame la séparation de l'Église et de l'État : « Nous sommes payés par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles et sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Leur traitement est si injurieux que des hommes qui le souffrent tombent nécessairement au-dessous du mépris ».

 

Dans le texte qui suit, tiré de Paroles d’un croyant (1834), il exprime sa compassion pour les exilés :

 

Il s’en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !

 

J’ai passé à travers les peuples, et ils m’ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L’exilé partout est seul.

 

Lorsque je voyais, au déclin du jour, s’élever du creux d’un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s’y assied au milieu des siens. L’exilé partout est seul.

 

Où vont ces nuages que chasse la tempête ? Elle me chasse comme eux, et qu’importe où ? L’exilé partout est seul.

 

Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles ; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : ils ne me disent rien. L’exilé partout est seul.

 

Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais son murmure n’est pas celui qu’entendit mon enfance : il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L’exilé partout

est seul.

 

Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu’ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L’exilé partout est seul.

 

On m’a demandé : Pourquoi pleurez-vous ? Et quand je l’ai dit, nul n’a pleuré parce qu’on ne me comprenait point. L’exilé partout est seul.

 

J’ai vu des vieillards entourés d’enfants, comme l’olivier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne m’appelait son fils, aucun de ces enfants ne m’appelait son frère. L’exilé partout est seul.

 

J’ai vu des jeunes filles sourire, d’un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s’était choisi pour époux ; mais pas une ne m’a souri. L’exilé partout est seul.

 

J’ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s’étreindre comme s’ils avaient voulu de deux vies ne faire qu’une vie ; mais pas un ne m’a serré la main. L’exilé partout est seul.

 

Il n’y a d’amis, d’épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L’exilé partout est seul.

 

Pauvre exilé, cesse de gémir ; tous sont bannis comme toi : tous voient passer et s’évanouir pères, frères, épouses, amis.

 

La patrie n’est point ici-bas ; l’homme vainement l’y cherche ; ce qu’il prend pour elle n’est qu’un gîte d’une nuit.

 

Il s’en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !

 

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 05:53

... de thé glacé

 

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 14:22

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/0d/Charles_Ier_d%27Orléans.jpg/250px-Charles_Ier_d%27Orléans.jpg

 

 

 

 

 

Après la défaite d’Azincourt, Charles d’Orléans fut emmené en captivité à Douvres, où il resta vingt-cinq ans. Il sera libéré contre une rançon de 220000 écus. Le mal du pays le rendit poète. En 1433, il exprima dans le texte qui suit sa nostalgie de son pays et d’authentiques sentiments pacifiques.

 

 En regardant vers le pays de France,

Un jour m’advint, à Douvres sur la mer,

Qu’il me souvint de la douce plaisance

Que je soulais au dit pays trouver ;

Si commençai de cœur à soupirer,

Combien certes que grand bien me faisoit

De voir France que mon cœur aimer doit.

 

Je m’avisai que c’était nonsavance

De tels soupirs dedans mon cœur garder,

Vu que je vois que la voie commence

De bonne paix, qui tous biens peut donner ;

Pour ce, tournai en confort mon penser ;

Mais non pourtant mon cœur ne se lassoit

De voir France que mon cœur aimer doit.

 

Alors chargeai en la nef d’Espérance

Tous mes souhaits, en leur priant d’aller

Outre la mer, sans faire demeurance,

Et à France de me recommander.

Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder :

Adonc aurai loisir, mais qu’ainsi soit,

De voir France que mon cœur aimer doit.

 

Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.

Je hais guerre, point ne la dois priser :

Destourbé m’a longtemps, soit tort ou droit,

De voir France que mon cœur aimer doit.

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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 05:56

 

 

 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 14:32
http://media.notrefamille.com/cartes-postales-photos/cartes-postales-photos-HENIN-LIETARD--Les-Troupes-Allemandes--SL-HENIN-BEAUMONT-62110-62-62427007-maxi.jpgJe lis dans Libé  que Mélenchon, Guy Bedos et Yvan le Bolloc’h se sont retrouvés à la salle des fête d’Hénin-Beaumont pour une réunion politique, devant quelques centaines de personnes.

 

C’est bizarre, la mémoire. Il m’est revenu un souvenir vieux de 55 ans. Nous sommes en 1957, l’année de la première victoire de Jacques Anquetil dans le Tour de France. Je suis sur la scène de cette salle des fêtes avec une cinquantaine d’enfants des écoles d’Hénin, et une cinquantaine d’écoliers allemands, de la région de Dortmund, si je me souviens bien. Jusqu’alors, je ne connaissais que « les Boches ». Pour la première fois de ma vie, je côtoie des « Allemands ». Et nous chantons. Eux d’abord : le début de « L’Hymne à la joie » en allemand. Nous ensuite : la même chose, mais en français. Le maître de chorale est un ch’ti qui doit peser environ 150 kilogrammes. Il me fait penser à Kurt von Straffenberg, le héros malfaisant d’un feuilleton quotidien de Radio Luxembourg avec Zappy Max (91 ans ; il a commencé dans le métier en bouffant de la vache enragée avec mon cousin le trompettiste Bernard Hulin link). J’apprendrai plus tard que le quintal et demi est mort d’une crise d’apoplexie.

 

Sur scène, j’ai un trac fou. J’oublie la moitié des paroles. Heureusement que Beethoven était complètement sourd quand il écrivit ce chef-d'œuvre. Il ne peut donc se retourner dans sa tombe. Comme tous mes camarades, je porte une chemise blanche et un nœud papillon. Je suis très fier car cette manifestation a été organisée par mon père, instituteur, cheville ouvrière de l’Amicale laïque d’Hénin. 

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 14:18

 

http://louvreuse.net/images/stories/divers/esquimaux2009/ferenczitro.jpgIl ne se passe pas une semaine sans que Télérama n’utilise quatre ou cinq fois le mot « british ». Dans une publication tellement soucieuse de culture et de précision, ce travers me laisse pantois.

 

Un exemple : dans une note d’une vingtaine de lignes sur le film L’Ombre d’un homme, Aurélien Ferenczi utilise le mot deux fois (plus deux autres fois dans la légende de la photo qui illustre son article). La première m’a fait sursauter : « Immense acteur british primé à Cannes, Michael Redgrave… ». D’abord « immense » ne veut rien dire, ne dit rien, même sous la plume d’Aurélien Ferenczi, qui est peut-être un « prodigieux journaliste magyar ». Utiliser le mot « immense » pour qualifier Michael Redgrave, puis sa fille Vanessa, c’est enfoncer une porte ouverte.

 

Mais le problème, qui renvoie à tout ce que j’ai pu écrire sur l’aliénation linguistique (link), est ailleurs. À propos de mon très cher Horst Tappert (link), par exemple, Ferenczi commencerait-il une phrase par « Immense acteur deutsch » ? Sûrement pas. Mais avec british, non seulement ça passe, mais ça devient une obligation, un must. Bien sûr, on ne sait pas si le journaliste évoque le passeport de Redgrave ou son jeu tellement « britannique ». British, en tant que propriété organoleptique, ne veut strictement rien dire non plus : entre l’acteur écossais Robert Carlyle et le tellement british Laurence Olivier, il n’y a de commun, justement, que le passeport. À part nous mordre la queue, one ne va pas très loin avec ce jugement à l’emporte-pièce.

 

Essayons avec une légende du cinéma français : « Immense acteur french primé à Pétaouchnok, Pierre Fresnay … ». C’est ridicule, du Télérama  dans le texte.

 

Et puis, quand on veut faire british, il faut le faire jusqu’au bout des ongles. Ce qui existe dans la langue anglaise, ce n’est pas british  mais British. En anglais, en effet, les adjectifs de nationalité portent systématiquement une majuscule : An immense Italian actor, a priggish French journalist.

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 15:38

 

 


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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 06:04

 

Wang Wei fut un grand poète chinois du VIIIe siècle. Mais aussi un musicien, un peintre et un homme politique. En 756, il résidait dans la capitale du Chang’an lorsqu’il fut capturé par des rebelles qui s’étaient emparés de la ville. Malade, Wan Wei ne put s’enfuit. Les rebelles emmenèrent leur illustre prisonnier dans leur ville de Luoyang. Wang refusa toute collaboration, feignant la surdité Il ingurgita également des sustances qui lui firent perdre la voix. Il resta fidèle à l’empereur.

 

 

 

VOUS QUI VENEZ DE MON PAYS NATAL

 

Vous qui venez de mon pays natal,

Vous devez en savoir mille choses.

À votre départ, le prunier d’hiver

Avait-il fleuri devant ma fenêtre ?

 

(Traduction Patricia Guillermaz)

 

 

 

 

À la même époque, le poète Du Fu occupe le poste de censeur à la cour impériale. Comme il prend la défense d’un collègue, il est nommé à un poste subalterne. Il émigre pour le Sichuan. Il évoque ici le sort d’un de ses frères :

 

JE REçOIS DES NOUVELLES DE MON FRÈRE CADET

 

Combien de gens sont-ils rentrés chez eux après la révolte

Qui leur fit préférer l’exil à leur foyer ?

Je me sentais tellement plein d’amertume

Sans nouvelle de toi depuis si longtemps…

Tes livres sont encore cachés dans le mur,

Ta concubine a déjà quitté la maison

Mais ton vieux chien partage mon chagrin,

La tête basse, il se tient à côté de mon lit.

 

(Traduction Georgette Jaeger)

 

 

 

Après la défaite des rebelles et l'accession au trône du nouvel empereur, Suzong, Li Bai occupe auprès de la cour le poste de censeur. Mais il prend la défense d'un collègue, ce qui lui vaut d'être nommé à un poste subalterne et lointain. Il démissionne alors, en 760, et part pour le Sichuan. Il y devient le secrétaire du gouverneur de la province. Les poèmes qu'il écrits à cette époque ont surtout pour thème la nature. Après la mort de Yan Wu en 765, le gouverneur du Sichuan, Du Fu réside dans plusieurs villes de cette province, dont Guizhou durant deux ans. Dans cette dernière ville, il écrit plus du quart des poèmes qui nous sont restés. Malade, sans ressources, il meurt en route pour la province du Hunan en 770.

 

http://www.apophtegme.com/SPICILEGE/POESIE/images/flute.jpg

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 05:22

http://i72.servimg.com/u/f72/11/02/60/83/gauffr10.jpgJ’écoute régulièrement la chronique quotidienne et matinale de Jean-Pierre Gauffre intitulée “ Il était une mauvaise fois ”.

 

Jean-Pierre Gauffre est un homme de talent : faire rire et penser de manière paradoxale une fois de temps en temps est chose aisée. Le faire 250 fois par an est très difficile. Gauffre a aiguisé son impertinence auprès de Jacques Martin, autrefois. Sa carrière de chansonnier l’a conduit à bien utiliser et à respecter le français. Sa chronique est, au vrai sens du terme, écrite.

 

Puisque qui aime bien châtie bien, je me permets une petite remarque. Il commence systématiquement par « Croyez-moi ou pas ». Il est alors en pleine aliénation linguistique (link) car, en l’occurrence, il parle anglais en français : Believe it or not. Spontanément, dans une langue familière, un Français dirait : « Croyez-moi si vous le voulez ».

 

Ses chroniques s’achèvent toujours par « Mais vous n’êtes pas obligés de me croire ». Dans ce cas, pas de problème.

 

PS : idéologiquement, ces chroniques posent un autre problème sur lequel je reviendrai peut-être un de ces jours.

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