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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 05:58

Bill Brandt. Ombres et lumières. Malakoff : Hazan, 2013

 

Le photographe Bill Brandt est né à Hambourg en 1904 d’un père anglais et d’une mère allemande. Pendant le Première Guerre mondiale (passée en Allemagne), il est très perturbé par sa double nationalité. Il décidera rapidement de renoncer à sa culture germanique.

 

Frappé par la tuberculose dans les années vingt, il se fait soigner au sanatorium de Davos, où il rencontre quelques célébrités, comme le poète Ezra Pound, qui le présente à Man Ray dont il deviendra l’assistant à Paris. Il fait la connaissance de Brassaï et photographie Paris dans le style d’Eugène Atget, un des artistes favoris des surréalistes.

 

En 1931, il se rend à Londres où il effectue un travail très remarquable sur la société anglais très inégalitaire à l’époque. Il publie deux livres qui le font sortir de l’anonymat : The English at Home et A Night in London. À partir de 1937, il peut vivre de son art grâce à des photos publiées par Harper’s Bazaar ou Picture Post.

 

Après la Deuxième Guerre mondiale, il publie de nombreux portraits d’artistes et écrivains britanniques (Literary Britain) et des nus très originaux (Perspective of Nudes). Pour ces nus, il se sert du grand angle Kodak qu’utilisait alors la police.

 

En 1979, il est décoré par la Royal Photographic Society. Il meurt en 1983.

 

Pour Brandt, un bon portrait se devait d’exprimer « quelque chose concernant le passé du sujet et donnant à entrevoir quelque chose de son avenir ». Plus généralement, il estimait que « le travail du photographe consiste, en partie, à voir les choses plus intensément que la plupart des gens. Il doit avoir et garder en lui la réceptivité de l’enfant qui regarde le monde pour la première fois, ou celle du voyageur qui découvre une contrée exotique… ils ont en eux une aptitude à l’émerveillement… ».

 

Ce magnifique recueil de photos est introduit par une analyse très fouillée de la vie et de l’œuvre de l’artiste par Sarah Hermanson Meister.

 

Comme tous les gens nés au début du XXe siècle, Brandt s’est forgé une conscience politique durant les années trente, donc dans cette décennie de tous les dangers, de tous les excès. En réaction, il a proposé des photos a priori apolitiques, « neutres » pour mieux parler de la société. Considérons par exemple cette photo de la cuisine d’une demeure bourgeoise dans les années trente.

 

Toute la lutte des classes est là. Il est 22-23 heures. Le repas est terminé. La cuisine est rangée. Les employées sont harassées. La cuisinière s’est endormie. Une de ses aides profite enfin d’un petit moment de liberté et de lucidité pour écrire une lettre plus longue qu’un SMS. La seconde servante a pu s’absorber dans une sorte d’ennui baudelairien en utilisant le maigre confort de son coude et de sa main. On sent qu’à tout moment une cloche peut retentir et que ces trois femmes bondiront au service, au caprice de leurs maître et maîtresse. Demain sera l’inexorable répétition du même.

 

Ces femmes survivent, tout comme le « glaneur » de Jarrow. En 1936, au plus fort de la crise économique, Jarrow compta jusqu’à 90% de chômeurs. Cette ville du nord-est de l’Angleterre, dont le nom, en vieil-anglais, signifie « ceux qui vivent dans la boue des marais », connut une misère effroyable. À l’initiative de leur députée Ellen Wilkinson (par ailleurs soutien indéfectible des Brigades Internationales en Espagne), 200 chômeurs organisèrent la désormais célèbre « Marche de Jarrow » (450 kilomètres) pour déposer une pétition au Parlement. Le choc culturel fut sidérant pour des gens du Sud pour qui le Nord n’existait pas. Pendant ce temps-là, les chômeurs « glanaient » les déchets de charbon sur les terrils, tout comme leurs femmes et enfants. Au début des années soixante-dix, à deux pas de là, à Sunderland, j’ai vu des familles ramasser en bord de mer ce qu’on appelle du « flou » dans le nord de la France : une pâte de charbon mélangée au sable, à faible pouvoir calorifique mais gratuite.

 

Les surréalistes n’ont pu qu’apprécier la photo du clochard saoul (on n’avait pas encore inventé l’acronyme SDF), perdu dans un champ dont on se demande s’il a pu exister ailleurs que dans l’imagination de l’artiste. Sur la gauche du cliché, une sorte de croix – dont pourrait être redescendu le bonhomme – qui ne demande qu’à tomber. Nous sommes dans un monde irréel, mais malgré tout structuré par la diagonale du bras gauche et de la bouteille du poivrot, par la croix et l’arbre sur la gauche, par la ligne d’horizon et par la rotondité d’une meule de foin.

 

Le cliché qui représente des couples dans un parc s’étreignant lascivement peut surprendre. Ces six personnes sont au bord de l’acte sexuel. Il est clair que l’homme du couple du milieu est en train de fureter dans le corsage de sa chérie. Mais nous sommes dans l’Angleterre des années trente, un pays où les jeunes adultes ont du mal à se loger, mais surtout un pays encore victorien où des gérants d’hôtel ou de Bed and Breakfast n’acceptaient en aucun cas d’abriter des couples illégitimes. Cette photo, qui n’a rien à voir avec une forme de « hippy love », témoigne au contraire de la grande misère sexuelle d’adultes jeunes et vigoureux.

 

J’apprécie un peu moins les nus de Brandt, même s’ils sont d’une très grande originalité esthétique. Je les trouve trop proches de ses fantasmes. En revanche, ses portraits d’artistes nous livrent magistralement leur monde intérieur. Il y a, très ironiquement, des gros plans d’yeux de peintre (Ernst, Dubuffet etc.) saisis comme s’il s’agissait d’yeux d’éléphant. Et puis, un peu plus sérieusement, il y a ces captures de vérités intérieures comme seuls les grands créateurs peuvent nous en livrer. Deux exemples.

 

E.M. Forster, photographié en 1947 à 68 ans. Cet immense romancier (Howard’s End, Avec vue sur l’Arno, Route des Indes) décide, à l’âge de 45 ans, de ne plus publier de romans parce qu’il n’a pas la liberté, dans son pays où règne une forte censure, d’aborder sa sexualité par le biais de la fiction (Maurice, son roman « homosexuel » écrit en 1913, sera publié en 1971, un an après sa mort). C’est une décision inouïe. Imagine-t-on Victor Hugo s’empêcher d’écrire à vie avant Les Châtiments et Les Misérables ? Les deux principales qualités humaines de Forster étaient la tolérance et le souci des autres (« Only Connect »). Mais sa société était celle du rejet, du manichéisme, comme le montrent si bien les jeux d’ombres et de lumières de Brandt, avec ce petit homme tassé dans son fauteuil, replié sur lui-même et faisant de son poignet droit, pris en étau dans sa puissance main gauche, un objet transitionnel.

 

Brandt nous donne une Vanessa Redgrave âgée de 39 ans. Ses parents, sa sœur, son frère, ses deux filles ont été ou seront acteurs. Son père, atteint de la maladie de Parkinson, vient de mettre un terme à une brillante carrière. Quel surmoi ! Elle fut deux fois primée à Cannes. À Hollywood, cette adhérente du Workers’s Revolutionary Party (trotskiste) recevra l’Oscar du meilleur second rôle féminin en dénonçant le sionisme et les associations pro-israéliennes qui avaient appelé au boycott de la soirée en raison de sa présence. Pour l’instant, elle nous regarde droit dans les yeux. Son expression est volontaire et sereine. Elle nous ouvrira la porte quand elle en aura envie.

 

La postérité de Brandt, explique Sarah Hermanson Meister, se définit par « son aptitude à nous faire voir le monde qui l’entoure comme familier et néanmoins étrange ».

 

 

 

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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 08:29

Martin Winckler. Petit éloge des séries télé. Paris : Gallimard, 2012

 

 

Martin Winckler est le plus connu de nos amateurs de séries, étasuniennes, britanniques, françaises etc. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de médecine et de romans (on se souvient de La Maladie de Sachs, porté à l’écran par Michel Deville). Il vit au Québec depuis 2009. Il tient un webzine.

 

 

Son ouvrage sur les séries télé est dédié au Canadien René Balcer, réalisateur de New York, police judiciaire, et à Maurice Frydland, réalisateur d’épisodes des Cinq dernières minutes ou de Louis la Brocante.

 

Pour Winckler, les séries télé sont « des témoins stimulants de l’état du monde ». Bien sûr, ce n’est jamais aussi simple et automatique que cela. Dans un article sur Plus belle la vie, j’avançais que :

 

Une œuvre de fiction efface la réalité extérieure en lui en substituant une autre, fausse par essence. Les mots, les émotions sont alors au service de cette fausseté. Un récit réaliste, comme celui de PBLV, présuppose l’exclusion du spectateur de la scène, comme le fit par exemple la peinture française du XVIIIe siècle en imposant l’illusion que le personnage n’était pas regardé et ne s’adressait pas à un spectateur. Le réel, en son illusion, n’est alors pas ce qui est, mais, comme on l’a dit, ce qui oblige. Il s’opère alors, comme l’a longuement expliqué Jean-Jacques Lecercle (L’emprise des signes, Le Seuil, 2002), un retour de ce réel dans la réalité, une construction personnelle (parfois collective) qui permet à l’individu de « trouver sa place ». Une œuvre de fiction commePBLV construit bien sûr une réalité, mais, parce qu’elle n’est pas une œuvre d’art majeure, elle ne donne pas une expérience de l’altérité. Le spectateur n’échappe pas au solipsisme : il « est » tel personnage, il a « vécu » telle situation. Il s’identifie et n’a donc aucune expérience de l’Autre, ni même de l’Autre en lui.

 

Néanmoins, les séries étasuniennes des trente dernières années ont, dans une perspective plutôt progressiste, aidé les téléspectateurs à réfléchir aux engagements militaires de la puissance impériale, aux droits des citoyens, aux conséquences des progrès technologiques, aux dérives du pouvoir exécutif, aux inégalités sociales etc. Sûrement plus que les films de fiction qui ne peuvent s’installer dans la durée. Voir les dizaines de James Bond qui, globalement, sont dans la répétition, selon un prisme idéologique immuable.

 

 

Pour ce qui est des séries françaises, l’auteur soulève le paradoxe suivant : « la télévision française a su jadis produire des séries et feuilletons historiques, policiers, d’aventures et fantastiques excellentes. Tant qu’il a été un monopole d’État, le médium était plein d’imagination. […] Les auteurs des années 60 et 70 composaient une télévision tournée vers le grand public, non pour lui vendre quelque chose (il n’y avait pas de publicité), ni pour l’endoctriner – ce rôle était réservé aux journaux d’information – mais pour l’éclairer sur le monde. Quand on adaptait les classiques, c’était pour parler du contemporain. […] Lorsque TF1 est privatisée, en 1986, les fictions cessent d’être audacieuses. [Les chaînes privées et publiques] considèrent que le spectateur est stupide et elles s’interdisent de parler du monde en marche. »

 

Winckler insiste longuement sur le fait que, comme le postulait Gabin pour les films de cinéma, rien ne marche sans une bonne histoire : la fiction télévisée étant en effet « le royaume des scénaristes ». Un royaume où ils doivent écrire selon des contraintes qu’ils intègrent et dont ils parviennent à tirer profit, comme les coupures publicitaires par exemple. D’où, formellement, une certaine uniformité. La plupart des séries sont bâtis selon le même schéma : un pré-générique pour attirer le spectateur, le générique et quatre séquences d’une dizaine de minutes entre lesquelles sont insérées les publicités.

 

 

Dans un texte célèbre de 1966 (“ Une combinatoire narrative ”), Umberto Ecco avait démontré que tous les James Bond étaient construits de manière rigoureusement identique. Winckler marche un peu sur les traces du structuraliste italien quand il explique qu’il est des séries où seule la construction compte, comme Mission : Impossible, où l’on ne sait quasiment rien de la vie de personnages qui n’évoluent pas, tandis que d’autres séries sont centrées sur des personnages au destin changeant, comme Urgences, qui met en scène de manière très réaliste des protagonistes auxquels on peut s’assimiler sans peine. Certaines séries panachent les deux techniques. C’est le cas de MI5, qui présente par ailleurs la singularité étonnante de « tuer » la plupart de ses personnages « positifs ».

 

Les séries étasuniennes posent aux télévisions françaises un problème schizophrénique. Certes, elle souhaitent créer « français » (en modulant puisque les productions françaises sont de plus en plus européennes), seulement les droits de diffusion des séries étasuniennes coûtent infiniment moins cher que la production d’œuvres originales. L’argent étant le nerf de la guerre, de plus en plus de séries censées se dérouler en France sont tournées, par exemple, dans l’ancienne Tchécoslovaquie avec des acteurs locaux rétribués avec des cachets tout aussi locaux. Un épisode de Maigret (avec Bruno Crémer), série franco-belgo-helvético-tchèque, fut même réalisé à Cuba ! Pendant ce temps, en cas de succès, les producteurs étasuniens font plus que la culbute. La sérieFriends (achetée dans cinquante pays) a été diffusée en France par Canal+, Jimmy, France 2, RTL 9, Comédie !, AB1, France 4, NRJ 12, NRJ Paris, M6, W9.

 

Les séries étrangères sont pour la plupart doublées par les chaînes françaises, ce qui permet tous les écarts et toutes les censures. Les Français sont bien plus frileux que les producteurs d’outre-Atlantique. Dans Grey’s Anatomy, un interne, dont le surnom original est “ The Nazi ”, devient “ Le Tyran ” dans la version française. Dans un des épisodes de Dr House, le médecin compétant et fantasque conseille à un patient souffrant de l’intestin de fumer deux cigarettes par jour car cela calme les spasmes du côlon. Dans la VF, House lui prescrit deux bols de riz ! Plus sérieux, toujours dans cette même série, une fille de quatorze ans est hospitalisée pour agression sexuelle. Un  médecin prévient ses parents, ce qui suscite les protestations de l’adolescente. Dans la VF, la scène s’arrête là. Dans la VO, l’ado reproche au médecin d’avoir violé le secret professionnel, d’autant que la relation était consentie. France 2 a donc complètement dénaturé un épisode pourtant diffusé à 22 heures.

 

 

 

Les séries, selon Martin Winckler, ont représenté le troisième âge d’or de la télévision étasunienne. Pour ce qui est des antennes françaises, rien n’est moins sûr.

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 06:17

Alain Supiot. Grandeur et misère de l’État social. Paris : Collège de France/Fayard, 2013

 

Il y a deux ans, j’ai rendu compte dans les colonnes du Grand Soir du livre d’Alain Supiot L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total. Dans ce fort ouvrage, l’auteur expliquait en quoi le nouvel ordre économique mondial avait quelque chose de fasciste. Il citait Hitler, pour qui « Les richesses, par la vertu d’une loi immanente, appartiennent à celui qui les conquiert. Ceci est conforme aux lois de la nature. » Mais, dans le même temps, il rappelait que les démocraties parlementaires ne pouvaient être dédouanées. L’Exposition universelle de Chicago en 1933 s’ouvrait sous l’égide du slogan : « La science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte. » Si l’individu ne s’adaptait pas, il était dégraissé, purgé, considéré comme une maladie parasitaire. Supiot terminait son ouvrage par une analyse de cette plaie du XXIe siècle, le nouvel individualisme identitaire : « Ceux qui sentent le sol institutionnel se dérober sous leurs pieds cherchent appui ailleurs : dans l’affirmation ostentatoire de leur religion, de la couleur de leur peau, de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Cette montée des revendications identitaires éclipse les causes socio-économiques de l’injustice sociale. La question de l’injustice est ainsi déplacée du terrain de l’avoir vers celui de l’être, du terrain du savoir vers celui du paraître. » Selon une formule frappante de l’auteur, la « loi pour soi » est devenue le « soi pour loi ».

 

Depuis, Alain Supiot a été nommé professeur au Collège de France, et avec Grandeur et misère de l’État social, il nous offre sa leçon inaugurale. Genre en lui-même, la leçon a ses codes, ceux d’un cours solennel prononcé devant un public choisi. Le nouvel élu ne présente pas un savoir constitué, mais un « savoir en train de se faire ». Son propos est mesuré mais doit être ferme dans la mesure où le professeur a été choisi pour marquer un nouveau territoire de la recherche. Dans le cas de Supiot, il s’agit d'« État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités ».

 

 

Supiot commence sa conférence par une réflexion sur le droit social : « épaisse forêt de règles disparates qui a poussé avec la révolution industrielle et dont certains annoncent aujourd’hui l’inexorable étiolement. » De manière quelque peu surprenante, il cite le philosophe François Ewald, passé du maoïsme au Medef, devenu, de par ses fonctions de directeur à l’École nationale d’assurances, un spécialiste du risque capable de distinguer au premier coup d’œil les “ riscophiles ” des “ riscophobes ”. On ne peut, cela dit, que souscrire à l’analyse de l’ancien assistant de Michel Foucault pour qui l’État social est né, vers 1900, avec l’adoption, en Occident, d’un nouveau régime de responsabilité des accidents du travail. Alain Supiot rappelle que le docteur en droit Franz Kafka, d’abord employé de la compagnie d’assurance austro-italienne Assicurazioni Generale (aujourd’hui la troisième au monde), puis de l’Institution d’assurance pour les travailleurs du royaume de Bohême, étudia les moyens de limiter les risques encourus par les ouvriers sur des machines dangereuses. Grâce à l’auteur du Procès, l’Autriche-Hongrie perfectionna une législation sur les accidents du travail impulsée dès 1887. Kafka confia un jour à son ami Max Brod à quel point il était ému par la résignation des mutilés du travail : « Comme ces hommes-là sont humbles. Au lieu de prendre la maison d’assaut et de tout mettre à sac, ils viennent nous solliciter. »

 

Une des thèses de Supiot est que, lorsque le droit social disparaît, la solidarité s’évanouit. Alors, les travailleurs ont tôt fait de se tromper d’adversaires : « Les massacres déments de la première moitié du XXe siècle ont montré ce qu’il advient lorsqu’une paupérisation massive est imputé à des boucs émissaires, et nourrit la haine de l’autre : haine nationale ou raciale, haine de classe ou haine religieuse. » On comprend que la déclaration de Philadelphie de 1944 ait stipulé qu’« il n’est pas de paix durable sans justice sociale ».

 

Pour Supiot, l’État social ne saurait être un simple « compartiment du droit » : il doit constituer l’État contemporain. Raison pour laquelle la France est, théoriquement une République « sociale », tout comme l’Algérie, l’Allemagne ou la Turquie. Lorsque l’État délaisse ses responsabilités sociales, le travailleur n’est plus un sujet, mais un « objet à louer ou à vendre ». Les États ultralibéraux et les dictatures fascistes ou corporatistes (ce sont parfois aujourd’hui les mêmes) se rejoignent dans la volonté de nier le droit ou de le sortir du corps politique.

 

La crise systémique frappe l’État de plein fouet car ses ressources sont amoindries tandis que ses charges ne cessent d’augmenter. (On lira à ce sujet l’article de Pierre Rimbert “ Les robots ne joueront pas La Traviata ” dans Le Monde Diplomatique de juin 2013). Les États deviennent de manière structurelle les débiteurs, et donc les victimes des créanciers privés qui imposent leur politique, donc leur vision du rôle de l’État. C’est pourquoi les États abandonnent au privé la construction – rentable sur le long terme – de routes, d’hôpitaux, d’écoles etc.

 

On ne s’en étonnera pas, la notion de solidarité est à rapprocher de celle de solidité. « Solidaire » vient du latin juridique in solidum (« pour le tout »). Cette glu censée nous rassembler, nous rendre plus fort, n’a donc rien à voir avec la charité qu’affectionnent tant les libéraux, la culture anglo-saxonne, ni même le care, cher à la famille Delors. Elle renvoie encore moins à celle de fraternité qui, comme le souligne Alain Supiot, postule « un ancêtre mythique ».

 

La montée en puissance du capitalisme industriel a vu s’élaborer un compromis : le travailleur abdiqua sa liberté de citoyen-travailleur (en renonçant à gouverner les entreprises), tandis que les patrons accordèrent à leurs employés un minimum de sécurité physique et économique. Comme l’État ne se conçoit même plus en tant que régulateur, redistributeur des richesses, les droits des travailleurs sont laissés en jachère. Règne alors le chacun pour soi.

 

 

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 08:24

David Foenkinos. Je vais mieux. Paris : Gallimard 2013

 

Lors de ma dernière recension (sur ce blog, reprise sur mon autre blog hébergé par Mediapart), j’ai été tancé d’importance (j’adore cette expression surannée et un peu con-con) par plusieurs lecteurs qui me reprochaient d’avoir fait de la publicité au dernier roman de Jérôme Garcin, Bleus Horizons. Mais enfin, me disaient-ils, Garcin est un homme d’influence dans le monde littéraire, au centre de tout. Ce que je savais depuis à peu près trois siècles. À cette aune (j’adore cette expression etc.), on ne peut pas parler de Céline parce qu’il était facho, ou même de Flaubert parce qu’il se branlait devant les chaussons de sa chère Louise. On ne peut plus écouter Wagner parce que (au choix…), ni regarder les tableaux de Boticelli parce que (au choix également…). Quand une œuvre vaut le déplacement, on en parle, même si son auteur a tué père et mère.

 

 

D’où mes appréhensions à consacrer quelques centaines de mots au dernier roman de David Foenkinos. Quoi, alliez-vous me dire, un commercial du niveau de Marc Lévy ou de Gavalda ? Sûrement pas, vous aurais-je répondu. Moi qui ai écrit pendant quarante ans sur les Beatles – certes de manière intermittente – je peux vous dire que son Lennon est le tour de force d’un authentique créateur. Autre reproche que l’on adresse à Foenkinos : ce que l’on a appelé son « aimable superficialité ». C’est vrai, mais il est le roi de la surface des choses. S’il reste en surface, c’est parce qu’il est capable d’y voir ce que d’autres ne découvrent qu’en se plongeant dans les abîmes de notre condition. Ce n’est pas pour se rassurer ou se protéger. C’est parce que, comme, à titre individuel, il ne peut rien au fait que l’Histoire soit tragique, il a décidé d’en prendre son parti, comme Alain Souchon dont il admire « l’élégance, la douceur et la maladresse touchante ».

 

Un beau matin, il arrive donc au héros de Foenkinos ce qu’a enduré Fillon ployant sous la pression de Sarkozy : comme il en a plein le dos, il développe une forte douleur au niveau des reins. Mine de rien, l’incipit du roman « On sait toujours quand une histoire commence. » est moins banal qu’il en a l’air. Même quand on ne sait pas, on sait car notre inconscient sait parfaitement quoi faire de tous les facteurs déclenchants. Dans ses grandes largeurs et longueurs, notre existence peut être structurée par des broutilles comme une sciatique, mais aussi par des événements considérables comme un deuil ou une naissance. Comme quand la femme du narrateur décide de le quitter lorsqu’elle perd son père.

 

Très finement, Foenkinos va installer divers jeux de miroirs. Le personnage se regarde, écoute son corps (ce qui n’est pas la même chose), il est vu par d’autres personnages et il est géré par une instance narrative qui n’est pas tout à fait l’auteur mais qui est un peu le surveillant d’un récit qu’il authentifie par de très nombreuses notes infrapaginales.

 

 

Un exemple : le supérieur hiérarchique entre dans le bureau du héros pour lui présenter sa nouvelle mission. Note : « Bien sûr, il est entré sans frapper, mais si je commence à préciser toutes ses indélicatesses, je ne m’en sortirai pas. » Cette phrase pourrait très bien figurer dans le corps du texte, sans l’alourdir le moins du monde. En lui conférant ce statut, Foenkinos lui donne une fonction indicielle. Le personnage, qui est plutôt délicat, finira par frapper violemment son supérieur pour, justement, se sortir de son mal être physique et psychique. Dans le même temps, cette “ explication ” (comme si un créateur avait besoin d’expliquer !) est prise en charge par une version supérieure du narrateur qui s’adresse directement au lecteur en toute autorité.

 

Un individu qui souffre, une inquiétude suscitée par un corps déficient débouche souvent sur une forme de culpabilité : « À la peur du résultat [d’un examen radiologique] s’ajoutait la petite honte d’être un mauvais patient ; chaque malade veut prouver d’une manière pathétique qu’il est un bon client. » Lorsque l’on est éprouvé, les sens finissent par se dérégler, se brouiller. Mais l’intérêt d’une souffrance – en particulier lorsqu’elle semble indomptable – est qu’elle est proportionnelle à la vigueur d’une réflexion sur la manière dont le corps et l’esprit sont affectés par ce qui les entoure. C’est pourquoi le roman de Foenkinos, où l’on voit une société testée par un corps et un corps testé par la société, produit une écriture qui abolit les limites constitutives de l’existence sociale. Dans le même mouvement, le récit est une entreprise d’objectivation de soi, même s’il ne va peut-être pas au bout d’une socioanalyse. Koestler (dans son plaidoyer contre la peine de mort écrit avec Camus) disait que du corps au corps social il n’y a qu’un pas. C’est pourquoi le corps déficient du narrateur de ce roman subit plus brutalement les aléas de la vie qu’un corps sain. Il ressent que la douleur est « la somme de nos riens ratés ».

 

Parce que tout est déréglé pour lui, le narrateur vit une fâcheuse expérience métaphysique, en synchronie et en diachronie. Il s’aperçoit que tout lui échappe, à commencer par ses grands enfants qui sont des « romans » qu’il n’« écrit » plus. Ce qui serait le comble pour l’écrivain Foenkinos qui, par cette superbe métaphore, nous livre les limites de la supériorité de l’écriture sur la vie. Échappe également à maintes reprises au personnage la faculté de parler car il est bloqué par une « constipation orale » transmise par ses parents. D’où les innombrables (peut-être un peu trop nombreux d’ailleurs) points de suspension qui déchirent le texte car la pensée s’est figée ou a été incapable de s’articuler. Alors, le corps devient une énigme que l’esprit devra résoudre, en un mouvement circulaire car l’esprit lui-même ne pourra retrouver sa fluidité et sa force que lorsque les problèmes corporels seront dominés. Le narrateur retrouvera l’allant, la vigueur qui lui feront oublier « les années molles » d’une « anesthésie affective ».

 

On a souvent reproché à Foenkinos de ne pas être suffisamment — au sens noble du terme – politique. Peut-être bien. Mais écoutez ceci :

 

« Il suffisait de se pencher un peu sur l’histoire pour se rendre compte à quel point la liberté sexuelle demeure le palliatif absolu des difficultés. C’est bien simple : à chaque crise, on progresse d’un cran dans la libéralisation des mœurs. Un choc pétrolier permettait la libéralisation de l’avortement [Ah, Giscard, sa « société libérale avancée » et son million de chômeurs en plus !]. Une cure d’austérité après une dévaluation s’adoucissait par les premiers pornos à la télévision (1984). Ainsi de suite jusqu’à notre époque ravagée par une crise si violente. Que fait-on ? On revient à des valeurs d’amour. »

 

L’amour qui permettra au héros de se reconstruire en construisant un nouveau couple qui lui-même construira un hôtel littéraire. La vie au service de la littérature. Ou l’inverse.

 

Stylistiquement parlant, ce dernier roman n’est pas toujours à la hauteur des premiers. Foenkinos aurait pu nous épargner sa redite sur la féminité, la tendresse suisses, ce qui est à démontrer et ne veut pas dire grand chose. Cela dit, on rencontre de très belles trouvailles. Rien qu’une, quand le narrateur fait la première fois l’amour avec la seconde femme de sa vie :

 

« Sur mon torse, elle a vu ma cicatrice. J’avais été opéré du cœur à l’âge de seize ans. Elle a fait des allers et retours avec son doigt sur ma plaie, avant de dire : “ Elle est belle ”, puis d’ajouter : “ Ta cicatrice, c’est le mur de Berlin. ” Encore une phrase si juste. Toujours, je m’étais senti comme traversé par deux mondes différents. Celui du rêve, celui de la réalité. Celui de la création, celui du concret. […] En parcourant de son doigt ma cicatrice, Pauline venait de faire de moi une seule et même personne. Elle me rassemblait. »

 

Jamais, peut-être, David Foenkinos n’est allé aussi près de lui-même.

 

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 19:14

Jérôme Garcin. Bleus Horizons. Paris : Gallimard, 2013.

 

Ceci est un roman, roman historique, est-il précisé en quatrième de couverture. Jérôme Garcin évoque, de manière romancée, la destinée du poète Jean de la Ville de Mirmont, foudroyé au combat (« à l’ennemi », comme on disait à l’époque de manière politiquement correcte) en novembre 1914, à l’âge de 28 ans. Pour ce faire, l’auteur s’est déguisé en un intercesseur ami du héros, Louis Gémon, dont la vie est un roman. Sans même parler de sa mort qui vaut le détour (et dont je ne dirai rien).

 

 

En ce sens, ce texte – pour parler comme les universitaires des années 70 – est remarquablement exemplaire : Jean accède au statut de personnage de roman ; Louis, le narrateur, entre dans la réalité. Jean et Louis se sont connus sous les drapeaux à Libourne, au moment de l'incorporation. L’amour de la littérature les a réunis. Louis a été fasciné par le courage de Jean, sa bravoure au feu, sa détermination, sa volonté de gagner cette guerre. Louis s'est demandé comment un poète aussi sensible, aussi proche de sa mère, pouvait être un combattant aussi acharné.

 

Jean sera à jamais traumatisé par la mort de Louis au Chemin des Dames, enseveli sous des tonnes d’argile, les reins brisés : « Le buste droit, la tête levée, les yeux ouverts, la baïonnette au canon et la musette au flanc, il s’apprêtait à bondir pour se battre. Il était comme empêché. C’est une vision qui, depuis, me hante chaque nuit. Un gisant en action, oui, c’est ça. »

 

Dans la vraie vie, Jean avait été l’un des proches amis de François Mauriac, à qui il avait inspiré le titre de son recueil de poème Les Mains jointes. Mais autant Mauriac, poitrinaire, fit une guerre de confort (on ne parlera pas de la guerre de couard mythomane de l’éditeur Bernard Grasset que l'on croise également dans ce livre), autant celle de Jean fut une quête violente et nécessaire, peut-être suicidaire. Blessé au combat, Louis manque de perdre l’usage de ses jambes. Cela importe peu : la mère de toutes ses blessures, c’est la perte de son ami, à la recherche duquel il va vouer sa vie … et se perdre.

 

Malingre, Jean avait été réformé : « Je ne suis pas assez vivant pour faire un bon mort », disait-il. Mais les descriptions apocalyptiques que propose Garcin des champs de bataille nous persuadent qu’il n’y a pas de « bons morts ». À peine descendus du train, les recrues sont livrées, la peur au ventre, à une boucherie qu’ils ne comprennent pas : « le plus effrayant fut de sentir dégringoler sur nos capotes une pluie molle de débris humains. […] Les balles font des blessures nettes et propres. Alors que les obus transforment les corps en bouillies infâmes, mutilent atrocement, éventrent, décapitent et laissent monter dans l’air chargé de poudres d’irrépressibles, inextinguibles, insupportables plaintes. Elles ne cessaient qu’avec la naissance de l’aube. »

 

Dans ce monde dantesque, Jean va mourir sous un « ciel sans dieu » car un obus va pulvériser l’alentour avec la violence d’une « soufflerie d’orgue ». Blessé, Louis sera transporté à Deauville. Une des caractéristiques de la « Grande Guerre » fut, justement, la proximité insolente de l’enfer des tranchées et du paradis de l’« arrière », où l’on côtoieait Jean Cocteau et Minstinguett, le maharaja de Kapurthala et le chocolatier Meunier. Le tout dans une insousciance et un luxe luxe dignes de ceux du « monde d'hier » cher à Stefan Zweig. Avec le recul, nous savons que ce monde ne reviendra jamais. Isadora Duncan a perdu ses deux enfants, noyés. Elle endosse l’uniforme d’infirmière de la Croix-Rouge. Sans que cela relève d’un plan-com’ mis au point par son imprésario. Elle explique aux blessés qu’ils reverront bientôt leurs « chers enfants ». Reconnaîtront-ils leur femme, ceux qui ont sombré dans la folie, qui dodelinent de la tête comme des poupées cassées que les pauvres prières des infirmières ne peuvent apaiser ?

 

Comme tous ces hommes tremblants à l’idée de devoir retourner à la vie civile, Louis ne saura pas affronter le monde réel, ce pourquoi il cherchera un sens à sa vie dans la connaissance de celle de son camarade : « Rien ne m’intéresse de ce qui n’est pas mon ami. » Il va comprendre que, comme Maupassant ou Huysmans, Jean a trouvé dans la littérature un dédommagement pour sa vie d’employé aux écritures. Louis va découvrir la grande qualité de l’œuvre, certes embryonnaire, de Jean. Il rendra ainsi visite à Gabriel Fauré qui a mis en musique son poème “ Vaisseaux, nous vous aurons aimés ”  :

 

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;

Le dernier de vous tous est parti sur la mer.

Le couchant emporta tant de voiles ouvertes

Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

 

La mer vous a rendus à votre destinée,

Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.

Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;

Il vous faut des lointains que je ne connais pas

 

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.

Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d'effroi,

Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,

Car j'ai de grands départs inassouvis en moi.

 

En 1938, Louis rencontre Mauriac sur ses terres, à la saison des vendanges, quand l’air est « rond et sucré » (admirable image de Garcin pour qui connaît le Sud-Ouest à ce moment de l'année). Mauriac a fait tout ce qu’il a pu pour la postérité de son ami, mais les temps ne sont pas à la poésie. Mauriac pense que Jean attendait une mort qui donnerait un sens à sa vie avant de confier à Louis cet étrange cauchemar : « je meurs, j’aborde à la rive où il se tient tout droit, et lui, le jeune homme éternel, ne me reconnaît pas. C’est horrible.»

 

Quand survient la Seconde Guerre mondiale, quand il ne sert plus de célébrer les liens posthumes qui unissent les deux hommes, quand il n’est même plus utile de se demander pourquoi certains meurent et d’autres pas (comme Jérôme Garcin lui-même qui perdit à l’âge de six ans son frère jumeau), quand le devoir devient fardeau et paralysie, Louis dresse un bilan funèbre de son existence : « J’ai cru que je survivais à Jean, mais la vérité, c’est que je me suis tué pour lui. Je lui ai tout sacrifié, au point d’en oublier de respirer. Je n’ai pas réussi à écrire parce que je passais mon temps à le relire. J’ai préféré son passé à mon avenir. Il a été mon jumeau de guerre, mon double idéal, et je ne suis jamais parvenu à en faire le deuil. »

 

Qui ne peut vivre sa vie ne peut vivre la vie d’un autre.

 

Un livre très beau et très altruiste.

 

 

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 05:02

Marie Chaix. Les Lauriers du lac de Constance. Paris : Le Seuil, 1974.

 

Oui, je sais, ce livre a plus de trente-cinq ans, mais je ne l’ai lu qu’il y a quelques semaines. Avec mon épouse, nous avons entrepris la lecture de l’œuvre de Marie Chaix dans son intégralité.

 

Marie Chaix a une sœur également illustre en la personne d’Anne Sylvestre, cet étincelante ACI, comme au disait autrefois (auteur-compositeur-interprète). Quand je pense que la majorité des enfants de France connaissent mieux les chansons de Chantal Goya que les siennes…

 

Ces deux sœurs sont les filles d’un des agents les plus importants de la Collaboration : Albert Beugras. Né en 1903, fils d’industriel, Beugras fut ingénieur-chimiste chez Rhône Poulenc. En 1936, il adhère au Parti populaire français de Jacques Doriot dont il devient le bras droit. Il n’est pas antisémite et certainement pas germanophile. Ce qui le motive est un anticommunisme acharné (qu’il qualifiera pour se disculper à ses propres yeux d’« étroit et de trop exclusif » !). Lors des grèves du Front populaire, son atelier est le seul qui résiste « à l’assaut des rouges » ! Il lit Candide et Gringoire « de bout en bout ». Comme beaucoup de Français nationalistes, il va définitivement choisir la Collaboration après la destruction, à Mers el-Kébir, de la flotte française par les Britanniques le 3 juillet 1940. Le Royaume-Uni craignait que l’armistice signé à Montoire ne fît tomber cette flotte aux mains d’Hitler. Le vice amiral Gensoul refusa l’ultimatum des Britanniques et l’escadre fut détruite. Beugras écrivit dans son journal : « Sans Mers el-Kébir, je ne serais pas rentré en France en 40, j’aurais rejoint les troupes gaullistes. » Beugras et Doriot ne sont d’ailleurs pas spontanément au diapason l’un de l’autre, le premier croyant, ou feignant de croire, à la fumeuse théorie de Pétain-le-bouclier qui permet aux autres de continuer à lutter :

« Pour moi, la politique de collaboration décidée à Montoire ne peut être qu’une feinte derrière laquelle on abritera la véritable activité française qui doit être la préparation de la revanche.

Doriot explose […].

—Comment ! Albert. Mais tu n’as rien compris !

Il se lève, fait tomber la chaise. Ouvre une porte. Crie qu’on lui        apporte du café. […] Puis, calmé, se rassied, aspire profondément l’air vicié du petit bureau et brandit sur Albert son regard pénétrant.

—Je vais t’expliquer.…

Patiemment, deux longues heures durant, Doriot va exposer sa politique et la ligne future du parti en miettes.

—[…] Que tu n’aimes pas les Allemands est un fait sentimental. On ne te demande pas de les embrasser. Mais un fait réel, c’est qu’ils nous ont battus et qu’ils occupent le pays. »

 

Comme Pétain l’a demandé, Beugras va collaborer « dans l’honneur et la dignité, mais franchement ». En juillet 1942, un des premiers hauts faits d’armes du PPF sera de porter assistance à la police française dans la rafle du Vel’ d’Hiv’. Trois à quatre cents jeunes gens en uniforme bleu marine se signaleront par leur zèle.

 

Comme le jeune avocat Tixier-Vignancour (futur mentor de Le Pen) qui trouve que Vichy est trop à gauche (chantiers de jeunesse, législation sociale, administration pléthorique), Beugras, trop critique, est expulsé de la ville d’eau par le directeur de cabinet de Pétain, Dumoulin de la Barthète. En 1941, militant infatigable et très efficace, Beugras devient responsable du service des renseignements de son parti. L’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major allemand (OKW), chargé en France de la lutte contre la Résistance, demande au parti de Doriot d’œuvrer en collaboration dans la perspective de la lutte contre les communistes. Beugras est chargé de cette mission secrète, de grande confiance. En 1943, il met sur pied un réseau de renseignements en Afrique du Nord. Lorsque Doriot part combattre sur le front de l’Est sous uniforme nazi, Beugras gère le parti en son absence. Pendant ces années, sa famille ne le voit quasiment jamais, au point que, lorsqu’elle le rencontrera pour la première fois, Marie l’appellera « Monsieur ».

 

En juillet 1944, en uniforme de sous-lieutenant de la Wehrmacht, Beugras accompagne Doriot quelques jours dans la Normandie qui se libère. Le mois suivant, il se réfugie en Allemagne, où il dirige la formation des saboteurs qui doivent être parachutés en France. Il s’installe dans l’île de Mainau, sur le lac de Constance, un demi kilomètre carré de territoire neutre car appartenant à la Suède. Dans une ambiance de décadence « répugnante », de pourriture et de trahison, Doriot et Beugras ont la tête pleine de projets. Celui, en tout cas, de réorganiser la résistance, la vraie à leurs yeux, en créant un « État populaire français » plus vigoureux que celui de Vichy, à même de traiter d’égal à égal avec l’Allemagne nazie. Le 6 janvier 1945, Doriot annonce la création d’un « Comité de libération française ». Beugras rencontre Hitler et semble adhérer aux nouveaux délires du Führer en leur accordant un fond de rationalité : « J’ai vu Hitler. J’ai été très frappé par sa confiance dans les “ armes nouvelles ”. Il ne compte pas sur elles pour battre les Anglo-Américains, il veut leur faire peur, puis les décider à lâcher les Russes pour s’allier avec lui contre Staline. Il paraît décidé à ne plus envisager une Europe allemande mais à donner à chaque nation une plus grande autonomie, à condition d’y trouver une solide base antibolchevique. »

 

Trop activiste aux yeux des collaborateurs français réfugiés à Sigmaringen, mais aussi des Allemands, Doriot est éliminé le 22 février 1945 dans des conditions obscures. Sa voiture est mitraillée par un avion, dont on dit dans un premier temps qu’il était étatsunien, mais qui semble avoir été en fait allemand. Marie Chaix souscrit plutôt à cette seconde hypothèse.

 

Beugras, qui vient de perdre un fils, collaborationniste comme lui, au combat, se met alors en rapport avec les services spéciaux américains et français en avril 1945. C’est vraisemblablement ainsi qu’il sauve sa tête lors de son procès en 1948. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il est libéré en 1954 et meurt en 1963.

 

Contrairement à sa sœur Anne qui eut toutes les peines du monde à évoquer le douloureux passé familial dans ses textes, Marie Chaix a construit une œuvre centrée sur la mémoire de sa famille. Deux ans après Les Lauriers du lac de Constance, elle publie Les Silences ou la vie d’une femme où elle raconte la vie et la mort de sa mère. Juliette chemin des cerisiers en 1985 est consacré au dévouement de la magnifique « domestique », comme on disait à l’époque, pendant l’emprisonnement du père. En 2005, elle publie L’Été du sureau, une puissante allégorie sur la séparation de sa fille aînée et de son gendre. Elle compare les femmes de sa famille à cet arbuste qui ne se laisse pas décourager et qui « lance ses pousses à la fois raides et tendres ». Dans des familles bousculées, disloquées, les femmes restent à la barre.

 

Lorsqu’elle publie Les lauriers, Marie Chaix est une star des lettres. C’est la première fois qu’un enfant de collaborateur raconte sa famille sans ambages. Elle peut parler, contrairement à sa sœur qui se tait : « Les chagrins ou les chocs, je ne les montre pas, comme s'il fallait ne pas montrer. C'est le secret. Si on révèle, cela va faire trop mal ou choquer. » Il n’est pas facile de se représenter la douleur d’Anne adolescente (très pieuse, selon sa sœur), dont le père est en prison, dont un frère est mort sous l’uniforme ennemi et dont la mère est hémiplégique.

 

La parole de Marie parvient donc à se libérer : « Quand j'ai mis les pieds dans le plat avec mon secret de famille, le temps avait joué en ma faveur : il y avait eu des films comme Le Chagrin et la Pitié. J'ai travaillé à partir des cahiers de mon père, rédigés en prison. Maman me les avait confiés, et, pendant des années, ils étaient restés là, brûlants, posés sur ma table de nuit. Quand finalement je les ai ouverts, ils m'ont sauté à la tête... J'ai passé des mois, ensuite, dans les bibliothèques à dévorer les livres et les articles, pour vérifier ce que mon père racontait. Quand Anne a lu mon manuscrit, elle m'a écrit une très longue lettre qui disait : « Vas-y, publie ton livre. La seule chose que je te demande, c'est de ne pas dire que tu es ma sœur. » C'était une entente entre nous. A l'époque, personne ne l'a su. »

 

Pour Anne, le livre fut une violente et vertigineuse épiphanie : « Tu ne t'en doutais pas, mais j'ai découvert plein de choses dans ton livre. Moi, je n'étais pas allée chercher. Cette histoire-là, je l'avais vécue. Notre frère Jean, je l'ai toujours attendu. Et le départ de papa avait été un arrachement... A 10 ans, j'avais eu le temps de le connaître et de l'aimer ! En 1948, au moment de son procès, j'ai été mise en quarantaine à l'école. Quand on partait pour la prison, je disais qu'on allait à Antony pour ne pas prononcer le mot « Fresnes »... Avec toujours ce crève-cœur à la fin du parloir quand toi, la petite, tu avais le droit de l'embrasser et pas moi, parce que j'étais trop grande. »

 

Marie finit par pouvoir parler grâce à la chanteuse Barbara dont elle était devenue l’assistante [j’ai rencontré les deux femmes dans une librairie d’Amiens sans savoir qui était « l’autre »]. La chanteuse était juive mais ne le revendiquait pas : « Le fait de l'avoir approchée a beaucoup compté pour moi, notamment dans le déclenchement de l'écriture. Un jour, elle a voulu que je lui parle de ma famille. Je me souviens m'être sentie très mal de lui « avouer » tout cela. Mais elle m'a dit : « Echangeons nos morts, ils sont tous pareils. » Elle a été la première à me suggérer d'écrire. »

 

Source de ces interviews : Télérama.

 

Note de lecture (121)
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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 14:54

Thomas Morel, François Ruffin (et al.). Vive la banqueroute !. Amiens: Fakir Éditions, 2013.

 

Elle est bien bonne, celle-là : un livre sur l’économie française écrit par des non-spécialistes, sous l’égide des éditions Fakir ! Il est vrai que les spécialistes sérieux, du style Attali, Baverez, Beytout, Dessertine, Minc (Jacques Marseille est mort) ne se trompent jamais. Pas plus de trois fois par quinzaine, en tout cas.

 

Autour de Thomas Morel et François Ruffin (qui, de surcroît, osent nous gratifier d’un long entretien avec Frédéric Lordon), on trouve deux étudiants en master, un infirmier au chômage, un apprenti menuisier, une prof d’histoire et un jeune en service civique. Que du pas beau monde, donc, mais qui nous offre un livre furieusement iconoclaste et qui donne à réfléchir.

 

En étudiant quelques épisodes de violente banqueroute vécus par la France (de Philippe le Bel à De Gaulle), cette fine équipe nous dit tout simplement que, face à la faillite, immédiate ou à venir, l’État français a toujours fait ce qu’il voulait, qu’il a changé d’orthodoxie comme d’autres de chaussettes, et que pour se sortir des mauvaises passes où il s’était lui-même engagé, il a fait payer les riches, c’est-à-dire ceux qu’il avait enrichis auparavant. L’État prenait l’argent là où il était vraiment.

 

En compagnie de Frédéric Lordon, nos auteurs nous font observer que, pour la période récente, le libéralisme a créé le chômage de masse alors que l’économie dirigée des Trente Glorieuses avait engendré une croissance annuelle de 5% et garanti le quasi plein emploi. Ce qui signifie, en d’autres termes, que le fou, c’est l’Autre, celui qui a le « courage » de plier devant la finance, de dégraisser à qui mieux-mieux, de tuer des emplois, de faire disparaître des pans entiers de l’économie, de faire payer la dette aux travailleurs en déréglementant . Ce n’est pas « l’irréaliste » qui prétend tenir tête au capitalisme financier.

 

Il fut un temps où les dirigeants politiques ne passaient pas leur temps à trembloter en voulant à tout prix rassurer les marchés qui leur faisaient quotidiennement du chantage à la dette. Une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (sérieux !) où le mot réforme signifiait progrès et non régression sociale. Il fut même un temps (en 1936) où un ministre des Finances pouvait déclarer – même si cela, pour finir, ne porta pas trop à conséquence – « Les banques, je les ferme, les banquiers, je les enferme ! ».

 

Sacré Philippe le Bel ! Sous son règne, la France connaît de sérieux désordres monétaires (dévaluations, réévaluations), ce qui ne l’empêche pas d’être à l’apogée de sa puissance médiévale. Le Bel est le contraire d’un Maastrichtien : son royaume est centralisé, géré d’une main de fer. Il condamne et brûle les Templiers, qu’il appelle les « banquiers de l’Occident » et prend l’argent là où il est vraiment, dans les caisses de l’Église, à la grande douleur du pape qui n’y peut mais. « TINA » (il n’y a pas d’autre solution), il n'en a pas entendu parler. Le respect à l’égard des créanciers, il en a encore moins cure que Mélenchon.

 

Pour que les Français mangent de la poule au pot tous les dimanches sous Henri IV, il faut faire le ménage. Ce dont se charge le ministre Sully qui débusque les fraudes, les contrats pourris, qui divise par quatre les taux d’intérêt, qui, globalement, réduit les rentes de 40%. Cela ne suffit pas car le roi doit 3,5 millions de livres au duc de Toscane. Il épouse sa fille, Marie de Médicis qui apporte en dot l’effacement de la dot. Une idée pour Hollande (qui n’est pas marié) ?

 

Mazarin pille l’État. Il posséde 8 700 000 livres, soit 79 tonnes d’argent, ou 5,4 tonnes d’or. Louis XIV hésite à l’attaquer de front. C’est tout un ordre qui vacillerait. Le 15 septembre 1661, Colbert s’attaque à tous les rentiers du Royaume en décidant de racheter leurs créances à un prix dérisoire. Les bourgeois se révoltent. Les meneurs sont menottés et embastillés. Le roi réduit les rentes de 70%. Le successeur de Colbert frappe ensuite les riches d’un « impôt du dixième ».

 

Le ministre des Finances de Louis XVI est Jacques Necker, un banquier suisse qui aime l’argent (il possède 7 millions de livres en 1776). Il est également proche des philosophes. Il se dit pragmatique, « moelleux et flexible » mais se veut l’apôtre de l’interventionnisme économique de l’État. En 1775, il publie son Essai sur la législation et le commerce de grains, dans lequel il dénonce la liberté de ce commerce. Le livre paraît au moment où le ministre Turgot (qui avait libéralisé le commerce des grains) – et non Necker, à qui les auteurs attribuent à tort cette responsabilité – doit faire face à la guerre des farines. Les mauvaises récoltes conduisent à des émeutes et à favoriser les demandes de réglementation des prix des grains. Dans son Éloge de Colbert, il critique la propriété qui n’est pas un droit naturel mais une « loi des hommes » fondée sur un « traité de force et de contrainte ». Au ministère, il fonctionnarise les finances : à la place des officiers inamovibles et rémunérés sur commission sont installés des employés révocables et percevant un traitement fixe.

 

En 1789, la France compte, dit-on, « deux mille riches ». On décide de n’en taxer qu’un seul, l’Église, dont le patrimoine est évalué à trois milliards de livres. C’est l’abbé Talleyrand qui va nationaliser les biens du clergé ! N’empêche qu’en 1796, 45 milliards d’assignats, qui ne valent rien, circulent dans le pays. Entre temps, Robespierre aura chuté, entre autres pour avoir voulu défendre les rentes viagères.

 

En 1926, tout baigne, sauf que l’État est à sec et que la Banque de France, qui n’est pas nationalisée, refuse de prêter le moindre sou. Le franc s’écrase face à la livre sterling. La dette publique s’élève à 300 milliards de francs. Le Parlement ne veut pas léser les rentiers, et l’Allemagne, qui devait payer, ne paye pas. Raymond Poincaré, homme de droite, va réduire de 80% la fortune des rentiers. Il qualifiera de « stabilisation » cette dépréciation de 80% du franc. Dont il sera pour l’histoire et à jamais « le Sauveur ». (My foot !).

 

Entre 1944 et 1948, la classe ouvrière a le vent en poupe. Les employeurs ne peuvent résister aux demandes hausse des salaires. La dette s’élève à 269% du PNB. La monnaie est dévaluée cinq fois de 1944 à 1948. Une période de vie chère et de travail assuré est, dit-on, préférable à une période de vie bon marché et de chômage. De Gaulle est pour, ainsi que son conseiller, l’orthodoxe du libéralisme Jacques Rueff qui accepte ce keynésianisme comme un moindre mal. Il sera, cela dit, l’un des fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin en 1947, financée par de grands patrons suisses.

 

En 1958, De Gaulle retourne sa veste. Au nom de la « vérité et de la sévérité » qui, seules peuvent garantir la prospérité. « Tant que je serai là, la parité du franc ne changera pas », proclame-t-il. Cette politique De Gaulle-Pinay-Rueff permettra à la France d’appliquer le traité de Rome. Certains patrons, comme Jacques Riboud, prônent une politique keynésienne de plein emploi et de croissance rapide. Mais en 1979, Raymond Barre fait du franc fort une contrainte européenne, en créant le Système monétaire européen et en arrimant notre monnaie au mark. À partir de 1983, la gauche poursuit sur cette lancée. En dix ans, la barre des trois millions de chômeurs est franchie. La dette publique double de 1981 à 1995. Au nom de la santé de la monnaie (une devise forte profite à ceux qui ont de l’argent), des millions d’existences sont sacrifiées. Les rentiers et les « capitalistes oisifs » ont remporté la guerre des classes.

 

En dormant.

 

 

Un lecteur me fait passer ce texte de Simone Weil :

 

L'économie est chose singulière; Combien de fois, depuis un certain nombre d'années, ne parle-t-on pas, soit à propos de tel ou tel pays, soit à propos du monde capitaliste dans son ensemble, d'effondrement économique ? On a ainsi l'impression, exitante et romantique, de vivre dans une maison qui, d'un jour à l'autre, peut s'écrouler. Pourtant, qu'on s'arrête un instant pour réfléchir au sens des mots, et qu'on se demande s'il y a eu jamais effondrement économique. Comme toutes les questions extrêmement simples, si simples qu'on ne songe jamais à les poser, celle-ci est propre à jeter un abîme de réflexions.

.....L'économie n'est pas comparable à une architecture ni les malheurs de l'économie à des effondrements.

Dans tous les domaines auquels s'applique la pensée et l'activité humaine, la clé est constituée par une certaine notion de l'équilibre, sans laquelle il n'y a que misérables tâtonnements.

...Nous possédons une sorte d'équivalent à bon marché de cette notion d'équilibre économique. C'est l'idée, si on peut ici employer un tel mot, de l'équilibre financier. Elle est d'une ingénuité désarmante. Elle se définit par le signe égal placé entre les ressources et les dépenses, évaluées les unes et les autres en termes comptables. Appliqué à l'Etat, aux entreprises industrielles et commerciales, aux simples particuliers, ce critérium semblait naguère suffire à tout. Il constituait en même temps un critérium de vertu. Payer ses dettes, cet idéal de vertu bourgeoise, comme tout autre idéal, a eu ses martyrs, dont César Birotteau restera toujours le meilleur représentant. déjà au Ve siècle avant notre ère le vieillard Céphalès, pour faire comprendre à Socrate qu'il avait toujours vécu selon la justice disait : "j'ai dit la vérité et j'ai payé mes dettes". Socrate doutait que ce fut là une définition suffisante de la justice. Mais Socrate était un mauvais esprit.

Aujourd'hui ce critérium a beaucoup perdu de son prestige, aussi bien du point de vue économique que du point de vue moral; il n'a pourtant pas disparu. On a toujours tendance à appliquer à l'Etat la formule de Céphalès, ou du moins la moitié de cette formule; personne ne demande à l'Etat de dire la vérité, mais on juge abominable qu'il ne paye pas ses dettes.

On n'a pas encore compris que l'idéal du bon Céphalès est rendu inapplicable par deux phénomènes liés et presque aussi vieux que la monnaie elle-même : ce sont le crédit et la rétribution du capital. Proudhon, dans un lumineux petit livre Qu'est-ce que la propriété ? prouvait que la pro^priété était non pas injuste, non pas immorale, mais impossible; il entendait par propriété non le droit d'user exclusivement d'un bien, mais le droit de le prêter à intérêt, quelque forme que prenne cet intérêt : loyer, fermage, rente, dividende. C'est en effet le droit fondamental dans une société où on calcule d'ordinaire la fortune d'après le revenu.

Dès lors que le capital foncier ou mobilier est rétribué, dès lors que cette rétribution figure dans un grand nombre de comptabilités publiques et privées, la recherche de l'équilibre financier est un principe permanent de déséquilibre. C'est une évidence qui saute aux yeux. Un intérêt à 4% quintuple un capital en un siècle; mais si le revenu est réinvesti, on a une progression géométrique si rapide, comme toutes les progressions géométriques, qu'avec un intérêt de 3% un capital est centuplé en deux siècles.

Sans doute il n'y a jamais qu'une part assez petite des biens meubles er immeubles qui soit louée ou placée à intérêt; sans doute aussi, les revenus ne sont pas tous investis. Ces chiffres indiquent néanmoins qu'il est mathématiquement impossible que dans une société fondée sur l'argent et le prêt à intérêt la probité se maintienne pendant deux siècles. Si elle se maintenait, la fructification du capital ferait automatiquement passer toutes les ressources entre les mains de quelques-uns.

Un coup d'oeil rapide sur l'histoire montre quel rôle perpétuellement subversif y a joué, depuis que la monnaie existe, le phénomène de l'endettement. Les réformes de Solon, de Lycurgue, ont consisté avant tout dans l'abolition des dettes. Par la suite, les petites cités grecques ont été plus d'une fois déchirées par des mouvements en faveur d'une nouvelle abolition. La révolte à la suite de laquelle les plébéiens de Rome ont obtenu l'institution des tribuns avait pour cause un endettement qui réduisait à la condition d'esclaves un nombre croissant de débiteurs insolvables; même sans révolte, une abolition partielle des dettes était devenue une nécessité, car à chaque plébéien devenu esclave Rome perdait un soldat.

Le paiement des dettes est nécessaire à l'ordre social. Le non-paiement des dettes est tout aussi nécessaire à l'ordre social. Entre ces deux nécessités contradictoires, l'humanité oscille depuis des siècles avec une belle inconscience . Par malheur, la seconde lèse bien des intérêts, en apparence légitimes, et ne se fait guère respecter sans trouble et sans quelque violence.

Ecrits historiques et politiques, Simone Weil, Gallimard

 

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 05:18

http://3.bp.blogspot.com/-wVjKW_06QEg/TvJzFzfcm-I/AAAAAAAABZo/7OyctF0xUOI/s400/diafoirus.jpgPatrick Pelloux. On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps. Les derniers jours des grands hommes. Paris : Robert Laffont, 2013.

 

Il ne faut pas mépriser la petite histoire quand elle renseigne sur la grande. On se souvient du livre fort utile de Jean-Louis Beaucarnot sur les origines, les parcours – souvent très surprenants – des hommes et femmes politiques français (link).

 

En racontant, d’une plume alerte et précise, les fins de vie d’une trentaine de personnalités diverses et variées (de Jésus à Fréhel en passant par les soldats morts sur les plages normandes le 6 juin 1944), le médecin urgentiste Patrick Pelloux nous en dit beaucoup sur l’histoire de la médecine française, européenne, sur leurs ratages systémiques, leur nullité historique par rapport à la médecine chinoise et même à la médecine de « bonne femme », c’est-à-dire de bona fama, de bonne renommée. Il fallait être vraiment nul pour soigner Beethoven, victime de saturnisme (plus de cent fois la dose normale), avec des médicaments et des ustensiles bourrés de plomb. Il fallait être sacrément nul, et un peu pervers, pour saigner à tout bout de champ (jusqu’à sectionner des tendons) des malades atteints d’un mauvais rhume ou d’une constipation. Décidément, notre civilisation a bien mal traité les vivants qui allaient mourir…

 

Alors, commençons par Jésus. Il y eut d’abord le supplice sur la croix de ce prédicateur gênant. Ce fut encore pire que ce que décrit Pelloux car les croix utilisées par les Romains à l’époque n’était pas en forme de t minuscule mais de T majuscule. De sorte que les condamnés ne pouvaient même pas poser contre le bois leur tête qui pendouillait instantanément. Les suppliciés mouraient asphyxiés, d’autant plus rapidement (mettons une heure ou deux), qu’ils ne pouvaient activer aucun muscle. Parfois – pas dans le cas de Jésus, sinon cela se serait su, depuis le temps – des soldats humanistes sectionnaient les jambes des suppliciés qui, dès lors, ne disposaient plus d’aucun point d’appui, ce qui accélérait l’étouffement. Et puis, il y eut la résurrection qui fait que, pour ceux qui y croient, Jésus s’est, au sens propre comme au figuré, envolé de son tombeau. Pelloux se montre circonspect et son récit n’est pas très ragoûtant : « En ce temps, tous les crucifiés étaient jetés dans une fosse commune ou laissés par terre. La décomposition, avec le climat chaud, était très rapide. En quelques jours, les bestioles nettoyaient le corps, et les restes partaient dans des ossuaires. […] rares étaient les crucifiés ensevelis, exceptés ceux qui avaient été remis à leur famille. Donc deux hypothèses : soit Jésus a été mis dans la fosse commune, soit dans un tombeau – mais lequel ? » Les textes sacrés nous disent que des femmes seraient allées acheter des aromates pour embaumer le corps. Pelloux en doute : « Personne n’aurait embaumé un mort dans son tombeau avec la décomposition déjà commencée ; surtout ce n’était pas dans les rites ou habitudes. Ce tombeau vide permet d’affirmer que Jésus s’est envolé. » Aujourd’hui encore, malgré bien des progrès, on ne sait pas réanimer un corps par asphyxie, douze heures après son décès. Reste la pari pascalien…

 

Des siècles durant, les pauvres n’eurent aucun accès à une médecine réservée aux riches. Au bout du compte, le résultat fut le même. Mais ce qui plaçait tous les individus sur un même pied d’égalité, c’était les épidémies, comme la peste, ou des microbes que l’on fut incapable de vaincre pendant des siècles, comme celui de la tuberculose. Charles IX, le fils de Catherine de Médicis, en mourut à vingt-quatre ans en présence d’Ambroise Paré qui n’en put mais. Pendant des siècles, médecins et chirurgiens (deux corporations totalement hostiles, comme l’explique Pelloux) furent incapables de comprendre ce qu’était une hémorragie interne. Le bisexuel Henri III, qui avait pourtant résisté à toutes les MST de la terre, mourut poignardé par un moine fou alors qu’il faisait caca, comme tous les matins, devant les dignitaires du royaume. Il se vida de son sang, comme un cochon égorgé, dans des douleurs atroces.

 

Alors qu’Henri IV était mort en quelques minutes, ce qu’endura Ravaillac, régicide fou, fut atroce. On transperça au fer rouge la main qui avait frappé. On enduisit la blessure de soufre et de poix. On lui arracha les tétons ; dans les plaies, le bourreau fit couler du plomb. On l’écartela. Le supplice dura deux heures. Des spectateurs arrachèrent des lambeaux de son corps en souvenir.

 

Théophraste Renaudot décrivit par le menu la fin de Louis XIII. Une horreur. Il souffrait atrocement des hémorroïdes quand il fut atteint, selon ses médecins, d’une « combustion interne de l’estomac ». On le saigna tant et plus, on lui fit subir des lavements décapants qui entraînèrent des diarrhées de sang particulièrement odorantes. Par paquets, des vers de trente centimètres lui sortirent de l’anus, puis de la bouche. Ces ascaris finirent par perforer son côlon. On passe sur la tuberculose royale. Les médecins lui appliquèrent sur le ventre des vessies de porc remplies de lait chaud, ce qui le brûla atrocement. Dans une odeur effroyable, il communia pendant quatre heures, puis perdit la parole et l’ouïe avant d’être enfin délivré par la faucheuse égalisatrice.

 

Tuberculeux, lui aussi, Molière ne mourut pas sur scène, mais un peu plus tard le soir, victime d’une hémorragie interne, anémié, suffocant, crachant son sang. En 1792, ses restes furent mélangés à ceux de La Fontaine au cimetière du Père-Lachaise.

 

Comme son roi Louis XIV, Lully souffrait de diabète. La thèse de Pelloux selon laquelle le musicien aurait composé un Te Deum en l’honneur de la guérison de l’abcès anal du roi est très contestée. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est que Lully s’est bel et bien planté son bâton de chef d’orchestre dans le pied, ce qui occasionna une très vilaine plaie que les médecins furent incapables de guérir. En trois jours, la gangrène envahit un corps que les Diafoirus saignèrent d’abondance, ce qui mit un terme à la vie de ce génie de cinquante-quatre ans.

 

Le roi-soleil souffrit toute sa vie. Il fut tant de fois pénétré par des clystères à lavement de taille variable, soixante ans durant,  que son royal anus devint à la fois un objet de contemplation pour sa garde rapprochée et un siège de souffrances permanentes. Il était diabétique, puait de la bouche. Au lieu de lui arracher un chicot, un dentiste lui enleva une partie de la mâchoire : « au moindre liquide absorbé, tout refluait par le nez et la bouche ». Les grandes eaux de Versailles, en quelque sorte. Son calvaire dura trente ans. Mais, sexuellement, quelle santé ! Il souffrit également de la goutte, d’un érysipèle, d’une méningite. Il fut emporté par une gangrène généralisée à l’âge de soixante-seize ans.

 

Son arrière petit-fils maniaco-dépressif Louis XV fut tellement ravagé par la variole que sa peau ressemblait à « une sorte de lasagne géante » et qu’on ne l’autopsia pas par crainte d’une contamination. Les appartements royaux puèrent pendant des semaines après sa mort.

 

Nelson mourut de manière héroïque. Atteint d’une balle qui lui apresc

vait pulvérisé tout l’intérieur, il continua, en agonisant, de diriger la bataille de Trafalgar. On mit son cadavre dans un tonneau rempli d’alcool fort, ce qui n’empêcha pas une décomposition avancée.

 

Lors de la bataille de Waterloo, véritable boucherie napoléonienne, 40 000 hommes moururent, ainsi que 10 000 chevaux. L’empereur passa une bonne partie de cette journée le cul dans l’eau à cause d’une crise hémorroïdaire violente. Des montagnes de cadavres furent enterrées dans des fosses communes. Des milliers de morts furent dépouillés de leurs maigres avoirs, broyés, incinérés et finirent en engrais dans la morne plaine belge.

 

L’énorme Balzac souffrait d’hydropisie. Une bonne, bien couenneuse. Au milieu des graillons, tous les organes se nécrosèrent les uns après les autres. Quand il mourut, son visage était tellement décomposé, son nez étant affalé sur sa joue, que l’on ne put réaliser le masque mortuaire coutumier pour les célébrités de l’époque.

 

Épileptique, Flaubert mourut d’un AVC. On fabriqua pour ce géant un cercueil sur mesure … qui ne put entrer dans la fosse. Flaubert se retrouva tête en bas et bloqué. La maigre foule repartit, « abandonnant l’écrivain à son inhumation oblique ».

 

Alphonse Allais ne mourut pas d’un excès de calembours (link) mais d’une méga phlébite. Ses médecins lui prescrivirent le repos, ce qui, évidemment, favorisa l’embolie.

 

Marie Curie mourut tellement irradiée qu’en 1995, au Panthéon, son cercueil fut placé dans une enveloppe de plomb car le radium est éternel.

 

Camille Claudel, qui n’était pas plus folle que vous et moi, fut enfermée dans un asile psychiatrique en 1913, sur l’ordre de son frère. Il lui rendit visite une fois par an pendant trente ans. Rodin, qui devait beaucoup à son ancienne égérie, fit comme si elle n’existait plus. Elle subit le régime alimentaire imposé par Pétain dans les HP (500 calories par jour) et mourut décharnée d’un arrêt cardiaque à soixante-dix-neuf ans. Son corps fut jeté dans une fosse commune. Antonin Artaud, qui mourut également dans des conditions effroyables en HP, pensait que « c’est par les médecins et non par les malades que la société a commencé ».

 

Patrick Pelloux consacre de très saisissantes pages aux morts d’Omaha Beach. Moins prenantes, toutefois, que celles écrites en l’honneur de Botul, l’auteur de La vie sexuelle d’Emmanuel Kant et de Landru, précurseur du féminisme) le philosophe préféré de B-H L.

 

Frappé par un AVC, Staline resta par terre pendant vingt heures sans bouger. Après le procès des blouses blanches, aucun de ses médecins n’osa entrer dans sa chambre de peur d’être accusé de l’avoir rendu malade. Son agonie dura trois jours de plus. Pas si malin que cela, le petit père des peuples…

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 05:20

http://gonzpere.files.wordpress.com/2010/04/expo006.jpgFranck Gaudichaud (et al.). Amériques latines : émancipations en construction. Paris : Syllepses, 2013.

 

Un livre court mais très dense – comme c’est souvent le cas dans les ouvrages collectifs car chacun donne le meilleur de lui-même – sur « les » Amériques Latines « en construction », en plein chamboulement, dirions-nous. Le contraste est saisissant entre une Europe soumise, sclérosée, qui s’essouffle sur son erre en s’accrochant à un modèle dépassé, meurtrier pour les humains comme pour la terre, mais qui convient encore à l’hyperbourgeoisie, et des Amériques Latines qui osent, qui cherchent, qui défient, chaque fois qu’elles le peuvent, l’aigle impérial du Nord.

 

Nous sommes dans l’arrière-cour des États-Unis où, des rapports de force ayant changé, des expériences peuvent être mises en œuvre pour le bien du plus grand nombre.

 

Au début des années 1990, la gauche latino-américaine était à l’agonie, explique Franck Gaudichaud dans son introduction. La social-démocratie se ralliait au néolibéralisme le plus débridé. Mais entre 2000 et 2005, six présidents sont renversés par des mouvements venus de la rue. Plus de dix pays basculent à gauche en guère plus de dix ans.

 

La région n’a cependant pas connu d’expérience révolutionnaire au sens d’une rupture avec les structures sociales du capitalisme périphérique. Plutôt qu’un affrontement avec la logique infernale du capital, certains pays s’orientent vers des modèles nationaux-populaires et de transition post-néolibérale, de retour de l’État, de sa souveraineté sur certaines ressources stratégiques, avec parfois des nationalisations et des politiques sociales de redistribution de la rente en direction des classes populaires.

 

Certains militants ont pu être séduits par l’idée de la construction d’un « anti-pouvoir » ou d’un « contre-pouvoir » (Negri, Benassayag, Holloway). « Changer le monde sans prendre le pouvoir ». Cette démarche fut sévèrement critiquée par Serge Halimi dès 2006 (link) : « comme si quelques préfiguration d’une utopie libertaire (un squat, un mouvement indigène, une coopérative) et l’établissement de liens divers (internet, forums mondiaux) entre ces îlots pouvaient tenir lieu de stratégie politique. »

 

Un chapitre passionnant de ce livre est consacré à la révolte d’Oaxaca au Mexique en 2006. Les habitants ont réussi à ébranler tous les projets d’un État : l’exploitation des mines a été retardée, la distribution a été bloquée, les chantiers de mega-construction ont été stoppés, le processus de gentrification du centre-ville a été suspendu.

 

En Bolivie, en 2009, l’adoption d’une nouvelle constitution consacre la disparition de la vieille “ république ” au profit d’un État dit “ plurinational ” au sein duquel les peuples indigènes-autochtones-paysans bénéficient désormais de droits collectifs.

 

Au Venezuela, Chavez consacre la démocratie « participative et protagonique ». Elle se situe à la frontière entre démocratie directe et participative et cherche à redonner un rôle de protagoniste politique actif et informé aux citoyens et en s’appuyant sur les possibilités de référendums révocatoires des dirigeants. Ainsi, le contrôle ouvrier du complexe industriel Sidor a très fortement amélioré les conditions de travail et de vie des travailleurs : triplement des salaires, même si, petit à petit, un fossé est apparu entre la direction et la base. La notion de contrôle ouvrier est encore bien floue. Ce profond renouveau est fragile (quid d’un après Chavez charismatique ?), d’autant que la bourgeoisie a les moyens de s’approprier et de galvauder le nouveau récit participatif.

 

Le chapitre consacré au Brésil s’intéresse plus particulièrement à la Commune du 17 avril 2010 quand des citoyens urbains et ruraux ont réquisitionné 500 hectares de terre en zone urbaine qui n’attendaient que leur mise en valeur. 400 familles ont alors pallié l’inertie des pouvoirs publics. Les communes sont devenues des lieux de sociabilisation, d’éducation populaire et militante. Le fonctionnement en coopératives a permis de se soustraire aux rapports de production capitalistes. En tout, plus de 20 millions d’hectares ont été expropriés.

 

En Équateur, où fut forgé le concept de bien vivir, l’initiative gouvernemental Yasuni-ITT vise à laisser 20% des réserves de pétrole sous terre, en échange d’une contribution financière équivalente à 50% de ce que l’État pourrait gagner s’il exploitait ces réserves. Le bien vivre est une critique radicale de la société de consommation et du productivisme qui soumettent les individus à des besoins illusoires mais aussi la nature à l’homme afin d’exploiter indéfiniment des ressources.

 

En Uruguay (dont le président est « le plus pauvre du monde » et qui ne s’est pas rendu à l’intronisation du pape François parce que son pays est laïque), l’expérience de construction de logements par aide mutuelle est désormais une référence mondiale.

 

Reste le combat des femmes, en particulier au Mexique. Il est plus facile de créer une coopérative ouvrière que de combattre la violence masculine.

 

Un livre roboratif, jamais béat.

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 06:29

André Gardies. Le vieux Cévenol et l’enfant. Arles : Éditions du Rouergue, 2013

 

http://www.etoile.fr/0.images/vue/239.jpgIl y a quelque chose de délicieusement suranné chez le septuagénaire (pardon André !) André Gardies. Son héros roule en 2 CV. Pourquoi pas ? Mais il appelle sa voiture “ Titine ”. Non, André, même nos plus anciens ne surnomment plus leur voiture de la sorte. Mais il est vrai que le romancier Gardies utilise des expressions comme « depuis le matin tôt », qu’Anatole France en personne hésitait à sortir de ses classeurs.

 

Le dernier roman d’André Gardies fait chaud au cœur. Après des œuvres assez tourmentées, mais nécessaires, l’auteur nous offre un texte d’espoir, ancré dans une France qu’on n’effleure, de manière caricaturale, que dans le JT de Jean-Pierre Pernault. Une France rurale, dépeuplée mais dont le cœur, la raison et la déraison battent encore. Mettons la Margeride, cette portion de Lozère qui lui est si chère.

 

En lisant ce Vieux Cévenol, je me suis remémoré un séjour dans le vin de Faugères, chez des amis qui avaient acheté une résidence secondaire où ils passaient deux mois par an et comptaient s’installer pour la retraite. Nous étions au début des années 80. Dans ce village riche, il n’y avait pas un Noir, pas un Arabe à l’horizon. À peine un couple de Britanniques fort bien intégré. Presque tous les habitants votaient Le Pen.

 

Un vieil homme bourru voit s’installer à côté de chez lui des aliens. Pensez donc : une famille franco-malienne. Au départ, il leur déclare la guerre. Ces “ Bamboula ” lui ont soufflé la ferme qu’il convoitait depuis des années, l’empêchant de devenir un grand (pour ce département) propriétaire terrien. Ah, ces étrangers qui achètent tout et qui vous « donnent l’impression que votre pays vous file entre les mains » ! Ses copains de bistrot le soutiennent dans son ire raciste ordinaire. Dans un premier temps, il va donc empoisonner la vie de ces voisins fort pacifiques, mais qui savent manifester leur fierté. Jusqu’au jour où les “ Bamboula ” lui sauveront la vie après un accident de voiture.

 

Albert Thérond, le personnage principal, est mis en congé pour longue maladie. Ancien mineur (nous ne sommes pas très loin d’Alès), il souffre de silicose, mais aussi de cirrhose. Il est donc revenu au pays, avec la promesse de ne plus boire et de renaître dans son village d’enfance où, il faut bien le dire, on pense que le monde va à sa perte à cause de la présence des étrangers. Il faudra un bon moment à Albert pour retrouver ses idéaux passés de gauche, inspirés par les combattants de la Résistance, bref pour ne plus se tromper d’ennemis.

 

Le problème avec les étrangers d’Albert, c’est qu’ils s’appellent Cordat, comme vous et moi, qu’ils sont bardés de diplômes et gagnent correctement leur vie. Pour les paysans cévenols, ce sont donc des « richards ». Ils ont beau parler un français châtié, ils mangent épicé. Albert ne sait pas comment les aborder, car il finit par en avoir envie : « Comment se comporter avec eux ? Comment leur parler ? Un peu la même gêne que devant un invalide, quand on ne sait si l’on doit faire semblant d’ignorer ou non son handicap. » Comment ne pas « baisser sa garde et se retrouver berné » ? Albert y parviendra petit à petit, surtout grâce aux enfants et à la mère de famille. Et grâce à des repas pris en commun puisque, en Margeride comme ailleurs, la nourriture a une fonction conviviale unique. Et il fera face avec courage à l’hostilité violente de compatriotes prêts à partir en croisade contre les « étrangers ».

 

Ce livre est un hommage à la différence. Mais c’est surtout un hymne à l’amour.

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