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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 05:58

Félicité Herzog. Un héros. Paris : Grasset, 2012.

 

http://4.bp.blogspot.com/-dAr-b-EaUxo/TwHqr9kEXMI/AAAAAAAAA1k/0audnW4eBEM/s1600/Maurice+Herzog.jpgLe seul problème que me pose ce livre, c’est qu’il n’est pas ce qu’il dit être. Il s’affiche comme “ roman ”, ce qui, à l’évidence, n’est pas exact, et il prétend nous offrir un portrait de Maurice Herzog par sa fille alors que l’ancien résistant, alpiniste et ministre de droite n’est qu’un des personnages de cette sidérante saga familiale. Je dirais que le “ héros ” de ce livre, c’est Laurent, le frère aîné de l’auteur, celui qui a pris en pleine figure les contradictions et la névrose familiales, et qui en est mort. Le plus édifiant dans ce texte, ce n’est sûrement pas la conquête escamotée de l’Annapurna, qui nous a tant fait rêver, nous les gosses des années cinquante (link), c’est l’arrière-plan familial, la vieille aristocratie collaborationniste des Brissac et des Schneider face au jeune loup de droite, héros des cimes puis redoutable homme d’affaires.

 

http://49.kidiklik.fr/images_activites/97_1.jpg

 

Avant d’être un formidable écrivain (quel style !), Félicité – qui doit son prénom à celui d’une conquête anglaise de son père ! – est l’héritière des aciéries du Creusot et des Brissac (link), puis l’épouse de Serge Weinberg, président de Sanofi, cette entreprise qui préfère les profits financiers à la recherche et aux travailleurs. Weinberg est un proche d’Attali et de Fabius. Félicité a voté Hollande à la présidentielle à cause de la lepénisation du programme de Sarkozy. Quand elle n’écrit pas, Félicité Herzog est directrice adjointe d’une filiale d’Aréva, après avoir exercé ses talents à la Banque Lazare de New York, dont elle livre dans ces pages une description saisissante.

 

Pour Félicité, son père se caractérise par un désir « inextinguible » de sublimation un donjuanisme « compulsif » (DSK est un prude à côté d’Herzog). Il présente sans vergogne ses petites amies à sa fille. Des proies de tous acabits : nurses, filles au pair, parentes, amies de sa femme, interprètes de voyage. Il s’accorde d’autant plus tous les droits qu’il s’est parachuté dans une famille où l’on ne jurait que par les Laval, les Chambrun, les Morand, une famille qui a fréquenté Drieu la Rochelle et Arno Breker, qui s’est régalée en 1941 de l’exposition « Le Juif et la France » au palais Berlitz (link).

 

Marie-Pierre, la mère de Félicité, est une femme brillante et indépendante. Au sortir de la guerre, elle connaît un amour partagé avec Simon Nora, un inspecteur des Finances de vingt-cinq ans, juif, résistant, compagnon de route des communistes, puis proche de Mendès-France, Servan-Schreiber et Chaban-Delmas. Scandale dans la famille, une des seules de la noblesse française « à ne pas être enjuivée ». La famille la fait enfermer dans une clinique psychiatrique en Suisse. Nora l’enlève le 12 novembre 1946. Ils se marient, ont deux enfants et divorcent en 1955.

 

En 1959, Marie-Pierre rencontre Herzog. Il n’a pas de fortune mais il est ministre, un héros national (le « champion d’un alpinisme d’État contre l’esprit de cordée ») qui la réconciliera avec son milieu. Et puis « Herzog » signifie « duc » en allemand… Ils se marient en 1962. Laurent naît en 1965. Madame De gaulle envoie une jolie layette bleue à cet enfant de divorcée (link). Trois ans plus tard, une rivale, gardée sous le coude depuis des années, s’installe dans sa propre maison à Chamonix. Marie-Pierre s’efforce alors de faire un enfant dans le dos à Maurice. Ce sera Félicité.

 

Tout petit, Laurent est “ différent ” : il ne regarde personne, ne parle pas, souffre de somnambulisme. La mère de Félicité s’étiole. L’intellectuelle brillante, un temps proche de Merleau-Ponty, Lacan, Derrida, « n’est plus qu’un astre éteint ». Adolescente, Félicité se pense en Antoine Roquentin. Effarée, l’une des sœurs de son établissement religieux lui demande si elle envisage de se livrer à la prostitution !

 

Laurent et sa sœur vont de plus en plus mal, pressentant qu’ils ne passeront pas tous les deux le cap de l’adolescence. Le « héros » est indifférent, sauf lorsqu’en vrai prédateur, il prend sa fille en photo de manière symboliquement incestueuse :

 

« Les photos se succédaient, puis il s’approcha, et dressant son avant-bras tendu vers le haut, me murmura avec un petit rire de séducteur expérimenté qui vous veut du bien :

   Tu verras, ma petite, comme toutes les femmes, c’est cela que tu aimeras, un sexe dur qui te fera bien jouir.

 

Le héros gaulliste se rapproche de Jean-Marie Le Pen, « un type exceptionnel », dit-il à sa fille qu’il traîne de force à un repas avec l’homme de Montretout.

 

Laurent se perd dans des travaux intellectuels absurdes qui le coupent complètement du monde. La famille ne veut rien comprendre de la schizophrénie du jeune homme :

 

« Il était intolérable à notre univers, dans lequel tout ne devait être que réussite, puissance, filiation superbe, séduction et légende, d’avoir un malade, mental de surcroît. »

 

Pour Maurice, Laurent est un lâche qui ne reconnaît pas qu’il est responsable de sa maladie. Alors, à l’âge de trente-quatre ans, Laurent tombe en bas d’un escalier, foudroyé par une crise cardiaque. La femme de ménage portugaise annonce la mort du frère à la sœur : « Morto ! Morto ! ». Il se plaignait du cœur depuis un bon moment, mais personne n’avait eu l’idée de l’emmener chez un cardiologue.

 

Maurice n’ira jamais se recueillir sur la tombe de son fils.

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 05:35

http://1.bp.blogspot.com/-ev_3mmpFoTY/UE-VHVrz10I/AAAAAAAABxk/nehQoY5DPnM/s1600/sacrifices_pierre_lemaitre_albin_michel.jpgPierre Lemaitre. Sacrifices. Paris, Albin Michel, 2012

 

On attendait de pied ferme la fin de la trilogie de Pierre Lemaitre consacrée aux aventures de l’atypique inspecteur Camille Verhoeven (1m 45 sous la toise : sa mère a trop fumé quand elle était enceinte de lui). À l’occasion d’Alex, le second opus, Lemaitre avait atteint des sommets (link). Sacrifices n’est pas mal non plus : l'auteur connaît ses gammes.

 

Avec Sacrifices, on entre dans le récit in medias res, alléché par cette forte pensée : « Un événement est considéré comme décisif lorsqu’il désaxe totalement votre vie. […] Par exemple, trois décharges de fusil à pompe sur la femme que vous aimez. » Entre autres grands romanciers, Pierre Lemaitre place son livre sous la bienveillante autorité de William Gaddis à qui il reconnaît avoir emprunté quelque peu (je reviendrai sur ces emprunts plus bas). On comprend pourquoi : la violence qui est permanente dans toute son œuvre, Pierre Lemaitre ne s’en accommode pas, il ne la dénonce pas, il l’encapsule, il la dissèque, il s’y ébroue, mais en s’arrêtant toujours au bord de la complaisance.

 

Quelques mots sur l’intrigue du roman, pas piquée des hannetons, comme d’habitude. Bien sûr, je ne dévoilerai pas ici la fin de l’histoire. En bas des Champs-Élysées, un hold-up d’une violence inouïe dans une bijouterie tourne très mal. Une passante – qui n’aurait pas dû être là selon le vilain narrateur en qui nous ne devrions pas avoir confiance – témoin du vol, reçoit une volée de coups de crosse, de coups de pieds. Elle est défigurée, son corps est broyé. Son amant, qui n’est autre que le commissaire court sur pattes, va, au mépris de toutes les règles, prendre en charge l’enquête. Il découvrira petit à petit que la victime comme le braqueur ne répondent pas à l’image qu’il s’en faisait. C’est que le monde fictionnel de Pierre Lemaitre est violent, mais également très indécis et bien peu transparent. Il bouge sans cesse, et il revient au romancier la tâche de décrire les forces aberrantes et sans limites qui l’animent. En marquant toujours que cette violence est en l'individu, qu’elle revient vers lui dès lors qu’il l’a expulsée.

 

On retrouve dans Sacrifices l’art que nous connaissons bien désormais. Un récit sans fioritures, d’autant plus haletant qu’il est mené de bout en bout au présent de narration, quand l’action est effectuée au moment précis où elle est dite, surtout lorsque le point de vue se déplace sans cesse :

 

« Anne est projetée plus d’un mètre derrière elle, l’arrière de son crâne heurte la porte, elle écarte les bras et s’effondre au sol. […] La crosse en bois a ouvert à peu près la moitié du visage, de la mâchoire jusqu’à la tempe. […] De l’extérieur le bruit a ressemblé à celui d’un gant de boxe dans un sac d’entraînement. Pour Anne, de l’intérieur, c’est comme un coup de marteau mais un marteau d’une vingtaine de centimètres de large, tenu et asséné à deux mains. […] Anne se contorsionne pour se protéger, se détourne, glisse dans son sang, déjà abondant, et croise ses deux mains sur sa nuque. »

 

Le calvaire du personnage nous est offert en un film au ralenti. Ce qui accroît l’horreur. Mais Lemaitre est un malin : chaque scène de violence insoutenable se termine sur une note d’humour ravageur. Anne reçoit les milliers d’éclats d’un pare-brise de voiture. Un vieux Monsieur remarque qu’elle est :

 

« Scintillante, forcément, elle est couverte de débris du pare-brise qui a explosé.

   Sur elle, ça faisait comme de la neige… »

 

Lemaitre, dont le roman Cadres noirs va être porté à l’écran, mâche le travail des réalisateurs. Le fait est que peu d’auteurs savent, comme lui, unir l’horreur au trivial et à l’humour le plus désopilant. Un exemple parmi cent :

 

« Merde, quelle tête !

Je l’ai vraiment bien arrangée.

Elle dort la tête sur le côté, elle bave, ses paupières sont gonflées comme des outres, pas le genre de fille qu’on a envie de séduire. Ce qui me revient, c’est l’expression “ la tête au carré ”. Très juste, très imagée. La sienne, on dirait un bloc, comme un carton à chaussures, ce sont les bandages sans doute, mais rien que la couleur de la peau, c’est impressionnant. Du parchemin. […] Si elle avait des projets de sortie, il va falloir remettre à plus tard. »

 

Dans chacun de ses livres, Pierre Lemaitre signale les nombreux emprunts, plus ou moins discrets, faits à ses prédécesseurs. Bien sûr, il y a chez lui le souci de se sentir en bonne compagnie, la volonté d’enrichir ses textes, éventuellement de répondre à une légère angoisse. Mais il y a surtout l’acceptation du fait que toute la littérature du monde n’est qu’un gigantesque palimpseste (voir le fort ouvrage de Gérard Genette Palimpsestes), écrit par l’humanité entière, y compris par tous ceux qui n’écrivent pas. Lorsque Lemaitre “ s’inspire ” de Gaddis, il n’imite pas les œuvres du romancier d’outre-Atlantique, il s’approche du genre créé par Gaddis parce qu’il s’en est approprié le “ métronome ”, comme disait Proust. Il est plus difficile – mais plus productif – de créer du faux Gaddis (ou Aymé, Bernhardt, Faulkner) que de copier Gaddis, même parfaitement.

 

Au risque de surprendre Lemaitre, j’ai lu son livre en me souvenant de Virginia Woolf, Les Vagues en particulier. Désormais chez l’auteur, les personnages – au sens traditionnel du terme – n’ont plus guère d’importance (ils sont de moins en moins objectivés). L’intrigue non plus. La fin de l'intrigue policière peut sembler abrupte. Elle est totalement arbitraire (« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ». Ou encore, « Tout ce qui existe est le fruit du hasard et de la nécessité »).

 

L'une des obsessions de Lemaitre, c’est la fragmentation d’un monde à jamais inassumable. Ce qui se produit dans le roman s’abat en une pluie incessante. Comme Woolf, Lemaitre rend compte de la complexité du réel des personnages et des situations, d’une part en donnant un récit en apparence structuré par un temps historique (tel sous-chapitre débute à 8 heures 45), mais surtout en parsemant son texte d’innombrables faits contradictoires, a priori insignifiants, sans liens logiques ou incompréhensibles. Les personnages ne sont plus que des êtres de discours dont le lecteur ne connaît que ce que l’auteur veut bien livrer de leur vie intérieure. Le temps référentiel dans le roman ne compte guère. Son découpage est une métaphysique par laquelle l’individu se fait et se défait (se « désaxe », comme dit l’auteur) dans des circonstances relatées de l’intérieur. Ce temps métaphysique, c’est le destin en ce qu’il morcelle l’expérience et clive le vécu des individus. Les changements de points de vue narratifs, quant à eux, expriment la pluralité de chaque conscience complexe dans l’attente de la solution qui sera une résolution dans les deux sens du terme. Dans le combat entre le temps métaphysique et la conscience, le déterminisme a la part belle. Tout fait sens dans un monde restreint à la conscience de personnages qui ont été libérés par l’auteur de toute contrainte spatiale.

 

E.M. Forster disait qu’il se situait « de biais par rapport au monde ». C’est bien là que se situe l’écrivain Lemaitre. Et c’est ce léger décentrement qui permet la fusion de l’objectif et du subjectif, ainsi qu’une réfraction complexe du réel.

 

Lemaitre place ses personnages sur un pied d’égalité. Ainsi, il explore tous les psychismes en instantané, toutes les pulsations qui battent jusqu’à ce que le récit s’achève de manière métonymique quand son héros d’1m 45, en guise d'épilogue, enfourne le dossier de sa vie dans un poêle qui « ronfle paisiblement ». En effaçant les différences et les conflits, le feu de tous les récits consume le livre que nous venons de lire.

 

Saisissant!

Je me suis laissé dire que, dans son prochain livre, Lemaitre allait se renouveler complètement. J’en salive déjà…

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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 13:52

Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu. Paris : Grasset et Fasquelle 2012.

Ceci est un livre sans intérêt. Alors, me direz-vous, pourquoi parler d’un livre sans intérêt. C’est que, justement, là est l’intérêt. L’auteur n’est pas en cause, sauf à dire qu’il s’est fourvoyé dans une entreprise, justement, sans intérêt. Laurent Binet est une grande et forte plume. En septembre 2011, j’avais rendu compte, pour le seconde fois, avec émerveillement, de son HHhH (link). Je cite ici le début de cet article :

C'est un des livres qui m'a la plus marqué ces dix dernières années. Un tour de force, une performance littéraires. Il y a vingt ans, j'ai passé une semaine à Prague : sept jours d'émerveillement à raison de dix heures de marche quotidienne. Avant de quitter cette sublime cité, j'ai fait un petit détour de quelques centaines de mètres pour me recueillir à l'endroit où Heydrich avait été assassiné. Dans ce lieu assez quelconque de la ville, j'ai pensé, de manière tout à fait banale, qu'il ne faudrait jamais se taire, qu'il faudrait inlassablement dire l'horreur du nazisme pour pouvoir dire toutes les horreurs. En grand amoureux de Prague et de la Tchécoslovaquie, Laurent Binet s'est extraordinairement acquitté de cette tâche.

Un des grands mérites de Binet avait été de rénover le style des ouvrages historiques et, tout en étant très présent dans son texte, de disparaître derrière Heydrich et ses héros pragois. Alors pourquoi son Rien ne se passe comme prévu est-il bon à remiser ? D’abord parce que Binet ne trouve jamais la bonne distance par rapport à son sujet. Il nous rappelle qu’il est fils de commzuniste, que sa sympathie allait vers Mélenchon et qu’il a été introduit dans le cercle magique par Valérie Trierweiler. Il n’était certes pas responsable de ces contradictions, mais il ne peut les dépasser.

Et puis, quand on écrit sur rien, cela donne : rien. Ce n’est pas que Hollande – et ceux qui l’ont aidé comme Moscovici ou Fabius – soient des gens insignifiants, bien au contraire. Le problème est que leur geste, au sens médiéval du terme, est insignifiante, une coquille vide, un trompe-l’œil. On reste constamment à l’extrême surface de quelque chose qui n’a aucun fond. Bien sûr, lorsque Binet décrit la posture de judoka de Hollande quand il utilise la force de l’adversaire après l’avoir absorbée, nous comprenons une donnée intéressante (en fait nous l’avions plus ou moins observée d’un regard distrait lors de la décennie du héros à la tête du PS), mais tellement anecdotique par rapport à ce qui compte réellement. Bien sûr Hollande a de l’humour : on lui demande de commenter une remarque méprisante de Fabius à son égard : « Franchement, vous imaginez Hollande président ? On rêve ! » Il répond : « Eh bien je garde le mot : c’est un beau rêve. Je suis content qu’il y participe. » Ce qui pourrait à la rigueur nous concerner, c’est le profit politique que Hollande tire de cet art consommé de l’esquive, du compromis, de ses plumes de canard sur lesquelles tout glisse en apparence. Il y a forcément une relation dialectique entre l’humour de « Monsieur Fraises-des-Bois » et sa vision du monde.

Laurent Binet cite un constat peut-être subtil de Malek Boutih : « Hollande n’existe pas. Il s’est déjà complètement dépersonnalisé pour incarner la fonction. » Si cela est vrai, pas de quoi s’étonner : le part socialiste a accompli exactement le même trajet en devenant un parti sans corps d’idées (ne parlons pas d’idéologie), sans perspectives à moyen et long termes, un groupement d’élus sans relations charnelles ou intellectuelles avec les électeurs, et qui renouvelle ses dirigeants soit par la fraude, soit de manière encore plus opaque que celle du politburo du parti communiste bulgare dans les années soixante. « Monsieur Fraise-des Bois » est au centre de ce vide et de cette opacité. Hollande « ne se laisse pas approcher » ? Hé bien ne faisons même pas semblant de l’approcher et ne perdons pas notre temps à courir de train en avion pour recueillir un de ses bons mots ou une assertion définitive d’un de ses groupies.

Dans ce livre de plus de 300 pages, je pense avoir trouvé UNE analyse politique, dans la bouche de Benoît Hamon. Je la cite tellement elle dénote par rapport au reste des blablateries des membres de l’aréopage : « On dit que c’est le traumatisme des années 30, quand l’inflation sous la République de Weimar a propulsé Hitler au pouvoir, mais c’est faux ! Ce qu’on oublie, c’est que de 1930 à 1932, avant Hitler il y a eu Brüning, qu’on surnommait “ le Chancelier de la faim ”, qui a fait subir à l’Allemagne une politique d’austérité très dure. C’est l’austérité qui a mené Hitler au pouvoir ! » L’ironie dramatique de cette réflexion est que le parti socialiste allemand (SPD) avait, en 1931, refusé d’organiser une Marche de la faim avec les communistes pour soutenir les chômeurs et pour protester contre la politique déflationniste de Brüning !

Comment pour les socialistes, avec Hollande à leur tête, susciter le début d’un embryon de programme ? Fastoche, explique Olivier Faure, auteur de la BD Ségo, François, Papa et moi : « On réunit un groupe test, on lui pose des tas de questions ouvertes et on l’écoute derrière une glace sans tain pendant cinq heures. » Ils auraient regardé des fourmis dans une assiette de confiture, le résultat eût été identique ! Il y a mieux : le « projectif » : on pose la question suivante à un échantillon-test : « Et si François Hollande était une voiture ? » Ils vont te dire “ une deux-chevaux ”, une Mercedes ”… L’idée, c’est de sortir le sondé de sa condition de pseudo-expert parce que sa pseudo-expertise, t’en fais rien, il va te refourguer des analyses qu’il a lues à droite et à gauche. Ce qu’on a besoin de comprendre, c’est comment il perçoit une personne ou un groupe. » À force de monter vers la stratosphère, les stratèges du PS vont manquer d’oxygène ! Et quand on ne peut plus respirer, on meurt, comme Aquilino Morelle, la plume de Hollande qui admet que l’Europe libérale est une création de Mitterrand, Delors et Lamy, qui avait voté non à Maastricht et qui murmure que maintenant, l’Europe étant là, il faut « faire avec ».

Il fut un temps où les jeunes d’un parti fournissaient du sang neuf, de l’irrévérence, de la contestation. Tels que décrits par Binet, les jeunes socialistes sont encore plus creux que les jeunes UMP : « Une jeune chauffeuse de salle vient nous réciter un discours à base de “ Nous sommes tous les enfants du monde ”, Mandela, Martin Luther King, Obama c’est bien et la guerre c’est mal. » Il est vrai que, quand on a biberonné du « Désir d’avenir » pendant des années, la dialectique ne peut pas casser des briques.

La vérité est toujours dans le rire, même gêné : « Mathieu sapin, le dessinateur de Libé, dit qu’il n’y connaît rien en politique. Hollande : “ Nous non plus ! ”. Rires. » Julien Dray a beau essayer de rattraper le coup à l’occasion de la préparation d’un discours très important : « La question sociale, il faut qu’elle apparaisse » (tu crois, mon Juju ?), les simulacres de débat entre Hollandais historiques, Hollandais rattrapés par la peau des fesses, Fabiusiens repentis, Strauss-Kahniens Je-vous-l’avais-toujours-dit-que-François-gagnerait-les-primaires semblent à des années-lumière de la vraie vie, de la souffrance du peuple.

Le livre est donc à l’image de ceux qu’il raconte : sans contours, sans épine dorsale. On l'aura compris : le titre de l'ouvrage est sa propre mise en abyme. Rien ne marche comme prévu dans ces pages sans intérêt, dans cet acte manqué.

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 05:53

Michel Pinçon, Monica Pinçon-Charlot.  L’argent sans foi ni loi. Conversation avec Régis Meyran.  Paris, Textuel, 2012.

 

Lire les Pinçon-Charlot est toujours utile : Ils sont précis, rigoureux, posent les questions utiles et apportent les bonnes réponses. Dans ce dernier ouvrage, ces grands connaisseurs de ceux qu’ils appellent « les riches » expliquent comment l’argent est devenu, par-delà tous les principes moraux ou religieux, et en se jouant des droits des personnes, la valeur suprême de nos existences individuelles et collectives.

 

Pour les auteurs, le monde est divisé en trois classes : un prolétariat qui subit des formes d’exploitations de plus en plus brutales, des classes moyennes, précarisées, divisées et déboussolées par la prétendue « crise », et la classes dominante, celle qui a gagné – comme disait Warren Buffet – la « guerre » des classes parce qu’elle est solidaire, organisée, et parce que, selon une approche sartrienne, elle est « la seule classe sociale en soi et pour soi. »

 

Aux États-Unis, tout à commencé avec la fin de l’indexation du dollar sur l’or décidée par Nixon, lorsque la devise devint une monnaie de singe, ouvrant au pays la voie de la domination du monde. À la même époque, en France, une loi de janvier 1973 interdit à la Banque de France de prêter à l’État, ce qui permit  aux marchés financiers d’accaparer les intérêts des emprunts publics. Depuis la loi du 4 août 1993, à la fin du second mandat de François Mitterrand, la Banque de France est indépendante. Autrement dit, privée.

 

La création de la monnaie, de plus en plus en plus scripturale, fut désormais l'apanage des banques privées, et aussi de la grande distribution. Lorsqu’un client demande à sa banque un crédit de 200 000 euros pour acheter un appartement, cela ne signifie pas que la banque va chercher de l’argent dans ses coffres : elle crée 200 000 euros par une simple écriture comptable.

 

L’argent proliférant, l’argent créé en dehors de toute vraie production de richesses, s’est dès lors émancipé du corps social. Avec les machines qui passent des ordres en quelques microsecondes sans qu’aucun humain n’intervienne, l’argent est devenu asocial au sens où il circula de moins en moins dans le reste du corps social. C’est alors qu’il y eut « sécession » (Thierry Pech) entre les riches et les pauvres (link).

 

Les transactions sur les produits dérivés et les autres produits financiers spéculatifs ont été 74 fois plus importants que le PIB mondial en 2008 (15 fois en 1990). Les grandes banques françaises consacrent aujourd’hui 80% de leur potentiel à la spéculation et seulement 20% à la gestion des dépôts, salaires et pensions de leurs clients ordinaires. Les « riches » prennent bien soin, cela dit, d’investir aussi dans l’économie réelle. C’est pourquoi, par exemple, ils n’ont pas souffert de la crise des  subprimes qui a ruiné les classes moyennes étatsuniennes.

 

Les agences de notation (comme Fitch, la française, qui appartient à Marc Ladreit de Lacharrière) sont utilisées aujourd’hui comme une arme au service de la puissance des marchés financiers, c’est-à-dire de spéculateurs en chair et en os, pour soumettre les politiques et les peuples à leur cupidité.

 

La raison pour laquelle les dirigeants des grandes entreprises sont désormais à la fois excellemment bien rémunérés et, en même temps, au service étroit des intérêts des actionnaires, c’est que, justement, une bonne partie de leur rémunération est versée sous forme d’actions, pire de stock-options. Leur intérêt n’est pas la santé objective des entreprises qu’ils dirigent – et évidemment pas celle du « capital humain – mais leur valeur en bourse. Il leur faut donc, sans même nécessairement créer de la richesse, baisser le « coût » du travail, pousser les gouvernants à réduire les déficits et équipements publics. Ces gouvernants, sociaux-démocrates au premier chef (la Bourse ne s’est jamais aussi bien portée que sous le gouvernement Jospin en 2000), font le « sale boulot » en détruisant les protections sociales, en réduisant légalement les droits des travailleurs, en privatisant les biens publics. Ils sont pilotés par des structures plus ou moins formelles comme le Forum de Davos, le groupe de Bilderberg où la Commission trilatérale. Commission fondée en 1972 à l’initiative du banquier et industriel David Rockefeller, elle fut longtemps dirigée par le conseiller de Jimmy Carter Zbigniew Brzezinski, proche de Henry Kissinger. Parmi ses membres français, on compte François Bayrou, Nicolas Beytout, Patrick Devedjan, Laurent Fabius, Henri Proglio, Hubert Védrine (membre du CA de LVMH, comme son « camarade » socialiste Christophe Girard), Élisabeth Guigou (link). Cette dernière retrouve Mario Monti, Michel Barnier ou Pascal Lamy au conseil d’administration du think tank des Amis de l’Europe. On se souvient qu’après la démission de Michèle Alliot-Marie lors de la crise tunisienne, elle fut mise en cause pour son amitié pour Aziz Miled, l’un des financiers de l’Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranée), dont elle démissionna sans tambour ni trompette.

 

La « guerre » des classes est à ce point gagnée par les « riches » que la banque Goldman Sachs peut, sans la moindre  vergogne, placer ses hommes à la tête des gouvernements (Mario Monti, Lucas Papademos) et, mieux encore, de la BCE (Mario Draghi). Le triomphe des « riches » est tel qu’un groupe comme LVMH peut posséder 140 filiales dans les paradis fiscaux tandis que les avoirs des familles françaises en Suisse sont actuellement de 80 milliards d’euros. On mettra ce chiffre en regard avec le déficit public de la France en 2011 (91 milliards) ou avec le « trou » de la Sécu (17 milliards), cette construction purement politique et idéologique.

 

Pourquoi les pauvres et les classes moyennes votent-ils à droite ou, au mieux, pour des socialistes complices ? Parce que, selon les auteurs, subissant la violence symbolique, ils ont intériorisé l’idée que les dominants sont à leur place et que le capitalisme libéral est désormais la seule nature possible de l’économie. Un vrai changement présuppose un éveil des consciences et une acceptation de valeurs contraires à celles de l'hyperbourgeoisie au pouvoir. Les choses peuvent rester en l’état pendant encore très longtemps. La classe politique est intimement liée au monde des affaires. Les employés et les ouvriers, qui représentent 52% de la population active, sont quasiment absents des assemblées parlementaires. Cela crée une grande violence symbolique qui explique, pour partie, l’accroissement du vote FN chez les plus défavorisés, dont le nombre a grossi sous Sarkozy : 800 000 enfants français ne peuvent pas prendre un repas protéiné tous les deux jours, ni être chauffés correctement.

 

L’État s’appauvrit par la volonté des politiques, au point que le prochain siège du ministère de la Défense appartiendra à Bouygues. En attendant la suite...

 

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 05:56

http://a403.idata.over-blog.com/350x525/2/42/89/77/Photos2011/_MG_0040-2-Modifier.jpgMaxime Vivas. Paris terre d’asile. Paris : Le léopard Démasqué, 2012.

 

C’est sûrement parce qu’il est enraciné dans les monts du Lauragais que Maxime Vivas a pu nous livrer avec ce roman une nouvelle version de l’ébahissement du Candide face aux techniques asservissantes censées libérer les humains.

 

Soit, donc, un Huron né à des milliers de kilomètres de l’Hexagone, sur l’Île Motapa, d’une mère motapienne et d’un père parisien. À l’âge de 25 ans, ce narrateur décide de voir Paris.

 

Motapa est une île de paix, de sagesse, de tranquillité. La lave de son volcan charrie suffisamment de pépites d’or pour que les habitants vivent sans souci matériel, mais pas assez pour qu’ils aient la tentation de se lancer dans la guerre quotidienne imposée par les Marchés.

 

Paris sent mauvais et ses habitants sont frappés par une épidémie d’otites : un passant sur deux marche en se tenant l’oreille. Ils parlent tout seuls, leur phrase favorite étant : « T’es ou ? ».

 

Le taux de mortalité chez les usagers du métro est effrayant, si on en juge par la tête des voyageurs qui « viennent tous de perdre un être cher. » Dans de nombreuses rues, « des voyous ont défiguré des façades et des portes cochères avec des graffitis incompréhensibles, mélange de sanscrit, d’écriture arabe et cyrillique avec une once de hiéroglyphes. » Ces voyous sont peut-être les mêmes qui parlent à l’envers parce qu’ils portent leur casquette à l’envers.

 

Le fleuve qui traverse la ville est un immense cloaque à ciel ouvert que le narrateur verrait bien entièrement recouvert.

 

Le Huron est atterré par les notices explicatives traduites du japonais par ordinateur (« remarkes générals : ce appareille a étai concevu pour fonctionnaliser en position horizontaux ») et par la déréalisation totale des rapports humains dans une ère qui se veut de communication (« si vous possédez un Toshni B 60 référencé RTM/C 14-78-21 W XHP/03, tapez 1 »).

 

La pratique des réseaux sociaux tend à nous faire croire que nous existons pour l’autre en temps réel, alors que nous ne sommes que des adorateurs passifs de « la Déesse L secondée par Aude Ébit ».

 

Le huron de Motapa est sidéré par la pratique des grands sports collectifs, dont l’objectif est de « réunir le maximum de supporters (divisés en deux camps qui se haïssent) et provoquer le bruyant enthousiasme de l’un en administrant à l’adversaire une sévère correction dont il sortira humilié. »

 

Mine de rien, ce (trop) court livre est une dénonciation magistrale par l’absurde du modernisme effréné de notre – ne disons pas civilisation – organisation.

 

Maxime Vivas : le gai Huron du Lauragais.

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 05:26

http://allambc.biz/img/anquetil-big.jpgPaul Fournel. Anquetil tout seul. Paris, Le Seuil, 2012.

 

Chacun à sa manière, Gilbert Bécaud (link) et Jacques Anquetil ont illuminé mon enfance. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’était eux et parce que c’était moi (d’accord : vous avez déjà entendu cela quelque part).

 

Paul Fournel fait partie de ces grandes plumes qui ont magnifiquement écrit sur le cyclisme (j’avais adoré son Besoin de vélo). Parmi les récentes (Chany et Blondin ayant rejoint le paradis des suiveurs), je pense, bien sûr à Philippe Bordas et son Forcenés (link) où quelques pages saisissantes rendaient hommage à Anquetil, en le singularisant si besoin était.

 

Ancien normalien, président de l’OuLiPo, ancien attaché culturel, Paul Fournel a produit une œuvre littéraire aussi passionnante que variée (link). Son dernier livre sur le cyclisme est magnifique parce que, toute honte bue, il n’a pas hésité à faire comme les enfants : il s’est mis dans la peau de son champion. Il a alors ressenti, compris, pourquoi Anquetil était « tout seul ». Tout seul, parce que foncièrement différent des autres, à côté des autres, au-dessus des autres. Et aussi parce que, dans la compétition, qu’elle soit de haut niveau ou pas, on ne peut gagner que si l’on se veut seul.

 

Indurain a remporté autant de Tour de France qu’Anquetil mais il avait le charisme d’un tas de cailloux. Lance Armstrong, dont on suggère enfin qu’il s’est peut-être dopé durant toute sa carrière (mais pas plus que le champion normand) suscitait autant de sympathie qu’une porte de prison. Merckx fut le plus grand coureur de tous les temps (il gagna une course sur trois, ce qui est phénoménal), mais on n’a jamais eu accès à son mystère, à sa part d’ombre. Hinault représenta une manière de perfection sans parvenir à entrer dans la légende parce qu’il ne souffrit pas comme Louison Bobet, parce qu’il quitta le peloton très tôt ou trop tard et parce qu’il se reconvertit très prosaïquement – et sans prendre aucun risque – dans les relations publiques.

 

Coppi (dont certains tifosi embrassaient le vélo) et Anquetil ont suscité une littérature considérable, en accédant, durant leur carrière, au niveau du mythe. D’une part parce qu’ils ne nous ont pas forcés à les prendre au pied de la lettre dans la mesure où ils furent entourés d’un halo qui défiait l’explication rationnelle, et ensuite parce qu’ils furent performatifs. Le cyclisme professionnel existait trente ans avant la naissance de Coppi. Mais le campionissimo a inventé LE cycliste professionnel, sa figure. La course contre la montre préexistait à Anquetil, mais il l’a créée en en faisant une pratique qui appartient à l’au-delà de l’humain, en nous en donnant l’origine et la fin, en nous révélant ce qui lui était primordial, donc en créant sa cosmogonie. La course contre la montre, selon et par Anquetil, c’est pour reprendre une expression de Mircea Eliade, « le modèle exemplaire de toute manière de faire ». Anquetil fut au vélo ce que Chopin fut au piano. C’est pourquoi dans un peloton de cent on le repérait instantanément. Même sans maillot jaune.

 

La raison pour laquelle, selon Fournel, Anquetil est « tout seul » est que « ses adversaires sont à battre ; ils ne sont ni à connaître, ni bons à jouer avec. Il y a les choses qu’il fait seul [le contre la montre] et les choses que lui seul fait [gagner le Dauphiné Libéré et Bordeaux-Paris dans la foulée, pour ne pas parler de sa vie privée absolument insensée]. » Avant Anquetil, les champions cyclistes adoraient le vélo (Binda faisait coucher le sien dans son lit et couchait par terre lorsqu’il avait mal couru) et méprisaient l’argent. Anquetil n’aimait pas le vélo (on ne le revit jamais sur une bécane, même pour une bonne cause, après qu’il eut raccroché) et il fut le premier homme d’affaires du cyclisme. Au-delà de sa garde rapprochée, Anquetil était peu expansif, contrôlé, froid. Tout le contraire de Poulidor qui devint le positif de son négatif, mais aussi sa victime sacrificielle pendant une décennie. Anquetil tuait quand bon lui semblait ; Poulidor fut tué surtout quand il n’en avait pas envie ou qu’il ne le méritait pas. Anquetil prenait des amphétamines (j’ai un jour rencontré son goûteur qui testait pour lui les nouveaux produits link), roulait très souvent en queue de peloton pour s’économiser ou parce qu’il s’embêtait (dans le Tour 1957, sa première victoire, on le perdit un jour : il s’était arrêté dans un verger pour cueillir des pêches), mais il s’infligeait à l’entraînement des souffrances bien pires qu’en compétition, ce qui lui permettait de faire connaître à ses adversaires des agonies dont ils se seraient bien passé, par exemple en prenant des relais de trente kilomètres !

 

Anquetil fit le premier Français (le troisième étranger) à gagner le Tour d’Italie. Selon Fournel, ce ne fut pas une mince affaire : « La télévision italienne elle-même ne peut pas être objective ; si c’est un étranger qui est en tête, les téléspectateurs diminuent du tiers à l’écoute des arrivées. Alors, tout est bon : rétropoussettes, coureurs-suicides prêts à se jeter sur vous pour vous précipiter dans un fossé. » Le plus drôle est que quand Anquetil remporta le Giro en 1960, le prix du meilleur grimpeur fut décerné à Rik Van Loy, un formidable rouleur et sprinter qui ne touchait pas une bille en montagne !

 

Au pic de la rivalité qui l’opposa à Poulidor, quand la France se retrouva partagée entre Anquetilistes et Poulidoristes, le Normand reçut des lettres anonymes le condamnant à mort. Leur opposition était telle qu’ils permirent à un troisième larron (Rudi Altig) de remporter le championnat du monde pour ne pas que « l’Autre » porte le maillot arc-en-ciel. Ils se retrouvèrent par la suite dans des parties de cartes interminables (où Poulidor gagnait), discutant des cheptels de bovins qu’ils venaient d’acheter.

 

À l’âge de trente-cinq ans, Anquetil fit l’acquisition d’un manoir normand qui avait appartenu à Maupassant. Dans ces murs qui avaient accueilli Gustave Flaubert ou le peintre Louis Pottevin, Anquetil régala Stablinski et Poupou. Anquetil avait commencé sa vie comme ouvrier agricole avec ses parents, le dos courbé pour cueillir des fraises. C’est pour échapper à ce sort qu’il devint champion cycliste. Durant sa retraite, à l’aide de télescopes coûteux, il contempla les étoiles, expliqua le ciel à sa fille Sophie, qu’il avait eue avec la fille de sa femme. Puis il eut, non pas un, mais deux cancers. Anquetil ne fit jamais rien comme tout le monde.

 

PS : Après avoir lu cette note, un très très vieil ami m'écrit ceci :

J'ai aperçu Anquetil à un critérium à Villeneuve sur Lot fin juillet, début août 54. Une demi-heure avant le début des hostilités, ils étaient avec Géminiani et d'autres en train de boire du ricard à la terrasse d'un petit bistrot des allées en face du théâtre. C'est Géminiani que j'avais identifié d'abord ; il ramenait sa gueule qu'on savait grande et portait une veste en suédine marron, grosse mode de l'époque. Inutile que je te dise qu'ils contrevenaient à l'idée que je me faisais du régime d'un cycliste professionnel.   

 

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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 09:26
http://www.nicematin.com/media_nicematin/imagecache/article-taille-normale-nm/nm_photo/2008/11/21/nm-photo-222035.jpgÉric Dupont-Moretti & Stéphane Durand-Souffland. Bête noire, “ Condamné à plaider ”. Paris : Michel Lafon 2012.

 

Il a un physique de videur de boîte de nuit. Un visage triste. De mains trop fines pour un corps de déménageur. Il est toujours mal rasé. Il sera bientôt chauve. Parce que ce ch’ti d’origine italienne est profondément humain, il est une des figures les plus attachantes du barreau français. Il ne cache pas sa tendance à la déprime. Il rame, il souffre. Comme les comédiens de boulevard en tournée, des villes de France il ne connaît que les hôtels et ses lieux de travail. Il a décidé de devenir avocat le 28 juillet 1976 quand Giscard laissa exécuter Christian Ranucci, le jeune homme du « pull-over rouge ».

 

Il a obtenu son 100ème acquittement le 7 janvier 2011. Parmi les plus célèbres, celui de la boulangère (qui n’était pas boulangère) du procès d’Outreau ; celui de Jean Castela, commanditaire présumé de l'assassinat du préfet Claude Érignac, condamné à trente ans (trente ans !) de réclusion criminelle en première instance (la police avait produit des faux) ; celui du professeur de droit Jacques Viguier, accusé d’avoir tué sa femme et fait disparaître son corps (Ah, si Dupont-Moretti nous offrait un livre uniquement consacré à cette affaire !).

 

Aux assises où, jusqu’à peu, l’appel était exclu, les jurés populaires ne sont pas contraints de se décider en fonction de preuves. L’article 353 du Code de procédure pénale prescrit aux jurés de « s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement […]. La loi ne leur fait que cette seule question qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : “ Avez-vous une intime conviction ? ” » Autrement dit, dans le pays qui se pense le plus cartésien au monde, l’on condamne ou l’on innocente dans une atmosphère de magie, de subjectivisme exacerbé. Que faire face à ce subjectivisme, à la mise en scène surréelle de tout procès, à son apparat, au comportement mutique, trouble ou désespéré de l’accusé ? Lutter inlassablement avec sa raison : « Entre ce que me dit mon client et de que j’en retiens, il existe un filtre – celui de ma rationalité. Pas de morale entre nous. Y compris avec le coupable qui nie les faits parce que la réalité de son crime lui est insupportable. » L’accusé peut, en effet, délirer, c’est-à-dire sortir du sillon de l’entendement On se souvient de Francis Heaulme qui décrivait les crimes qu’il avait commis comme s’ils avaient été perpétrés par un autre situé à cent mètres de lui, donc sous son regard.

 

Alors, on peut et l’on doit « Les défendre tous » (titre d’un grand livre d’Albert Naud). Avec leurs bassesses et leurs terreurs. Aussi vils et aussi méprisés soient-ils. Défendre un révisionniste sans défendre le révisionnisme. « La noirceur fait partie des êtres », explique Dupont-Moretti. « La noirceur du crime, c’est comme un virus dont je serais porteur sain. Dans un exact parallèle, je dis aux jurés que, pour qu’ils prononcent la juste peine ou l’acquittement que j’espère souvent, j’ai besoin de leurs qualités, mais surtout de leurs défauts. »

 

La justice en tant que système s’arroge tous les droits, celui de biaiser avec la lettre de l’institution au premier chef. Dupont-Moretti donne l’exemple suivant : « Le procureur général choisit ses présidents. Il connaît le planning de roulement des uns et des autres et peut donc audiencer tel affaire qui lui importe, sachant qu’il va tomber sur un président répressif, par exemple. Les justiciables ne choisissent pas leurs juges, mais l’institution choisit soigneusement les juges qu’elle leur destine. »

 

En matière de justice, le dosage, le rapport de force compte beaucoup. Sarkozy a réduit le nombre de jurés, ce qui affaiblit les jurys. C’est Vichy qui a introduit la participation des magistrats professionnels aux délibérés. Dupont-Moretti cite les Souvenirs de cour d’assises d’André Gide : « Les plaidoiries faisaient rarement revenir les jurés sur leur impression première – de sorte qu’il serait à peine exagéré de dire qu’un juge habile peut faire du jury ce qu’il veut. »

 

Quoi qu’on puisse en penser vu de l’extérieur, justice et la police se tiennent la main : « Est-ce pour les amadouer que des juges infligent des peines non méritées mais qui, comme par hasard, couvrent la période de détention provisoire purgée par le prévenu, détournant légalement ainsi l’adage “ pas de fumée sans feu ” ? La France est l’un des États les plus condamnés par la Cour européenne pour les dysfonctionnements de son système judiciaire. »

 

L’affaire d’Outreau aura illustré l’impossibilité pour quiconque de prouver son innocence quand l’accusation est « vague, vaste, extensible à volonté, et non datée ». Et quand, aux dires d’un expert psychiaatrique (Dupont-Moretti les affectionne modérément), « on a des expertises de femmes de ménage [le métier de la mère de l’auteur] quand les experts sont payés comme des femmes de ménage. » Outreau aura été l’exemple parfait d’une machine monolithique qui « avançait toute seule », sans contrôle. Le juge Burgaux ne fut pas le seul coupable de ce désastre, de ces vies brisées, même si, dans sa tête, “ Outreau ” rimait avec “ Dutroux ”. Pour ne parler que d’eux, les médias eurent des comportements iniques, manquant de professionnalisme, ne vérifiant rien, bafouant la présomption d’innocence, imposant leur propre jugement, fantasmant (comme pour Bruay-en-Artois dans les années 70) sur la nécessaire culpabilité de notables (bien petits en l’occurrence). Et puis, surtout, jouant à fond sur l’émotion.

 

Hervé Temime (cet avocat de gauche qui défend actuellement Servier – les défendre tous, n’est-ce pas ?) soutient que nombre des pénalistes ont pour particularité d’avoir été très jeunes orphelins de père : Pollack, Badinter, Kiejman. Témime a 12 ans. Dupont-Moretti à 4 ans. Leur père n’a pas eu le temps de s’imposer comme surmoi. La perte du père est vécue comme une « injustice originelle » qui sera compensée par une névrose productrice de rage.

 

Un avocat célèbre du début du XXe siècle plaidait un jour l’erreur judiciaire aux assises. « L’erreur judiciaire n’existe pas » dit le président du tribunal. « Et celle-ci », rétorque l’avocat en pointant du doigt le Christ gigantesque qui surplombait la cour.

 

 

 

 

Éric Dupont-Moretti s’exprime ici : (link) et ici : (link).

 

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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 05:37

http://a10.idata.over-blog.com/1/17/10/31/085-1-.gifAlain Badiou. Sarkozy pire que prévu. Les autres : prévoir le pire. Paris : Nouvelles Éditions Ligne, 2012. 93 pages.

 

Comme bien d’autres, en 1968, Alain Badiou se fait voler sa victoire. Le grand mouvement de Mai débouche sur l’élection d’une assemblée massivement de droite puis, en 1969, sur le second tour d’une élection présidentielle mettant en scène deux candidats de droite. Badiou pense alors que « si organiser des élections est un moyen essentiel de casser la puissance des révoltes, c’est que les élections sont un traquenard redoutable bien plus qu’un rite débonnaire. » Plus prosaïquement : « Élections, piège à cons ! »

 

Badiou a alors 31 ans. Il ne votera plus jamais.

 

Ce bref ouvrage, qui s’occupe assez peu de Sarkozy, analyse toutes les impasses du jeu parlementaire. Ses traquenards, ses faux-fuyants. Pour Badiou, les élections sont toujours biaisées parce qu’elles sont à l’image d’un paysage politique tout en illusions. Que fait la gauche, demande-t-il ? Dans le meilleur des cas, de Mauroy à Jospin, elle ne vient au pouvoir que pour « assumer les besognes qu’impose la crise de la propriété. » Dans le moyen-haut, elle réprime (Clemenceau casse un mouvement de mineurs, Jules Moch invente les CRS et les lance contre les ouvriers). Dans le pire des cas, elle est sanglante : Mollet, Lacoste, Mitterrand pendant la guerre d’Algérie. Avant eux, Gustav Noske s’était vanté du meurtre – par les corps francs – de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht : « Il faut que quelqu'un fasse le chien sanglant : je n'ai pas peur des responsabilités ».

 

Dans l’idéal, ce à quoi il faut parvenir, propose Badiou, c’est à une pensée de la politique dont le vote est purement et simplement absent. Pour ce qui concerne les pays occidentaux dans leur majorité, la démocratie électorale n’est rien d’autre que du capitalo-parlementarisme.

 

Les dernières élections dans les pays arabes ou en Europe ont raconté une autre histoire que celle de la rue, que celle du mouvement populaire, que celle de la libération. Elles ont raconté celle de l’hégémonie, soit de partis religieux conservateurs, soit de partis ultra-libéraux ou archi-réactionnaires, comme le PPD espagnol, avatar pur et simple de l’ordre franquiste. Badiou estime que les élections parlementaires n’existent que « comme la confirmation consensuelle du capitalisme libéral, consensus distribué entre deux factions qui s’échinent à présenter le Même sous le déguisement de la Différence. »

 

Pour Badiou, la quadrature du cercle est qu’un mouvement politique réel « ne doit pas se laisser interrompre par une procédure qui n’est pas interne à sa propre subjectivité active, qui prend la figure d’une consultation électorale organisée par l’autre camp, dans lequel les forces d’inertie, les forces conservatrices seront majoritaires. » Ce n’est pas parce que la rue égyptienne a dégagé Moubarak que l’armée égyptienne n’est plus là. Bref, les révolutionnaires ne doivent  accepter des élections que si ce sont eux qui les organisent. Comme sous la Commune quand les élections furent un moment, une composante du mouvement lui-même.

 

Dans les démocraties occidentales, le pouvoir du peuple est très faible. Nul lorsqu’il s’agit de décisions concernant l’économie ou la politique étrangère. Nous vivons dans un régime oligarchique, composé d’un mélange de décideurs, les uns élus, d’autres autoproclamés, d’autres encore œuvrant dans des lieux déterminants comme les médias.

 

Les libertés consensuelles ne concernent que « la liberté d’entreprendre et de s’enrichir sans limites, le soutien militaire aux expéditions qui rapportent gros, la souveraineté des marchés. » Jospin avait prévenu : « Nous n’allons pas revenir à l’économie administrée. »

 

Il y a cinq ans, pour qualifier le sarkozysme, Badiou avait utilisé l’expression de « pétainisme transcendantal ». Il revient sur ce concept en expliquant que pour piller l’État, Sarkozy et les siens ont puisé leur rhétorique dans l’arsenal du pétainisme : mettre tous les problèmes sur le dos des « étrangers », de gens d’une civilisation « inférieure », des intellectuels « coupés des réalités », des malades mentaux, des enfants génétiquement délinquants, des nomades, des « mauvais » parents dans les milieux pauvres.

 

Que peut faire Hollande, sinon une politique conservatrice légèrement réformatrice ? Y a-t-il eu, demande Badiou, ces cent dernières années – à part l’abolition de la peine de mort – une seule mesure progressiste sur laquelle les socialistes ne sont pas revenus ? Les privatisations ont succédé aux nationalisations, et pas l’inverse. Pour la gauche parlementaire, la tremblote et le repentir semblent être la conduite de prédilection.

 

Il faut donc sortir de la représentation, investir les lieux de l’adversaire, contraindre le pouvoir d’État pour préparer son dépérissement.

 

PS : Il n'y a pas 2 millions d'Alain Badiou en France. Mais le fait est que lors du second tour de l'élection présidentielle de 2012, 2154956 électeurs ont voté blanc ou nul. Autrement dit : 4,68% des électeurs qui se sont rendus aux urnes. Ce chiffre important signifie quelque chose. Lors du référendum de 2005, les blancs ou nuls n'avaient été “ que ” 730000, 2,52% des suffrages exprimés.

 

http://www.editionsalternatives.com/images/391.jpg

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 05:33

http://acoeuretacris.a.c.pic.centerblog.net/961979e4.jpgJean-Paul Demoule. On a retrouvé l'histoire de France; comment l'archéologie raconte notre passé. Paris, Robert Laffont, 2012.

 

S’il ne fallait retenir qu’une seule phrase de ce livre érudit, constructif et jubilatoire, ce serait peut-être celle-ci : « Récemment, une statue en pierre du pharaon Sésostris III, acquise au prix fort par le milliardaire et mécène François Pinault, à défrayé la chronique judiciaire : d’éminents égyptologues avaient fourni des certificats d’authenticité eux-mêmes très bien rétribués, mais il existe de bons arguments pour douter de son authenticité. » Cette phrase prouve deux choses :

 

-       Rien ne vaut rien, qu’il s’agissse de la Joconde ou d’un pot de moutarde ;

-       Dès lors que l’art n’est qu’un élément du marché parmi d’autres, toutes les dérives et autres entourloupes sont possibles.

 

Mais le plus important, à l’échelle du temps, c’est que, justement, depuis Sarkozy et ses prédécesseurs immédiats, l’enseignement de l’histoire a été sévèrement mutilé au point que notre passé, explique l’auteur, est devenu « sélectif, amnésique et réglementé ». On exalte la grandeur du passé, mais l’enseignement de l’histoire est supprimé dans les classes scientifiques.

 

Il a fallu attendre 2001 pour qu’une loi impose des fouilles archéologiques lorsqu’un site allait être détruit par des travaux de construction. Or on découvre en moyenne un site archéologique par kilomètre sur le tracé d’une autoroute ou d’une ligne TGV.

 

L’archéologie nous apprend non seulement que les neuf dixièmes du contenu de La Guerre du feu de Rosny (et le film que le livre a inspiré) sont faux, mais encore que nous sommes tous des Africains. Homo erectus est sorti d’Afrique il y a environ 100000 ans. Il a atteint notre territoire 65000 ans plus tard. Sapiens est également africain, ce que l’on sait désormais grâce à l’ADN. Les humains sont passés brutalement d’un régime alimentaire de chasseurs-cueilleurs. Ils se sont regroupés en campements de plusieurs milliers de mètres carrés, comme ceux découverts à Saleux, près d’Amiens. Ils ont commencé à se re-présenter, donc à devenir artistes. Ils ont fabriqué des pots, il y a 25000 ans. Ils ont dessiné des animaux « parce qu’ils se représentaient eux-mêmes comme une espèce animale ». Des immigrants venant du Proche-Orient ont apporté l’agriculture, l’élevage, les villages sédentaires il y a 35000 ans (l’agriculture en France date de 8000 ans). Les animaux furent domestiqués il y a environ 12000 ans. Ce mode de vie agricole a duré, pratiquement sans changement, jusqu’au XIXe siècle. Les humains n’ont cessé de bouger et de se mélanger. La nourriture préhistorique était plus saine qu’aujourd’hui.

 

Pendant des dizaines de milliers d’années, les humains ne connurent pas la hiérarchie, à ceci près que les hommes eurent toujours eu plus de pouvoirs que les femmes. Mais les premières tombes découvertes par les archéologues – 6500 ans – nous montrent que certains individus (les « chefs ») avaient un poids considérable par rapport aux commun des mortels. Avec des écarts identiques à celui que l’on connaît aujourd’hui entre un patron du CAC 40 et un smicard. Rapidement, les chefs légitimèrentent leur pouvoir « en invoquant la volonté de puissance surnaturelle » (droit divin, huiles saintes, guérison des écrouelles).

 

Les vrais Gaulois (qui ne sont pas nos ancêtres puisque les ancêtres des Français sont, comme leur nom l'indique, des Francs) n’ont pas grand-chose à voir avec les albums d’Astérix. Ils vivent surtout dans des villes fortes ceintes de remparts, sans jamais manger de sangliers. Marseille est fondée en 600 avant Jésus-Christ par des phocéens, donc des habitants de l’Asie mineure, bref des Turcs, avec des habitations en briques rouges. Suivront Nice, Antibes, Agde.

 

La Gaule n’a jamais existé. César l’avait fort bien repéré : « Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par les Celtes (les seuls Gaulois). » Notre cher pays était divisé en 60 États, chacun avec son gouvernement, ses villes (plus de la moitié de nos préfectures remontent à cette époque), ses frontières, sa monnaie. Vastes et quadrangulaires, les maisons possèdaient cave et grenier. Des caves pour les tonneaux, une invention bien gauloise.

 

La bataille des Champs catalauniques en 451, considérée comme le choc entre la civilisation romaine et les forces du Mal (le vilain Attila qui était en fait un prince romanisé et cultivé qui parlait couramment le latin et le grec), « opposait en réalité deux coalitions de peuples pour la plupart germaniques. » (link). Il n’y eut pas à proprement parler d’« invasions » barbares, ni de « chute » de l’Empire romain, mais de lentes évolutions, avec, parfois des épisodes violents.

 

La célébration officielle du baptême de Clovis en 1996 était du pipeau. Il ne correspondait nullement à la naissance de la France en tant que royaume chrétien. Cela dit, Clovis était germain. Le nom “ France ” était Frankreich (ce qu’il est toujours en allemand d’aujourd’hui). Le XVIe siècle, qui marque le début de la « Renaissance » en France, fut l’un des moments les plus intolérants de notre histoire. Le mot « gothique » était une insulte signifiant « barbare » (les féroces Goths), lancée par les Italiens de la Renaissance. Il faudra attendre le romantisme pour que le Moyen Âge soit réhabilité (Notre-Dame de Paris, Les Burgraves de Victor Hugo) et pour que l’on cesse d’utiliser les monuments médiévaux comme carrière de pierres.

 

La christianisation du pays fut d’autant moins générale que d’autres communautés, religieuses voire ethniques coexistèrent sur le territoire : les tsiganes, dès le XIe siècle, les Juifs (au nombre de 100000 au Moyen-Âge). Les biens des Juifs furent confisqués pendant trois siècles (1182-1394), le bon roi Saint Louis ordonna un autodafé de leurs livres en 1242 et le port de la rouelle (inspiratrice de l’étoile jaune) en 1269.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/57/La_Rouelle.jpg/220px-La_Rouelle.jpg

 

Les Juifs furent naturellement accusés d’« avoir propagé la peste noire au XIVe siècle ». Ils léguèrent tout un vocabulaire à la langue française : « brouhaha, cabale, chameau, cidre, échalote, gêne, goujat, manne, pâques, saphir, tohu-bohu, sans parler de nos bons abbés.

 

Les troupes arabes et berbères franchirent le détroit de Gibraltar en 711. Narbonne est un nom arabe, comme abricot, alcool, artichaut, cabas, chiffre, jupe (vêtement long pour hommes), raquette, sucre, tasse, toubib.

 

On ne sait toujours pas pourquoi l’espèce humaine a quitté les climats chauds de l’Afrique pour aller se geler presque jusqu’au pôle nord. Mais l’archéologie nous dit qu’il n’y a pas d’ « origine » de la France. Même le légitimiste Chateaubriand avait compris (dans ses Études historiques) que la nation « n’a pas de caractère immuable, qu’elle évolue et se recompose sans cesse. »

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 16:12

http://www.nord.pcf.fr/local/cache-vignettes/L300xH398/arton1826-9cea3.jpgAlexandre Courban. Gabriel Péri : un homme politique, un député, un journaliste. Paris : La dispute, 2011.

 

 

 

« Mais c’est vrai que des morts

 

Font sur terre un silence

 

Plus fort que le sommeil » (Eugène Guillevic, 1947).

 

 

 

Gabriel Péri fut de ces martyrs qui nourrirent l’inspiration des meilleurs poètes : Pierre Emmanuel, Nazim Hikmet, ou encore Paul Eluard :

 

 

 

Péri est mort pour ce qui nous fait vivre

 

Tutoyons-le sa poitrine est trouée

 

Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux

 

Tutoyons-nous son espoir est vivant.

 

 

 

Et puis, il y eu, bien sûr, l’immortel « La rose et le réséda » qu’Aragon consacra à Estienne d’Orves, Guy Môquet, Gilbert Dru et Gabriel Péri :

 

 

 

Celui qui croyait au ciel

 

Celui qui n’y croyait pas

 

(…)

 

L’un court et l’autre a des ailes

 

De Bretagne ou du Jura

 

Et framboise ou mirabelle

 

Le grillon rechantera

 

Dites flûte ou violoncelle

 

Le double amour qui brûla

 

L’alouette et l’hirondelle

 

La rose et le réséda.

 

 

 

Le privant d’un procès où il aurait sûrement triomphé, le pouvoir pétainiste livra le député communiste Gabriel Péri à l’occupant nazi qui le passa par les armes, comme otage, le 15 décembre 1941 au Mont-Valérien.

 

 

Cet infatigable journaliste qui signa plus de 4200 articles durant sa courte vie d’écriture, ce militant de tous les instants fut, assez bizarrement, un dandy à la mise recherchée qui trompa hardiment sa femme sous le regard réprobateur des autorités du parti communiste et qui n’hésita pas à travestir certains moments de son passé, comme quand il prétendit être bachelier et avoir fréquenté l’université. Si près de 400 places et rues de France portent son nom, c’est parce que Péri, avant de mourir courageusement sous les balles du peloton d’exécution, avait été un authentique « ouvrier de la révolution », toujours prêt à donner « sa vie, son audace et son sens critique » à la cause du prolétariat.

 

 

Secrétaire des jeunesses communistes à Marseille en 1921, Péri rejoint la campagne antimilitariste qui dénonce l’action de l’armée française, toujours engagée contre la Russie des Soviets et dans des expéditions coloniales. Il est, une première fois, condamné à de la prison avec sursis. En 1922, il écrit dans Le Conscrit : « L’armée nationale du XXe siècle étant devenue en chaque pays une vaste gendarmerie assurant l’ordre intérieur, le devoir de l’ouvrier devenu soldat est donc de tirer sur ses exploiteurs. » Poursuivi en compagnie de Vaillant-Couturier et de Cachin, il est condamné à six mois de prison ferme.

 

Péri est, dans les années vingt, un des acteurs (parfois critique mais toujours enthousiaste) de la réorganisation du parti communiste sur le modèle du parti communiste russe. Un parti bolchevik sans fraction, sans tendance, centralisé, capable d’agir aussi bien dans la légalité que dans l’illégalité.

 

 

En 1924, à vingt-deux ans, il se voit confier la rubrique internationale de L’Humanité.  La même année, en épousant Mathilde Taurinya, il devient le beau-frère par alliance d’André Marty, avec qui il entretiendra toujours des relations plutôt conflictuelles, pour des raisons politiques et personnelles. En 1928, il est à nouveau condamné à de la prison avec sursis pour provocation de militaires à la désobéissance (il s’est prononcé pour la fraternisation avec le peuple chinois). En 1929, il est arrêté pour avoir dénoncé les conditions de détention du dirigeant communiste italien Umberto Terracini, condamné à 23 ans de prison pour le régime fasciste. Depuis sa cellule de la prison de la Santé, Péri écrit pour L’Humanité 270 articles en 12 mois.

 

 

En 1932, il est le candidat communiste pour les législatives à Argenteuil. Il l’emporte devant le candidat sortant radical-socialiste. En 1934, il devient le porte-parole du parti communiste en matière de politique étrangère. En 1936, il critique durement la politique de non-intervention en Espagne. En 1938, il est atterré par la passivité des puissance occidentales face à l’annexion de l’Autriche par Hitler. « Quelle sera la prochaine Espagne ? » demande-t-il, avant de qualifier l’accord de Munich de « Sedan diplomatique », en qui il voit le « triomphe de l’égoïsme de classe ». Il se montre ensuite très dubitatif face au pacte de non-agression Ribentrop-Staline. Il le juge « éminemment instable et provisoire » et prévoit à court terme une entrée en guerre des Etats-Unis et de l’URSS contre l’Allemagne.

 

 

En septembre 1939, bien qu’il ait été exempté de service militaire pour raisons de santé, il demande à être incorporé. Quelques jours plus tard, il signe – par discipline car il était plutôt contre – une lettre de l’ancien groupe parlementaire communiste (rebaptisé « groupe ouvrier et paysan ») à Edouard Herriot, président de la Chambre des députés, demandant que soient engagées des négociations de paix avec l’Allemagne. La justice lance alors un mandat d’arrêt contre tous les signataires. Activement recherché par la police, Péri devient un militant clandestin hors-la-loi.

 

 

En juin 1940, il exprime son désaccord avec les démarches engagées par le parti visant à faire reparaître légalement L’Humanité. Comme Thorez, Frachon ou Fried, il est profondément hostile à cette initiative de Jacques Duclos.

 

 

Gabriel Péri est arrêté le 18 mai 1941. Il partage plusieurs mois sa cellule avec son collègue picard Jean Catelas, qui sera guillotiné comme otage le 24 septembre 1941. Fin août 1941, Péri se voit notifier deux chefs d’inculpation : infraction au décret relatif à l’interdiction du parti communiste, insoumission en temps de guerre. Il écrit alors trente pages pour sa défense. Le 15 décembre 1941, il est fusillé sans procès en compagnie de soixante-huit autres otages, dont plus d’une cinquantaine qualifiés de « juifs communistes ». Les corps seront enterrés de façon anonyme dans plusieurs cimetières parisiens, si bien qu’on n’a jamais vraiment su où se trouvait sa dépouille.

 

Quelques heures avant l’exécution, il écrit à son avocate une lettre où il rend hommage à deux camarades : Paul Vaillant-Couturier et Marcel Cachin, son « bon maître » qui lui donne « la force d’affronter la mort ».

 

 

 

 

 

 

 

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