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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 06:44

Ou : comment massacrer deux langues en un seul mot !

Méprisons la langue française (40)
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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 06:25

Ce mot est, aujourd’hui est mis à toutes les sauces. Or l’abus de sauce tue la sauce :« Qatar-bashing : 3 critiques fallacieuses à déconstruire »

 

« Bashing » est principalement utilisé dans les pays de langue anglaise pour évoquer des conduites homophobes : « Gay-bashing attacks on the rise in city, could double last year’s total ». Il s’était répandu dans les années soixante-dix en Grande-Bretagne par l’entremise des skinheads pour stigmatiser les Pakistanais ou les attaquer physiquement (« Paki-bashing »). Le sens premier de « to bash » est donner un coup (de poing). Par extension maltraiter, rudoyer et, au sens figurer, dénigrer de manière systématique. C’est ce dernier sens que le franglais a favorisé : « Arrêtons le " France bashing " », Le Monde,‎ 22 janvier 2013. On remarque que l’antéposition du complément (« Hollande bashing » au lieu de « l’acharnement contre Hollande ») est une construction qui ne correspond pas au génie de la langue française.

 

Utiliser « bashing » par paresse en toute circonstance appauvrit la langue et banalise, en la masquant, la violence du comportement.

 

On préfèrera

 

-       au sens propre : tabassage, matraquage, volée de bois, ratonnade, brutalités, expéditions punitives,

-        

-       au sens figuré : dénigrement, débinage, lynchage médiatique, persiflage, charge systématique, curée, jeu de massacre.

 

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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 06:00

Cléopatre n'y allait pas avec le dos de la cuiller :

 

« Il y avait deux perles, les plus grosses qui eussent jamais existé, l’une et l’autre propriété de Cléopâtre, dernière reine d’Égypte; elle les avait héritées des rois de l’Orient. Au temps où Antoine se gavait journellement de mets choisis, Cléopâtre, avec le dédain à la fois hautain et provocant d’une courtisane couronnée, dénigrait toute la somptuosité de ces apprêts. Il lui demanda ce qui pouvait être ajouté à la magnificence de sa table ; elle répondit qu’en un seul dîner, elle engloutirait dix millions de sesterces. Antoine était désireux d’apprendre comment, sans croire la chose possible. Ils firent donc un pari. Le lendemain, jour de la décision, elle fit servir à Antoine un dîner, d’ailleurs somptueux – il ne fallait pas que ce jour fût perdu, mais ordinaire. Antoine se moquait et demandait le compte des dépenses. Ce n’était, assurait-elle, qu’un à-côté ; le dîner coûterait le prix fixé et seule, elle mangerait les dix millions de sesterces. Elle ordonna d’apporter le second service. Suivant ses instructions, les serviteurs ne placèrent devant elle qu’un vase rempli d’un vinaigre dont la violente acidité dissout les perles. Elle portait à ses oreilles des bijoux extraordinaires, un chef-d’œuvre de la nature vraiment unique. Alors qu’Antoine se demandait ce qu’elle allait faire, elle détacha l’une des perles, la plongea dans le liquide et lorsqu’elle fut dissoute, l’avala. »

 

Pline IX 119-121

 

 

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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 06:40

Hé oui, chers lecteurs : cela faisait un petit moment que je n'avais pas lancé une nouvelle série. On va essayer de savoir ce que mangeaient ceux qui nous ont précédé. Chaîne alimentaire, chaîne de l'humanité.

 

Alors commençons par Ötzi, cet italien des Dolomites, dont les restes bien conservés par le froid ont été découverts en 1991, à quelques mètres de la frontière avec l'Autriche. Ce monsieur a vécu il y a 4 500 ans. Il est mort à 45 ans, il mesurait 1,59 mètres et pesait 40 kilos. Brachycéphale, il avait les dents du bonheur. Il était peut-être temps qu'il meure car il souffrait de sclérose, d'arthérosclérose, d'une maladie articulaire chronique au niveau des genoux ; ses poumons étaient encrassés par la fumée des feux de camps et il se trimballait trois calculs biliaires.

 

Lors de son dernier repas, il mangea des céréales (75% du repas), du cerf et du bouquetin.

 

A table ! (1)
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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 06:15

Elsa Gribinski. Le goût des mots. Paris : Mercure de France, 2015.

 

Superbe petit livre que m’a offert une amie qui a beaucoup de goût. Le projet était de « se glisser » dans les mots d’autrui, de voir comment de grands noms de la littérature jouaient avec, s’arc-boutaient sur les mots (les seules amours de Beckett). Alors au commencement était le mot, mutus, « son, bruit de voix qui n’a pas de signification » d’où dériveront « muet » ou mutique ». Le dictionnaire, « l’univers par ordre alphabétique » n’est-il pas, selon Anatole France, « le livre par excellence car tous les autres livres sont dedans ».

 

Voyez comment Socrate, le père de l'arbitrarité du signe, s’est joué de Cratyle en lui expliquant que « les noms correspondent à l’image que l’homme s’est faite des choses et non à leur nature intime », et donc que c’est dans les choses qu’il faut étudier les choses.

 

Il y aura ce poème extraordinaire où Rimbaud voit les lettres, les matérialise :

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu,

 

proposition insensée (« une folie », disait le jeune Ardennais), puisque, entre autre, aucune couleur ne contient la lettre qu’elle est supposée représenter. Mais y eut-il jamais plus belle alchimie ? Un peu plus tard, Apollinaire peindra les mots en calligrammes. Quant à Proust, après avoir lu  La Chartreuse, il rêvera de Parme, un nom « compact, lisse, mauve et doux » alors qu’en Italien c’est beaucoup plus dur à l’oreille (la Certosa di Parma), tout comme Florence, beaucoup moins « embaumée » en italien (Firenze). Quant à Ponge, la poésie lui permettra de « mordre dans les choses et de s’en nourrir ».

 

Pourfendeur des inégalités, Jean-Jacques Rousseau avait observé que des langues étaient « favorables à la liberté : les langues sonores, prosodiques, harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin. » Pas le français du XVIIIe siècle, mais le grec du Ve siècle avant notre ère : « Hérodote lisait son histoire aux peuples de la Grèce assemblés en plein air, et tout retentissait d’applaudissements. Aujourd’hui, l’académicien qui lit un mémoire, un jour d’assemblée publique, est à peine entendu au bout de la salle. […] le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue. »

 

Jehan-Rictus (qui s’appelait Gabriel Randon comme tout le monde) utilisera – ou inventera – les mots des pauvres avant de finir monarchiste et belliciste :

 

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,

les p’tits flaupés, les p’tits foutus

à qui qu’on flanqu’ sur le tutu

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,

les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,

qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,

mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme

et qui pass’nt de beigne à tabac.

 

On s’en voudrait d’omettre Sartre, qui, réel exploit, écrivit une biographie centrée sur son rapport aux mots, au langage, le « chemin de la liberté ». Ces mots si puissants dans son imaginaire qu’ils « déteignaient sur les choses ».

 

Quand on dit qu’un avion « décolle » on commence par réanimer une métaphore complètement vannée et on finit par ne plus savoir ce que l’on énonce, littéralement (un avion qui enlève le cou !). La décollation, c'est le coupage de la tête ; le décollement de la rétine, c'est son soulèvement mais décoller les cheveux c'est leur donner du volume ; décolleter une robe, c'est l'échancrer. Ici, comme disait Chlovski, le mot « dépasse le sens ». Cela est possible parce que dans tout mot il y a un trope. Enfant vient d’un vocable du vieux français qui signifie « qui ne parle pas ». Pour Elsa Gribinski, « quand on arrive à l’image aujourd’hui perdue et effacée qui avait jadis été placée à la base du mot, on est frappé par sa beauté, une beauté qui avait existé autrefois et qui n’existe plus. » D’où la nécessité absolue de ne pas se couper de ses racines. L’histoire de la langue est la langue de l’histoire. Histoire de la violence quand les catastrophes sont « exaspérées par les paroles des hommes » (Victor Hugo). C’est pourquoi, en observant les papillons (muets comme des carpes), Maeterlinck décidera que « le silence est l’élément dans lequel se forgent les grandes choses ».

 

Le premier écrivain qui réussira à entrer consciemment dans son livre sera Cervantès. Il ressemblera aux signes de son livre, deviendra un homme-livre après avoir transformé la réalité en signes (Michel Foucault).

 

 

Est-ce parce que, quand il se regardait dans sa glace il voyait un étranger narquois, que Jean Tardieu a joué à ce point avec la langue, a fait grigner et godailler les mots : « Je suis sa mouche, sa mitaine, sa sarcelle ; il est mon rotin, mon sifflet ; sans lui je ne peux ni coincer ni glapir ; jamais je ne le bouclerai ! Mais j’y touille, vous flotterez bien quelque chose ; une cloque de zoulou, deux doigts de loto. » ?

 

Quand on naît gaucher et bègue, que l’on est diacre et mathématicien, on ne devient pas forcément Lewis Carroll, mais ça aide : on joue avec les mots pour ne pas désespérer et on renverse tout parce qu’on est gaucher, ce qui débouche sur un mélange d’onirisme et de logique. Grace aux mots, tout est possible parce que tout est admis. Et, semble-t-il, avec les petites filles, on ne bégaye plus. 

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 06:36

 

Éric Birlouet. À la table du Moyen Âge, seigneurs, moines et paysans. Rennes: Ouest-France, 2013.

 

Dans la série “ C’est mon blog et j’y publie ce que je veux ”, je propose ci-après un compte rendu d’un livre de 2013, que j’ai découvert tout récemment et qui m’a passionné.

 

Rappelons que le Moyen Âge a duré 1 000 ans (plus que le capitalisme), de la fin du Ve siècle jusqu’aux dernières années du XVe siècle. En France, durant cette période, comme avant, comme après et comme ailleurs, la nourriture a constitué un puissant marqueur social et un important élément de distinction.

 

L’auteur explique qu’à partir du IXe siècle, la société est tripartite, avec les oratores (ceux qui prient), les bellatores (ceux qui combattent) et les laboratores, (ceux qui travaillent, principalement de leurs mains). Dès lors, les Français vont manger selon leur « qualité » : les nobles mangeront plus que les paysans (les hommes plus que les femmes) tandis que les moines devront – en principe – faire preuve de frugalité. Dans une perspective lévi-straussienne, on verra que les riches vont privilégier le rôti et le grillé alors que les pauvres se satisferont du bouilli. Oisifs, les nobles apprécieront la volaille (viande légère) tandis que les paysans mangeront du bœuf, viande tonique et grossière. Quant aux bellatores, ils mépriseront les légumes, ces aliments issus de la terre et ne pouvant de ce fait pas convenir à des gens de qualité. Les groupes dominants se régaleront de cigognes, de cygnes, de hérons, créatures volantes donc proches de Dieu. Le lait était l’aliment du « paysan, du valet et de l’enfant ». Le Roquefort existait il y a plus de 1 000 ans. Charlemagne se méfiait  de ses moisissures. Le miel était un aliment très noble. Le vol d’une ruche était passible d’une peine identique à celle du vol d’un bœuf.

 

Les riches ne plaignent pas la viande. Lorsque le dauphin du Viennois Humbert II passe à table au XIVe siècle, il enfourne deux livres de viande salée. Ses chevaliers ont droit au quart de sa ration, les écuyers au huitième, les valets au seizième.

 

Les religieux mangent de la viande, sauf les jours « maigres », où elle est interdite à tous les chrétiens. Le poisson étant jugé de nature « froide et humide », il n’échauffe pas les sens et n’emmène pas le mangeur vers la luxure. Pour les premiers chrétiens, le poisson était un aliment de reconnaissance, codé. En grec (que parlait le Christ), il se disait ichtus, mot magique formé par les initiales des termes composant la formule Iêsous Christos Theou Uios Sôtêr (Jésus-Christ, fils du Dieu Sauveur).

 

Au Moyen Âge, seuls les riches mangent du pain blanc de froment. Les pauvres doivent se contenter de pain à base de seigle, orge ou avoine. Il se consomme en moyenne 500 grammes de pain par jour et par personne, ce qui, pour les pauvres, fournit 85% des besoins caloriques. Les légumes les plus courants sont les choux et les poireaux, certainement pas la pomme de terre, qui sera importée – sans vraiment convaincre – au début du XVIIe siècle en Angleterre par Sir Walter Raleigh (qui ramènera également du Nouveau Monde le tabac au grand dam de John Lennon), et au XVIIIe siècle en France par le Montdidérien Parmentier, après un séjour forcé en Allemagne.

 

 

 

À noter qu’au Moyen Âge le mot viande désigne tous les aliments, ceux qui permettent de vivre (vivenda). La viande était appelée « chair ».

 

On buvait beaucoup de vin (un à deux litres par jour en comptant les femmes et les enfants), un breuvage titrant 7 à 8 degrés. Charles le téméraire était ivre un jour sur deux.

 

La cuisine se faisait pratiquement sans huile ou graisse animale. Les fruits étaient consommés en début de repas, ce qui était très diététique (voire la survivance du melon). En tout état de cause, comme l’atteste l’expression « entre la poire et le fromage », les fruits ne terminaient pas le repas.

 

Au Moyen Âge, sûrement pour conjurer certaines angoisses, on adorait les couleurs. Les portes des églises étaient peintes en rouge vif. Les aliments aussi, grâce aux épices, le safran en particulier, la plus noble, celle qui coûtait un bras.

 

Il n’y avait pas de salle à manger, même dans les demeures des riches où l’on « mettait » (« dressait ») la table dans la pièce la plus adéquate selon le temps qu’il faisait. Seules les personnes de haut rang jouissaient d’un siège personnel. Les autres s’asseyaient sur un banc (d’où « banquet »). Les nappes étaient de belle qualité, blanches de préférence. La couleur de la pureté. La tradition du drapeau blanc date de la guerre de Cent ans. Pas d’assiette, pas de fourchette (qui nous viendra d’Italie avec l'individualisme – je simplifie). La nourriture était déposée sur un tranchoir, une tranche de pain qui faisait office d’assiette et qui recueillait les graisses ou le jus de viande. On partageait volontiers ce tranchoir avec son voisin, d’ou, peut-être, l’origine du mot « copain ». À la fin du repas, on donnait ce pain aux serviteurs, aux chiens ou aux pauvres.

 

La « malbouffe » n’existait pas. On pensait qu’un bon cuisinier équivalait à un bon médecin. Cela n’empêchait pas des intoxications alimentaires à grande échelle. Mais, comme aujourd’hui, l’espoir faisait vivre.

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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 06:45

La dernière couillonnade en vogue : la charcuterie et la viande rouge seraient cancérigènes. À noter qu'un journaliste a remis au goût du jour le mot “cancérogène” et que toute la meute a suivi.

 

À l'époque de la lutte pour la contraception, c'était la pilule qui filait le cancer. Maintenant, que les Zuniens, qui mangent 5 fois plus de viande rouge que nous, et de la bien grasse, bien chimique et bien barbecuisée, se payent du cholestérol, des cancers et de la danse de saint-Guy, moi je veux bien, c'est leur affaire.

 

A couillonnade, couillonnade et demi. Une connerie a toujours chassé l'autre. Voici un bon point (fini le temps des bons points) “ Pasteur ”, distribué dans les écoles de la république en 1886 et qui explique aux chtits' nenfants pourquoi il faut boire du vin. Sans remonter jusqu'à cette époque bénie, quand j'étais gosse dans les années cinquante, on expliquait (depuis, en fait, la guerre 14-18) que la bière était bonne pour les femmes qui allaitaient. Comme les hommes étaient au front, les brasseries du Nord ne parvenaient plus à écouler...

Pas de viande rouge, du vin !

Le plus sidérant reste peut-être la précision : 585 grammes de viande. Au gramme près. Mais quelle viande ?

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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 05:50

Une des plus grandes figures des études britanniques de l’université française vient de nous quitter : Robert Ellrodt est décédé à l’âge de 93 ans.

 

Il s’agissait d’un enseignant et d’un chercheur considérable auquel la communauté des anglicistes a rendu des hommages spontanés et vibrants. Dans l’un d’entre eux, j’ai découvert que le jeune Ellrodt avait écrit des poèmes en anglais ayant reçu les encouragements de T.S. Elliot en personne. Par son dernier magistral ouvrage publié en 2011 aux Éditions Corti (Montaigne et Shakespeare : l’émergence de la conscience moderne), Robert Ellrodt a montré, une fois encore, son attachement à la cause de l’amitié et des cultures française et britannique. Il avait d’ailleurs été fait Commandeur de l’Empire Britannique.

 

Je l’ai personnellement peu connu. J’avoue que sa personnalité austère, pour ne pas dire sévère, m’intimidait. C’est pourquoi, en guise d’hommage personnel, je voudrais rapporter un souvenir qui risque de surprendre certains de mes collègues anglicistes.

 

La scène se passe à Norwich en 1991 chez un universitaire allemand, spécialiste de littérature comparée, grand shakespearien lui aussi. L’université de la ville accueillait la réunion biannuelle de la Société européenne des études anglaises. Pour l’occasion, je logeais chez cet ami allemand qui avait pris l’initiative d’organiser une soirée avec les collègues que je souhaiterais inviter. Participerait également à ces agapes notre ami commun le romancier et universitaire Malcolm Bradbury.

 

Vers vingt heures, nous nous retrouvons à une bonne vingtaine chez Holger et sa femme Dorothea. Très rapidement, l’ambiance se déride, Bradbury étant, à lui seul, un gage de bonne humeur contagieuse. J’avais bien pris soin de faire inviter mon maître et ami André Crépin que je n’avais pas vu depuis quelque temps. André avait vingt ans de plus que moi et son statut dans l’université française était bien plus élevé que le mien. Mais chaque fois que nous nous retrouvions, nous nous amusions comme des gamins au prix de plaisanteries qui ne volaient pas très haut. J’étais curieux de voir comment Robert Ellrodt réagirait en une telle compagnie. Il finit par me prendre à part et me dit : « Monsieur Gensane, [ah, ce « Monsieur » qui installait la distance idoine !], il me semble que vous êtes très ami avec André Crépin. » Je lui répondis succinctement que nous nous connaissions depuis plus de vingt ans, que nous avions fait Mai 68 ensemble, où plutôt l’un en face de l’autre, et que cela avait scellé une complicité indéfectible. Robert Ellrodt se dérida et il esquissa le sourire qu’on lui voit sur la belle photo qui illustre cet article.

 

Peut-être s’estima-t-il en confiance, le fait est qu’il me narra un souvenir très personnel. En 1950, il enseignait comme jeune assistant à l’Université de Poitiers. Il s’était lié d’amitié avec un assistant de Droit. Un jour, comme il faisait bien chaud, les deux universitaires s’installèrent à la terrasse d’un café fort bien famé de la Place de l’Hôtel de Ville (Place d’Armes). Quand survint, furibard, le Doyen de la faculté de Droit qui s’écria : « Messieurs, un universitaire ne saurait boire en terrasse ! Rentrez à l’intérieur ! » Confus, nos deux hommes obtempérèrent. Quarante ans plus tard, je donnerais quelques cours d’anglais dans cette faculté, où l’ambiance s’était vraisemblablement détendue mais où une bonne minorité de professeurs faisaient toujours cours en robe académique.

 

Le plus drôle de cette folle soirée était à venir. Vers 23 heures, les invités décidèrent de rentrer chez eux. Nous étions dans une grande pièce d’où – les vapeurs d'alcool aidant – il n’était pas facile de s’extraire et de trouver la porte de sortie. D’autorité, un des collègues prit une mauvaise direction et se retrouva, suivi par sept où huit invités, devant la porte de la buanderie qu’il ouvrit avant de s’engouffrer dans ce lieu improbable. Bien qu’Ellrodt et moi n’étions pas devenus copains comme cochons, je lui fis un petit signe de la main signifiant : « ne bougez pas ! ». Notre hôtesse finit par se rendre compte du grotesque de la situation et extirpa les égarés imbibés de ce lieu sans majesté. Je dis alors à Malcolm Bradbury, mort de rire, lui qui avait écrit de nombreux romans “ universitaires ” : « Dans ton prochain livre, tu pourrais peut-être reprendre cet épisode insensé. » Heureusement, pour la réputation de l’Anglistik française, il n’en fit rien.

 

Mais grâce à moi, pour Robert Ellrodt, l’honneur fut sauf.

 

PS : la lettre de T.S. Eliott :

 

 

14th July 1949.

Monsieur Robert Ellrodt,
Fondation Thiers,
Paris, XVI,
France.

My dear Sir,
Some time ago Monsieur Henri Fluchère sent me the enclosed selection of your poems. I have examined them from time to time with much interest and when i find anything of interest to me in poems submitted I usually retain them for considerable period.

Your seventheenth century poems might certainly be remarkable tour de force for any English poet to have produced. And still more remarkable for anyone whose native tongue is not English, You must however be bilingual to a very exceptional degree.

It is, however, the drawback of this kind of exercise in the idiom of a past age that it remains an exercise and can hardly be published except as an exhibition of viruosity. It would be interesting to see few of these poems published in a magazine, but I do not see what you can do at the present time with a collection of them.

Your poem in your own idiom is another matter and of that I can only say that it exhibits a great deal of skill, though I think it is too much a mixture in language of various periods. You still want to find a style of your own which will be completely modern and also arrive at a greater degree of simplification. I shall be interested to see more of your work in a year or so.

Yours sincerely, 
T.S. Eliot

 

 

 

Un poème de Robert Ellrodt :

 

On your smile

A smile flits on your face,
A smile known for so many years,
And ever dear
Since your fingers pressed on my lids
For the first time,
And my eyes, reopening,
Wondered at an angel's face,
Only known before in my dreams.
Such a smile lighted your brow
When you agreed to link our hands
For ever on the uncertain path
Of life's fitful journey.
Next came the smile of motherhood
To greet each new-born babe, and later
The smile of welcome for children
Coming home after straying far.
And ever the smile of delight
When a fair sight takes your fancy,
Or when a fragrance fills the air,
Not sweeter than your own breath.
Or the sober pensive smile
Sitting on your lips when you hear
Such music as may still and soothe
All sorrow in the listening heart.
Keep that smile when bending low
To close my eyes with a last kiss,
Tempering each other's grief:
Parting then will be endured.
And if an envious fate decreed
You should die first, though younger far,
My kiss upon your silent lips
Would meet, I hope, the self-same smile.

 

Souvenir de Robert Ellrodt
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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 05:38

 

 

J’espérais ne pas avoir à me le coltiner, ce mot anglais en français, espérant qu’il ne passerait pas l’automne, mais puisque Le Monde  s’y met (exemple transmis par un fidèle lecteur et néanmoins ami), il faut bien dénoncer le calque ridicule « devastated/devasté ».

 

On l’a lu et entendu d’abord dans la presse pipeule, dans les publications ou émissions de télé pour djeuns. Il a désormais atteint les colonnes des organes de référence :

 

« Les uns après les autres, tous racontent la mine basse le cataclysme. En boucle, toujours le même mot qui se passe de traduction pour exprimer le malaise : les sujets du XV de la Rose se disent tous « devastated ». Dévastés par un match qu’ils avaient en main jusqu’à la 70e minute de jeu. Dévastés par une défaite face à l’ennemi héréditaire gallois qui pourrait bien les priver d’un accès aux quarts de finale. Dévastés, sans doute aussi, d’avoir raté l’essai de la gagne en fin de match. »

 

Oh que non, Messieurs et Dames du Monde colonisés dans vos têtes ! Le mot ne se passe pas de traduction. Tout doit être traduit. Et correctement, s’il vous plait !

 

Le mot « dévaster », en français, ne saurait être utilisé à la légère. Son sens est très fort. Il vient de vastus (le vide) et signifie donc « rendre désert ». D’où dépouiller, piller, ravager etc. Au sens figuré, on va trouver des expressions du style « un vieillard dévasté par l’âge », au sens où le pauvre homme est complètement délabré d’un point de vue physique.

 

L’anglais « to devastate », « devastated », vient naturellement du français. Il est entré tard dans la langue (XVIIe siècle) et n’a été couramment utilisé qu’à partir du XIXe siècle, dans le sens qu’il avait en français : « A succession of crual wars had devastated Europe ». Le sens “ moderne ” d’« anéanti » date de la seconde moitié du XXe siècle. Et c’est bien sûr cette version abâtardie que nos grands journalistes serinent à tire-larigot. Lorsqu’on lit Le Monde (ce qui ne sert plus à grand-chose, je vous le concède et peut même vous faire attraper le bubon de la pensée libérale), on apprend que l’aviation française a « frappé » (calque de l’étasunien « to strike ») des cibles de Daesh avec quelques victimes collatérales genre femmes et enfants, et que, dans le même temps, les afficionados du XV de la Rose sont « dévastés » par la défaite face au Pays de Galles. Utilisation très ciblée de la langue pour produire l’idéologie impérialiste.

 

À noter que les anglophones sont eux-mêmes victimes de la paresse médiatique puisque « devastated » est utilisé, en recouvrant leur sémantisme varié, à la place de mots comme « shattered », « shocked », « stunned », « overwhelmed », « distressed » etc.

 

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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 06:00

 

 

Née en 1909 à Paris, Simone Weil fut l’élève d’Alain avant de réussir l’agrégation de philosophie. Elle se considérait comme une mystique chrétienne.

 

En octobre 1925, elle entre en classes préparatoires littéraires au lycée Henri-IV. Simone de Beauvoir la croise en 1926 dans la cour de la Sorbonne :

« Elle m'intriguait, à cause de sa réputation d'intelligence et de son accoutrement bizarre... Une grande famine venait de dévaster la Chine, et l'on m'avait raconté qu'en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ses dons philosophiques. »

 

Au Puy, solidaire des syndicats ouvriers, elle se joint au mouvement de grève de l'hiver 1931-1932 contre le chômage et les baisses de salaire, ce qui provoque un scandale. Syndicaliste, elle écrit dans les revues L’École émancipée et La Révolution prolétarienne. Communiste antistalinienne, elle participe à partir de 1932 au Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine.

 

Abandonnant provisoirement sa carrière d'enseignante, en 1934-35, elle est ouvrière sur presse chez Alsthom à Paris, puis elle travaille à la chaîne aux Forges de Basse-Indre et chez Renault jusqu'au mois d'août 1935. Elle note ses impressions dans son Journal d'usine.

 

Elle combat en Espagne dans une colonne de la CNT anarcho-syndicaliste. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d'huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir pour la France.

 

En 1942, elle rejoint la résistance gaulliste à Londres après avoir refusé le statut de citoyenne étasunienne, trop confortable à ses yeux. Elle travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Par intransigeance, elle démissionne en juillet 1943.

 

Atteinte de tuberculose, elle intègre le sanatorium d’Ashford. Elle meurt le 26 août 1943, vraisemblablement d’inanition volontaire.

 

(Jactatio)

 

 

 

 

 

 

 

 

Médecin et écrivain d’origine juive, Ernst Weiss est né le 28 août 1882 à Brno.

 

Originaire d’un milieu modeste, il put fréquenter les universités de Prague et Vienne pour étudier la médecine et passer sa thèse de doctorat. Il obtint un emploi dans un hôpital de Vienne avant d’être chirurgien à Berlin et à Vienne. Il fit la connaissance de Kafka qui l’encouragea à écrire Die Galeere en 1913.

 

En 1914, Weiss est enrôlé dans l'armée et prend part à la Première Guerre mondiale en tant que médecin en Hongrie. Après la guerre, il s'établit comme médecin à Prague et travaille deux années dans un hôpital. Après un court séjour à Munich, Weiss part pour Berlin où il veut vivre de sa plume. Il quitta Berlin définitivement peu avant l’incendie du Reichstag et retourna à Prague.

 

En 1934, il émigre vers Paris. Il ne vit pas de son écriture et est soutenu financièrement par Thomas Mann et Stefan Zweig.

 

Son dernier roman (qu'il n'a pas pu achever en raison de son suicide) écrit en exil fut Der Augenzeuge (« Le Témoin oculaire ») en 1939. Dans ce livre il exposait son engagement antifasciste.

 

Le 14 juin 1940, suite l'invasion de Paris par les troupes allemandes, il décide de se suicider en se taillant les veines dans la baignoire de sa chambre d'hôtel après avoir pris du poison. Il décède le lendemain à l'âge de 58 ans dans un hôpital proche. Le même jour, 17 parisiens se supprimèrent pour la même raison.

 

Après sa mort, un gros coffre avec des manuscrits non publiés disparaît.

 

On ne sait pas où il fut enterré.

 

(Impatienta doloris/jactatio)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Né à Amsterdam en 1931, Cees van Wendel de Joode était atteint d’une sclérose latérale amyotrophique. À l’âge de 63 ans, il décide, grâce aux nouveaux dispositifs législatifs hollandais, de mettre fin à ces jours, sa maladie étant incurable. Il propose à des millions de spectateurs en quasi direct d’assister à son euthanasie, donc au dernier verre de porto et à l’injection mortelle.

 

(Valetudinis adversæ impatienta)

 

 

L’épisode raconté intégralement (en anglais) ici.

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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