Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 06:39

Marie Treps. Enchanté de faire votre plein d’essence et autres joyeuses calembourdes. Paris, Vuibert, 2013

 

Marie-Treps--c--Seuil-E.Marchadour-BD.jpgExcusez du peu mais, en matière de calembours, je suis d’accord avec Flaubert (et avec mon ami Patrick G.) : plus ils sont mauvais, plus il sont bons : « les Espagnols les plus pingres sont les Navarrois puisqu’ils vivent en Navarre », avait découvert Flaubert enfant. Ce qui lui permettait d’arriver, alors qu’il ne connaissait même pas Buster Keaton, « au comique extrême, le comique qui ne fait pas rire ». Comme quand en bon prépoujadiste, il parlait de “ démocrasserie ”.

Quelle bonne idée a eu la linguiste Marie Treps, en ces temps de difficultés hollandesques (en affirmant que son seul ennemi était la finance, le futur président était-il un faux mage ?), de nous rafraîchir les sens avec son ouvrage sur le calembour ! Pour l’auteur, un calembour est « une devinette implicite ». Donc, « sous peine de ruiner son effet, qui lance un calembour doit renoncer à en livrer le secret. » Il en va de même pour les contrepèteries. Le jeu de mots est fondé sur « une similitude de sons recouvrant une différence de sens ». Treps propose arrosoir et persil pour au revoir et merci. Exactement dans la même veine, les Britanniques avaient forgé, au moment de l’invasion de l’Éthiopie par Mussolini : Abyssinia pour I’ll be seeing you (à la revoyure). Le calembour « force l’équivoque sans plus respecter le bon sens que l’orthographe » (V.-J. de Jouy). Jusqu’à préférer la forme dénaturée à l’originale : « Là où il y a de la gaine, y’a pas de plaisir » (San-Antonio), « la caserne d’Ali-Baba » (Coluche). Et l’on attend le moment où la langue française, dans son canon, finit par préférer le sens à la forme. Treps cite « clouer le bec » : l’image est forte, avec ce clou qui ferme méchamment le bec. Or clouer est ici une forme archaïque de clore. C’est un chaud la pince qui me l’a dit. Pas Albert Cohen, qui faisait dans la triplitude avec son payer rectal sur l’ongle (payer rubis, payer recta, rectal).

Jouer avec les mots, c’est, d’une certaine manière, retourner en enfance ou, plus exactement, y rester. Calembourrer n’a rien de pervers, ne relève pas d’un comportement marginal. Il s’agit d’une réflexion, d’une pratique plus ou moins consciente du fonctionnement de la langue, quand le locuteur tire profit des zones résiduelles du comportement langagier que les grammaires, les théories linguistiques, ne prennent pas en compte.

Le calembour est assurément soluble dans la lutte des classes. Treps cite Alphonese Allais : « … ni des lèvres, ni des dents, comme dit ma brave femme de concierge ». Les personnages de Proust, eux aussi, calembourrent à tout va. Un peu honteux, tout de même. Marie Treps oppose les drôles de calembours de Berrurier sans enjeu (Ça marche comme sur Déroulède) à ceux de Coluche, échos de la fronde populaire (Lecanuet élu dans un concours de circonstances, les érections pestilentielles). Autres calembours sans trop d’enjeu politique, le traficotage des noms propres :C’est l’année où Maurice Herzog est monté sur Lana Turner, Marcel Prout, Simone de Bavoir, Cecil Billet de Mille, L’enroué vers l’or (Charles Aznavour), Julio l’Essuie-glace.

Shakespeare branlait-il son dard (To skake : agiter ; spear : lance, dard) ? Certains noms – communs ou propres – sont plus signifiants que d’autres. Valéry l’avait remarqué à propos de La Fontaine : « Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché pour toujours à la figure imaginaire d’un poète je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur […]. De grands dieux naquirent d’un calembour […]. » Il n’est pas certains que les possesseurs d’un nom aiment qu’on joue avec leur patronyme. Il n’en reste pas moins que s’il y a calembour à partir des noms, c’est que d’abord, comme le dit l’expression, on se fait un nom : il est fort probable que le patronyme de la famille royale des Stuart vienne de sty ward (porcher), il est sûr que le peintre Hogarth s’appelait à l’origine Hoggart (hog = verrat). Quant au premier président de la République de Côte d’Ivoire, il s’appela “ Houphouet ” (détritus) pour des raisons métaphysiques et “ Boigny ” (bélier) pour des raisons sociétales. Le calembour jailli d’un patronyme crée donc un univers fini, rétréci, où l’arbitrarité du signe a vécu.

Je pense que l’auteur aurait pu problématiser davantage cette inscription du calembour dans le fait socio-politique. Je vais reprendre ici des éléments d’un texte écrit il y a une vingtaine d’années et que j’ai publié dans mon blog il y a deux ans (link).

 Nous sommes aujourd’hui dans une ère de médiatisation obligatoire, à une époque où il faut penser, parler et réagir le plus vite possible. Il n’y a plus de discours public sans urgence histrionique, sans mépris pour l’approfondissement, sans relégation aux oubliettes de l’histoire du substrat culturel, sans appel – entre autre par le calembour – aux tendances simplificatrices et démagogiques d’un homo civicus et economicus complètement emprisonné dans la langue des moyens de communication de masse. Insulte raciste, expression à cru de la violence de l’inconscient, le “ Durafour crématoire ” de Le Pen était aussi un crime contre la pensée lorsque c’est l’Autre antisémite qui parle, non pas contre le locuteur, mais en lui. Un journal comme Libération hésite entre la désinvolture de ses calembours de première page et la respectabilité auto-légitimante d’un regard plus ou moins approfondi sur les choses. De Le Pen à Demorand, l’utilisation médiatico-politique du calembour marque la volonté d’inclure tout dans tout, et vice-versa (Lycée de Versailles ?), est la preuve que tout se vaut et qu’un bon mot qui passe la rampe vaut mieux qu’une réflexion qui prend son temps. Le calembour est, en effet, un éclair, une brièveté, un coin enfoncé entre l’essentiel et l’accidentel.

Dans notre époque “ moderne ”, lorsque les Guignols servent de culture politique et que les hommes politiques eux-mêmes s’y réfèrent et se mirent parfois en eux, lorsque le sondé a remplacé l’électeur, on peut se demander si on n’a pas atteint (provisoirement, peut-être), un certain aboutissement de la pensée, quand la signification a disparu parce qu’on a perdu de vue la relation logique entre le signifiant et le signifié. Quand la Vénus de Milo retrouve ses bras (aux États-Unis, par exemple) non pour que nous ayons envie de l’original mais pour que nous n’ayons plus besoin de l’original, quand on attend des supermarchés qu’ils se substituent aux pouvoirs publics parce que les banlieues sont devenus des “ quartiers ” ou des “ghettos”, quand les sectes ont remplacé les églises, quand les ambitions personnelles ont démodé les partis politiques, on peut se demander si l’humanité va encore être capable de produire des signes authentiques. Lorsqu’on ne parvient plus à rattacher les mots aux choses parce que notre rapport aux signifiants est brumeux, on abandonne le monde de la création pour se satisfaire de celui de la répétition parodique, du pastiche tautologique, du jeu à l’état pur, quand le ludique ne renvoie qu’à sa propre performance, se dénote sans connoter le réel. C’est ainsi, me semble-t-il, qu’on peut expliquer, ces dernières années, l’essor considérable de tout ce qui relève de l’imitation et du jeu sur les énoncés de la société. Il n’est pratiquement plus rien qui ne renvoie à autre chose. Quand le “ tout vrai ” doit s’identifier au “ tout faux ”, la médiatisation s’opère très souvent par le biais de calembours.

Lorsque je dis que “Dieu est un mythe errant”, je joue sur un jeu de mots préexistant, je tors une pensée elle-même tordue. Je débusque une stratégie langagière qui n’est pas neutre, et je finis par maîtriser une réalité qui m’avait échappé en affaiblissant la charge paradigmatique des vocables “ Dieu ”, “ mythe ” et “ Mitterrand ”. Mais cette réussite n’a été possible que parce que je ne me suis pas écarté de la logique du sémantisme de la proposition rhétorique initiale. Dieu m’a ramené à Dieu. Le mythe au mythe. Le discours au discours. Mais, heureusement, le jeu sur les mots n’est possible que parce que dans l’univers il y a davantage d’objets que de mots, et surtout que de sons, et parce qu’un mot n’est pas défini par sa seule forme mais surtout par sa fonction. Sinon, Séphéro, le fameux soldat de “ La Marseillaise ”, ne serait jamais sorti de son calembourbier.

Le calembour n’est pas un acte gratuit, qu’il témoigne de la crainte de l’autre ou d’un défi à l’autre, comme dénotait, au début de la guerre du Golf Persique, cette constatation du petit garçon d’un marine : « Sadly Insane took my daddy away » [ce triste fou m’a pris mon père] , ou l’antanaclase historique des Parisiens protestant contre les barrières d’octroi en 1789 : « le mur murant Paris rend Paris murmurant  », ou enfin ce slogan mot-valise des Luddites : “ Long live the Levolution ! ” mariant les “Levellers” (les Niveleurs) aux révolutionnaires français.

Le calembour traduit la jouissance du locuteur qui sent les potentialités infinies d’une langue qu’il domine à mesure qu’il la malmène. Autrement dit, le désordre qu’occasionne le calembour est la preuve de l’ordre du génie de la langue. Lorsque Booz est vêtu de “ probité candide et de lin blanc ”, lorsque Prévert évoque L’Emasculée Conception, lorsque Boris Vian joue de son quadruple instrument la trompinette (trompe, trompette, pine et trombine), de nombreuses frontières entre genres littéraires ou rhétoriques sont anéanties.

Il faut dire que l’étymologie peut nous aider à accéder à une étonnante connaissance de nous-mêmes, de notre culture, via le délire, la sortie du sillon. On pense aux travaux de Pierre Brisset pour qui l’étymologie donnait la clé, non seulement des mots, mais aussi du monde. Ainsi le gâteau matutinal préféré des Français s’appelle croissant, bien sûr parce qu’il en a la forme mais aussi parce qu’il fut inventé pour commémorer une victoire autrichienne sur les Turcs. Brisset poussait loin sa démonstration lorsqu’il expliquait que des idées exprimées par des sons identiques avaient la même origine. Il donnait l’exemple suivant :

Les dents, la bouche
Les dents la bouchent
L’aidant la bouche
L’aide en la bouche
Laides en la bouche
Laid en la bouche.

Le linguiste Robert Silhol a ainsi magistralement expliqué comment on pouvait jouer avec l’inconscient d’Apollinaire en jouant aux quilles avec les onze mots du refrain du “ Pont Mirabeau ” : 
« Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure »

Mais si on s’en tient à une simple approche grammaticale quoique ludique des six premiers mots “ Vienne la nuit sonne l’heure ”, on ne perd pas non plus son temps. Outre le fait que “ Vienne ” n’est peut-être rien d’autre que le chef-lieu d’arrondissement de l’Isère ou un département qui produit du fromage de chèvre, on peut voir dans ce verbe le véhicule des souhaits ou des regrets de l’auteur, on peut accorder à “ la nuit ” une valeur anaphorique ou une valeur généralisante, on peut conjuguer “ sonne ” au subjonctif, à l’indicatif ou à l’impératif, et on peut également donner à “ l’heure ” une valeur anaphorique ou généralisante. Ce faisant, on aura, sans effort, écrit cent mille milliards de poèmes.

Que peut-on faire de mieux ?

 

2311013061_CV_Enchante.jpg

 

http://pedagogite.free.fr/images_l_z/orthographe.jpg

Partager cet article
Repost0
5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 07:05

http://www.franceculture.fr/sites/default/files/2012/12/20/4556265/images/bernheim.jpg?1359983211Emmanuèle Bernheim. Tout s’est bien passé. Paris : Gallimard, 2013.

 

Lorsqu’on lit ce livre surprenant d’Emmanuèle Bernheim sur la mort choisie de son père presque nonagénaire, on se dit que cet aimable vieillard fut un homme heureux, heureux de mourir en heureux homme.

 

Emmanuèle Bernheim n’a publié que quelques (fort bons) romans (on se souvient de Sa femme, prix Médicis en 1993) et des scénarios très originaux pour les films de François Ozon. Elle nous raconte ici l’ultime parcours de ce père qui a choisi de mourir en Suisse, après avoir ingurgité la potion adéquate, en écoutant un quatuor de Beethoven.

 

Cette histoire nous est offerte à front renversé. Le titre, d’abord, avec cette expression qu’on prononce normalement après une naissance ou une opération. Cette famille où, mort assistée ou pas, on plaisante beaucoup, quoique parfois de manière macabre. Le mourant (il a été victime d’un AVC après de nombreux autres ennuis : ablation de la rate, pleurésie, embolie pulmonaire, crâne fracassé par un coup de crosse de revolver) qui ne cesse d’aller mieux au fil des pages, ce qui l’encourage d’autant plus à vouloir mourir guéri alors que ses proches tentent de le persuader de renoncer à sa décision. Le grand avocat ami de la famille Georges Kiejman, qui donne de précieux conseils pour contourner l’illégalité. La police qui tente, en vain, d’appréhender un vieillard qui n’a rien fait de mal. La fille qui donne l’adresse à laquelle l’urne funéraire devra être envoyée, ce dont, normalement, on s’acquitte après la mort de l’intéressé.

 

Paradoxalement, depuis l’euthanasie (par injection de chlorure de potassium) de Vincent Humbert tétraplégique, muet et aveugle (link), le type d’accompagnement que souhaite André Bernheim est devenu plus compliqué. Comme dit la responsable d l’association qui va le prendre en charge, « avant les choses se faisaient comme ça,  sans en parler, mais maintenant… ».

 

Mais André Bernheim est décidé : le sens de sa vie, c’est de réussir son projet mortel. Plus il se sent mieux, plus il est serein et déterminé. Plus il est gai à l’idée d’aller retrouver sa mère (« être avec Maman » dans le cimetière d’Elbeuf). Pendant ce temps-là, sa fille se bourre de Lexomil.

 

Un malin, ce père qui a impliqué sa fille dans un projet pour lequel elle a longtemps eu de la répulsion : « Je veux que tu m’aides à en finir ». C’est justement parce que cette famille est pleine d’amour, de tendresse  que les proches d’André vont l’accompagner jusqu’à ce qu’ils appellent tout au long du récit « ça ». Ce « ça » n’est pas que la mort, c’est le parcours obligé (mais pas contraint) vers la mort. Alors qu’André va vraiment mal, qu’il est en train de « dépérir », il dit à sa fille : « tu ne peux pas me laisser comme ça ». « Ça », « tout ça », c’est son corps. Ce corps décharné, dit-il, « ce n’est PLUS MOI ». Comme il refuse cette enveloppe (plus tard, il remangera, ira beaucoup mieux), il veut « disparaître » parce qu’il n’est plus lui.

 

André Bernheim (la demeure de l’ours) ira donc mourir à Berne, la ville de l’ours. Le protocole est strict : il « doit être capable de prendre lui-même le verre et de le boire tout seul ». Le suicide est « assisté ». Sans plus. Kiejman conseille à Emmanuèle de ne pas accompagner son père, mais de le rejoindre après sa mort afin qu’il n’y ait aucun soupçon de complicité. Comme André n’est pas vraiment capable de rédiger sa disposition de mort volontaire, sa fille le filme avec une caméra d’Alain Cavalier (celle du Filmeur ?).

 

Emmanuèle ne cesse d’espérer, même quand la responsable de l’association lui explique que les retours en arrière sont rarissimes. Le départ d’André pour Berne est rendu quasi burlesque à cause de la police qui a eu vent de l’expédition mortelle et interdite (« non-assistance à personne en danger, cinq ans d’emprisonnement »). Les ambulanciers, musulmans, pour qui le suicide est interdit, sont à deux doigts de tout faire capoter. Peu avant que son père ne parte vers la Suisse, Emmanuèle regarde le film d’horreur Saw sur la chaîne Cinéma Frisson.

 

Pour finir, André boit la potion au goût amer, sa main gauche dans celle de la responsable de l’association.

 

 

PS : Un correspondant me communique la lettre bouleversante écrite en 2011 au maire UMP d'Antibes (cardiologue dans le civil) Jean Leonetti. Député, il avait présidé la Mission parlementaire sur l'accompagnement de la fin de vie en 2004, qui a débouché sur la loi de 2005, relative "aux droits des malades et à la fin de vie" (suite à l'affaire Vincent Humbert de 2003).


 

 Monsieur Jean Leonetti (personnel)
                                         Mairie d'Antibes
                                         06600 ANTIBES


le 14 août 2011


OBJET : la fin de vie


Monsieur le Ministre,


Jusqu'à présent la façon dont les patients sont pris en charge a été traitée selon les modalités dont, député, vous avez fixé les limites. Ces limites ont été promulguées selon les critères qui vous paraissaient, à vous, justes.

Il se trouve que ces critères, à mon avis, ne devraient plus être fixés par des considérations partisanes, dictées par des a priori religieux, mais par par la vraie prise en compte de la laïcité qui est de mise au moins implicite depuis plus d'un siècle. Chacun est maître de sa vie propre, c'est un minimum. Peut-être cela vous choque-t-il, dans ce cas c'est à vous de réfléchir à la séparation des Églises et de l'État.

Pendant vingt-cinq ans j'ai veillé de jour en jour davantage, sur une épouse dont le mal irrémédiable la rendait davantage vulnérable, et douloureuse. Donc , je sais. Je sais ce qu'est l'horrible torture de voir l'être aimé chaque jour devenir plus terriblement fragile, parfois terriblement agressif en raison des aléas de l'état de la personne.

Ensemble, nous avons tenu ainsi vingt ans inoubliables, à partir du moment où elle n'a plus pu se lever. Vingt ans d'aléas quotidiens entre la douleur incoercible, les horreurs dues à la démence dont le sujet se souvient, la crise passée, etc... devrais-je me justifier ? non.

A la suite d'un épisode particulièrement terrible, mon épouse à dû être hospitalisée en urgence, affectée d'une pneumonie où pendant cinq semaines (longues, je vous laisse imaginer) elle n'a ingéré que le glucose minimum par voie parentérale (environ une heure fut nécessaire, pour simplement poser la sonde adéquate, en raison de l'état des veines). Et bien sûr avec l'assistance respiratoire ad hoc.

Le jour de la naissance de sa première petite-fille, à deux cent cinquante kilomètres de là, elle est "revenue à la vie", a pu manger, et est repartie pour six mois de répit. Je vous laisse toute interprétation de ce qui a pu se passer. Six mois plus tard, donc, aidée jour après jour par l'Hôpital à Domicile, suivie minute par minute par mes soins les plus constants, aimants, elle a cessé de vivre.

A aucun moment elle n'a demandé d'en finir. Donc je n'ai rien fait en ce sens. Elle est partie quand il lui paraissait judicieux de le faire. Elle avait cinquante-sept ans.

En revanche, si elle m'avait dit " Je n'en peux plus, fais quelque chose", je n'aurais pas hésité à braver VOTRE loi, et à l'aider à partir dans l'amour et la compréhension mutuelle.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre l'expression de ma contribution à la meilleure façon de vivre pour tous.

 

Partager cet article
Repost0
2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 06:21

http://www.marianne.net/photo/art/default/964921-1142369.jpg?v=1359111602Céline Raphaël. La Démesure. Soumise à la violence d’un père. Paris, Max Milo, 2012.

 

En 1993, à l’âge de 11 ans, le déjà virtuose chinois Lang Lang est en lice pour le Premier Prix du 4e « Concours International de Jeunes Pianistes » à Ettlingen. Pour pouvoir se payer le voyage jusqu’en Europe, la famille de Lang Lang a vendu tout ce qu’elle possédait. Si le jeune garçon n’avait pas remporté la première place, sa famille eût été ruinée et sa carrière vraiment compromise.

 

Dans le domaine des arts, comme dans celui du sport de haut niveau, nous ne sommes jamais bien loin de la folie. Parmi les compétiteurs, une gamine, plus jeune encore que Lang Lang, obtient la troisième place. Mais alors que Lang Lang a pu, dès l’âge de deux ans (il a voulu se mettre au piano après avoir vu Tom Jerry jouer la rhapsodie hongroise de Listzt dans Le concerto du chat), apprendre la musique de manière ludique, quoique sérieuse (avec son père toujours à ses côtés), Céline va vivre un enfer jusqu’à l’adolescence (où elle sera placée en foyer), soumise aux coups, aux humiliations, à la privation de nourriture et de sommeil par un père qui avait lui-même souffert durant son enfance. Cet enfant, qui a atteint un très haut niveau musical, n’avait jamais voulu faire de piano. Son rêve, finalement exaucé, était de devenir médecin.

 

Cette histoire expose un réel problème politique. Chez les Raphaël, nous sommes dans une famille bourgeoisie, aisée et cultivée. Le type de maltraitance – le mot est faible – endurée par la petit Céline ne se rencontre donc pas que dans les milieux défavorisés. Chez certains bourgeois, on tire des enfants par les cheveux sur une distance de vingt mètres. On leur donne des coups de ceinture jusqu’au sang parce qu’ils ont fait une fausse note dans une des sonates les plus difficiles à jouer de Beethoven. On les empêche de dormir et de manger pendant vingt-quatre heures en les obligeant à faire des gammes. On leur rase la tête parce qu’ils ont rechigné à travailler. Mais le plus grave, peut-être, c’est que ces comportements totalement déviants sont permis par la complicité de l’entourage immédiat (la mère se tait, comme dans ces familles où les épouses ne disent rien face aux pratiques incestueuses des maris), de l’entourage proche (les professeurs de musique ne veulent pas trop savoir du moment que l’enfant fait des progrès), de l’entourage plus éloigné (l’institution scolaire ne se montre pas vraiment curieuse). Paradoxalement, une situation aussi odieuse n’aurait pas duré aussi longtemps dans un milieu modeste car les structures d’encadrement ou de répression n’auraient pris aucun gant avec les parents.

 

Lorsque son père achète à Céline un piano alors qu’elle n’a que deux ans, l’offrande répare une blessure de son propre passé. Le jeune et brillant ingénieur de trente ans a fait d’un objet déjà monstrueux pour un enfant de deux ans « le cheval de Troie de son obsession ». Issu d’une famille pauvre, il n’eut droit, pour sa part, qu’à l’accordéon, le « piano du pauvre », comme chacun sait. Dès lors, Céline va mener trois combats : contre le piano qu’elle va gagner facilement car elle est très douée, contre la violence physique qu’elle va perdre et contre la violence psychologique, la plus terrible, qu’elle va perdre également. Toute son enfance, jour après jour, heure après heure, elle va tenter, après chaque coup encaissé, après chaque insulte reçue, de retrouver l’amour de son père en se persuadant qu’elle est dans l’erreur, qu’elle est seule coupable. Plus son père est immonde, comme quand il l’empêche d’aller aux toilettes par un « T’as qu’à chier par terre », plus Céline désespère de retrouver son amour, en aimant “ Big Father ”.

 

Alors qu’elle n’a guère plus de huit ans, le professeur de Céline, absolument complice des méfaits du père, inscrit l’enfant dans le concours que remportera Lang Lang. Elle doit apprendre l’étude révolutionnaire et la valse en ré bémol majeur de Chopin, ainsi que la Toccata de Poulenc. Pour jouer ce dernier morceau, il fallait au minimum les poignets d’acier de Vladimir Horowitz (link). Céline est heureuse de ne pas avoir remporté la première place, synonyme de carrière musicale obligatoire.

 

Pervers, le père de Céline l’est assurément, comme quand il se glisse dans le lit de sa fille, se colle contre elle, l’emprisonne de ses bras. Rien de mieux, sauf peut-être de se moquer de sa poitrine naissante, pour rendre l’enfant anorexique en lui faisant haïr sa sexualité. Tout cela n’empêcha pas ce père d’obliger l’enfant à travailler avec 40° de fièvre avant de lui ordonner de nettoyer la cuisine après le repas du soir auquel elle n’avait pas pris part. « Quand il trouvait un papier par terre, il me le faisait manger », précise l’auteur.

 

Lorsque, n’en pouvant plus, l’enfant, après des années d’hésitation, fait appel à la justice, elle craint d’être la cause de la destruction de sa famille, du suicide de son père qui ne supportera pas son placement en foyer. Les pages consacrées à ces longs épisodes judiciaires sont très éloquentes. La jeune adolescente se ressent comme un numéro de dossier. Ses désirs sont rarement pris en compte. Les foyers sont invivables. Il y règne la loi du plus fort. Céline ne peut faire son travail scolaire à cause des cris, des chahuts incessants.

 

Arrive le jour du procès. Céline a peur que son père aille en prison. Elle a peur de sa déchéance, de la douleur que cela causerait à sa mère. Le père nie tout, admet seulement avoir été exigeant avec une enfant qui ne travaillait pas assez sérieusement. Ce faisant, il s’efforce d’enfouir le mensonge familial. Battu par son père, il avait souffert de l’humiliation. Au lieu de se révolter, de sortir ce problème de l’histoire familiale en le conscientisant, il avait cherché le salut dans le dépassement, la perfection. Il sera finalement condamné à deux ans de prison avec sursis et à une interdiction temporaire de voir sa fille.

 

Mais celle-ci n’en peut plus du foyer. Elle veut rentrer chez elle, ce que la justice ne comprend pas. Elle réussit brillamment au baccalauréat et finit par intégrer la Faculté de médecine.

 

En conclusion de son ouvrage, Céline Raphaël rappelle que deux enfants meurent chaque jour en France des suites directes de maltraitances parentales. Elle déplore le manque cruel de médecins scolaires, à même de prévenir, de témoigner. En postface, le pédopsychiatre Daniel Rousseau explique que, malgré toutes les lois nationales et internationales qui ont fait progresser la cause des enfants (et des mères), nous vivons toujours dans des schémas patriarcaux, dans la patria potestas du pater familias. C’est lui qui, dans l’Antiquité, avait droit de vie et de mort sur l’enfant. C’est lui qui, aujourd’hui, décide de battre l’enfant « pour son bien ». C’est lui qui peut encore considérer que la société n’a aucun droit d’ingérence dans la famille. C’est lui dont le désir peut devenir maltraitance. Rousseau pose une question toute simple à ces pères tout puissants : « accepteriez-vous que votre voisin s’adresse à votre enfant dans les mêmes termes que vous ? Accepteriez-vous que votre collègue de travail ou votre supérieur hiérarchique use des mêmes insultes à votre endroit ? ». On parle beaucoup, à juste titre, de harcèlement au travail, mais jamais du harcèlement des enfants par leurs parents.

Partager cet article
Repost0
1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 07:00

http://photo.parismatch.com/media/madeleine-chapsal-francois-mauriac-francoise-giroud/2965601-1-fre-FR/Madeleine-Chapsal-Francois-Mauriac-Francoise-Giroud-Madeleine-Chapsal-Francois-Mauriac-Francoise-Giroud.jpgFrançoise Giroud vous présente le Tout-Paris. Paris, Gallimard, 2013. Nouvelle édition préfacée par Roger Grenier. Première édition : 1952.

Étrange, ce titre qui contient le nom de l’auteur, révélateur d’un sacré ego. En 1952, Françoise Giroud travaille dans la presse des époux Lazareff (Elle, France-Soir, L’Intransigeant). Juive, elle a traversé la guerre comme elle a pu, sous son pseudonyme de Giroud, commettant quelques articles dans la presse de l’occupation (Le Pont, Paris-Soir). Elle a déjà ce formidable talent d’écriture qu’elle a aiguisé en produisant des scénarios pour Jean Renoir (elle fut scripte dans La Grande Illusion). Dans un an, elle fondera L’Express avec son amant Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Les portraits qui constituent ce livre, Roger Grenier, son préfacier (né en 1919) nous dit les avoir lus au marbre de France-Dimanche, qui n’était pas alors le journal à scandales qu’il est devenu. Ce livre, somme toute assez mondain, fut publié directement par Gallimard : Lazareff y avait créé la collection L’Air du temps, dont le troisième volume fut le titre de Giroud (le second avait été Le Cahier rouge d’Eugène Weidmann, le dernier assassin exécuté en public en France).

 

« L’époque et les hommes [ainsi que quelques femmes, tout de même] de ce recueil appartiennent à un temps qui semblera proche aux uns et lointains aux autres », assure Roger Grenier. Ceux qui, comme moi, sont nés un peu avant la parution de cet ouvrage y retrouveront des personnalités qui ont bercé leur enfance, à une époque où la télévision n’existait quasiment pas et où l’on écoutait la radio une demi-heure, le soir, éventuellement. Nous étions encore dans la domination absolue de l’écrit. Et Giroud, vers l’âge de trente-cinq ans, en était l’une des reines.

 

L’auteur nous offre donc le portrait d’une bonne cinquantaine de personnalités de l’époque. Ces people, comme on dit maintenant, il arrive à Giroud de les égratigner. Mais elle ne leur fait jamais vraiment mal. Elle est trop proche des gens de ce monde, même si elle ne leur doit rien. Mais ce qui fait que ce livre est plus que lisible, par-delà sa valeur un tant soi peu historique, c’est l’art de l’auteur, sa très grande maîtrise, l’originalité à chaque fois nécessaire de sa démarche, de son approche féline (sur la couverture, Giroud ressemble à une Madone des sleepings ou à une cambrioleuse d’hôtels cinq étoiles). Tout en se maintenant à la surface des choses, elle va au plus profond des êtres ; elle vise juste et son style est prodigieusement concis. Comme celui de Marcel Carné, qu’elle admire au plus haut point : « Si l’on compare le langage cinématographique à l’écriture, on peut dire qu’il écrit en phrases claires, sensibles, bien ponctuées, sans aucune boursouflure, sans adjectif sonore, sans point d’exclamation, sans enflure lyrique, mais sans sécheresse, non plus. » Bref, le style de L’Express, dont elle a réécrit presque tous les articles pendant des années. Puisqu’on est avec Carné, restons-y. Une petite phrase qui le tue et le rachète : « on le sent conscient à chaque minute, d’une infériorité qu’il s’est inventée lui-même. »

 

Vers 1950, Pierre Fresnay est un monument, au pied duquel elle feint de se prosterner : « Non, on ne devrait pas avoir le droit d’être parfait à ce point-là. C’est décourageant, vous comprenez ? ». Et puis, elle l’assassine parce qu’elle a remarqué chez lui ce que personne n’avait jamais vu : « Ne cherchez pas dans vos souvenirs, [ses mains], vous ne les avez jamais vraiment vues. Il possède l’art – encore un – de les escamoter, comme s’il savait qu’elles parlent plus en une minute que lui en dix ans. Et l’irrite tout ce qui peut l’aider à fracturer le coffre-fort où il se garde. Parler de lui, c’est déjà se sentir coupable d’un cambriolage. Or cet homme qui réunit toutes les distinctions, celles du cœur, celles du corps et celle de l’esprit, a des mains courtes, larges, aux pouces presque spatulés. Des mains brutales faites pour fracasser, pour tordre, pour écraser, comme si tout ce qu’il domine en lui d’impétueux se réfugiait là. » Celui qui s’adressait à Jean Gabin – dont il était l’aîné de sept ans – en l’appelant « Monsieur Gabin » avait assurément quelque chose d’extrêmement brutal. Pas étonnant que Giroud ait eu une fille psychanalyste qui écrivit pour Chabrol.

 

Les quelques pages consacrées à Paul Géraldy valent plus le détour que l’œuvre. L’auteur de l’inénarrable Toi et moi, dont l’ouvrage préféré était le conte pour enfants Clindindin, qui n’aimait rien tant que la « béatitude voluptueuse », Giroud l’enterre une seconde fois avec un : « Paul Géraldy veut écouter au cœur comme on écoute aux portes. »

 

Moi qui ai vécu quelques années dans ce charmant village du Poitou, j’ai été surpris d’apprendre qu’Odette Joyeux (la femme de Pierre Brasseur et la mère de Claude) avait été l’auteur d’Agathe de Nieul l’Espoir, livre apprécié par Giraudoux. Odette joyeux, qui a peu d’amies « parce qu’elle n’a rien à leur dire », et qui est « une petite fille dure pour qui la vie est un jeu aux règles difficiles [comme la danse classique sur laquelle elle a fort bien écrit], où les perdants sont condamnés à devenir des grandes personnes. »

 

Qui se souvient encore aujourd’hui d’André Maurois ? Enfant, je n’ai lu que deux livres de lui, son premier, Les Silences du colonel Bramble et son Histoire de l’Angleterre qui, pour l’époque, n’était pas inintéressante. Bramble, un livre fort plaisant, dans lequel l’auteur, bon angliciste, avait traduit le célèbre poème de Kipling “ If ” (« Tu seras un homme, mon fils »). Outre ses romans, Maurois écrivit de nombreuses biographies, qui n’étaient tout de même pas du niveau de celles de Stefan Zweig. Il était issu d’une famille de riches industriels, ce qui permet à Giroud cette âpre pique : « Il devrait être aujourd’hui l’un de ses grands patrons d’usine persuadés que l’on peut encore être aimé de ses ouvriers à condition de leur installer des douches et des terrains de sport. »

 

Françoise Giroud aimait et admirait Pierre Mendès-France. Avec Servan-Schreiber, elle l’aidera lors de la guerre d’Indochine, avant de le pousser à se fourvoyer lors de l’élection présidentielle de 1969 en second de Gaston Deferre. Elle aimait tout particulièrement – on la comprend – la grande moralité de cet homme : « Il vit moralement comme un homme qui refuserait d’installer le chauffage chez lui en pensant : si j’admets cette chaleur artificielle, j’oublierai qu’il fait froid dehors. » Nous sommes loin de l’ambition maladive de François Mitterrand (dont Giroud a vire repéré qu’il sortait du lot) : « Son ambition ne se nourrira pas de merles là où il y a des grives. »

 

Son portrait de la chanteuse – disons réaliste – Marianne Oswald est bouleversant : « Parce qu’elle chantait la misère humaine, on la crut révolutionnaire, mais sa misère à elle était de celles qu’aucune révolution ne supprimera, celle que l’or ne guérit pas, celle que l’on ne soigne ni avec des Frigidaire ni avec des kolkhozes. C’était celle qui conduit, si l’on n’y pense pas trop, à la Trappe ou au suicide, parce que ses fils sont tissés dans la trame de toutes les vies, pour peu qu’on y regarde d’un peu près. » Nettement plus profond que le portrait lyrique qu'en avait fait Cocteau : « Je suppose que c'est cette puissance rouge d'incendie, de mégot, de torche, de phare, de fanal, qui l'habite, cet acharnement de braise, cette haleur de gaz d'acétylène, de magnésium et de lampe à souder, qui forment l'efficacité de cette chanteuse, de cette mime que bien des esprits repoussent, mais qui s'impose malgré tout. »

 

Quant à Gérard Philipe, « on le reconnut pour grand comédien comme on reconnaît les bébés abandonnés sur les marches des églises … À quelque signe mystérieux qui marque le front. » Dans les années cinquante, Édith Piaf est l’artiste de variétés la mieux payée au monde. Mais cette miraculée qui recouvra la vue après un pèlerinage à Lisieux « n’a pas le goût du malheur, c’est le malheur qui a du goût pour elle. » Et Prévert « qui dénonce l’absurdité d’un univers soufrant dont il s’épuise à chercher le sens », peut-être parce qu’une bonne partie de sa vie tourna autour de sa fille anorexique qui, dès la naissance, refusa de s’alimenter. Prévert aimait picoler et fumait comme un pompier mais il sentait la bonne eau de Cologne, la laine de ses chandails était « la plus douce », le lin de ses chemises « le plus fin », le cuir de ses chaussures « le plus souple ». Bref, un homme raffiné, soigneux, soigné.

 

Issu d’un milieu picard très modeste, Simone Renant fut la femme du réalisateur Christian-Jaque puis du producteur Alexandre Mnouchkine. Giroud la voit dure comme une lame d’acier (elle mourut à 93 ans en 2004). D’ailleurs, elle joua souvent – admirablement – des rôles de dure. J’ai personnellement en mémoire la lesbienne de Quai des Orfèvres. Alors, forcément, écrit Giroud, « elle m’a toujours fait penser à ces capitaines capables de couper d’un coup de hache les mains de naufragés qui s’accrochent à leur embarcation. »

 

Il n’est jamais facile de se faire un prénom, surtout quand on est le fils d’un immense peintre. Jean Renoir y parvint parce que, selon Giroud, avant d’être un artiste, il fut un homme doué de qualités humaines exceptionnelles : « C’est le seul homme que je connaisse qui regarde les humains sans lunettes, lunettes vertes de l’envie, lunettes noires de la peur, lunettes roses de la sottise, lunettes opaques des préjugés, lunettes grises de la timidité … Et c’est peut-être pour cela qu’il a dans ses yeux bleus tout le soleil du monde. » Mais avec Roberto Rossellini, Giroud n’y va pas avec le dos de la cuiller : « Extrêmement courtois ave les femmes, de cette courtoisie un peu appuyée des Méditerranées [Giroud était d’origine ottomane], faite de mépris autant que d’hommages. »

 

Un des portraits les plus savoureux est celui de Tino Rossi. On se dit que s’il n’avait pas été doué de ce filet de voix surnaturel, le bon Tino n’eût été … rien. Ou, pas grand-chose : « Un petit homme gras et mélancolique, incapable d’articuler clairement trois phrases à la suite. » Mais, devenu l’immense vedette que l’on sait, « il est comme un inventeur qui aurait créé un robot et qui soignerait attentivement cette merveilleuse machine à rapporter de l’argent. »

 

Que dire de Sartre en 1952 et qu’on ne dira jamais plus ? Que ce philosophe « fait passer le noyau parce qu’il le présente dans une cerise. Seulement, le public mange la cerise et jette le noyau. » En 1952, par opportunisme ou par conviction, Giroud n’est pas encore féministe. De Beauvoir, elle retient – ce qui n’est pas faux – qu’elle « massacre un beau visage intelligent avec une coiffure et des ornements de mercière apprêtée pour la messe. » Le lecteur de base de France Dimanche a dû aimer cette vision un peu partielle de l’auteur du Deuxième sexe.

 

On a dit de Françoise Giroud qu'elle était un crocodile qui avait avalé une midinette. Sûrement bien vu...

 

* En illustration : François Mauriac entre Madeleine Chapsal, l'épouse de Jean-Jacques Servan-Schreiber, et Françoise Giroud, la maîtresse du même Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Partager cet article
Repost0
9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 07:02

Valentin Feldman. Journal de guerre, 1940-1941. Tours, Farrago, 2006.

 

Léone Teyssandier-Feldman, une de mes anciennes collègues (spécialiste des Élisabéthains), est récemment décédée à l’âge de soixante dix-huit ans. Elle était la fille du grand résistant Valentin Feldman, fusillé à la place d’un autre résistant, le 27 juillet 1942 au Mont Valérien. Il avait refusé de demander sa grâce. Face au peloton d’exécution, il prononça ce cri devenu historique : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! ».

 

http://www.lmda.net/imgliv/L53190.jpg

 

En 2006, sa fille publia (en collaboration avec Pierre-Frédéric Charpentier) le Journal de guerre de son père. Je voudrais revenir ici sur ce très beau livre, témoignage de premier plan sur la « drôle de guerre » en même temps que méditation d’un jeune et brillant philosophe, d’un homme de culture.

 

Feldman est né à Saint-Pétersbourg en 1909, dans une famille bourgeoise, juive et laïque. Son père meurt quand il a sept ans. Avec sa mère, il part pour la France en 1922. Il apprend le français dans Corneille, Baudelaire et Pascal. Il intègre le lycée Henri IV et obtient le baccalauréat en 1927 après avoir remporté le premier prix de philosophie au concours général. Durant les années trente, il devient l’ami de José Corti, qui brossera de lui un portrait particulièrement admiratif dans ses Souvenirs désordonnés. Il décroche l’agrégation de Philosophie en 1939 (bizarrement, il trouvait les agrégatives asexuées ; si cela était, les choses ont bien changé !). Sa rencontre avec Victor Basch, président de la Ligue des droits de l’homme et grande figure du socialisme de l’époque, sera déterminante. Il se lie également avec le jeune journaliste Maurice Schumann, et Jacques Soustelle, alors proche du parti communiste. Il côtoie Sartre et Beauvoir juste avant la guerre. Lors de la signature du pacte germano-soviétique, il est anéanti, lui qui avait adhéré au PC en 1937. Mais il garde la carte. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, il souffre de problèmes cardiaques et est déclaré inapte au service. Il s’engage néanmoins comme volontaire et se voit affecté à une compagnie du Train. Son attitude sous le feu de l’ennemi lui vaut la Croix de guerre. Démobilisé, il reprend ses fonctions d’enseignant. Feldman ayant un grand-père juif, il craint d’être “ démissionné ”. Son inspecteur d’académie le rassure : « l’essentiel est de n’avoir pas été communiste ». Il est révoqué, puis réintégré avec indemnisation ! Il n’avait pas « le nombre de grands-parents juifs requis ! ». En juin 1941, il est finalement exclu de la Fonction publique. Durant l’hiver de cette même année, il disparaît dans la clandestinité de la Résistance (le « brouillard », comme il l’appelle). Il est arrêté le 5 février, à la place d’un autre combattant de l’ombre. Il a un alibi, mais il se tait pour ne pas compromettre ses camarades. Il est mis aux fers, torturé. Il va jusqu’à frapper au visage un de ses tortionnaires. En prison, il lit Rimbaud. Dans une de ses dernières lettres, il écrit :

 

« Tout est calme en moi ; tout est rigoureux, mathématique autour de moi depuis cent soixante-dix jours. Je meurs par dignité pour n’avoir pas voulu me planquer en zone libre, pour n’avoir pas voulu parler pour marchander ma tête. Il ne faut pas me pleurer. Je meurs en homme, sans trembler, propre, comme j’ai vécu en homme. »

 

http://1.bp.blogspot.com/_ClYcSaPsLm4/Sxp5KFnIbMI/AAAAAAAAEOE/a_wCuUek4zQ/s400/3janv40.jpg

 

En 40, Feldman est cantonné dans les Ardennes, à Rethel, une de ces villes qu’on ne cite jamais aujourd’hui, comme Carvin et ses 17 000 habitants, Tourcoing (près de 100 000) ou Béthune (25 000 mais 260 000 avec son agglomération). La première phrase du Journal commence par cette phrase d’une lucidité confondante : « Nous avons perdu avec la paix toutes nos raisons de faire la guerre ». Ce Journal offre, entre autres choses, de puissantes réflexions, une phénoménologie de l’individu pris dans la guerre, qui nous révèle le personnage que nous sommes, pense Feldman : « L’épreuve cruciale dans la vie d’un homme – que les Anciens nommaient “ révélation de la destinée ” (d’où l’appel aux oracles) — c’est la découverte du personnage qui vous convient et l’appropriation de ce personnage. La guerre n’est pas faite pour aguerrir l’esprit, surtout celui des anciens combattants, qui ne sont plus « combattants parce qu’ils sont anciens et qui ne sont pas constructifs parce qu’ils ont été combattants ». Le drame, explique Feldmann, c’est que le nazisme a d’abord été un mouvement d’anciens combattants, « de ceux qui ont perdu la guerre et qui ont cherché à se justifier en accusant les autres d’avoir accepté la paix ». Quant à la camaraderie du front (« on est tous pareils, les balles ne choisissent pas »), Feldman estime que, comme elle tire sa force du fait qu’on n’a rien choisi, elle est une « communauté de défaite ». Alors que la camaraderie des militants « vient de la lutte sociale à laquelle ils participent ».

 

Durant la « drôle de guerre » (les Anglais qualifièrent plus justement de “ phoney ”, bidon, une guerre durant laquelle les puissances occidentales ne tentèrent rien de significatif), Feldman a tout le loisir, dans ses Ardennes de l’ennui, d’analyser le foudroiement hitlérien, les succès d’une armée qui était, dans les faits, bien moins puissante que celle de la France, de la Belgique et du Royaume-Uni réunis. Le génie du chef nazi fut de « dissocier les pays, les décomposer par le dedans : le cheval de Troie, dont tous les pro-hitlériens de France se sont faits les complices enthousiastes ». La débâcle de 40 (Feldman hésite à peine devant le mot “ trahison ”) fut une défaite de riches qui ne voulurent pas se battre : « Quand on pénètre en Allemagne, on trouve des champs de ruines, des engins explosifs camouflés en objets inoffensifs. Quand les Allemands entrent en France, ils y trouvent stocks sur stocks accumulés par l’armée ou par les richards “ prévoyants ” ». Il faut dire que, dès 34, Pétain, ministre de la Guerre du gouvernement Doumergue, avait accepté une réduction de 20% des crédits d’armement.

 

Très vite, il n’y a plus de commandement digne de ce nom : « Voici plus de cinq heures que nous attendons. Des ordres, ou d’être cueillis par les Allemands ». Pour cette France en déshérence, l’Armistice est un soulagement. Chacun peut retourner d’où il vient. Et attendre.

 

Feldman doit désormais réfléchir à une judéité qui ne l’avait nullement encombré jusqu’à présent : « Je ne croyais guère à la destinée du judaïsme. […] Je crois que l’esprit judaïque est à l’esprit messianique qui traverse la Bible ce que le rituel catholique est à l’esprit chrétien. Mais un fait demeure : tous les grands juifs ont commencé par se libérer du judaïsme : le Christ, Marx, Spinoza, Bergson [qui, au bord du catholicisme, refusa de se convertir parce que les juifs étaient persécutés]. Il n’en reste pas moins que […] chaque fois que le pharaonisme s’installe dans le monde, il fait aux juifs une condition d’esclaves ».

 

Avant de faire face à ses bourreaux, Feldman fait passer à un ami cette ultime analyse socratique : « Entre les vivants et les morts il y a cette seule et suffisante différence : c’est que les vivants vivent et que les morts sont morts.

À vous, aux vivants, sans rancune de mort. V. ».

 

En 1946, Valentin Feldman obtiendra la médaille de la Résistance à titre posthume.

 

Dans ses Cahiers pour une morale (publiés en 1983), Sartre cite les derniers mots de Valentin Feldman : « Imbéciles, c’est pour vous que je meurs ! ».

 

En 1988, Jean-Luc Godard réalise un court-métrage de 12 minutes inspiré de la mort de Feldman et intitulé Le Dernier mot. Il le fait mourir en 1944 et lui invente un fils !

 

Pendant que Feldman se préparait à mourir, Sartre écrivait pour Comœdia, une revue collaborationniste, Simone de Beauvoir (qui mentionne le résistant dans La Force de l’âge, mais en orthographiant son nom de manière incorrecte) était employée à Radio-Paris, Merleau-Ponty rachetait pour sa classe un portrait de Pétain vandalisé par un élève, Camus supprimait, dans son Mythe de Sisyphe un chapitre consacré à Kafka.

 

Partager cet article
Repost0
4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 06:30

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2c/Laurent_Mauduit.JPG/220px-Laurent_Mauduit.JPGLaurent Mauduit. Les Imposteurs de l’économie. Paris : Jean-Claude Gawsewitch, 2012.

 

Serge Halimi expliquait autrefois pourquoi il ne voulait jamais débattre avec un antagoniste ne partageant pas ses opinions en matière d’économie : dans la mesure où la doxa du capitalisme financier était aussi « évidente » que 2 et 2 font quatre ou que l’eau est mouillée, un débatteur voulant affirmer un point de vue contraire devait consacrer la moitié de ses explications à ramer contre le courant.

 

Laurent Mauduit a vu le « quotidien de référence » Le Monde se colombaniser et s’alainminciser au service de l’idéologie libérale. Il a ensuite fondé Mediapart avec Edwy Plenel. Dans son dernier livre, il décrit de manière très rigoureuse, et avec une foultitude de détails, ce qu’il appelle le capitalisme de connivence ou de collusion, un système que fait vivre et prospérer, masquée ou à visage découvert, une élite politique, financière et médiatique qui ne se soucie guère de la volonté démocratique car elle a pris tous les pouvoirs essentiels et n’est pas prête à les lâcher. Le tout au service de la bande du Fouquet’s.

 

Mauduit dénonce en priorité cette nouvelle « République des professeurs », bardés de diplômes, qui a profité de la LRU pour faire entrer la finance dans l’Université et qui règne dans les médias à coups d’oracles souvent démentis par les faits. On pense à Daniel Cohen, proche de DSK, de l’École normale supérieure, incapable d’évaluer la gravité de la crise de 2007-2008. Il s’en prend également aux « économistes de banque » (2 à 300 dont les médias raffolent), tel Patrick Artus, dont les interviewers ne questionnent jamais le biais idéologique – encore moins les intérêts financiers personnels – lorsqu’ils les laissent déverser leur logorrhée sans mettre en doute leur parole. L’auteur réserve une attention toute particulière à Alain Minc, une aberration unique de l’imposture économique française, un intellectuel profondément de droite mais qui sert parfois la gauche, un donneur de leçons qui, en tant qu’hommes d’affaires, a ruiné une bonne partie de ceux qu’il était censé conseiller au prix de fort gras émoluments.

 

Ainsi donc, la plupart des journalistes économiques sont devenus libéraux. Pour eux, Marx is a dirty word ; Keynes est un tocard dont la Théorie générale… est à mettre au placard. On passera rapidement sur l’exemple du caricatural Marc Fiorentino (link), ce « journaliste » de marché, dont Mauduit avait précédemment dénoncé les agissements en tant qu’homme d’affaires. On s’intéressera plutôt au grand universitaire Olivier Pastré né, comme par hasard, à Neuilly-sur-Seine (link). Brillant universitaire, brillant haut fonctionnaire, chroniqueur radiophonique respecté, Pastré a un jardin secret : la société de gestion Viveris Management (où il côtoie l’excellent polytechnicien Noël Forgeard – ex d’EADS), une société épinglée par l’AMF, dont Pastré est membre … quand il n’administre pas la Caisse des dépôts ou le Crédit municipal de Paris (l’ancien Mont de Piété). Ce qui ne l’empêche pas de présider la banque d’affaires tunisienne IMBank (Alliot-Marie ne fut pas la seule à trembler lors du renversement de Ben Ali). Élie Cohen, qu’on entend entre autres sur France 5, n’est pas mal, non plus. Ce directeur de recherches au CNRS enseigne à l’IEP de Paris, est membre du Conseil d’analyse économique, du Haut Conseil du secteur public et financier, mais surtout du conseil d’administration d’EDF (40 000 euros de jetons de présence), de Seria (troisième société française de services en ingénierie informatique) et des Pages Jaunes, qui appartiennent désormais au fonds d’investissement KKR et à Goldman Sachs (534 millions d’euros de chiffre d’affaires, quelle bonne idée cette privation de la poste qui a permis à Cohen de toucher 40 000 euros de jetons de présence en 2010 !). Professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, son homonyme Daniel Cohen se définit comme un économiste « pragmatique ». Ce qui lui permet d’être un conseiller écouté de la Banque Lazard, mais aussi, avec le succès que l’on sait, de Georges Papandreou ! Selon la loi française, il est interdit à un professeur d’université de siéger au conseil d’administration d’une entreprise privée. Mais que fait Manuel Valls ?

 

Quand donc Christian de Boissieu dort-il ? Ce professeur à Paris I ne chôme pas. Il est – ou a été – membre de l’Autorité des marchés financiers, directeur scientifique du centre d’observation économique de la Chambre de commerce et d'industrie de Paris (CCIP), président du conseil scientifique de Coe-Rexecode (Centre d’observation économique et de recherches pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises), président de la commission de surveillance des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) (Monaco), président de la commission de contrôle des activités financières de Monaco, consultant de la Banque mondiale, membre du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement (CECEI) de 1996 à janvier 2010, conseiller au sein de la banque de France, et de l'Institut européen des fusions-acquisitions, membre du Conseil d’analyse économique (CAE), de 1997 à 2002, puis président délégué auprès du premier ministre depuis 2003, expert auprès de la Commission économique et monétaire du Parlement européen (2002-2004), expert auprès de la Commission européenne, membre du Conseil économique de défense au ministère de la Défense (depuis 2003), membre du conseil de prospective du ministère de l’Agriculture (depuis 2003), de l’Agence nationale de la recherche (depuis 2008) et de l’Association pour le droit à l’initiative économique (depuis 2010), membre de la Commission économique de la nation, membre du Conseil d’orientation pour l’emploi, membre de la Commission du Grand Emprunt, administrateur de la banque Hervet, membre du conseil stratégique du cabinet d’Ernst & Young (de 2004 à 2011), membre du conseil de surveillance de la banque Neuflize OBC de 2006 à 2011 (un orteil dans une banque protestante n’a jamais fait de mal), conseiller économique dans le hedge fund (nobody’s perfect) HDF finance, administrateur du fonds d’investissement Pan Holding, président du groupe de réflexion Facteur, appelé à faire des propositions sur la réduction des émissions des gaz à effet de serre ; membre de la commission Attali. Il s’exprime en toute objectivité dans plusieurs médias importants : Bloomberg TV, Les Échos, Le Monde, Le Financial Times.

 

La question benoîte et naïve est donc : « Dans le chaos de la crise financière, il est normal que l’opinion demande à ces économistes des comptes : ce monde qui s’écroule, ce monde fou de la finance dérégulée, y êtes-vous liés ou intéressés d’une quelconque façon ? Vos préconisations sont-elles entachées d’un quelconque lien de dépendance ? » Une bonne question à poser au polytechnicien Patrick Artus, directeur des études de la banque sinistrée Deixia (55 000 euros de jetons de présence pour dix réunions par an). Ce « meilleur économiste de l’année 1996 » estima que la crise des subprimes était loin de « plonger l’économie des Etats-Unis dans une récession. » De quoi Artus fut-il le nom ? « Violant le pacte d’actionnaires qui les lie à la Caisse des dépôts et consignations, les Caisse d’épargne ont passé un accord secret avec les banques populaires pour créer la banque d’investissement Natixis. […] Les Caisses d’épargne vont faire quasi-naufrage en allant barboter sur les marchés spéculatifs les plus toxiques. À l’automne 2008, elles avaient perdu près de 750 millions d’euros. »

 

Pour façonner les Cohen de demain, il faut une nouvelle université, totalement branchée sur la logique du monde des affaires. Laurent Mauduit analyse longuement le fonctionnement du “ réseau thématique de recherche ” dénommé Toulouse School of Economics". L'ensemble des enseignements  en économie de l'Université Toulouse 1 Capitole a été regroupé au sein de l'école d'économie de Toulouse-TSE. Ah, “ Toulouse School of Economics ”, c’est tellement plus servile quand c’est exprimé dans la langue de la finance internationale, je vais peut-être me fonder une Mont-de-Marsan School of Foie Gras. En provenance de grands investisseurs (Axa, Caisse des dépôts, La Poste, Total etc.), l’argent s’est déversé à coups de centaines de milliers d’euros. L’important est que la recherche théorique, fondamentale et appliquée soit entièrement sous la coupe de l’entreprise privée et du système bancaire. Avec une pointe d’ironie, Mauduit constate que « les économistes spécialistes de l’exclusion sociale ou des inégalités ont assez peu de chance de faire carrière à Toulouse. » Ou à Paris-Dauphine où l’assureur Axa a ses chaussons.

 

Que toutes ces grosses têtes et épais portefeuilles se trompent n’a aucune espèce d’importance. L’important est qu’ils donnent tous de la même voix et que les médias leur mangent dans la main. Pensons à Attali, l’entreprise Attali, devrais-je dire, qui estimait en 2008 que l’Italie, le Portugal et la Grèce avait mené avec succès des réformes courageuses. Quatre ans plus tard, la jeunesse portugaise qui s’expatrie en Angola salue l’extraordinaire lucidité du fondateur de PlaNet Finance, reconnue d’utilité publique sous Sarkozy (ne souriez pas). Mais il n’est pas si facile que cela de servir – successivement ou simultanément – Royal, Sarkozy, Hollande. Demandez à Jean-Hervé Lorenzi, professeur d’université et conseiller de Rothschild. Ou à Gilbert Cette, proche de Hollande et pourfendeur du Smic sous Sarkozy. Les Boissieu, Cohen et autres Pastré sont bel et bien les idiots utiles des Bouygues, Niel, et autres Bolloré.

 

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, De Gaulle avait demandé à Hubert Beuve-Méry de créer Le Monde pour faire oublier Le Temps, cet organe corrompu aux ordres du Comité des Forges. Tout est à refaire aujourd’hui. Sans guerre espérons-le.

 

Bref, il fallait de réelles compétences pour écrire un tel livre. Et, surtout, un courage certain.

Partager cet article
Repost0
4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 06:29

Olivier Bellamy. Entretien avec Wolfgang A. Mozart. Paris, Plon, 2012.

 

J’ai toujours apprécié la personnalité et le travail d’Olivier Bellamy. En particulier son art discret de la mise en valeur de ses invités, surtout quand ils n’ont pas grand-chose de définitif à dire sur la musique. J’ai pourtant décidé, il y a un certain temps, de ne plus écouter son émission quotidienne de Radio Classique. Pour la raison – qui surprendra peut-être – que j’avais découvert, en lisant assidûment le blog de l’émission, qu’une forte minorité d’auditeurs était du genre à voter « Bleu Marine » sans tabous, et à exprimer sans retenue leur positionnement d’extrême droite, voire carrément des idées racistes. Avant cela, j’avais échangé quelques courriels avec Bellamy, tantôt en pleine empathie, tantôt dans une humeur courroucée et acidulée. Il m’avait répondu avec beaucoup de courtoisie, ne se rendant pas compte – peut-être par excès de sensibilité – que ses démons (link) étaient aussi visibles que son nez au milieu de sa figure. Je reviendrai sur ces démons à la fin de cette chronique.

 

Olivier a publié en 2010 un livre sur Martha Argerich (L'Enfant et les sortilèges). Les épanchements d'Argerich sont rares. Elle s’est confiée à lui, tout comme l’on fait quelques autres très grands de la musique classique.

 

Ici, Bellamy s’« entretient » avec Mozart quelques jours avant la mort du « divin » Salzbourgeois. Ce livre s’inscrit dans une collection où sont précédemment parus un Sade par Noëlle Châtelet, un Descartes par Mazarine Pingeot et un Marx par Henri Pena Ruiz (des textes que je n’ai pas lus pour l’instant). Le journaliste de Radio Classique s’appuie sur la correspondance de Mozart traduite en français en 1928. Le plus drôle dans cette histoire c’est qu’il y a un quart de siècle, alors que je venais de terminer une thèse de 1000 pages sur Orwell, je m’étais dit que, pour me changer les idées, je pourrais concevoir un ouvrage où, alors que dans le travail universitaire j’avais parlé de l’auteur de La ferme des animaux jusqu’à plus soif, je lui donnerais la parole en puisant dans sa très volumineuse correspondance. Est-ce parce que j’étais fatigué, est-ce parce que le projet m’a semblé un peu farfelu, est-ce parce que j’ai démissionné avant de combattre face aux problèmes de droits posés par une telle entreprise, le fait est que je suis passé à autre chose.

 

Mais revenons au livre d’Olivier. Le grand mérite de son travail, pour ceux qui n’ont pas lu la correspondance du compositeur ou qui n’ont pas rouvert depuis bien longtemps, comme c’est mon cas, la somme de Jean et Brigitte Massin ou l’essai très subtil d’André Tubeuf, est de rendre Mozart très présent par la technique d’un dialogue, fabriqué mais crédible. Ainsi Bellamy va à la rencontre de Mozart avec dans son sac « quelques friandises et babioles touristiques achetées à Salzbourg ». À quelques années près, le journaliste aurait pu aller chez Mozart avec des côtelettes car au rez-de-chaussée de la maison natale du « divin » il y avait une grande charcuterie qu’on était obligé de traverser à la fin de la visite. On passait directement de l’émotion des manuscrits et de l’épinette sur laquelle avait joué Wolfgang à l’odeur du boudin !

 

http://www.hikenow.net/images/Salzburg/thumb/Mozart-Mirabell-kugel.jpg

 

Mozart n’a plus que quelques jours à vivre et il le sait. Les médecins ont diagnostiqué une « fièvre miliaire aigüe » qui n’est que le symptôme de rhumatismes articulaires, qu’on ne savait pas soigner à l’époque, et d’une endocardite infectieuse dont des compresses à l’eau froide vinaigrée ne pouvaient avoir raison. La nullité de la médecine européenne à l’époque était confondante. Pour soigner la mère de Mozart mourante du typhus, les médecins parisiens hésitèrent entre des saignées et un lavement avant de lui administrer de la rhubarbe en poudre mêlée à du vin. On est content pour lui que Mozart, par ailleurs « mélancolique », comme on disait à l’époque, ait pu avoir de la mort une image « apaisante », « consolante » : « Je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le bonheur de saisir l’occasion d’apprendre à la connaître comme la clé de notre vraie félicité. Je ne vais jamais au lit sans réfléchir que le lendemain peut-être (si jeune que je sois) je ne serais plus là… »

 

Le Mozart scato n’était pas un mythe (par parenthèse, je ne vois pas très bien où Bellamy trouve qu’Amadeus de Forman fait de Mozart un individu « stupide »). Caca-caca, assurément : « Si vous ne voulez pas de bonne grâce faire la paix, sur mon honneur je lâche un pet ! Nos culs doivent être l’emblème de la paix ! Votre ventre est-il bien libre ? Moi je dois retourner chier. Crotte ! Crotte ! Ô délicieux mot ! Motte crotte et frotte crotte ! Mais dites-moi, avez-vous encore pratiqué le spunicuni [léchage d’anus ?] ? »

 

Mozart était très conscient de sa valeur exceptionnelle. Il avait peut-être un peu tendance à minorer celle de certains de ses collègues, comme Clementi (« un ciarlatano comme tous les Italiens »), qu’admira Beethoven et, plus récemment, Horowitz. Le grand voyageur que fut Mozart, cet Européen avant l’heure trouvait les Français rapias, ce qui ne serait rien, mais également nuls : « De vrais ânes : ils ne peuvent rien faire ; il leur faut avoir recour aux étrangers. Si seulement cette maudite langue française n’était pas si abominable pour la musique ! Il est vrai que c’est le diable qui a fait cette langue ! Et puis les chanteurs et les chanteuses ! On ne devrait pas leur donner ce nom car ils ne chantent pas ; ils crient, ils hurlent, et à plein gosier, du nez et de la gorge. » Pas tendre avec nous, l’aimé de Dieu.

 

Mozart refusa certains emplois car il exigeait les pleins pouvoirs. Ce qui se comprend car il voulait imposer une musique qui était parfois en avance sur son temps (pensons à ses dernières symphonies), mais aussi parce que de très nombreux musiciens « professionnels » étaient en fait de mauvais amateurs. Dans les orchestres, les chapelles, il revendiquait donc le respect de la hiérarchie, la « subordination » afin d’être « respecté et craint ». Il refusait qu’un maître de cour ose se mêler de son travail. Si bien qu’il n’occupa auprès de l’empereur que le poste subalterne de musicien de la Chambre à qui l’on demandait d’écrire des danses pour les bals de la cour. Il est tout à l’honneur de Mozart de n’avoir « voulu mendier aucun service ». Avec son employée de maison, il fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un patron de choc : « Elle se plaint de se coucher tard et de se lever tôt ! Je crois que de onze heures à six heures, on peut assez dormir : cela fait tout de même sept heures ! » Mozart dormait peu, et puis il devait être dans l’air du temps (lire à ce sujet le très utile La vie quotidienne à l'époque de Mozart et de Schubert de Marcel Brion).

 

On en vient pour finir à l’épilogue de ce livre. Et là, on retrouve Olivier tel qu’on le plaint. Cet envoi, ce grand moulinet du bras tombe comme un cheveu dans la soupe. On a l’impression, assurément trompeuse, qu’Olivier n’a rédigé ce dialogue avec Mozart que comme un prétexte à débonder une urgence philosophique. La thèse de cet épilogue est qu’il ne faut pas confondre les idées et le goût, ni surtout les mettre au même niveau. Les idées sentent le caca, le goût sent la rose et le jasmin. Le goût, c’est moi, qui suis forcément beau et gentil (comme Olivier), les idées, ce sont les autres, qui sont laids et méchants : « Le goût est ce qui nous appartient en propre, tandis que les idées nous traversent et parfois s’attardent comme une greffe qui aurait pris par hasard dans un corps étranger. » Dire que cette analyse relève de l’idéalisme est faible. Non, Olivier, le goût est une construction au même titre que les idées. Le goût ne procède pas d’une essence mystérieuse et charmante tandis que les idées nous seraient « imposées par des chefs de file, des groupes de pression, des cliques ». Comme les idées, le goût peut être de classe, parfaitement idéologique. Il n’est pas besoin d’être un lecteur assidu (que je suis) de Bourdieu pour comprendre cela. Au XIXe siècle, en Russie, la majorité de la classe dirigeante aristocratique (des gens intelligents, cultivés, qui parlaient tous français, cette langue que détestait Mozart – au nom de quoi, je vous le demande ?) estimait que l’œuvre de Shakespeare valait moins qu’une paire de bottes. S’agissait-il de leur goût, leur « bon plaisir », pour reprendre l’expression d’Olivier, ou d’un parti pris culturel, donc idéologique. Les idées ne sont pas « la partie totalitaire de nous-même », ou alors il faut fuir Bellamy qui, dans les deux pages de cet épilogue, en a exprimé quinze.

 

http://www.cartoonstock.com/lowres/csl1900l.jpg

 

Non, Olivier, les idées ne sont pas « nauséabondes ». Ce qui sent mauvais, comme l’expliquait fort bien mon vieil ami Orwell, ce sont les orthodoxies, les dogmes parce qu’elles et ils sont terroristes. Il faut prendre le problème de la liberté par l’autre bout : les orthodoxies ne nous empêchent pas de parler, elles nous obligent à parler, comme disait Barthes. C’est ce que réalise quotidiennement et fort bien l’idéologie dominante dans laquelle vous baignez à Radio Classique et ailleurs (et dont je suis, moi comme les autres, imprégné) : ce discours unique du « libéralisme », du capitalisme financier (link), des banquiers de Goldman-Sachs qui imposent leur politique aux élus des peuples.

 

Vous êtes, Olivier, obsédé par le totalitarisme, ce qui est à votre honneur, mais qui n’est point – reconnaissez-le – un combat d’avant-garde. Mais le totalitarisme n’est plus là où vous croyez qu’il est. Tenez : cela fait quarante-cinq ans que j’ai en poche la carte du même syndicat. Je m’y suis toujours senti infiniment plus libre que vous à Radio Classique ou que Tartempion, cadre supérieur chez Vivendi ou Areva. Lisez ce texte publié sur mon blog en 2008 et repris par un site de la gauche de gauche (link). Et puis surtout, calmos !. Cessez de considérer l’Autre avec fébrilité, de tout votre être physiologique. Cet Autre n’est pas un « cyclope » parce qu’il a des idées différentes des vôtres. Le courant dominant, que vous servez volens nolens, est tout aussi idéologique que celui de l’Autre qui vous effraie.

 

Mais revenons à la création artistique. Pas plus que Dante, Rimbaud, Goethe ou Michel-Ange, Mozart n’a surgi d’un lieu mystérieux où les gens fins et délicats avaient du gusto. La plus merveilleuse des créations artistiques (et la pire aussi) s’élabore dans des circonstances historiques et sociétales données, à partir d’un contexte conceptuel bien précis et facile à cerner. « Mozart nous réunit », dites-vous. D’accord, mais à une condition : c’est qu’en amont on ait “ appris ” Mozart. Avec notre cerveau, pas seulement avec nos fibres. Il y a une trentaine d’années, j’enseignais la littérature anglaise à de bons étudiants de maîtrise ivoiriens. N’étant pas plus mauvais pédagogue qu’un autre, je réussis à faire passer tout ce que je voulais transmettre. À deux exceptions près. Jamais je ne pus leur faire comprendre que le fantôme d’Hamlet était une construction, du discours, un artefact, une idée (absolument pas « nauséabonde »). Pour la raison toute bête que, dans cette partie du monde, les fantômes n’ont pas la même substance que pour nous et qu’ils n’occupent pas la même place dans la cosmogonie. Et puis je butai sur une œuvre qui nous « réunit », le David.

 

http://a51.idata.over-blog.com/300x520/0/37/19/76/Cerni_2009/DavidMichelAnge_1.jpg

 

Je leur expliquai pourquoi, pour nous Européens, cette sculpture représentait le commencement et la fin de tout notre art. Mon explication, mais surtout la statue, les laissèrent … de marbre. « Bon sang, mais c’est bien sûr », pensai-je ! Pourquoi faudrait-il que ces Ivoiriens aient la même notion du Beau que moi ? Pourquoi faudrait-il qu’ils aient la même représentation de l’espace, des volumes, des couleurs, du rôle de la sculpture ? Décidément, lorsque Picasso avait eu l’« idée » de s’inspirer sans vergogne de l’art africain, il n’avait pas perdu son temps, ni le nôtre. Il avait « associé des sensations », comme vous dites, parce que, justement, il avait « opposé » ou juxtaposé des concepts.

 

Allez, Olivier. Sans rancune.

Partager cet article
Repost0
2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 07:04

http://1.bp.blogspot.com/_Iw25sZ6g5sM/St3bVhPbq9I/AAAAAAAAA-I/s79VpKk8Ghk/s400/JeanLouisFournier.jpgJean-Louis Fournier. Veuf. Paris, Stock, 2011.

 

J’ai un gros faible pour Jean-Louis Fournier et son œuvre (link). Beaucoup de talent, d’autodérision, d’inventivité, une aptitude incroyable à évacuer sa propre souffrance en se faisant mal. Le statut de son livre le plus connu, peut-être, Où on va, papa ?, n’est pas facile à définir : autofiction, biopic, récit, roman ? La mère de ses deux enfants handicapés a vigoureusement contesté la manière et la matière de cet ouvrage dans un blog (link) dont Fournier a exigé et obtenu la censure de certains passages.

 

Jean-Louis Fournier a refait sa vie, avec une personne assurément exceptionnelle (« une fille charmante, cultivée, avec le sens de l’humour »), scripte de cinéma. Qu’il méritait. Elle est morte foudroyée par une crise cardiaque, beaucoup trop jeune. Alors, Fournier a écrit Veuf. Et comme toujours avec lui, c’est très bon. Parce que chez lui la tendresse, l’amour, sont constitutifs de la vacherie et du désespoir. Il faut être anéanti – mais tellement plein d’amour – pour écrire, à quelques pages de distance : « Cette année, on n’ira pas faire les soldes ensemble », « Elle est tombée délicatement avec les feuilles », elle dont les pompiers « n’ont pas réussi à ranimer le feu », et enfin « J’ai retrouvé ton trousseau de clé. Son bruit était aussi beau que l’“ Alléluia ” du Messie de Haendel. »

 

Fournier va tenter de réapprendre à vivre seul à condition de se dire et de nous livrer tout ce qu’il lui doit : « Moi, le rustique, elle m’a affiné comme un fromage, raffiné comme du sucre. » Sylvie était rayonnante, la plus belle des femmes puisqu’elle était « aussi belle que la femme des autres. »

 

Pour aider Fournier, de bonnes âmes lui ont offert le livre de la psychologue Anne Ancelin Shützenberger Sortit du deuil : surmonter son chagrin et réapprendre à vivre. Depuis Sarkozy, on évalue tout, alors ce livre note les catastrophes qui peuvent bouleverser nos vies : 100 points pour la mort d’un conjoint, 73 points pour un divorce, 63 points pour une incarcération, 11 points pour une contravention. Malin comme un singe, Fournier ne commente pas ce classement absurde et insensé. Il observe que, comme il a pas mal cumulé les accidents durant son existence, il lui reste neuf mois à vivre. Neuf mois à se réveiller chaque matin en pensant, un dixième de seconde durant, qu’elle est toujours en vie, comme si elle « remourait » tous les matins.

 

Jea-Louis Fournier a placé en exergue de son livre cette phrase de Voltaire : « Il est poli d’être gai. »

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 06:52

http://www.babelio.com/users/AVT_Philippe-Delerm_5021.jpegPhilippe Delerm. Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long. Paris : Le Seuil, 2012-10-26

 

Lire Philippe Delerm est toujours, pour moi, un vrai bonheur : linklink

 

« … et autres petites phrases qui en disent long ». Les livres de Delerm, son approche, sa vision du monde, c’est un peu comme les glaciers : il n’y a de l’émergé que parce qu’il y a de l’immergé. En nous donnant la surface des choses, il nous en révèle le fond. Depuis une petite trentaine d’années, il traque la nature humaine, un peu à la manière de ces archéologues qui sortent de la terre des squelettes de dinosaure à l’aide d’un fin pinceau. Aussi délicat soit-il, chaque coup de brosse fait mouche.

 

Dans ce dernier ouvrage, Delerm nous décortique, en les remettant en situation, une quarantaine d’expressions que nous utilisons, certes à bon escient, mais surtout parce qu’elles se sont figées, la plupart du temps à l’insu de notre plein gré, dans un coin de notre cerveau aussi précieux et utile qu’un coffre-fort. Quand je dis « nous », il s’agit plutôt de personnes de la génération de Delerm, donc de la mienne. Pour passer pour un « vieux » con, il faut tout de même avoir un certain âge. Un cadre djeuns d’aujourd’hui n’écrirait jamais (écrivent-ils encore ?) « je vous invite à vous rapprocher », « joli chapeau madame », « je préfère Le Havre à Rouen », « c’est vraiment par gourmandise », ou encore « je vais relire Proust ». Un commerçant djeuns n’afficherait pas dans sa vitrine « la maison n’accepte plus les chèques ». Avec ce plus qui laisse entendre que, peut-être, à une époque, elle les a acceptés. Et avec ce mot maison, « ce havre chaud, cette entité protectrice, chargée d’hérédité, au moins d’une volonté tutélaire, empreinte d’une dignité qui dépasse de loin les enjeux financiers. » Cette maison pourrait être la boucherie Comble, à Hénin-Liétard. Et oui, quand j’étais enfant, ma mère ne disait pas « je vais passer à la boucherie » mais « je vais chez Comble ce matin ». On ne disait pas « je vais à l’épicerie » mais « je vais chez Wibault ». En une phrase qui vaut tous les traités de sociologie, Delerm nous explique que « c’est quand on a commencé à dire la charcuterie, la pâtisserie, la maison de la presse que les commerces ont basculé dans le péril. Maintenant, ils sont tous fermés, et c’est une autre façon de vivre dans un village. » Delerm évoquait donc un monde où, dans les restaurants, on nous prévenait : « Attention, l’assiette est très chaude. » Et si elle est très chaude, c’est parce que nous sommes attentionnés, parce que vous nous méritez comme nous vous méritons.

 

Que se passe-t-il lorsqu’un homme politique, au beau milieu d’une démonstration, nous glisse gravement qu’il va « nous faire une confidence » ? Il se croit alors dans une « position définitivement victorieuse », mais il a tort : « s’il s’agit d’annoncer un niveau de vérité supérieur, cet aparté entache sensiblement tout ce qui précède et tout ce qui suit. On avoue qu’on était, qu’on sera dans la vérité relative, partisane, et qu’on les aura quittées seulement pour cette trop brève confidence. »

 

En revanche, s’il est une expression djeuns, c’est bien « comme il l’a cassé ! ». Entre familier et vulgaire, nous dit Delerm. Mais déjà datée, donc démodée : « Quand le Christ dit à saint-Thomas : “ Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru. Heureux celui qui croit et ne voit pas ”, aucun des apôtres ne s'est exclamé “ Comment il l’a cassé ! ”, même si le sentiment éprouvé devait être assez proche. »

 

Difficile d’entrer dans une vraie communication avec un djeuns qui vous dit « j’étais pas né ». Ben non, il n’a pas connu le concert des Beatles (et de Sylvie Vartan !) à l’Olympia, l’accident de voiture dont Françoise Sagan réchappa miraculeusement, l’accident fatal qui empêcha Albert Camus d’honorer trois rendez-vous avec trois dames à qui il avait envoyé la veille quasiment le même télégramme. « Ben non », vous dit le djeuns, « vous savez parce que vous êtes vieux. » « Moi je sais pas, passque je suis djeuns. »

 

Que se passe-t-il lorsque quelqu’un concède d’un produit culturel ultracommercial « c’est très bien fait » ? La réponse de Delerm est finaude : « Traduisez d’abord par : moi, au moins, je l’ai lu, j’ai vu, j’en parle en connaissance de cause. Mais il y a bien davantage. Je ne suis pas sectaire, n’ai pas d’a priori. Devant les phénomènes qui comptent dans notre société, je n’ai pas de repli élitiste frileux. Je fais partie du monde. Certes, je ne vous dirai pas que j’ai atteint un nirvana de plénitude artistique avec ce produit manufacturé, mais je l’ai pris pour ce qu’il est, pour ce qu’il a mérité d’être. » Cette analyse me rappelle qu’il faudra bien que, un de ces quatre, je lise enfin un Harry Potter.

 

Méfions-nous des adverbes, prévient Delerm. Comme « vraiment », « honnêtement ». Je n’ai plus faim, c’est vraiment par gourmandise. On sauvegarde l’amour-propre de la cuisinière. Cette fausse humilité, cette fausse franchise ne sont que de la politesse. Mais sans cette politesse, on s’entretuerait.

 

La vérité de nos vies.

Partager cet article
Repost0
17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 06:11

http://www.kwaad.net/Afzien_2.jpgJean-Pierre Mondenard. Tour de France, 33 vainqueurs face au dopage entre 1947 et 2010. Paris : Hugo et Compagnie, 2011.

 

Les récentes – et concrètes – révélations concernant le dopage en continu de Lance Armstrong m’ont amené à me replonger dans l’ouvrage très documenté de Jean-Pierre Mondenard. Je dirai de Mondenard qu’il a « tous les droits » (link) : il en connaît un rayon (sic) et, à près de 70 ans, il accomplit encore 15 000 kilomètres par an à vélo. Je lui adresse tout de même un petit reproche : dans le cas de certains coureurs (et non des moindres puisqu’il ne parle que de vainqueurs du Tour), comme il ne dispose pas de suffisamment de preuves, il leur demande de démontrer qu’ils ne sont pas coupables, ce qui est un peu facile.

 

À juste titre, Mondenard part du principe que le dopage est un phénomène culturel. Il s’est en effet passé quelque chose d’assez étrange durant la seconde moitié du XIXe siècle : lorsque les Britanniques (principalement) ont entrepris de réglementer les principaux sports, ils les ont humanisés. Ainsi, le football serait pratiqué sur des terrains de 100 mètres de long et non plus dans telle ou telle pâture longue de 2 miles. Les matchs dureraient 90 minutes et pas tout l’après-midi. Les boxeurs combattraient avec des gants dans 15 épisodes de 3 minutes et non pas à poings nus jusqu’à ce que l’un des deux protagonistes s’écroule à moitié mort. Concernant le cyclisme, la démarche fut exactement l’inverse. Sur piste, on inventa des courses de six jours quasiment sans interruption, et sur route, on concocta, avant même l’apparition du Tour de France, des épreuves de 1000 kilomètres sans étapes pour des bougres qui roulaient à 25 km/h de moyenne. Il était impossible à ces sportifs d’accomplir ces exploits sans se doper. On achevait bien les chevaux, mais pas ces malheureux qui se bourraient d’alcool, de quinine, de strychnine et qui souffraient d’hallucinations plus graves que celles des consommateurs de LSD. Pour aider ces « forcenés » (link) à aller toujours plus vite sans se tuer, une catégorie de personnages douteux se rendit indispensable aux abords des pelotons : les soigneurs. Ces faiseurs de miracles n’avaient aucune connaissance en médecine, mais ils prétendaient posséder des dons de sorcier. Bernard Vallet (équipier de Bernard Hinault) eu recours à un professeur de carrosserie, Sean Kelly à un représentant en vins, Richard Virenque à un chauffeur d’autocar, Hinault à un pâtissier et Anquetil (link) à un chauffeur de direction.

 

Les coureurs, explique l’auteur, sont à la fois conscients et inconscients des dangers qu’ils encourent : « Le mot santé est un mot qui n’apparaît pas dans le dictionnaire d’un adulte de 25 ans, notamment s’il est sportif. […] À 25 ans, et face à un podium du Tour de France, la mort ne veut rien dire, la plupart du temps, le sportif ne l’a pas encore rentrée autour de lui, il s’imagine éternel. […] la santé est un mot creux. Avec des contrats de plusieurs millions d’euros à la clé, la mort ne signifie rien. »

 

Alors entre 1966 (date des premiers contrôles systématiques) et 2010, 76% des trois premiers au classement du Tour de France furent impliqués dans des cas de dopage, au cours du Tour ou dans d’autres épreuves. Le dopage est, en l’état des choses, une nécessité. On ne peut accomplir 30 000 kilomètres par an pendant dix ans au meilleur niveau sans “ aide ”. Mais le dopage ne bouleverse pas les classements. Si Armstrong ne s’était jamais dopé, il n’aurait pas gagné sept Tours de France mais il aurait néanmoins figuré parmi les meilleurs. En 1957, Anquetil posa fort bien le problème : « le dopage aux amphétamines change un cheval de labour en pur-sang d’un jour. » D’un jour, seulement. Dopé, un coureur moyen pourra faire illusion une fois ou deux dans l’année, mais il n’écrasera pas les autres, d’autant que ces mêmes autres (76% au moins) se dopent eux aussi. Cela dit, les produits dopants ont une réelle incidence sur les performances. Au début des années soixante, Anquetil et Ercole Baldini, qui étaient à l’époque les deux meilleurs coureurs contre la montre (Roger Rivière avait chuté dans la descente d’un col parce que, fortement dopé, il avait perdu une bonne partie de ses réflexes ; il était donc perdu pour le cyclisme), décidèrent, pour voir, de courir le Grand Prix de Forli sans se “ charger ”. Ils remportèrent les deux premières place d’extrême justesse à une moyenne inférieure de trois kilomètres par rapport à leurs performances des années précédentes, ce qui n’était pas négligeable pour un parcours de 80 kilomètres.

 

En 1966, 52% des premiers contrôlés du Tour de France sont dopés. En 1997 (un an avant le scandale Festina), 80% sont positifs aux corticoïdes. En 1947, Jean Robic, le vainqueur, se dope au Byrrh, au Calvados et à diverses solutions camphrées. Le grand Bartali, qui aurait gagné 10 Tours sans la guerre, dit s’être dopé une fois « pour essayer ». Il était tellement pieux qu’on peut le croire. Coppi, le champion des champions, carburait aux amphétamines, ce qu’il appelait ses « fortifiants ». Son cœur battait à 40 pulsations à la minute, sa capacité respiratoire était de 7 litres, il avait des fémurs anormalement longs, il avait un sens de la course exceptionnel : même sans dopage, il eût été le meilleur.

 

Le Suisse Ferdi Kübler, mort à 92 ans (un âge rare dans le milieu) était allé au bout du dopage : « Ferdi trop chargé, Ferdi va exploser ! » On a une photo de lui les ailes du nez pincées, une écume blanchâtre aux lèvres, les pupilles dilatées cachées par d’épaisses lunettes noires. Il avait dû souffrir, le malheureux. Son compatriote, le « pédaleur de charme » Huko Koblet avoua avoir perdu dix années de carrière à cause de ses pratiques de dopage. Il mourut dans un accident de voiture à l’âge de 39 ans. La route était droite. Il s’est peut-être suicidé.

 

Louison Bobet : appliqué, très consciencieux, très courageux. Bobet et son petit bidon magique à base de quiquina et de cola. Bobet et son “ ozoniseur ” qui lui irritait les voies respiratoires. Bobet qui mangeait trop de viande, ce qui lui donnait des furoncles mal placés qui le faisaient atrocement souffrir. Bobet qui mourut d’un cancer à 58 ans.

 

Jacques Anquetil. Le spécialiste du refus des contrôles qui ne furent systématisés qu’après sa dernière victoire dans le Tour. Il ingurgita quantités d’amphétamines. De Gaulle le décora de la Légion d’honneur, tout en sachant qu’il était dopé. En 1967, son record de l’heure ne fut pas homologué. Il mourut à 54 ans de deux cancers, après avoir horriblement souffert (« chaque jour, je monte deux Puy-de-Dôme », avait-il confessé à Poulidor peu de temps avant de mourir).

 

Charly Gaul fut peut-être le meilleur grimpeur du XXe siècle. Il adorait le temps froid et détestait la chaleur. Forcément : les amphétamines provoquent de l’hyperthermie. Plusieurs coureurs, dont Tom Simpson moururent en course par temps chaud, chargés comme des mules. Mais bien qu’amphétaminé, Gaul restait un humain. Dans les cols, il roulait à 65 tours de pédale par minute. Indurain atteindra 90, tout comme Armstrong. Gaul finit sa vie en ermite dans une forêt du Luxembourg.

 

Gastone Nencini mourut à 50 ans. Il fumait comme un pompier et était morphinomane. C’est lui, également, qui introduisit les perfusions d’hormones mâles dans le peloton. Un vrai cobaye. Avec lui, on ne posa plus la question « où commence le dopage ? » mais « où finira le dopage ? »

 

Jan Janssen gagna le Tour en 1968. Dans la dernière étape. Un contre la montre, une discipline où il était plus que moyen. Honni soit qui mal y pensa.

 

Eddie Merckx. Le plus grand. 600 victoires sur 1 800 courses. Il fut exclu du Tour d’Italie pour dopage. Incrimina son médecin. Fut soupçonné d’avoir pris du Stimul, une amphétamine qui constituait le sujet de thèse de médecine de son frère ! Son grand rival, Luis Ocaña, carbura lui aussi aux amphétamines. Atteint d’un cancer du foie, il se suicida par arme à feu à 48 ans. Son contemporain Bernard Thévenet avoua s’être dopé à la cortisone pendant trois ans. Lorsqu’il gagna le Tour avec l’équipe Peugeot, lui et ses équipiers ingurgitaient 30 cachets divers et variés par jour !

 

En 1980, Bernard Hinault, véritable surhomme des pelotons (34 pulsations minute, 7,5 litres de capacité pulmonaire), se fit infiltrer de la cortisone à cause d’une tendinite. Ce qui, à terme, l’affaiblit.

 

Joop Zoetemelk  fut, semble-t-il le seul vainqueur du Tour unanimement défendu par ses pairs. Il fut victime en 1977 d’un bidon d’anabolisants ingurgité à l’insu de son plein gré. Laurent Fignon fut déclaré positif aux amphétamines en juin 1986. Son entraîneur Cyrille Guimard parla d’une « machination ». En 1981, Greg Le Mond refusa de rejoindre l’équipe Peugeot, à ses yeux trop laxiste en matière de dopage. Le Mond, qui n’eut pas recours au dopage, eut tout d’abord un discours assez ambigu par rapport à la pratique (« le cyclisme est aussi propre que possible », my foot !), avant de se déchaîner contre Armstrong et Contador. Quant à Stephen Roche, il fut l’un des premiers à bénéficier des bienfaits de l’EPO, cette substance miracle qui peut augmenter les capacités d’un coureur de 10%, et dont l’usage sera généralisé à partir de 1993. En 1988, Pedro Delgado conserva sa victoire dans le Tour grâce à une argutie juridique qui ne trompa personne. Tout comme son compatriote Indurain, qui aimait autant la Ventoline que la paella et qui reçut la Légion d’honneur des mains de François Mitterrand. Convaincu de dopage, Bjarne Riis rendit le maillot jaune de sa victoire en 1996. Il avait fait profil bas car il souhaitait exercer les fonctions de directeur sportif. À mon humble niveau, j’avais eu des doutes concernant ce coureur sympathique quand je l’avais vu monter l’Izoard sur le grand plateau. Les commentateurs du service public, qui avait été témoins de la chose, ne s’étaient point émus.

 

Jan Ullrich s’en sortit grâce à une disposition du droit allemand qui prévoit qu’en échange d’aveux et du paiement d’une forte amende, les poursuites peuvent être abandonnées. Ce qui signifie que le champion n’est plus coupable de rien. Tout comme le chancelier Kohl, dans l’affaire des caisses noires de son parti politique. On n’oubliera cependant pas que l’équipe Deutsch Telekom fut l’une des plus chargées de l’histoire du cyclisme.

 

Marco Pantani, le « divin chauve », fit l’objet de nombreuses affaires de dopage parfaitement avérées. Il mourut dans des conditions pathétiques, seul dans une chambre d’hôtel de Rimini. Il peignait à ses heures :

 

0739---copie.jpg 


Un mot sur Armstrong. Cet ami de George Bush géra sa carrière comme un patron du CAC 40, en écrasant toute forme d’adversité. Son palmarès est enfin dans le collimateur des instances responsables. C’est dommage, car il fut un champion hors norme. Après Armstrong, le Tour fut remporté, à cinq reprises, par des Espagnols : Pereiro, Sastre, Contador. Simple coïncidence ?

 

Pour l’anecdote, le cyclisme compte de nombreux coureurs qui ont épousé des femmes médecins ou infirmières, et ils comptent également beaucoup de coureurs qui ont été quittés par leur femme qui ne supportaient plus que l’EPO côtoie les yaourts et les concombres dans le réfrigérateur.

 

En illustration : Ferdi Kübler, plutôt mal en point (trop dopé ou pas assez).

Musée Pantani : photo BG.

 

PS : Christophe Bassons, l'un des rares coureurs vraiment propre dans les années 90, viré du Tour de France par Armstrong sans que son directeur sportif Marc Madiot ne bouge le petit doigt, dit qu'aujourd'hui les corticoïdes sont tolérés et que la plupart des coureurs en usent (link).

Partager cet article
Repost0