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30 novembre 2016 3 30 /11 /novembre /2016 06:18

Daniel Pantchenko. Léo Ferré sur le boulevard du crime. Paris, Le Cherche Midi, 2016

 

Un ouvrage chaleureux, celui d’un connaisseur rigoureux, sur le créateur de “Jolie môme”, plus précisément sur sa longue relation avec le théâtre Déjazet.

 

Le 1er février 1986 le chanteur inaugure le TLP-Déjazet, baptisé « Théâtre Libertaire de Paris » par ses amis anarchistes. Ce théâtre à l’italienne, à l’acoustique exceptionnelle (Mozart y joua devant Marie-Antoinette), constitue le dernier vestige du Boulevard du Crime que Prévert, Carné et Trauner ont immortalisé dans Les Enfants du paradis (le lieu fut un bordel sous Charles X). Ferré disait qu’il se produisait volontiers à Déjazet parce que c’était « des copains » avec qui il ne signait même pas de contrat.

 

Léo Ferré voit le jour en 1916 à Monaco d’un père directeur du personnel du casino et d’une mère couturière. Ses parents, qui s’appellent Joseph et Marie, le mettent en pension dans une institution catholique italienne. Il est alors de nationalité française. La monégasque viendra plus tard. Très doué pour la musique, il prend, enfant, des cours avec un élève de Scriabine. Il chante dans le sud-est avant de monter à Paris sur les conseils d’Édith Piaf. Il débute au Bœuf sur le toit dans le spectacle des Frères Jacques et du duo Roche et Aznavour. Il fait la rencontre décisive de Jean-Roger Caussimon, dont il n’admettra jamais « psychologiquement » le décès. Le 11 novembre 1946, il participe à un gala de la Fédération anarchiste et de sa revue Le Libertaire dont le secrétaire de rédaction n’est autre que George Brassens. En mars 1947, il signe un contrat avec le plus ancien label français encore en activité, Le Chant du Monde, une maison de disque proche du Parti communiste (elle est l'éditrice, et donc propriétaire des droits, de “Plaine ma plaine”, “L’Internationale”, “La Danse du sabre” de Katchatourian). Le 29 avril 1954, Léo Ferré dirige pour la première fois un orchestre symphonique qui joue ses propres œuvres, grâce au prince Rainier de Monaco. Deux semaines plus tard, il est engagé à l’Olympia.

 

Après avoir mis en musique Les Fleurs du mal en 1957, Ferré crée un pur chef-d’œuvre en 1961 en mettant en musique Aragon (“L’Affiche rouge”, “Est-ce ainsi que les hommes vivent ?” etc.). La même année, entre dans sa vie la guenon Pépée, au désespoir de sa belle-fille Annie. Ni Léo ni sa femme Madeleine n’ont tenu compte de l’avertissement du vendeur : « Encore plus qu’un autre animal, il faut qu’un champanzé sache qui est le maître, sinon vous allez au désastre ». Madeleine fera tuer cet animal devenu tyrannique de deux balles en plein front, ce qui précipitera l’explosion du couple.

 

En 1967, Ferré entre en conflit avec Barclay. Il a enregistré sur son dernier disque “Á une chanteuse morte” dédié à Édith Piaf, où il s’en prend à Mireille Mathieu et surtout à son mentor Johnny Stark. Barclay sort le disque sans la chanson. Ferré demande à ses admirateurs de ne pas acheter le disque tronqué.

 

Pour diverses raisons, Léo Ferré passe un peu à côté de Mai 68. Ses barricades à lui étaient dans sa tête depuis toujours. Il a été subjugué quelques mois plus tôt par les Moody Blues et leur chanson “Nights in White Satin” qui a plus de succès en France qu’outre-Manche. Il leur rend hommage dans son très célèbre et passablement érotique “C’est extra” : « C'est extra Un Moody Blues qui chant'la nuit / Comme un satin de blanc marié / Et dans le port de cette nuit / Une fille qui tangue et vient mouiller ». En octobre 1970, il sort son plus grand succès commercial : “Avec le temps”, inspiré par son amour perdu avec Madeleine. Cette chanson a été depuis reprise dans le monde entier.

 

Il s’installe en Toscane et épouse Marie-Christine, sa dernière compagne qui lui donnera trois enfants.

 

Le 1er février 1986, le TLP-Déjazet ouvre ses portes. Léo est là, pour ses «copains». Il donne son dernier concert le 13 septembre à la Fête de L’Humanité, invité par Bernard Lavilliers. Il chante “Les anarchistes” et se rattrape avec “Est-ce ainsi que les hommes vivent ?”.

 

Léo ferré s’éteint le jour de la Fête Nationale  de 1993, dernier clin d’œil anarchiste.

 

On relèvera pour finir que ce livre est parsemé de photos magnifiques du chanteur, de plusieurs entretiens avec l’auteur du livre, de témoignages très touchants de sa femme, de son fils, de Raphaël, le fils de Jean-Roger Caussimon, de Bernard Lavilliers, de Julien Clerc, de Monique Le Marcis (ancienne directrice de la programmation musicale de RTL) et de Jean-Michel Boris (ancien directeur de l’Olympia. On visionnera le CD qui accompagne le livre (récital du 8 mai 1988).

Note de lecture (164)
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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 06:41

 

André Gardies. La Baraque du Cheval noir. Paris, La Différence, 2016

 

Il y a un monde d’André Gardies. Á la fois un monde perdu et un monde étonnamment présent dans la géographie physique et dans notre géographie personnelle. Un monde où des femmes portent encore des sabots à semelles de bois, où un vieux est à la fois « sabotier, guérisseur et sorcier », où l’on va chercher des girolles « en mobylette » avec le braconnier, un monde de nos frayeurs d’enfance et de nos désirs d’adulte.

 

Pour aller sous la surface des choses, pour rencontrer les mystères de la vie, de l’avant-vie, pour se trouver lui-même, André Gardies aime à mettre en scène un intercesseur qui, innocent, va découvrir avec lenteur la vérité de son archéologie (au besoin en utilisant lui-même un intercesseur en second), mais dont l’inconscient sait, ce qui permet, dans le cas de cet ouvrage en particulier, d’avancer plus vite que le narrateur, et donc de s’annexer le lecteur.

 

L’auteur Jacques Torrant s’installe « au cœur » du Massif Central (le cœur de cette montagne n’étant évidemment pas qu’une donnée géographique), dans une ancienne ferme isolée, « à la lisière d’une forêt ». Le cœur, la lisière, toujours cette indétermination qui permet tous les possibles. La ferme est louée par l’administration des Ponts et Chaussées (qui appartient, elle aussi, au monde perdu de Gardies). Il va tenter de percer le mystère de la mort « mystérieuse » de son oncle Paul, en évitant le « Trou du péché » (lo Trau dau pecat). Cette enquête progressera face à l’hostilité de nombreux habitants, dans une nature belle et sauvage, porteuse de mystères parfois effrayants. Dans le monde fictif de Torrant (comme dans celui de Gardies ?), l’obscurité est inquiétante car inexpliquée, comme pour les enfants. Elle avale, comme la tourbière qui tue mieux que des sables mouvants. La mollesse est à la fois douceur et hostilité. Même le coton est oppressant.


 

Note de lecture (163)

 

Á de nombreuses occasions, le personnage prend directement en charge la narration. Habile, fort bien agencé, le procédé joue, selon moi, contre lui-même car le récit va alors trop vite. C’est par cette narration seconde que Gardies fait passer ce qu’on appelle communément les « messages ». Comme, par exemple, ce qui a trait au désir ou, plus exactement, ce qui surprendra à peine, à sa négation : « Ne cherchez pas, nous disent-elles, notre corps, notre chair, notre désir se sont effacés pour que s’efface de votre œil l’éclat de votre lubricité. Un pays où l’érotisme est banni, inlassablement pourchassé […] Quelle faute a donc commis ce pays pour qu’un dieu terrible ait asséché le ventre et les seins des femmes de leur douceur enivrante ? ». Allons André, La Panouse n’est pas Téhéran. Moi qui ai passé une partie de mon enfance dans un village du Lot-et-Garonne, j’affirme que, là comme ailleurs, ça retroussait et détroussait à qui mieux-mieux dans les années cinquante et soixante. Et pourquoi donc les hommes auraient-ils le privilège d’une sensualité exacerbée, comme dans ce passage très troublant : « Depuis ce matin, il me semble à nouveau sentir un parfum doux, entêtant et légèrement acidulé, venu de l’enfance au mas, celle des pommes que l’on conservait au grenier. J’aimais me glisser en secret dans la pénombre parfumée de la vaste pièce pour m’abandonner à la caresse sucrée des fruits amollis et tendres. » ? Ne nous inquiétons pas : Adam trouvera bientôt son Eve, une femme jeune et, comme souvent chez l’auteur, au dos bien cambrée et à la poitrine ferme et généreuse.

 

Il y a comme toujours chez Gardies les descriptions époustouflantes d’un écrivain qui fait corps à la fois avec la langue française et avec ce qu’il évoque avec puissance : « Il approche du chaos colossal qu’on voit depuis la maison et qui barre la vue. D'énormes blocs arrondis par l’érosion ont été catapultés tout autour de lui comme des boulets géants. Tous habillés d’un lichen verdâtre sur leur face nord. Certains balafrés par la colère de la foudre, d’autres fendus sous l’étreinte du gel, plusieurs empilés les uns sur les autres par un gigantesque carambolage. » Moi qui connaît un peu ces lieux pour de vrai, je l’affirme : c’est exactement cela.

 

En bref, une intrigue rondement menée, une histoire très touchante où André Gardies, par delà le monde d’en haut hostile et violent et le monde d’en bas inexplicable et déstabilisant, nous demande de croire en nous-mêmes et de saisir nos démons à bras-le-corps.

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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 06:15

Johann Chapoutot. La loi du sang – Penser et agir en nazi. Paris : Gallimard, 2014

 

Il y a une vingtaine d’années, m’est tombée sous les yeux une longue étude sur les Einsatzgruppen, ces groupes d’intervention composés surtout de SS, chargés de l’assassinat de populations civiles, principalement juives, dans l’Europe centrale et de l’Est. On sait que ces supplétifs se comportèrent avec une férocité inouïe au point de susciter un vrai malaise dans la Wehrmacht. Ce que l’on sait moins (et que je découvris lors de cette lecture), c’est qu’à l’image d’un des principaux responsables de ces tueurs, Otto Ohlendorf, assistant d’un professeur de droit public, les commandants de ces Einsatzgruppen étaient bardés de diplômes. Le plus souvent dans les matières littéraires et artistiques.

 

Je fis part de mon étonnement à un collègue allemand de ma génération. Il était parfaitement au courant des qualifications de ces officiers et ajouta que, dans le parti nazi, les enseignants, les dentistes, les architectes étaient surreprésentés. Une des raisons pour lesquelles, selon lui, l’Allemagne des années soixante connaîtrait une telle effervescence gauchiste, en réaction à la dénazification bien timide des cadres de l’Éducation, de la Police, de la Justice, de la Fonction publique en générale.

 

 

Ceci pour dire qu’il serait primaire de ne voir dans le nazisme qu’une bande de bourrins (même s’il y en eut quelques-uns, Ribbentrop, par exemple) menée par un fou furieux. En 1933, l’Allemagne est, jusque dans ses profondeurs, un pays de grande culture dotée d’une administration très efficace, en partie grâce aux juifs qui aiment cette contrée où ils vivent depuis des siècles (alors que les juifs russes ou polonais ne raffolent pas de leur pays de résidence).

 

Végétarien, Himmler honnissait la chasse : « Comment pouvez-vous prendre plaisir à tirer par surprise sur les pauvres bêtes innocentes et sans défense qui broutent paisiblement à l'orée des bois ? A bien y regarder, c'est de l'assassinat pur et simple... ». Pour passer de l’amour des biches à l’extermination industrielle de millions d’humains ou, plus exactement, pour se livrer simultanément à ses deux activités, il fallait, bien sûr, une logistique phénoménale, mais surtout un corpus idéologique, une armée d’intellectuels comme seules les grands pays en possèdent. Buchenwald est située à 10 kilomètres de Weimar, ville associée à Goethe, Cranach, Bach, Schiller, Liszt, Strauss, Kandinsky, Klee, Gropius, Mies van der Rohe.

 

Dans son dernier livre, Johann Chapoutot – dont la thèse de Doctorat traitait de l’Antiquité et du nazisme – creuse jusqu’aux racines du mal, jusqu’à ce qui a permis de rendre « normale » et « légale » la monstruosité. Pour revenir à ce que je mentionnais plus haut, il fallait effectivement des diplômés dans le commandement des Einsatzgruppen, capables de raisonner, de faire partager leur cheminement intellectuel à des hommes de base qui, a priori, répugnaient, par exemple, à tuer d’une balle dans la tête des enfants devant leurs parents ou à brûler vif la population d’un village dans une synagogue. « Mieux comprendre », nous dit Chapoutot, sert à « mieux juger ».

 

 

Comme Hannah Arendt lorsqu’elle parlait d’Eichman, Chapoutot postule qu’il ne faut pas faire des criminels nazis des étrangers à notre humanité. Les nazis furent des êtres humains qui ne considérèrent pas leurs actes comme des crimes, comme des actes monstrueux mais comme un devoir (aufgabe) nécessaire, historique et glorieux. Ceci posé, il convient de partir à la recherche de l’univers mental des nazis, de leur vision du monde, de leur système de valeurs.

 

Le nazi appartient à une race dont le sang sécrète la culture, explique l'auteur. Le Juif est l’ennemi archétypique car il est de sang mêlé depuis les millénaires de la diaspora. Comme il n’a pas de conscience pure, il s’en remet à une transcendance, la Loi du rabbin. La Loi du nazi, en tant qu’être germanique, c’est « ce qu’il ressent comme juste », donc qu’il respecte de manière atavique. Le droit d’avant le Troisième Reich était un droit bourgeois, celui d’une classe qui luttait contre la monarchie absolue. Chez les Nazis, le droit est coutumier et oral. La norme juridique coule comme le sang. Le juriste préféré des nazis était Jacob Grimm (à qui Walt Disney doit tout), juriste philologue et folkloriste. Dans le folklore réside l’âme du peuple qui dicte la norme. Himmler exige que l’on réhabilite les proverbes juridiques : « Marie-toi sur un tas de fumier, tu sauras à qui tu peux te fier. » 

 

Fidèle, le Germanique sert le groupe. On retrouve le vocable Dienst dans quantité de mots composés et d’expression (un retraité est außer Dienst : hors du service, la Fonction publique est der öffentliche Dienst). Selon un manuel de la SS, la fidélité est une affaire de cœur, pas d’entendement. L’Allemand doit retrouver la vérité des peuples primitifs, ce que tentera l’amie d’Hitler (et de Cocteau !) Leni Riefenstahl avec les Nouba du Soudan.

 

 

 

 

Historiquement l’ennemi de l’Allemand est la Révolution française égalitariste, douce aux médiocres, assassine de l’ancienne aristocratie franque. Charlotte Corday est une héroïne qui a poignardé le juif (sic) Marat, d’origine sarde. L’égalitarisme de la Révolution française n’aurait pas été possible sans l’égalitarisme universaliste chrétien, du juif Paul (Saul) en particulier, qui a préféré les individus aux peuples, aux sangs. Pour les Nazis, Jésus n’a pas pu être « un Juif de plein sang » mais un Aryen qui pensa en Aryen. Il est cependant permis d’être chrétien à condition d’être “ chrétien-allemand ”. L’on peut dès lors communier avec la nature (religion-relier), avec « l’origine, avec la naissance ». Himmler pense par ailleurs que le christianisme tend vers « l’extermination absolue de la femme » et qu’il a rendu les blonds Germaniques émollients. Le rôle de l’État sera de préserver la « communauté des êtres vivants de même race et de même conformation physique et psychique », ce qui est bon pour la race étant forcément moral. Les individus peuvent mourir, les peuples demeurent. Les cinq piliers du peuple allemand sont « la race, le sol, le travail, la communauté, l’honneur ». Telle est la réalité de l’existence humaine. Le peuple est déterminé par le sang et le sol (Blut und Boden). Chaque race est associée à un territoire.

 

Pour les nazis, l’Allemand est spontanément un benêt un peu lourdaud. Il lui faut donc combattre (Mein Kampf) en permanence ceux qui lui tondent la laine sur le cou, lui dévorent sa chlorophylle : les Juifs, « le bacille juif ». C’est une obligation naturelle : un animal ne vit que lorsqu’il tue un autre animal. Hormis le bacille juif, il est nécessaire de combattre tous les asociaux, les « étrangers à la communauté », comme les homosexuels, les tziganes, les fous, les alcooliques.

 

L’Autre est nié, qu’il s’agisse d’un prisonnier de guerre russe, un slave donc un esclave, ou un Polonais dont le territoire sera récupéré pour satisfaire aux besoins de l’espace vital de l’Allemand. Bismarck et Guillaume II ont été trop faibles lorsqu’ils accordèrent quelques droits aux Polonais. Les cadres de ce pays devront être physiquement éliminés. Sous les ordres de Goering, 20 000 fonctionnaires vont organiser économiquement les pays occupés de l’Est. Autant le peuple allemand sera monolithique (il faudra donc récupérer les Allemands éparpillés à l’étranger par le traité de Versailles), autant les peules de l’Est devront être zersplittert, morcelés à l’extrême. Biologique, la citoyenneté allemande n’est pas déterminée par des frontières. Cette citoyenneté relève également de la nature : tout ce qui est à l’ouest de la ligne méridienne des hêtres a vocation à être allemand.

 

 

Mais, une fois le Reich vaincu, « penser et agir en nazi », ce sera tout à fait autre chose. À l'exception de quelques SS cohérents qui feront face à leur responsabilité en se rendant, les anciens maîtres du monde s'affubleront d'une fausse moustache et d'une paire de lunettes, raffleront tout ce qu'ils pourront dans la caisse et iront se cacher en Amérique latine où ils exerceront comme boulangers, éleveurs de poules ou conseillers techniques de polices ou d'armées de régimes fascisants.

 

Banal, disait Hannah Arendt. Misérable, plutôt.

 

 

PS : Je me permets de signaler ce témoignage de Maurice Cling, ancien professeur de linguistique anglaise à Paris 13, déporté enfant.

 

 

PPS : Le 1 août 2012, j'ai publié un court article intitulé “ À Treblinka ”. Je le reproduis ci-dessous :

 

 

http://cdn.dipity.com/uploads/events/b83dbc899ddf402717bd8cd78ba11227_1M.pngAuschwitz fut un camp de concentration et d’extermination. Treblinka (comme Sobibor ou Belzec) fut un camp d’extermination. Aux déportés qui en franchissaient l’enceinte il ne restait pas plus d’une heure à vivre. Ils étaient immédiatement dénudés, on leur coupait les cheveux et on les gazait (à 400 dans des chambres de 10 mètres sur 10). Leurs corps étaient ensuite enfouis dans d’immenses fosses communes. Il n’existait pas de fours crématoires à Treblinka. Au moins 750000 personnes périrent dans cet enfer (1200000, selon certaines estimations).

 

700 déportés furent employés dans cette usine de mort comme trieurs de vêtements, coiffeurs, dentistes ou enfouisseurs de cadavres. Quelques dizaines survécurent. Parmi eux Chil Rajman qui parvint à s’évader du camp avec quelques autres et à échapper aux paysans polonais, aux bandes fascistes ukrainiennes et à la Gestapo. Il publia un témoignage unique : Je suis le dernier Juif (Editions des Arènes, 2009).

Dans la préface, Annette Wievorka reprend une description du sol du camp par Vassili Grossman (Juif ukrainien, auteur de L’enfer de Treblinka) :

« La terre ondule sous les pieds, molle et grasse comme si elle avait été arrosée d’huile de lin, la terre sans fond de Treblinka, houleuse comme une mer. Cette étendue déserte qu’entourent des barbelés a englouti plus d’existences humaines que tous les océans et toutes les mers du globe depuis qu’existe le genre humain.

La terre rejette des fragments d’os, des dents, divers objets, des papiers. Elle ne veut pas être complice.

Les choses s’échappent du sol qui se fend, de ses blessures encore béantes : chemises à moitié consumées, culottes, chaussures, porte-cigares verdissants, rouages de montres, canifs, blaireaux, chandeliers, chaussons d’enfants à pompons rouges, serviettes brodées d’Ukraine, dentelles, ciseaux, dés, corsets, bandages. »

 

Je propose un court extrait de ce livre inoubliable.

« Sur la place devant la rampe, c’est un enfer. A l’ouverture des portes des chambres à gaz, les premières émanations sont dangereuses. Les cadavres, debout, sont tellement pressés les uns contre les autres, les bras enlacés et les jambes les unes sur les autres, que les préposés à la rampe risquent la mort aussi longtemps qu’ils ne parviennent pas à extirper les premières dizaines de cadavres. Ensuite, l’amas se désagrège et les corps se détachent tout seuls. Cette compression vient du fait que les gens sont terrorisés et serrés contre les autres quand on les force à entrer dans la chambre à gaz. Ils retiennent leur respiration pour pouvoir entrer et trouver de la place. Le corps gonfle ensuite lors de la suffocation et de l’agonie, de sorte que les cadavres ne forment plus qu’une masse.

Les cadavres présentaient une différence suivant qu’ils provenaient des grandes ou des petites chambres à gaz. Dans les petites, la mort était plus rapide et plus facile. On aurait dit, à observer les visages, que les personnes étaient endormies : les yeux fermés, seule la bouche, chez une partie seulement des gazés, était déformée, une écume mêlée de sang apparaissant sur les lèvres. Les corps étaient couverts de sueur. Avant d’expirer, ils avaient rendu urine et excréments. Les cadavres provenant des grandes chambres à gaz, où la mort mettait plus longtemps à venir, avaient connu une atroce métamorphose, ils avaient le visage tout noir, comme s’ils avaient été brûlés, les corps étaient gonflés et bleus. Ils avaient tellement serré les mâchoires qu’il était impossible de les leur desserrer pour accéder aux couronnes en or, il fallait parfois arracher les vraies dents pour leur ouvrir la bouche. »

Les négationnistes sont vraiment la lie de l’humanité.

 

 

 

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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 05:09

Emmanuel Carrère. Le Royaume. P.O.L. : Paris, 2014.

 

Je vous préviens : je suis un fan d’Emmanuel Carrère. Certainement parce qu’il m’emmène toujours là où je n’avais pas prévu d’aller. J’ai lu et aimé tous ses livres. D’autres vies que la mienne, L’Adversaire m’ont vrillé à jamais. Et puis, je n’ai pas honte de le dire : je trouve qu’il a une bonne tête.

 

 

Pour ce qui est du Royaume, je suis mitigé. Je ne sais trop pourquoi l’académie Goncourt n’a pas fait figurer le livre de Carrère dans sa première sélection. Peut-être parce que, selon ses statuts, le Goncourt couronne « un ouvrage d’imagination en prose » et que, justement, Le Royaume, n’est pas – loin s’en faut – que cela.

 

Bernard Pivot, qui préside la prestigieuse académie, commet un sérieux contresens quand il croit repérer chez Carrère « la satisfaction d’être ce qu’il est et d’écrire ce qu’il écrit. » Que non ! Toute son œuvre montre au contraire les fêlures, les déchirures, les manques, les souffrances. « Content de ce qu’il écrit » ? Je me demande si, avec le recul, il ne sera pas ausssi content que cela du Royaume. Car cet ouvrage manque d’un vrai point de vue (malgré l'allusion à Mai 68 : “ d'où parles-tu ? ”) et, tant dans sa partie autobiographique qu’historique, de réelle profondeur. Lorsque l’on se pique d’écrire 630 pages sur Jésus Christ et ses épigones, on ne le fait pas en dandy, en consacrant plus de cent pages à une crise de foi, prétexte gonflant au texte (même si un écrivain a tous les droits, y compris celui de parler de lui jusqu’à plus soif), et en nous baladant dans une ballade « où tout est plausible », comme il dit à juste titre, mais où la fiction ne permet pas de mieux connaître l’essence de son sujet, même si elle aide à pallier les limites de l’exégète. Et on ne le croit pas sur parole lorsqu’il affirme que, comme Renan, il nous prévient quand il « invente » et qu’il sépare le bon grain du « probable » de l’ivraie du « carrément exclu ». Il n’est pas toujours simple de distinguer entre ce qu’il « imagine » et ce qu’il « pense » en tant qu’analyste de l’histoire. Cela dit, il a parfaitement le droit de se mettre en abyme : « Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain, et qu’il invente souvent, cela me semble une évidence. » Comme dans ses autres ouvrages, il nous captive mieux que la plupart des spécialistes parce qu’il se place au centre de son récit. Il nous donne par ailleurs l’impression que nous l’accompagnons au long d’un travail en cours, en nous faisant – prétendument – juge de ses motivations. Et il n’hésite pas à instiller des éléments de sa vie privée.

 

Il n’est pas gênant que l’incipit du livre soit accaparé par Carrère lui-même : « Ce printemps-là, j’ai participé au scénario d’une série télévisée » (Les Revenants). L’excipit est tout de même irritant : « … ce que je suis : un intelligent, un riche, un homme d’en haut : autant de handicaps pour entrer dans le Royaume. » Et pour finir ce « Je ne sais pas. » Carrère veut le beurre et l’argent du beurre : l’agnosticisme de presque toute son existence et la fidélité à la parenthèse de sa brève vie chrétienne.

 

Comme d’autres, j’ai été agacé par l’utilisation – chez cet écrivain de tout premier plan – d’un français préformaté : « L’appétit pour les religions orientales est ce qu’il y avait de mieux pour le marché. », Paul souffre de « pudibonderie, machisme et homophobie ». Et selon quels paradigmes, je vous prie ? Sans oublier, car c’est, dans ce livre, le fond de son problème d’homme et d’écrivain, comment il se fait que « des gens normaux, intelligents, puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne » ? Le recours à une langue peinarde est un écran de fumée, tout comme, à 250 reprises, l’utilisation d’anachronismes qu’il critique par ailleurs : « Dans un album de Lucky Luke, on verrait [Paul] quitter la ville enduit de goudron et de plumes. » Ou encore : « Comme le général Koutouzov dans Guerre et paix, Vespasien n’aimait pas se presser, donnait du temps au temps. » Quant à Marc, « il parlait aussi bien le grec qu’un chauffeur de taxi de Singapour la langue anglaise » !

 

 

On regrette par ailleurs qu’un travail aussi fouillé soit émaillé de lieux communs. Les Écritures sont suffisamment contradictoires, imprécises et farfelues pour ne pas en rajouter : par exemple Paul qui tombe de son cheval, l’antisémitisme à la place de l’antijudaïsme.

 

Carrère a le grand mérite de nous rappeler quelques bonnes vérités, troublantes pour maints chrétiens. Comme, par exemple, que le culte de Marie n’existait pas au Ier siècle, et donc l'élaboration de son immaculée conception.

 

Heureusement, ce livre comporte des mises en perspectives, des réflexions saines et utiles : « Les Romains opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d’affect, mais la résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIe siècle. La démocratie laïque est notre religio. Nous ne lui demandons pas d’être exaltantes ni de combler nos aspirations les plus intimes, seulement de fournir un cadre où puisse se déployer la liberté de chacun. Instruits par l’expérience, nous redoutons par-dessus tout ceux qui prétendent connaître la formule du bonheur, ou de la justice, ou de l’accomplissement de l’homme, et la lui imposer. »

 

J’ai également beaucoup aimé certains raccourcis vertigineux, pleins d’humour, même s’ils jouent un peu avec les canons : « C’est un vague sympathisant [plus exactement un dirigeant pharisien converti sincère], Joseph d’Arimathie, qui décroche le cadavre [du Christ] et le dépose dans une tombe [plus exactement un sépulcre taillé dans le roc]. Toujours pas de disciples dans les parages [en fait, Nicodème, autre dirigeant pharisien – et même s’il est naïf – est présent]. Il n’y a plus à la fin que trois femmes hagardes, celles qui regardaient de loin, et elles ne disent rien à personne parce qu’elles ont peur [précisons : elles ont peur lorsqu’elles découvrent que Jésus a disparu du sépulcre]. Résumons : c’est l’histoire d’un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu’on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s’entoure d’une bande de bras cassés qu’il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu’énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté. Son aventure, qui a duré moins de trois ans, se termine par un procès à la sauvette et une exécution sordide dans le découragement l’abandon et l’effroi. »

 

Un prêtre défroqué aurait pu écrire ces lignes.

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9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 05:11

David Foenkinos. Charlotte. Paris : Gallimard, 2014.

 

Quel incipit : « Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe » ! Charlotte Salomon, qui va vivre entourée de morts mystérieuses et qui mourra à vingt-six ans, accéda à son identité comme Vincent Van Gogh qui allait tous le dimanches avec ses parents s'incliner devant la tombe de son frère … Vincent Van Gogh.

 

Je n’ai jamais compris le léger mépris d’une certaine critique de gauche – style Inrocks – à l’égard de l’auteur de La Délicatesse qui ne voit en lui qu’un producteur de bluettes. Nous sommes en présence d’un des écrivains les plus intéressants qui soit. Dans les deux sens du terme : ce qu’il raconte vaut le détour et, par ailleurs, il sait nous intéresser. S’il se regarde beaucoup, ce n’est par pur narcissisme. J’avais relevé en 2011 à quel point il avait été capable de se décentrer, de se déporter pour imaginer une psychanalyse de John Lennon, lui qui avait six ans lorsque le Beatle mourut et qui n’a pas vécu l’allégresse collective culturelle des années soixante. Dans ma recension de son Lennon, j’écrivais ceci, qui est valable pour le présent roman :

 

« Depuis le Flaubert de Sartre – ou encore le Fouché de Zweig, pour aller jusqu'à la vérité de l'autre, il faut aller au fond de soi-même, oser l'autre au sens où chaque ligne écrite est un danger pour soi. David Foenkinos l'a réalisé de manière à ce point magistrale qu'après quelques pages où il a installé Lennon sur le divan d'un psychanalyste, on oublie qu'on lit un texte d'un écrivain – de fiction – français : on écoute, “ pour de vrai ”, comme disent les gosses, les confessions de John et rien d'autre. »

 

Note de lecture (136)

Charlotte Salomon fut une grande artiste qui ne put malheureusement pas aller jusqu’à la plénitude de son art. Foenkinos explique ici la démarche de cette créatrice si singulière :

 

« Sa facture reste assez classique, elle ne semble pas avoir beaucoup eu l'occasion de découvrir “ l'art dégénéré ” (mais l'influence de Nolde et de Munch peut se voir parfois), mais elle laisse alors libre cours à une fantaisie exubérante : les personnages se multiplient sur la feuille, l'image se démultiplie, se décompose, textes et dessins se mêlent, les lignes sinuent entre les corps. C'est un art immédiat, brut, paroxystique ; peu importe le savoir-faire, la mise en page, il y a urgence, Charlotte doit finir avant le coup de sonnette à l'heure du laitier. » Notons cependant que l’auteur commet un léger contresens à propos des choix de Charlotte :

 

« Charlotte enchaîne les natures mortes.

Et s’arrête sur cette expression : nature morte.

Comme moi, pense-t-elle. »

 

Une petite remarque, cher David. Nature morte se dit Stillleben en allemand, still connotant à la fois l’idée de calme et de silence. Ce qui est bien aussi.

 

C’est la mort, un dramatique sens de l’urgence, qui vont nourrir l’œuvre de la jeune artiste. Et puis aussi le sens de l’absurde. La mort de la première Charlotte, la tante de Charlotte Salomon, « est lente, mélancolique ». Pensons à tous les suicidés de cette famille, dont la conscience claire de l'enfant ne sait rien : 

 

« Quelque chose ralentit en elle.

[…] Elle marche rapidement vers sa destination.

Un pont.

Un pont qu’elle adore.

Le lieu secret de sa noirceur.

Elle sait depuis longtemps qu’il sera le dernier pont.

Dans la nuit noire, sans témoin, elle saute. »

 

Cette première mort fracasse la famille car elle est indicible : 

 

« Quel est le mot utilisé quand on perd sa sœur ?

Il n’en existe pas, on ne dit rien.

Le dictionnaire est parfois pudique.

Comme lui-même effrayé par la douleur. »

 

On dit à l’enfant que sa tante s’est noyée accidentellement. « C’est donc qu’elle ne savait pas nager ? »

 

Dans le destin de Charlotte et de sa famille, il n’y a pas de « parce que », de « donc », de « si ». Il n’y a pas d’« avant », il n’y a pas d’« après ».

 

Note de lecture (136)

Bref, le destin de Charlotte Salomon, jeune fille juive, issue d’une famille athée, laïque où l’on adore les chants chrétiens, a habité Foenkinos pendant des années. En Allemagne et en France, il a suivi l’errance dans la peine de cette jeune femme proscrite. Pour transcrire ce long calvaire entrecoupé de brefs moments de bonheur relatif, il a choisi la forme d’un poème en prose constitué de phrases courtes. « C’était », dit-il, « une sensation physique, une oppression. J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer. » Cette sensation étrange m’a rappelé une lecture de poèmes d’Henri Meschonnic par lui-même. Je revois l’auteur de L’obscur travaille la tête appuyée sur sa main gauche, rythmant ses vers de sa main droite avec lenteur et ondoiement. Dans un souffle presque inaudible. Et je m’étais dit que tout Auschwitz était dans cette parole asphyxiée. C’est ainsi que je m’explique la forme du livre de Foenkinos : plus Charlotte crée – y compris un enfant qu’elle porte en elle – plus elle a besoin d'un oxygène qui se raréfie, plus elle se rapproche de la chambre à gaz.

 

Pour renforcer la véracité de son récit (forcer, dirais-je), David Foenkinos entre dans son livre en tant que lui-même : « Je l’ai visitée par un soleil radieux en juillet 2004 ». Par cet artifice (nous sommes dans un roman, n’est-ce pas ?), il espère se situer plus efficacement dans la mémoire de son personnage et dans son espace-temps. Seulement, sa démarche n’est pas pleinement couronnée de succès : « Mais grâce à cette femme, j’ai pu effleurer l’année 1943. » « Effleurer ». S’immiscer d’autorité dans son récit ne lui permet pas de pénétrer pleinement les soubassements de l’histoire.

 

Reste l’art, la clé de toute compréhension. Car ce que Charlotte peint compulsivement, elle l’a vu, et ce qu’elle voit, elle le peint :

 

« À Gurs, Charlotte est frappée par l’absence de toute végétation.

C’est une extermination totale du vert. »

 

Et surtout il y a la métaphore centrale du livre, la thèse de la démarche artistique de Charlotte, magnifiquement exposée par Foenkinos. La beauté du projet de cette artiste qui rejoint celui de l’auteur :

 

« Où est la vie ?

Où est le théâtre ?

Qui peut connaître la vérité ? »

 

En effet, le monde entier est un théâtre, disait le Shakespeare de Comme il vous plaira. Comme celui de Charlotte (Leben ? oder Theater ?), le projet esthétique de Foenkinos, dans cet ouvrage comme dans les autres d’ailleurs, est d’assumer l’irréalité de la création fictive. Ce n’est pas sa Charlotte qui est irréelle, mais c’est la manière dont il la décrit. Son projet d’une écriture de l'extermination des juifs, d’une écriture de la victoire des barbares qui ont assassiné tous les Mozart, passe à la fois par une coexistence avec cette barbarie et une mise à distance avec les bêtes immondes (« Tenir en respect la sauvagerie environnante », dira Leiris à propos de Bacon). Nietzsche, que je cite de mémoire, estimait que pour ne pas avoir peur il fallait connaître. Pour connaître le monde, il faut le lire, puis l’écrire puisqu’au commencement est le mot et donc que la chair se fait verbe.

 

La quête de Foenkinos, cette flèche du temps qu’il suit en sens inverse vers les lieux de la mort, vers la destruction de la beauté où il ne fait vraisemblablement que frôler le vrai de son héroïne, l’aide néanmoins à retrouver le rapport de l’art au réel et à l’imaginaire. Ce frôlement est suffisant pour parvenir à la ressemblance, pour représenter, pour refigurer. Depuis que, comme le disait Oscar Wilde, la Nature imite l’art, nous savons ce qu’est un lumbago psychosomatique car nous avons lu Je vais mieux. Avec cette Charlotte, nous avons vérifié qu’il fallait construire des fictions pour connaître la vie. Et pour vivre.

 

PS : pourquoi Foenkinos s’obstine-t-il à utiliser certains mots français dans leur sens anglais : « dévasté » (dont il use et abuse), « populaire » (une élève populaire) ?

 

PPS : J’ai rendu compte de Je vais mieux ici, et des Souvenirs ici.

 

PPPS (très perso) : Entretien de David Foenkinos dans Elle :

 

“ Pour moi, trouver le prénom d’un personnage, c’est 90 % du travail. Je m’amuse parfois à dire que, si j’écrivais un livre qui s’appelle « Bernard », on n’aurait pas besoin de le lire, on saurait très bien que cela se passerait mal... « La Délicatesse », c’est un film très « Nathalie », le prénom – que j’adore – de l’héroïne. Sur Facebook, il y a un club des Nathalie lectrices du livre. Et, bien après avoir choisi ce prénom, je me suis rendu compte que son étymologie était liée à la Renaissance. ”

 

Bernard et Nathalie Gensane vous remercient, cher David.

 

Note de lecture (136)
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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 05:13

Pierre Lemaitre. Rosy & John. Paris : Livre de Poche, 2014.

 

Où l’on retrouve l’ami Pierre Lemaitre.

 

Un jour, le futur auteur d’Au revoir là-haut, qui décrit si formidablement la vie et la mort des Poilus dans les tranchées, passe devant un énorme trou creusé dans la rue d’une ville. Il imagine comment des malveillants pourraient terroriser tout un pays avec ce trou où ils auraient enterré quelques bidules fabriqués grâce à des modes d’emploi trouvés sur internet. Et c’est parti pour un récit haletant, original, jamais téléphoné, construit de main de maître (à l’origine, ce roman était un feuilleton et Lemaitre s’est dit « libéré » par les contraintes du genre), et qui nous permet de retrouver – pour la dernière fois peut-être – le commandant de police Camille Verhoeven et ses 145 centimètres.

 

Lemaitre a écrit ce bref ouvrage alors qu’il travaillait à Au revoir là-haut, et il est clair que les deux textes entretiennent des thématiques de contiguïté, à commencer par la fragilité des démocraties occidentales, le pouvoir destructeur, de nuisance d’individus qui projettent leur mal être, leur névrose sur des société hypertechniciennes mais démunies. Souvenons-nous, par exemple, de la cinquantaine de morts et des 700 blessés des attentats dans les gares de Londres le 7 juillet 2005 (après les 200 victimes de Madrid en 2004) commis par quatre islamistes britanniques dans un pays où pullulent les caméras de vidéo-surveillance, ou encore des deux frères tchétchènes et leur sac à dos terrorisant Boston en mondiovision lors d’un marathon où, pourtant, des centaines de policiers et des dizaines de chiens de détection devaient sécuriser l’événement. Et l’on se rappelle l’autorisation de tirer à vue sans sommation donnée à la police londonienne qui déboucha sur la mort d’un jeune brésilien totalement innocent, abattu de sept balles dans la tête.

 

Lemaitre a décidé de ne pas en rajouter, donc que sa fiction ne dépasserait pas la réalité. John Garnier, son terroriste dont le patronyme connote la res militaris, a décidé, malgré sept explosions planifiées, de ne tuer personne. Ce John veut faire sortir de prison sa mère, meurtrière de sa petite amie. Après avoir récupéré des obus de la Première Guerre mondiale, il en fait exploser un qui blesse, détruit mais ne tue pas, et il exerce un chantage ignoble : un prochain obus explosera dans une école maternelle si sa mère n’est pas libérée et si les autorités ne laissent pas le couple infernal s’enfuir vers l’Australie avec cinq millions d’euros. En quelques heures, les pouvoirs publics dans leur ensemble sont mobilisés pour contrer un personnage qui n’est obtus qu’en apparence : comme souvent, Lemaitre crée à front renversé des personnages et des situations à priori déroutants.

Note de lecture (135)

Je ne dirai rien de la suite d’une intrigue aux multiples rebondissements qui n’empêchent surtout pas des traits d’humour corrosifs. Je préfère évoquer ici la vision du monde de Lemaitre, clairement exposée malgré la brièveté de ce texte et la modestie de son argumentaire.

 

Comme toujours chez Lemaitre, les incipit sont du « travail soigné ». Souvenons-nous de l’apparente absurdité de celui d’Au revoir là-haut : « Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps ». Ou de l’apophtegme de celui de Sacrifices : « Un événement est considéré comme décisif lorsqu’il désaxe totalement votre vie. » Nous sommes – tant au niveau du fond que de la forme – dans le monde fermé, enroulé sur lui-même de Lemaitre, un monde binaire. Avec le début de Rosy & John, on n’échappe pas à l’irréversibilité du destin, à l’implacabilité de forces qui se jouent de nous et qui jouent avec nous : « Les choses définitives ne mettent pas un dixième de seconde à se produire. » Que va-t-il se passer pour ce petit garçon de huit ans dont une tireuse de cartes a prédit à sa mère qu’elle serait veuve dans l’année ? Le spectacle de son père soufflé par un obus terroriste.

 

Mais pas soufflé n’importe comment. Et c’est là que nous touchons à l’art, à la Weltanschauung de Lemaitre et, il faut bien le dire, à ses obsessions. Le corps du père du petit garçon « s’envole », comme mu par une main géante. Il y a dans la puissance cognitive de Lemaitre une fluide mobilité qui va de l’objet à la société, une empathie qui lui permet de prévoir (de pré-voir) la valse folle d’un monde démantibulé, même sous le soleil de la douceur estivale d’un 20 mai ordinaire. Par anthropomorphisme, un échafaudage est « saisi d’un soubresaut » et « s’assoit comme à la télévision » des tables sont « saisies de convulsion », un cintre « porte une veste à parements bleus », tandis que Dieu fonctionne mentalement « au second degré », qu’une ville est « tuée net » et que les cerveaux humains sont « stupéfaits […] soufflés comme des bougies ». Dans nos sociétés complexes, où pas un millimètre carré n’est laissé au hasard, une allumette craquée au bon moment et c’est l’état d’anomie.

 

Au fait, pourquoi John Garnier a-t-il trouvé aussi facilement des obus de la Grande Guerre ? Parce que la nature, martyrisée par les hommes entre 1914 et 1918, se venge depuis tout ce temps, et parce qu’après avoir suffoqué elle respire et nous rend, comme par des renvois, ce métal de mort que nous lui avons infligé. Ces obus, qui remontent à la surface comme des « poissons morts », sont doués d’une énergie cinétique inouïe, in secula seculorum. À la disposition du premier « type seul » qui pourra mettre en échec tout un pays. En effet, la menace d’une seule bombe dans une école maternelle, c’est deux millions d’enfants à protéger et trois millions d’adultes à gérer. Le retour d’un immense refoulé.

 

Pour les plus jeunes, la chanson de Bécaud est ici.

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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 06:42

Thierry Aymès. La Philo en 50 chansons. Paris : Les Éditions de l’Opportun, 2013.

 

Pour écrire un tel livre, il fallait être philosophe, auteur-compositeur, musicien, féru de chanson française. You name it, comme disent les Grands-Bretons, et vous dévorez cet ouvrage très original qui prend le pari (et le gagne) d’associer des extraits de chansons populaires françaises à des développements philosophiques des plus grands penseurs de l’histoire de l’humanité.

 

Qu’ont donc Brassens, Ferré, mais aussi Clo-Clo ou Lorie à nous apprendre en matière de philosophie ? Beaucoup. Car, même si c’est à l’insu de leur plein gré, ils nous transmettent des pensées philosophiques élevées, des visions du monde originales, une phénoménologie, un « sens de l’être », pour reprendre une expression de Heidegger.

 

Dans son Éthique à Nicomaque, Aristote postule que « nous sommes ce que nous répétons sans cesse ». Dans son plus grand succès, notre Clo-Clo national ne dit rien d’autre :

 

Sur toi je remonte le drap

J’ai peur que tu aies froid

Comme d’habitude

Ma main caresse tes cheveux

Presque malgré moi

Comme d’habitude

 

D’où cette puissante réflexion du philosophe grec : « L’excellence n’est donc pas un acte, mais une habitude ». Est un homme bon, est un être qui accède à la vertu celui qui réalise bien sa fonction. Le problème ici est le « malgré », annonciateur de la fin de leur amour. Par ce « comme si », les deux amants ne sont plus dans le sentiment mais dans l’artifice, dans la fin du désir (que nous retrouverons tout au long de ce livre).

 

 

Le stoïcien Sénèque aurait aimé cette chanson de Michel Sardou :

 

Elle fait chanter les hommes et s´agrandir le monde.

Elle fait parfois souffrir tout le long d´une vie.

Elle fait pleurer les femmes, elle fait crier dans l´ombre

Mais le plus douloureux, c´est quand on en guérit.

 

Il n’y a pas d’amour heureux parce que l’amour est une « maladie ». Le refrain de la chanson est inspiré du Canon de Pachelbel, avec sa basse « obstinée », immuable qui nous dit que le plus bel amour est celui que l’on veut connaître et qui nous rendra malade. Pour Sénèque, le mal d’amour est à « tenir en quarantaine », selon Aymès. D’ailleurs les Anglais « tombent » amoureux. Pour Sénèque, la passion est une maladie aux antipodes de la Raison.

 

Lorsque Céline Dion perdit sa jeune sœur de seize ans (mucoviscidose), elle se tourna (avec Jean-Jacques Goldman) vers Épicure :

 

Vole, vole, petite sœur

Vole, mon ange, ma douleur

Quitte ton corps et nous laisse

Qu’enfin ta souffrance cesse

 

Le point de vue sur la mort est nettement judéo-chrétien. Karine va rejoindre le paradis post-mortem réservé aux justes. Quant à Épicure, dans une lettre adressée à un de ses disciples, il explique que

 

Les dieux ne sont pas à craindre

La mort n’est pas à craindre

On peut atteindre le bonheur

On peut supprimer la douleur.

 

Inutile d’être effrayé par la mort, ajoute le philosophe : « la mort n’est rien pour nous, puisque lorsque nous existons, la mort n’est pas là et lorsque la mort est là, nous n’existons pas. » Il n’en va pas de même pour la souffrance.

 

La chanson de Johnny “ Requiem pour un fou ” (une des plus dramatiques qu’il ait jamais interprétée) pose un sacré problème :

 

Je n’étais qu’un fou, mais par amour.

Elle a fait de moi un fou, un fou d’amour.

[…]

Je l’aimais tant que pour la garder

Je l’ai tuée.

Pour qu’un grand amour

Vive toujours, il faut qu’il meure :

Qu’il meure d’amour.

 

Pour que ce raisonnement dramatique ne se morde pas la queue, il faut faire appel à Michel Foucault. Observons que Johnny n’est « que » fou d’amour, d’un amour à ce point fusionnel quand chacun n’a de l’autre qu’une vision totalement négative, et quand l’assassin impute à la victime la responsabilité de son crime. Pour Foucault, la folie est un fait culturel. Il ne faut donc pas, explique Aymès, « penser le monde en le coupant du monde où il vit. » Que Johnny soit rassuré : son crime n’est pas seulement sien ; il nous appartient en partie.

 

Peut-on, comme Camille, prendre la douleur de l’autre :

 

Lève-toi, c’est décidé,

Laisse-moi te remplacer,

Je vais prendre ta douleur.

 

Schopenhauer en aurait salivé : prendre la douleur de quelqu’un n’est pas la supprimer, d’autant que « la souffrance est le fond de toute vie ». La souffrance, nous dit l’auteur, appelle une interrogation ontologique en ce qu’elle nous oblige à donner un sens à notre être.

 

Charles Trenet ne pouvait pas ne pas rencontrer Spinoza avec son “ Y a d’la joie ”. La chanson commence par un emprunt à Verlaine : « Y a d’la joie, dans le ciel par-dessus le toit ». Mais alors que dans le poème de Verlaine (qui est en prison) tout est bleu, calme et douceur, tout est délire chez le fou chantant. Folie, liberté ; l’esprit du Front populaire est encore là. Le métro de la station Javel court vers le bois, la tour Eiffel part en balade, le percepteur refuse les impôts. Bien sûr, Trénet rêvait mais cela lui a permis d’écrire cette chanson et de réfléchir – différemment de Verlaine, bien sûr – au manque. Alors qu’il balayait une cour de caserne, Trénet s’est obligé à être heureux. D’où la philosophie de la joie de Spinoza pour qui il n’existe pas de transcendance dans la mesure où l’univers est contenu dans l’être humain. Par l’univers nous existons et nous désirons : « Le désir ne résulte pas d’un manque mais n’est rien moins que l’essence même de l’homme. » La beauté n’est pas dans la tour Eiffel qui part en balade mais dans le point de vue à partir duquel je désire. C’est par ce désir que Trénet a pu s’abstraire de sa caserne. Tandis que Verlaine, angoissé, pleurait son bonheur perdu. Tout comme Trénet, Ferrat décrètera que « c’est beau, c’est beau la vie ». Loin de toute transcendance. Les choses et les êtres « tremblent et palpitent » d’elles-mêmes.

 

Fils d’un banquier failli et véreux, Diogène le Cynique se surnomma Le Chien. Cela n’a peut-être pas échappé à Michel Fugain (et Pierre Delanoë :

 

Aime la vie, aime

Comme un voyou, comme un fou, comme un chien,

Comme si c’était ta dernière chance

Chante, oui chante.

 

Cinq ans après mai 68, on peut encore chanter la vie. Et penser comme Marc-Aurèle qu’il faut accomplir chaque action de la vie comme si c’était la dernière ». Même dans le dénuement extrême, mais choisi. Diogène ne possédait qu’un bâton et une écuelle, avant de se débarrasser de cette dernière lorsqu’il vit un enfant boire dans le creux de ses mains. Il avait trouvé la liberté absolue qui lui permit de défier l’empereur Alexandre. Tout à fait autre chose que la « liberté de penser » de Florent Pagny que l’auteur de ce livre, en tirant un peu sur la perruque, associe à Voltaire. Non, la liberté proclamée par Pagny n’est rien d’autre que le privilège de pouvoir escroquer les Français en ne payant pas d’impôts.

 

 

La “ foule sentimentale ” d’Alain Souchon était faite pour Alain Baudrillard :

 

Aïe, on nous fait croire

Que le bonheur c’est d’avoir

De l’avoir plein nos armoires

 

On connaît le célèbre carré : avoir-être, savoir-paraître. Mais il y a aussi avoir-consommer, être-penser. Lorsque la consommation tient lieu de pensée, elle efface la morale. La littérature est “ Paul Loup Sulitzérisée ” et les corps sont “ Claudia Schifférisés ”. Dès 1970, Baudrillard expliquait que la finalité de la société de consommation n’était pas d’assouvir nos désir ou de satisfaire nos besoins nos besoins mais de structurer les relations sociales. Les montres de luxe pour les utilisateurs du bon français, les voyages en avion low cost aux locuteurs d’une langue peu soutenue.

 

Une magnifique illustration de la pensée de René Girard dans cette belle chanson d’amour de Matt Pokora : “ Elle me contrôle ” :

 

Tu es désirée de tous

Sur cette île moi seul peut te combler

 

Ce qui signifie tout simplement que, pour l’auteur de La Violence et le sacré, « L’homme désire toujours selon le désir de l’autre ». Je désire Nespresso par la médiation de George Clooney. Je ne désire pas par moi-même, même si j’ai intériorisé l’objet de mon désir.

 

On conclura avec le temps (« va, tout s’en va ») et les puissantes réflexions de Vladimir Jankelévitch. Comme le temps ne suspend pas son vol, il est forcément dissocié de l’espace et de son contenu. L’Ulysse qui revient à son point de départ ne retrouve pas la même Pénélope, la même Ithaque parce qu’il est un autre Ulysse qui s’est senti « blanchi comme un cheval fourbu » et peut-être « floué par les années perdues ».

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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 16:34

Pom Bessot, Philippe Lefait. Et tu danses, Lou. Paris : Stock, 2013.

 

Il est arrivé au journaliste et producteur Philippe Lefait et à sa compagne ce qu’appréhendent tous les parents potentiels : avoir un enfant handicapé, différent, « singulier », comme lui-même et Pom Bessot ont qualifié leur fille, victime d’un accident génétique qui empêchera le développement de la parole et une croissance normale (une micro délétion sur un des chromosomes).

 

Naturellement, serais-je tenté de dire, les médecins n’avaient rien vu et avaient annoncé aux parents un gros bébé. L’intérêt de ce récit est de nous expliquer en quoi et pourquoi le long combat de ce trio sera marqué par la quête du langage, la victoire sur les mots. Les mots pour dire la singularité, les mots pour rejoindre un enfant au langage très déficient, les mots pour aveindre – comme disait Montaigne – les rivages de son propre langage. Tout cela dans un paradoxe absolu : Lou a pour père un homme du verbe et pour mère une femme de l’écrit.

 

Le long combat de Philippe, de Pom et de Lou est bien la preuve que l’être humain naît dans la langue, ou encore dans ce que Lacan appelait lalangue. Comme les personnages du film L’esquive, ils devront trouver une langue à eux qui, à la fois, les distinguera de tous les autres, mais qui ne les coupera pas non plus du reste des autres. La langue des signes sera bien sûr fort utile en cette occurrence. Pas à pas, le trio (« papa é maman é Lou ») va atteindre cette jouissance que connaît tout être qui parvient à nommer le monde, ainsi que l’a fort bien décrit Michel Leiris. Le langage n’est donc pas universel mais il est spécifique à chaque individu, chacun possédant sa propre lalangue.

 

Lou est réceptionnée dans le monde par une flèche d’un pédiatre : « Votre petite fille a une drôle de tête. » Au lieu d’accueillir leur enfant, les parents vont être « cueillis par un uppercut » qui va les faire valdinguer hors des sentiers battus par les enfants « normaux ». Une des grandes difficultés pour le père sera d’être « là », d’être présent à sa fille. Pour leur petit être singulier, ils devront prendre des chemins de traverse, explorer l’autrement, le « blues de la page blanche ». Tout de suite, ils vont comprendre que leur destin sera celui des mots enfouis au fond de la gorge de leur fille, des mots qu’ils devront sortir comme d’un puits sans fond.

 

 

Ouf, Lou n’est pas « mongolienne » ! Dès lors, il va falloir la situer sur l’échelle du handicap, sur l’éventail des différences, et surtout accepter le hasard et la nécessité de l’accident génétique – survenu comme ça et pas autrement – sans se rendre responsable d’une grossesse solitaire et angoissée, sans se demander si le couple ne paye pas avec cet enfant son battage d’aile, l’enfant devenant alors « l’œil du cyclone » d’un couple … singulier.

 

Outre son handicap, Lou va en connaître des vertes et des pas mûres. Par exemple une œsophagite peptique, quand les sucs digestifs brûlent la muqueuse de l’œsophage. Soit on opère le bébé, soit on lui fiche un cathéter dans la gorge pendant quinze jours pour permettre la cicatrisation. « Singulier » pour une mère qui a toujours été au bord de l’anorexie. Bref, le cathéter étant planté, l’enfant rejoint un service qui ne respecte pas le protocole des manipulations stériles. Pendant deux ans, Lou ne va plus manger normalement mais par une pompe qui actionne une poche de nourriture.

 

Le couple est au bord de la désagrégation. Faire « comme si », le als ob cher au philosophe Hans Vaihinger. Mais vivre dans la fiction n’est pas vivre dans le possible et ne permet pas de tenir pour réels les « toc-toc » d’une vie de couple qui a failli.

 

Pendant ce temps, Lou pousse avec sa singularité, que les parents vont assimiler par réaction métabolique, la réduire chimiquement pour l’aimer, pour en posséder la grammaire, pour pouvoir danser sans même savoir marcher.

 

À quatorze ans, Lou, si elle comprend tout, articule vaguement : « Ou-Ou », c’est Doudou, « A-i-a » Aziza, « O-i-é » Olivier. Mais elle devient autonome, peut prendre le métro seule (mais papa surveille mine de rien). Elle se sert d’un téléphone portable. Ses seins poussent, elle s’est fait percer les oreilles. Elle est normale. Ses parents savent qui elle est.

 

 

PS : Un mot sur la langue des signes. Elle fut interdite au XIXe siècle. L’anathème qui la frappait ne fut levé qu’en 1977 par le ministère de la Santé. Elle fut reconnue comme langue d’enseignement en 2005 quand Lou avait cinq ans.

 

PPS qui n’a rien à voir et n’apporte pas grand-chose. Philippe Lefait et moi avons un point commun : nous sommes tout deux nés à Hénin-Liétard, lui quelques années après moi.

 

PPPS : On me dit que Lefait déteste l'accent toulousain (que je n'ai pas adopté). C'est bien dommage.

 

 

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 06:21

Lilian Mathieu. Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé. Paris : Textuel, 2013.

 

Les aventures de l’inspecteur Colombo comptent parmi les plus grands succès des séries policières au monde. De nombreuses raisons à cela : la remarquable qualité des scénarios, la personnalité atypique du héros, le talent de l’acteur et puis surtout, comme l’explique longuement l’auteur, la jubilation chez le spectateur produite par « le renversement de la domination » qui voit le « petit » terrasser le « grand » après une longue joute presque exclusivement intellectuelle et psychologique.

 

Lilian Mathieu estime que ce renversement final, dont les spectateurs savent qu’il va se produire puisque le ou les meurtres sont commis sous leurs yeux, a tous les traits d’une revanche de classe. Il me semble que l’auteur va un peu vite en besogne, ce qui pose le problème du titre même de son livre. Avec Colombo et son monde, nous sommes toujours dans l’ambiguïté. Peter Falk – qui, comme les créateurs de la série, appartenait à la conscience progressiste étasunienne – disait lui-même que son personnage n’avait rien contre les riches. Et, ajoute Mathieu à bon escient, qu’il respectait scrupuleusement la légalité. Il est à l’évidence difficile d’évoquer une lutte de classes dès lors qu’il n’y a pas la moindre transgression, et chez le héros, et dans les situations mises en scène. À la fin de chaque épisode, une branche pourrie a été coupée et le monde continue à tourner comme devant.

 

Pour endormir la méfiance de ses proies, Colombo se fait passer pour un minus brouillon. Mais il sait parfois être tranchant, retors, presque dur (dans les tout premiers épisodes, il secouait physiquement ses suspects). Face à celui qu’il soupçonne, sa religion est vite faite. Le facteur déclenchant n’est pas de classe mais psychologique. Il se trouve que Colombo, le fils d’immigrant, a été affecté dans quartier très chic. Mais face à des pauvres, il aurait tout aussi bien réussi, son zèle eût été identique, dans son jeu du chat et de la souris. Contrairement à Hercule Poirot qui se retrouve parfois face à dix suspects, Colombo ne peut pas se tromper : il n’y a qu’un seul coupable possible et il est devant son nez. L’inspecteur reconnaît le meurtrier, non pas comme Sherlock Holmes après des raisonnements aussi savants que logiques, mais par la grâce de l’épiphanie d’un « petit détail », c’est-à-dire d’une erreur commise par un individu qui se trouve être un richard.

 

L’auteur nous fait à juste titre remarquer que la série, démarrée autour de 1970, une époque de contestation (la guerre du Vietnam n’était pas terminée mais elle est complètement absente des épisodes), s’est interrompue durant les deux présidences Reagan. Il n’aurait pas été superflu de nous expliquer pourquoi.

 

 

Mathieu a raison de nous dire que le personnage de Colombo a de vraies limites. Il serait incapable de changer une roue de voiture. Dans la perspective bourdieusienne de la distinction, il ne va pas au-delà de la musique country et son chanteur préféré est Little Richard, un rocker des années cinquante. Il est bien sûr incapable de reconnaître une œuvre de base de Tchaïkovski. Il est également volontairement limité par sa voiture cabossée, son imper fripé et son chien névrosé, dont il ne peut même pas nommer le mal puisque cette bête n’a pas de nom. Il arrive fréquemment sur les lieux de l’enquête affligé d’un rhume carabiné ou d’un fort mal de tête, ce qui l’affaiblit mais le rend fort par rapport aux suspects qui voient lui un être diminué. Est-ce par tactique ou parce qu’il suit sa pente naturelle : le fait est que l’inspecteur ne montre jamais d’hostilité ou de dégoût face aux meurtriers ? Qui, en retour et bien loin de la lutte des classes, savent lui adresser un regard admiratif quand il les démasque pour de bon. Et, naturellement, on ne le voit jamais se scandaliser devant l’opulence de ces personnes qu’il ne côtoierait jamais si elles n’étaient impliquées dans un meurtre. Est-ce parce que, comme l’analyse fort bien l’auteur, ces criminels « cumulent célébrité, culture, puissance, intelligence et séduction » et qu’ils « entretiennent leur capital social lors de cocktails où Colombo fait tache » mais où il ne se gêne pas pour consommer ? Le fait est que, comme le relève Mathieu, les criminels sont tous blancs de peau, en majorité des hommes de plus de quarante ans, donc en position de domination. Lorsque, par gentillesse ou pour l’humilier, ils font un don à Colombo (un cigare, un verre de grand alcool), celui-ci ne pouvant offrir de contre-don, il est maintenu à distance. En revanche, en présence de personnes modestes comme les secrétaires ou les chauffeurs des riches criminels, ou d’enfants (alors qu’il n’en a pas lui-même), il est plus à l’aise. Peut-être parce que, comme l’avance l’auteur, le poids de la hiérarchie sociale ne pèse plus sur lui. J’y verrais davantage un ascendant psychologique.

 

Comme la plupart des policiers – dans la fiction comme dans la réalité – Colombo est d’origine modeste. Raison pour laquelle l’auteur va un peu loin lorsqu’il parle de revanche de classe. Les riches criminels que Colombo démasque sont tous arrogants. Mais, justement, tous les vrais riches ne sont pas arrogants. Plus ils sont confiants en leur valeur et leur légitimité et moins ils traitent leurs inférieurs avec mépris.

 

PS : un correspondant me demande ce que je pense de la 403 cabriolet et de la femme absente de Colombo.

 

Pour ce qui est de la voiture, une (la?) réponse est .

 

Pour ce qui est de la femme de C., c'est plus coriace.On peut aller chercher du côté de Lacan et de la Spaltung. Columbo n'existe que par cet autre lui-même qui est absent mais qui le structure, sauf dans ce qui est vraiment lui-même : son intuition. Il y a clairement deux systèmes chez Columbo : celui du flic, parfait, et celui du type lambda, très déficient. Sa femme lui permet un enroulement sur lui-même. Sa femme relie C. au réel de la vie alors qu'il est fortement dans l'imaginaire et le fantasme en tant qu'enquêteur. Ce devrait être l'inverse. N'ayant aucune existence concrète, sa femme n'est qu'un être de paroles (rapportées). Elle est à ce point inexistante que la seule fois où il nous présente une photo de sa femme, ce n'est pas elle mais sa belle-sœur. Cette ombre de l'ombre qu'est sa femme m'amène à une seconde hypothèse.

 

Columbo est, disons pour simplifier, une création "juive" (les scénaristes, l'acteur etc.). Une œuvre policière repose sur le mystère. Les premières œuvres théâtrales européennes furent des mystères. Il n'y a religion révélée que quand il y a croyance, donc acceptation de quelque chose de mystérieux. Le chrétien admet que le Christ s'évade de son linceul et de son tombeau. Pour les juifs, la Torah est inépuisable au sens où personne ne pourra jamais en comprendre le sens dans sa totalité. Chez les musulmans, la question reste de savoir si l'islam vient de dieu.

 

La femme de Columbo servirait alors à nous faire croire en Columbo, par une sorte d'effet de réel. Pour croire en Columbo, il faut croire en sa femme. Elle réintroduit le vrai monde dans son mari par le mystère de son absence. Columbo a tout de l'autiste. Le discours de sa femme lui rend la réalité. Si elle était présente, elle serait un sujet. Or le seul sujet, c'est Columbo. Un sujet clivé, comme tous les sujets.

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 08:09

 

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale. Paris : Éditions La découverte, 2013 .

 

En exergue de ce beau et très fort livre, cette constatation de Paul Nizan : « La bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. […] Monsieur Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui. » (Les Chiens de garde, 1932)

 

Il y a au moins trois sortes de violence. La violence physique des coups de poing, des coups de couteau, des conditions de travail de plus en plus insupportables dans les usines, mais aussi dans les bureaux. Il y a la violence de l’écart qui se creuse chaque jour davantage entre les riches et les pauvres, avec des dividendes de plus en plus substantiels et des licenciements de plus en plus nombreux. Et puis il y a la violence culturelle, de classe, comme quand les délégués du personnel d’une grande entreprise sont tolérés en bout de table des conseils d'administration.

 

Michel Pinçon est retourné dans ses Ardennes natales où, quand il était jeune, la ville et l’usine vivaient en symbiose. Aujourd’hui, les Ardennes sont sinistrées. Parcourez les 13 kilomètres qui séparent Sedan de Bouillon en Belgique. Vous passez de l’enfer au paradis, de la casse sociale totale d’une ville peuplée de 25 000 habitants au début des années 80 et qui en compte à peine 18 000 aujourd’hui à la quiète opulence de la petite cité natale de Léon Degrelle.

 

 

À Nouzonville (que connaît bien Michel Pinçon), la ville de Jean-Baptiste Clément, où l’on trouve des maisons à 500 euros le mètre carré, un fonds d’investissement californien a mis à sac une grande fonderie d’acier. Les travailleurs ont subi deux violences : celle de se retrouver au chômage et celle – tout aussi insupportable – d’un « décor sinistré qui leur dit qu’ils n’ont guère plus de valeur que les pièces moulées ratées que l’on mettait au rebut. » Fermer une usine, c’est tuer le respect du travail, l’attachement au terroir et à une commune.

 

Autre violence insupportable que tous les travailleurs de France et d’ailleurs doivent désormais subir : le dogme selon lequel leur salaire est une « variable d’ajustement », un coût et non un dû, avec ces lancinantes menaces d’externalisation alors que, comme le rappellent les auteurs, dans le calcul du prix d’une voiture (ou d’une paire de tennis) la main d’œuvre de production n'entre que pour 1/20ème dans prix final.

 

Autrefois, la bourgeoisie décrivait l’ouvrier comme un oisif, un alcoolique en puissance. Aujourd’hui, il est un fraudeur aux allocations sociales, alors que les fraudes des assurés représentent tout au plus 1% des comptes de la Sécu, contre 80% (16 milliards) liés aux cotisations patronales impayées et au travail dissimulé. Pendant ce temps, la fraude fiscale est un « sport de classe », une jouissance perverse. Les paradis fiscaux sont connus. Ils coûtent à l’État français 40 milliards d’euros par an. Par ailleurs, les représentants de la classe dominante imposent leur vulgarité : Berlusconi, ses partouzes et ses chaînes de télé ; Sarkozy qui demande à un publicitaire de lui trouver une femme, l’Etonien Boris Johnson, maire conservateur de Londres qui, lors d'une campagne électorale, lance le mot d’ordre suivant : « Votez conservateur car votre femme aura de plus gros seins et vous une BMW M3 » (Voting Tory will cause your wife to have bigger breasts and increase your chances of owning a BMW M3.). C’est en transgressant sans vergogne que le dominant « prend le pas sur le dominé, lui-même tenté de se replier sur un individualisme de dernier recours en abandonnant utopies et luttes collectives. »

 

Il faut être un Pujadas pour s’étonner que des travailleurs désespérés puissent casser du matériel. Cette exaspération n’est qu’une faible et très sporadique réponse aux humiliations endurées quotidiennement, comme le racontent des ouvriers des Ardennes reçus par le préfet : « Il nous a facturé le nettoyage de la moquette du bureau où nous avons été reçus, car nos chaussures portaient encore la trace des pneus que nous avions fait brûler pour donner de la visibilité à notre action. »

 

Pour traduire en discours politique leurs observations et analyses sociologiques, les auteurs renvoient au mythe fondateur du hollandisme présidentiel, le célèbre discours du Bourget où le futur président expliqua qu’il n’avait qu’un seul ennemi, sans nom et sans visage : la finance. Les Pinçon-Charlot renvoient Mimolette Ier dans les cordes de son mensonge. Tous les proches qui comptent dans son équipe sont en contiguïté avec la finance ou en relèvent directement : Jean-Jacques Augier, Jean-Pierre Jouyet, Henri de la Croix de Castries, Christophe de Margerie et bien d’autres encore. En pleine connaissance de cause et en pleine lumière, Hollande pratique le mélange des genres. Pierre Moscovici est un affidé du fief de Peugeot. Nicolas Dufourcq, le directeur de la Banque publique d’investissement (qui compte en son conseil d’administration Ségolène Royal et Jean-Paul Huchon), a participé à la privatisation de Wanadoo et a été directeur financier de Cap Gemini. Tout petit, déjà, Hollande savait qu’il ne se garderait qu’à gauche. En 1983, il publie, sous un pseudonyme, La Gauche bouge. Il prévient : « Finis les rêves, enterrées les illusions, évanouies les chimères. Le réel envahit tout. Les comptes doivent forcément être équilibrés, les prélèvements obligatoires, les effectifs de la police renforcés, la Défense nationale préservée, les entreprises modernisées, l’initiative libérée. » L’Enarque n’a pas encore 30 ans quand il écrit ces lignes. Pas étonnant qu’il capitulera devant les grands entrepreneurs, devant les banquiers, dès sa première année de mandat, en prenant dans la poche des citoyens ordinaires pour abonder les caisses des capitalistes.

 

De Gaulle avait choisi comme Premier ministre le fondé de pouvoir de Rothschild. Sarkozy avait recruté François Pérol, associé de cette même banque, comme secrétaire général adjoint de l’Élysée. Au même poste, Hollande nomma Emmanuel Macron, un autre associé-gérant de cette même banque. Le ministère des Finances fera de Rothschild (« sans nom et sans visage », bien sûr) son interlocuteur préféré en lui déléguant des missions publiques. Il n’est plus une seule décision d’importance prise au sommet de l’État sans qu’elle ait été expertisée par Rothschild, Lazard à la rigueur. Sont-ce ces établissements privés qui ont conseillé à Hollande de baisser le taux de l’épargne populaire et de soustraire des milliards d’euros réservés au financement des logement sociaux et à l’aide aux collectivités locales ? Sont-ce ces banquiers qui ont inspiré la loi de « sécurisation de l’emploi » (sic) qui démantèle le droit du travail, accroît la précarisation ? Seuls six députés socialistes se prononceront contre ce texte scélérat. 

 

 

Tout est discours. Avez-vous récemment entendu un dirigeant prétendument socialiste (ne parlons pas de Hollande ou Ayrault) prononcer le mot « ouvrier » ? Les Solfériniens vivent dans le monde « réenchanté » du Medef. Un monde où la crise de 2008 n’est pas dû aux banquiers véreux et aux entrepreneurs voyous mais aux “ avantages acquis ” (alors qu’il s’agit de droits conquis) des travailleurs. Le discours dominant édulcore la réalité. Il n’y a plus de clochards mais des SDF, plus de chômeurs mais des sans-emplois. Les plans de licenciement sont des plans sociaux, voire des plans de sauvegarde de l’emploi. Les privatisations sont des cessions d’actifs publics. Jospin, ce grand poète, parlait même de respiration. Le discours « arrache aux individus un consentement volontaire aux règles qu’il impose ». En premier lieu, son temps, qui doit être productif, même la nuit. Il faut que le travailleur « désire » faires des heures supplémentaires, et que, comme dans tout univers totalitaire, il « aime » Big Brother, son exploiteur.

 

Les techniques d’asservissement sont désormais d’une inventivité inouïe. La société Nestlé a proposé aux salariés de plus de cinquante ans d’une filiale italienne de diminuer leur temps de travail de 40 à 30 heures par semaine, avec une baisse de salaire de 25 à 30%, afin de promouvoir la candidature d’un de leurs enfants à un emploi aux mêmes conditions dans la même entreprise. Ceci est révélateur du désarroi, du manque de résilience, de la désorganisation du monde salarial. Quand on pense que la Maison de la Mutualité est désormais gérée par le groupe international GL Events et que Sarkozy y a prononcé son discours du 22 avril 2012 pour y reconnaître sa défaite ! Billancourt a été éradiqué. La navigation de plaisance a envahi les ports de pêche. Comment mieux tuer la mémoire des luttes ? Il y a aujourd’hui dix fois moins d’emplois industriels à Paris qu’en 1999.

 

« Quoi qu’ils fassent, « les dominés ont tort », nous disent les auteurs. Ceux des syndicats qui luttent encore un peu, qui n'acceptent pas l'ordre financier du monde, sont taxés de populisme. Tout comme – et ce n’est pas un hasard – le Front de Gauche. Le Figaro, quant à lui, n’est pas taxé de « bourgeoisisme ». Et Arnault de « richichisme ».

 

Espérons qu’un jour Michel Pinçon pourra prendre le temps de nous raconter les Ardennes de son enfance. Cela ne nous rendra pas plus riches. Plus forts, peut-être.

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