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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 06:31

Papa a répété qu'il ne faut jamais descendre du train en marche.

Maintenant, toute la famille remonte les voies, foule les scories, grimpe un remblai.
Les pieds s'enfoncent dans la matière noire. À coup sûr, ils seront sales ce soir.

Cela n'a pas d'importance. Ils vivent là un moment formidable.

Ce n'est pas la distance parcourue qui fait la qualité d'un voyage.

 

http://mw2.google.com/mw-panoramio/photos/medium/30164537.jpg

 

Ces terrils ne sont pas beaux, peut-être ? Ce sont encore, pour les enfants, les seules montagnes qu'ils connaissent. L'endroit est parfait pour faire voler un cerf-volant.

Maman a dit: “ Tant pis s'il a plu, s'il pleut, s'ilpleuvra, nous devons prendre l'air ! ”

Le petit dernier est dans sa poussette. l'aîné observe son père. Il est sans doute un peu fou, son père.

Tout en haut du terril, il y a la certitude d'une émotion singulière.

 

Dessous, c'est encore chaud et brûlant même. La neige est rare mais quand elle tombe malgré tout, elle fond plus rapidement sur ces pentes ingrates. Dans certaines anfractuosités, poussent désormais des plantes inattendues. Les graines ont voyage grâce aux moutons venus de l'autre hémisphère.

Dans ce pays, on filait aussi la laine. La nature est prête. Un changement de climat radical et le paysage prendra des allures de tropiques.

 

Avec l'aimable autorisation des auteurs et des éditions Après La Lune

 

Image-2-1.jpg

 

 

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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 06:56

Sans aucun doute possible, nous sommes au bout du monde. Le bout du monde est n'importe quel endroit où l'envie prend de se perdre, d'imaginer à perdre haleine. Ce monde n'est pas raisonnable.

 

http://www.sitercl.com/VILLE0/VILLE1/oldgare.jpg

 


Bientôt, c'est souhaitable, on arrive dans une gare.
Lens, peut-être, avec son allure de locomotive à vapeur et sa tour horloge.
Les gares c'est con, chantait Léo ferré, c'est dégueulasse, ça sent le fourgon, le passe à l'as...

 Les temps ont changé. Les voies de TGV font moins rêver.

On a gagné en vitesse ce qu'on a perdu en poésie.

 

Tout là-bas, cependant se dressent les Seins de la Négresse.

Ils donnent du relief au pays plat et gris. Ils ont une idée du labeur

qui s'y est accompli. Le charbon fut sorti en abondance des galeries profondes.

La sueur des mineurs coulait comme la pluie certains jours.

La sueur avait une bonne odeur mais elle ne laissa aucune trace.

 

http://www.nord-nature.org/images/terrils.jpg

 

Avec l'aimable autorisation des auteurs et des éditions Après La Lune

 

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 15:57

http://images.blog-24.com/1010000/1005000/1005243.jpgJe me demande combien de voies mortes, combien de kilomètres il se rait permis de parcourir. La distance entre la Terre et la Lune, Vénus, Mars ou Jupiter ?

 

La distance plus certainement entre l'espoir et le chagrin.

 

J'aimerais prendre un train, un train fantôme dans une gare isolée, sûrement désaffectée, ce pourrait être à Bruay. Je grimperais dans un wagon. Il serait encore possible, et non permis, de se pencher dehors et de laisser le vent fouetter son visage. Derrière moi, dans un compartiment, il y aurait une famille autour d'un panier en osier, une mère attentive, un père réservé et des enfants turbulents.


Il est l'heure de manger, ça passe le temps et ça rend le voyage moins long.

 

Ce n'est pas le paysage idéal, il existe plus exotique, et pourtant cette terre détrempée ressemble à une steppe lointaine, une contrée hostile, telle qu'elle apparaît soudain depuis la vitre d'un train de prestige sur la ligne du Transsibérien.

 

Avec l'aimable autorisation des auteurs et des éditions Après La Lune

 

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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 06:28

Est-ce que les trains s'arrêtent encore à Sallaumines, Noyelles-sous-Lens, Méricourt ou Billy-Montigny, tous ces endroits où des hommes moururent tragiquement ? Et à Oignies* où l'on ferma le dernier puits de mine ? Ce fut un crève-cœur. Ce temps est loin. Les plus jeunes ne peuvent même pas imaginer.

 

Des convois interminables, tirés ou poussés par de vénérables locomotives, ferraillaient au milieu des voies déjà encombrées. De la poussière de charbon tombait des wagons. Le métal claquait, grinçait. la graisse faisait luire les essieux. Et dans l'air, flottaient des nuages de vapeur, l'odeur du diésel.

 

[Les] rails sont une allusion à la folie du monde perdu. Une espérance trahie. Un sentiment aléatoire, confus et douloureux. Des cicatrices à vif. La peine qui va son chemin.

 

Les convois de charbon ne passeront plus par là. La ligne est rompue. De cette manière se brisent les hommes, des vies, certains destins. Et puis le souvenir que l'on peut en garder se dissipe lentement dans l'époque.

 

* Pendant la Première Guerre mondiale, Oignies fut occupée par les Allemands qui détruisirent la ville et les mines de charbon un peu avant leur retrait du territoire. En 1919, Clémenceau remit la croix de guerre à la cité.


De 1940 à 1944, Oignies est de nouveau occupée par les Allemands. Dès leur arrivée, ils incendient 380 maisons et tuent 80 civils, suite à la défense héroïque des habitants. En 1948, Vincent Auriol, président de la République, remet à nouveau la croix de guerre à la ville et inaugure un mausolée en mémoire des 80 fusillés.


Les deux grands champions Michel Jazy et Guy Drut sont originaires de Oignies. Preuve qu'on peut être bien de droite tout en étant né dans une ville martyre.

 

http://culture.industrielle.pagesperso-orange.fr/photo/Mines/NPDC%20genral/oignies.jpg

 

Une cité minière à Oignies. À l'époque, les patrons logeaient les travailleurs de manière à peu près correcte.

 

Avec l'aimable autorisation des auteurs et des éditions Après La Lune

 

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 06:29

http://aldaria02.a.l.pic.centerblog.net/gvq23sk9.jpgNous continuons notre promenade nostalgique dans le pays minier du Nord Pas-de-Calais en compagnie de Pascal Dessaint et Philippe Matsas.

 

Un jour, il faut partir et sans doute qu'il est bon et nécessaire de ne savoir ni ou ni pourquoi.

 

Là-bas, il était des hommes au travail, il n'y avait pas d'autre choix. Là-bas, il y avait le prix et la satisfaction de l'effort. Il y avait la vie, pas forcément la belle vie. Mais la vie, comme on doit, comme on peut. C'était le bon temps.

 

Les hommes étaient fiers d'en être, virils jusqu'au bout des ongles, tout entier dévoués. Ils étaient attachés à leur fosse, leur carreau, d'une manière souvent déraisonnable. À ceux qui s'en seraient pris à la mine, gare !

 

Les gazettes glorifiaient le mineur. Le mineur était l'héritier d'une longue tradition de travail bien fait et de courage. Il était un élément essentiel de la prospérité du pays. Ce n'est pas un hasard, pourtant si les mines fermèrent, si le désarroi s'installa durablement. Il ne faut pas écouter les flatteurs. Il n'y a rien qui dure.

 

Avec l'aimable autorisation des auteurs et des éditions Après La Lune

 

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 07:00

George Eastman inventa un procédé révolutionnaire de photocopiage. Il en fit cadeau au monde.

Eastman perfectionna la fabrication des plaques photographiques en 1880. En 1888, il lança sur le marché le premier appareil photographique de sa conception sous la marque Kodak, terme qu'il créa pour la circonstance. Il cherchait un mot simple, frappant, prononçable en toutes les langues.

Eastman se sépara de la moitié de sa fortune en 1924. Ses dons atteignirent le montant total de 75 millions de dollars. Les principaux bénéficiaires furent deux universités.

Vers les années 1930, Eastman fut atteint d’un cancer à la colonne vertébrale qui menaçait de le rendre handicapé à vie. Ne pouvant supporter cette idée, il se suicida en 1932 en se tirant une balle dans le cœur, laissant derrière lui un message écrit: « Mon travail est accompli. Pourquoi attendre? ».

(Valetudinis adversæ Impatienta)

http://www.wired.com/images/article/full/2007/09/george_eastman_580x.jpg

 

 

Irmfried Eberl mit au point une technique de gazage qui lui permit une mortelle efficacité quand il dirigea le camp d’extermination de Treblinka. Ce médecin psychiatre avait auparavant dirigé un programme d’euthanasie des malades mentaux.

À Treblinka, son successeur Franz Stangl décrivit ainsi son arrivée :

« Nous pouvions sentir le camp à des kilomètres à la ronde, la route longeait la voie ferrée, à mesure qu'on approchait de Treblinka avec quinze minutes de route à faire, nous avons vu des cadavres près des rails au début deux ou trois puis jusqu'à des centaines quand nous arrivâmes près de la gare ; »

« ils sont évidemment restés là dans la chaleur des jours et des jours; à la gare il y avait un train rempli de Juifs certains vivants, les autres morts, on aurait pu croire qu'ils étaient là depuis des lustres;[...} il y avait des milliers de cadavres en décomposition; dans les bois à quelques centaines de mètres derrière les barbelés, il y avait des tentes, des feux de camp allumés et autour des gardes ukrainiens qui buvaient, dansaient, s'amusaient, jouaient de la musique avec des filles de joie polonaises. Le Docteur Eberl me fit visiter le camp, on tirait des coups de feu partout. »

Il rejoint la Wehrmacht à la fin de la guerre et est capturé par l’armée des États-Unis. Comme il n'est pas identifié comme criminel de guerre, il est relâché le 6 juillet 1945 et vit une vie tout à fait normale sous son vrai nom. Il fait des démarches pour pouvoir à nouveau exercer la médecine, lorsque en 1947, il est cité dans une liste noire de membres du personnel nazi des camps de concentration. Il est arrêté le 8 janvier 1948 et se pend dans sa cellule le 16 février 1948.

(Subtractio).

http://www.vorarlberg.at/vlb/vlbimages/Veranstaltungen/2006/Echoskal.jpg

 

Ronald Edwards attaqua le train postal Glasgow-Londres en août 1963 sous l’autorité de Ronnie Biggs et du « cerveau » Bruce Reynolds. Ce fut réellement LE casse du siècle. 125 sacs remplis de billets de banque d'une valeur totale de 2,6 millions de livres, l'équivalent d'environ 60 millions d’euros. Biggs fit carrière dans le show business au Brésil, subit trois attaques cérébrales et décida de rentrer en Angleterre en 2001. « Je veux boire une bière dans ma ville de Margate », expliqua-t-il. Condamné à 30 ans de prison par contumace, il purgera sa peine. Sa santé se détériore et les autorités décident de le relâcher en 2009.

Bruce Reynolds, le cerveau, sera arrêté en 1968, condamné à 25 ans de prison. il sera libéré au bout de dix ans. En 1984, il écopera de trois ans de prison pour vente de cannabis et d’amphétamines.

Surnommé "L’Homme silencieux" en raison de son refus de parler pendant le procès, Charlie Wilson écope de 30 ans de prison, mais s’évade au bout de quatre mois. Retrouvé au Canada, il passe 12 ans derrière les barreaux. Il est abattu devant sa maison de Marbella en avril 1990.

 Surnommé "The Weasel" (Le Blaireau) Roy James fut le chauffeur de la bande. C’est à cause de l’empreinte qu’il laissa sur une bouteille dans la planque du groupe que la police put arrêter les malfaiteurs. Condamné à 30 ans, il en fera 12. En 1993, il est condamné à six ans de prison pour avoir tiré sur son beau-père et frappé sa femme à coup de crosse de pistolet. Il meurt à l’âge de 62 ans en 1997 quelques mois après sa libération.

 

 L’avocat Brian Field fut libéré de prison en 1969 après que sa peine de 25 ans eut été réduite à cinq ans. Il est mort dans un accident de la route en 1979.

 

 Le bookmaker londonien Thomas Wisbey fut condamné à 30 ans. Libéré en 1976, il est à nouveau condamné à dix ans de prison en 1989 pour vente de cocaïne.

 

 Le patron de boîte de nuit Robert Welch écopera de 30 ans et sera libéré en 1976. Il restera handicapé après une opération ratée à la jambe.

 

 Le coiffeur Gordon Goody fut condamné à 30 ans de prison et libéré en 1975. Quatre ans plus tard, il ouvrira un bar de plage dans le sud de l’Espagne.

 

 Le peintre en bâtiment James Hussey (j’aime sucer ?) fut également condamné à 30 ans, avant d’être libéré en 1975. Il écopa ensuite de sept ans de prison en 1989 pour trafic de cocaïne.

 

 Le fleuriste Roger Cordrey écopa de 20 ans en 1964 pour avoir trafiqué les signalisations ferroviaires. Libéré en 1971, il repris ses activités commerciales.

 

L’ancien parachutiste James écopera de 18 ans de prison. Libéré en avril 1975, il vit aujourd’hui dans le Sussex.

 

L’ingénieur William Boal est mort en prison d’une tumeur au cerveau en 1970.

 

L’ancien marin Leonard Field fut condamné en 1964 à 25 ans de prison pour entrave à la justice. La peine sera réduite à cinq ans en appel.

 

 L’avocat John Weather écopa de trois ans en 1964, avant d’être libéré en 1966.

 

 Quant à Ronald Edwards, après avoir fui à Mexico, il se rendra en 1966. Après neuf ans d'incarcération, il devient fleuriste à la gare de Waterloo à Londres. Incarné à l’écran par Phil Collins en 1988 dans le film Buster, il se pend dans un garage en 1994. Il expliquera : « La vie était si excitante à cette époque. Je ne faisais pas cela pour l’argent. Certains de mes coups ne me rapportaient pas un penny. C’est le frisson qui comptait. »

 

 L’attaque ne fit qu’un seul blessé parmi le personnel du train. L’argent ne sera jamais retrouvé.

 

Trois films ont inspiré ce coup extraordinaire :

Buster de David Green (1988) avec Phil Collins dans le rôle d’Edwards .

 Le scénario du film Le cerveau de Gérard Oury s'en inspire.

Le film Le pacha de Georges Lautner y fait allusion.

 

(Tædium vitæ).

 

http://i.cdn.turner.com/trutv/trutv.com/graphics/photos/gangsters_outlaws/cops_others/biggs/1-2Bruce-Reynolds,-bookcove.jpg
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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 16:00


Diogène vécut volontairement comme un chien. D’où la philosophie du cynisme (kyôn, chien en grec). Il dormait dans une grande jarre dans les rues, se masturbait en public, se moquait de Platon (mais ne se masturbait pas devant lui). On lui attribue quelques bons mots : « Je cherche un homme » (phrase qu'il répétait en parcourant la ville avec sa lanterne), et « Ôte-toi de mon soleil » (en réponse au roi Alexandre, qui était venu lui demander s'il avait besoin de quoi que ce soit). Son père était banquier. Faussaire, semble-t-il.

Il s’est peut-être suicidé. Il est peut-être mort, mordu par un chien auquel il aurait voulu dérober la pitance. Ou alors il serait décédé d’avoir mangé un poulpe cru. Il avait en tout cas près de 90 ans.

(Taedium  Vitae).

http://www.alexandre-le-grand.com/alexandre-le-grand-photos/ALEXANDRE-LE-GRAND-PEINTURES-GRAVURES2/images/alexandre-le-grand-gravure34-diogene.jpg

 

Drieu la Rochelle voulait se tuer avant 50 ans, « quand le sang est encore chaud », et de le faire en pleine lumière, « dans une flamme intrépide ». Il attendra 52 ans, sous la menace d’une arrestation pour collaboration, après deux tentatives manquées et après avoir refusé les cachettes proposées par ses amis, dont André Malraux. Le 15 mars 1945, il avale des barbituriques et ouvre le gaz. Il avait laissé un mot pour sa gouvernante qui l’avait sauvé d’une tentative précédente : « Gabrielle, laissez-moi dormir, cette fois. »

(Impatienta doloris/subtractio).

http://www.vonthronstahl.de/pics/odpkhe2.jpg

 

Éléanore Dumont avait pour surnom Madame Moustache, à cause d’un duvet plus que visible (avec elle, au moins, pas de baiser sans moustache…). Elle fut la première grande joueuse professionnelle de l’Ouest sauvage. Dès qu’elle avait plumé les habitants d’une ville, elle changeait de terrain de chasse. Ses victimes favorites étaient les mineurs de fond. Elle inventa le 21, précurseur du blackjack. Elle avait un cœur gros comme ça : quand elle ne plumait pas les travailleurs, elle leur offrait des repas gratuits.

 

En septembre 1879, une équipe de tricheurs professionnels débarqua dans son village. Ils firent sauter la banque. Sans dire un mot, elle s’éloigna d’un kilomètre et s’ingurgita un mélange de vin rouge et de morphine. On retrouva son corps quelques jours plus tard, avec un petit mot disant qu’elle était « fatiguée de la vie ». Les joueurs du coin lui firent des funérailles du feu de dieu.


(Pudor).

 

http://www.legendsofamerica.com/photos-oldwest/EleanorDumont-600.jpg

 

  

Héritière de la famille Du Pont de Nemours, Ethel du Pont Roosevelt Warren naquit en 1916. En 1937, elle épousa le fils du président Roosevelt, Franklin Delano Junior. Ils eurent deux fils dont l’aîné s’appelait, je vous le donne en mille, Franklin Delano Roosevelt III. Le couple battit rapidement de l’aile et un divorce intervint en 1949. Ethel se remaria au juriste Benjamin S. Warren, Sr.


Entourée de vieilles groupies vieillissantes et compatissantes, elle se pendit dans sa salle de bain en 1965 avec une cordelière en nylon, faisant donc honneur au génial employé de son père Wallace Corrothers qui avait inventé le nylon trente ans plus tôt.

Impatienta doloris).

 

http://cache2.allpostersimages.com/p/LRG/37/3729/GKQAF00Z/affiches/ethel-du-pont-roosevelt-and-franklin-roosevelt-jr-late-1930s.jpg

 

 

 

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 12:54

 J'ai publié ce texte dans des Hommages en l'honneur de mon maître André Crépin et dans les Cahiers du MIMMOC, la revue électronique d'un laboratoire de civilisation britannique auquel j'étais affilié (et que j'ai même un temps dirigé), du temps où j'exerçais le beau métier de professeur des universités. 

 

LIEUX D’ENFANCE

“ Penny Lane ”, l’Allée Penny, tire son nom de James Penny, notable liverpoolien du XVIIIème siècle, propriétaire de vaisseaux négriers et farouche anti-abolitionniste[1]. Dans Dans une démarche politiquement correcte, la municipalité de Liverpool débaptisa tous les noms de rue rappelant son passé esclavagiste. Cependant, vu l’importance dans la culture pop de la rue rendue célèbre par Paul McCartney, Penny Lane garda son nom. Ce n’était que justice dans la mesure où, avec “ Penny Lane ” – et “ Strawberry Fields Forever ”, la pop music parlait pour la première fois d’une ville de province qui n’était pas Memphis ou Kansas City. L’anglicité de ces deux chansons anticiperait des représentations télévisuelles du peuple anglais telles que Brookside (1982-2003), situé dans la banlieue de Liverpool, et Eastenders (1985-), situé dans une banlieue populaire fictive de Londres[2].

“ Strawberry Field ” (sans ‘ s ’), le champ de fraises, était un orphelinat de l’Armée du Salut dans les jardins duquel John Lennon aimait jouer avec ses amis. Abandonné par son père, et ayant perdu sa mère à l’âge de dix-huit ans, John se sentait solidaire des pensionnaires de Strawberry Field, au grand désarroi de sa tante Mimi, sa tutrice.

Bien que plongeant dans les années cinquante, “Penny Lane ” rend parfaitement compte, de l’optimisme, de la joie de vivre, de l’énergie de la seconde moitié des années soixante en Grande-Bretagne. Nous sommes dans un film en couleurs chatoyantes. Un narrateur adulte se souvient du Penny Lane de son enfance, s’émerveille de la banalité du quotidien, les sens en alerte, heureux d’être en vie, lui qui est né (en 1942) dans une ville où les bombardements ont fait près de trois mille victimes et endommagé partiellement ou totalement deux habitations sur trois durant la Deuxième Guerre mondiale.

Ces lieux ont donc très fortement marqué l’enfance de John et de Paul[3]. Un jour qu’il attendait John à l’arrêt de bus de Penny Lane, Paul prit des notes sur ce qu’il voyait, notes qui figureraient dans la chanson : un salon de coiffure avec les photos des clients, une jolie infirmière vendant des coquelicots à l’occasion du Jour du Souvenir, le 11 novembre quand les Britanniques commémorent la fin des deux Guerres mondiales. John Lennon vivait à deux pas de Strawberry Field, dans une coquette maison jumelée, propriété de sa tante, et il aimait vendre de la limonade lorsque la direction de l’établissement y organisait des fêtes. Peu de temps avant son assassinat, Lennon coucherait l’orphelinat sur son testament, à hauteur de soixante-dix mille livres. L’un des bâtiments porterait dès lors son nom : le Lennon Hall. Penny Lane n’a guère changé depuis l’enfance des Beatles, à ceci près que le rond-point de la jolie infirmière a cédé la place à un restaurant. Quant à l’orphelinat de Beaconsfield Road, ouvert en 1936, il a fermé ses portes en 2005.

Les Beatles enregistrèrent “ Strawberry Fields Forever ” (désormais SFF) du 29 novembre au 22 décembre 1966, et “ Penny Lane ” (désormais PL) du 29 décembre 1966 au 17 janvier 1967[4]. Le groupe était alors au sommet de son art, dominant ou influençant la pop music, la mode, le cinéma, la publicité. Bizarrement, ces deux chansons qui, en tant que 45 tours, sont certainement son œuvre le plus remarquable, ne parvinrent pas en tête des hit-paradesen Grande-Bretagne.

Poursuivant dans la veine autobiographique ce qu’ils avaient commencé avec “ In My Life ” (la fuite du temps vécue par John) ou “ Eleanor Rigby ” (la solitude des personnes âgées vue par Paul), les Beatles plongent, avec PL et SFF, dans l’espace-temps, dans leur monde intérieur, dans leur imaginaire, avec chez John l’idée que la confusion des sens rend le réel intangible, tandis que, pour Paul, il suffit de recréer l’avant pour qu’il s’impose. Par-delà le thème commun de l’enfance, les deux chansons sont totalement dissemblables.

 http://media-cdn.tripadvisor.com/media/photo-s/01/17/aa/5b/the-bank-on-penny-lane.jpg

La banque de Penny Lane

 

GENÈSE

John écrivit SFF à un moment charnière de son existence personnelle et professionnelle. Les Beatles avaient décidé de mettre un terme aux tournées, mais ils vivaient leur carrière de manière schizophrène : en studio, ils s’étaient lancés dans des expérimentations révolutionnaires alors que, sur scène, obligés de respecter leurs derniers contrats, ils jouaient leurs œuvres des années 1964-1965, selon eux complètement dépassées. En outre, John venait de déclarer[5] que les Beatles étaient « plus populaires que Jésus » et que le christianisme allait disparaître – des propos surprenants mais loin d’être aberrants vu le contexte de l’époque. Par ailleurs, Paul était manifestement en train de devenir l’élément dominant d’un groupe que John envisageait de quitter. Ajoutons que le couple de John et Cynthia Lennon s’effilochait et que le chanteur se droguait régulièrement au LSD. D’où, sûrement, un retour se voulant curatif vers le passé[6].

Dans SFF, avec la phrase « Living is easy with eyes closed/Misunderstanding all you see », Lennon nous dit qu’il a toujours été doué d’une perception plus exigeante que la moyenne. Avec « No one I think is in my tree », il proclame sa supériorité, tempérée par un questionnement sur son génie ou sa folie : « I mean it must be high or low ». Bref, grâce à sa perception poétique, Lennon se souvient avoir compulsivement ressenti un réel qui échappait aux autres, avec l’aide, ou sans l’aide, de l’alcool ou de produits hallucinogènes. John a peut-être puisé cette superbe dans sa fréquentation d’artistes maudits, tels Oscar Wilde, Dylan Thomas ou Vincent Van Gogh, dont les destins tragiques ont pu le persuader qu’il n’y a pas de vision artistique originale sans souffrance, sans solitude existentielle et sociale, sans la posture du rebelle contre l’institution, l’orphelinat en étant un exemple très impressionnant aux yeux d’un enfant, même s’il offre la possibilité d’y jouer à cache-cache dans les arbres.

Les arrangements très complexes, le travail de production particulièrement innovant, l’utilisation d’instruments “ rares ”, comme la flûte, le mellotron, la juxtaposition de tempos différents, font de SFF une œuvre d’avant-garde. Dans le même temps, on observe que cette chanson respecte la tradition de la folksong britannique, de la ballade d’outre-Manche : commençant par le refrain, elle respecte l’alternance refrain/couplet, sans pont ni solo instrumental. La forme reflète le fond d’une chanson où la fausse naïveté de l’enfance (« living is easy with eyes closed ») ne le cède qu’à l’angoisse d’avant l’âge adulte (« it’s getting hard to be someone », même si on est plus populaire que le Christ). Lennon retranscrit ici, en plus atténué, en moins effrayant, le dialogue avec lui-même, au bord de la rupture, commencé dans “ She Said, She Said ” de l’album Revolver : « When I was a boy, everything was right/I know what it’s like to be dead ». Cette division du moi est exprimée par un psychisme disloqué : « I think a no I mean a yes but it’s all wrong, that is I think I disagree ». Lennon a beau se raccrocher à un lieu familier, il a des doutes sur son identité présente. La phrase musicale renforce ce malaise : la ligne mélodique est souvent plate (les mots « no one I think is in my tree » sont chantés sur la même note, comme par une voix d’enfant), et elle revient sans arrêt sur le même thème (« let me take you down »).

Si « rien n’est réel », si le protagoniste « comprend tout de travers », c’est que les individus sont sur des arbres différents, sans possibilité de « se mettre à l’écoute » de l’autre. La dislocation du monde est également rendue par l’illusion de deux chansons différentes en une seule : on passe d’un morceau à l’instrumentalisation pop classique (guitares, batterie, avec l’ajout du mellotron) à un moment de trompettes nasillardes, de violoncelles discordants, d’une cymbale enregistrée à l’envers et d’un varmandal (sitar). SFF donne à entendre à la fois le monde pop ordinaire et un univers psychédélique, deux espaces d’abord juxtaposés puis qui se fondent sur un axe du temps constitué de va-et-vient débouchant sur l’irréalité (« nothing is real ») et l’infini (« forever »). Comme le haut et le bas sont indéterminés (« It must be high or low »), comme les certitudes culturelles sont ébranlées (« nothing to get hung about »), la vie est « facile », mais à condition de fermer les yeux.

Après trois minutes, et après une fausse fin, le mellotron devient fou, la ligne mélodique se résume à quatre notes de guitare identiques, et la chanson s’achève sur un incompréhensible « cranberry sauce » (sauce à la canneberge) – survenant de manière incongrue, et murmuré de façon quasi inaudible, spasme mortifère d’un aboutissement grotesque que, conditionné par la fausse mort de Paul McCartney[7], le grand public perçut comme « I buried Paul ».

“ Penny Lane ” ne fut pas le résultat d’une création spontanée, sur un coin de table, comme pour tant d’autres chansons des Beatles. Avec l’aide de John, qui fut – semble-t-il – à l’origine du choix de ce lieu, Paul s’est escrimé pendant près de deux ans sur ce titre, après avoir, dans la perspective de la réalisation de l’album Rubber Soul, testé un certain nombre de quartiers et de rues de Liverpool.

Alors que dans SFF rien n’est réel, PL offre une confusion totale, et voulue, entre la représentation et la réalité. Dans un même mouvement, le protagoniste enfant a une conscience phénoménologique de son existence, tandis que le créateur adulte pose que la chanson présente moins le réel que sa représentation. Grand admirateur de Magritte dont il possède des tableaux et le chevalet, Paul McCartney nous dit que « ceci n’est pas Penny Lane », mais « a play », une scène, un jeu.

On remarquera le phrasé enfantin de la narration : « In Penny Lane there is », « we see », « and in his pocket », « it’s a clean machine ». Le protagoniste adulte voit avec les yeux d’un enfant capable de fixer une scène par des couleurs primaires, de donner vie à des personnages, peut-être banals, mais ô combien importants pour lui. L’auditeur est, alternativement, confronté à une peinture vive de caractères originaux et de stéréotypes : « a barber showing photographs » (le stéréotype) « of every head he’s had the pleasure to know » (la touche originale d’un coiffeur qui n’affiche pas des photos de coupes de cheveux mais de têtes de gens) ; « a banker with a motorcar » (le stéréotype du banquier qui, dans les années cinquante, a une voiture) « who never wears a mac in the pouring rain » (il est tellement « étrange », dans le regard des enfants, ce banquier à ce point soucieux des apparences, qu’il n’hésite pas à tremper son beau costume) ; « a fireman who likes to keep his fire engine clean » (le stéréotype) « in his pocket is a portrait of the Queen » (le pompier est fétichiste – et on l’imagine votant conservateur en bon deferential worker, tandis que les enfants voient tout, même à l’intérieur des poches). Paul chante avec amour les gens de Penny Lane, en se moquant gentiment d’eux (« very strange »), en particulier de la « jolie » infirmière (le stéréotype), qui est tout autant dans la réalité de la commémoration du 11 novembre, avec ses coquelicots qui rappellent l’été, que dans le fantasme de la pièce qu’elle joue et qui la joue en faisant d’elle un personnage de fiction. Comme il n’y a aucune cruauté dans le regard de McCartney, l’assimilation à tous ces personnages est aussi facile pour l’auditeur qu’elle l’a été pour le créateur. Malgré le vertigineux parcours que les Beatles ont connu depuis la fin de leur adolescence, nous comprenons qu’ils sont restés au fond du cœur des petits gars de Liverpool. Ce n’est sûrement pas la plaisanterie salace – due, semble-t-il à John – du « four of fish and finger pies » (Une portion de bâtonnets de poisson fourrés) qui pourrait assombrir la peinture en rose de la place chère à Paul.

Dans un univers de la complétude, où le soleil brille avec éclat et où il pleut à seaux, PL n’est donc qu’allégresse : la basse dont Paul joue au début de la chanson comme s’il s’agissait d’une guitare solo, le piano mécanique, les cinq notes qu’offrent les flûtes traversières pour saluer la convivialité de « stop and say hello ». Et puis, bien sûr, le solo de trompette piccolo, qui singularise pour toujours cette chanson, ajouté à la dernière minute après que Paul eut entendu un concerto brandebourgeois à la BBC.

 http://jean2.com/wp-content/uploads/2009/09/Beatles-Penny.jpg

MAÎTRES EN LEUR DEMEURE ?

Si John et Paul furent peut-être les rois de Penny Lane et de Strawberry Field, il convient, grâce à – ou à cause de – Freud et de Lacan, de tempérer l’emprise extatique de notre duo sur leur quartier liverpoolien.

Produit par la langue, l’individu n’est pas le maître des mots qu’il utilise, que ce soit pour transcrire le réel ou pour projeter du fantasmagorique (c’est-à-dire des apparitions qui le font se gourer[8]) sur l’écran de ses souvenirs. Les réseaux du symbolique sont présents puisque, comme l’a postulé Lacan, le signifiant a le primat sur le signifié. Et ce sont justement ces signifiants qui créent des réseaux relationnels recouvrant le réel. Les arbres de Strawberry Field, le rond-point de Penny Lane procèdent à la fois du réel, de l’imaginaire et du symbolique.

Si « rien n’est réel pour John », s’il fait printemps en novembre pour Paul, si John ne peut distinguer le haut du bas, si Paul ne voit que lumière et légèreté dans un Lancashire que l’on associe plutôt à la grisaille et aux rudes manières, c’est que, fort heureusement, ces lieux sont sujets au tremblement barthésien, que leur signification est mouvante et libre, qu’elle suit les chemins fantasmagoriques de l’ordre symbolique.

Comment Paul McCartney convainc-t-il de l’étrangeté du réel ? D’abord en assommant l’auditeur de « and » qui ne relient rien, comme si le monde était une addition sans hiérarchie, sans paradigme, de saynètes qui se valent toutes, qui sont aussi égalisées que les cheveux du banquier. Puis, en installant le récit dans un monde de hasard et de nécessité : “ Penny Lane ” relate les destins d’un coiffeur, d’un banquier, d’un pompier, d’une infirmière, sous la pluie battante, le ciel bleu et le soleil éclatant. Ces actants étaient là avant nous, tous donnent du sens à l’histoire de manière autonome, contingente, et ouvrent les signes à la métaphore par des inversions d’ordre symbolique. Normalement associé au feu, le pompier devient une créature d’eau sous la pluie battante. Symbole de force, figure protectrice, ce pompier n’est qu’enfantillage (le sablier, le portrait de la reine dans la poche), et comme sa sexualité ne renvoie qu’à lui-même (il astique sa machine), il est sans danger pour les enfants. Soucieux de son quant-à-soi, le banquier préfère se mouiller dans son beau costume plutôt que se protéger sous un imperméable ; il risque alors de devenir un wetback, un ouvrier agricole, un prolétaire du bas de l’échelle. Quant à l’infirmière, elle est réelle puisqu’elle vend des fleurs pour une commémoration bien réelle, mais elle s’imagine en créature de fiction, ce qui tombe bien car c’est ainsi que la voit l’enfant, puis l’adulte qui se remémorent. C’est donc parce que la langue permet le passage du réel au symbolique que PL est un objet d’identification qui fige dans le souvenir de l’observateur-narrateur un moment du passé, nourri de nostalgie, lié à des émotions enfantines. Le “ motif dans le tapis ” qui resserre, tel une chaîne, les liens entre les divers protagonistes de la chanson, aimantant à jamais leur destin, n’est rien d’autre – reprise par l’adulte – que la langue de l’enfant au service d’un affect, de la représentation d’une entité commune.

Pourquoi donc rien n’est-il réel dans “ Strawberry Fields Forever ” ? Pourquoi ne peut-on s’accrocher à rien ? Parce que pour organiser le fatras de signifiants, le magma originel sonore et visuel où il va baigner, l’enfant doit passer par la médiation du symbolique et de l’imaginaire. Une absence de médiation entraînerait une angoisse inexplicable, une « blessure irréductible », la folie, une « vision délirante du monde où l’autre devient ennemi »,[9] comme ces jouets qui, dans certains contes, se rebellent contre leur possesseur et prennent le pouvoir, la nuit, jusqu’à ce que l’enfant s’éveille. SFF est une prise de conscience terrorisante du langage : « I think a no/I mean a yes/But it’s all wrong ». Rarement le sentiment et la réalité de la perte ont été aussi simplement exprimés. Entre ce qui est dit et ce que John veut dire, il y a une béance que le langage ne peut jamais combler, mais que lui seul peut suggérer. Loin du discours normatif, John n’a pas craint la mise à l’écart de la logique, affirmant le bégaiement de la pensée, preuve que l’imaginaire simplifie le réel dont il facilite la compréhension. Il abolit le temps, prend des libertés avec la chronologie, use sans vergogne d’amalgames et de stéréotypes. Enfin, il résout les complexités en tranchant par des alternatives.

Pour que les mots ne soient pas aussi pâteux que les choses, il faut grimper dans les arbres, et il est nécessaire, pour « être quelqu’un », d’ouvrir les yeux, sinon on risque de « tout comprendre de travers ». Il faut prendre de la hauteur (« high or low ») pour que la vision de l’enfant ne se heurte pas à la violence du monde, et de la distance (« it doesn’t matter much to me »). L’orphelinat de l’Armée du Salut était un espace clos, mais pas interdit. John pouvait manger des glaces dans ce wonderland de faux gothique, entouré d’une forêt sombre et protectrice. Alors, pour se remémorer ses “ champs de fraises ”, John s’enferme dans son esprit et il crée une vision de l’enfance où tout est possible.

Pourquoi doit-on se sentir aussi étranger dans le monde en feignant de croire qu’on y est bien, avant de concéder qu’on n’y est pas trop mal ? John doit se battre contre le langage qui dit le monde et le dit, lui. Si, pour lui, rien n’est réel, c’est, bien sûr, parce qu’il est capable de distinguer le vrai du faux. Seulement, il trébuche, il tombe symboliquement de l’arbre : « no sometimes think it’s me », il hésite : « I think a no I mean a yes », mais, malheureusement, « it’s all wrong ». Cette certitude négative et insupportable est tempérée par « That is I think I disagree ». Il n’y a pas d’autre solution que de retourner vers Strawberry Fields (« down » dans la version finale alors que Lennon avait pensé à « back » dans une version préparatoire moins sombre). Lennon renvoie donc en permanence à autre chose que ce qu’il énonce. Il ne peut désigner clairement la réalité car celle-ci est ensevelie sous le réseau du langage.

« It’s a clean machine ». « J’aime toujours cette expression ; parfois vous avez la chance de forger une petite expression et elle devient plus qu’une expression », expliquait Paul McCartney dans les années quatre-vingt-dix[10]. Ce « plus » est, par l’acte d’introduction du langage dans la vie, la transformation, par le signifiant, de la relation de l’individu à la contiguïté. Dire « it’s a clean machine » pour nommer la sexualité de l’adulte, c’est suggérer le réel en feignant de ne pas dire ce qu’il est. En nommant la chose, tout en étant nommé par elle puisque « clean machine » relève du cliché chez les firemen, Paul, avec cette expression, clive le sujet qui est à la fois « high » et « low », qui dit « oui » quand il pense « non » et qui, comme la « pretty nurse », ressort à la fois au réel et à la représentation.

“ Penny Lane ” et “ Strawberry Fields Forever ” décrivent les mondes perdus de l’enfance, de la découverte de la sexualité, des univers d’autant plus disparus que, comme le postulait Lacan, le signifiant ne peut jamais tout à fait représenter le signifié. Sans parler du monde perdu de la mère. John et Paul avaient en commun d’avoir été orphelins de mère à, respectivement, dix-huit et quatorze ans. Avec, pour John, une difficulté supplémentaire : complètement abandonné par son père, il fut délaissé par une mère un peu déjantée et élevé par la sœur de cette dernière, une personne plutôt rigide et manichéenne. Et c’est précisément au moment où il renouait avec sa mère biologique que celle-ci fut fauchée par un policier alcoolique au volant. Dès lors, on comprend que cette pléthore de mères (sans oublier la figure maternelle de Yoko Ono[11]) ait pu engendrer quelques confusions dans l’esprit de John.

Chez McCartney, le monde matériel est perdu, mais volontairement rejeté au niveau de la fantasmagorie. Il n’existe plus que par « les oreilles et les yeux ». D’où, vraisemblablement, l’absence de figures parentales dans “ Penny Lane ”.

http://www.mathew.st/images/gallery/mystery_tour/large/strawberry_fields_gates.jpg

Les grilles de Strawberry Field (sans "s")


Si les Beatles avaient créé des chansons de marins ou des chansons régionales, ils auraient écrit de belles œuvres, mais sans nécessairement de portée universelle[12], et sans rencontrer le succès qui les a accompagnés au long de leur carrière. On n’atteint le général que par le particulier. Bien sûr, PL et SFF sont fortement ancrées dans un même quartier de Liverpool, mais le territoire d’un créateur, dans sa création, est ailleurs que dans le référent : dans ses fantasmes, dont il fait un art, et dans la langue qu’il s’approprie et qu’il remodèle. Les “ Strawbery Fields ” peuvent être d’un faux gothique anglais achevé, la “ pretty nurse ” de “ Penny Lane ” peut être typiquement liverpoolienne, le “ fireman ” pleinement anglais. Ils n’ont accédé au sens, donc à l’éternité, que parce que leurs recréateurs les ont élevés au niveau du mythe en les inscrivant dans la scène fantasmagorique — voire primitive — de leur souvenirs.

Cependant, on n’oubliera pas que les représentations mentales, en ce qu’elles reformulent la réalité, dépendent d’un maillage créé par les systèmes. Ces représentations sont filles de l’univers collectif mental que toute société fabrique en se regardant. Par elles, nous avons accès aux échelles de valeur, aux complexités, aux contradictions, aux déviances. Dans l’art, ces représentations comptent plus que ce à quoi elles renvoient dans la réalité. Cependant les mythes, comme ceux que nous avons évoqués, sont perçus comme du réel dès lors qu’ils sont acceptés comme des faits.

 

 

 



[1] Écrit en souvenir d’un après-midi de 1969, au 18 de la rue Saint-Simon, à Amiens, durant lequel André Crépin et moi-même avons écouté l’album Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

[2] Selon Andy Bennett, “ Comparing Representations of Britishness  ”, in Ian Inglis (dir.), The Beatles Popular Music and Society, a Thousand Voices, Londres, McMillan, 2000.

[3]Les éléments biographiques sont tirés de Ray Coleman, Lennon – The Definitive Biography, Londres : Pan Books, 2000 et Barry Miles, Paul McCartney — Many Years from Now, Londres : Secker and Warburg, 1997.

[4] On trouvera les paroles des chansons sur les sites http://www.stevesbeatles.com/songs/strawberry_fields_forever.asp et http://www.seeklyrics.com/lyrics/Beatles/Penny-Lane.html

[5] Interview accordée à Maureen Cleave : « Christianity will go. […] We are more popular than Jesus now ; I don’t know which will go first – rock ‘n’ roll or christianity. » Evening Standard, 4 mars 1966.

[6]  Chez les Beatles, le passé, jamais vraiment idéalisé, est globalement nostalgique et apaisant (Voir Bernard Gensane, “Le thème de l'enfance chez les Beatles”, Les Langues Modernes, janvier-février 1970).

[7] En 1969, Russell Gibb, un présentateur étatsunien, annonça à l’antenne que Paul avait trouvé la mort dans un accident de voiture en 1966. Quantité de “ preuves ” furent alors découvertes de la mort du chanteur et de son remplacement par un clone (après concours), sur les pochettes des disques du groupe en particulier.

[8] Selon l’étymologie fécétieuse de Pierre Guiraud. Moins savoureusement, “ agorique ” est dérivé d’agorein, “ parler en public ”.

[9] Philippe Grimbert, Chantons sous la psy, Paris, Hachette, 2002, p. 138.

[10] « I was very pleased with the line “ it’s a clean machine ”. I still like that as a phrase, you occasionally hit a lucky little phrase and it becomes more than a phrase. » (In Miles, op. cit., p. 307)

[11] Voir cette photo extraordinaire de 1970 où John, intégralement nu, est couché en position fœtale sur Yoko, habillée.

[12] Ils l’ont tenté, avec des bonheurs inégaux. Voir la très belle chanson “ écossaise ” “ Mull of Kintyre ”, écrite en 1977 par Paul McCartney avec l’aide généreuse de son guitariste Denny Laine, ou encore la fort justifiée — mais assez médiocre — “ Give Ireland Back to the Irish ” écrite, à chaud, en février 1972, par Paul et sa femme Linda, en réponse au “ Bloody Sunday ” du 30 janvier de la même année.

 

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 06:55

Victor Hugo consacra à Marion Delorme une pièce en cinq actes et en vers. Elle était née en 1611 dans une famille bourgeoise. Elle était riche, intelligente et belle. Elle compta parmi ses amants Cinq-Mars et le duc de Buckingham. Et puis le cardinal de Richelieu.

 

Pendant la Fronde, elle est sur le point d'être arrêtée. Elle est enceinte d'un de ses illustres visiteurs. Le 2 juillet 1650, elle ingurgite une forte dose d'antimoine et va rejoindre un monde peut-être moins ingrat.

 

 

http://christaldesaintmarc.c.h.pic.centerblog.net/1tx6p2q5.jpg

 

 

 

Démocrite : Karl Marx lui consacra sa thèse.

 

Ce philosophe au joli nom ("choisi par le peuple") fut un très grand penseur et savant. Il fut de ceux qui théorisèrent l'existence de l'atome (atomein signifiant insécable). Sa popularité fut immense.

 

Sa cécité devint source de légende :

 

« [...] Démocrite s’est volontairement privé de la lumière des yeux, parce qu’il estimait qu’en méditant sur les causes naturelles, ses pensées et ses réflexions auraient plus de vigueur et de justesse s’il les délivrait des entraves apportés par les charmes séducteurs de la vue. »

 

Aulu Gelle, Nuits attiques

 

Il mourut vers l’âge de 103 ans, et fut enterré aux frais de l'Etat. Il semble s’être laissé mourir en mangeant de moins en moins, pour quitter la vieillesse qui affaiblissait sa mémoire. Selon une anecdote romancée :

« On raconte que Démocrite d'Abdère prit lui-même la décision de mettre fin à ses jours en raison de sa vieillesse, et se priva de nourriture quotidienne; c'était l'époque où avaient lieu les Thesmophories. Mais les femmes de sa maison le prièrent de ne pas mourir pendant la fête, afin de pouvoir se consacrer entièrement à sa célébration; et après s'être laissé convaincre, il leur ordonna de lui apporter un pot rempli de miel; il survécut ainsi un nombre de jours suffisant en se contentant de humer le miel; après quoi, il fit enlever le miel et mourut. Démocrite aima toujours beaucoup le miel; et à un curieux qui lui demandait comment se maintenir en bonne santé, il répondit : « Humecte de miel l'intérieur, et l'extérieur d'huile ».

 

 Athénée, Les Deipnosophistes, II, 46 E.

 

On l'a toujours représenté en train de rigoler car, semble-t-il, il riait de tout. Comme dans ce tableau de Johannes Moreelse :

 

(Taedium vitae)

 

http://www.claireenfrance.fr/medias/Image/Nord/Lille/Expositions/Photos%20CV/D%C3%A9mocrite-60963.jpg

 

 

Ceux de ma génération se souviennent fort bien de Jean-Michel Desjeunes, ce très bon journaliste de radio et de télévision (RTL, RMC, Europe 1). Il donna un coup de jeune à l'information en général, aux faits de société en particulier. Il eut pour comparses Lescure et Sinclair.

 

Le 1er février 1979, à 35 ans, il se défenestre de son appartement. En pleine gloire. Etait-il le père de la journaliste Valentine Desjeunes (i-télé) ?

 

Je n'ai pas trouvé de photo de lui sur internet.

 

(Furor)

 

 

Qu'eût été la carrière de Depardieu si Patrick Dewaere avait vécu ? Le Gérard aurait sûrement moins fanfaronné. Dewaere incarna une sorte de fureur de vivre à la française. Son jeu était indubitablement plus pointu que celui de Deaprdieu.

 

On a oublié qu'il doubla Dustin Hoffman dans Le Lauréat et John Voigt dans Macadam Cowboy.

 

Le 16 juillet 1982, il déjeune avec Claude Lelouch pour discuter de son prochain rôle. Deux heures plus tard, à 35 ans, il se tire une balle dans la bouche avec la carabine que venait de lui offrir Coluche. Il n'est pas exclu que le facteur déclenchant ait été un coup de téléphone avec sa femme qui vivait désormais avec Coluche et qui lui aurait dit qu'il ne reverrait plus jamais sa fille.

 

Le grand amour (malheureux) de sa vie fut Miou-Miou.

 

(Furor

 

http://nsa10.casimages.com/img/2009/12/08/091208115959305317.jpg

 

 

 

Rudolph Diesel inventa en 1897 le moteur qui porte son nom. Un moteur conçu pour tourner, non avec du gazole mais avec des huiles végétales.

 

 

Il était né à Paris en 1858, de parents immigrés. 

 

Rudolf Diesel fut également un grand ingénieur thermicien, un linguiste et un théoricien social.

 

Rudolf Diesel disparaît dans des circonstances mystérieuses à bord du paquebot à vapeur allemand Dresden dans la nuit du 29 septembre 1913, à bord d'un paquebot. Après avoir soupé avec ses collaborateurs, il se retira dans sa cabine vers 22 h, laissant pour consigne d'être réveillé le lendemain à 6 h 15. Dix jours plus tard, l'équipage du cargo néerlandais Coertsen découvrit le cadavre d'un homme flottant sur la mer. Les marins récupèrent des objets personnels (pilule, portefeuille, couteau de poche, lunettes) du défunt, puis le corps complètement décomposé fut abandonné à la mer.

 

De nombreuses hypothèses ont été émises sur cette disparition, s'agissant d'un ingénieur allemand, auteur d'une invention déjà reconnue comme majeure et partant travailler en Angleterre pour l'amirauté britannique alors que les tensions internationales qui conduiront à la Première Guerre mondiale s'étaient déjà manifestées.

 

 

(Pudor/Impatientia doloris)

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/0/01/Stamp_100_Jahre_Dieselmotor.jpg/220px-Stamp_100_Jahre_Dieselmotor.jpg

 

 

 

 

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 16:00

On ajoute un s, et c'est plié. Malheureusement pas :


 

We'll begin with a box, and the plural is boxes, but the plural of ox becomes oxen, not oxes.

 

One fowl is a goose, but two are called geese. Yet, the plural of moose should never be meese.

 

You may find a lone mouse or a nest full of mice. Yet, the plural of house is houses, not hice.

 

[] 

 

If the plural of man is always called men, why shouldn't the plural of pan be called pen?

 

If I speak of my foot and show you my feet, and I give you a boot, would a pair be called beet?

 

If one is a tooth and a whole set are teeth, why shouldn't the plural of booth be called beeth?

 

[] 

 

Then, one may be that, and there would be those, yet hat in the plural would never be hose.

 

And the plural of cat is cats, not cose.

 

We speak of a brother and also of brethren, but, though we say mother, we never say methren.

 

Then, the masculine pronouns are he, his and him, but, imagine the feminine: she, shis and shim!

 

[] 

 

 

http://www.bruitdetrottoir.com/wp-content/uploads/49782679_p.jpg

 

Let's face it - English is a crazy language.

 

There is no egg in eggplant nor ham in hamburger. Neither apple nor pine in pineapple.

 

English muffins weren't invented in England but in Wales.

 

[] 

 

We take English for granted, but if we explore its paradoxes, we find that quicksand can work slowly, boxing rings are square, and a guinea pig is neither from Guinea nor is it a pig.

 

And, why is it that writers write, but fingers don't fing, grocers don't groce and hammers don't ham?

 

[] 

 

Doesn't it seem crazy that you can make amends but not one amend? If you have a bunch of odds and ends and get rid of all but one of them, what do you call it?

 

[] 

 

If teachers taught, why didn't preachers praught? If a vegetarian eats vegetables, what does a humanitarian eat?

 

[][] 

 

Sometimes I think all the folks who grew up speaking English should be committed to an asylum for the verbally insane.

 

In what other language do people recite at a play and play at a recital?

 

[] 

 

We ship by truck but send cargo by ship...

 

We have noses that run and feet that smell.

 

We park in a driveway and drive in a parkway.

 

And, how can a slim chance and a fat chance be the same, while a wise man and a wise guy are opposites?

 

[] 

 

You have to marvel at the unique lunacy of a language in which your house can burn up as it burns down, in which you fill in a form by filling it out, and in which an alarm goes off by going on.

 

And in closing..........

 

If Father is Pop, how come Mother is not Mop ?

 

 

Merci Martin. Albion est vraiment perfide...

 

* La photo qui illustre cette note confirme ce que nous subodorions tous.

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