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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 07:04

http://1.bp.blogspot.com/_Iw25sZ6g5sM/St3bVhPbq9I/AAAAAAAAA-I/s79VpKk8Ghk/s400/JeanLouisFournier.jpgJean-Louis Fournier. Veuf. Paris, Stock, 2011.

 

J’ai un gros faible pour Jean-Louis Fournier et son œuvre (link). Beaucoup de talent, d’autodérision, d’inventivité, une aptitude incroyable à évacuer sa propre souffrance en se faisant mal. Le statut de son livre le plus connu, peut-être, Où on va, papa ?, n’est pas facile à définir : autofiction, biopic, récit, roman ? La mère de ses deux enfants handicapés a vigoureusement contesté la manière et la matière de cet ouvrage dans un blog (link) dont Fournier a exigé et obtenu la censure de certains passages.

 

Jean-Louis Fournier a refait sa vie, avec une personne assurément exceptionnelle (« une fille charmante, cultivée, avec le sens de l’humour »), scripte de cinéma. Qu’il méritait. Elle est morte foudroyée par une crise cardiaque, beaucoup trop jeune. Alors, Fournier a écrit Veuf. Et comme toujours avec lui, c’est très bon. Parce que chez lui la tendresse, l’amour, sont constitutifs de la vacherie et du désespoir. Il faut être anéanti – mais tellement plein d’amour – pour écrire, à quelques pages de distance : « Cette année, on n’ira pas faire les soldes ensemble », « Elle est tombée délicatement avec les feuilles », elle dont les pompiers « n’ont pas réussi à ranimer le feu », et enfin « J’ai retrouvé ton trousseau de clé. Son bruit était aussi beau que l’“ Alléluia ” du Messie de Haendel. »

 

Fournier va tenter de réapprendre à vivre seul à condition de se dire et de nous livrer tout ce qu’il lui doit : « Moi, le rustique, elle m’a affiné comme un fromage, raffiné comme du sucre. » Sylvie était rayonnante, la plus belle des femmes puisqu’elle était « aussi belle que la femme des autres. »

 

Pour aider Fournier, de bonnes âmes lui ont offert le livre de la psychologue Anne Ancelin Shützenberger Sortit du deuil : surmonter son chagrin et réapprendre à vivre. Depuis Sarkozy, on évalue tout, alors ce livre note les catastrophes qui peuvent bouleverser nos vies : 100 points pour la mort d’un conjoint, 73 points pour un divorce, 63 points pour une incarcération, 11 points pour une contravention. Malin comme un singe, Fournier ne commente pas ce classement absurde et insensé. Il observe que, comme il a pas mal cumulé les accidents durant son existence, il lui reste neuf mois à vivre. Neuf mois à se réveiller chaque matin en pensant, un dixième de seconde durant, qu’elle est toujours en vie, comme si elle « remourait » tous les matins.

 

Jea-Louis Fournier a placé en exergue de son livre cette phrase de Voltaire : « Il est poli d’être gai. »

 

 

 

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 06:52

http://www.babelio.com/users/AVT_Philippe-Delerm_5021.jpegPhilippe Delerm. Je vais passer pour un vieux con et autres petites phrases qui en disent long. Paris : Le Seuil, 2012-10-26

 

Lire Philippe Delerm est toujours, pour moi, un vrai bonheur : linklink

 

« … et autres petites phrases qui en disent long ». Les livres de Delerm, son approche, sa vision du monde, c’est un peu comme les glaciers : il n’y a de l’émergé que parce qu’il y a de l’immergé. En nous donnant la surface des choses, il nous en révèle le fond. Depuis une petite trentaine d’années, il traque la nature humaine, un peu à la manière de ces archéologues qui sortent de la terre des squelettes de dinosaure à l’aide d’un fin pinceau. Aussi délicat soit-il, chaque coup de brosse fait mouche.

 

Dans ce dernier ouvrage, Delerm nous décortique, en les remettant en situation, une quarantaine d’expressions que nous utilisons, certes à bon escient, mais surtout parce qu’elles se sont figées, la plupart du temps à l’insu de notre plein gré, dans un coin de notre cerveau aussi précieux et utile qu’un coffre-fort. Quand je dis « nous », il s’agit plutôt de personnes de la génération de Delerm, donc de la mienne. Pour passer pour un « vieux » con, il faut tout de même avoir un certain âge. Un cadre djeuns d’aujourd’hui n’écrirait jamais (écrivent-ils encore ?) « je vous invite à vous rapprocher », « joli chapeau madame », « je préfère Le Havre à Rouen », « c’est vraiment par gourmandise », ou encore « je vais relire Proust ». Un commerçant djeuns n’afficherait pas dans sa vitrine « la maison n’accepte plus les chèques ». Avec ce plus qui laisse entendre que, peut-être, à une époque, elle les a acceptés. Et avec ce mot maison, « ce havre chaud, cette entité protectrice, chargée d’hérédité, au moins d’une volonté tutélaire, empreinte d’une dignité qui dépasse de loin les enjeux financiers. » Cette maison pourrait être la boucherie Comble, à Hénin-Liétard. Et oui, quand j’étais enfant, ma mère ne disait pas « je vais passer à la boucherie » mais « je vais chez Comble ce matin ». On ne disait pas « je vais à l’épicerie » mais « je vais chez Wibault ». En une phrase qui vaut tous les traités de sociologie, Delerm nous explique que « c’est quand on a commencé à dire la charcuterie, la pâtisserie, la maison de la presse que les commerces ont basculé dans le péril. Maintenant, ils sont tous fermés, et c’est une autre façon de vivre dans un village. » Delerm évoquait donc un monde où, dans les restaurants, on nous prévenait : « Attention, l’assiette est très chaude. » Et si elle est très chaude, c’est parce que nous sommes attentionnés, parce que vous nous méritez comme nous vous méritons.

 

Que se passe-t-il lorsqu’un homme politique, au beau milieu d’une démonstration, nous glisse gravement qu’il va « nous faire une confidence » ? Il se croit alors dans une « position définitivement victorieuse », mais il a tort : « s’il s’agit d’annoncer un niveau de vérité supérieur, cet aparté entache sensiblement tout ce qui précède et tout ce qui suit. On avoue qu’on était, qu’on sera dans la vérité relative, partisane, et qu’on les aura quittées seulement pour cette trop brève confidence. »

 

En revanche, s’il est une expression djeuns, c’est bien « comme il l’a cassé ! ». Entre familier et vulgaire, nous dit Delerm. Mais déjà datée, donc démodée : « Quand le Christ dit à saint-Thomas : “ Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru. Heureux celui qui croit et ne voit pas ”, aucun des apôtres ne s'est exclamé “ Comment il l’a cassé ! ”, même si le sentiment éprouvé devait être assez proche. »

 

Difficile d’entrer dans une vraie communication avec un djeuns qui vous dit « j’étais pas né ». Ben non, il n’a pas connu le concert des Beatles (et de Sylvie Vartan !) à l’Olympia, l’accident de voiture dont Françoise Sagan réchappa miraculeusement, l’accident fatal qui empêcha Albert Camus d’honorer trois rendez-vous avec trois dames à qui il avait envoyé la veille quasiment le même télégramme. « Ben non », vous dit le djeuns, « vous savez parce que vous êtes vieux. » « Moi je sais pas, passque je suis djeuns. »

 

Que se passe-t-il lorsque quelqu’un concède d’un produit culturel ultracommercial « c’est très bien fait » ? La réponse de Delerm est finaude : « Traduisez d’abord par : moi, au moins, je l’ai lu, j’ai vu, j’en parle en connaissance de cause. Mais il y a bien davantage. Je ne suis pas sectaire, n’ai pas d’a priori. Devant les phénomènes qui comptent dans notre société, je n’ai pas de repli élitiste frileux. Je fais partie du monde. Certes, je ne vous dirai pas que j’ai atteint un nirvana de plénitude artistique avec ce produit manufacturé, mais je l’ai pris pour ce qu’il est, pour ce qu’il a mérité d’être. » Cette analyse me rappelle qu’il faudra bien que, un de ces quatre, je lise enfin un Harry Potter.

 

Méfions-nous des adverbes, prévient Delerm. Comme « vraiment », « honnêtement ». Je n’ai plus faim, c’est vraiment par gourmandise. On sauvegarde l’amour-propre de la cuisinière. Cette fausse humilité, cette fausse franchise ne sont que de la politesse. Mais sans cette politesse, on s’entretuerait.

 

La vérité de nos vies.

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 06:11

http://www.kwaad.net/Afzien_2.jpgJean-Pierre Mondenard. Tour de France, 33 vainqueurs face au dopage entre 1947 et 2010. Paris : Hugo et Compagnie, 2011.

 

Les récentes – et concrètes – révélations concernant le dopage en continu de Lance Armstrong m’ont amené à me replonger dans l’ouvrage très documenté de Jean-Pierre Mondenard. Je dirai de Mondenard qu’il a « tous les droits » (link) : il en connaît un rayon (sic) et, à près de 70 ans, il accomplit encore 15 000 kilomètres par an à vélo. Je lui adresse tout de même un petit reproche : dans le cas de certains coureurs (et non des moindres puisqu’il ne parle que de vainqueurs du Tour), comme il ne dispose pas de suffisamment de preuves, il leur demande de démontrer qu’ils ne sont pas coupables, ce qui est un peu facile.

 

À juste titre, Mondenard part du principe que le dopage est un phénomène culturel. Il s’est en effet passé quelque chose d’assez étrange durant la seconde moitié du XIXe siècle : lorsque les Britanniques (principalement) ont entrepris de réglementer les principaux sports, ils les ont humanisés. Ainsi, le football serait pratiqué sur des terrains de 100 mètres de long et non plus dans telle ou telle pâture longue de 2 miles. Les matchs dureraient 90 minutes et pas tout l’après-midi. Les boxeurs combattraient avec des gants dans 15 épisodes de 3 minutes et non pas à poings nus jusqu’à ce que l’un des deux protagonistes s’écroule à moitié mort. Concernant le cyclisme, la démarche fut exactement l’inverse. Sur piste, on inventa des courses de six jours quasiment sans interruption, et sur route, on concocta, avant même l’apparition du Tour de France, des épreuves de 1000 kilomètres sans étapes pour des bougres qui roulaient à 25 km/h de moyenne. Il était impossible à ces sportifs d’accomplir ces exploits sans se doper. On achevait bien les chevaux, mais pas ces malheureux qui se bourraient d’alcool, de quinine, de strychnine et qui souffraient d’hallucinations plus graves que celles des consommateurs de LSD. Pour aider ces « forcenés » (link) à aller toujours plus vite sans se tuer, une catégorie de personnages douteux se rendit indispensable aux abords des pelotons : les soigneurs. Ces faiseurs de miracles n’avaient aucune connaissance en médecine, mais ils prétendaient posséder des dons de sorcier. Bernard Vallet (équipier de Bernard Hinault) eu recours à un professeur de carrosserie, Sean Kelly à un représentant en vins, Richard Virenque à un chauffeur d’autocar, Hinault à un pâtissier et Anquetil (link) à un chauffeur de direction.

 

Les coureurs, explique l’auteur, sont à la fois conscients et inconscients des dangers qu’ils encourent : « Le mot santé est un mot qui n’apparaît pas dans le dictionnaire d’un adulte de 25 ans, notamment s’il est sportif. […] À 25 ans, et face à un podium du Tour de France, la mort ne veut rien dire, la plupart du temps, le sportif ne l’a pas encore rentrée autour de lui, il s’imagine éternel. […] la santé est un mot creux. Avec des contrats de plusieurs millions d’euros à la clé, la mort ne signifie rien. »

 

Alors entre 1966 (date des premiers contrôles systématiques) et 2010, 76% des trois premiers au classement du Tour de France furent impliqués dans des cas de dopage, au cours du Tour ou dans d’autres épreuves. Le dopage est, en l’état des choses, une nécessité. On ne peut accomplir 30 000 kilomètres par an pendant dix ans au meilleur niveau sans “ aide ”. Mais le dopage ne bouleverse pas les classements. Si Armstrong ne s’était jamais dopé, il n’aurait pas gagné sept Tours de France mais il aurait néanmoins figuré parmi les meilleurs. En 1957, Anquetil posa fort bien le problème : « le dopage aux amphétamines change un cheval de labour en pur-sang d’un jour. » D’un jour, seulement. Dopé, un coureur moyen pourra faire illusion une fois ou deux dans l’année, mais il n’écrasera pas les autres, d’autant que ces mêmes autres (76% au moins) se dopent eux aussi. Cela dit, les produits dopants ont une réelle incidence sur les performances. Au début des années soixante, Anquetil et Ercole Baldini, qui étaient à l’époque les deux meilleurs coureurs contre la montre (Roger Rivière avait chuté dans la descente d’un col parce que, fortement dopé, il avait perdu une bonne partie de ses réflexes ; il était donc perdu pour le cyclisme), décidèrent, pour voir, de courir le Grand Prix de Forli sans se “ charger ”. Ils remportèrent les deux premières place d’extrême justesse à une moyenne inférieure de trois kilomètres par rapport à leurs performances des années précédentes, ce qui n’était pas négligeable pour un parcours de 80 kilomètres.

 

En 1966, 52% des premiers contrôlés du Tour de France sont dopés. En 1997 (un an avant le scandale Festina), 80% sont positifs aux corticoïdes. En 1947, Jean Robic, le vainqueur, se dope au Byrrh, au Calvados et à diverses solutions camphrées. Le grand Bartali, qui aurait gagné 10 Tours sans la guerre, dit s’être dopé une fois « pour essayer ». Il était tellement pieux qu’on peut le croire. Coppi, le champion des champions, carburait aux amphétamines, ce qu’il appelait ses « fortifiants ». Son cœur battait à 40 pulsations à la minute, sa capacité respiratoire était de 7 litres, il avait des fémurs anormalement longs, il avait un sens de la course exceptionnel : même sans dopage, il eût été le meilleur.

 

Le Suisse Ferdi Kübler, mort à 92 ans (un âge rare dans le milieu) était allé au bout du dopage : « Ferdi trop chargé, Ferdi va exploser ! » On a une photo de lui les ailes du nez pincées, une écume blanchâtre aux lèvres, les pupilles dilatées cachées par d’épaisses lunettes noires. Il avait dû souffrir, le malheureux. Son compatriote, le « pédaleur de charme » Huko Koblet avoua avoir perdu dix années de carrière à cause de ses pratiques de dopage. Il mourut dans un accident de voiture à l’âge de 39 ans. La route était droite. Il s’est peut-être suicidé.

 

Louison Bobet : appliqué, très consciencieux, très courageux. Bobet et son petit bidon magique à base de quiquina et de cola. Bobet et son “ ozoniseur ” qui lui irritait les voies respiratoires. Bobet qui mangeait trop de viande, ce qui lui donnait des furoncles mal placés qui le faisaient atrocement souffrir. Bobet qui mourut d’un cancer à 58 ans.

 

Jacques Anquetil. Le spécialiste du refus des contrôles qui ne furent systématisés qu’après sa dernière victoire dans le Tour. Il ingurgita quantités d’amphétamines. De Gaulle le décora de la Légion d’honneur, tout en sachant qu’il était dopé. En 1967, son record de l’heure ne fut pas homologué. Il mourut à 54 ans de deux cancers, après avoir horriblement souffert (« chaque jour, je monte deux Puy-de-Dôme », avait-il confessé à Poulidor peu de temps avant de mourir).

 

Charly Gaul fut peut-être le meilleur grimpeur du XXe siècle. Il adorait le temps froid et détestait la chaleur. Forcément : les amphétamines provoquent de l’hyperthermie. Plusieurs coureurs, dont Tom Simpson moururent en course par temps chaud, chargés comme des mules. Mais bien qu’amphétaminé, Gaul restait un humain. Dans les cols, il roulait à 65 tours de pédale par minute. Indurain atteindra 90, tout comme Armstrong. Gaul finit sa vie en ermite dans une forêt du Luxembourg.

 

Gastone Nencini mourut à 50 ans. Il fumait comme un pompier et était morphinomane. C’est lui, également, qui introduisit les perfusions d’hormones mâles dans le peloton. Un vrai cobaye. Avec lui, on ne posa plus la question « où commence le dopage ? » mais « où finira le dopage ? »

 

Jan Janssen gagna le Tour en 1968. Dans la dernière étape. Un contre la montre, une discipline où il était plus que moyen. Honni soit qui mal y pensa.

 

Eddie Merckx. Le plus grand. 600 victoires sur 1 800 courses. Il fut exclu du Tour d’Italie pour dopage. Incrimina son médecin. Fut soupçonné d’avoir pris du Stimul, une amphétamine qui constituait le sujet de thèse de médecine de son frère ! Son grand rival, Luis Ocaña, carbura lui aussi aux amphétamines. Atteint d’un cancer du foie, il se suicida par arme à feu à 48 ans. Son contemporain Bernard Thévenet avoua s’être dopé à la cortisone pendant trois ans. Lorsqu’il gagna le Tour avec l’équipe Peugeot, lui et ses équipiers ingurgitaient 30 cachets divers et variés par jour !

 

En 1980, Bernard Hinault, véritable surhomme des pelotons (34 pulsations minute, 7,5 litres de capacité pulmonaire), se fit infiltrer de la cortisone à cause d’une tendinite. Ce qui, à terme, l’affaiblit.

 

Joop Zoetemelk  fut, semble-t-il le seul vainqueur du Tour unanimement défendu par ses pairs. Il fut victime en 1977 d’un bidon d’anabolisants ingurgité à l’insu de son plein gré. Laurent Fignon fut déclaré positif aux amphétamines en juin 1986. Son entraîneur Cyrille Guimard parla d’une « machination ». En 1981, Greg Le Mond refusa de rejoindre l’équipe Peugeot, à ses yeux trop laxiste en matière de dopage. Le Mond, qui n’eut pas recours au dopage, eut tout d’abord un discours assez ambigu par rapport à la pratique (« le cyclisme est aussi propre que possible », my foot !), avant de se déchaîner contre Armstrong et Contador. Quant à Stephen Roche, il fut l’un des premiers à bénéficier des bienfaits de l’EPO, cette substance miracle qui peut augmenter les capacités d’un coureur de 10%, et dont l’usage sera généralisé à partir de 1993. En 1988, Pedro Delgado conserva sa victoire dans le Tour grâce à une argutie juridique qui ne trompa personne. Tout comme son compatriote Indurain, qui aimait autant la Ventoline que la paella et qui reçut la Légion d’honneur des mains de François Mitterrand. Convaincu de dopage, Bjarne Riis rendit le maillot jaune de sa victoire en 1996. Il avait fait profil bas car il souhaitait exercer les fonctions de directeur sportif. À mon humble niveau, j’avais eu des doutes concernant ce coureur sympathique quand je l’avais vu monter l’Izoard sur le grand plateau. Les commentateurs du service public, qui avait été témoins de la chose, ne s’étaient point émus.

 

Jan Ullrich s’en sortit grâce à une disposition du droit allemand qui prévoit qu’en échange d’aveux et du paiement d’une forte amende, les poursuites peuvent être abandonnées. Ce qui signifie que le champion n’est plus coupable de rien. Tout comme le chancelier Kohl, dans l’affaire des caisses noires de son parti politique. On n’oubliera cependant pas que l’équipe Deutsch Telekom fut l’une des plus chargées de l’histoire du cyclisme.

 

Marco Pantani, le « divin chauve », fit l’objet de nombreuses affaires de dopage parfaitement avérées. Il mourut dans des conditions pathétiques, seul dans une chambre d’hôtel de Rimini. Il peignait à ses heures :

 

0739---copie.jpg 


Un mot sur Armstrong. Cet ami de George Bush géra sa carrière comme un patron du CAC 40, en écrasant toute forme d’adversité. Son palmarès est enfin dans le collimateur des instances responsables. C’est dommage, car il fut un champion hors norme. Après Armstrong, le Tour fut remporté, à cinq reprises, par des Espagnols : Pereiro, Sastre, Contador. Simple coïncidence ?

 

Pour l’anecdote, le cyclisme compte de nombreux coureurs qui ont épousé des femmes médecins ou infirmières, et ils comptent également beaucoup de coureurs qui ont été quittés par leur femme qui ne supportaient plus que l’EPO côtoie les yaourts et les concombres dans le réfrigérateur.

 

En illustration : Ferdi Kübler, plutôt mal en point (trop dopé ou pas assez).

Musée Pantani : photo BG.

 

PS : Christophe Bassons, l'un des rares coureurs vraiment propre dans les années 90, viré du Tour de France par Armstrong sans que son directeur sportif Marc Madiot ne bouge le petit doigt, dit qu'aujourd'hui les corticoïdes sont tolérés et que la plupart des coureurs en usent (link).

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 05:58

Félicité Herzog. Un héros. Paris : Grasset, 2012.

 

http://4.bp.blogspot.com/-dAr-b-EaUxo/TwHqr9kEXMI/AAAAAAAAA1k/0audnW4eBEM/s1600/Maurice+Herzog.jpgLe seul problème que me pose ce livre, c’est qu’il n’est pas ce qu’il dit être. Il s’affiche comme “ roman ”, ce qui, à l’évidence, n’est pas exact, et il prétend nous offrir un portrait de Maurice Herzog par sa fille alors que l’ancien résistant, alpiniste et ministre de droite n’est qu’un des personnages de cette sidérante saga familiale. Je dirais que le “ héros ” de ce livre, c’est Laurent, le frère aîné de l’auteur, celui qui a pris en pleine figure les contradictions et la névrose familiales, et qui en est mort. Le plus édifiant dans ce texte, ce n’est sûrement pas la conquête escamotée de l’Annapurna, qui nous a tant fait rêver, nous les gosses des années cinquante (link), c’est l’arrière-plan familial, la vieille aristocratie collaborationniste des Brissac et des Schneider face au jeune loup de droite, héros des cimes puis redoutable homme d’affaires.

 

http://49.kidiklik.fr/images_activites/97_1.jpg

 

Avant d’être un formidable écrivain (quel style !), Félicité – qui doit son prénom à celui d’une conquête anglaise de son père ! – est l’héritière des aciéries du Creusot et des Brissac (link), puis l’épouse de Serge Weinberg, président de Sanofi, cette entreprise qui préfère les profits financiers à la recherche et aux travailleurs. Weinberg est un proche d’Attali et de Fabius. Félicité a voté Hollande à la présidentielle à cause de la lepénisation du programme de Sarkozy. Quand elle n’écrit pas, Félicité Herzog est directrice adjointe d’une filiale d’Aréva, après avoir exercé ses talents à la Banque Lazare de New York, dont elle livre dans ces pages une description saisissante.

 

Pour Félicité, son père se caractérise par un désir « inextinguible » de sublimation un donjuanisme « compulsif » (DSK est un prude à côté d’Herzog). Il présente sans vergogne ses petites amies à sa fille. Des proies de tous acabits : nurses, filles au pair, parentes, amies de sa femme, interprètes de voyage. Il s’accorde d’autant plus tous les droits qu’il s’est parachuté dans une famille où l’on ne jurait que par les Laval, les Chambrun, les Morand, une famille qui a fréquenté Drieu la Rochelle et Arno Breker, qui s’est régalée en 1941 de l’exposition « Le Juif et la France » au palais Berlitz (link).

 

Marie-Pierre, la mère de Félicité, est une femme brillante et indépendante. Au sortir de la guerre, elle connaît un amour partagé avec Simon Nora, un inspecteur des Finances de vingt-cinq ans, juif, résistant, compagnon de route des communistes, puis proche de Mendès-France, Servan-Schreiber et Chaban-Delmas. Scandale dans la famille, une des seules de la noblesse française « à ne pas être enjuivée ». La famille la fait enfermer dans une clinique psychiatrique en Suisse. Nora l’enlève le 12 novembre 1946. Ils se marient, ont deux enfants et divorcent en 1955.

 

En 1959, Marie-Pierre rencontre Herzog. Il n’a pas de fortune mais il est ministre, un héros national (le « champion d’un alpinisme d’État contre l’esprit de cordée ») qui la réconciliera avec son milieu. Et puis « Herzog » signifie « duc » en allemand… Ils se marient en 1962. Laurent naît en 1965. Madame De gaulle envoie une jolie layette bleue à cet enfant de divorcée (link). Trois ans plus tard, une rivale, gardée sous le coude depuis des années, s’installe dans sa propre maison à Chamonix. Marie-Pierre s’efforce alors de faire un enfant dans le dos à Maurice. Ce sera Félicité.

 

Tout petit, Laurent est “ différent ” : il ne regarde personne, ne parle pas, souffre de somnambulisme. La mère de Félicité s’étiole. L’intellectuelle brillante, un temps proche de Merleau-Ponty, Lacan, Derrida, « n’est plus qu’un astre éteint ». Adolescente, Félicité se pense en Antoine Roquentin. Effarée, l’une des sœurs de son établissement religieux lui demande si elle envisage de se livrer à la prostitution !

 

Laurent et sa sœur vont de plus en plus mal, pressentant qu’ils ne passeront pas tous les deux le cap de l’adolescence. Le « héros » est indifférent, sauf lorsqu’en vrai prédateur, il prend sa fille en photo de manière symboliquement incestueuse :

 

« Les photos se succédaient, puis il s’approcha, et dressant son avant-bras tendu vers le haut, me murmura avec un petit rire de séducteur expérimenté qui vous veut du bien :

   Tu verras, ma petite, comme toutes les femmes, c’est cela que tu aimeras, un sexe dur qui te fera bien jouir.

 

Le héros gaulliste se rapproche de Jean-Marie Le Pen, « un type exceptionnel », dit-il à sa fille qu’il traîne de force à un repas avec l’homme de Montretout.

 

Laurent se perd dans des travaux intellectuels absurdes qui le coupent complètement du monde. La famille ne veut rien comprendre de la schizophrénie du jeune homme :

 

« Il était intolérable à notre univers, dans lequel tout ne devait être que réussite, puissance, filiation superbe, séduction et légende, d’avoir un malade, mental de surcroît. »

 

Pour Maurice, Laurent est un lâche qui ne reconnaît pas qu’il est responsable de sa maladie. Alors, à l’âge de trente-quatre ans, Laurent tombe en bas d’un escalier, foudroyé par une crise cardiaque. La femme de ménage portugaise annonce la mort du frère à la sœur : « Morto ! Morto ! ». Il se plaignait du cœur depuis un bon moment, mais personne n’avait eu l’idée de l’emmener chez un cardiologue.

 

Maurice n’ira jamais se recueillir sur la tombe de son fils.

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 05:35

http://1.bp.blogspot.com/-ev_3mmpFoTY/UE-VHVrz10I/AAAAAAAABxk/nehQoY5DPnM/s1600/sacrifices_pierre_lemaitre_albin_michel.jpgPierre Lemaitre. Sacrifices. Paris, Albin Michel, 2012

 

On attendait de pied ferme la fin de la trilogie de Pierre Lemaitre consacrée aux aventures de l’atypique inspecteur Camille Verhoeven (1m 45 sous la toise : sa mère a trop fumé quand elle était enceinte de lui). À l’occasion d’Alex, le second opus, Lemaitre avait atteint des sommets (link). Sacrifices n’est pas mal non plus : l'auteur connaît ses gammes.

 

Avec Sacrifices, on entre dans le récit in medias res, alléché par cette forte pensée : « Un événement est considéré comme décisif lorsqu’il désaxe totalement votre vie. […] Par exemple, trois décharges de fusil à pompe sur la femme que vous aimez. » Entre autres grands romanciers, Pierre Lemaitre place son livre sous la bienveillante autorité de William Gaddis à qui il reconnaît avoir emprunté quelque peu (je reviendrai sur ces emprunts plus bas). On comprend pourquoi : la violence qui est permanente dans toute son œuvre, Pierre Lemaitre ne s’en accommode pas, il ne la dénonce pas, il l’encapsule, il la dissèque, il s’y ébroue, mais en s’arrêtant toujours au bord de la complaisance.

 

Quelques mots sur l’intrigue du roman, pas piquée des hannetons, comme d’habitude. Bien sûr, je ne dévoilerai pas ici la fin de l’histoire. En bas des Champs-Élysées, un hold-up d’une violence inouïe dans une bijouterie tourne très mal. Une passante – qui n’aurait pas dû être là selon le vilain narrateur en qui nous ne devrions pas avoir confiance – témoin du vol, reçoit une volée de coups de crosse, de coups de pieds. Elle est défigurée, son corps est broyé. Son amant, qui n’est autre que le commissaire court sur pattes, va, au mépris de toutes les règles, prendre en charge l’enquête. Il découvrira petit à petit que la victime comme le braqueur ne répondent pas à l’image qu’il s’en faisait. C’est que le monde fictionnel de Pierre Lemaitre est violent, mais également très indécis et bien peu transparent. Il bouge sans cesse, et il revient au romancier la tâche de décrire les forces aberrantes et sans limites qui l’animent. En marquant toujours que cette violence est en l'individu, qu’elle revient vers lui dès lors qu’il l’a expulsée.

 

On retrouve dans Sacrifices l’art que nous connaissons bien désormais. Un récit sans fioritures, d’autant plus haletant qu’il est mené de bout en bout au présent de narration, quand l’action est effectuée au moment précis où elle est dite, surtout lorsque le point de vue se déplace sans cesse :

 

« Anne est projetée plus d’un mètre derrière elle, l’arrière de son crâne heurte la porte, elle écarte les bras et s’effondre au sol. […] La crosse en bois a ouvert à peu près la moitié du visage, de la mâchoire jusqu’à la tempe. […] De l’extérieur le bruit a ressemblé à celui d’un gant de boxe dans un sac d’entraînement. Pour Anne, de l’intérieur, c’est comme un coup de marteau mais un marteau d’une vingtaine de centimètres de large, tenu et asséné à deux mains. […] Anne se contorsionne pour se protéger, se détourne, glisse dans son sang, déjà abondant, et croise ses deux mains sur sa nuque. »

 

Le calvaire du personnage nous est offert en un film au ralenti. Ce qui accroît l’horreur. Mais Lemaitre est un malin : chaque scène de violence insoutenable se termine sur une note d’humour ravageur. Anne reçoit les milliers d’éclats d’un pare-brise de voiture. Un vieux Monsieur remarque qu’elle est :

 

« Scintillante, forcément, elle est couverte de débris du pare-brise qui a explosé.

   Sur elle, ça faisait comme de la neige… »

 

Lemaitre, dont le roman Cadres noirs va être porté à l’écran, mâche le travail des réalisateurs. Le fait est que peu d’auteurs savent, comme lui, unir l’horreur au trivial et à l’humour le plus désopilant. Un exemple parmi cent :

 

« Merde, quelle tête !

Je l’ai vraiment bien arrangée.

Elle dort la tête sur le côté, elle bave, ses paupières sont gonflées comme des outres, pas le genre de fille qu’on a envie de séduire. Ce qui me revient, c’est l’expression “ la tête au carré ”. Très juste, très imagée. La sienne, on dirait un bloc, comme un carton à chaussures, ce sont les bandages sans doute, mais rien que la couleur de la peau, c’est impressionnant. Du parchemin. […] Si elle avait des projets de sortie, il va falloir remettre à plus tard. »

 

Dans chacun de ses livres, Pierre Lemaitre signale les nombreux emprunts, plus ou moins discrets, faits à ses prédécesseurs. Bien sûr, il y a chez lui le souci de se sentir en bonne compagnie, la volonté d’enrichir ses textes, éventuellement de répondre à une légère angoisse. Mais il y a surtout l’acceptation du fait que toute la littérature du monde n’est qu’un gigantesque palimpseste (voir le fort ouvrage de Gérard Genette Palimpsestes), écrit par l’humanité entière, y compris par tous ceux qui n’écrivent pas. Lorsque Lemaitre “ s’inspire ” de Gaddis, il n’imite pas les œuvres du romancier d’outre-Atlantique, il s’approche du genre créé par Gaddis parce qu’il s’en est approprié le “ métronome ”, comme disait Proust. Il est plus difficile – mais plus productif – de créer du faux Gaddis (ou Aymé, Bernhardt, Faulkner) que de copier Gaddis, même parfaitement.

 

Au risque de surprendre Lemaitre, j’ai lu son livre en me souvenant de Virginia Woolf, Les Vagues en particulier. Désormais chez l’auteur, les personnages – au sens traditionnel du terme – n’ont plus guère d’importance (ils sont de moins en moins objectivés). L’intrigue non plus. La fin de l'intrigue policière peut sembler abrupte. Elle est totalement arbitraire (« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ». Ou encore, « Tout ce qui existe est le fruit du hasard et de la nécessité »).

 

L'une des obsessions de Lemaitre, c’est la fragmentation d’un monde à jamais inassumable. Ce qui se produit dans le roman s’abat en une pluie incessante. Comme Woolf, Lemaitre rend compte de la complexité du réel des personnages et des situations, d’une part en donnant un récit en apparence structuré par un temps historique (tel sous-chapitre débute à 8 heures 45), mais surtout en parsemant son texte d’innombrables faits contradictoires, a priori insignifiants, sans liens logiques ou incompréhensibles. Les personnages ne sont plus que des êtres de discours dont le lecteur ne connaît que ce que l’auteur veut bien livrer de leur vie intérieure. Le temps référentiel dans le roman ne compte guère. Son découpage est une métaphysique par laquelle l’individu se fait et se défait (se « désaxe », comme dit l’auteur) dans des circonstances relatées de l’intérieur. Ce temps métaphysique, c’est le destin en ce qu’il morcelle l’expérience et clive le vécu des individus. Les changements de points de vue narratifs, quant à eux, expriment la pluralité de chaque conscience complexe dans l’attente de la solution qui sera une résolution dans les deux sens du terme. Dans le combat entre le temps métaphysique et la conscience, le déterminisme a la part belle. Tout fait sens dans un monde restreint à la conscience de personnages qui ont été libérés par l’auteur de toute contrainte spatiale.

 

E.M. Forster disait qu’il se situait « de biais par rapport au monde ». C’est bien là que se situe l’écrivain Lemaitre. Et c’est ce léger décentrement qui permet la fusion de l’objectif et du subjectif, ainsi qu’une réfraction complexe du réel.

 

Lemaitre place ses personnages sur un pied d’égalité. Ainsi, il explore tous les psychismes en instantané, toutes les pulsations qui battent jusqu’à ce que le récit s’achève de manière métonymique quand son héros d’1m 45, en guise d'épilogue, enfourne le dossier de sa vie dans un poêle qui « ronfle paisiblement ». En effaçant les différences et les conflits, le feu de tous les récits consume le livre que nous venons de lire.

 

Saisissant!

Je me suis laissé dire que, dans son prochain livre, Lemaitre allait se renouveler complètement. J’en salive déjà…

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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 13:52

Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu. Paris : Grasset et Fasquelle 2012.

Ceci est un livre sans intérêt. Alors, me direz-vous, pourquoi parler d’un livre sans intérêt. C’est que, justement, là est l’intérêt. L’auteur n’est pas en cause, sauf à dire qu’il s’est fourvoyé dans une entreprise, justement, sans intérêt. Laurent Binet est une grande et forte plume. En septembre 2011, j’avais rendu compte, pour le seconde fois, avec émerveillement, de son HHhH (link). Je cite ici le début de cet article :

C'est un des livres qui m'a la plus marqué ces dix dernières années. Un tour de force, une performance littéraires. Il y a vingt ans, j'ai passé une semaine à Prague : sept jours d'émerveillement à raison de dix heures de marche quotidienne. Avant de quitter cette sublime cité, j'ai fait un petit détour de quelques centaines de mètres pour me recueillir à l'endroit où Heydrich avait été assassiné. Dans ce lieu assez quelconque de la ville, j'ai pensé, de manière tout à fait banale, qu'il ne faudrait jamais se taire, qu'il faudrait inlassablement dire l'horreur du nazisme pour pouvoir dire toutes les horreurs. En grand amoureux de Prague et de la Tchécoslovaquie, Laurent Binet s'est extraordinairement acquitté de cette tâche.

Un des grands mérites de Binet avait été de rénover le style des ouvrages historiques et, tout en étant très présent dans son texte, de disparaître derrière Heydrich et ses héros pragois. Alors pourquoi son Rien ne se passe comme prévu est-il bon à remiser ? D’abord parce que Binet ne trouve jamais la bonne distance par rapport à son sujet. Il nous rappelle qu’il est fils de commzuniste, que sa sympathie allait vers Mélenchon et qu’il a été introduit dans le cercle magique par Valérie Trierweiler. Il n’était certes pas responsable de ces contradictions, mais il ne peut les dépasser.

Et puis, quand on écrit sur rien, cela donne : rien. Ce n’est pas que Hollande – et ceux qui l’ont aidé comme Moscovici ou Fabius – soient des gens insignifiants, bien au contraire. Le problème est que leur geste, au sens médiéval du terme, est insignifiante, une coquille vide, un trompe-l’œil. On reste constamment à l’extrême surface de quelque chose qui n’a aucun fond. Bien sûr, lorsque Binet décrit la posture de judoka de Hollande quand il utilise la force de l’adversaire après l’avoir absorbée, nous comprenons une donnée intéressante (en fait nous l’avions plus ou moins observée d’un regard distrait lors de la décennie du héros à la tête du PS), mais tellement anecdotique par rapport à ce qui compte réellement. Bien sûr Hollande a de l’humour : on lui demande de commenter une remarque méprisante de Fabius à son égard : « Franchement, vous imaginez Hollande président ? On rêve ! » Il répond : « Eh bien je garde le mot : c’est un beau rêve. Je suis content qu’il y participe. » Ce qui pourrait à la rigueur nous concerner, c’est le profit politique que Hollande tire de cet art consommé de l’esquive, du compromis, de ses plumes de canard sur lesquelles tout glisse en apparence. Il y a forcément une relation dialectique entre l’humour de « Monsieur Fraises-des-Bois » et sa vision du monde.

Laurent Binet cite un constat peut-être subtil de Malek Boutih : « Hollande n’existe pas. Il s’est déjà complètement dépersonnalisé pour incarner la fonction. » Si cela est vrai, pas de quoi s’étonner : le part socialiste a accompli exactement le même trajet en devenant un parti sans corps d’idées (ne parlons pas d’idéologie), sans perspectives à moyen et long termes, un groupement d’élus sans relations charnelles ou intellectuelles avec les électeurs, et qui renouvelle ses dirigeants soit par la fraude, soit de manière encore plus opaque que celle du politburo du parti communiste bulgare dans les années soixante. « Monsieur Fraise-des Bois » est au centre de ce vide et de cette opacité. Hollande « ne se laisse pas approcher » ? Hé bien ne faisons même pas semblant de l’approcher et ne perdons pas notre temps à courir de train en avion pour recueillir un de ses bons mots ou une assertion définitive d’un de ses groupies.

Dans ce livre de plus de 300 pages, je pense avoir trouvé UNE analyse politique, dans la bouche de Benoît Hamon. Je la cite tellement elle dénote par rapport au reste des blablateries des membres de l’aréopage : « On dit que c’est le traumatisme des années 30, quand l’inflation sous la République de Weimar a propulsé Hitler au pouvoir, mais c’est faux ! Ce qu’on oublie, c’est que de 1930 à 1932, avant Hitler il y a eu Brüning, qu’on surnommait “ le Chancelier de la faim ”, qui a fait subir à l’Allemagne une politique d’austérité très dure. C’est l’austérité qui a mené Hitler au pouvoir ! » L’ironie dramatique de cette réflexion est que le parti socialiste allemand (SPD) avait, en 1931, refusé d’organiser une Marche de la faim avec les communistes pour soutenir les chômeurs et pour protester contre la politique déflationniste de Brüning !

Comment pour les socialistes, avec Hollande à leur tête, susciter le début d’un embryon de programme ? Fastoche, explique Olivier Faure, auteur de la BD Ségo, François, Papa et moi : « On réunit un groupe test, on lui pose des tas de questions ouvertes et on l’écoute derrière une glace sans tain pendant cinq heures. » Ils auraient regardé des fourmis dans une assiette de confiture, le résultat eût été identique ! Il y a mieux : le « projectif » : on pose la question suivante à un échantillon-test : « Et si François Hollande était une voiture ? » Ils vont te dire “ une deux-chevaux ”, une Mercedes ”… L’idée, c’est de sortir le sondé de sa condition de pseudo-expert parce que sa pseudo-expertise, t’en fais rien, il va te refourguer des analyses qu’il a lues à droite et à gauche. Ce qu’on a besoin de comprendre, c’est comment il perçoit une personne ou un groupe. » À force de monter vers la stratosphère, les stratèges du PS vont manquer d’oxygène ! Et quand on ne peut plus respirer, on meurt, comme Aquilino Morelle, la plume de Hollande qui admet que l’Europe libérale est une création de Mitterrand, Delors et Lamy, qui avait voté non à Maastricht et qui murmure que maintenant, l’Europe étant là, il faut « faire avec ».

Il fut un temps où les jeunes d’un parti fournissaient du sang neuf, de l’irrévérence, de la contestation. Tels que décrits par Binet, les jeunes socialistes sont encore plus creux que les jeunes UMP : « Une jeune chauffeuse de salle vient nous réciter un discours à base de “ Nous sommes tous les enfants du monde ”, Mandela, Martin Luther King, Obama c’est bien et la guerre c’est mal. » Il est vrai que, quand on a biberonné du « Désir d’avenir » pendant des années, la dialectique ne peut pas casser des briques.

La vérité est toujours dans le rire, même gêné : « Mathieu sapin, le dessinateur de Libé, dit qu’il n’y connaît rien en politique. Hollande : “ Nous non plus ! ”. Rires. » Julien Dray a beau essayer de rattraper le coup à l’occasion de la préparation d’un discours très important : « La question sociale, il faut qu’elle apparaisse » (tu crois, mon Juju ?), les simulacres de débat entre Hollandais historiques, Hollandais rattrapés par la peau des fesses, Fabiusiens repentis, Strauss-Kahniens Je-vous-l’avais-toujours-dit-que-François-gagnerait-les-primaires semblent à des années-lumière de la vraie vie, de la souffrance du peuple.

Le livre est donc à l’image de ceux qu’il raconte : sans contours, sans épine dorsale. On l'aura compris : le titre de l'ouvrage est sa propre mise en abyme. Rien ne marche comme prévu dans ces pages sans intérêt, dans cet acte manqué.

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 05:53

Michel Pinçon, Monica Pinçon-Charlot.  L’argent sans foi ni loi. Conversation avec Régis Meyran.  Paris, Textuel, 2012.

 

Lire les Pinçon-Charlot est toujours utile : Ils sont précis, rigoureux, posent les questions utiles et apportent les bonnes réponses. Dans ce dernier ouvrage, ces grands connaisseurs de ceux qu’ils appellent « les riches » expliquent comment l’argent est devenu, par-delà tous les principes moraux ou religieux, et en se jouant des droits des personnes, la valeur suprême de nos existences individuelles et collectives.

 

Pour les auteurs, le monde est divisé en trois classes : un prolétariat qui subit des formes d’exploitations de plus en plus brutales, des classes moyennes, précarisées, divisées et déboussolées par la prétendue « crise », et la classes dominante, celle qui a gagné – comme disait Warren Buffet – la « guerre » des classes parce qu’elle est solidaire, organisée, et parce que, selon une approche sartrienne, elle est « la seule classe sociale en soi et pour soi. »

 

Aux États-Unis, tout à commencé avec la fin de l’indexation du dollar sur l’or décidée par Nixon, lorsque la devise devint une monnaie de singe, ouvrant au pays la voie de la domination du monde. À la même époque, en France, une loi de janvier 1973 interdit à la Banque de France de prêter à l’État, ce qui permit  aux marchés financiers d’accaparer les intérêts des emprunts publics. Depuis la loi du 4 août 1993, à la fin du second mandat de François Mitterrand, la Banque de France est indépendante. Autrement dit, privée.

 

La création de la monnaie, de plus en plus en plus scripturale, fut désormais l'apanage des banques privées, et aussi de la grande distribution. Lorsqu’un client demande à sa banque un crédit de 200 000 euros pour acheter un appartement, cela ne signifie pas que la banque va chercher de l’argent dans ses coffres : elle crée 200 000 euros par une simple écriture comptable.

 

L’argent proliférant, l’argent créé en dehors de toute vraie production de richesses, s’est dès lors émancipé du corps social. Avec les machines qui passent des ordres en quelques microsecondes sans qu’aucun humain n’intervienne, l’argent est devenu asocial au sens où il circula de moins en moins dans le reste du corps social. C’est alors qu’il y eut « sécession » (Thierry Pech) entre les riches et les pauvres (link).

 

Les transactions sur les produits dérivés et les autres produits financiers spéculatifs ont été 74 fois plus importants que le PIB mondial en 2008 (15 fois en 1990). Les grandes banques françaises consacrent aujourd’hui 80% de leur potentiel à la spéculation et seulement 20% à la gestion des dépôts, salaires et pensions de leurs clients ordinaires. Les « riches » prennent bien soin, cela dit, d’investir aussi dans l’économie réelle. C’est pourquoi, par exemple, ils n’ont pas souffert de la crise des  subprimes qui a ruiné les classes moyennes étatsuniennes.

 

Les agences de notation (comme Fitch, la française, qui appartient à Marc Ladreit de Lacharrière) sont utilisées aujourd’hui comme une arme au service de la puissance des marchés financiers, c’est-à-dire de spéculateurs en chair et en os, pour soumettre les politiques et les peuples à leur cupidité.

 

La raison pour laquelle les dirigeants des grandes entreprises sont désormais à la fois excellemment bien rémunérés et, en même temps, au service étroit des intérêts des actionnaires, c’est que, justement, une bonne partie de leur rémunération est versée sous forme d’actions, pire de stock-options. Leur intérêt n’est pas la santé objective des entreprises qu’ils dirigent – et évidemment pas celle du « capital humain – mais leur valeur en bourse. Il leur faut donc, sans même nécessairement créer de la richesse, baisser le « coût » du travail, pousser les gouvernants à réduire les déficits et équipements publics. Ces gouvernants, sociaux-démocrates au premier chef (la Bourse ne s’est jamais aussi bien portée que sous le gouvernement Jospin en 2000), font le « sale boulot » en détruisant les protections sociales, en réduisant légalement les droits des travailleurs, en privatisant les biens publics. Ils sont pilotés par des structures plus ou moins formelles comme le Forum de Davos, le groupe de Bilderberg où la Commission trilatérale. Commission fondée en 1972 à l’initiative du banquier et industriel David Rockefeller, elle fut longtemps dirigée par le conseiller de Jimmy Carter Zbigniew Brzezinski, proche de Henry Kissinger. Parmi ses membres français, on compte François Bayrou, Nicolas Beytout, Patrick Devedjan, Laurent Fabius, Henri Proglio, Hubert Védrine (membre du CA de LVMH, comme son « camarade » socialiste Christophe Girard), Élisabeth Guigou (link). Cette dernière retrouve Mario Monti, Michel Barnier ou Pascal Lamy au conseil d’administration du think tank des Amis de l’Europe. On se souvient qu’après la démission de Michèle Alliot-Marie lors de la crise tunisienne, elle fut mise en cause pour son amitié pour Aziz Miled, l’un des financiers de l’Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranée), dont elle démissionna sans tambour ni trompette.

 

La « guerre » des classes est à ce point gagnée par les « riches » que la banque Goldman Sachs peut, sans la moindre  vergogne, placer ses hommes à la tête des gouvernements (Mario Monti, Lucas Papademos) et, mieux encore, de la BCE (Mario Draghi). Le triomphe des « riches » est tel qu’un groupe comme LVMH peut posséder 140 filiales dans les paradis fiscaux tandis que les avoirs des familles françaises en Suisse sont actuellement de 80 milliards d’euros. On mettra ce chiffre en regard avec le déficit public de la France en 2011 (91 milliards) ou avec le « trou » de la Sécu (17 milliards), cette construction purement politique et idéologique.

 

Pourquoi les pauvres et les classes moyennes votent-ils à droite ou, au mieux, pour des socialistes complices ? Parce que, selon les auteurs, subissant la violence symbolique, ils ont intériorisé l’idée que les dominants sont à leur place et que le capitalisme libéral est désormais la seule nature possible de l’économie. Un vrai changement présuppose un éveil des consciences et une acceptation de valeurs contraires à celles de l'hyperbourgeoisie au pouvoir. Les choses peuvent rester en l’état pendant encore très longtemps. La classe politique est intimement liée au monde des affaires. Les employés et les ouvriers, qui représentent 52% de la population active, sont quasiment absents des assemblées parlementaires. Cela crée une grande violence symbolique qui explique, pour partie, l’accroissement du vote FN chez les plus défavorisés, dont le nombre a grossi sous Sarkozy : 800 000 enfants français ne peuvent pas prendre un repas protéiné tous les deux jours, ni être chauffés correctement.

 

L’État s’appauvrit par la volonté des politiques, au point que le prochain siège du ministère de la Défense appartiendra à Bouygues. En attendant la suite...

 

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 05:56

http://a403.idata.over-blog.com/350x525/2/42/89/77/Photos2011/_MG_0040-2-Modifier.jpgMaxime Vivas. Paris terre d’asile. Paris : Le léopard Démasqué, 2012.

 

C’est sûrement parce qu’il est enraciné dans les monts du Lauragais que Maxime Vivas a pu nous livrer avec ce roman une nouvelle version de l’ébahissement du Candide face aux techniques asservissantes censées libérer les humains.

 

Soit, donc, un Huron né à des milliers de kilomètres de l’Hexagone, sur l’Île Motapa, d’une mère motapienne et d’un père parisien. À l’âge de 25 ans, ce narrateur décide de voir Paris.

 

Motapa est une île de paix, de sagesse, de tranquillité. La lave de son volcan charrie suffisamment de pépites d’or pour que les habitants vivent sans souci matériel, mais pas assez pour qu’ils aient la tentation de se lancer dans la guerre quotidienne imposée par les Marchés.

 

Paris sent mauvais et ses habitants sont frappés par une épidémie d’otites : un passant sur deux marche en se tenant l’oreille. Ils parlent tout seuls, leur phrase favorite étant : « T’es ou ? ».

 

Le taux de mortalité chez les usagers du métro est effrayant, si on en juge par la tête des voyageurs qui « viennent tous de perdre un être cher. » Dans de nombreuses rues, « des voyous ont défiguré des façades et des portes cochères avec des graffitis incompréhensibles, mélange de sanscrit, d’écriture arabe et cyrillique avec une once de hiéroglyphes. » Ces voyous sont peut-être les mêmes qui parlent à l’envers parce qu’ils portent leur casquette à l’envers.

 

Le fleuve qui traverse la ville est un immense cloaque à ciel ouvert que le narrateur verrait bien entièrement recouvert.

 

Le Huron est atterré par les notices explicatives traduites du japonais par ordinateur (« remarkes générals : ce appareille a étai concevu pour fonctionnaliser en position horizontaux ») et par la déréalisation totale des rapports humains dans une ère qui se veut de communication (« si vous possédez un Toshni B 60 référencé RTM/C 14-78-21 W XHP/03, tapez 1 »).

 

La pratique des réseaux sociaux tend à nous faire croire que nous existons pour l’autre en temps réel, alors que nous ne sommes que des adorateurs passifs de « la Déesse L secondée par Aude Ébit ».

 

Le huron de Motapa est sidéré par la pratique des grands sports collectifs, dont l’objectif est de « réunir le maximum de supporters (divisés en deux camps qui se haïssent) et provoquer le bruyant enthousiasme de l’un en administrant à l’adversaire une sévère correction dont il sortira humilié. »

 

Mine de rien, ce (trop) court livre est une dénonciation magistrale par l’absurde du modernisme effréné de notre – ne disons pas civilisation – organisation.

 

Maxime Vivas : le gai Huron du Lauragais.

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 05:26

http://allambc.biz/img/anquetil-big.jpgPaul Fournel. Anquetil tout seul. Paris, Le Seuil, 2012.

 

Chacun à sa manière, Gilbert Bécaud (link) et Jacques Anquetil ont illuminé mon enfance. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’était eux et parce que c’était moi (d’accord : vous avez déjà entendu cela quelque part).

 

Paul Fournel fait partie de ces grandes plumes qui ont magnifiquement écrit sur le cyclisme (j’avais adoré son Besoin de vélo). Parmi les récentes (Chany et Blondin ayant rejoint le paradis des suiveurs), je pense, bien sûr à Philippe Bordas et son Forcenés (link) où quelques pages saisissantes rendaient hommage à Anquetil, en le singularisant si besoin était.

 

Ancien normalien, président de l’OuLiPo, ancien attaché culturel, Paul Fournel a produit une œuvre littéraire aussi passionnante que variée (link). Son dernier livre sur le cyclisme est magnifique parce que, toute honte bue, il n’a pas hésité à faire comme les enfants : il s’est mis dans la peau de son champion. Il a alors ressenti, compris, pourquoi Anquetil était « tout seul ». Tout seul, parce que foncièrement différent des autres, à côté des autres, au-dessus des autres. Et aussi parce que, dans la compétition, qu’elle soit de haut niveau ou pas, on ne peut gagner que si l’on se veut seul.

 

Indurain a remporté autant de Tour de France qu’Anquetil mais il avait le charisme d’un tas de cailloux. Lance Armstrong, dont on suggère enfin qu’il s’est peut-être dopé durant toute sa carrière (mais pas plus que le champion normand) suscitait autant de sympathie qu’une porte de prison. Merckx fut le plus grand coureur de tous les temps (il gagna une course sur trois, ce qui est phénoménal), mais on n’a jamais eu accès à son mystère, à sa part d’ombre. Hinault représenta une manière de perfection sans parvenir à entrer dans la légende parce qu’il ne souffrit pas comme Louison Bobet, parce qu’il quitta le peloton très tôt ou trop tard et parce qu’il se reconvertit très prosaïquement – et sans prendre aucun risque – dans les relations publiques.

 

Coppi (dont certains tifosi embrassaient le vélo) et Anquetil ont suscité une littérature considérable, en accédant, durant leur carrière, au niveau du mythe. D’une part parce qu’ils ne nous ont pas forcés à les prendre au pied de la lettre dans la mesure où ils furent entourés d’un halo qui défiait l’explication rationnelle, et ensuite parce qu’ils furent performatifs. Le cyclisme professionnel existait trente ans avant la naissance de Coppi. Mais le campionissimo a inventé LE cycliste professionnel, sa figure. La course contre la montre préexistait à Anquetil, mais il l’a créée en en faisant une pratique qui appartient à l’au-delà de l’humain, en nous en donnant l’origine et la fin, en nous révélant ce qui lui était primordial, donc en créant sa cosmogonie. La course contre la montre, selon et par Anquetil, c’est pour reprendre une expression de Mircea Eliade, « le modèle exemplaire de toute manière de faire ». Anquetil fut au vélo ce que Chopin fut au piano. C’est pourquoi dans un peloton de cent on le repérait instantanément. Même sans maillot jaune.

 

La raison pour laquelle, selon Fournel, Anquetil est « tout seul » est que « ses adversaires sont à battre ; ils ne sont ni à connaître, ni bons à jouer avec. Il y a les choses qu’il fait seul [le contre la montre] et les choses que lui seul fait [gagner le Dauphiné Libéré et Bordeaux-Paris dans la foulée, pour ne pas parler de sa vie privée absolument insensée]. » Avant Anquetil, les champions cyclistes adoraient le vélo (Binda faisait coucher le sien dans son lit et couchait par terre lorsqu’il avait mal couru) et méprisaient l’argent. Anquetil n’aimait pas le vélo (on ne le revit jamais sur une bécane, même pour une bonne cause, après qu’il eut raccroché) et il fut le premier homme d’affaires du cyclisme. Au-delà de sa garde rapprochée, Anquetil était peu expansif, contrôlé, froid. Tout le contraire de Poulidor qui devint le positif de son négatif, mais aussi sa victime sacrificielle pendant une décennie. Anquetil tuait quand bon lui semblait ; Poulidor fut tué surtout quand il n’en avait pas envie ou qu’il ne le méritait pas. Anquetil prenait des amphétamines (j’ai un jour rencontré son goûteur qui testait pour lui les nouveaux produits link), roulait très souvent en queue de peloton pour s’économiser ou parce qu’il s’embêtait (dans le Tour 1957, sa première victoire, on le perdit un jour : il s’était arrêté dans un verger pour cueillir des pêches), mais il s’infligeait à l’entraînement des souffrances bien pires qu’en compétition, ce qui lui permettait de faire connaître à ses adversaires des agonies dont ils se seraient bien passé, par exemple en prenant des relais de trente kilomètres !

 

Anquetil fit le premier Français (le troisième étranger) à gagner le Tour d’Italie. Selon Fournel, ce ne fut pas une mince affaire : « La télévision italienne elle-même ne peut pas être objective ; si c’est un étranger qui est en tête, les téléspectateurs diminuent du tiers à l’écoute des arrivées. Alors, tout est bon : rétropoussettes, coureurs-suicides prêts à se jeter sur vous pour vous précipiter dans un fossé. » Le plus drôle est que quand Anquetil remporta le Giro en 1960, le prix du meilleur grimpeur fut décerné à Rik Van Loy, un formidable rouleur et sprinter qui ne touchait pas une bille en montagne !

 

Au pic de la rivalité qui l’opposa à Poulidor, quand la France se retrouva partagée entre Anquetilistes et Poulidoristes, le Normand reçut des lettres anonymes le condamnant à mort. Leur opposition était telle qu’ils permirent à un troisième larron (Rudi Altig) de remporter le championnat du monde pour ne pas que « l’Autre » porte le maillot arc-en-ciel. Ils se retrouvèrent par la suite dans des parties de cartes interminables (où Poulidor gagnait), discutant des cheptels de bovins qu’ils venaient d’acheter.

 

À l’âge de trente-cinq ans, Anquetil fit l’acquisition d’un manoir normand qui avait appartenu à Maupassant. Dans ces murs qui avaient accueilli Gustave Flaubert ou le peintre Louis Pottevin, Anquetil régala Stablinski et Poupou. Anquetil avait commencé sa vie comme ouvrier agricole avec ses parents, le dos courbé pour cueillir des fraises. C’est pour échapper à ce sort qu’il devint champion cycliste. Durant sa retraite, à l’aide de télescopes coûteux, il contempla les étoiles, expliqua le ciel à sa fille Sophie, qu’il avait eue avec la fille de sa femme. Puis il eut, non pas un, mais deux cancers. Anquetil ne fit jamais rien comme tout le monde.

 

PS : Après avoir lu cette note, un très très vieil ami m'écrit ceci :

J'ai aperçu Anquetil à un critérium à Villeneuve sur Lot fin juillet, début août 54. Une demi-heure avant le début des hostilités, ils étaient avec Géminiani et d'autres en train de boire du ricard à la terrasse d'un petit bistrot des allées en face du théâtre. C'est Géminiani que j'avais identifié d'abord ; il ramenait sa gueule qu'on savait grande et portait une veste en suédine marron, grosse mode de l'époque. Inutile que je te dise qu'ils contrevenaient à l'idée que je me faisais du régime d'un cycliste professionnel.   

 

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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 09:26
http://www.nicematin.com/media_nicematin/imagecache/article-taille-normale-nm/nm_photo/2008/11/21/nm-photo-222035.jpgÉric Dupont-Moretti & Stéphane Durand-Souffland. Bête noire, “ Condamné à plaider ”. Paris : Michel Lafon 2012.

 

Il a un physique de videur de boîte de nuit. Un visage triste. De mains trop fines pour un corps de déménageur. Il est toujours mal rasé. Il sera bientôt chauve. Parce que ce ch’ti d’origine italienne est profondément humain, il est une des figures les plus attachantes du barreau français. Il ne cache pas sa tendance à la déprime. Il rame, il souffre. Comme les comédiens de boulevard en tournée, des villes de France il ne connaît que les hôtels et ses lieux de travail. Il a décidé de devenir avocat le 28 juillet 1976 quand Giscard laissa exécuter Christian Ranucci, le jeune homme du « pull-over rouge ».

 

Il a obtenu son 100ème acquittement le 7 janvier 2011. Parmi les plus célèbres, celui de la boulangère (qui n’était pas boulangère) du procès d’Outreau ; celui de Jean Castela, commanditaire présumé de l'assassinat du préfet Claude Érignac, condamné à trente ans (trente ans !) de réclusion criminelle en première instance (la police avait produit des faux) ; celui du professeur de droit Jacques Viguier, accusé d’avoir tué sa femme et fait disparaître son corps (Ah, si Dupont-Moretti nous offrait un livre uniquement consacré à cette affaire !).

 

Aux assises où, jusqu’à peu, l’appel était exclu, les jurés populaires ne sont pas contraints de se décider en fonction de preuves. L’article 353 du Code de procédure pénale prescrit aux jurés de « s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement […]. La loi ne leur fait que cette seule question qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : “ Avez-vous une intime conviction ? ” » Autrement dit, dans le pays qui se pense le plus cartésien au monde, l’on condamne ou l’on innocente dans une atmosphère de magie, de subjectivisme exacerbé. Que faire face à ce subjectivisme, à la mise en scène surréelle de tout procès, à son apparat, au comportement mutique, trouble ou désespéré de l’accusé ? Lutter inlassablement avec sa raison : « Entre ce que me dit mon client et de que j’en retiens, il existe un filtre – celui de ma rationalité. Pas de morale entre nous. Y compris avec le coupable qui nie les faits parce que la réalité de son crime lui est insupportable. » L’accusé peut, en effet, délirer, c’est-à-dire sortir du sillon de l’entendement On se souvient de Francis Heaulme qui décrivait les crimes qu’il avait commis comme s’ils avaient été perpétrés par un autre situé à cent mètres de lui, donc sous son regard.

 

Alors, on peut et l’on doit « Les défendre tous » (titre d’un grand livre d’Albert Naud). Avec leurs bassesses et leurs terreurs. Aussi vils et aussi méprisés soient-ils. Défendre un révisionniste sans défendre le révisionnisme. « La noirceur fait partie des êtres », explique Dupont-Moretti. « La noirceur du crime, c’est comme un virus dont je serais porteur sain. Dans un exact parallèle, je dis aux jurés que, pour qu’ils prononcent la juste peine ou l’acquittement que j’espère souvent, j’ai besoin de leurs qualités, mais surtout de leurs défauts. »

 

La justice en tant que système s’arroge tous les droits, celui de biaiser avec la lettre de l’institution au premier chef. Dupont-Moretti donne l’exemple suivant : « Le procureur général choisit ses présidents. Il connaît le planning de roulement des uns et des autres et peut donc audiencer tel affaire qui lui importe, sachant qu’il va tomber sur un président répressif, par exemple. Les justiciables ne choisissent pas leurs juges, mais l’institution choisit soigneusement les juges qu’elle leur destine. »

 

En matière de justice, le dosage, le rapport de force compte beaucoup. Sarkozy a réduit le nombre de jurés, ce qui affaiblit les jurys. C’est Vichy qui a introduit la participation des magistrats professionnels aux délibérés. Dupont-Moretti cite les Souvenirs de cour d’assises d’André Gide : « Les plaidoiries faisaient rarement revenir les jurés sur leur impression première – de sorte qu’il serait à peine exagéré de dire qu’un juge habile peut faire du jury ce qu’il veut. »

 

Quoi qu’on puisse en penser vu de l’extérieur, justice et la police se tiennent la main : « Est-ce pour les amadouer que des juges infligent des peines non méritées mais qui, comme par hasard, couvrent la période de détention provisoire purgée par le prévenu, détournant légalement ainsi l’adage “ pas de fumée sans feu ” ? La France est l’un des États les plus condamnés par la Cour européenne pour les dysfonctionnements de son système judiciaire. »

 

L’affaire d’Outreau aura illustré l’impossibilité pour quiconque de prouver son innocence quand l’accusation est « vague, vaste, extensible à volonté, et non datée ». Et quand, aux dires d’un expert psychiaatrique (Dupont-Moretti les affectionne modérément), « on a des expertises de femmes de ménage [le métier de la mère de l’auteur] quand les experts sont payés comme des femmes de ménage. » Outreau aura été l’exemple parfait d’une machine monolithique qui « avançait toute seule », sans contrôle. Le juge Burgaux ne fut pas le seul coupable de ce désastre, de ces vies brisées, même si, dans sa tête, “ Outreau ” rimait avec “ Dutroux ”. Pour ne parler que d’eux, les médias eurent des comportements iniques, manquant de professionnalisme, ne vérifiant rien, bafouant la présomption d’innocence, imposant leur propre jugement, fantasmant (comme pour Bruay-en-Artois dans les années 70) sur la nécessaire culpabilité de notables (bien petits en l’occurrence). Et puis, surtout, jouant à fond sur l’émotion.

 

Hervé Temime (cet avocat de gauche qui défend actuellement Servier – les défendre tous, n’est-ce pas ?) soutient que nombre des pénalistes ont pour particularité d’avoir été très jeunes orphelins de père : Pollack, Badinter, Kiejman. Témime a 12 ans. Dupont-Moretti à 4 ans. Leur père n’a pas eu le temps de s’imposer comme surmoi. La perte du père est vécue comme une « injustice originelle » qui sera compensée par une névrose productrice de rage.

 

Un avocat célèbre du début du XXe siècle plaidait un jour l’erreur judiciaire aux assises. « L’erreur judiciaire n’existe pas » dit le président du tribunal. « Et celle-ci », rétorque l’avocat en pointant du doigt le Christ gigantesque qui surplombait la cour.

 

 

 

 

Éric Dupont-Moretti s’exprime ici : (link) et ici : (link).

 

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