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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 06:47
http://www.horlogerie-suisse.com/journal-suisse-horlogerie/images/john-arnold/fig10.jpgCi-dessous une analyse très pertinente de Philippe Arnaud (depuis le temps que je lui conseille de tenir un blog, pour nous !) sur les "progrès" millimétriques accomplis par les sportifs de haut niveau. j'irai même plus loin que lui en me demandant si, vu les pistes synthétiques, les chaussures des coureurs, les méthodes d'entraînement, la diététique (je refuse d'envisager le dopage), la sûreté du chronométrage, les 10 secondes 2 de Jesse Owens en 1936, et même ce temps similaire de 10 secondes 2 de Piquemal et Delecour il y a cinquante ans ne signifient pas, dans l'absolu, une performance meilleure que celle de l'actuel détenteur du record du monde.

 

Au journal de France 2 du 8 juin, à 13 heures, parmi les sujets présentés, figurait un nouveau record du champion français de sprint, Christophe Lemaître. Voici comment était présentée l'information :

 

"Il a encore prouvé qu'il faisait partie des meilleurs mondiaux, le Français Christophe Lemaître a battu son propre record du 100 mètres, hier, en grignotant une... un petit centième de seconde. On est encore loin d'Usain Bolt mais c'est de bon augure pour le sprinter à quelques semaines des mondiaux d'athlétisme, qui se tiendront en Corée du Sud."

 

Remarque 1. Effectivement, le progrès est mince. Par rapport à son précédent record, Christophe Lemaître gagne 10,04 cm. Autrement dit, dans le temps de son ancien record, soit 9 s 97 centièmes il aurait couru 100,10 cm. On comprend le lapsus de la journaliste (qui était partie pour dire une seconde). En effet, s'il avait couru le 100 mètres dans cet temps, soit 8 s 97 centièmes, il aurait devancé de 11,15 mètres, sur la ligne d'arrivée, un concurrent qui aurait repris son précédent record...

 

Remarque 2. Quelque chose semble avoir échappé aux journalistes qui s'extasient sur les records : c'est que l'échelle d'enregistrement a changé. Au début des compétitions, on comptait en secondes. Puis on s'est mis à compter en dixièmes de seconde. A partir de 1977, les chronomètres (déclenchés automatiquement, l'homme n'étant plus capable de le faire) ont mesuré les centièmes de seconde, ce qui a multiplié par 10 la possibilité d'enregistrer des records ! Autrement dit, depuis cette date, on ne mesure plus la performance des athlètes mais celle des chronomètres. Il ne suffit plus, alors, que de passer aux millièmes, puis aux dix-millièmes, puis aux cent millièmes de secondes pour avoir une progression infinie des records...

 

Remarque 3. Le record symbolique a été celui des 10 secondes aux 100 mètres, lorsque ce chiffre rond fut atteint, en 1960, par l'Allemand Armin Harry. Depuis, en 51 ans, on n'a gagné 42 que centièmes de seconde (record d'Usain Bolt à 9 s 58 centièmes), soit, exprimé en termes moins prestigieux, guère plus que 4 dixièmes de secondes. Autrement dit, depuis 51 ans, la courbe des records se conforme à un modèle mathématique connu de n'importe quel élève de 1re : celle d'une asymptote. Les records tombent les uns après les autres... mais avec des

progressions de plus en plus faibles (et ce, d'ailleurs, quel que soit le sport), gains qui tendent tous vers une limite [qu'on se garde bien, d'ailleurs, d'évaluer, pour faire croire que tout serait possible, comme de courir le 100 mètres en moins de 5 secondes, voire en moins de 8 secondes...]

 

Remarque 4. Les spectateurs des compétitions sont donc priés de crier au miracle pour des "seuils" (en général fixés aux chiffres ronds des centièmes de seconde) artificiellement fixés. [En effet, pourquoi serait-ce une "merveille", pour Usain Bolt, d'être descendu au-dessous

de 9 secondes 60 centièmes plutôt qu'au-dessous de 9 secondes 62 centièmes  ou de 9 secondes 59 centièmes ? Que se passe-t-il au franchissement d'un chiffre rond ? Quelle est cette fascination fétichiste pour ces seuils ?].

 

Remarque 5. Cette fascination pour la performance humaine n'est qu'une démarcation de la fascination pour la performance technologique (le plus souvent, celle de l'électronique, de l'informatique ou des télécommunications), performance exprimée en puissance de calcul,

miniaturisation, capacité de mémoire, de transmission, etc. Tout se

passe comme si l'homme ne pouvait être admiré que par la médiation de critères de machines (des chiffres), qui semblent d'autant plus fabuleux qu'ils comportent plus de chiffres (en l'occurrence, des dixièmes, puis des centièmes, puis, demain - qui sait ? - des millièmes, voire des dix-millièmes de seconde). Comme si ces chiffres, qui se pressent derrière la virgule, exprimaient une multiplication, une élévation à la puissance, et non pas, comme c'est le cas, une division, une descente dans le rang des puissances de 10...

 

Remarque 6. Cette polarisation autour de la performance d'un seul a pour corollaire la négligence (ou l'ignorance, ou le dédain, ou le mépris) du qualitatif. Exemple de collectif : le décathlon. Certes, dans chacune des disciplines, le décathlonien fait largement moins bien que le champion de la spécialité. Mais, au total, ce qui est impressionnant, c'est cette capacité, pour un même athlète, de briller autant dans plusieurs disciplines différentes [comme jadis, lorsqu'on avait des esprits, tels que Michel-Ange, Leibniz ou Philidor, capables de briller dans plusieurs domaines de l'esprit]. Qui connaît, d'ailleurs, le nom du champion olympique en décathlon ?

 

Remarque 7. Un autre corollaire de cet état d'esprit est le désintérêt pour le type de performance consistant à amener (voire à ramener), au niveau de la moyenne, des sujets largement en-dessous (comme de faire remarcher un très grand blessé). Comme si - en supposant la moyenne à 100 - la société manifestait plus d'intérêt à voir passer un seul individu de 100 à 1000 que d'amener à 100 un millier d'individus compris entre 50 et 90. Ainsi, tous les ans, au moment des examens, plutôt que de nous "gaver" avec les plus jeunes candidats au bac, ou les cracks du concours général, ou les reçus simultanés à Normale Sup et à l'X, ne serait-il pas plus moral (et même plus gratifiant) de louer les établissements qui ont le moins de recalés au bac (même si les meilleurs d'entre ces élèves ne font pas des performances époustouflantes) ?

 

Il y a là comme un sacrifice délibéré du collectif au profit de l'individu (et de celui qui a déjà plus que sa part au détriment de ceux qui ont moins que la leur), qui me semble révélateur - typique, symbolique - du fonctionnement économique et social de notre société, au point qu'on peut se demander si sport et vie sociale n'entretiennent pas entre eux une relation circulaire, l'un renforçant l'autre, dans le sens de toujours plus d'inégalité...

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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 16:29

http://www.maisonimage.eu/images/rencontres-2008/invites/BOUJUT-Michel-13.jpgJ’ai été très touché, il y a quelques mois par le dernier livre de Michel Boujut, Le jour où Gary Cooper est mort. J’en fis un compte rendu pour Le Grand Soir (link). Ce texte fut repris par plusieurs sites, dont Mediapart (link). Raison pour laquelle, j’imagine, mon article est toujours en tête de gondole chez Google.

 

Boujut, que je n’ai jamais rencontré, me lut très attentivement et nous correspondîmes brièvement par internet.

 

À 71 ans, il vient de mourir d’une hépatite foudroyante.

 

Je garde de lui le souvenir le souvenir de ses articles pour Charlie Hebdo, à l’époque où cet hebdomadaire valait plus que les autres.

 

Boujut restera pour moi, au plus haut point, une figure de ce qu’est l’engagement. L’engagement d’un homme, d’un cinéphile, pour tout dire d’une conscience.

 

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24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 12:34

http://bordeaux.aujourdhui.fr/uploads/assets/evenements/vignette/75968_les-femmes-savantes-arcachon.jpgPour des raisons très privées, je traque les anacoluthes comme un fou.


Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer celle qu'a commise Dominique de Villepin à la sortie du tribunal, le 23 mais 2011 :


 

"Après avoir été déclaré innocent en première instance, le Ministère public persiste et signe."

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 08:19

http://www.ladepeche.fr/content/photo/biz/2009/03/11/200903111674_w350.jpgUn échange bref et très intéressant, à Cannes hier soir.

 

Jean Rochefort descend d’une voiture, passe devant des midinettes en jouant les starlettes. Ces midinettes sont des ménagères d’à peine moins de cinquante ans qui ne cherchent pas à voir telle célébrité en particulier, mais de « la » célébrité. Elles reconnaissent le beau Jean et s’écrient :

 

— À ma guise !

 

Surpris, dépité, le beau Jean répond :

 

— Et quelques autres choses aussi…

 

Jean Rochefort a joué dans 150 films et dans des dizaines de pièces de théâtre. Il a obtenu sept César, y compris un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Il est un monument de la comédie française.

 

Je ne l’ai vu qu’une seule fois sur scène, en 1970, dans l’adaptation française d’une pièce anglaise, Un jour dans la mort de Joe Egg, pour laquelle il reçut le Prix du Syndicat de la critique. Je connaissais très bien l’original de cette œuvre de Peter Nichols qui raconte l’histoire d’un père et d’une mère qui tenent de sauver leur couple tout en élevant leur fille lourdement handicapée mentale.

 

Époustouflant, Rochefort permit à la version française de surpasser la version anglaise.

 

Toute la carrière de ce comédien fut à cette aune.

 

Seulement, voilà : ce sémillant octogénaire doit avoir besoin d’argent, ou alors penser que les linceuls ont des poches. Il a tourné cette année dans une publicité qui eut un gros succès, grâce à lui évidemment, pour vanter “ Amaguiz ”, un produit des assurances Groupama. Je passe rapidement sur la philosophie de cette pub : c’est du sarkozysme pur sucre, tout est possible, chacun fait comme bon lui semble en se contrefoutant des autres. Seules les assurances privées vous apportent la liberté de choix, le petit bonheur égoïste.

 

Ce qui m’intéresse ici, et que l’acteur populaire a dû prendre comme un coup de poing dans l’estomac, c’est que pour le grand public, il ne restera de son œuvre immense et magnifique que cette publicité, cette performance de 17e rang.

 

Bien fait !

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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 10:34

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/57/Blason_Joseph_Fouché_(1759-1820)_Comte.svg/545px-Blason_Joseph_Fouché_(1759-1820)_Comte.svg.pngIl s'agit d'un homme du XVIIIe siècle qui ne connaissait qu'un parti : celui du pouvoir, celui de la majorité.


Il fit exécuter des centaines de personnes.


Avant les Einsatzgruppen, il fit brûler et mitrailler au canon des centaines d'innocents par paquets de cent. À propos de ces massacres et des démolitions d'habitations concomitantes, il écrivit :


 Les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à l'impatience républicaine. L'explosion de la mine et l'activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute puissance du peuple. Sa volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans, elle doit avoir les effets du tonnerre.


Il soutint la Révolution française dans ce qu'elle avait de plus extrémiste. Il vota la mort de Louis XVI. Il fit éliminer Robespierre. Puis il rendit service à Bonaparte. Il trahit Napoléon. Il servit Louis XVIII, Charles X.


Il mit le feu à toutes ses archives en 1820.

Son prénom : Joseph.

 

http://bernard-gensane.over-blog.com/article-qui-a-ecrit-ceci-73466400.html

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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 06:55

 

http://www.la-litterature.com/images/17s_Louis%20XIV%20habillé%20en%20soleil.jpg

 

Louis XIV adorait les petits pois.


Le problème est qu'il était affligée d'une malformation palatale : un petit trou faisait communiquer sa bouche et ses fosses nasales.


Il lui arrivait donc d'expulser des petits pois par le nez.


Sacré Soleil, toujours le premier pour la déconne !

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 15:15

http://plabbe.files.wordpress.com/2011/03/revolution.jpgLa Révolution est faite pour le peuple : il est bien aisé de comprendre que par peuple on n'entend pas cette classe qui, privilégiée par ses richesses, a usurpé toutes les jouissances de la vie et tous les biens de la société. le peuple est l'universalité des citoyens français : le peuple, c'est surtout la classe immense du pauvre ; cette classe qui donne des hommes à la patrie, des défenseurs à nos frontières, qui nourrit la société par ses travaux. La Révolution serait un monstre politique et moral, si elle avait pour but d'assurer la félicité de quelques centaines d'individus et de consolider la misère de […] millions de citoyens. Ce serait une illusion blessante pour l'humanité que de déclarer sans cesse le mot d'égalité si des intervalles immenses de bonheur devaient toujours séparer l'homme de l'homme.


[…] Vous devez commencer par déterminer d'une manière large et vraiment révolutionnaire la somme que chaque individu doit mettre en commun pour la chose publique. Il ne s'agit pas d'exactitude mathématique, ni de ce scrupule timoré avec lequel on doit travailler dans la répartition des contributions publiques : c'est ici une mesure extraordinaire qui doit porter le caractère des circonstances qui la commandent. Agissez donc en grand : prenez tout ce qu'un citoyen a d'inutile ; car le superflu est une violation évidente et gratuite des droits du peuple. Tout homme qui a au-delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut qu'abuser. Ainsi, en lui laissant tout ce qui lui est strictement nécessaire, tout le reste, pendant la guerre, appartient à la République et à ses membres infortunés.

 

Pour ceux qui n'auraient pas trouvé, la réponse demain. Prière de ne pas s'aider d'un moteur de recherche.

Un indice : il n'en croyait pas un mot. Pas un !

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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 06:46

http://1.bp.blogspot.com/_snzU01ATjns/TI3y3v9f_dI/AAAAAAAAAQI/t407UI2BAM0/s1600/joyce.jpgLe roman de Joyce Ulysses fut publié à Paris en 1922 par Sylvia Beach et sa librairie, désormais mythique, Shakespeare and Company. Auparavant, Joyce avait publié quelques extraits de son roman aux États-Unis dans la Little Review. Cette prépublication avait suscité un procès rendant quasiment impossible la sortie de ce roman dans un pays de langue anglaise, alors que l'ouvrage était loin d'être achevé. Les diverses censures avaient été effrayées par les attaques contre l'Église catholique et les institutions étatiques. Il n'est pas exclu que la perspective de ne jamais pouvoir éditer son livre libéra Joyce et le poussa à radicaliser son projet esthétique.

 

A noter que Mein Kampf, publié en version abrégée en Angleterre en 1931 dans la traduction d'un juge de paix, puis dans sa version intégrale en 1939 par un ancien prêtre, ne fut jamais inquiété.

 

En 1933, George Orwell écrivit une longue lettre à une amie pour lui expliquer en quoi, selon lui, Ulysse était un chef-d'oeuvre. Je retiendrai simplement ici que le futur auteur de 1984 fut frappé par le fait que Joyce était parvenu à décrire la vie comme elle était vécue. Orwell voyait dans Lepold Bloom, le personnage principal directement inspiré par une relation de Joyce, un homme ordinaire, sans culture, décrit à la fois de l'intérieur et de l'extérieur.

 

Dès 1924, Stefan Zweig, qui fut un immense critique littéraire, écrivit une note éblouie de quelques pages sur Ulysse. J'en propose ici le début, qui montre à quel point, pour l'écrivain de Salzbourg, ce roman allait s'avérer inépuisable :

 

Genre : un roman ? Nullement : un sabbat de l'esprit, un gigantesque capriccio, une phénoménale nuit de Walpurgis (fête du printemps célébrée encore de nos jours dans les pays nordiques) cérébrale. Un film de situations psychiques, ébluoissant, trépidant, se déroulant à l'allure vertigineuse d'un express au milieu d'un paysage psychologique plein de détails ingénieux et géniaux. Un dédoublement, un détriplement de la pensée, un chevauchement, un entremêlement, une juxtaposition désordonnée de tous les sentiments, une orgie psycholigique vue à travers une loupe à scruter le temps ultra perfectionnée qui désintègre chaque mouvement, chaque vibration. Une tarentelle de l'inconscient, une fuite désordonnée et tumultueuse des idées, entraîant indistinctement dans son tourbillon tout ce qui se trouve sur son chemin, ce qu'il y a de plus subtil et de plus banal, de plus fantastique et de plus freudien, théologie et pornographie, lyrisme et trivialité de portefaix : un chaos en somme, non point issu de confuses visions enfantées par le cerveau ivre d'un Rimbaud, embrumé par le démon de l'alcool, mais orchéstré hardiment en connaissance de cause, par un intellectuel à l'esprit perçant, ironique, cynique. On crie de ravissement, oin rage, on se lasse, puis l'intérêt stimule encore une fois votre attention, on finit par avoir le vertige comme si l'on avait tourné dix heures de suite sur un manège ou écouté une musique interminable, une musique tantôt fascinante, aux sonorités flûtées, tantôt brutale, tapageuse, barbare comme du jazz, mais toujours d'un modernisme voulu, qui s'exprime ici dans une débauche de vocables, la plus raffinée à laquelle se soit jamais livrée aucune langue. Il y a dans ce livre quelque chose d'héroïque et en même temps d'une parodie lyrique de l'art : bref c'est bel et bien un sabbat de sorcières, une messe noire dans laquelle le diable mime et singe l'esprit saint de la façon la plus osée, la plus irritante. Mais c'est unique, inimitable, nouveau.

 

Traduction Halzir Hella

 

(Dans une prochaine note, Zweig et Dante)

 

J'en profite pour reprendre une note de lecture, paru dans mon blog censuré, sur un très beau livre consacré à Zweig :

 

Laurent Seksik. Les derniers jours de Stefan Zweig. Paris : Flammarion, 2010

 

Je ne connais pas les autres livres de Laurent Seksik, mais je me dis toujours, quand j’aborde la lecture d’un ouvrage consacré à Stefan Zweig, que l’intelligence étant contagieuse, je vais me régaler.

 

En tant que biographie romancée, ces Derniers jours… sont un vibrant hommage à ce grand Autrichien, à cet homme-littérature, et donc à ses propres biographies (Tolstoï, Marie-Antoinette, Joseph Fouché etc.).

 

Lorsque les Nazis brûlent ses livres en 1933 à Berlin, Zweig est l’auteur vivant le plus lu au monde, le plus traduit, davantage encore que Thomas Mann qu’il considérait comme son modèle indépassable. Pas une ligne de lui n’est médiocre ou insignifiante. Même si, nous dit Seksik, il se sentait incapable d’une grande œuvre comme La Montagne magique, « n’ayant pas le courage de forer dans les abysses de ses personnages. »

 

Dans un court récit de George Orwell que je lis et relis depuis quarante ans (“ Une Pendaison ”), le narrateur nous livre ce que signifie l’exécution d’un être humain : « Lui et nous nous formions un groupe d’hommes qui marchaient ensemble, voyaient, entendaient, ressentaient, comprenaient le même monde ; et d’ici deux minutes, d’un coup sec, l’un de nous aurait disparu – un esprit de moins, un univers de moins. » La mort volontaire de Zweig a effectivement signifié un grand esprit de moins, une vision exceptionnelle de notre monde en moins.

 

Comme Walter Benjamin, plusieurs intellectuels et créateurs juifs allemands ou autrichiens se suicidèrent juste avant que la Gestapo ne frappe à leur porte. Zweig se supprima, en compagnie de sa seconde épouse, au Brésil, loin de tout danger immédiat. Un peu comme si, la terre étant plate, il s’était trouvé au bout du monde, n’ayant plus qu’un seul pas à franchir pour basculer dans l’abîme. Bizarrement, cette immense intelligence, cette conscience qui se voulait universelle n’avaient pas compris, n’avait pas voulu comprendre en temps opportun la volonté meurtrière implacable du nazisme. La longue et riche amitié qui le lia vingt-cinq ans durant à Romain Rolland s’était délitée lorsque l’auteur de Jean-Christophe, pourtant pacifiste, n’avait plus supporté l’aveuglement de Zweig face au totalitarisme, ses espoirs béats en des lendemains meilleurs : « Il est trop clair que nos chemins se sont séparés. Il ménage étrangement le fascisme hitlérien qui cependant ne le ménagera pas », avait écrit Rolland. Malheureusement, il s’était tellement assimilé à ce monde viennois, cette bourgeoisie cultivée, ces artistes et hommes de culture brillants, ces Juifs pleinement germanisés, en un mot à la défunte MittelEuropa, qu’en détruisant tout cela, les nazis l’avaient brisé.

 

Et pourtant, le génie de l’artiste avait inconsciemment prévu le sort funeste que le bourgeois privilégié connaîtrait. Dans un court essai sur Montaigne où il affirmait qu’il fallait « refuser de plonger au milieu des possédés et créer sa propre patrie, son propre monde, au-delà du temps », Zweig établissait un parallèle entre sa fuite de Salzbourg et celle de l’auteur des Essais, qui avait fui la peste. L’arrière petit-fils de Moshe Paçagon, nous rappelle Seksik, « avait erré de ville en ville, rejeté, incompris, revendiquant sa crainte de la mort, sa peur de la peste, répétant qu’il voulait vivre, se préserver. »

 

Stefan Zweig n’avait pas dit la prière des morts pour sa mère, lui qui avait prononcé tant d’oraisons funèbres pour tant d’êtres chers, de Rilke à Freud. Mais il ne savait pas prier en hébreu. Ses parents n’avaient pas souhaité lui apprendre la langue de ses ancêtres. Être Juif, à l’époque, qui s’en souciait à Vienne ? Et pourtant, dès 1916, dans sa pièce Jérémie, Zweig avait placé dans la bouche de ses personnages cette lugubre prémonition : « […] au long de l’infini des routes de souffrance, nous sommes éternellement les éternels vaincus, esclaves du foyer dont nous sommes les hôtes. » Comment avait-il pu écrire cela en 1916, interroge Seksik ? Comment en effet, cet athée – à tout le moins agnostique – cet homme totalement étranger à la synagogue, cet Autrichien qui, contrairement à son ami Einstein, n’avait que faire du sionisme et de la création d’un État juif, avait-il écrit, vingt ans avant la politique d’anéantissement des Juifs, sa compassion pour les malheurs à venir d’un peuple dont il ne s’estimait en conscience nullement partie prenante ?

 

Mieux encore : à vingt ans, en 1901, il publie son premier texte (Dans la neige) dans la revue Die Welt, dirigée, comme par hasard, par Théodore Herzl. Il relate l’histoire d’un ghetto allemand, au Moyen Âge, proche de la frontière polonaise. Les Juifs sont pillés, massacrés par des “ Flagellants ” (sorte de cosaques). La peur de la mort se transforme en une résignation désespérée. Pour Seksik, la prescience du jeune Zweig est inouïe : « L’immense cercueil de glace de Pologne. Plus grand tombeau de l’univers. Voilà sa première œuvre, le froid linceul d’Israël. »

 

Mieux encore, et là nous abordons son destin personnel, celui d’un être qui, sa vie durant, a préparé son suicide sans le savoir. En 1937, Zweig rédige son essai Le Combat avec le démon, consacré à Hölderlin, entouré de morts durant ses années de formation, Nietzsche, mort après dix ans de démence végétative, et Kleist qui se suicida à trente-quatre ans après avoir tué sa seconde femme Henriette, atteinte d’un cancer. Seksik le souligne fortement : c’est peu dire que « son propre esprit entra en résonance avec ces âmes folles. » Dans cet essai, il fait l’éloge du suicide de Kleist, il fait de sa mort un chef-d’œuvre, lui qui emmena dans l’au-delà sa seconde femme qui souffrait de crises d’asthme très aiguës.

 

C’est pourquoi, quelques semaines avant de mourir, serein, il put écrire ces quelques vers :

 

Jamais la vue n’est plus étincelante et libre

Qu’à la lumière du couchant,

Jamais on n’aime plus sincèrement la vie

Qu’à l’ombre du renoncement

 

 

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 14:38

 

http://radama.free.fr/desseins_de_la_semaine/wordpress/wp-content/2010/07/emile_littre-283x300.jpgÉmile Littré aimait bien aller voir ailleurs s'il y était. Par exemple dans la chambre de sa bonne. On raconte qu'il était avec cette gentille personne quand sa femme déboula dans la chambre.

 

- Je suis surprise, dit-elle.

- Non, Madame, vous êtes étonnée, répondit le grand philologue. C'est nous qui sommes surpris.


Littré est l'auteur d'une œuvre immense, dont son fameux dictionnaire. Je possède sa version en six volumes où je me perds régulièrement, le plus souvent au hasard, parfois pour chercher un mot précis.

 

Récemment, je voulais vérifier que le composé “ Patte d'oie ” (nom d'une place et d'une station de métro à Toulouse) avait bien un rapport direct – comme on l'entend bien en occitan – avec le substantif “pédauque” (qui qualifie la reine du même nom). Littré écrit ceci :

 

"Image de femme que l'on voit représentée avec des pieds d'oie sur quelques monuments du moyen âge, et que l'on prétend être celle de la reine Berthe, mère de Charlemagne. /  On dit aussi la reine Pédauque."

 

Suit un exemple tiré de Rabelais.

 

Juste au-dessous du mot “ pédauque ”, Littré nous donne la définition du mot “pédéraste”:

 

"Celui qui est adonné à la pédérastie."

 

Fort bien, mais qu'était la pédérastie selon Littré ?

 

Un "vice contre nature".

 

C'est tout.

 

Agnostique, Littré appartint toute sa vie à la gauche modérée. Au niveau sexuel, il fut un vrai homme coincé du XIXe siècle.

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 06:49

Delerm2Chez Philippe Delerm, on dirait que, contrairement à l'expression consacrée, dieu est dans les détails. Il voit "une autre vie" dans les syllabes DU-RA-LEX au fond des verres du même nom. Il a sûrement raison. Une dame qui vient de perdre son mari lui dit qu'elle relit ses livres et que "le détail lui permet de tenir".

 

Chaque fois que je me rends dans son village du Tarn-et-Garonne, où j'ai de la famille, je me demande à chaque pas : "Que verrait Philippe Delerm à ma place en cet instant précis ?" Une question gratuite, rhétorique, donc, qui me permet d'engager un dialogue, non pas avec lui, mais avec moi.

 

Je vous livre quelques lignes de son dernier ouvrage, Le trottoir au soleil. Après une belle promenade en fin d'après-midi, le narrateur s'est arrêté dans le petit café de Dore-l'Eglise, près de la Chaise-Dieu, en Auvergne.

 

"Un soir d'été. Comment partir ? Aucune affichette, aucun menu sur les vitres du café. Quand la patronne vient ramasser les verres, vous osez pourtant tenter comme une chance infime cette question que vous posez avec un ton à l'avance dénégatif, comme pour conjurer la probable réponse : "Vous ne faites pas restaurant ?" La femme ne répond pas tout de suite, et le fléau de la balance oscille entre contrainte et possibilité. Et puis : "Je peux vous faire à dîner." Elle n'a pas vraiment répondu. Elle ne fait pas restaurant, elle peut vous faire à dîner, d'un merveilleux menu où tout sera bon, car il n'y aura rien à choisir. Vous dînerez à petits coups d'étonnements sereins - excellent ce saucisson ... tu as vu la taille du morceau de cantal ? Vous n'aurez pas quitté la table ronde un peu rouillée. Le portail va flamber, prendre un ton de corail à l'heure du café. Dore-l'Eglise. On peut vous faire à dîner."

 

La table "ronde un peu rouillée" : un détail, mais on imagine bien l'hôtesse des lieux dans cet état. J'aime bien aussi l'utilisation du mot "patronne". On se croirait dans un film de Gabin ou de Bourvil dans les années cinquante. Je pense que, moi aussi, j'aurais utilisé ce terme. Mais, ayant deux ans de plus que Delerm, je suis de sa génération et mon oreille d'enfant a entendu les mêmes mots que la sienne. Bref, j'adore.

 

Je me permets ce rappel autocitatif :

http://bernard-gensane.over-blog.com/article-en-lisant-philippe-delerm-68047603.html

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