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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 05:50

Une des plus grandes figures des études britanniques de l’université française vient de nous quitter : Robert Ellrodt est décédé à l’âge de 93 ans.

 

Il s’agissait d’un enseignant et d’un chercheur considérable auquel la communauté des anglicistes a rendu des hommages spontanés et vibrants. Dans l’un d’entre eux, j’ai découvert que le jeune Ellrodt avait écrit des poèmes en anglais ayant reçu les encouragements de T.S. Elliot en personne. Par son dernier magistral ouvrage publié en 2011 aux Éditions Corti (Montaigne et Shakespeare : l’émergence de la conscience moderne), Robert Ellrodt a montré, une fois encore, son attachement à la cause de l’amitié et des cultures française et britannique. Il avait d’ailleurs été fait Commandeur de l’Empire Britannique.

 

Je l’ai personnellement peu connu. J’avoue que sa personnalité austère, pour ne pas dire sévère, m’intimidait. C’est pourquoi, en guise d’hommage personnel, je voudrais rapporter un souvenir qui risque de surprendre certains de mes collègues anglicistes.

 

La scène se passe à Norwich en 1991 chez un universitaire allemand, spécialiste de littérature comparée, grand shakespearien lui aussi. L’université de la ville accueillait la réunion biannuelle de la Société européenne des études anglaises. Pour l’occasion, je logeais chez cet ami allemand qui avait pris l’initiative d’organiser une soirée avec les collègues que je souhaiterais inviter. Participerait également à ces agapes notre ami commun le romancier et universitaire Malcolm Bradbury.

 

Vers vingt heures, nous nous retrouvons à une bonne vingtaine chez Holger et sa femme Dorothea. Très rapidement, l’ambiance se déride, Bradbury étant, à lui seul, un gage de bonne humeur contagieuse. J’avais bien pris soin de faire inviter mon maître et ami André Crépin que je n’avais pas vu depuis quelque temps. André avait vingt ans de plus que moi et son statut dans l’université française était bien plus élevé que le mien. Mais chaque fois que nous nous retrouvions, nous nous amusions comme des gamins au prix de plaisanteries qui ne volaient pas très haut. J’étais curieux de voir comment Robert Ellrodt réagirait en une telle compagnie. Il finit par me prendre à part et me dit : « Monsieur Gensane, [ah, ce « Monsieur » qui installait la distance idoine !], il me semble que vous êtes très ami avec André Crépin. » Je lui répondis succinctement que nous nous connaissions depuis plus de vingt ans, que nous avions fait Mai 68 ensemble, où plutôt l’un en face de l’autre, et que cela avait scellé une complicité indéfectible. Robert Ellrodt se dérida et il esquissa le sourire qu’on lui voit sur la belle photo qui illustre cet article.

 

Peut-être s’estima-t-il en confiance, le fait est qu’il me narra un souvenir très personnel. En 1950, il enseignait comme jeune assistant à l’Université de Poitiers. Il s’était lié d’amitié avec un assistant de Droit. Un jour, comme il faisait bien chaud, les deux universitaires s’installèrent à la terrasse d’un café fort bien famé de la Place de l’Hôtel de Ville (Place d’Armes). Quand survint, furibard, le Doyen de la faculté de Droit qui s’écria : « Messieurs, un universitaire ne saurait boire en terrasse ! Rentrez à l’intérieur ! » Confus, nos deux hommes obtempérèrent. Quarante ans plus tard, je donnerais quelques cours d’anglais dans cette faculté, où l’ambiance s’était vraisemblablement détendue mais où une bonne minorité de professeurs faisaient toujours cours en robe académique.

 

Le plus drôle de cette folle soirée était à venir. Vers 23 heures, les invités décidèrent de rentrer chez eux. Nous étions dans une grande pièce d’où – les vapeurs d'alcool aidant – il n’était pas facile de s’extraire et de trouver la porte de sortie. D’autorité, un des collègues prit une mauvaise direction et se retrouva, suivi par sept où huit invités, devant la porte de la buanderie qu’il ouvrit avant de s’engouffrer dans ce lieu improbable. Bien qu’Ellrodt et moi n’étions pas devenus copains comme cochons, je lui fis un petit signe de la main signifiant : « ne bougez pas ! ». Notre hôtesse finit par se rendre compte du grotesque de la situation et extirpa les égarés imbibés de ce lieu sans majesté. Je dis alors à Malcolm Bradbury, mort de rire, lui qui avait écrit de nombreux romans “ universitaires ” : « Dans ton prochain livre, tu pourrais peut-être reprendre cet épisode insensé. » Heureusement, pour la réputation de l’Anglistik française, il n’en fit rien.

 

Mais grâce à moi, pour Robert Ellrodt, l’honneur fut sauf.

 

PS : la lettre de T.S. Eliott :

 

 

14th July 1949.

Monsieur Robert Ellrodt,
Fondation Thiers,
Paris, XVI,
France.

My dear Sir,
Some time ago Monsieur Henri Fluchère sent me the enclosed selection of your poems. I have examined them from time to time with much interest and when i find anything of interest to me in poems submitted I usually retain them for considerable period.

Your seventheenth century poems might certainly be remarkable tour de force for any English poet to have produced. And still more remarkable for anyone whose native tongue is not English, You must however be bilingual to a very exceptional degree.

It is, however, the drawback of this kind of exercise in the idiom of a past age that it remains an exercise and can hardly be published except as an exhibition of viruosity. It would be interesting to see few of these poems published in a magazine, but I do not see what you can do at the present time with a collection of them.

Your poem in your own idiom is another matter and of that I can only say that it exhibits a great deal of skill, though I think it is too much a mixture in language of various periods. You still want to find a style of your own which will be completely modern and also arrive at a greater degree of simplification. I shall be interested to see more of your work in a year or so.

Yours sincerely, 
T.S. Eliot

 

 

 

Un poème de Robert Ellrodt :

 

On your smile

A smile flits on your face,
A smile known for so many years,
And ever dear
Since your fingers pressed on my lids
For the first time,
And my eyes, reopening,
Wondered at an angel's face,
Only known before in my dreams.
Such a smile lighted your brow
When you agreed to link our hands
For ever on the uncertain path
Of life's fitful journey.
Next came the smile of motherhood
To greet each new-born babe, and later
The smile of welcome for children
Coming home after straying far.
And ever the smile of delight
When a fair sight takes your fancy,
Or when a fragrance fills the air,
Not sweeter than your own breath.
Or the sober pensive smile
Sitting on your lips when you hear
Such music as may still and soothe
All sorrow in the listening heart.
Keep that smile when bending low
To close my eyes with a last kiss,
Tempering each other's grief:
Parting then will be endured.
And if an envious fate decreed
You should die first, though younger far,
My kiss upon your silent lips
Would meet, I hope, the self-same smile.

 

Souvenir de Robert Ellrodt
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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 05:38

 

 

J’espérais ne pas avoir à me le coltiner, ce mot anglais en français, espérant qu’il ne passerait pas l’automne, mais puisque Le Monde  s’y met (exemple transmis par un fidèle lecteur et néanmoins ami), il faut bien dénoncer le calque ridicule « devastated/devasté ».

 

On l’a lu et entendu d’abord dans la presse pipeule, dans les publications ou émissions de télé pour djeuns. Il a désormais atteint les colonnes des organes de référence :

 

« Les uns après les autres, tous racontent la mine basse le cataclysme. En boucle, toujours le même mot qui se passe de traduction pour exprimer le malaise : les sujets du XV de la Rose se disent tous « devastated ». Dévastés par un match qu’ils avaient en main jusqu’à la 70e minute de jeu. Dévastés par une défaite face à l’ennemi héréditaire gallois qui pourrait bien les priver d’un accès aux quarts de finale. Dévastés, sans doute aussi, d’avoir raté l’essai de la gagne en fin de match. »

 

Oh que non, Messieurs et Dames du Monde colonisés dans vos têtes ! Le mot ne se passe pas de traduction. Tout doit être traduit. Et correctement, s’il vous plait !

 

Le mot « dévaster », en français, ne saurait être utilisé à la légère. Son sens est très fort. Il vient de vastus (le vide) et signifie donc « rendre désert ». D’où dépouiller, piller, ravager etc. Au sens figuré, on va trouver des expressions du style « un vieillard dévasté par l’âge », au sens où le pauvre homme est complètement délabré d’un point de vue physique.

 

L’anglais « to devastate », « devastated », vient naturellement du français. Il est entré tard dans la langue (XVIIe siècle) et n’a été couramment utilisé qu’à partir du XIXe siècle, dans le sens qu’il avait en français : « A succession of crual wars had devastated Europe ». Le sens “ moderne ” d’« anéanti » date de la seconde moitié du XXe siècle. Et c’est bien sûr cette version abâtardie que nos grands journalistes serinent à tire-larigot. Lorsqu’on lit Le Monde (ce qui ne sert plus à grand-chose, je vous le concède et peut même vous faire attraper le bubon de la pensée libérale), on apprend que l’aviation française a « frappé » (calque de l’étasunien « to strike ») des cibles de Daesh avec quelques victimes collatérales genre femmes et enfants, et que, dans le même temps, les afficionados du XV de la Rose sont « dévastés » par la défaite face au Pays de Galles. Utilisation très ciblée de la langue pour produire l’idéologie impérialiste.

 

À noter que les anglophones sont eux-mêmes victimes de la paresse médiatique puisque « devastated » est utilisé, en recouvrant leur sémantisme varié, à la place de mots comme « shattered », « shocked », « stunned », « overwhelmed », « distressed » etc.

 

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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 06:00

 

 

Née en 1909 à Paris, Simone Weil fut l’élève d’Alain avant de réussir l’agrégation de philosophie. Elle se considérait comme une mystique chrétienne.

 

En octobre 1925, elle entre en classes préparatoires littéraires au lycée Henri-IV. Simone de Beauvoir la croise en 1926 dans la cour de la Sorbonne :

« Elle m'intriguait, à cause de sa réputation d'intelligence et de son accoutrement bizarre... Une grande famine venait de dévaster la Chine, et l'on m'avait raconté qu'en apprenant cette nouvelle, elle avait sangloté : ces larmes forcèrent mon respect plus encore que ses dons philosophiques. »

 

Au Puy, solidaire des syndicats ouvriers, elle se joint au mouvement de grève de l'hiver 1931-1932 contre le chômage et les baisses de salaire, ce qui provoque un scandale. Syndicaliste, elle écrit dans les revues L’École émancipée et La Révolution prolétarienne. Communiste antistalinienne, elle participe à partir de 1932 au Cercle communiste démocratique de Boris Souvarine.

 

Abandonnant provisoirement sa carrière d'enseignante, en 1934-35, elle est ouvrière sur presse chez Alsthom à Paris, puis elle travaille à la chaîne aux Forges de Basse-Indre et chez Renault jusqu'au mois d'août 1935. Elle note ses impressions dans son Journal d'usine.

 

Elle combat en Espagne dans une colonne de la CNT anarcho-syndicaliste. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d'huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir pour la France.

 

En 1942, elle rejoint la résistance gaulliste à Londres après avoir refusé le statut de citoyenne étasunienne, trop confortable à ses yeux. Elle travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Par intransigeance, elle démissionne en juillet 1943.

 

Atteinte de tuberculose, elle intègre le sanatorium d’Ashford. Elle meurt le 26 août 1943, vraisemblablement d’inanition volontaire.

 

(Jactatio)

 

 

 

 

 

 

 

 

Médecin et écrivain d’origine juive, Ernst Weiss est né le 28 août 1882 à Brno.

 

Originaire d’un milieu modeste, il put fréquenter les universités de Prague et Vienne pour étudier la médecine et passer sa thèse de doctorat. Il obtint un emploi dans un hôpital de Vienne avant d’être chirurgien à Berlin et à Vienne. Il fit la connaissance de Kafka qui l’encouragea à écrire Die Galeere en 1913.

 

En 1914, Weiss est enrôlé dans l'armée et prend part à la Première Guerre mondiale en tant que médecin en Hongrie. Après la guerre, il s'établit comme médecin à Prague et travaille deux années dans un hôpital. Après un court séjour à Munich, Weiss part pour Berlin où il veut vivre de sa plume. Il quitta Berlin définitivement peu avant l’incendie du Reichstag et retourna à Prague.

 

En 1934, il émigre vers Paris. Il ne vit pas de son écriture et est soutenu financièrement par Thomas Mann et Stefan Zweig.

 

Son dernier roman (qu'il n'a pas pu achever en raison de son suicide) écrit en exil fut Der Augenzeuge (« Le Témoin oculaire ») en 1939. Dans ce livre il exposait son engagement antifasciste.

 

Le 14 juin 1940, suite l'invasion de Paris par les troupes allemandes, il décide de se suicider en se taillant les veines dans la baignoire de sa chambre d'hôtel après avoir pris du poison. Il décède le lendemain à l'âge de 58 ans dans un hôpital proche. Le même jour, 17 parisiens se supprimèrent pour la même raison.

 

Après sa mort, un gros coffre avec des manuscrits non publiés disparaît.

 

On ne sait pas où il fut enterré.

 

(Impatienta doloris/jactatio)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Né à Amsterdam en 1931, Cees van Wendel de Joode était atteint d’une sclérose latérale amyotrophique. À l’âge de 63 ans, il décide, grâce aux nouveaux dispositifs législatifs hollandais, de mettre fin à ces jours, sa maladie étant incurable. Il propose à des millions de spectateurs en quasi direct d’assister à son euthanasie, donc au dernier verre de porto et à l’injection mortelle.

 

(Valetudinis adversæ impatienta)

 

 

L’épisode raconté intégralement (en anglais) ici.

 

 

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2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 05:50

 

Isabelle Ranchet, Éric Mazebourg. Moi, mince à vie ? C’est maintenant. Paris : Lanore 2015.

 

 

Je sens que je vous étonne. Mais le plus beau, c’est que je m’étonne moi-même. Ce n’est tout de même pas à 67 ans que je vais me soucier d’être « mince à vie ». D’ailleurs les auteurs déconseillent de maigrir à partir d’un certain âge.

 

Ce qui m’a intéressé dans ce livre, c’est qu’il n’est pas que (remarquablement) technique et documenté. Ce n’est pas non plus l’humour du titre, fine allusion à Hollande qui a pratiquement repris tous les kilos qu’il avait réussi à perdre en suivant un régime sévère mais inefficace. Moi qui, à une époque un peu lointaine, ai écrit sur le corps chez Orwell ou chez Defoe, j’ai été sensible à la démarche de Ranchet et de Mazebourg car ils articulent en permanence – pour ceux qui souhaitent maigrir comme pour tous les autres – le corps et l’esprit. Si, après la Libération, de nombreux Français se sont mis à manger et à grossir inconsidérément, si, dans le tiers monde aujourd’hui, le problème de santé numéro un est l’obésité (comme aux Etats-Unis qui se prolétarisent), c’est que les fluctuations pondérales se passent d’abord dans la tête, l’intestin étant notre « deuxième cerveau » (il en est même un troisième : l'intelligence du kilo de bactéries que nous portons en permanence en nous) sur lequel le premier n'a strictement aucune autorité. Et ce n’est pas l’excellent François qui me contredira.

 

Pour maigrir, il faut aimer ce que l’on mange et s’aimer soi-même, à tout le moins avoir de soi une image valorisante. Il faut aussi comprendre le monde tel qu’il va ou tel qu’il devrait aller. Car si nous sommes des poussières d’étoiles, nous sommes aussi le produit d’enjeux économiques et politiques au ras des pâquerettes. Si nous consommons beaucoup trop de protéines, de mauvais lipides (graisses animales et végétales, graisses saturées, beurre pasteurisé, charcuterie, pâtisserie), beaucoup trop de sucre, ce n’est pas par l’opération du saint esprit. À propos de protéines, les auteurs relèvent que, comme elles consomment beaucoup d’énergie pour la digestion, les régimes hyper protéinés « aident à perdre rapidement du poids, mais cette perte entraîne des carences et n’existe que durant le régime. »

 

 

Note de lecture (148)

La prise de poids n’est pas faute à pas de chance : les causes héréditaires ou génétiques ne concernent que 10% des cas. Les vicissitudes de la vie nous plombent parfois. Nous pouvons grossir sans manger davantage parce qu’en prévision d’un manque éventuel le corps va fabriquer des défenses car il a besoin de se protéger. Sauter méthodiquement un repas ne sert à rien, si ce n’est à modifier notre métabolisme et à mettre notre corps en mode de stockage. Par ailleurs, une nourriture malsaine influe sur notre cerveau : une trop grande absorption de graisses saturées rigidifie notre matière grise. Trop de fritures, de saucisses grasses peuvent faciliter de la violence verbale ou physique. Bref, on ne saurait perdre du poids si on n’a pas réglé nos problèmes existentiels.

 

L’abus d’alcool entraîne la disparition de connexions neuronales et une prise de poids. On préfèrera les alcools de macération (vin, cidre, bière, champagne) aux alcools de distillation, le whisky étant le pire de tous dans cette optique – quatre fois plus caloriques qu’un verre de blanc. Il faut bien sûr s’interdire toutes les boissons énergisantes qui excitent et comportent trop de sucre raffiné ou d’édulcorants de synthèse.

 

Je n’évoque pas le Nutella car on ne tire pas sur une ambulance mais il faut savoir que 100 g de chocolat représente le quart des besoins caloriques d’un sédentaire. Les légumes et les salades en sachet sont bourrés d’azote et d’argon. Les salades sont chlorées, les pommes de terre subissent un traitement au dioxyde de soufre. Le fromage le plus calorique est le comté.

 

Sachons également que la France compte 3 millions de diabétiques et que 620 000 Européens en sont morts en 2012.

 

En conséquence, c’est vous qui voyez, et bon ap’ !

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23 septembre 2015 3 23 /09 /septembre /2015 05:58

En 1954, j'étais en CP. Avec mon père comme instit' à l'école Voltaire d'Hénin-Liétard. Un bon tiers des élèves étaient des Polonais de la deuxième génération. Les quatre-cinquièmes des enfants étaient fils d'ouvriers ou paysans. La rentrée se faisait début, voire mi-octobre, je ne me souviens plus exactement. Il fallait bien que les gosses de paysans ramassent (en fait : ramassassent) les patates. Six semaines après la rentrée, les meilleurs élèves savaient lire. Au premier janvier, toute la classe (60 élèves) lisait sans aucun problème. On faisait une dictée de mots par jour. Les vraies dictées, toujours tirées d'une œuvre de la littérature (en pays chti on avait une prédilection pour Émile Verharen), commençaient en CE1 (deux à quatre lignes) et se poursuivaient en CE2 (huit à dix lignes).

 

J'étais au lycée en classe de cinquième quand mon prof de français nous donna la dictée de Mérimée. Je fis une bonne quinzaine de fautes. Moins de vingt, en tout cas. N'étant ni chasseur ni fils de chasseur, je ne pouvais connaître la différence entre “ cuissot ” et “ cuisseau ”. Alexandre Dumas fit dix-neuf fautes, Napoléon III quarante-cinq ou soixante-quinze selon les sources. Le champion toutes catégories fut un diplomate autrichien : le prince de Metternich, avec trois fautes.

 

Essayez de battre ces records en famille en pensant à la pauvre Najat qui vient d'inventer le fil à couper le beurre avec sa dictée quotidienne.

 

Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l'amphitryon, fut un vrai guêpier.


 

Quelles que soient et quelqu'exiguës qu'aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu'étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d'en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis et de leur infliger une raclée alors qu'ils ne songeaient qu'à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.


 

Quoi qu'il en soit, c'est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s'est laissé entraîner à prendre un râteau et qu'elle s'est crue obligée de frapper l'exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés, une dysenterie se déclara, suivie d'une phtisie.


 

- Par saint Martin, quelle hémorragie, s'écria ce bélître ! À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l'église tout entière.

 

 

En 1950, la dictée fut adaptée et augmentée de la manière suivante :

 

Le dîner à Sainte-Adresse 


Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, tout près du Havre, véritable festin offert en l'honneur de Saint Henri - son patron - par l'un de mes meilleurs amis, ancien ingénieur cantonal de la voirie, pensionné de la Ville de Paris, et mué depuis sa retraite en gentleman-farmer cauchois, ne fut pour aucun de nous ni un vrai guêpier ni l'un des plus dangereux guets-apens.


Cependant pour s'être délectés à l'extrême, certains des quelque trente et un convives dyspepsiques (ou dyspeptiques), m'a-t-on dit, qui s'étaient bien persuadés et s'étaient même fait fort de ne point flancher, durent en pâtir un assez long temps.


Un quincaillier, ex-fusilier marin, et un vieux joaillier, qui se sont succédé en tant que fabricien et marguillier de la paroisse, faillirent même en trépasser le lendemain : le premier, mal remis d'une dysenterie, et aussi maigre qu' un râteau et un goupillon réunis, eut une hémorragie qui l'amena à toute extrémité ; encore plus étique, le second, un malbâti, aux omoplates si arquées, qu'on l'eût dit atteint de phtisie, ne put éviter l'érysipèle facial ni l'urticaire quasi généralisé.


En revanche, ce noble et fameux balthazar, véritablement sans pareil, fit les délices avouées de maint autres commensaux bien famés et au gaster plus résistant ; les uns, gastronomes subtils, ou épicuriens éclectiques adorant festiner, les autres, joyeux et robustes gastrolâtres pleins d'embonpoint, n'aimant qu'à faire chère lie sans avoir pourtant rien d'infâme.


Pince-sans-rire aussi exubérants qu'hilares, un honorable contremaître de fabrique et un honnête fabricant d'allume-feu, n'engendrant point le spleen - lesquels en persiflant, s'étaient ri de tous les lazzi qu'on ne manqua pas de leur décocher - me firent seuls l'effet d'être des demi pique-assiette.


Les effluves embaumés de la mer nous arrivaient par les baies entr'ouvertes de la salle à manger. Fort soucieuse de ses devoirs de parfaite maîtresse de maison, la bru de mon ami, riche et amène douairière que la guerre ignoble et cruelle a fait pleure - ses valeureux jumeaux étant tombés ensemble à la terrible " cote 304 " - s'était laissé entraîner par son sens aigu de la politesse et son vif désir de nous réserver un accueil aussi aimable que sincère et chaleureux. Amie des fleurs, elle s'était crue obligée de décorer cette salle spacieuse et tout inondée de lumière : des plantes hiémales placées çà et là dans les multiples alvéoles emplis d'eau des jardinières en cristal, de même que des rhododendrons, phlox, cannas, phœnix, arums, dahlias et azalées s'échafaudant en longs cornets de baccarat, ou fusant en geyser d'élégants cache-pot, attestaient de toutes parts son amour de la décoration florale et expliquaient l'invitation qu'elle nous avait faite d'aller visiter ses serres et ses parterres.


Quoi qu'en ait dit avec excès et sans nulles ambages un doucereux bélître, neurasthénique censeur à l'air égrotant, et quelles qu'aient été les réflexions et les excédantes critiques d'un géomètre, ratiocinant splénétique qui patrocina jusqu'à satiété des arrhes exorbitantes qu'étaient censés avoir versés sensément mais à contre-cœur sa fille et son beau-fils, pour obtenir cession d'un vieux cottage - arrhes équivalant aux trois quarts de la somme due - on se pouvait croire chez Lucullus.


En effet, le maître queux s'était surpassé, car, quelque exiguës qu'ont paru à tous, la cuisine et deux pièces auxiliaires que, d'autorité, il avait fait siennes, et en dépit de l'exiguïté de l'office affectée au personnel ancillaire, chaque mets fut estimé succulent , et les entremets régals nonpareils qui eussent régalé un roi.


Aussi, cet émule de Vatel sans épée, moins négligent qu'à cheval sur le règlement, gagna le lot des dîneurs les plus exigeants ; ces derniers, sans scission ni dissension aucune, avaient jugé de sa tâche et de son mérite, en vertu de droits régaliens qu'ils s'étaient arrogés.


Précédant de délectables hors-d'œuvre, qu'accompagnaient des vol-au-vent de ris d'agneau, un potage Ésaü fut d'abord apprécié ; vint ensuite une appétissante bouillabaisse noblement corsée et de très haute facture : muges, dorades, crevettes-bouquets, clovisses, moules boulonnaises bien raclées et autres frutti de mare, le rendaient digne des difficiles becs fins mêmes, de la vivante et lumineuse Canebière.


Après une bonne matelote d'anguilles et de truites saumonées à la ravigote, un confit de porc et un navarin, épaulés d'un châteaubriant aux échalotes, m'ont semblé avec l'entrecôte cuit à point, de sérieux plats de résistance.


Puis, fin salmis de gelinottes, mijoté au vin rancio d'excellent arôme ; pigeonneaux en cocote accordés de morilles ; gibelotte de lapereaux finement accommodée d'oignons blancs ; cuisseau de veau pané ; râble de levraut rôti, parfumé de thym, baignant dans un coulis cantonné de girolles ; cuissot de chevreuil aromatisé de cannelle et de girofle moulus, s'entre-suivirent aussi abondants qu'exquis ; une salade de scarole et de raiponce mêlée et aillolisées, ainsi que les ice-cream vanillés pleins d'avantages pour chacun, aidèrent à la digestion.


Le dessert fut également de qualité : crème caramélée, petits-fours aux amandes, vaste tourte normande - sorte de poudingoïde galette miellée, cassonadée, tout entourée de pets-de-nonne et gourmandée de carrés de pistache, de coings et de rhubarbe - couronnèrent, appuyés de grap-fruit glacés le faste, incroyable et pourtant réel, de cette profusion de succulences.


Le tout fut arrosé de vin de très bons crus et de haut millésime. Certains graves, entre autres, dionysiaque nectar et orgueil de notre hôte, souleva l'enthousiasme des gourmands, comme celui des gourmets les plus délicats.


Bien qu'abstème par idiosyncrasie - fâcheux privilège inhérent à ma nature - et quels que pussent être les non-sens et les contresens qui contrecarraient mon dur régime d'hépatique, je transigeai sans remords avec ma conscience , en goûtant, dussé-je avoir à m'en repentir, à tous les magnums et jéroboams successivement dispensés par l'échanson, gai et au ton plaisant en diable.


Ni de ces nombreuses voluptés gustatives, ni des extra et rafraîchissements variés, prodigués par l'amphitryon, je n'eus, sauf de légers spasmes œsophagiens ponctués de rots étouffés et de borborygmes discrets, aucun sujet de repentance.


Un gobelet de vespétro en main, je participai même , en détonnant peut-être, au gaudeamus entonné par un coreligionnaire de mon ami, et que barytona en chœur l'assemblée tout entière.


Que ceci soit dit en français ou en latin, vraiment, " le bon vin réjouit le cœur de l'homme ".

 

 

Ce n'est pas tout : mon ami Philippe Arnaud, plus indispensable que jamais, s'est fait ses deux propres dictées :

 

I- Mon propos, ici, sera non conformiste, et même, à proprement parler, cynique. Au grand dam des taxinomistes et autres thuriféraires du classement, je n’ai jamais aimé qu’un chien fût autre chose… qu’un chien (et non un barzoï, un airedale, un chow-chow ou tout canin à pedigree). 


J’aurais presque, lorsque m’échut mon chien, requis ses seize quartiers de bâtardise. Comment décrire cet animal, à tous égards extraordinaire ? 


Pour se le représenter, qu’on imagine un hamster, mais un hamster examiné de près avec une lunette astronomique, un hamster poilu et à la queue touffue, un hamster délié du jarret, un hamster… avec une allure de chien. Ou bien, vu par l’autre bout de la lunette, un éléphant, mais un éléphant sans trompe ni défenses, un éléphant velu comme un ours, qui se gratterait l’oreille avec sa patte arrière et enterrerait ses os sous les dahlias. Ou bien encore un chat, mais un très gros chat, un chat au museau allongé, et qui japperait après le facteur. Mon chien débute, à l’avant, par une truffe ébène et se conclut, à l’arrière, par une queue ondulée. Cette queue marque la différence essentielle entre l’homme et le chien, car l’homme, mesdames et messieurs, ne se conclut pas. Qu’y a-t-il, en effet, derrière l’homme ? Il n’y a rien. De la nuque aux talons – sauf un accort renflement callipyge chez sa compagne – il s’achève en falaise accore, comme à Etretat (et cette conformation abrupte est, n’en doutons pas, concomitante de la raideur de l’homme envers ses semblables). Mon chien a huit pattes : deux à l’avant, deux à l’arrière, deux à gauche et deux à droite, ce qui lui est très utile pour “marcher à l’amble” (même en plein soleil), à l’instar des destriers, palefrois, haquenées et autres équidés.

Panégyrique : du grec /panêguris/, “assemblée de tout le peuple”. 
Discours à la louange d’une personne illustre, d’une nation, d’une cité.

Non-conformiste : lorsque l’on a, comme ici, affaire à un adjectif, on n’emploie pas de trait d’union. Celui-ci n’est requis que pour les substantifs : des non-combattants mais des unités non combattantes.

Cynique : avant de désigner une attitude morale, ce mot a qualifié une école philosophique (celle de Diogène), qui prétendait revenir à la nature en méprisant les conventions sociales, l’opinion publique et la morale, en les méprisant… comme des chiens, du grec kunikos (“qui concerne le chien”).

Dam : au préjudice, au dommage de. Se prononce “dans”.

Taxinomiste (ou taxonomiste) : spécialiste de la taxinomie, c’est-à-dire de la science des lois de la classification des formes vivantes.

Thuriféraire : du latin ecclésiastique, “celui qui porte l’encens”. Par extension, celui qui “encense”, c’est-à-dire qui rend un culte exagéré à. Attention à la place du “h”.

Barzoï : lévrier russe. Se prononce “bar-zo-i-e” (bien épeler les dernières voyelles).

Airedale : mot anglais, abréviation de Airedale terrier, du nom de la vallée (dale) de l’Aire. Se prononce “airedelle” ou “airedale” (plutôt la deuxième forme).

Chow-chow : mot anglais du jargon anglo-chinois. Se prononce “chocho”.

Pedigree : mot anglais, tiré de l’ancien français /pié de grue/ “marque formée de trois points”. Extrait du livre généalogique d’un animal de race pure. Se prononce pédigré et non pédigri.

Echoir : verbe défectif (inusité à certains temps et à certaines personnes), qui signifie être dévolu par le sort ou par un hasard (ce qui fut le cas pour mon chien).

Bâtardise : comme pour bâtard, ne pas oublier l’accent circonflexe sur le premier “a ”. L’expression, bien entendu, est ironiquement dérivée des “seize quartiers de noblesse”, exigence de l’aristocratie d’Ancien régime de posséder 16 arrière arrière-grands-parents nobles pour accéder à certaines charges.

Sans trompe ni défenses : bien mettre le singulier à “trompe” (il n’en a qu’une) et le pluriel à “défenses” (il en a deux).

Dahlias : attention à la position du “h” (entre le premier “a ” et le “l”.

Japperait : ne pas oublier les deux “p”.

Conclut : au présent de l’indicatif, le verbe, à la troisième personne du singulier, prend une terminaison en “t”, à la différence de la première personne, où cette terminaison est un “s”, aux première et troisième personnes du singulier du présent du subjonctif, où cette terminaison est un “e”, et au participe passé, où la terminaison est un “u”.

Mesdames et messieurs : la forme pleine est requise – avec minuscules – dans un dialogue, lorsqu’une personne s’adresse à une autre. Autrement, on emploie la forme abrégée, qui donne, au pluriel, MM. (pour Messieurs), et non Mrs et Mmes (pour Mesdames).

Accort : de l’italien “/accorto/”, avisé, habile, et dont le sens a glissé vers gracieux, vif, plaisant, avenant.

Accore, du néerlandais “/schore/”, écueil, en parlant d’une côte, d’un écueil, qui plonge verticalement dans une mer subitement profonde (ce qui n’est pas forcément le cas à Etretat, pour la mer, mais l’est assurément pour la falaise).

Callipyge : épithète d’Aphrodite, signifiant “qui a de belles fesses”.

Abrupte : lorsqu’on prononce le mot, bien faire sonner le “p” et le “t”.

Concomitante : il n’y a qu’un seul “m”, un seul “t” et, à la différence de “accommoder”, ou de “accompagner”, un seul “c” à l’intérieur du mot. On dit “concomitant de” et non “concomitant à” ou “concomitant avec”.

Amble : allure d’un quadrupède (hameau, girafe, cheval, éventuellement chien), qui déplace simultanément les deux pattes – avant et arrière – du même côté. Cette allure est réputée très confortable pour le cavalier, au point que l’on dressait les chevaux pour les dames – et qui chevauchaient en amazone.

Destrier : cheval de bataille au moyen âge. Le destrier était conduit de la main droite (d’où le nom) par son cavalier, lorsqu’il ne le montait pas.

Palefroi : du bas latin /paraveredus/, de /veredus/, cheval. Cheval utilisé pour la marche, la cérémonie, la parade, par opposition au destrier.

Haquenée : de /Hackney/, village anglais renommé pour ses chevaux. Bien que le nom soit féminin, peut désigner aussi un cheval de taille moyenne, d’allure douce, allant ordinairement l’amble (voir ci-dessus), que montaient les dames.

Equidé : famille de mammifères à laquelle appartient le cheval. Peut se prononcer “ékidé” ou “é-cu-i-dé”. Pour corser la difficulté, on pourra prononcer de la première façon.

Sources : petit dictionnaire Robert, Dictionnaire Bordas des /Pièges et difficultés de la langue française/, par Jean Girodet (Paris 1981), plus diverses consultations téléphoniques auprès de cliniques vétérinaires et clubs hippiques. Cette dictée a été inspirée par les chroniques d’Alexandre Vialatte, en particulier la chronique /Le cheval est une espèce de homard/, /Antiquité du Grand Chosier/, (Paris, Julliard, 1984, p. 163).

 

 

 

II- Enfin à Vienne ! Lundi, dès potron-minet, nous avons piqué vers l’est. Vers midi, nous étions aux portes de Bâle. Puis, après une brève collation – gare à la somnolence postprandiale ! – nous avons poursuivi notre voyage au nord de la Suisse. A la frontière austro-helvétique, nous avons changé nos francs contre des schillings. La route, après l’ascension du col de l’Arlberg et la redescente subséquente dans la vallée de l’Inn, a doucement atterri à quelques kilomètres de la 
capitale tyrolienne. Le lendemain, après avoir traversé le saillant bavarois – butte-témoin du Saint Empire romain germanique – nous avons serpenté à travers Haute et Basse-Autriche. Notre terrain de camping, sis au sud de Vienne, évoque déjà la plaine pannonienne. Non loin de là, pérenne sous ses avatars, court le limes. Des Antonins aux Habsbourg on y a toujours monté la garde : face aux Marcomans, aux janissaires, aux armées du pacte de Varsovie. Aujourd’hui, les gardes-frontière ne 
surveillent plus que les passages clandestins de pauvres hères : Tsiganes, Kurdes, Chinois… Vienne elle-même abrite une curieuse population : les vendeurs de journaux indiens (entendre les vendeurs indiens de journaux viennois). Etranges vendeurs enturbannés, au profil dravidien, que nous avons vus courir aux carrefours… Au pied de l’église Saint-Charles-Borromée – bâtie en l’honneur du saint éponyme – dans un grand bassin, dôme et colonnes, en leurs icônes inversées, oscillent… Il n’est point, dans cette pièce d’eau, de lascive Aphrodite callipyge ou 
d’impudique Vénus anadyomène : une sobre œuvre de Moore répond, seule, aux courbes baroques du tambour. Déjà, la fête du jour s’achève et, sur un ciel en Ouest vêtu comme un Khalife, se silhouette la ligne de faîte de la Forêt Viennoise. Attablés devant un vin blanc de Styrie, nous regardons monter la marée du soir. Noyant d’ombre cariatides et atlantes, rinceaux et rondes-bosses, elle atteint bientôt les acrotères. C’est en vain que les trophées battent des ailes : eux aussi seront engloutis.

*Notes pour la correction* : on s’est, pour l’essentiel, référé aux 
ouvrages de

Maurice Grévisse, /Le bon usage/, 11^e édition, 1980, Duculot, ci-après 
mentionné /Grévisse/ ;

Jean Girodet, /Pièges et difficultés de la langue française/, 1986, 
Bordas, ci-après mentionné /Girodet/ ;

Alain Rey, /Dictionnaire historique de la langue française/, Robert, 
1998, ci-après mentionné /Rey/.

*Potron-minet* : expression datant de 1835, et signifiant de grand matin. Potron est une déformation du bas latin posterio, « cul », et minet désigne le chat. Le chat passant pour être très matinal, cette expression peut être interprétée comme «dès qu’on peut voir le cul du chat ». /Rey/, p. 2876 et /Girodet/, p. 618.

*Est, Ouest, Nord, Sud* : lorsque le point cardinal désigne, sans complément, une région, un groupe de pays, il prend une majuscule. Avec complément il garde la minuscule. Même chose lorsqu’il s’agit d’une direction. Le vent d’est. Ex., ici : vers l’est, et le nord de la Suisse. /Girodet/, pp. 292, 528, 553 et 737. Plus loin (le ciel, en Ouest…), le nom ouest porte une majuscule. Mais il s’agit d’une licence poétique, qu’on ne sanctionnera pas.

*Postprandiale* : après le repas. Avec la préposition latine post, signifiant « après » et le nom latin « prandium », déjeuner. Les composés en post s’écrivent en un seul mot sans trait d’union sauf si le second élément commence par un t- (post-traumatique). Exceptions : post-abortum, post-partum, post-scriptum et, sans trait d’union, post mortem. /Girodet/, p. 617.

*Schilling* : le schilling est la monnaie autrichienne. Les monnaies étrangères prennent la marque du pluriel français. /Grévisse/, p. 320.

*Ascension* : attention au groupe « sc », au « en » et au « s » de la dernière syllabe. /Girodet/, p. 68.

*Subséquente* : désigne ce qui vient après dans le temps. /Rey/, p. 3666.

*Inn* : rivière alpestre de 525 km, née en Suisse, se jette dans le Danube à Passau (Bavière). La ville d’Innsbruck (pont sur l’Inn) est la capitale de la province autrichienne du Tyrol.

*Saillant bavarois* : il s’agit, bien entendu, de l’ancienne principauté ecclésiastique de Berchtesgaden, dont la seule voie de communication facile menait plutôt vers la Bavière que vers l’Autriche. En tant que quasi-enclave (prononcer kazi) – à l’image de Constance, elle témoigne de l’enchevêtrement du Saint Empire romain germanique.

*Butte-témoin* : hauteur formée d’une couche dure surmontant des roches tendres, et qui témoigne de l’ancienne existence d’un revers de côte ou d’un plateau. Lorsque les noms composés sont formés de deux noms ou de deux adjectifs, ils prennent tous les deux la marque du pluriel, ex. ici, butte et témoin sont deux noms. /Grévisse/, p. 304. Voir Max Derruau, /Précis de géomorphologie/, p. 307, Masson, 1972.

*Saint Empire romain germanique*(962-1806) : majuscules à Saint et à Empire, minuscules à romain et germanique. Pas de traits d’union. /Girodet/, p. 271.

*Basse-Autriche* : prend une majuscule et trait d’union si la dénomination désigne une unité administrative ou politique bien définie. La Haute-Autriche et la Basse-Autriche sont deux provinces autrichiennes (ayant respectivement Linz et Vienne pour capitales). /Girodet/, p. 99.

*Sis* : du verbe seoir – prononcer soir - (situé). Sis se prononce si.

*Pannonienne* : plaine comprise entre les Alpes orientales et les Carpates et correspondant à une large partie de la Hongrie. Attention à la succession des « n » : deux, puis un, puis deux.

*Avatar* : pas de difficulté d’écriture. Au sens figuré correct, chacun des états par lesquels passe une personne ou une chose au cours du temps. Ne pas employer au sens d’aventure ou d’accident. Vient du sanskrit et désigne les incarnations successives d’un dieu dans la religion hindoue.

*Limes* : prononcer « limesse ». Sous l’Empire romain, zone de fortifications plus ou moins continue bordant la frontière d’une province du côté du monde étranger à la romanité. A l’époque romaine, le limes était dirigé vers le Nord, contre les peuplades germaniques, sous les Habsbourg (de 1526 à 1683) vers le sud-est, contre les Turcs, enfin, de 1947 à 1991, durant la guerre froide, contre les troupes du pacte de Varsovie.

*Habsbourg, Antonins* : les Habsbourg (sans s), ont régné sur l’Autriche de 1278 à 1918, les Antonins (avec s), ont régné sur l’Empire romain de Nerva à Commode, soit la totalité du II^e siècle après J.-C. Pour les règles d’attribution du pluriel aux noms propres, voir /Girodet/, p. 870.

*Marcomans* : ancien peuple germain apparenté aux Suèves. Battus par Drusus en 9 A.C., ils s’installèrent au sud du Danube et finirent par faire la paix avec Commode (empereur romain, fils de Marc Aurèle, qui régna de 180 à 192). Ils sont à l’origine du nom Marmagne, commune de la banlieue de Bourges, dans le Cher (donnée confirmée par la mairie de cette même commune).

*Janissaires* : est l’altération (1546) de jehanicere (1457), lequel est emprunté, par l’intermédiaire de l’italien giannizzero (av. 1470), au turc yeniceri (prononcer Iénitchéri), nouvelle troupe. Troupe d’élite turque, créée dans la 2e moitié du XIVe siècle, et recrutée par l’enlèvement d’enfants de populations chrétiennes.

*Pacte de Varsovie* : avec un p minuscule et un V majuscule, contrairement à Pacte atlantique (P majuscule et a minuscule), désignant l’O.T.A.N. /Girodet/, p. 556.

*Gardes-frontière* : un « s » à gardes, pas de « s » à frontière. Ne pas oublier letrait d’union, contrairement à garde forestier. Ce sont *des* gardes qui surveillent *la* frontière. Mais on peut aussi écrire avec un « s » aux deux mots. On préférera la première graphie. /Girodet/, p. 343.

*Hère* : homme misérable. Ne pas confondre avec haire, chemise de crin.

*Indien, Viennois* : avec une majuscule lorsqu’il désigne un ressortissant de l’Inde. Avec une minuscule lorsqu’il s’agit d’un adjectif, comme ici. Voir, à l’inverse, Tsiganes, Kurdes, Chinois. On préférera la graphie Tsigane à Tzigane.

*Enturbanné* : coiffé d’un turban. Avec deux « n ».

*Dravidien* : relatif aux populations du sud de l’Inde, à la peau noire, mais sans les traits des populations de l’Afrique sub-saharienne.

*Vus* : Lorsqu’un verbe conjugué avec l’auxiliaire avoir, suivi d’un verbe à l’infinitif, est précédé du complément d’objet direct, et que ce c.o.d. est lui-même sujet de l’action exprimée par l’infinitif, comme ici (ce sont les vendeurs qui courent), le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec le c.o.d. Ex.  : Etranges vendeurs […] que nous avons *vus* courir aux carrefours. /Girodet/, p. 856.

*Eglise* : s’écrit avec une majuscule lorsqu’il s’agit de l’institution 
(l’Eglise catholique), avec une minuscule lorsqu’il s’agit du bâtiment 
(une église romane) . /Girodet/, p. 856.

*Saint-Charles-Borromée* : archevêque de Milan (1538-1584), contribua à la Réforme catholique et se dévoua lors d’une épidémie de peste. Saint patron de l’Empereur Charles VI de Habsbourg (1685-1740), qui fit bâtir l’église. Ecrire avec traits d’union et majuscules.

*Saint* : avec une majuscule lorsqu’il désigne un lieu, un édifice, une fête, avec une minuscule lorsqu’il désigne une personne canonisée par l’Eglise. /Girodet/, p. 698.

*Eponyme* : qui donne son nom à. L’église Saint-Charles-Borromée de Vienne tire son nom du saint évêque de Milan Charles Borromée. /Rey/, p. 1276.

*Dôme et colonnes* : il n’y a qu’un dôme (avec accent circonflexe) et plusieurs colonnes, dont les deux qui précèdent la façade sont inspirées de celles qui furent élevées, à Rome, à la gloire des Empereurs Trajan (98-117) et Marc Aurèle (161-180). On notera que ce fut précisément à Vienne que mourut Marc Aurèle, en campagne contre des tribus germaniques, notamment les Marcomans.

*Icône* : toujours féminin, avec un accent circonflexe sur le ô. L’adjectif inversées porte donc la marque du féminin pluriel.

*Oscillent* : bien prononcer osci-l-e, et non osci-y-e.

*Lascive* : « qui excite aux plaisirs amoureux » ou « enclin aux plaisirs amoureux ». Attention au groupe « sc ».

*Callipyge* : du grec « kalos », beau, et « pugê », fesse. Signifie donc « qui a de belles fesses ». Trois difficultés : « ll », puis « i », puis « y ». /Rey/, p. 592.

*Anadyomène* : vient d’un adjectif grec signifiant « émergeant de l’eau ». Difficultés : le « y », un seul « m » et l’accent grave sur 
l’avant-dernier « e ».

*Moore* : sculpteur anglais (1898-1986). Son style se caractérise par l’utilisation impressionnante des vides et des creux. Attention aux deux « o » et au « e » final.

*Fête*, avec un accent circonflexe. Ne pas écrire comme *faîte* (voir plus loin), sommet d’un édifice, d’un toit, et, par extension, partie la plus élevée de quelque chose de haut.

*Khalife*, ou calife : souverain musulman succédant à Mahomet. Le membre de phrase est inspiré de Saint-John Perse (/Chronique/, VII, p. 402, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1972). On appréciera la graphie khalife plutôt que calife, et, s’il se peut, la majuscule. L’image compare la splendeur du coucher de soleil avec la somptueuse parure du dignitaire musulman.

*Silhouette* : vient du nom du Contrôleur général (ministre des finances) Etienne de Silhouette (1709-1767), en charge de son ministère de mars à novembre 1759, chansonné pour ses projets d’économie. On a supposé sans preuve que l’expression évoquait le fait qu’Etienne de Silhouette avait l’habitude de tracer ce genre de profils. Ne pas oublier le « h » après le « l » et les deux « t ». Le verbe a d’abord été relevé chez Sainte-Beuve en 1857. /Rey/, p. 3508.

*Forêt Viennoise* : bien que couverte de bois, il s’agit, tout comme la Forêt Noire, d’un massif montagneux, en l’occurrence les derniers contreforts des Alpes. Deux majuscules et pas de trait d’union.

*Styrie* : une des provinces autrichiennes, située au sud-est du pays, ayant Gratz pour capitale.

*Cariatide* : statue de femme tenant lieu de pilastre ou de colonne. A préférer à caryatide, plus rare. /Girodet/, p. 138.

*Atlante* : équivalent masculin de la cariatide. Pas de majuscule, comme pour l’habitant de l’Atlantide, pas de « h » comme dans athlète. 
/Girodet/, pp. 74 et 138.

*Rinceau, rinceaux* : ornement sculpté ou peint composé de branches, de feuilles, de fruits en enroulement, servant principalement à la décoration des frises et des pilastres. /Rey/, p. 3256.

*Ronde-bosse* : donne, au pluriel, des *rondes-bosses*. Sculpture ne s’appuyant pas à une surface plane, et qu’on peut donc voir de tous côtés, à la différence du haut-relief ou du bas relief. On dit, sans trait d’union, une sculpture en ronde bosse, mais, avec un trait d’union, une ronde-bosse. /Girodet/, p. 691.

*Acrotère* : Sorte de piédestal sans ornement, servant de socle, placé au-dessus d’une corniche, notamment aux extrémités ou au faîte d’un fronton. /Glossaire des termes techniques/, p. 32, La nuit des temps, Editions Zodiaque, 3^e édition. On dit un acrotère. /Girodet/, p. 17.

*Trophée* : masculin, bien que terminé par un e muet. S’emploie, à partir du XVIe siècle, dans le domaine de la représentation artistique pour un groupe d’attributs divers servant d’ornement et se spécialise pour « motif décoratif formé d’armes, de drapeaux, groupés autour d’une armure. /Rey/, p. 3932. En Autriche, les trophées incluent parfois des aigles dans la décoration, d’où l’image.

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 06:18

Lorsque les anglicismes font oublier qu’il existe des mots français pour le dire, notre langue s’appauvrit. C’est un phénomène qu’Orwell avait remarquablement décrit dans 1984 : lorsqu’on a « table » et « guéridon », on finit par supprimer « guéridon ». Et puis, un beau jour, on finit par supprimer « liberté », sauf dans des expressions du genre « j’ai la liberté de choix entre pommes de terre et choux ».

 

Une personne « addicte » n’est rien d’autre qu’une personne accro, dépendante, mordue. Ne disons plus « alias » ou « aussi connu sous le nom de mais « aka » (« also known as »). Ne disons plus que tel hôtel à des formules « tout  compris » ou « forfaitaires ». Elles sont « all inclusive », mieux « all-in ». Les anglophones, surtout ceux qui parlent le patois (mot non péjoratif pour un linguiste) des Etats-Unis n’ont plus à la bouche que le mot « amazing ». Comme adaptation, on entend donc à tort et à travers dans nos médias « incroyable », alors qu’il existe « ahurissant », « stupéfiant », « étonnant », « sensationnel ». Dans les années soixante, des bandes d’extrême droite en Grande-Bretagne cassaient du Pakistanais. En anglais : « Paki-bashing ». Dans nos médias, il y a désormais du « bashing » à toutes les sauces, alors que nous avons « cassage de gueule », « battage », « débinage », « dénigrement », « bastonnage », « tabassage », « matraquage », « lynchage (acharnement) médiatique », « éreintage », « éreintement », « curée », « jeu de massacre », « volée de bois », « stigmatisation », « pourrissage ». On « benchmark » à mort désormais. Or il s’agit tout simplement de « référencer », d’« étalonner », de « passer au banc d’essai ».

 

C’est Canal+ (la branchitude qui finit sous les crocs de Bolloré) qui a lancé le nullard « best of », alors que nous disposons de « premier choix », « florilège », « anthologie », « compilation », « morceaux choisis », « sélection ». Notez qu’un utilisateur exigeant de la langue française n’utilisera pas – à cause des nuances de sens – un mot à la place d’un autre. Des jeunes s’adonnent désormais au « binge drinking ». De mon temps (je suis né après Rabelais), on connaissait les « bitures express », les « beuveries effrénées », les « cuites de compétition ». À noter que, dans ce cas, on appauvrit l’anglais car « binge » peut fort bien renvoyer au cassoulet ou au chocolat (« chocolate binge »), à la boulimie (« binge eating »). Lorsque les Anglais jouent au loto (une activité populaire très répandue), le premier qui a rempli un carton crie « Bingo ! ». Nous avons donc aujourd’hui « bingo » à la place de « bravo », « gagné », « touché », « dans le mille ». Le premier sens du nom « booster » est « amplificateur » (en électricité). On a donc le verbe « booster » en lieu et place de « faire bouger », « stimuler », « revigorer », « dynamiser », « requinquer », « galvaniser » et dix autres synonymes. Pollué par les chaînes du style CNN, nous avons la cultissime expression « Breaking News » alors qu’« alerte info » ou « dernière minute » ravissaient nos parents.

 

Les travailleurs français exploités ne connaissent plus d’« état dépressif », de « syndrome d’épuisement », de « surmenage ». Ils sont dans un « burn-out ». Ce qui finit par ne plus vouloir dire grand-chose. Contrairement à la phrase de Laerte dans Hamlet : « Tears seven times salt burn out the sense and virtue of mine eye » (« larmes sept fois salées, brûlez mes yeux et rendez-les impuissants ! »). « Bullshit » (littéralement « merde de taureau »), c’est bien. Mais « mensonge », « foutaise », et surtout « connerie », c’est pas mal non plus. « Céduler » (qui n’est pas encore dans les grands dictionnaires) vient, j’imagine, de « to schedule ». On l’utilise donc à la place d'« organiser », « prévoir », « programmer ».

 

Désormais, à 50 ans, si tu n’as pas ton « coach », tu as raté ta vie. À la rigueur, tu aurais un « conseiller », un « entraîneur », un « répétiteur », un « animateur », un « instructeur », un « moniteur », tu l’aurais presque réussie. Ah, la situation « sous contrôle », surtout quand un incendie a été « fixé » ! Normalement, en français, une situation est « maîtrisée » et un incendie tout bêtement « éteint » (« circonscrit »). Et les avions qui se « crashent » (quand ils ne se « scratchent pas » – sous les ailes, j’imagine). On a le choix entre « écrasement », « choc », « catastrophe », « collision », « heurt ». Les ploucs ne « customisent pas ». Alors qu’ils pourraient « personnaliser », « styliser », « adapter », « apposer leur marque » (leur « empreinte »). Et les « deals » (« dealer » date de 1975) ? On proposera « accord », « négociation », « affaire », « marché », « transaction », « contrat », « échange », « trafic ». Quant au pauvre « déforester » il est directement inspiré de « deforestation » alors que nous avons « déboiser ».

 

Les informaticiens ne « suppriment » plus, ils « délètent » (« to delete ») après avoir fait des « risettes » (« to reset »). Par la grâce du « marketing », le « déodorant » a remplacé le « désodorisant ». Son commerce n’a pas encore été « dérégulé » (« déréglementé »). Mais il peut être « dispatché » (« réparti », « distribué », « attribué », « ventilé », « rangé », « classé », « trié », avant de faire l’objet d’un « discount » (« remise », rabais », « réduction », « escompte », discompte », « ristourne »). Les chômeurs ne sont plus « dégraissés », on les « downsize ». De mon temps, seules les batteries étaient « en charge ». Mais maintenant, avec « in charge of », on est vite « en charge de » au lieu de « responsable de » ou « chargé de ».

 

Depuis la première guerre d’Irak, les journalistes de plus en plus dépendants sont « embedded ». Ce qui est amusant, c’est que le premier sens de cet adjectif est « enfoncé ». Il ne serait pas fatigant de dire qu’ils sont incorporés ou intégrés. Les sportifs utilisent des produits « énergisants » Les mêmes substances « fortifiantes ou tonifiantes » ne produiraient pas le même effet. Dans l’entreprise, un « executive » n’est rien d’autre qu’un « cadre ».

 

Le mot « feeling » tue notre langue qui dispose de « ressenti », « intuition », instinct », « émotion », « sensation », « sensibilité », « flair », « sympathie », « empathie ». Quand Mac Cartney chante “ I’ve got a Feeling ”, qu’a-t-il exactement au plus profond de lui ?

 

Aujourd’hui, on « finalise ». Avant, on « mettait la dernière main à », on « terminait », on « achevait », on « menait à terme », on « peaufinait », on « réglait », on « entérinait ». Les djeuns flippent. Pas simple car on a le choix entre « trembler de peur », « angoisser », « être angoissé », « se soucier », « avoir peur », « être déprimé » (ou « excité »), « être en désarroi », « s’emballer pour ». Le djeuns a peur de faire un « flop ». Ou un « échec », un « bide », un « fiasco », un « four ». Ce n’est pas le « fun » (« super », « amusant, « drôle », « marrant »). Nous sommes aujourd’hui sollicités par des « flyers ». Avant, c’était des « prospectus », « tracts publicitaires », des « affichettes », des « dépliants », des « plaquettes », des « cartons », des « programmes », des « papillons, des « feuilles volantes ». En informatique, on « forwarde ». Là, l’anglais nous empaume. Une de ses forces est qu’il peut transformer en verbe tout substantif (« I knifed the bread » = « j’ai coupé le pain avec un couteau »), et même des adverbes. « Forward » qui signifie à l’origine « en avant » devient un verbe qui veut dire « expédier », « faire suivre un message », « rediriger », « transmettre », réexpédier », « transférer ».

 

Si l’on veut redevenir djeuns mais ne plus ressembler à ce qu’on était (Johnny, Nathalie, Catherine etc.), on se fait « lifter » (« lisser », « retendre », « dérider », « ravaler »), en utilisant éventuellement la technique du « peeling » qui n’est rien d’autre qu’un « pelage ». Ce sont les Nuls de Canal+ (la branchitude sous les crocs de Bolloré) qui ont polarisé l’expression « en direct live ». On a gardé le « live » et on a laissé tomber le « direct ». L’important est de réussir le « show », mot fourre-tout pour « spectacle », « gala », « concert », « parade », « exposition », « séance », « exhibition », « présentation », « tour », « revue », « mise en scène », « représentation », « démonstration », « émission de télé », « émission de radio ». Autre mot fourre-tout : « timing », en lieu et place, selon le sens, de « horaire », « moment », « chronologie détaillée », « minutage précis », chronométrage », « calcul précis », « emploi du temps », « synchronisation », « rythme ». Moins fourre-tout que « top » : « dessus », « haut », « sommet », « tête », « excellence », « supérieur », « meilleur », « préféré », « extrême », « apogée », « summum », « suprême », « remarquable » etc.

 

 

 

 

Cet article a-t-il du « glamour » ? Ou bien du « charme », de la « séduction », de la « sensualité », de l’« élégance », de l’« éclat », du « prestige » ? Peut-être est-il « glossy » (« brillant », « luisant », « glacé », « lustré », « lumineux », « verni »). L’important est d’« impacter », terme vraiment barbare à la place duquel on devrait trouver « exercer une influence », « toucher », « concerner », « frapper », « affecter », « avoir un impact », avoir des répercussions ». Tout aussi barbare : « implémenter » alors que le français dispose de « mettre en œuvre », « implanter », « installer », « adapter » etc. L’important est de « réaliser » le problème (« se rendre compte de »). « Anyway », soyons « secure » et non « sûr », « de confiance », « sécurisé », « stable ». Mais qu’en pensent les « seniors » (« personnes âgées », « du troisième âge », « aînés », « doyens », « anciens » ? Leur réponse sera forcément « sensible » (« délicate », « épineuse », « controversée », « confidentielle »). Ou « vintage » (« ancienne », « millésimée », rétro »).

 

On utilise de plus en plus « shifter » alors que nous disposons de « permuter », « intervertir », « inverser », transposer ». On trouve partout « speedé » alors que le français dispose de « agité », « hyperactif », « excité », « suvolté », « nerveux », « amphétaminé », « drogué ». Également « sponsor » au lieu de (selon les sens) « mécène », « parrain », « bienfaiteur », « commanditaire », « financeur », « philanthrope ».

 

Les médias branchés affectionnent le mot « teaser », alors que nous disposons d’« accroche », « aguiche », bande-annonce », « annonce-mystère ». Les Anglais n’utilisent pas le mot « tennisman » (ni « rugbyman » ou « footballer »). Pourquoi pas « joueur de tennis », d’autant que « tennis » vient directement de l’impératif du verbe « tenir » ?

 

Emprunter à tour de bras – volontairement ou involontairement – c'est donc s'appauvrir. C’est se couper de ses racines, les perdre à jamais. Le langage, nos mots, nous permettent de rechercher la vérité. Lorsque l’on dit « blablacar » ou « shifter » ont est, au mieux, dans un délire poétique, au pire dans une posture qui nous amène à considérer les mots comme de simples objets et non comme des signes. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde, c’est épaissir le mensonge universel », a dit Camus après Brice Parrain. Mal nommer revient à masquer la vérité en repoussant indéfiniment le réel.

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10 septembre 2015 4 10 /09 /septembre /2015 05:23

 

 

Henri Goursau. Dictionnaire des anglicismes. Saint-Orens : Les Éditions Henri Goursau, 2015.

 

Un homme qui aime les mots à ce point (et qui est de Saint-Orens) ne peut pas être totalement mauvais. Henri Goursau était déjà l’auteur d’une bonne vingtaine de dictionnaires. Il nous comble avec celui des anglicismes.

 

On ne frôle plus le ridicule, on s’y vautre. Combien de fois des directeurs de publications scientifiques ne m’ont-ils pas demandé de leur envoyer un « abstract » d’un article que je leur avais fait parvenir ? Vous me direz que, dans le même temps, outre-Manche, on vous écrit : « Could you send me a résumé of your article ? Mais le combat est très inégal. Actuellement, dans l’université française, on essaie de contourner par tous les moyens la loi (article L 121-3 du Code de l’éducation) qui veut qu’une thèse en France, préparée dans une université française, soit rédigée et soutenue en français. Personnellement, je serai pour le jour où, en Grande-Bretagne, on pourra soutenir des thèses en français.

 

I - Quelle est la différence entre « aparthotel » et « résidence hôtelière » ; « aquabike » et « vélo aquatique » ; « award » et « trophée » ; « babyliss » et « friseur », « badge » et « insigne » (« macaron ») ; « battle » et « bataille » ; « big bang » et « explosion originelle » ; « blind test » et « test à l’aveugle » ; « body » et « justaucorps » (mot du XVIIe siècle) ; « bodybuilding » et « culturisme » (ou « musculation », gonflette ») ; « broker » et « courtier » ; « business center » et « centre d’affaires » ; « challenge » et « défi » ; « challenger » et « concurrent » (« adversaire », opposant », « défieur », « compétiteur », « postulant », « prétendant », candidat au titre ») ; « faire son coming out » et avouer son homosexualité » ; « consultant » et « expert-conseil » ; « control panel » et « panneau de configuration » ; « dinghy » et « bateau pneumatique » ; « domestic flight » et « vol intérieur » ; « dream team » et « équipe de rêve » ; « eurobonds » et « euro-obligations » ; « fighting spirit » et « combativité » ; « flashmob » et « mobilisation éclair » ; « freezer » et « congélateur » ; « gang-bang » et « baise collective » ; « go » et « allez » ; « hoax » et « canular » ; « home-trainer » et « vélo d’appartement » ; « hooligan » et « voyou » ; « hovercraft » et « aéroglisseur » ; « ironman » et « homme de fer » ; « joint-venture » et « coentreprise » (« société en participation ») ; « jogging » et « course à pied » ; « klaxon » (nom de marque étasunienne que les Anglais n’utilisent quasiment pas) et « avertisseur » ; « leasing » et « crédit-bail » ; « lob » et « chandelle » ; « lobby gay » et « groupe de pression homosexuel ; « made in France » et « fabriqué en France » ; « Mae West » (hommage aux roploplos d’une actrice étasunienne) et « gilet de sauvetage » ou « brassière » ; « master class » et « classe de maître » ; « medley » et « pot-pourri » ; « melting-pot » et « creuset » ; « middle class » et « classe moyenne » ; « milk-shake » et « lait frappé » ; « mobile-home » et « maison mobile » ; « monitoring » et « surveillance » ; « mother fucker » et « fils de pute » (« nique ta mère », « enculé de ta race ») ; « motor show » et « salon automobile » ; « must » et « nec plus ultra » (« incontournable », indispensable ») ; « news magazine » et « magazine d’actualité » ; « nominé » et « nommé » (« sélectionné », « distingué », « en lice ») ; « offshore » et « en mer », au large », « extraterritorial ») ; « overbooké » et « débordé » (« surchargé de travail », « indisponible ») ; « overbooking » et « surréservation » ; « pacemaker » et « stimulateur cardiaque » ; « pancake » et « crêpe » ; « pay per view » et « paiement à l’émission » (« à la séance »), « pipeline » et « oléoduc » (« gazoduc ») ; « pitch » et « argument », « résumé », « condensé », « abrégé » ; « planning » et « plan de travail », « planification », prévision », « planigramme », « échéancier » ; « play-off » et « barrage », « série éliminatoire » ; « porter un toast » et « boire à la santé de » ; « prérequis » et « préalable » ; « prime time » et « heure de grande écoute » ; « private joke » et « blague intime » ; « profitable » et « rentable », « lucratif » ; « punchline » et « phrase forte », « réplique percutante » ; « queer-bashing » et « chasse aux pédés » (exact équivalent mais trop violent pour le politiquement correct) ; « random » et « aléatoire » ; « ranking » et « classement » ; « room service » et « service d’étage » ; « sampler » et « échantillonneur » ; « schedule » et « programme », « prévisions », « plan », « horaire », « barême » ; « être scotché » et rester interdit » ; « serial killer » et « tueur en série » ; « shopping mall » et « galerie commerciale ou marchande » (« mall » vient directement du français « mail ») ; « single room » et « chambre à un lit » ; « skate board » (ou « skate ») et « planche à roulettes » ; « spa » (du nom de la ville belge) et « station thermale », puis « baignoire à bulles » ; « spin doctor » et « façonneur d’image » ; « être en stand-by » et « être en attente » ; « storytelling » et « mise en récit » ; « superglue » et « colle forte » ; « trekking » (mot afrikaans) et « randonnée » ; « van » et « fourgonnette », « warm-up » et « échauffement » ; « what the fuck ! » et « c’est quoi ce bordel ? » (« merdier », « délire ») ; « work in progress » et « travail en cours » (« création évolutive » ; « wrap » et « roulé ».

 

La différence, c'est qu'il n'y a pas de différence !

 

 

 

 

II- Lorsque les anglicismes changent le sens des mots français, c'est évidemment catastrophique pour nous car nous sommes en plein “ aliénation langagière ” (Henri Gobard).

 

En anglais, « activist » signifie « militant ». En français, l’activisme est une méthode préconisant l’action directe. Il s’agit donc d’une démarche assez violente (l’activisme de l’OAS). Hé bien, désormais, activiste s’utilise à la place de militant. Il n’y a plus d’« ordre du jour en français », que des « agendas ». Car « agenda » signifie ordre du jour, sens qu’il avait autrefois (ce qu’il faut faire aujourd’hui : agenda diei), et non le carnet qui nous accompagne dans la vie de tous les jours. En bon français, une alternative, ce sont les deux aspects d’un même problème : soit je vais au cinéma, soit je reste chez moi. Un chant alternatif nous permet d’écouter deux chœurs, deux chanteurs, deux instruments chantent ou jouent alternativement, en se répondant. Mais, en anglais « alternative » est une solution de rechange, une contrepartie, une autre possibilité. Donc … Le verbe anglais « to complete » ne signifie pas « compléter ». Mais désormais, certains francophones utilisent « compléter » à la place d’« achever », « terminer », « remplir ». Le « dédié à » m’horripile car les Anglais n’utilisent pas les expressions crétines du style « espace dédié ». Mais depuis que des massacreurs du français ont repéré le verbe « to dedicate », ils ont oublié « spécialisé dans », « consacré à », « conçu pour », « voué à », « dévolu à ». Dans les médias, un autre glissement fait des malheurs : « éditer » (« to edit ») à la place de « mettre en forme ». On ne passera pas sous silence l’horrible « éligible » (en bon français « qui peut être élu » dans une élection). Aujourd’hui, si vous êtes « éligible » à la fibre », c’est que vous n’habitez pas un trou perdu et que vous êtes « raccordable » (ou « qualifié » ou « admissible »). En anglais, « to initiate » signifie à la fois « lancer », « amorcer » et « initier ». Naturellement, le français d’aujourd’hui a adopté le premier sens qu’il n’avait pas jusqu’à il y a peu alors qu’il dispose de « débuter », « engager », « mettre en place », « inaugurer », « instaurer », « fonder ».

 

(à suivre)

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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 05:46

 

 

Pour moi, il restera à jamais le fils dans “ La famille Duraton ” que Radio Luxembourg programma tous les soirs jusqu’en 1966. Jean Carmet y tenait un rôle formidable. Jean-Jacques Vital (Jean Lévitan) était l’héritier des meubles Lévitan (« Un meuble Lévitan est garanti pour longtemps »). Mais il préférait les planches : “ 100 francs par seconde ”, “ Vous êtes formidables ”, “ À pied, à cheval et en voiture ”. Il lança les carrières de Guy Lux et de Pierre Bellemare. Il facilita les débuts de Bourvil.

 

La télé le marginalisa. Tout le monde l’oublia. Endetté jusqu’au cou, il se tua d’une balle en plein cœur le 27 septembre 1977 à l’âge de 64 ans.

 

(Impatienta doloris)

 

Sur la photo des Duraton, Vital à gauche, Carmet à droite.

 

 

 

 

 

 

 

Picasso l’avait dit à sa petite-fille Marina : il ne laisserait derrière lui qu’un naufrage. Quelques jours après la mort du maître, son petit-fils Pablito avait tenté de se suicider en ingurgitant de l’eau de Javel. Il mourrait après trois mois de souffrances atroces. Deux ans plus tard, son fils Paolo décéderait alcoolique. Jacqueline, la compagne des derniers jours qui n’avait pas permis à Pablito de se recueillir sur la dépouille de son grand-père, finit avec une balle dans la tête à 60 ans en 1986. Dora Maar, peintre et photographe de talent, était morte dans la misère au milieu de toiles qu’elle refusait de vendre. Quant à Marie-Thérèse Walter, elle se pendit dans le garage de sa maison de Juan-les-Pins le 20 octobre 1977, jour du cinquantième anniversaire de sa rencontre avec le peintre. Elle aura été son modèle et son égérie pendant une bonne dizaine d’années. Dans le calme et la discrétion.

 

Elle lui avait donné un enfant, Maya, qu’il n’avait pas reconnu.

 

(impatienta doloris)

 

 

 

 

 

 

 

Stephen Ward, le médecin de l’affaire Profumo/Keeler, ne s’est peut-être pas suicidé. Voir le tout récent ouvrage de Daniel Lesueur Sexpionnage à Londres (Éditions Camion Noir). Ward était un très bon ostéopathe et, en même temps, un peintre et dessinateur de grand talent (il fit le portrait du prince Philip).

En finir ! (94)

 

Il accueillait chez lui une bonne partie du Tout-Londres en goguette. Il fut accusé de proxénétisme (Christine Keeler et trois autres prostituées avaient déclaré avoir reversé une partie de leurs gains à Ward) afin qu'il ne puisse aller trop loin dans ses révélations croustillantes. Le soir des délibérations de la cour, il avala une forte dose de somnifères. Il n’entendra pas le verdict qui l’avait condamné à 14 ans de prison ferme. Il avait 50 ans.

 

(Subtractio)

 

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 05:35

À N.

 

Un des jurons préférés du capitaine Haddock, l’anacoluthe (du grec anakolouthos, qui signifie « qui est sans suite », « inconséquent ») est une rupture de construction.

 

Voici certainement la plus célèbre, la plus usitée dans le langage parlé : « l’appétit vient en mangeant ». Incorrecte et absurde, cette phrase est parfaitement compréhensible. « L’appétit » contrôle « vient », mais « l’appétit » ne contrôle pas « mangeant ». L’appétit ne saurait manger. Utilisant un calque de ce modèle d’anacoluthe, un boursicoteur dira : « les dividendes viennent en dormant ». Pour les grammairiens, le gérondif est correct lorsque les sujets sont coréférentiels. Des expressions proverbiales telles que « l’appétit vient en mangeant » attestent que cela n’a pas toujours été le cas.

 

Mon anacoluthe préférée, je l’ai repérée un jour dans un entrefilet : « En entrant dans la chambre, sa mère était morte ». J’ai bien aimé aussi, lors d’un JT de Canal+, une anacoluthe qui laissait entendre que, plus ou moins consciemment, un milliardaire et les avoirs de ce milliardaire, c’était plus ou moins la même chose : « Bernard Arnault est la quatrième fortune du monde. A 62 ans, son groupe pèse 41 milliards de dollars. » À noter – mais c’est un autre débat – que, pour les gens des médias, la fortune s’exprime en dollars, pas en euros, cette monnaie de singe pour le vulgus pecum. Et j'ai également adoré – mais il s'agissait malheureusement d'un canular – « Kim Jong Un a lâché cent vingt chiens pour dévorer son oncle. »

 

Cela dit, le jour où je me suis entendu dire : « Hier, je l'[ordinateur] ai fermé pour aller voir J. à midi et, en le rouvrant, c'était le bug de l'année. », j'ai pensé qu'il fallait que je consulte.

 

Les anacoluthes peuvent apparaître dans n’importe quelle partie d’une phrase, y compris en son début. Relisons l’excellent Jean Racine dans son Abrégé de l'histoire de Port-Royal « On lui avoua ingénument comme la chose s'étoit passée ; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d'un égal étonnement ; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. » Ou Léon Bloy : « […] il faut acheter quelque chose à la boutique annexée, espèce de bazar sulpicien du protestantisme le plus acariâtre, le plus répugnant, le plus morose. Ayant donc acquis deux ou trois bibelots peu précieux, une gueuse nous introduit. J'ai senti rarement une oppression aussi forte, une aussi pesante présence de l'abhorré […]. » Ouille, ouille, ouille, on ne sait plus très bien qui a fait quoi.

 

Pour les grammairiens, l’anacoluthe est une faute. Pour les linguistes, elle est un fait de langue. Pour les gens qui, comme moi, ont l’esprit politique mal tourné, elle est traversée par la lutte des classes. Pour les grands de l’époque de Louis XIV, l’anacoluthe était une obligation quasi mondaine. L’une des plus connues de Racine se trouve dans Andromaque :

 

« Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? »

 

Glosé par : « [Comme] je t'aimais [quand tu étais] inconstant, [imagine combien] je t'aurais aimé [si tu avais été] fidèle ! »

 

Nous sommes clairement dans l’entre soi de la classe supérieure quand, pour un alexandrin, on présuppose la vivacité d’esprit du destinataire. En revanche, je ne suis pas certain que, dans la phrase suivante, Stendhal ait déraillé volontairement (sans parler de ce que Freud aurait pu dire de cette phrase) : « Une fois par terre, les tilburys vont vous passer sur le corps ; » (Le Rouge et le Noir).

 

Au XXIe siècle, il semble que l’usage de l’anacoluthe soit inversement proportionnel à l’enseignement reçu. Ce qu’exprimait il y a quelques années la sociolinguiste Françoise Gadet : « Les façons de parler se diversifient selon le temps, l’espace, les caractéristiques sociales des locuteurs, et les activités qu’ils pratiquent ». Ou encore l’érudit professeur de français R. Anthony Lodge, pour qui, dans toute langue, se trouvent en concurrence des formes, aussi bien phonétiques que lexicales ou grammaticales, à valeur sociale inégale, pour lesquelles celles à valeur sociale élevée « seront affectées aux situations formelles, publiques » et celles à valeur sociale basse « aux situations familières, privées ». Se dessine donc une autre discrimination, non plus entre genres oraux et genres écrits, ni au sein des genres écrits, mais à l’intérieur des genres oraux. 

 

 

La rupture (à l’oral) que les linguistes affectionnent le plus depuis une cinquantaine d’années est cette phrase tellement authentique sortie de la bouche d’un enfant : « Moi mon père sa voiture les amortisseurs ils sont foutus ». Sans aller aussi loin, les publicités, surtout quand elles prescrivent et qu’elles veulent frapper les esprits rapidement, abusent de l’anacoluthe : « Pour vivre mieux, la médecine douce du Dr Machin établit quelques règles simples ». Dans le courrier, les formules de politesse les plus banales ont recours à l’anacoluthe : « En vous remerciant, recevez, Monsieur, mes salutations les plus distinguées. » Que se passe-t-il dans cet énoncé passablement absurde ? Le sujet (le contrôleur) de remercier n’est pas le sujet de la phrase « vous » mais une personne uniquement représentée dans le déterminant « mes ». Le tout est d’autant plus troublant que le verbe principal, recteur (« recevez »), est à l’impératif.

 

Le gérondif, qui, selon la linguiste norvégienne Odile Halmøy, est « une originalité du français, n’ayant d’équivalent formel et fonctionnel exact ni en latin, ni dans les autres langues romanes, ni dans les langues germaniques », est une source intarissable d’anacoluthes. Il permet, par exemple, le licenciement d’ouvriers qui n’en peuvent mais : « À partir de la fin mai 2005, la production passera de 975 unités par jour à 900, entraînant la suppression de la troisième équipe de fabrication ». Pas de patron, pas de DRH, pas d’actionnaires. Juste une évolution dans la production. L’absence de contrôleur permet toutes les ambiguïtés : « Il faut empêcher le soldat de s’enivrer en buvant sa solde ». Qui va boire ? Ou encore, cette publicité rassurante : « Pour préserver votre tranquillité à l’intérieur du domaine, autonome et entièrement clos, chaque villa est reliée par interphonie au portail automatique télécommandé, vous permettant ainsi de contrôler vos visites à distance. » Sympa, la villa.

 

La construction « pour + infinitif » est également très productrice, dans les modes d’emploi en particulier (surtout quand ils sont traduits du chinois) : « Pour fonctionner efficacement, l’utilisateur retirera le clapet n° 2 ». Dans la vulgate sportive également : « Pour continuer d’y croire, les Bleus doivent l’emporter le plus largement possible. » « La première pierre de l'imprimerie doit être posée, fin 1999, pour être opérationnelle en 2002. » (Le Monde). Sans parler de l’étrange « Pierre s’est couché tôt pour rester éveillé toute la nuit ». L’anacoluthe fait son miel des phrases causales : « Nous vous informons que Johnny Halliday viendra au Vinci le mercredi 08/11/2006. Ne pouvant mettre d'option sur son concert, toutes les personnes intéressées sont priées de se faire connaître. » L’anacoluthe aime également le gérondif et ses conséquences : « Pendant le week-end, les pompiers ont poursuivi leurs recherches dans l'établissement ravagé par le feu. Ils ont découvert le corps d'une femme et celui d'un enfant, portant le bilan provisoire à vingt-deux morts : dix enfants, sept femmes et cinq hommes. » (Libération). Un petit « ce qui » n’aurait pas fait de mal mais, au marbre, ils étaient pressés.

 

« En attendant », « en espérant », « en ajoutant », « en pensant » ouvrent la voie à de belles anacoluthes : « En attendant, les jeunes croyants venus en bus ont fait un petit détour pour voir l'escalier de la place d'Espagne. » (Le Figaro) ; « Du coup, en considérant tous les critères, Paris perd un peu de terrain sur Londres, et reprend la deuxième place dans le classement. » (Le Figaro).

 

De nombreuses phrases ne respectant pas la règle de coréférence se trouvent en rupture du fait qu’elles sont passives : « C'est à la conférence de San Francisco que Himmler a envoyé l'offre de capitulation. En dernière minute Combat annonce que l'offre de capitulation aurait été faite en s'adressant aussi à la Russie. » Même Claude Simon s’y met : « […] et comme les travaux de l'élévation des terres devaient être faits par les paysans en payant, j'apprends qu'on reste le mois entier sans les payer et que l'on substitue des punitions au salaire […]. » (Les Georgiques). L’écrivain Pierre Hamp s’est-il rendu compte de la salace ambiguïté d’un de ses gérondifs : « Biberon ne guérirait pas encore cette nuit sa marque au front. Bourrier commençait sur lui les railleries habituelles : On voit bien que t’as été fait en dormant. C’est pourtant pas la graisse qui t'empêche de courir. » ?

 

Si, à l’écrit, on laisse passer bien des choses, imaginez à l’oral, même quand le contrôleur est présent dans la phrase : « Je [Pierre Bergé] suis allé lui [François Mitterrand] parler un peu, lui dire merci, je suis parti et tout à coup, avant de franchir la porte, il me dit : « Ah, une minute ! ». Et je me retourne, il me dit : « Vous me tenez bien au courant pour la maison Zola ». Comment filmer une scène pareille ? Qui quitte la pièce ? La phrase suivante concernait-elle Adjani : « J’ai pensé qu’en retouchant son nez et son visage, elle serait plus jolie. » ? Jean Moncorgé s’emmêle un peu les pinceaux lorsqu’il évoque la relation de son père avec Marlène Dietrich : « Marlène ne pensait pas qu’il mettrait sa menace à exécution parce qu’elle était persuadée qu'en revenant en France, en revenant à Paris, il lui ouvrirait la porte et qu’il l’accueillerait à bras ouverts. Mais Jean Gabin tient parole. Il ne veut plus la revoir. Seulement la star, elle, n’accepte pas cette décision. »

 

Avec le passif pronominal, c’est franchement l’anarchie : « Cette tour s’observe en utilisant des jumelles. » « Ces choses-là se murmurent en souriant ». Tant que « le mur, murant Paris, rend Paris murmurant »…

 

Les constructions absolues (du style « la tête basse») favorisent les anacoluthes : « Mais aujourd’hui, le visage étréci, le torse engoncé dans une veste fourrée et le crâne couvert d’un bonnet marin, tout effort de style était voué à l’échec. » (Fred Vargas). Ou encore chez Pierre Lemaitre (qui s’est bien amusé quand ma femme et moi lui avons proposé une liste des anacoluthes qui parsèment son œuvre) : « Arrivés au dessert, Irène demanda : « Alors, ton affaire…? » Ici, le contrôleur devrait être Irène, mais ce n’est pas le cas à cause du pluriel de « arrivés ».

 

Peut-être parce qu’elles s’adressent à un public peu lettré à qui il faut apprendre rapidement à vivre, les affichettes regorgent d’anacoluthes : « Afin de pouvoir maintenir des prix si avantageux, vous êtes priés de débarrasser votre vaisselle. » « Afin de réduire le temps d’attente, un ascenseur est à votre disposition dans le service d’orthopédie. » Une de mes préférées : « Chers clients, Pour votre confort et pour en garantir l’hygiène, ces toilettes sont nettoyées régulièrement. » La rage d’un de mes anciens médecins s’adressant à une patientèle peut-être un peu bornée m’avait bien diverti mais, pervers et lâche, je n’ai rien dit :

« Si la fenêtre force pour l’ouvrir

C’est normal

Elle est bloquée par un verrou et vous êtes en train de tout esquinter. »

 

Si l’anacoluthe a de beaux jours devant elle, c’est parce que le discours dominant devient à la fois de plus en plus pauvre et de plus en plus normatif et autoritaire. Mais ce n’est plus le message qui est autoritaire, c’est le medium.

 

Photo : Évelyne Guyader-Debrabant 

 

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 05:44

 

 

Il en est qui ratent tout, y compris leur suicide.

 

Pierrre Charles Sylvestre de Villeneuve est né en 1763. Il s’engage dans la marine à 16 ans et participe à la guerre d’Indépendance des États-Unis. Bien que noble, il soutient la Révolution.

 

Contre-amiral en 1796, il prend part à l’expédition d’Égypte, où il commande l’arrière-garde de la flotte française à la bataille d’Aboukir, mémorable pâtée.

 

C’est à la bataille de Trafalgar que Villeneuve donne la vraie mesure de son absence de talent. Selon Las Cases, sa « mollesse » fit tout perdre. Incapable d’ordonner la moindre manœuvre, il assiste, impuissant, à la destruction de ses navires, dont le sien. Il semble rechercher la mort au combat en restant bien en vue sur le pont de son navire balayé par la mitraille. Peine perdue. Quand ça veut pas …

 

C’est le commencement de la fin pour Napoléon qui renonce à envahir l’Angleterre (cet épisode est relaté dans l'Austerlitz d'Abel Gance, film que j'ai revu récemment pour la première fois depuis 55 ans et qui n'a pas vieilli d'un point de vue esthétique).

 

Prisonnier, Villeneuve est bien traité par les Anglais qui, pour le mortifier et l'humilier, l’invitent à assister aux grandioses funérailles de l’Amiral Nelson, mort au combat, lui.

 

Il est rendu à la France en 1806.

 

Il débarque à Morlaix, s’arrête à Rennes. On le retrouve mort le 22 avril à l’Hôtel de la Patrie. Il se frappe de six coups de couteau dans la poitrine et poignarde également sa femme : « Ma tendre amie, comment recevras-tu ce coup, hélas, je pleure plus sur toi que sur moi. C’en est fait, j’en suis au terme où la vie est un opprobre et la mort un devoir. »

On ne sait où il est enterré.

 

(Pudor)

 

 

 

 

 

On sait que dans la famille de Philippe de Villiers (Philippe Le Jolis de Villiers de Saintignon) il s’en est passé des vertes et des pas mûres. Un chevalier de Villiers, né en 1652, né des amours de Monsieur de Jarzé et de la célèbre courtisane Ninon de Lenclos, eut, quant à lui, la surprise de sa vie lorsqu’il découvrit l’identité de la (vieille) femme dont il était tombé follement amoureux.

 

Je propose cette stupéfiante histoire, telle qu’elle a été narrée par Roger Duchêne :

 

“ Elle inspira « une passion funeste » à un fils chéri, le chevalier de Villiers, dont le père est cette fois Jarzé. Elle le reçoit chez elle « comme elle recevait alors les jeunes gens de la plus haute naissance, que leurs parents venaient la prier d'admettre au nombre de ses amis pour y prendre, si j'ose le dire, cette fleur du monde qu'elle avait l'art de répandre sur tous ceux qui l'approchaient ». Jarzé, qui destinait son fils « à des emplois où les grâces de la figure et de l'esprit pouvaient être essentielles, ne voulut pas lui faire perdre des leçons si utiles pour lui et auxquelles il avait plus droit qu'aucun autre ». Mais le chevalier de Villiers avait un coeur sensible et sa reconnaissance pour le bon accueil de Ninon se transforma bientôt en sentiments plus tendres, encouragés inconsciemment par la préférence involontaire qu'on lui marquait. « Cent fois, il ne sut que penser de quelques regards où se peignait de la tendresse. »

 

 Quand Ninon s'aperçut de l'amour que le jeune homme n'arrivait plus à lui cacher, elle essaya contre lui les secours de la rigueur et de l'absence. Il lui promit de ne plus l'aimer. Vainement. Un jour, elle le fit passer dans son cabinet : « Levez les yeux sur cette pendule, insensé que vous êtes. Il y a maintenant plus de soixante cinq ans que je vins au monde. Me convient il d'écouter une passion comme l'amour ? Est ce à mon âge qu'on peut aimer et qu'on doit être aimée ? Rentrez en vous même, chevalier. Voyez le ridicule de vos désirs et celui où vous voudriez m'entraîner. » Les larmes versées en prononçant ces mots par l'objet de sa passion ne firent qu'augmenter les désirs du jeune homme. « Est ce là, réplique-t-il, cette Ninon si tendre et si philosophe ? N'a-t-elle pris que contre moi cette ombre de vertu qui suffit à son sexe pour se croire estimée ? » Prisonnière de son personnage, la séductrice ne sait que répondre et ordonne au jeune homme de sortir.

 

    Elle décide de frapper un grand coup, et après avoir consulté Jarzé, qui la délivre du secret, elle convoque le chevalier dans sa petite maison de Picpus, au faubourg Saint Antoine. Il y vole comme à un rendez vous galant. Il trouve sa dame seule, mais triste et abattue. Il lui redit son amour, qui surpasse toute raison. N'écoutant que son ivresse, il se porte « à la dernière extrémité » quand Ninon, indignée, s'écrie : « Arrêtez, cet affreux amour ne sera point au dessus des devoirs les plus sacrés. » Elle lui découvre sa naissance. Mais le jeune homme « prononce à peine une fois le doux nom de mère », tant il sent brûler dans son cœur la même ardeur criminelle. Il s'enfuit et, dans un bosquet proche, se jette bientôt sur son épée. Ninon l'y trouve et, "dans ses yeux presque éteints", aperçoit encore de l'amour... ”

 

 

(Pudor)

 

 

 

Ninon de Lenclos fut une des femmes les plus extraordinaires du XVIIe siècle. À la fois savante, athée et libertine. Elle corrigea une première version du Tartuffe de Molière et légua par testament 2 000 livres au jeune Arouet (Voltaire), alors âgé de 11 ans, en qui elle avait vu un petit génie. Elle mourut peu après à 85 ans.

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