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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 05:18

http://3.bp.blogspot.com/-wVjKW_06QEg/TvJzFzfcm-I/AAAAAAAABZo/7OyctF0xUOI/s400/diafoirus.jpgPatrick Pelloux. On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps. Les derniers jours des grands hommes. Paris : Robert Laffont, 2013.

 

Il ne faut pas mépriser la petite histoire quand elle renseigne sur la grande. On se souvient du livre fort utile de Jean-Louis Beaucarnot sur les origines, les parcours – souvent très surprenants – des hommes et femmes politiques français (link).

 

En racontant, d’une plume alerte et précise, les fins de vie d’une trentaine de personnalités diverses et variées (de Jésus à Fréhel en passant par les soldats morts sur les plages normandes le 6 juin 1944), le médecin urgentiste Patrick Pelloux nous en dit beaucoup sur l’histoire de la médecine française, européenne, sur leurs ratages systémiques, leur nullité historique par rapport à la médecine chinoise et même à la médecine de « bonne femme », c’est-à-dire de bona fama, de bonne renommée. Il fallait être vraiment nul pour soigner Beethoven, victime de saturnisme (plus de cent fois la dose normale), avec des médicaments et des ustensiles bourrés de plomb. Il fallait être sacrément nul, et un peu pervers, pour saigner à tout bout de champ (jusqu’à sectionner des tendons) des malades atteints d’un mauvais rhume ou d’une constipation. Décidément, notre civilisation a bien mal traité les vivants qui allaient mourir…

 

Alors, commençons par Jésus. Il y eut d’abord le supplice sur la croix de ce prédicateur gênant. Ce fut encore pire que ce que décrit Pelloux car les croix utilisées par les Romains à l’époque n’était pas en forme de t minuscule mais de T majuscule. De sorte que les condamnés ne pouvaient même pas poser contre le bois leur tête qui pendouillait instantanément. Les suppliciés mouraient asphyxiés, d’autant plus rapidement (mettons une heure ou deux), qu’ils ne pouvaient activer aucun muscle. Parfois – pas dans le cas de Jésus, sinon cela se serait su, depuis le temps – des soldats humanistes sectionnaient les jambes des suppliciés qui, dès lors, ne disposaient plus d’aucun point d’appui, ce qui accélérait l’étouffement. Et puis, il y eut la résurrection qui fait que, pour ceux qui y croient, Jésus s’est, au sens propre comme au figuré, envolé de son tombeau. Pelloux se montre circonspect et son récit n’est pas très ragoûtant : « En ce temps, tous les crucifiés étaient jetés dans une fosse commune ou laissés par terre. La décomposition, avec le climat chaud, était très rapide. En quelques jours, les bestioles nettoyaient le corps, et les restes partaient dans des ossuaires. […] rares étaient les crucifiés ensevelis, exceptés ceux qui avaient été remis à leur famille. Donc deux hypothèses : soit Jésus a été mis dans la fosse commune, soit dans un tombeau – mais lequel ? » Les textes sacrés nous disent que des femmes seraient allées acheter des aromates pour embaumer le corps. Pelloux en doute : « Personne n’aurait embaumé un mort dans son tombeau avec la décomposition déjà commencée ; surtout ce n’était pas dans les rites ou habitudes. Ce tombeau vide permet d’affirmer que Jésus s’est envolé. » Aujourd’hui encore, malgré bien des progrès, on ne sait pas réanimer un corps par asphyxie, douze heures après son décès. Reste la pari pascalien…

 

Des siècles durant, les pauvres n’eurent aucun accès à une médecine réservée aux riches. Au bout du compte, le résultat fut le même. Mais ce qui plaçait tous les individus sur un même pied d’égalité, c’était les épidémies, comme la peste, ou des microbes que l’on fut incapable de vaincre pendant des siècles, comme celui de la tuberculose. Charles IX, le fils de Catherine de Médicis, en mourut à vingt-quatre ans en présence d’Ambroise Paré qui n’en put mais. Pendant des siècles, médecins et chirurgiens (deux corporations totalement hostiles, comme l’explique Pelloux) furent incapables de comprendre ce qu’était une hémorragie interne. Le bisexuel Henri III, qui avait pourtant résisté à toutes les MST de la terre, mourut poignardé par un moine fou alors qu’il faisait caca, comme tous les matins, devant les dignitaires du royaume. Il se vida de son sang, comme un cochon égorgé, dans des douleurs atroces.

 

Alors qu’Henri IV était mort en quelques minutes, ce qu’endura Ravaillac, régicide fou, fut atroce. On transperça au fer rouge la main qui avait frappé. On enduisit la blessure de soufre et de poix. On lui arracha les tétons ; dans les plaies, le bourreau fit couler du plomb. On l’écartela. Le supplice dura deux heures. Des spectateurs arrachèrent des lambeaux de son corps en souvenir.

 

Théophraste Renaudot décrivit par le menu la fin de Louis XIII. Une horreur. Il souffrait atrocement des hémorroïdes quand il fut atteint, selon ses médecins, d’une « combustion interne de l’estomac ». On le saigna tant et plus, on lui fit subir des lavements décapants qui entraînèrent des diarrhées de sang particulièrement odorantes. Par paquets, des vers de trente centimètres lui sortirent de l’anus, puis de la bouche. Ces ascaris finirent par perforer son côlon. On passe sur la tuberculose royale. Les médecins lui appliquèrent sur le ventre des vessies de porc remplies de lait chaud, ce qui le brûla atrocement. Dans une odeur effroyable, il communia pendant quatre heures, puis perdit la parole et l’ouïe avant d’être enfin délivré par la faucheuse égalisatrice.

 

Tuberculeux, lui aussi, Molière ne mourut pas sur scène, mais un peu plus tard le soir, victime d’une hémorragie interne, anémié, suffocant, crachant son sang. En 1792, ses restes furent mélangés à ceux de La Fontaine au cimetière du Père-Lachaise.

 

Comme son roi Louis XIV, Lully souffrait de diabète. La thèse de Pelloux selon laquelle le musicien aurait composé un Te Deum en l’honneur de la guérison de l’abcès anal du roi est très contestée. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est que Lully s’est bel et bien planté son bâton de chef d’orchestre dans le pied, ce qui occasionna une très vilaine plaie que les médecins furent incapables de guérir. En trois jours, la gangrène envahit un corps que les Diafoirus saignèrent d’abondance, ce qui mit un terme à la vie de ce génie de cinquante-quatre ans.

 

Le roi-soleil souffrit toute sa vie. Il fut tant de fois pénétré par des clystères à lavement de taille variable, soixante ans durant,  que son royal anus devint à la fois un objet de contemplation pour sa garde rapprochée et un siège de souffrances permanentes. Il était diabétique, puait de la bouche. Au lieu de lui arracher un chicot, un dentiste lui enleva une partie de la mâchoire : « au moindre liquide absorbé, tout refluait par le nez et la bouche ». Les grandes eaux de Versailles, en quelque sorte. Son calvaire dura trente ans. Mais, sexuellement, quelle santé ! Il souffrit également de la goutte, d’un érysipèle, d’une méningite. Il fut emporté par une gangrène généralisée à l’âge de soixante-seize ans.

 

Son arrière petit-fils maniaco-dépressif Louis XV fut tellement ravagé par la variole que sa peau ressemblait à « une sorte de lasagne géante » et qu’on ne l’autopsia pas par crainte d’une contamination. Les appartements royaux puèrent pendant des semaines après sa mort.

 

Nelson mourut de manière héroïque. Atteint d’une balle qui lui apresc

vait pulvérisé tout l’intérieur, il continua, en agonisant, de diriger la bataille de Trafalgar. On mit son cadavre dans un tonneau rempli d’alcool fort, ce qui n’empêcha pas une décomposition avancée.

 

Lors de la bataille de Waterloo, véritable boucherie napoléonienne, 40 000 hommes moururent, ainsi que 10 000 chevaux. L’empereur passa une bonne partie de cette journée le cul dans l’eau à cause d’une crise hémorroïdaire violente. Des montagnes de cadavres furent enterrées dans des fosses communes. Des milliers de morts furent dépouillés de leurs maigres avoirs, broyés, incinérés et finirent en engrais dans la morne plaine belge.

 

L’énorme Balzac souffrait d’hydropisie. Une bonne, bien couenneuse. Au milieu des graillons, tous les organes se nécrosèrent les uns après les autres. Quand il mourut, son visage était tellement décomposé, son nez étant affalé sur sa joue, que l’on ne put réaliser le masque mortuaire coutumier pour les célébrités de l’époque.

 

Épileptique, Flaubert mourut d’un AVC. On fabriqua pour ce géant un cercueil sur mesure … qui ne put entrer dans la fosse. Flaubert se retrouva tête en bas et bloqué. La maigre foule repartit, « abandonnant l’écrivain à son inhumation oblique ».

 

Alphonse Allais ne mourut pas d’un excès de calembours (link) mais d’une méga phlébite. Ses médecins lui prescrivirent le repos, ce qui, évidemment, favorisa l’embolie.

 

Marie Curie mourut tellement irradiée qu’en 1995, au Panthéon, son cercueil fut placé dans une enveloppe de plomb car le radium est éternel.

 

Camille Claudel, qui n’était pas plus folle que vous et moi, fut enfermée dans un asile psychiatrique en 1913, sur l’ordre de son frère. Il lui rendit visite une fois par an pendant trente ans. Rodin, qui devait beaucoup à son ancienne égérie, fit comme si elle n’existait plus. Elle subit le régime alimentaire imposé par Pétain dans les HP (500 calories par jour) et mourut décharnée d’un arrêt cardiaque à soixante-dix-neuf ans. Son corps fut jeté dans une fosse commune. Antonin Artaud, qui mourut également dans des conditions effroyables en HP, pensait que « c’est par les médecins et non par les malades que la société a commencé ».

 

Patrick Pelloux consacre de très saisissantes pages aux morts d’Omaha Beach. Moins prenantes, toutefois, que celles écrites en l’honneur de Botul, l’auteur de La vie sexuelle d’Emmanuel Kant et de Landru, précurseur du féminisme) le philosophe préféré de B-H L.

 

Frappé par un AVC, Staline resta par terre pendant vingt heures sans bouger. Après le procès des blouses blanches, aucun de ses médecins n’osa entrer dans sa chambre de peur d’être accusé de l’avoir rendu malade. Son agonie dura trois jours de plus. Pas si malin que cela, le petit père des peuples…

 

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 05:20

http://gonzpere.files.wordpress.com/2010/04/expo006.jpgFranck Gaudichaud (et al.). Amériques latines : émancipations en construction. Paris : Syllepses, 2013.

 

Un livre court mais très dense – comme c’est souvent le cas dans les ouvrages collectifs car chacun donne le meilleur de lui-même – sur « les » Amériques Latines « en construction », en plein chamboulement, dirions-nous. Le contraste est saisissant entre une Europe soumise, sclérosée, qui s’essouffle sur son erre en s’accrochant à un modèle dépassé, meurtrier pour les humains comme pour la terre, mais qui convient encore à l’hyperbourgeoisie, et des Amériques Latines qui osent, qui cherchent, qui défient, chaque fois qu’elles le peuvent, l’aigle impérial du Nord.

 

Nous sommes dans l’arrière-cour des États-Unis où, des rapports de force ayant changé, des expériences peuvent être mises en œuvre pour le bien du plus grand nombre.

 

Au début des années 1990, la gauche latino-américaine était à l’agonie, explique Franck Gaudichaud dans son introduction. La social-démocratie se ralliait au néolibéralisme le plus débridé. Mais entre 2000 et 2005, six présidents sont renversés par des mouvements venus de la rue. Plus de dix pays basculent à gauche en guère plus de dix ans.

 

La région n’a cependant pas connu d’expérience révolutionnaire au sens d’une rupture avec les structures sociales du capitalisme périphérique. Plutôt qu’un affrontement avec la logique infernale du capital, certains pays s’orientent vers des modèles nationaux-populaires et de transition post-néolibérale, de retour de l’État, de sa souveraineté sur certaines ressources stratégiques, avec parfois des nationalisations et des politiques sociales de redistribution de la rente en direction des classes populaires.

 

Certains militants ont pu être séduits par l’idée de la construction d’un « anti-pouvoir » ou d’un « contre-pouvoir » (Negri, Benassayag, Holloway). « Changer le monde sans prendre le pouvoir ». Cette démarche fut sévèrement critiquée par Serge Halimi dès 2006 (link) : « comme si quelques préfiguration d’une utopie libertaire (un squat, un mouvement indigène, une coopérative) et l’établissement de liens divers (internet, forums mondiaux) entre ces îlots pouvaient tenir lieu de stratégie politique. »

 

Un chapitre passionnant de ce livre est consacré à la révolte d’Oaxaca au Mexique en 2006. Les habitants ont réussi à ébranler tous les projets d’un État : l’exploitation des mines a été retardée, la distribution a été bloquée, les chantiers de mega-construction ont été stoppés, le processus de gentrification du centre-ville a été suspendu.

 

En Bolivie, en 2009, l’adoption d’une nouvelle constitution consacre la disparition de la vieille “ république ” au profit d’un État dit “ plurinational ” au sein duquel les peuples indigènes-autochtones-paysans bénéficient désormais de droits collectifs.

 

Au Venezuela, Chavez consacre la démocratie « participative et protagonique ». Elle se situe à la frontière entre démocratie directe et participative et cherche à redonner un rôle de protagoniste politique actif et informé aux citoyens et en s’appuyant sur les possibilités de référendums révocatoires des dirigeants. Ainsi, le contrôle ouvrier du complexe industriel Sidor a très fortement amélioré les conditions de travail et de vie des travailleurs : triplement des salaires, même si, petit à petit, un fossé est apparu entre la direction et la base. La notion de contrôle ouvrier est encore bien floue. Ce profond renouveau est fragile (quid d’un après Chavez charismatique ?), d’autant que la bourgeoisie a les moyens de s’approprier et de galvauder le nouveau récit participatif.

 

Le chapitre consacré au Brésil s’intéresse plus particulièrement à la Commune du 17 avril 2010 quand des citoyens urbains et ruraux ont réquisitionné 500 hectares de terre en zone urbaine qui n’attendaient que leur mise en valeur. 400 familles ont alors pallié l’inertie des pouvoirs publics. Les communes sont devenues des lieux de sociabilisation, d’éducation populaire et militante. Le fonctionnement en coopératives a permis de se soustraire aux rapports de production capitalistes. En tout, plus de 20 millions d’hectares ont été expropriés.

 

En Équateur, où fut forgé le concept de bien vivir, l’initiative gouvernemental Yasuni-ITT vise à laisser 20% des réserves de pétrole sous terre, en échange d’une contribution financière équivalente à 50% de ce que l’État pourrait gagner s’il exploitait ces réserves. Le bien vivre est une critique radicale de la société de consommation et du productivisme qui soumettent les individus à des besoins illusoires mais aussi la nature à l’homme afin d’exploiter indéfiniment des ressources.

 

En Uruguay (dont le président est « le plus pauvre du monde » et qui ne s’est pas rendu à l’intronisation du pape François parce que son pays est laïque), l’expérience de construction de logements par aide mutuelle est désormais une référence mondiale.

 

Reste le combat des femmes, en particulier au Mexique. Il est plus facile de créer une coopérative ouvrière que de combattre la violence masculine.

 

Un livre roboratif, jamais béat.

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 06:29

André Gardies. Le vieux Cévenol et l’enfant. Arles : Éditions du Rouergue, 2013

 

http://www.etoile.fr/0.images/vue/239.jpgIl y a quelque chose de délicieusement suranné chez le septuagénaire (pardon André !) André Gardies. Son héros roule en 2 CV. Pourquoi pas ? Mais il appelle sa voiture “ Titine ”. Non, André, même nos plus anciens ne surnomment plus leur voiture de la sorte. Mais il est vrai que le romancier Gardies utilise des expressions comme « depuis le matin tôt », qu’Anatole France en personne hésitait à sortir de ses classeurs.

 

Le dernier roman d’André Gardies fait chaud au cœur. Après des œuvres assez tourmentées, mais nécessaires, l’auteur nous offre un texte d’espoir, ancré dans une France qu’on n’effleure, de manière caricaturale, que dans le JT de Jean-Pierre Pernault. Une France rurale, dépeuplée mais dont le cœur, la raison et la déraison battent encore. Mettons la Margeride, cette portion de Lozère qui lui est si chère.

 

En lisant ce Vieux Cévenol, je me suis remémoré un séjour dans le vin de Faugères, chez des amis qui avaient acheté une résidence secondaire où ils passaient deux mois par an et comptaient s’installer pour la retraite. Nous étions au début des années 80. Dans ce village riche, il n’y avait pas un Noir, pas un Arabe à l’horizon. À peine un couple de Britanniques fort bien intégré. Presque tous les habitants votaient Le Pen.

 

Un vieil homme bourru voit s’installer à côté de chez lui des aliens. Pensez donc : une famille franco-malienne. Au départ, il leur déclare la guerre. Ces “ Bamboula ” lui ont soufflé la ferme qu’il convoitait depuis des années, l’empêchant de devenir un grand (pour ce département) propriétaire terrien. Ah, ces étrangers qui achètent tout et qui vous « donnent l’impression que votre pays vous file entre les mains » ! Ses copains de bistrot le soutiennent dans son ire raciste ordinaire. Dans un premier temps, il va donc empoisonner la vie de ces voisins fort pacifiques, mais qui savent manifester leur fierté. Jusqu’au jour où les “ Bamboula ” lui sauveront la vie après un accident de voiture.

 

Albert Thérond, le personnage principal, est mis en congé pour longue maladie. Ancien mineur (nous ne sommes pas très loin d’Alès), il souffre de silicose, mais aussi de cirrhose. Il est donc revenu au pays, avec la promesse de ne plus boire et de renaître dans son village d’enfance où, il faut bien le dire, on pense que le monde va à sa perte à cause de la présence des étrangers. Il faudra un bon moment à Albert pour retrouver ses idéaux passés de gauche, inspirés par les combattants de la Résistance, bref pour ne plus se tromper d’ennemis.

 

Le problème avec les étrangers d’Albert, c’est qu’ils s’appellent Cordat, comme vous et moi, qu’ils sont bardés de diplômes et gagnent correctement leur vie. Pour les paysans cévenols, ce sont donc des « richards ». Ils ont beau parler un français châtié, ils mangent épicé. Albert ne sait pas comment les aborder, car il finit par en avoir envie : « Comment se comporter avec eux ? Comment leur parler ? Un peu la même gêne que devant un invalide, quand on ne sait si l’on doit faire semblant d’ignorer ou non son handicap. » Comment ne pas « baisser sa garde et se retrouver berné » ? Albert y parviendra petit à petit, surtout grâce aux enfants et à la mère de famille. Et grâce à des repas pris en commun puisque, en Margeride comme ailleurs, la nourriture a une fonction conviviale unique. Et il fera face avec courage à l’hostilité violente de compatriotes prêts à partir en croisade contre les « étrangers ».

 

Ce livre est un hommage à la différence. Mais c’est surtout un hymne à l’amour.

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 06:39

Marie Treps. Enchanté de faire votre plein d’essence et autres joyeuses calembourdes. Paris, Vuibert, 2013

 

Marie-Treps--c--Seuil-E.Marchadour-BD.jpgExcusez du peu mais, en matière de calembours, je suis d’accord avec Flaubert (et avec mon ami Patrick G.) : plus ils sont mauvais, plus il sont bons : « les Espagnols les plus pingres sont les Navarrois puisqu’ils vivent en Navarre », avait découvert Flaubert enfant. Ce qui lui permettait d’arriver, alors qu’il ne connaissait même pas Buster Keaton, « au comique extrême, le comique qui ne fait pas rire ». Comme quand en bon prépoujadiste, il parlait de “ démocrasserie ”.

Quelle bonne idée a eu la linguiste Marie Treps, en ces temps de difficultés hollandesques (en affirmant que son seul ennemi était la finance, le futur président était-il un faux mage ?), de nous rafraîchir les sens avec son ouvrage sur le calembour ! Pour l’auteur, un calembour est « une devinette implicite ». Donc, « sous peine de ruiner son effet, qui lance un calembour doit renoncer à en livrer le secret. » Il en va de même pour les contrepèteries. Le jeu de mots est fondé sur « une similitude de sons recouvrant une différence de sens ». Treps propose arrosoir et persil pour au revoir et merci. Exactement dans la même veine, les Britanniques avaient forgé, au moment de l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini : Abyssinia pour I’ll be seeing you (à la revoyure). Le calembour « force l’équivoque sans plus respecter le bon sens que l’orthographe » (V.-J. de Jouy). Jusqu’à préférer la forme dénaturée à l’originale : « Là où il y a de la gaine, y’a pas de plaisir » (San-Antonio), « la caserne d’Ali-Baba » (Coluche). Et l’on attend le moment où la langue française, dans son canon, finit par préférer le sens à la forme. Treps cite « clouer le bec » : l’image est forte, avec ce clou qui ferme méchamment le bec. Or clouer est ici une forme archaïque de clore. C’est un chaud la pince qui me l’a dit. Pas Albert Cohen, qui faisait dans la triplitude avec son payer rectal sur l’ongle (payer rubis, payer recta, rectal).

Jouer avec les mots, c’est, d’une certaine manière, retourner en enfance ou, plus exactement, y rester. Calembourrer n’a rien de pervers, ne relève pas d’un comportement marginal. Il s’agit d’une réflexion, d’une pratique plus ou moins consciente du fonctionnement de la langue, quand le locuteur tire profit des zones résiduelles du comportement langagier que les grammaires, les théories linguistiques, ne prennent pas en compte.

Le calembour est assurément soluble dans la lutte des classes. Treps cite Alphonese Allais : « … ni des lèvres, ni des dents, comme dit ma brave femme de concierge ». Les personnages de Proust, eux aussi, calembourrent à tout va. Un peu honteux, tout de même. Marie Treps oppose les drôles de calembours de Berrurier sans enjeu (Ça marche comme sur Déroulède) à ceux de Coluche, échos de la fronde populaire (Lecanuet élu dans un concours de circonstances, les érections pestilentielles). Autres calembours sans trop d’enjeu politique, le traficotage des noms propres :C’est l’année où Maurice Herzog est monté sur Lana Turner, Marcel Prout, Simone de Bavoir, Cecil Billet de Mille, L’enroué vers l’or (Charles Aznavour), Julio l’Essuie-glace.

Shakespeare branlait-il son dard (To skake : agiter ; spear : lance, dard) ? Certains noms – communs ou propres – sont plus signifiants que d’autres. Valéry l’avait remarqué à propos de La Fontaine : « Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché pour toujours à la figure imaginaire d’un poète je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur […]. De grands dieux naquirent d’un calembour […]. » Il n’est pas certains que les possesseurs d’un nom aiment qu’on joue avec leur patronyme. Il n’en reste pas moins que s’il y a calembour à partir des noms, c’est que d’abord, comme le dit l’expression, on se fait un nom : il est fort probable que le patronyme de la famille royale des Stuart vienne de sty ward (porcher), il est sûr que le peintre Hogarth s’appelait à l’origine Hoggart (hog = verrat). Quant au premier président de la République de Côte d’Ivoire, il s’appela “ Houphouet ” (détritus) pour des raisons métaphysiques et “ Boigny ” (bélier) pour des raisons sociétales. Le calembour jailli d’un patronyme crée donc un univers fini, rétréci, où l’arbitrarité du signe a vécu.

Je pense que l’auteur aurait pu problématiser davantage cette inscription du calembour dans le fait socio-politique. Je vais reprendre ici des éléments d’un texte écrit il y a une vingtaine d’années et que j’ai publié dans mon blog il y a deux ans (link).

 Nous sommes aujourd’hui dans une ère de médiatisation obligatoire, à une époque où il faut penser, parler et réagir le plus vite possible. Il n’y a plus de discours public sans urgence histrionique, sans mépris pour l’approfondissement, sans relégation aux oubliettes de l’histoire du substrat culturel, sans appel – entre autre par le calembour – aux tendances simplificatrices et démagogiques d’un homo civicus et economicus complètement emprisonné dans la langue des moyens de communication de masse. Insulte raciste, expression à cru de la violence de l’inconscient, le “ Durafour crématoire ” de Le Pen était aussi un crime contre la pensée lorsque c’est l’Autre antisémite qui parle, non pas contre le locuteur, mais en lui. Un journal comme Libération hésite entre la désinvolture de ses calembours de première page et la respectabilité auto-légitimante d’un regard plus ou moins approfondi sur les choses. De Le Pen à Demorand, l’utilisation médiatico-politique du calembour marque la volonté d’inclure tout dans tout, et vice-versa (Lycée de Versailles ?), est la preuve que tout se vaut et qu’un bon mot qui passe la rampe vaut mieux qu’une réflexion qui prend son temps. Le calembour est, en effet, un éclair, une brièveté, un coin enfoncé entre l’essentiel et l’accidentel.

Dans notre époque “ moderne ”, lorsque les Guignols servent de culture politique et que les hommes politiques eux-mêmes s’y réfèrent et se mirent parfois en eux, lorsque le sondé a remplacé l’électeur, on peut se demander si on n’a pas atteint (provisoirement, peut-être), un certain aboutissement de la pensée, quand la signification a disparu parce qu’on a perdu de vue la relation logique entre le signifiant et le signifié. Quand la Vénus de Milo retrouve ses bras (aux États-Unis, par exemple) non pour que nous ayons envie de l’original mais pour que nous n’ayons plus besoin de l’original, quand on attend des supermarchés qu’ils se substituent aux pouvoirs publics parce que les banlieues sont devenus des “ quartiers ” ou des “ghettos”, quand les sectes ont remplacé les églises, quand les ambitions personnelles ont démodé les partis politiques, on peut se demander si l’humanité va encore être capable de produire des signes authentiques. Lorsqu’on ne parvient plus à rattacher les mots aux choses parce que notre rapport aux signifiants est brumeux, on abandonne le monde de la création pour se satisfaire de celui de la répétition parodique, du pastiche tautologique, du jeu à l’état pur, quand le ludique ne renvoie qu’à sa propre performance, se dénote sans connoter le réel. C’est ainsi, me semble-t-il, qu’on peut expliquer, ces dernières années, l’essor considérable de tout ce qui relève de l’imitation et du jeu sur les énoncés de la société. Il n’est pratiquement plus rien qui ne renvoie à autre chose. Quand le “ tout vrai ” doit s’identifier au “ tout faux ”, la médiatisation s’opère très souvent par le biais de calembours.

Lorsque je dis que “Dieu est un mythe errant”, je joue sur un jeu de mots préexistant, je tors une pensée elle-même tordue. Je débusque une stratégie langagière qui n’est pas neutre, et je finis par maîtriser une réalité qui m’avait échappé en affaiblissant la charge paradigmatique des vocables “ Dieu ”, “ mythe ” et “ Mitterrand ”. Mais cette réussite n’a été possible que parce que je ne me suis pas écarté de la logique du sémantisme de la proposition rhétorique initiale. Dieu m’a ramené à Dieu. Le mythe au mythe. Le discours au discours. Mais, heureusement, le jeu sur les mots n’est possible que parce que dans l’univers il y a davantage d’objets que de mots, et surtout que de sons, et parce qu’un mot n’est pas défini par sa seule forme mais surtout par sa fonction. Sinon, Séphéro, le fameux soldat de “ La Marseillaise ”, ne serait jamais sorti de son calembourbier.

Le calembour n’est pas un acte gratuit, qu’il témoigne de la crainte de l’autre ou d’un défi à l’autre, comme dénotait, au début de la guerre du Golf Persique, cette constatation du petit garçon d’un marine : « Sadly Insane took my daddy away » [ce triste fou m’a pris mon père] , ou l’antanaclase historique des Parisiens protestant contre les barrières d’octroi en 1789 : « le mur murant Paris rend Paris murmurant  », ou enfin ce slogan mot-valise des Luddites : “ Long live the Levolution ! ” mariant les “Levellers” (les Niveleurs) aux révolutionnaires français.

Le calembour traduit la jouissance du locuteur qui sent les potentialités infinies d’une langue qu’il domine à mesure qu’il la malmène. Autrement dit, le désordre qu’occasionne le calembour est la preuve de l’ordre du génie de la langue. Lorsque Booz est vêtu de “ probité candide et de lin blanc ”, lorsque Prévert évoque L’Emasculée Conception, lorsque Boris Vian joue de son quadruple instrument la trompinette (trompe, trompette, pine et trombine), de nombreuses frontières entre genres littéraires ou rhétoriques sont anéanties.

Il faut dire que l’étymologie peut nous aider à accéder à une étonnante connaissance de nous-mêmes, de notre culture, via le délire, la sortie du sillon. On pense aux travaux de Pierre Brisset pour qui l’étymologie donnait la clé, non seulement des mots, mais aussi du monde. Ainsi le gâteau matutinal préféré des Français s’appelle croissant, bien sûr parce qu’il en a la forme mais aussi parce qu’il fut inventé pour commémorer une victoire autrichienne sur les Turcs. Brisset poussait loin sa démonstration lorsqu’il expliquait que des idées exprimées par des sons identiques avaient la même origine. Il donnait l’exemple suivant :

Les dents, la bouche
Les dents la bouchent
L’aidant la bouche
L’aide en la bouche
Laides en la bouche
Laid en la bouche.

Le linguiste Robert Silhol a ainsi magistralement expliqué comment on pouvait jouer avec l’inconscient d’Apollinaire en jouant aux quilles avec les onze mots du refrain du “ Pont Mirabeau ” : 
« Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure »

Mais si on s’en tient à une simple approche grammaticale quoique ludique des six premiers mots “ Vienne la nuit sonne l’heure ”, on ne perd pas non plus son temps. Outre le fait que “ Vienne ” n’est peut-être rien d’autre que le chef-lieu d’arrondissement de l’Isère ou un département qui produit du fromage de chèvre, on peut voir dans ce verbe le véhicule des souhaits ou des regrets de l’auteur, on peut accorder à “ la nuit ” une valeur anaphorique ou une valeur généralisante, on peut conjuguer “ sonne ” au subjonctif, à l’indicatif ou à l’impératif, et on peut également donner à “ l’heure ” une valeur anaphorique ou généralisante. Ce faisant, on aura, sans effort, écrit cent mille milliards de poèmes.

Que peut-on faire de mieux ?

 

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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 07:05

http://www.franceculture.fr/sites/default/files/2012/12/20/4556265/images/bernheim.jpg?1359983211Emmanuèle Bernheim. Tout s’est bien passé. Paris : Gallimard, 2013.

 

Lorsqu’on lit ce livre surprenant d’Emmanuèle Bernheim sur la mort choisie de son père presque nonagénaire, on se dit que cet aimable vieillard fut un homme heureux, heureux de mourir en heureux homme.

 

Emmanuèle Bernheim n’a publié que quelques (fort bons) romans (on se souvient de Sa femme, prix Médicis en 1993) et des scénarios très originaux pour les films de François Ozon. Elle nous raconte ici l’ultime parcours de ce père qui a choisi de mourir en Suisse, après avoir ingurgité la potion adéquate, en écoutant un quatuor de Beethoven.

 

Cette histoire nous est offerte à front renversé. Le titre, d’abord, avec cette expression qu’on prononce normalement après une naissance ou une opération. Cette famille où, mort assistée ou pas, on plaisante beaucoup, quoique parfois de manière macabre. Le mourant (il a été victime d’un AVC après de nombreux autres ennuis : ablation de la rate, pleurésie, embolie pulmonaire, crâne fracassé par un coup de crosse de revolver) qui ne cesse d’aller mieux au fil des pages, ce qui l’encourage d’autant plus à vouloir mourir guéri alors que ses proches tentent de le persuader de renoncer à sa décision. Le grand avocat ami de la famille Georges Kiejman, qui donne de précieux conseils pour contourner l’illégalité. La police qui tente, en vain, d’appréhender un vieillard qui n’a rien fait de mal. La fille qui donne l’adresse à laquelle l’urne funéraire devra être envoyée, ce dont, normalement, on s’acquitte après la mort de l’intéressé.

 

Paradoxalement, depuis l’euthanasie (par injection de chlorure de potassium) de Vincent Humbert tétraplégique, muet et aveugle (link), le type d’accompagnement que souhaite André Bernheim est devenu plus compliqué. Comme dit la responsable d l’association qui va le prendre en charge, « avant les choses se faisaient comme ça,  sans en parler, mais maintenant… ».

 

Mais André Bernheim est décidé : le sens de sa vie, c’est de réussir son projet mortel. Plus il se sent mieux, plus il est serein et déterminé. Plus il est gai à l’idée d’aller retrouver sa mère (« être avec Maman » dans le cimetière d’Elbeuf). Pendant ce temps-là, sa fille se bourre de Lexomil.

 

Un malin, ce père qui a impliqué sa fille dans un projet pour lequel elle a longtemps eu de la répulsion : « Je veux que tu m’aides à en finir ». C’est justement parce que cette famille est pleine d’amour, de tendresse  que les proches d’André vont l’accompagner jusqu’à ce qu’ils appellent tout au long du récit « ça ». Ce « ça » n’est pas que la mort, c’est le parcours obligé (mais pas contraint) vers la mort. Alors qu’André va vraiment mal, qu’il est en train de « dépérir », il dit à sa fille : « tu ne peux pas me laisser comme ça ». « Ça », « tout ça », c’est son corps. Ce corps décharné, dit-il, « ce n’est PLUS MOI ». Comme il refuse cette enveloppe (plus tard, il remangera, ira beaucoup mieux), il veut « disparaître » parce qu’il n’est plus lui.

 

André Bernheim (la demeure de l’ours) ira donc mourir à Berne, la ville de l’ours. Le protocole est strict : il « doit être capable de prendre lui-même le verre et de le boire tout seul ». Le suicide est « assisté ». Sans plus. Kiejman conseille à Emmanuèle de ne pas accompagner son père, mais de le rejoindre après sa mort afin qu’il n’y ait aucun soupçon de complicité. Comme André n’est pas vraiment capable de rédiger sa disposition de mort volontaire, sa fille le filme avec une caméra d’Alain Cavalier (celle du Filmeur ?).

 

Emmanuèle ne cesse d’espérer, même quand la responsable de l’association lui explique que les retours en arrière sont rarissimes. Le départ d’André pour Berne est rendu quasi burlesque à cause de la police qui a eu vent de l’expédition mortelle et interdite (« non-assistance à personne en danger, cinq ans d’emprisonnement »). Les ambulanciers, musulmans, pour qui le suicide est interdit, sont à deux doigts de tout faire capoter. Peu avant que son père ne parte vers la Suisse, Emmanuèle regarde le film d’horreur Saw sur la chaîne Cinéma Frisson.

 

Pour finir, André boit la potion au goût amer, sa main gauche dans celle de la responsable de l’association.

 

 

PS : Un correspondant me communique la lettre bouleversante écrite en 2011 au maire UMP d'Antibes (cardiologue dans le civil) Jean Leonetti. Député, il avait présidé la Mission parlementaire sur l'accompagnement de la fin de vie en 2004, qui a débouché sur la loi de 2005, relative "aux droits des malades et à la fin de vie" (suite à l'affaire Vincent Humbert de 2003).


 

 Monsieur Jean Leonetti (personnel)
                                         Mairie d'Antibes
                                         06600 ANTIBES


le 14 août 2011


OBJET : la fin de vie


Monsieur le Ministre,


Jusqu'à présent la façon dont les patients sont pris en charge a été traitée selon les modalités dont, député, vous avez fixé les limites. Ces limites ont été promulguées selon les critères qui vous paraissaient, à vous, justes.

Il se trouve que ces critères, à mon avis, ne devraient plus être fixés par des considérations partisanes, dictées par des a priori religieux, mais par par la vraie prise en compte de la laïcité qui est de mise au moins implicite depuis plus d'un siècle. Chacun est maître de sa vie propre, c'est un minimum. Peut-être cela vous choque-t-il, dans ce cas c'est à vous de réfléchir à la séparation des Églises et de l'État.

Pendant vingt-cinq ans j'ai veillé de jour en jour davantage, sur une épouse dont le mal irrémédiable la rendait davantage vulnérable, et douloureuse. Donc , je sais. Je sais ce qu'est l'horrible torture de voir l'être aimé chaque jour devenir plus terriblement fragile, parfois terriblement agressif en raison des aléas de l'état de la personne.

Ensemble, nous avons tenu ainsi vingt ans inoubliables, à partir du moment où elle n'a plus pu se lever. Vingt ans d'aléas quotidiens entre la douleur incoercible, les horreurs dues à la démence dont le sujet se souvient, la crise passée, etc... devrais-je me justifier ? non.

A la suite d'un épisode particulièrement terrible, mon épouse à dû être hospitalisée en urgence, affectée d'une pneumonie où pendant cinq semaines (longues, je vous laisse imaginer) elle n'a ingéré que le glucose minimum par voie parentérale (environ une heure fut nécessaire, pour simplement poser la sonde adéquate, en raison de l'état des veines). Et bien sûr avec l'assistance respiratoire ad hoc.

Le jour de la naissance de sa première petite-fille, à deux cent cinquante kilomètres de là, elle est "revenue à la vie", a pu manger, et est repartie pour six mois de répit. Je vous laisse toute interprétation de ce qui a pu se passer. Six mois plus tard, donc, aidée jour après jour par l'Hôpital à Domicile, suivie minute par minute par mes soins les plus constants, aimants, elle a cessé de vivre.

A aucun moment elle n'a demandé d'en finir. Donc je n'ai rien fait en ce sens. Elle est partie quand il lui paraissait judicieux de le faire. Elle avait cinquante-sept ans.

En revanche, si elle m'avait dit " Je n'en peux plus, fais quelque chose", je n'aurais pas hésité à braver VOTRE loi, et à l'aider à partir dans l'amour et la compréhension mutuelle.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre l'expression de ma contribution à la meilleure façon de vivre pour tous.

 

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 06:21

http://www.marianne.net/photo/art/default/964921-1142369.jpg?v=1359111602Céline Raphaël. La Démesure. Soumise à la violence d’un père. Paris, Max Milo, 2012.

 

En 1993, à l’âge de 11 ans, le déjà virtuose chinois Lang Lang est en lice pour le Premier Prix du 4e « Concours International de Jeunes Pianistes » à Ettlingen. Pour pouvoir se payer le voyage jusqu’en Europe, la famille de Lang Lang a vendu tout ce qu’elle possédait. Si le jeune garçon n’avait pas remporté la première place, sa famille eût été ruinée et sa carrière vraiment compromise.

 

Dans le domaine des arts, comme dans celui du sport de haut niveau, nous ne sommes jamais bien loin de la folie. Parmi les compétiteurs, une gamine, plus jeune encore que Lang Lang, obtient la troisième place. Mais alors que Lang Lang a pu, dès l’âge de deux ans (il a voulu se mettre au piano après avoir vu Tom Jerry jouer la rhapsodie hongroise de Listzt dans Le concerto du chat), apprendre la musique de manière ludique, quoique sérieuse (avec son père toujours à ses côtés), Céline va vivre un enfer jusqu’à l’adolescence (où elle sera placée en foyer), soumise aux coups, aux humiliations, à la privation de nourriture et de sommeil par un père qui avait lui-même souffert durant son enfance. Cet enfant, qui a atteint un très haut niveau musical, n’avait jamais voulu faire de piano. Son rêve, finalement exaucé, était de devenir médecin.

 

Cette histoire expose un réel problème politique. Chez les Raphaël, nous sommes dans une famille bourgeoisie, aisée et cultivée. Le type de maltraitance – le mot est faible – endurée par la petit Céline ne se rencontre donc pas que dans les milieux défavorisés. Chez certains bourgeois, on tire des enfants par les cheveux sur une distance de vingt mètres. On leur donne des coups de ceinture jusqu’au sang parce qu’ils ont fait une fausse note dans une des sonates les plus difficiles à jouer de Beethoven. On les empêche de dormir et de manger pendant vingt-quatre heures en les obligeant à faire des gammes. On leur rase la tête parce qu’ils ont rechigné à travailler. Mais le plus grave, peut-être, c’est que ces comportements totalement déviants sont permis par la complicité de l’entourage immédiat (la mère se tait, comme dans ces familles où les épouses ne disent rien face aux pratiques incestueuses des maris), de l’entourage proche (les professeurs de musique ne veulent pas trop savoir du moment que l’enfant fait des progrès), de l’entourage plus éloigné (l’institution scolaire ne se montre pas vraiment curieuse). Paradoxalement, une situation aussi odieuse n’aurait pas duré aussi longtemps dans un milieu modeste car les structures d’encadrement ou de répression n’auraient pris aucun gant avec les parents.

 

Lorsque son père achète à Céline un piano alors qu’elle n’a que deux ans, l’offrande répare une blessure de son propre passé. Le jeune et brillant ingénieur de trente ans a fait d’un objet déjà monstrueux pour un enfant de deux ans « le cheval de Troie de son obsession ». Issu d’une famille pauvre, il n’eut droit, pour sa part, qu’à l’accordéon, le « piano du pauvre », comme chacun sait. Dès lors, Céline va mener trois combats : contre le piano qu’elle va gagner facilement car elle est très douée, contre la violence physique qu’elle va perdre et contre la violence psychologique, la plus terrible, qu’elle va perdre également. Toute son enfance, jour après jour, heure après heure, elle va tenter, après chaque coup encaissé, après chaque insulte reçue, de retrouver l’amour de son père en se persuadant qu’elle est dans l’erreur, qu’elle est seule coupable. Plus son père est immonde, comme quand il l’empêche d’aller aux toilettes par un « T’as qu’à chier par terre », plus Céline désespère de retrouver son amour, en aimant “ Big Father ”.

 

Alors qu’elle n’a guère plus de huit ans, le professeur de Céline, absolument complice des méfaits du père, inscrit l’enfant dans le concours que remportera Lang Lang. Elle doit apprendre l’étude révolutionnaire et la valse en ré bémol majeur de Chopin, ainsi que la Toccata de Poulenc. Pour jouer ce dernier morceau, il fallait au minimum les poignets d’acier de Vladimir Horowitz (link). Céline est heureuse de ne pas avoir remporté la première place, synonyme de carrière musicale obligatoire.

 

Pervers, le père de Céline l’est assurément, comme quand il se glisse dans le lit de sa fille, se colle contre elle, l’emprisonne de ses bras. Rien de mieux, sauf peut-être de se moquer de sa poitrine naissante, pour rendre l’enfant anorexique en lui faisant haïr sa sexualité. Tout cela n’empêcha pas ce père d’obliger l’enfant à travailler avec 40° de fièvre avant de lui ordonner de nettoyer la cuisine après le repas du soir auquel elle n’avait pas pris part. « Quand il trouvait un papier par terre, il me le faisait manger », précise l’auteur.

 

Lorsque, n’en pouvant plus, l’enfant, après des années d’hésitation, fait appel à la justice, elle craint d’être la cause de la destruction de sa famille, du suicide de son père qui ne supportera pas son placement en foyer. Les pages consacrées à ces longs épisodes judiciaires sont très éloquentes. La jeune adolescente se ressent comme un numéro de dossier. Ses désirs sont rarement pris en compte. Les foyers sont invivables. Il y règne la loi du plus fort. Céline ne peut faire son travail scolaire à cause des cris, des chahuts incessants.

 

Arrive le jour du procès. Céline a peur que son père aille en prison. Elle a peur de sa déchéance, de la douleur que cela causerait à sa mère. Le père nie tout, admet seulement avoir été exigeant avec une enfant qui ne travaillait pas assez sérieusement. Ce faisant, il s’efforce d’enfouir le mensonge familial. Battu par son père, il avait souffert de l’humiliation. Au lieu de se révolter, de sortir ce problème de l’histoire familiale en le conscientisant, il avait cherché le salut dans le dépassement, la perfection. Il sera finalement condamné à deux ans de prison avec sursis et à une interdiction temporaire de voir sa fille.

 

Mais celle-ci n’en peut plus du foyer. Elle veut rentrer chez elle, ce que la justice ne comprend pas. Elle réussit brillamment au baccalauréat et finit par intégrer la Faculté de médecine.

 

En conclusion de son ouvrage, Céline Raphaël rappelle que deux enfants meurent chaque jour en France des suites directes de maltraitances parentales. Elle déplore le manque cruel de médecins scolaires, à même de prévenir, de témoigner. En postface, le pédopsychiatre Daniel Rousseau explique que, malgré toutes les lois nationales et internationales qui ont fait progresser la cause des enfants (et des mères), nous vivons toujours dans des schémas patriarcaux, dans la patria potestas du pater familias. C’est lui qui, dans l’Antiquité, avait droit de vie et de mort sur l’enfant. C’est lui qui, aujourd’hui, décide de battre l’enfant « pour son bien ». C’est lui qui peut encore considérer que la société n’a aucun droit d’ingérence dans la famille. C’est lui dont le désir peut devenir maltraitance. Rousseau pose une question toute simple à ces pères tout puissants : « accepteriez-vous que votre voisin s’adresse à votre enfant dans les mêmes termes que vous ? Accepteriez-vous que votre collègue de travail ou votre supérieur hiérarchique use des mêmes insultes à votre endroit ? ». On parle beaucoup, à juste titre, de harcèlement au travail, mais jamais du harcèlement des enfants par leurs parents.

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 07:00

http://photo.parismatch.com/media/madeleine-chapsal-francois-mauriac-francoise-giroud/2965601-1-fre-FR/Madeleine-Chapsal-Francois-Mauriac-Francoise-Giroud-Madeleine-Chapsal-Francois-Mauriac-Francoise-Giroud.jpgFrançoise Giroud vous présente le Tout-Paris. Paris, Gallimard, 2013. Nouvelle édition préfacée par Roger Grenier. Première édition : 1952.

Étrange, ce titre qui contient le nom de l’auteur, révélateur d’un sacré ego. En 1952, Françoise Giroud travaille dans la presse des époux Lazareff (Elle, France-Soir, L’Intransigeant). Juive, elle a traversé la guerre comme elle a pu, sous son pseudonyme de Giroud, commettant quelques articles dans la presse de l’occupation (Le Pont, Paris-Soir). Elle a déjà ce formidable talent d’écriture qu’elle a aiguisé en produisant des scénarios pour Jean Renoir (elle fut scripte dans La Grande Illusion). Dans un an, elle fondera L’Express avec son amant Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Les portraits qui constituent ce livre, Roger Grenier, son préfacier (né en 1919) nous dit les avoir lus au marbre de France-Dimanche, qui n’était pas alors le journal à scandales qu’il est devenu. Ce livre, somme toute assez mondain, fut publié directement par Gallimard : Lazareff y avait créé la collection L’Air du temps, dont le troisième volume fut le titre de Giroud (le second avait été Le Cahier rouge d’Eugène Weidmann, le dernier assassin exécuté en public en France).

 

« L’époque et les hommes [ainsi que quelques femmes, tout de même] de ce recueil appartiennent à un temps qui semblera proche aux uns et lointains aux autres », assure Roger Grenier. Ceux qui, comme moi, sont nés un peu avant la parution de cet ouvrage y retrouveront des personnalités qui ont bercé leur enfance, à une époque où la télévision n’existait quasiment pas et où l’on écoutait la radio une demi-heure, le soir, éventuellement. Nous étions encore dans la domination absolue de l’écrit. Et Giroud, vers l’âge de trente-cinq ans, en était l’une des reines.

 

L’auteur nous offre donc le portrait d’une bonne cinquantaine de personnalités de l’époque. Ces people, comme on dit maintenant, il arrive à Giroud de les égratigner. Mais elle ne leur fait jamais vraiment mal. Elle est trop proche des gens de ce monde, même si elle ne leur doit rien. Mais ce qui fait que ce livre est plus que lisible, par-delà sa valeur un tant soi peu historique, c’est l’art de l’auteur, sa très grande maîtrise, l’originalité à chaque fois nécessaire de sa démarche, de son approche féline (sur la couverture, Giroud ressemble à une Madone des sleepings ou à une cambrioleuse d’hôtels cinq étoiles). Tout en se maintenant à la surface des choses, elle va au plus profond des êtres ; elle vise juste et son style est prodigieusement concis. Comme celui de Marcel Carné, qu’elle admire au plus haut point : « Si l’on compare le langage cinématographique à l’écriture, on peut dire qu’il écrit en phrases claires, sensibles, bien ponctuées, sans aucune boursouflure, sans adjectif sonore, sans point d’exclamation, sans enflure lyrique, mais sans sécheresse, non plus. » Bref, le style de L’Express, dont elle a réécrit presque tous les articles pendant des années. Puisqu’on est avec Carné, restons-y. Une petite phrase qui le tue et le rachète : « on le sent conscient à chaque minute, d’une infériorité qu’il s’est inventée lui-même. »

 

Vers 1950, Pierre Fresnay est un monument, au pied duquel elle feint de se prosterner : « Non, on ne devrait pas avoir le droit d’être parfait à ce point-là. C’est décourageant, vous comprenez ? ». Et puis, elle l’assassine parce qu’elle a remarqué chez lui ce que personne n’avait jamais vu : « Ne cherchez pas dans vos souvenirs, [ses mains], vous ne les avez jamais vraiment vues. Il possède l’art – encore un – de les escamoter, comme s’il savait qu’elles parlent plus en une minute que lui en dix ans. Et l’irrite tout ce qui peut l’aider à fracturer le coffre-fort où il se garde. Parler de lui, c’est déjà se sentir coupable d’un cambriolage. Or cet homme qui réunit toutes les distinctions, celles du cœur, celles du corps et celle de l’esprit, a des mains courtes, larges, aux pouces presque spatulés. Des mains brutales faites pour fracasser, pour tordre, pour écraser, comme si tout ce qu’il domine en lui d’impétueux se réfugiait là. » Celui qui s’adressait à Jean Gabin – dont il était l’aîné de sept ans – en l’appelant « Monsieur Gabin » avait assurément quelque chose d’extrêmement brutal. Pas étonnant que Giroud ait eu une fille psychanalyste qui écrivit pour Chabrol.

 

Les quelques pages consacrées à Paul Géraldy valent plus le détour que l’œuvre. L’auteur de l’inénarrable Toi et moi, dont l’ouvrage préféré était le conte pour enfants Clindindin, qui n’aimait rien tant que la « béatitude voluptueuse », Giroud l’enterre une seconde fois avec un : « Paul Géraldy veut écouter au cœur comme on écoute aux portes. »

 

Moi qui ai vécu quelques années dans ce charmant village du Poitou, j’ai été surpris d’apprendre qu’Odette Joyeux (la femme de Pierre Brasseur et la mère de Claude) avait été l’auteur d’Agathe de Nieul l’Espoir, livre apprécié par Giraudoux. Odette joyeux, qui a peu d’amies « parce qu’elle n’a rien à leur dire », et qui est « une petite fille dure pour qui la vie est un jeu aux règles difficiles [comme la danse classique sur laquelle elle a fort bien écrit], où les perdants sont condamnés à devenir des grandes personnes. »

 

Qui se souvient encore aujourd’hui d’André Maurois ? Enfant, je n’ai lu que deux livres de lui, son premier, Les Silences du colonel Bramble et son Histoire de l’Angleterre qui, pour l’époque, n’était pas inintéressante. Bramble, un livre fort plaisant, dans lequel l’auteur, bon angliciste, avait traduit le célèbre poème de Kipling “ If ” (« Tu seras un homme, mon fils »). Outre ses romans, Maurois écrivit de nombreuses biographies, qui n’étaient tout de même pas du niveau de celles de Stefan Zweig. Il était issu d’une famille de riches industriels, ce qui permet à Giroud cette âpre pique : « Il devrait être aujourd’hui l’un de ses grands patrons d’usine persuadés que l’on peut encore être aimé de ses ouvriers à condition de leur installer des douches et des terrains de sport. »

 

Françoise Giroud aimait et admirait Pierre Mendès-France. Avec Servan-Schreiber, elle l’aidera lors de la guerre d’Indochine, avant de le pousser à se fourvoyer lors de l’élection présidentielle de 1969 en second de Gaston Deferre. Elle aimait tout particulièrement – on la comprend – la grande moralité de cet homme : « Il vit moralement comme un homme qui refuserait d’installer le chauffage chez lui en pensant : si j’admets cette chaleur artificielle, j’oublierai qu’il fait froid dehors. » Nous sommes loin de l’ambition maladive de François Mitterrand (dont Giroud a vire repéré qu’il sortait du lot) : « Son ambition ne se nourrira pas de merles là où il y a des grives. »

 

Son portrait de la chanteuse – disons réaliste – Marianne Oswald est bouleversant : « Parce qu’elle chantait la misère humaine, on la crut révolutionnaire, mais sa misère à elle était de celles qu’aucune révolution ne supprimera, celle que l’or ne guérit pas, celle que l’on ne soigne ni avec des Frigidaire ni avec des kolkhozes. C’était celle qui conduit, si l’on n’y pense pas trop, à la Trappe ou au suicide, parce que ses fils sont tissés dans la trame de toutes les vies, pour peu qu’on y regarde d’un peu près. » Nettement plus profond que le portrait lyrique qu'en avait fait Cocteau : « Je suppose que c'est cette puissance rouge d'incendie, de mégot, de torche, de phare, de fanal, qui l'habite, cet acharnement de braise, cette haleur de gaz d'acétylène, de magnésium et de lampe à souder, qui forment l'efficacité de cette chanteuse, de cette mime que bien des esprits repoussent, mais qui s'impose malgré tout. »

 

Quant à Gérard Philipe, « on le reconnut pour grand comédien comme on reconnaît les bébés abandonnés sur les marches des églises … À quelque signe mystérieux qui marque le front. » Dans les années cinquante, Édith Piaf est l’artiste de variétés la mieux payée au monde. Mais cette miraculée qui recouvra la vue après un pèlerinage à Lisieux « n’a pas le goût du malheur, c’est le malheur qui a du goût pour elle. » Et Prévert « qui dénonce l’absurdité d’un univers soufrant dont il s’épuise à chercher le sens », peut-être parce qu’une bonne partie de sa vie tourna autour de sa fille anorexique qui, dès la naissance, refusa de s’alimenter. Prévert aimait picoler et fumait comme un pompier mais il sentait la bonne eau de Cologne, la laine de ses chandails était « la plus douce », le lin de ses chemises « le plus fin », le cuir de ses chaussures « le plus souple ». Bref, un homme raffiné, soigneux, soigné.

 

Issu d’un milieu picard très modeste, Simone Renant fut la femme du réalisateur Christian-Jaque puis du producteur Alexandre Mnouchkine. Giroud la voit dure comme une lame d’acier (elle mourut à 93 ans en 2004). D’ailleurs, elle joua souvent – admirablement – des rôles de dure. J’ai personnellement en mémoire la lesbienne de Quai des Orfèvres. Alors, forcément, écrit Giroud, « elle m’a toujours fait penser à ces capitaines capables de couper d’un coup de hache les mains de naufragés qui s’accrochent à leur embarcation. »

 

Il n’est jamais facile de se faire un prénom, surtout quand on est le fils d’un immense peintre. Jean Renoir y parvint parce que, selon Giroud, avant d’être un artiste, il fut un homme doué de qualités humaines exceptionnelles : « C’est le seul homme que je connaisse qui regarde les humains sans lunettes, lunettes vertes de l’envie, lunettes noires de la peur, lunettes roses de la sottise, lunettes opaques des préjugés, lunettes grises de la timidité … Et c’est peut-être pour cela qu’il a dans ses yeux bleus tout le soleil du monde. » Mais avec Roberto Rossellini, Giroud n’y va pas avec le dos de la cuiller : « Extrêmement courtois ave les femmes, de cette courtoisie un peu appuyée des Méditerranées [Giroud était d’origine ottomane], faite de mépris autant que d’hommages. »

 

Un des portraits les plus savoureux est celui de Tino Rossi. On se dit que s’il n’avait pas été doué de ce filet de voix surnaturel, le bon Tino n’eût été … rien. Ou, pas grand-chose : « Un petit homme gras et mélancolique, incapable d’articuler clairement trois phrases à la suite. » Mais, devenu l’immense vedette que l’on sait, « il est comme un inventeur qui aurait créé un robot et qui soignerait attentivement cette merveilleuse machine à rapporter de l’argent. »

 

Que dire de Sartre en 1952 et qu’on ne dira jamais plus ? Que ce philosophe « fait passer le noyau parce qu’il le présente dans une cerise. Seulement, le public mange la cerise et jette le noyau. » En 1952, par opportunisme ou par conviction, Giroud n’est pas encore féministe. De Beauvoir, elle retient – ce qui n’est pas faux – qu’elle « massacre un beau visage intelligent avec une coiffure et des ornements de mercière apprêtée pour la messe. » Le lecteur de base de France Dimanche a dû aimer cette vision un peu partielle de l’auteur du Deuxième sexe.

 

On a dit de Françoise Giroud qu'elle était un crocodile qui avait avalé une midinette. Sûrement bien vu...

 

* En illustration : François Mauriac entre Madeleine Chapsal, l'épouse de Jean-Jacques Servan-Schreiber, et Françoise Giroud, la maîtresse du même Jean-Jacques Servan-Schreiber.

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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 07:02

Valentin Feldman. Journal de guerre, 1940-1941. Tours, Farrago, 2006.

 

Léone Teyssandier-Feldman, une de mes anciennes collègues (spécialiste des Élisabéthains), est récemment décédée à l’âge de soixante dix-huit ans. Elle était la fille du grand résistant Valentin Feldman, fusillé à la place d’un autre résistant, le 27 juillet 1942 au Mont Valérien. Il avait refusé de demander sa grâce. Face au peloton d’exécution, il prononça ce cri devenu historique : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! ».

 

http://www.lmda.net/imgliv/L53190.jpg

 

En 2006, sa fille publia (en collaboration avec Pierre-Frédéric Charpentier) le Journal de guerre de son père. Je voudrais revenir ici sur ce très beau livre, témoignage de premier plan sur la « drôle de guerre » en même temps que méditation d’un jeune et brillant philosophe, d’un homme de culture.

 

Feldman est né à Saint-Pétersbourg en 1909, dans une famille bourgeoise, juive et laïque. Son père meurt quand il a sept ans. Avec sa mère, il part pour la France en 1922. Il apprend le français dans Corneille, Baudelaire et Pascal. Il intègre le lycée Henri IV et obtient le baccalauréat en 1927 après avoir remporté le premier prix de philosophie au concours général. Durant les années trente, il devient l’ami de José Corti, qui brossera de lui un portrait particulièrement admiratif dans ses Souvenirs désordonnés. Il décroche l’agrégation de Philosophie en 1939 (bizarrement, il trouvait les agrégatives asexuées ; si cela était, les choses ont bien changé !). Sa rencontre avec Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme et grande figure du socialisme de l’époque, sera déterminante. Il se lie également avec le jeune journaliste Maurice Schumann, et Jacques Soustelle, alors proche du parti communiste. Il côtoie Sartre et Beauvoir juste avant la guerre. Lors de la signature du pacte germano-soviétique, il est anéanti, lui qui avait adhéré au PC en 1937. Mais il garde la carte. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, il souffre de problèmes cardiaques et est déclaré inapte au service. Il s’engage néanmoins comme volontaire et se voit affecté à une compagnie du Train. Son attitude sous le feu de l’ennemi lui vaut la Croix de guerre. Démobilisé, il reprend ses fonctions d’enseignant. Feldman ayant un grand-père juif, il craint d’être “ démissionné ”. Son inspecteur d’académie le rassure : « l’essentiel est de n’avoir pas été communiste ». Il est révoqué, puis réintégré avec indemnisation ! Il n’avait pas « le nombre de grands-parents juifs requis ! ». En juin 1941, il est finalement exclu de la Fonction publique. Durant l’hiver de cette même année, il disparaît dans la clandestinité de la Résistance (le « brouillard », comme il l’appelle). Il est arrêté le 5 février, à la place d’un autre combattant de l’ombre. Il a un alibi, mais il se tait pour ne pas compromettre ses camarades. Il est mis aux fers, torturé. Il va jusqu’à frapper au visage un de ses tortionnaires. En prison, il lit Rimbaud. Dans une de ses dernières lettres, il écrit :

 

« Tout est calme en moi ; tout est rigoureux, mathématique autour de moi depuis cent soixante-dix jours. Je meurs par dignité pour n’avoir pas voulu me planquer en zone libre, pour n’avoir pas voulu parler pour marchander ma tête. Il ne faut pas me pleurer. Je meurs en homme, sans trembler, propre, comme j’ai vécu en homme. »

 

http://1.bp.blogspot.com/_ClYcSaPsLm4/Sxp5KFnIbMI/AAAAAAAAEOE/a_wCuUek4zQ/s400/3janv40.jpg

 

En 40, Feldman est cantonné dans les Ardennes, à Rethel, une de ces villes qu’on ne cite jamais aujourd’hui, comme Carvin et ses 17 000 habitants, Tourcoing (près de 100 000) ou Béthune (25 000 mais 260 000 avec son agglomération). La première phrase du Journal commence par cette phrase d’une lucidité confondante : « Nous avons perdu avec la paix toutes nos raisons de faire la guerre ». Ce Journal offre, entre autres choses, de puissantes réflexions, une phénoménologie de l’individu pris dans la guerre, qui nous révèle le personnage que nous sommes, pense Feldman : « L’épreuve cruciale dans la vie d’un homme – que les Anciens nommaient “ révélation de la destinée ” (d’où l’appel aux oracles) — c’est la découverte du personnage qui vous convient et l’appropriation de ce personnage. La guerre n’est pas faite pour aguerrir l’esprit, surtout celui des anciens combattants, qui ne sont plus « combattants parce qu’ils sont anciens et qui ne sont pas constructifs parce qu’ils ont été combattants ». Le drame, explique Feldmann, c’est que le nazisme a d’abord été un mouvement d’anciens combattants, « de ceux qui ont perdu la guerre et qui ont cherché à se justifier en accusant les autres d’avoir accepté la paix ». Quant à la camaraderie du front (« on est tous pareils, les balles ne choisissent pas »), Feldman estime que, comme elle tire sa force du fait qu’on n’a rien choisi, elle est une « communauté de défaite ». Alors que la camaraderie des militants « vient de la lutte sociale à laquelle ils participent ».

 

Durant la « drôle de guerre » (les Anglais qualifièrent plus justement de “ phoney ”, bidon, une guerre durant laquelle les puissances occidentales ne tentèrent rien de significatif), Feldman a tout le loisir, dans ses Ardennes de l’ennui, d’analyser le foudroiement hitlérien, les succès d’une armée qui était, dans les faits, bien moins puissante que celle de la France, de la Belgique et du Royaume-Uni réunis. Le génie du chef nazi fut de « dissocier les pays, les décomposer par le dedans : le cheval de Troie, dont tous les pro-hitlériens de France se sont faits les complices enthousiastes ». La débâcle de 40 (Feldman hésite à peine devant le mot “ trahison ”) fut une défaite de riches qui ne voulurent pas se battre : « Quand on pénètre en Allemagne, on trouve des champs de ruines, des engins explosifs camouflés en objets inoffensifs. Quand les Allemands entrent en France, ils y trouvent stocks sur stocks accumulés par l’armée ou par les richards “ prévoyants ” ». Il faut dire que, dès 34, Pétain, ministre de la Guerre du gouvernement Doumergue, avait accepté une réduction de 20% des crédits d’armement.

 

Très vite, il n’y a plus de commandement digne de ce nom : « Voici plus de cinq heures que nous attendons. Des ordres, ou d’être cueillis par les Allemands ». Pour cette France en déshérence, l’Armistice est un soulagement. Chacun peut retourner d’où il vient. Et attendre.

 

Feldman doit désormais réfléchir à une judéité qui ne l’avait nullement encombré jusqu’à présent : « Je ne croyais guère à la destinée du judaïsme. […] Je crois que l’esprit judaïque est à l’esprit messianique qui traverse la Bible ce que le rituel catholique est à l’esprit chrétien. Mais un fait demeure : tous les grands juifs ont commencé par se libérer du judaïsme : le Christ, Marx, Spinoza, Bergson [qui, au bord du catholicisme, refusa de se convertir parce que les juifs étaient persécutés]. Il n’en reste pas moins que […] chaque fois que le pharaonisme s’installe dans le monde, il fait aux juifs une condition d’esclaves ».

 

Avant de faire face à ses bourreaux, Feldman fait passer à un ami cette ultime analyse socratique : « Entre les vivants et les morts il y a cette seule et suffisante différence : c’est que les vivants vivent et que les morts sont morts.

À vous, aux vivants, sans rancune de mort. V. ».

 

En 1946, Valentin Feldman obtiendra la médaille de la Résistance à titre posthume.

 

Dans ses Cahiers pour une morale (publiés en 1983), Sartre cite les derniers mots de Valentin Feldman : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! ».

 

En 1988, Jean-Luc Godard réalise un court-métrage de 12 minutes inspiré de la mort de Feldman et intitulé Le Dernier mot. Il le fait mourir en 1944 et lui invente un fils !

 

Pendant que Feldman se préparait à mourir, Sartre écrivait pour Comœdia, une revue collaborationniste, Simone de Beauvoir (qui mentionne le résistant dans La Force de l’âge, mais en orthographiant son nom de manière incorrecte) était employée à Radio-Paris, Merleau-Ponty rachetait pour sa classe un portrait de Pétain vandalisé par un élève, Camus supprimait, dans son Mythe de Sisyphe un chapitre consacré à Kafka.

 

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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 06:30

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2c/Laurent_Mauduit.JPG/220px-Laurent_Mauduit.JPGLaurent Mauduit. Les Imposteurs de l’économie. Paris : Jean-Claude Gawsewitch, 2012.

 

Serge Halimi expliquait autrefois pourquoi il ne voulait jamais débattre avec un antagoniste ne partageant pas ses opinions en matière d’économie : dans la mesure où la doxa du capitalisme financier était aussi « évidente » que 2 et 2 font quatre ou que l’eau est mouillée, un débatteur voulant affirmer un point de vue contraire devait consacrer la moitié de ses explications à ramer contre le courant.

 

Laurent Mauduit a vu le « quotidien de référence » Le Monde se colombaniser et s’alainminciser au service de l’idéologie libérale. Il a ensuite fondé Mediapart avec Edwy Plenel. Dans son dernier livre, il décrit de manière très rigoureuse, et avec une foultitude de détails, ce qu’il appelle le capitalisme de connivence ou de collusion, un système que fait vivre et prospérer, masquée ou à visage découvert, une élite politique, financière et médiatique qui ne se soucie guère de la volonté démocratique car elle a pris tous les pouvoirs essentiels et n’est pas prête à les lâcher. Le tout au service de la bande du Fouquet’s.

 

Mauduit dénonce en priorité cette nouvelle « République des professeurs », bardés de diplômes, qui a profité de la LRU pour faire entrer la finance dans l’Université et qui règne dans les médias à coups d’oracles souvent démentis par les faits. On pense à Daniel Cohen, proche de DSK, de l’École normale supérieure, incapable d’évaluer la gravité de la crise de 2007-2008. Il s’en prend également aux « économistes de banque » (2 à 300 dont les médias raffolent), tel Patrick Artus, dont les interviewers ne questionnent jamais le biais idéologique – encore moins les intérêts financiers personnels – lorsqu’ils les laissent déverser leur logorrhée sans mettre en doute leur parole. L’auteur réserve une attention toute particulière à Alain Minc, une aberration unique de l’imposture économique française, un intellectuel profondément de droite mais qui sert parfois la gauche, un donneur de leçons qui, en tant qu’hommes d’affaires, a ruiné une bonne partie de ceux qu’il était censé conseiller au prix de fort gras émoluments.

 

Ainsi donc, la plupart des journalistes économiques sont devenus libéraux. Pour eux, Marx is a dirty word ; Keynes est un tocard dont la Théorie générale… est à mettre au placard. On passera rapidement sur l’exemple du caricatural Marc Fiorentino (link), ce « journaliste » de marché, dont Mauduit avait précédemment dénoncé les agissements en tant qu’homme d’affaires. On s’intéressera plutôt au grand universitaire Olivier Pastré né, comme par hasard, à Neuilly-sur-Seine (link). Brillant universitaire, brillant haut fonctionnaire, chroniqueur radiophonique respecté, Pastré a un jardin secret : la société de gestion Viveris Management (où il côtoie l’excellent polytechnicien Noël Forgeard – ex d’EADS), une société épinglée par l’AMF, dont Pastré est membre … quand il n’administre pas la Caisse des dépôts ou le Crédit municipal de Paris (l’ancien Mont de Piété). Ce qui ne l’empêche pas de présider la banque d’affaires tunisienne IMBank (Alliot-Marie ne fut pas la seule à trembler lors du renversement de Ben Ali). Élie Cohen, qu’on entend entre autres sur France 5, n’est pas mal, non plus. Ce directeur de recherches au CNRS enseigne à l’IEP de Paris, est membre du Conseil d’analyse économique, du Haut Conseil du secteur public et financier, mais surtout du conseil d’administration d’EDF (40 000 euros de jetons de présence), de Seria (troisième société française de services en ingénierie informatique) et des Pages Jaunes, qui appartiennent désormais au fonds d’investissement KKR et à Goldman Sachs (534 millions d’euros de chiffre d’affaires, quelle bonne idée cette privation de la poste qui a permis à Cohen de toucher 40 000 euros de jetons de présence en 2010 !). Professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, son homonyme Daniel Cohen se définit comme un économiste « pragmatique ». Ce qui lui permet d’être un conseiller écouté de la Banque Lazard, mais aussi, avec le succès que l’on sait, de Georges Papandreou ! Selon la loi française, il est interdit à un professeur d’université de siéger au conseil d’administration d’une entreprise privée. Mais que fait Manuel Valls ?

 

Quand donc Christian de Boissieu dort-il ? Ce professeur à Paris I ne chôme pas. Il est – ou a été – membre de l’Autorité des marchés financiers, directeur scientifique du centre d’observation économique de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris (CCIP), président du conseil scientifique de Coe-Rexecode (Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises), président de la commission de surveillance des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) (Monaco), président de la commission de contrôle des activités financières de Monaco, consultant de la Banque mondiale, membre du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement (CECEI) de 1996 à janvier 2010, conseiller au sein de la banque de France, et de l'Institut européen des fusions-acquisitions, membre du Conseil d’analyse économique (CAE), de 1997 à 2002, puis président délégué auprès du premier ministre depuis 2003, expert auprès de la Commission économique et monétaire du Parlement européen (2002-2004), expert auprès de la Commission européenne, membre du Conseil économique de défense au ministère de la Défense (depuis 2003), membre du conseil de prospective du ministère de l’Agriculture (depuis 2003), de l’Agence nationale de la recherche (depuis 2008) et de l’Association pour le droit à l’initiative économique (depuis 2010), membre de la Commission économique de la nation, membre du Conseil d’orientation pour l’emploi, membre de la Commission du Grand Emprunt, administrateur de la banque Hervet, membre du conseil stratégique du cabinet d’Ernst & Young (de 2004 à 2011), membre du conseil de surveillance de la banque Neuflize OBC de 2006 à 2011 (un orteil dans une banque protestante n’a jamais fait de mal), conseiller économique dans le hedge fund (nobody’s perfect) HDF finance, administrateur du fonds d’investissement Pan Holding, président du groupe de réflexion Facteur, appelé à faire des propositions sur la réduction des émissions des gaz à effet de serre ; membre de la commission Attali. Il s’exprime en toute objectivité dans plusieurs médias importants : Bloomberg TV, Les Échos, Le Monde, Le Financial Times.

 

La question benoîte et naïve est donc : « Dans le chaos de la crise financière, il est normal que l’opinion demande à ces économistes des comptes : ce monde qui s’écroule, ce monde fou de la finance dérégulée, y êtes-vous liés ou intéressés d’une quelconque façon ? Vos préconisations sont-elles entachées d’un quelconque lien de dépendance ? » Une bonne question à poser au polytechnicien Patrick Artus, directeur des études de la banque sinistrée Deixia (55 000 euros de jetons de présence pour dix réunions par an). Ce « meilleur économiste de l’année 1996 » estima que la crise des subprimes était loin de « plonger l’économie des Etats-Unis dans une récession. » De quoi Artus fut-il le nom ? « Violant le pacte d’actionnaires qui les lie à la Caisse des dépôts et consignations, les Caisse d’épargne ont passé un accord secret avec les banques populaires pour créer la banque d’investissement Natixis. […] Les Caisses d’épargne vont faire quasi-naufrage en allant barboter sur les marchés spéculatifs les plus toxiques. À l’automne 2008, elles avaient perdu près de 750 millions d’euros. »

 

Pour façonner les Cohen de demain, il faut une nouvelle université, totalement branchée sur la logique du monde des affaires. Laurent Mauduit analyse longuement le fonctionnement du “ réseau thématique de recherche ” dénommé Toulouse School of Economics". L'ensemble des enseignements  en économie de l'Université Toulouse 1 Capitole a été regroupé au sein de l'école d'économie de Toulouse-TSE. Ah, “ Toulouse School of Economics ”, c’est tellement plus servile quand c’est exprimé dans la langue de la finance internationale, je vais peut-être me fonder une Mont-de-Marsan School of Foie Gras. En provenance de grands investisseurs (Axa, Caisse des dépôts, La Poste, Total etc.), l’argent s’est déversé à coups de centaines de milliers d’euros. L’important est que la recherche théorique, fondamentale et appliquée soit entièrement sous la coupe de l’entreprise privée et du système bancaire. Avec une pointe d’ironie, Mauduit constate que « les économistes spécialistes de l’exclusion sociale ou des inégalités ont assez peu de chance de faire carrière à Toulouse. » Ou à Paris-Dauphine où l’assureur Axa a ses chaussons.

 

Que toutes ces grosses têtes et épais portefeuilles se trompent n’a aucune espèce d’importance. L’important est qu’ils donnent tous de la même voix et que les médias leur mangent dans la main. Pensons à Attali, l’entreprise Attali, devrais-je dire, qui estimait en 2008 que l’Italie, le Portugal et la Grèce avait mené avec succès des réformes courageuses. Quatre ans plus tard, la jeunesse portugaise qui s’expatrie en Angola salue l’extraordinaire lucidité du fondateur de PlaNet Finance, reconnue d’utilité publique sous Sarkozy (ne souriez pas). Mais il n’est pas si facile que cela de servir – successivement ou simultanément – Royal, Sarkozy, Hollande. Demandez à Jean-Hervé Lorenzi, professeur d’université et conseiller de Rothschild. Ou à Gilbert Cette, proche de Hollande et pourfendeur du Smic sous Sarkozy. Les Boissieu, Cohen et autres Pastré sont bel et bien les idiots utiles des Bouygues, Niel, et autres Bolloré.

 

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, De Gaulle avait demandé à Hubert Beuve-Méry de créer Le Monde pour faire oublier Le Temps, cet organe corrompu aux ordres du Comité des Forges. Tout est à refaire aujourd’hui. Sans guerre espérons-le.

 

Bref, il fallait de réelles compétences pour écrire un tel livre. Et, surtout, un courage certain.

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 06:29

Olivier Bellamy. Entretien avec Wolfgang A. Mozart. Paris, Plon, 2012.

 

J’ai toujours apprécié la personnalité et le travail d’Olivier Bellamy. En particulier son art discret de la mise en valeur de ses invités, surtout quand ils n’ont pas grand-chose de définitif à dire sur la musique. J’ai pourtant décidé, il y a un certain temps, de ne plus écouter son émission quotidienne de Radio Classique. Pour la raison – qui surprendra peut-être – que j’avais découvert, en lisant assidûment le blog de l’émission, qu’une forte minorité d’auditeurs était du genre à voter « Bleu Marine » sans tabous, et à exprimer sans retenue leur positionnement d’extrême droite, voire carrément des idées racistes. Avant cela, j’avais échangé quelques courriels avec Bellamy, tantôt en pleine empathie, tantôt dans une humeur courroucée et acidulée. Il m’avait répondu avec beaucoup de courtoisie, ne se rendant pas compte – peut-être par excès de sensibilité – que ses démons (link) étaient aussi visibles que son nez au milieu de sa figure. Je reviendrai sur ces démons à la fin de cette chronique.

 

Olivier a publié en 2010 un livre sur Martha Argerich (L'Enfant et les sortilèges). Les épanchements d'Argerich sont rares. Elle s’est confiée à lui, tout comme l’on fait quelques autres très grands de la musique classique.

 

Ici, Bellamy s’« entretient » avec Mozart quelques jours avant la mort du « divin » Salzbourgeois. Ce livre s’inscrit dans une collection où sont précédemment parus un Sade par Noëlle Châtelet, un Descartes par Mazarine Pingeot et un Marx par Henri Pena Ruiz (des textes que je n’ai pas lus pour l’instant). Le journaliste de Radio Classique s’appuie sur la correspondance de Mozart traduite en français en 1928. Le plus drôle dans cette histoire c’est qu’il y a un quart de siècle, alors que je venais de terminer une thèse de 1000 pages sur Orwell, je m’étais dit que, pour me changer les idées, je pourrais concevoir un ouvrage où, alors que dans le travail universitaire j’avais parlé de l’auteur de La ferme des animaux jusqu’à plus soif, je lui donnerais la parole en puisant dans sa très volumineuse correspondance. Est-ce parce que j’étais fatigué, est-ce parce que le projet m’a semblé un peu farfelu, est-ce parce que j’ai démissionné avant de combattre face aux problèmes de droits posés par une telle entreprise, le fait est que je suis passé à autre chose.

 

Mais revenons au livre d’Olivier. Le grand mérite de son travail, pour ceux qui n’ont pas lu la correspondance du compositeur ou qui n’ont pas rouvert depuis bien longtemps, comme c’est mon cas, la somme de Jean et Brigitte Massin ou l’essai très subtil d’André Tubeuf, est de rendre Mozart très présent par la technique d’un dialogue, fabriqué mais crédible. Ainsi Bellamy va à la rencontre de Mozart avec dans son sac « quelques friandises et babioles touristiques achetées à Salzbourg ». À quelques années près, le journaliste aurait pu aller chez Mozart avec des côtelettes car au rez-de-chaussée de la maison natale du « divin » il y avait une grande charcuterie qu’on était obligé de traverser à la fin de la visite. On passait directement de l’émotion des manuscrits et de l’épinette sur laquelle avait joué Wolfgang à l’odeur du boudin !

 

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Mozart n’a plus que quelques jours à vivre et il le sait. Les médecins ont diagnostiqué une « fièvre miliaire aigüe » qui n’est que le symptôme de rhumatismes articulaires, qu’on ne savait pas soigner à l’époque, et d’une endocardite infectieuse dont des compresses à l’eau froide vinaigrée ne pouvaient avoir raison. La nullité de la médecine européenne à l’époque était confondante. Pour soigner la mère de Mozart mourante du typhus, les médecins parisiens hésitèrent entre des saignées et un lavement avant de lui administrer de la rhubarbe en poudre mêlée à du vin. On est content pour lui que Mozart, par ailleurs « mélancolique », comme on disait à l’époque, ait pu avoir de la mort une image « apaisante », « consolante » : « Je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le bonheur de saisir l’occasion d’apprendre à la connaître comme la clé de notre vraie félicité. Je ne vais jamais au lit sans réfléchir que le lendemain peut-être (si jeune que je sois) je ne serais plus là… »

 

Le Mozart scato n’était pas un mythe (par parenthèse, je ne vois pas très bien où Bellamy trouve qu’Amadeus de Forman fait de Mozart un individu « stupide »). Caca-caca, assurément : « Si vous ne voulez pas de bonne grâce faire la paix, sur mon honneur je lâche un pet ! Nos culs doivent être l’emblème de la paix ! Votre ventre est-il bien libre ? Moi je dois retourner chier. Crotte ! Crotte ! Ô délicieux mot ! Motte crotte et frotte crotte ! Mais dites-moi, avez-vous encore pratiqué le spunicuni [léchage d’anus ?] ? »

 

Mozart était très conscient de sa valeur exceptionnelle. Il avait peut-être un peu tendance à minorer celle de certains de ses collègues, comme Clementi (« un ciarlatano comme tous les Italiens »), qu’admira Beethoven et, plus récemment, Horowitz. Le grand voyageur que fut Mozart, cet Européen avant l’heure trouvait les Français rapias, ce qui ne serait rien, mais également nuls : « De vrais ânes : ils ne peuvent rien faire ; il leur faut avoir recour aux étrangers. Si seulement cette maudite langue française n’était pas si abominable pour la musique ! Il est vrai que c’est le diable qui a fait cette langue ! Et puis les chanteurs et les chanteuses ! On ne devrait pas leur donner ce nom car ils ne chantent pas ; ils crient, ils hurlent, et à plein gosier, du nez et de la gorge. » Pas tendre avec nous, l’aimé de Dieu.

 

Mozart refusa certains emplois car il exigeait les pleins pouvoirs. Ce qui se comprend car il voulait imposer une musique qui était parfois en avance sur son temps (pensons à ses dernières symphonies), mais aussi parce que de très nombreux musiciens « professionnels » étaient en fait de mauvais amateurs. Dans les orchestres, les chapelles, il revendiquait donc le respect de la hiérarchie, la « subordination » afin d’être « respecté et craint ». Il refusait qu’un maître de cour ose se mêler de son travail. Si bien qu’il n’occupa auprès de l’empereur que le poste subalterne de musicien de la Chambre à qui l’on demandait d’écrire des danses pour les bals de la cour. Il est tout à l’honneur de Mozart de n’avoir « voulu mendier aucun service ». Avec son employée de maison, il fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un patron de choc : « Elle se plaint de se coucher tard et de se lever tôt ! Je crois que de onze heures à six heures, on peut assez dormir : cela fait tout de même sept heures ! » Mozart dormait peu, et puis il devait être dans l’air du temps (lire à ce sujet le très utile La vie quotidienne à l'époque de Mozart et de Schubert de Marcel Brion).

 

On en vient pour finir à l’épilogue de ce livre. Et là, on retrouve Olivier tel qu’on le plaint. Cet envoi, ce grand moulinet du bras tombe comme un cheveu dans la soupe. On a l’impression, assurément trompeuse, qu’Olivier n’a rédigé ce dialogue avec Mozart que comme un prétexte à débonder une urgence philosophique. La thèse de cet épilogue est qu’il ne faut pas confondre les idées et le goût, ni surtout les mettre au même niveau. Les idées sentent le caca, le goût sent la rose et le jasmin. Le goût, c’est moi, qui suis forcément beau et gentil (comme Olivier), les idées, ce sont les autres, qui sont laids et méchants : « Le goût est ce qui nous appartient en propre, tandis que les idées nous traversent et parfois s’attardent comme une greffe qui aurait pris par hasard dans un corps étranger. » Dire que cette analyse relève de l’idéalisme est faible. Non, Olivier, le goût est une construction au même titre que les idées. Le goût ne procède pas d’une essence mystérieuse et charmante tandis que les idées nous seraient « imposées par des chefs de file, des groupes de pression, des cliques ». Comme les idées, le goût peut être de classe, parfaitement idéologique. Il n’est pas besoin d’être un lecteur assidu (que je suis) de Bourdieu pour comprendre cela. Au XIXe siècle, en Russie, la majorité de la classe dirigeante aristocratique (des gens intelligents, cultivés, qui parlaient tous français, cette langue que détestait Mozart – au nom de quoi, je vous le demande ?) estimait que l’œuvre de Shakespeare valait moins qu’une paire de bottes. S’agissait-il de leur goût, leur « bon plaisir », pour reprendre l’expression d’Olivier, ou d’un parti pris culturel, donc idéologique. Les idées ne sont pas « la partie totalitaire de nous-même », ou alors il faut fuir Bellamy qui, dans les deux pages de cet épilogue, en a exprimé quinze.

 

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Non, Olivier, les idées ne sont pas « nauséabondes ». Ce qui sent mauvais, comme l’expliquait fort bien mon vieil ami Orwell, ce sont les orthodoxies, les dogmes parce qu’elles et ils sont terroristes. Il faut prendre le problème de la liberté par l’autre bout : les orthodoxies ne nous empêchent pas de parler, elles nous obligent à parler, comme disait Barthes. C’est ce que réalise quotidiennement et fort bien l’idéologie dominante dans laquelle vous baignez à Radio Classique et ailleurs (et dont je suis, moi comme les autres, imprégné) : ce discours unique du « libéralisme », du capitalisme financier (link), des banquiers de Goldman-Sachs qui imposent leur politique aux élus des peuples.

 

Vous êtes, Olivier, obsédé par le totalitarisme, ce qui est à votre honneur, mais qui n’est point – reconnaissez-le – un combat d’avant-garde. Mais le totalitarisme n’est plus là où vous croyez qu’il est. Tenez : cela fait quarante-cinq ans que j’ai en poche la carte du même syndicat. Je m’y suis toujours senti infiniment plus libre que vous à Radio Classique ou que Tartempion, cadre supérieur chez Vivendi ou Areva. Lisez ce texte publié sur mon blog en 2008 et repris par un site de la gauche de gauche (link). Et puis surtout, calmos !. Cessez de considérer l’Autre avec fébrilité, de tout votre être physiologique. Cet Autre n’est pas un « cyclope » parce qu’il a des idées différentes des vôtres. Le courant dominant, que vous servez volens nolens, est tout aussi idéologique que celui de l’Autre qui vous effraie.

 

Mais revenons à la création artistique. Pas plus que Dante, Rimbaud, Goethe ou Michel-Ange, Mozart n’a surgi d’un lieu mystérieux où les gens fins et délicats avaient du gusto. La plus merveilleuse des créations artistiques (et la pire aussi) s’élabore dans des circonstances historiques et sociétales données, à partir d’un contexte conceptuel bien précis et facile à cerner. « Mozart nous réunit », dites-vous. D’accord, mais à une condition : c’est qu’en amont on ait “ appris ” Mozart. Avec notre cerveau, pas seulement avec nos fibres. Il y a une trentaine d’années, j’enseignais la littérature anglaise à de bons étudiants de maîtrise ivoiriens. N’étant pas plus mauvais pédagogue qu’un autre, je réussis à faire passer tout ce que je voulais transmettre. À deux exceptions près. Jamais je ne pus leur faire comprendre que le fantôme d’Hamlet était une construction, du discours, un artefact, une idée (absolument pas « nauséabonde »). Pour la raison toute bête que, dans cette partie du monde, les fantômes n’ont pas la même substance que pour nous et qu’ils n’occupent pas la même place dans la cosmogonie. Et puis je butai sur une œuvre qui nous « réunit », le David.

 

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Je leur expliquai pourquoi, pour nous Européens, cette sculpture représentait le commencement et la fin de tout notre art. Mon explication, mais surtout la statue, les laissèrent … de marbre. « Bon sang, mais c’est bien sûr », pensai-je ! Pourquoi faudrait-il que ces Ivoiriens aient la même notion du Beau que moi ? Pourquoi faudrait-il qu’ils aient la même représentation de l’espace, des volumes, des couleurs, du rôle de la sculpture ? Décidément, lorsque Picasso avait eu l’« idée » de s’inspirer sans vergogne de l’art africain, il n’avait pas perdu son temps, ni le nôtre. Il avait « associé des sensations », comme vous dites, parce que, justement, il avait « opposé » ou juxtaposé des concepts.

 

Allez, Olivier. Sans rancune.

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