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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 06:26

Classement établi par un jury international ne comportant pas de Britanniques.

 

Il y a une trentaine d'années, j'ai enseigné Middlemarch de George Eliot à des étudiants de Côte d'Ivoire. En présence de ce pavé de 1 000 pages, ils avaient bien voulu accepter mon jugement selon lequel il s'agissait du plus grand roman britannique. Dans la vraie vie, George Eliot s'appelait Mary Ann Evans. Elle avait choisi un pseudonyme masculin pour que les “ professionnels de la profession ”, et le public, la prennent parfaitement au sérieux (un peu comme George Sand). Publié dans les années 1870, Middlemarch est sans conteste le tableau le plus subtil de l'Angleterre victorienne. Je me réjouis pour les mannes d'Eliot qu'un jury international l'ait classé en tête de cette formidable liste.

 

 

 

 

A noter qu'une telle liste eût été impossible avec le roman français : outre les trois premiers romans, fort justement classés en tête, écrits par deux femmes, les écrivaines sont omniprésentes dans ce classement. En particulier Jane Austen, pour trois de ses livres, assurément la romancière préférée des étudiants anglicistes français. Bravo à Virginia Woolf (4 titres) et aux sœurs Brontë (trois titres). On pourra évidemment chipoter : Rushdie ou Defoe derrière Winterson ou Zadie Smith. McEwan devant Fielding ou Forster. D.H. Lawrence un peu loin. Mais l'important est que cette liste existe et qu'elle nous incite à lire ou relire des dizaines de chefs-d'œuvre.

 

 

100. The Code of the Woosters (PG Wodehouse, 1938)
99. There but for the (Ali Smith, 2011)
98. Under the Volcano (Malcolm Lowry, 1947)
97. The Chronicles of Narnia (CS Lewis, 1949-1954)
96. Memoirs of a Survivor (Doris Lessing, 1974)
95. The Buddha of Suburbia (Hanif Kureishi, 1990)
94. The Private Memoirs and Confessions of a Justified Sinner(James Hogg, 1824)
93. Lord of the Flies (William Golding, 1954)
92. Cold Comfort Farm (Stella Gibbons, 1932)
91. The Forsyte Saga (John Galsworthy, 1922)
90. The Woman in White (Wilkie Collins, 1859)
89. The Horse’s Mouth (Joyce Cary, 1944)
88. The Death of the Heart (Elizabeth Bowen, 1938)
87. The Old Wives’ Tale (Arnold Bennett,1908)
86. A Legacy (Sybille Bedford, 1956)
85. Regeneration trilogy (Pat Barker, 1991-1995)
84. Scoop (Evelyn Waugh, 1938)
83. Barchester Towers (Anthony Trollope, 1857)
82. The Patrick Melrose novels (Edward St Aubyn, 1992-2012)
81. The Jewel in the Crown (Paul Scott, 1966)
80. Excellent Women (Barbara Pym, 1952)
79. His Dark Materials (Philip Pullman, 1995-2000)
78. A House for Mr Biswas (VS Naipaul, 1961)
77. Of Human Bondage (W Somerset Maugham, 1915)
76. Small Island (Andrea Levy, 2004)
75. Women in Love (DH Lawrence, 1920)
74. The Mayor of Casterbridge (Thomas Hardy, 1886)
73. The Blue Flower (Penelope Fitzgerald, 1995)
72. The Heart of the Matter (Graham Greene, 1948)
71. Old Filth (Jane Gardam, 2004)
70. Daniel Deronda (George Eliot, 1876)
69. Nostromo (Joseph Conrad, 1904)
68. A Clockwork Orange (Anthony Burgess, 1962)
67. Crash (JG Ballard 1973)
66. Sense and Sensibility (Jane Austen, 1811)
65. Orlando (Virginia Woolf, 1928)
64. The Way We Live Now (Anthony Trollope, 1875)
63. The Prime of Miss Jean Brodie (Muriel Spark, 1961)
62. Animal Farm (George Orwell, 1945)
61. The Sea, The Sea (Iris Murdoch, 1978)
60. Sons and Lovers (DH Lawrence, 1913)
59. The Line of Beauty (Alan Hollinghurst, 2004)
58. Loving (Henry Green, 1945)
57. Parade’s End (Ford Madox Ford, 1924-1928)
56. Oranges Are Not the Only Fruit (Jeanette Winterson, 1985)
55. Gulliver’s Travels (Jonathan Swift, 1726)
54. NW (Zadie Smith, 2012)
53. Wide Sargasso Sea (Jean Rhys, 1966)
52. New Grub Street (George Gissing, 1891)
51. Tess of the d’Urbervilles (Thomas Hardy, 1891)
50. A Passage to India (EM Forster, 1924)
49. Possession (AS Byatt, 1990)
48. Lucky Jim (Kingsley Amis, 1954)
47. The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman (Laurence Sterne, 1759)
46. Midnight’s Children (Salman Rushdie, 1981)
45. The Little Stranger (Sarah Waters, 2009)
44. Wolf Hall (Hilary Mantel, 2009)
43. The Swimming Pool Library (Alan Hollinghurst, 1988)
42. Brighton Rock (Graham Greene, 1938)
41. Dombey and Son (Charles Dickens, 1848)
40. Alice’s Adventures in Wonderland (Lewis Carroll, 1865)
39. The Sense of an Ending (Julian Barnes, 2011)
38. The Passion (Jeanette Winterson, 1987)
37. Decline and Fall (Evelyn Waugh, 1928)
36. A Dance to the Music of Time (Anthony Powell, 1951-1975)
35. Remainder (Tom McCarthy, 2005)
34. Never Let Me Go (Kazuo Ishiguro, 2005)
33. The Wind in the Willows (Kenneth Grahame, 1908)
32. A Room with a View (EM Forster, 1908)
31. The End of the Affair (Graham Greene, 1951)
30. Moll Flanders (Daniel Defoe, 1722)
29. Brick Lane (Monica Ali, 2003)
28. Villette (Charlotte Brontë, 1853)
27. Robinson Crusoe (Daniel Defoe, 1719)
26. The Lord of the Rings (JRR Tolkien, 1954)
25. White Teeth (Zadie Smith, 2000)
24. The Golden Notebook (Doris Lessing, 1962)
23. Jude the Obscure (Thomas Hardy, 1895)
22. The History of Tom Jones, a Foundling (Henry Fielding, 1749)
21. Heart of Darkness (Joseph Conrad, 1899)
20. Persuasion (Jane Austen, 1817)
19. Emma (Jane Austen, 1815)
18. Remains of the Day (Kazuo Ishiguro, 1989)
17. Howards End (EM Forster, 1910)
16. The Waves (Virginia Woolf, 1931)
15. Atonement (Ian McEwan, 2001)
14. Clarissa (Samuel Richardson,1748)
13. The Good Soldier (Ford Madox Ford, 1915)
12. Nineteen Eighty-Four (George Orwell, 1949)
11. Pride and Prejudice (Jane Austen, 1813)
10. Vanity Fair (William Makepeace Thackeray, 1848)
9. Frankenstein (Mary Shelley, 1818)
8. David Copperfield (Charles Dickens, 1850)
7. Wuthering Heights (Emily Brontë, 1847)
6. Bleak House (Charles Dickens, 1853)
5. Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847)
4. Great Expectations (Charles Dickens, 1861)
3. Mrs Dalloway (Virginia Woolf, 1925)
2. To the Lighthouse (Virginia Woolf, 1927)
1. Middlemarch (George Eliot, 1874)

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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 06:30

Menu antique

 

« Écoute le menu : le marché n’en aura point fait les frais. Des pâturages de Tiburviendra un chevreau bien gras, le plus tendre du troupeau ? Il n’aura pas encore brouté l’herbe ni osé mordre aux branches des jeunes saules :il a plus de lait que de sang ; des asperges de montagne que, laissant là son fuseau, la fermière a cueillies ; puis de gros œufs, encore tout chauds du nid, avec les poules qui les ont pondus ; des raisins conservés une partie de l’année, aussi beaux qu’ils l’étaient à leurs ceps ; des poires de Signia et de Syrie et, dans les mêmes corbeilles, des pommes au frais parfum, rivales de celles du Picenum : tu n’auras pas à les redouter, maintenant que le froid a séché l’automne et qu’elles n’offrent plus l’inconvénient d’un suc âcre encore. »

 

Juvénal XI 64-76

 

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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 06:51

Né en 1909, Frank Gardiner Wisner (les familles Wisner et Sarkozy sont alliées) fut directeur des opérations de l'OSS en Europe du Sud. Il fut ensuite l'un des principaux fondateurs de la CIA, aux côtés d’Allen Dulles et de Richard Helms. Son rêve était de débarrasser le monde de la peste bolchévique. Il créa Radio Free Europe, une station de propagande émettant derrière le rideau de fer.

 

Il sombra dans la folie après l'opération avortée de Budapest et la sanglante répression soviétique, qui causa des centaines de morts et de disparus, ce dont il se sentit toujours coupable. Il démissionna, subit en vain des séances d’électrochocs, déclara « ne plus discuter qu’avec son revolver » fut interné, et se suicida d’un coup de revolver dans la tempe. Il fut enterré au Cimetière national d’Arlington, brave parmi les braves.

 

(Furor)

 

 

 

 

 

La photo de Gisèle Freund est bien connue : Virginia et son mari Leonard Woolf sont d’une tristesse infinie. Moins, cependant, que celle de leur chien qu’ils ont contaminé.

 

Il faudrait des pages pour résumer une telle vie et une telle œuvre. Quelques mots sur sa fin : juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale, elle écrit Between the Acts qui sera publié après sa mort. Woolf est de plus en plus dépressive. Sa maison est bombardée, la critique accueille sa biographie de Roger Fry du bout des doigts. En cas d’invasion de l’Angleterre, elle craint pour son mari qui est juif. Le 28 mars 1941, elle enfile un manteau dont les poches sont bourrées de pierres, elle entre dans la rivière et meurt noyée, peut-être en pensant à l’Ophélie d’Hamlet. On retrouvera son corps trois semaines plus tard. Son marie enterrera ses cendres dans le jardin de leur maison de campagne. Virginia avait 59 ans.

 

Woof laissera une courte lettre à son mari où elle explique qu’elle devient folle, qu’elle ne s’en sortira pas, qu’elle entend des voix et ne peut plus se concentrer. Elle l’assure qu’il l’a rendue parfaitement heureuse mais qu’il ne peut pas la sauver. Elle ne veut pas gâcher sa vie davantage. Elle termine par « Je ne pense pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été. »

 

 

 

Dearest, I feel certain that I am going mad again. I feel we can't go through another of those terrible times. And I shan't recover this time. I begin to hear voices, and I can't concentrate. So I am doing what seems the best thing to do. You have given me the greatest possible happiness. You have been in every way all that anyone could be. I don't think two people could have been happier till this terrible disease came. I can't fight any longer. I know that I am spoiling your life, that without me you could work. And you will I know. You see I can't even write this properly. I can't read. What I want to say is I owe all the happiness of my life to you. You have been entirely patient with me and incredibly good. I want to say that—everybody knows it. If anybody could have saved me it would have been you. Everything has gone from me but the certainty of your goodness. I can't go on spoiling your life any longer. I don't think two people could have been happier than we have been. V.

 

(Impatienta doloris)

 

 

 

 

 

 

Cela se passait en 1096 : Les soldats du comte de Flonheim arrivent à Worms le 18 mai 1096. Peu de temps après, le bruit court que les Juifs ont empoisonné les puits et qu’ils auraient noyé un chrétien. L’évêque de Worms tente de protéger les Juifs en les hébergeant dans son palais que la population locale et les croisés prennent d’assaut. Refusant le baptême censé les sauver de l’enfer, 800 juifs sont massacrés par les 10 000 hommes du comte, à l’exception de quelques-uns qui se suicident. A la même époque, d’autres Juifs seront massacrés à Mayence ou Cologne.

 

Un des grands massacreurs de l’époque ne fut autre que l’Amiénois Pierre l’Hermite qui sévit à Nicée, Antioche, Jérusalem. Il avait été marié, fait deux enfants à sa Béatrix avant de se convertir.

 

(Substractio)

 

 

 

 

 

En finir ! (96)
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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 06:44

Ou : comment massacrer deux langues en un seul mot !

Méprisons la langue française (40)
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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 06:25

Ce mot est, aujourd’hui est mis à toutes les sauces. Or l’abus de sauce tue la sauce :« Qatar-bashing : 3 critiques fallacieuses à déconstruire »

 

« Bashing » est principalement utilisé dans les pays de langue anglaise pour évoquer des conduites homophobes : « Gay-bashing attacks on the rise in city, could double last year’s total ». Il s’était répandu dans les années soixante-dix en Grande-Bretagne par l’entremise des skinheads pour stigmatiser les Pakistanais ou les attaquer physiquement (« Paki-bashing »). Le sens premier de « to bash » est donner un coup (de poing). Par extension maltraiter, rudoyer et, au sens figurer, dénigrer de manière systématique. C’est ce dernier sens que le franglais a favorisé : « Arrêtons le " France bashing " », Le Monde,‎ 22 janvier 2013. On remarque que l’antéposition du complément (« Hollande bashing » au lieu de « l’acharnement contre Hollande ») est une construction qui ne correspond pas au génie de la langue française.

 

Utiliser « bashing » par paresse en toute circonstance appauvrit la langue et banalise, en la masquant, la violence du comportement.

 

On préfèrera

 

-       au sens propre : tabassage, matraquage, volée de bois, ratonnade, brutalités, expéditions punitives,

-        

-       au sens figuré : dénigrement, débinage, lynchage médiatique, persiflage, charge systématique, curée, jeu de massacre.

 

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 06:00

Cléopatre n'y allait pas avec le dos de la cuiller :

 

« Il y avait deux perles, les plus grosses qui eussent jamais existé, l’une et l’autre propriété de Cléopâtre, dernière reine d’Égypte; elle les avait héritées des rois de l’Orient. Au temps où Antoine se gavait journellement de mets choisis, Cléopâtre, avec le dédain à la fois hautain et provocant d’une courtisane couronnée, dénigrait toute la somptuosité de ces apprêts. Il lui demanda ce qui pouvait être ajouté à la magnificence de sa table ; elle répondit qu’en un seul dîner, elle engloutirait dix millions de sesterces. Antoine était désireux d’apprendre comment, sans croire la chose possible. Ils firent donc un pari. Le lendemain, jour de la décision, elle fit servir à Antoine un dîner, d’ailleurs somptueux – il ne fallait pas que ce jour fût perdu, mais ordinaire. Antoine se moquait et demandait le compte des dépenses. Ce n’était, assurait-elle, qu’un à-côté ; le dîner coûterait le prix fixé et seule, elle mangerait les dix millions de sesterces. Elle ordonna d’apporter le second service. Suivant ses instructions, les serviteurs ne placèrent devant elle qu’un vase rempli d’un vinaigre dont la violente acidité dissout les perles. Elle portait à ses oreilles des bijoux extraordinaires, un chef-d’œuvre de la nature vraiment unique. Alors qu’Antoine se demandait ce qu’elle allait faire, elle détacha l’une des perles, la plongea dans le liquide et lorsqu’elle fut dissoute, l’avala. »

 

Pline IX 119-121

 

 

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 06:40

Hé oui, chers lecteurs : cela faisait un petit moment que je n'avais pas lancé une nouvelle série. On va essayer de savoir ce que mangeaient ceux qui nous ont précédé. Chaîne alimentaire, chaîne de l'humanité.

 

Alors commençons par Ötzi, cet italien des Dolomites, dont les restes bien conservés par le froid ont été découverts en 1991, à quelques mètres de la frontière avec l'Autriche. Ce monsieur a vécu il y a 4 500 ans. Il est mort à 45 ans, il mesurait 1,59 mètres et pesait 40 kilos. Brachycéphale, il avait les dents du bonheur. Il était peut-être temps qu'il meure car il souffrait de sclérose, d'arthérosclérose, d'une maladie articulaire chronique au niveau des genoux ; ses poumons étaient encrassés par la fumée des feux de camps et il se trimballait trois calculs biliaires.

 

Lors de son dernier repas, il mangea des céréales (75% du repas), du cerf et du bouquetin.

 

A table ! (1)
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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 06:15

Elsa Gribinski. Le goût des mots. Paris : Mercure de France, 2015.

 

Superbe petit livre que m’a offert une amie qui a beaucoup de goût. Le projet était de « se glisser » dans les mots d’autrui, de voir comment de grands noms de la littérature jouaient avec, s’arc-boutaient sur les mots (les seules amours de Beckett). Alors au commencement était le mot, mutus, « son, bruit de voix qui n’a pas de signification » d’où dériveront « muet » ou mutique ». Le dictionnaire, « l’univers par ordre alphabétique » n’est-il pas, selon Anatole France, « le livre par excellence car tous les autres livres sont dedans ».

 

Voyez comment Socrate, le père de l'arbitrarité du signe, s’est joué de Cratyle en lui expliquant que « les noms correspondent à l’image que l’homme s’est faite des choses et non à leur nature intime », et donc que c’est dans les choses qu’il faut étudier les choses.

 

Il y aura ce poème extraordinaire où Rimbaud voit les lettres, les matérialise :

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu,

 

proposition insensée (« une folie », disait le jeune Ardennais), puisque, entre autre, aucune couleur ne contient la lettre qu’elle est supposée représenter. Mais y eut-il jamais plus belle alchimie ? Un peu plus tard, Apollinaire peindra les mots en calligrammes. Quant à Proust, après avoir lu  La Chartreuse, il rêvera de Parme, un nom « compact, lisse, mauve et doux » alors qu’en Italien c’est beaucoup plus dur à l’oreille (la Certosa di Parma), tout comme Florence, beaucoup moins « embaumée » en italien (Firenze). Quant à Ponge, la poésie lui permettra de « mordre dans les choses et de s’en nourrir ».

 

Pourfendeur des inégalités, Jean-Jacques Rousseau avait observé que des langues étaient « favorables à la liberté : les langues sonores, prosodiques, harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin. » Pas le français du XVIIIe siècle, mais le grec du Ve siècle avant notre ère : « Hérodote lisait son histoire aux peuples de la Grèce assemblés en plein air, et tout retentissait d’applaudissements. Aujourd’hui, l’académicien qui lit un mémoire, un jour d’assemblée publique, est à peine entendu au bout de la salle. […] le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue. »

 

Jehan-Rictus (qui s’appelait Gabriel Randon comme tout le monde) utilisera – ou inventera – les mots des pauvres avant de finir monarchiste et belliciste :

 

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,

les p’tits flaupés, les p’tits foutus

à qui qu’on flanqu’ sur le tutu

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,

les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,

qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,

mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme

et qui pass’nt de beigne à tabac.

 

On s’en voudrait d’omettre Sartre, qui, réel exploit, écrivit une biographie centrée sur son rapport aux mots, au langage, le « chemin de la liberté ». Ces mots si puissants dans son imaginaire qu’ils « déteignaient sur les choses ».

 

Quand on dit qu’un avion « décolle » on commence par réanimer une métaphore complètement vannée et on finit par ne plus savoir ce que l’on énonce, littéralement (un avion qui enlève le cou !). La décollation, c'est le coupage de la tête ; le décollement de la rétine, c'est son soulèvement mais décoller les cheveux c'est leur donner du volume ; décolleter une robe, c'est l'échancrer. Ici, comme disait Chlovski, le mot « dépasse le sens ». Cela est possible parce que dans tout mot il y a un trope. Enfant vient d’un vocable du vieux français qui signifie « qui ne parle pas ». Pour Elsa Gribinski, « quand on arrive à l’image aujourd’hui perdue et effacée qui avait jadis été placée à la base du mot, on est frappé par sa beauté, une beauté qui avait existé autrefois et qui n’existe plus. » D’où la nécessité absolue de ne pas se couper de ses racines. L’histoire de la langue est la langue de l’histoire. Histoire de la violence quand les catastrophes sont « exaspérées par les paroles des hommes » (Victor Hugo). C’est pourquoi, en observant les papillons (muets comme des carpes), Maeterlinck décidera que « le silence est l’élément dans lequel se forgent les grandes choses ».

 

Le premier écrivain qui réussira à entrer consciemment dans son livre sera Cervantès. Il ressemblera aux signes de son livre, deviendra un homme-livre après avoir transformé la réalité en signes (Michel Foucault).

 

 

Est-ce parce que, quand il se regardait dans sa glace il voyait un étranger narquois, que Jean Tardieu a joué à ce point avec la langue, a fait grigner et godailler les mots : « Je suis sa mouche, sa mitaine, sa sarcelle ; il est mon rotin, mon sifflet ; sans lui je ne peux ni coincer ni glapir ; jamais je ne le bouclerai ! Mais j’y touille, vous flotterez bien quelque chose ; une cloque de zoulou, deux doigts de loto. » ?

 

Quand on naît gaucher et bègue, que l’on est diacre et mathématicien, on ne devient pas forcément Lewis Carroll, mais ça aide : on joue avec les mots pour ne pas désespérer et on renverse tout parce qu’on est gaucher, ce qui débouche sur un mélange d’onirisme et de logique. Grace aux mots, tout est possible parce que tout est admis. Et, semble-t-il, avec les petites filles, on ne bégaye plus. 

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 06:36

 

Éric Birlouet. À la table du Moyen Âge, seigneurs, moines et paysans. Rennes: Ouest-France, 2013.

 

Dans la série “ C’est mon blog et j’y publie ce que je veux ”, je propose ci-après un compte rendu d’un livre de 2013, que j’ai découvert tout récemment et qui m’a passionné.

 

Rappelons que le Moyen Âge a duré 1 000 ans (plus que le capitalisme), de la fin du Ve siècle jusqu’aux dernières années du XVe siècle. En France, durant cette période, comme avant, comme après et comme ailleurs, la nourriture a constitué un puissant marqueur social et un important élément de distinction.

 

L’auteur explique qu’à partir du IXe siècle, la société est tripartite, avec les oratores (ceux qui prient), les bellatores (ceux qui combattent) et les laboratores, (ceux qui travaillent, principalement de leurs mains). Dès lors, les Français vont manger selon leur « qualité » : les nobles mangeront plus que les paysans (les hommes plus que les femmes) tandis que les moines devront – en principe – faire preuve de frugalité. Dans une perspective lévi-straussienne, on verra que les riches vont privilégier le rôti et le grillé alors que les pauvres se satisferont du bouilli. Oisifs, les nobles apprécieront la volaille (viande légère) tandis que les paysans mangeront du bœuf, viande tonique et grossière. Quant aux bellatores, ils mépriseront les légumes, ces aliments issus de la terre et ne pouvant de ce fait pas convenir à des gens de qualité. Les groupes dominants se régaleront de cigognes, de cygnes, de hérons, créatures volantes donc proches de Dieu. Le lait était l’aliment du « paysan, du valet et de l’enfant ». Le Roquefort existait il y a plus de 1 000 ans. Charlemagne se méfiait  de ses moisissures. Le miel était un aliment très noble. Le vol d’une ruche était passible d’une peine identique à celle du vol d’un bœuf.

 

Les riches ne plaignent pas la viande. Lorsque le dauphin du Viennois Humbert II passe à table au XIVe siècle, il enfourne deux livres de viande salée. Ses chevaliers ont droit au quart de sa ration, les écuyers au huitième, les valets au seizième.

 

Les religieux mangent de la viande, sauf les jours « maigres », où elle est interdite à tous les chrétiens. Le poisson étant jugé de nature « froide et humide », il n’échauffe pas les sens et n’emmène pas le mangeur vers la luxure. Pour les premiers chrétiens, le poisson était un aliment de reconnaissance, codé. En grec (que parlait le Christ), il se disait ichtus, mot magique formé par les initiales des termes composant la formule Iêsous Christos Theou Uios Sôtêr (Jésus-Christ, fils du Dieu Sauveur).

 

Au Moyen Âge, seuls les riches mangent du pain blanc de froment. Les pauvres doivent se contenter de pain à base de seigle, orge ou avoine. Il se consomme en moyenne 500 grammes de pain par jour et par personne, ce qui, pour les pauvres, fournit 85% des besoins caloriques. Les légumes les plus courants sont les choux et les poireaux, certainement pas la pomme de terre, qui sera importée – sans vraiment convaincre – au début du XVIIe siècle en Angleterre par Sir Walter Raleigh (qui ramènera également du Nouveau Monde le tabac au grand dam de John Lennon), et au XVIIIe siècle en France par le Montdidérien Parmentier, après un séjour forcé en Allemagne.

 

 

 

À noter qu’au Moyen Âge le mot viande désigne tous les aliments, ceux qui permettent de vivre (vivenda). La viande était appelée « chair ».

 

On buvait beaucoup de vin (un à deux litres par jour en comptant les femmes et les enfants), un breuvage titrant 7 à 8 degrés. Charles le téméraire était ivre un jour sur deux.

 

La cuisine se faisait pratiquement sans huile ou graisse animale. Les fruits étaient consommés en début de repas, ce qui était très diététique (voire la survivance du melon). En tout état de cause, comme l’atteste l’expression « entre la poire et le fromage », les fruits ne terminaient pas le repas.

 

Au Moyen Âge, sûrement pour conjurer certaines angoisses, on adorait les couleurs. Les portes des églises étaient peintes en rouge vif. Les aliments aussi, grâce aux épices, le safran en particulier, la plus noble, celle qui coûtait un bras.

 

Il n’y avait pas de salle à manger, même dans les demeures des riches où l’on « mettait » (« dressait ») la table dans la pièce la plus adéquate selon le temps qu’il faisait. Seules les personnes de haut rang jouissaient d’un siège personnel. Les autres s’asseyaient sur un banc (d’où « banquet »). Les nappes étaient de belle qualité, blanches de préférence. La couleur de la pureté. La tradition du drapeau blanc date de la guerre de Cent ans. Pas d’assiette, pas de fourchette (qui nous viendra d’Italie avec l'individualisme – je simplifie). La nourriture était déposée sur un tranchoir, une tranche de pain qui faisait office d’assiette et qui recueillait les graisses ou le jus de viande. On partageait volontiers ce tranchoir avec son voisin, d’ou, peut-être, l’origine du mot « copain ». À la fin du repas, on donnait ce pain aux serviteurs, aux chiens ou aux pauvres.

 

La « malbouffe » n’existait pas. On pensait qu’un bon cuisinier équivalait à un bon médecin. Cela n’empêchait pas des intoxications alimentaires à grande échelle. Mais, comme aujourd’hui, l’espoir faisait vivre.

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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 06:45

La dernière couillonnade en vogue : la charcuterie et la viande rouge seraient cancérigènes. À noter qu'un journaliste a remis au goût du jour le mot “cancérogène” et que toute la meute a suivi.

 

À l'époque de la lutte pour la contraception, c'était la pilule qui filait le cancer. Maintenant, que les Zuniens, qui mangent 5 fois plus de viande rouge que nous, et de la bien grasse, bien chimique et bien barbecuisée, se payent du cholestérol, des cancers et de la danse de saint-Guy, moi je veux bien, c'est leur affaire.

 

A couillonnade, couillonnade et demi. Une connerie a toujours chassé l'autre. Voici un bon point (fini le temps des bons points) “ Pasteur ”, distribué dans les écoles de la république en 1886 et qui explique aux chtits' nenfants pourquoi il faut boire du vin. Sans remonter jusqu'à cette époque bénie, quand j'étais gosse dans les années cinquante, on expliquait (depuis, en fait, la guerre 14-18) que la bière était bonne pour les femmes qui allaitaient. Comme les hommes étaient au front, les brasseries du Nord ne parvenaient plus à écouler...

Pas de viande rouge, du vin !

Le plus sidérant reste peut-être la précision : 585 grammes de viande. Au gramme près. Mais quelle viande ?

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