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15 mai 2012 2 15 /05 /mai /2012 05:37

http://a10.idata.over-blog.com/1/17/10/31/085-1-.gifAlain Badiou. Sarkozy pire que prévu. Les autres : prévoir le pire. Paris : Nouvelles Éditions Ligne, 2012. 93 pages.

 

Comme bien d’autres, en 1968, Alain Badiou se fait voler sa victoire. Le grand mouvement de Mai débouche sur l’élection d’une assemblée massivement de droite puis, en 1969, sur le second tour d’une élection présidentielle mettant en scène deux candidats de droite. Badiou pense alors que « si organiser des élections est un moyen essentiel de casser la puissance des révoltes, c’est que les élections sont un traquenard redoutable bien plus qu’un rite débonnaire. » Plus prosaïquement : « Élections, piège à cons ! »

 

Badiou a alors 31 ans. Il ne votera plus jamais.

 

Ce bref ouvrage, qui s’occupe assez peu de Sarkozy, analyse toutes les impasses du jeu parlementaire. Ses traquenards, ses faux-fuyants. Pour Badiou, les élections sont toujours biaisées parce qu’elles sont à l’image d’un paysage politique tout en illusions. Que fait la gauche, demande-t-il ? Dans le meilleur des cas, de Mauroy à Jospin, elle ne vient au pouvoir que pour « assumer les besognes qu’impose la crise de la propriété. » Dans le moyen-haut, elle réprime (Clemenceau casse un mouvement de mineurs, Jules Moch invente les CRS et les lance contre les ouvriers). Dans le pire des cas, elle est sanglante : Mollet, Lacoste, Mitterrand pendant la guerre d’Algérie. Avant eux, Gustav Noske s’était vanté du meurtre – par les corps francs – de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht : « Il faut que quelqu'un fasse le chien sanglant : je n'ai pas peur des responsabilités ».

 

Dans l’idéal, ce à quoi il faut parvenir, propose Badiou, c’est à une pensée de la politique dont le vote est purement et simplement absent. Pour ce qui concerne les pays occidentaux dans leur majorité, la démocratie électorale n’est rien d’autre que du capitalo-parlementarisme.

 

Les dernières élections dans les pays arabes ou en Europe ont raconté une autre histoire que celle de la rue, que celle du mouvement populaire, que celle de la libération. Elles ont raconté celle de l’hégémonie, soit de partis religieux conservateurs, soit de partis ultra-libéraux ou archi-réactionnaires, comme le PPD espagnol, avatar pur et simple de l’ordre franquiste. Badiou estime que les élections parlementaires n’existent que « comme la confirmation consensuelle du capitalisme libéral, consensus distribué entre deux factions qui s’échinent à présenter le Même sous le déguisement de la Différence. »

 

Pour Badiou, la quadrature du cercle est qu’un mouvement politique réel « ne doit pas se laisser interrompre par une procédure qui n’est pas interne à sa propre subjectivité active, qui prend la figure d’une consultation électorale organisée par l’autre camp, dans lequel les forces d’inertie, les forces conservatrices seront majoritaires. » Ce n’est pas parce que la rue égyptienne a dégagé Moubarak que l’armée égyptienne n’est plus là. Bref, les révolutionnaires ne doivent  accepter des élections que si ce sont eux qui les organisent. Comme sous la Commune quand les élections furent un moment, une composante du mouvement lui-même.

 

Dans les démocraties occidentales, le pouvoir du peuple est très faible. Nul lorsqu’il s’agit de décisions concernant l’économie ou la politique étrangère. Nous vivons dans un régime oligarchique, composé d’un mélange de décideurs, les uns élus, d’autres autoproclamés, d’autres encore œuvrant dans des lieux déterminants comme les médias.

 

Les libertés consensuelles ne concernent que « la liberté d’entreprendre et de s’enrichir sans limites, le soutien militaire aux expéditions qui rapportent gros, la souveraineté des marchés. » Jospin avait prévenu : « Nous n’allons pas revenir à l’économie administrée. »

 

Il y a cinq ans, pour qualifier le sarkozysme, Badiou avait utilisé l’expression de « pétainisme transcendantal ». Il revient sur ce concept en expliquant que pour piller l’État, Sarkozy et les siens ont puisé leur rhétorique dans l’arsenal du pétainisme : mettre tous les problèmes sur le dos des « étrangers », de gens d’une civilisation « inférieure », des intellectuels « coupés des réalités », des malades mentaux, des enfants génétiquement délinquants, des nomades, des « mauvais » parents dans les milieux pauvres.

 

Que peut faire Hollande, sinon une politique conservatrice légèrement réformatrice ? Y a-t-il eu, demande Badiou, ces cent dernières années – à part l’abolition de la peine de mort – une seule mesure progressiste sur laquelle les socialistes ne sont pas revenus ? Les privatisations ont succédé aux nationalisations, et pas l’inverse. Pour la gauche parlementaire, la tremblote et le repentir semblent être la conduite de prédilection.

 

Il faut donc sortir de la représentation, investir les lieux de l’adversaire, contraindre le pouvoir d’État pour préparer son dépérissement.

 

PS : Il n'y a pas 2 millions d'Alain Badiou en France. Mais le fait est que lors du second tour de l'élection présidentielle de 2012, 2154956 électeurs ont voté blanc ou nul. Autrement dit : 4,68% des électeurs qui se sont rendus aux urnes. Ce chiffre important signifie quelque chose. Lors du référendum de 2005, les blancs ou nuls n'avaient été “ que ” 730000, 2,52% des suffrages exprimés.

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 05:33

http://acoeuretacris.a.c.pic.centerblog.net/961979e4.jpgJean-Paul Demoule. On a retrouvé l'histoire de France; comment l'archéologie raconte notre passé. Paris, Robert Laffont, 2012.

 

S’il ne fallait retenir qu’une seule phrase de ce livre érudit, constructif et jubilatoire, ce serait peut-être celle-ci : « Récemment, une statue en pierre du pharaon Sésostris III, acquise au prix fort par le milliardaire et mécène François Pinault, à défrayé la chronique judiciaire : d’éminents égyptologues avaient fourni des certificats d’authenticité eux-mêmes très bien rétribués, mais il existe de bons arguments pour douter de son authenticité. » Cette phrase prouve deux choses :

 

-       Rien ne vaut rien, qu’il s’agissse de la Joconde ou d’un pot de moutarde ;

-       Dès lors que l’art n’est qu’un élément du marché parmi d’autres, toutes les dérives et autres entourloupes sont possibles.

 

Mais le plus important, à l’échelle du temps, c’est que, justement, depuis Sarkozy et ses prédécesseurs immédiats, l’enseignement de l’histoire a été sévèrement mutilé au point que notre passé, explique l’auteur, est devenu « sélectif, amnésique et réglementé ». On exalte la grandeur du passé, mais l’enseignement de l’histoire est supprimé dans les classes scientifiques.

 

Il a fallu attendre 2001 pour qu’une loi impose des fouilles archéologiques lorsqu’un site allait être détruit par des travaux de construction. Or on découvre en moyenne un site archéologique par kilomètre sur le tracé d’une autoroute ou d’une ligne TGV.

 

L’archéologie nous apprend non seulement que les neuf dixièmes du contenu de La Guerre du feu de Rosny (et le film que le livre a inspiré) sont faux, mais encore que nous sommes tous des Africains. Homo erectus est sorti d’Afrique il y a environ 100000 ans. Il a atteint notre territoire 65000 ans plus tard. Sapiens est également africain, ce que l’on sait désormais grâce à l’ADN. Les humains sont passés brutalement d’un régime alimentaire de chasseurs-cueilleurs. Ils se sont regroupés en campements de plusieurs milliers de mètres carrés, comme ceux découverts à Saleux, près d’Amiens. Ils ont commencé à se re-présenter, donc à devenir artistes. Ils ont fabriqué des pots, il y a 25000 ans. Ils ont dessiné des animaux « parce qu’ils se représentaient eux-mêmes comme une espèce animale ». Des immigrants venant du Proche-Orient ont apporté l’agriculture, l’élevage, les villages sédentaires il y a 35000 ans (l’agriculture en France date de 8000 ans). Les animaux furent domestiqués il y a environ 12000 ans. Ce mode de vie agricole a duré, pratiquement sans changement, jusqu’au XIXe siècle. Les humains n’ont cessé de bouger et de se mélanger. La nourriture préhistorique était plus saine qu’aujourd’hui.

 

Pendant des dizaines de milliers d’années, les humains ne connurent pas la hiérarchie, à ceci près que les hommes eurent toujours eu plus de pouvoirs que les femmes. Mais les premières tombes découvertes par les archéologues – 6500 ans – nous montrent que certains individus (les « chefs ») avaient un poids considérable par rapport aux commun des mortels. Avec des écarts identiques à celui que l’on connaît aujourd’hui entre un patron du CAC 40 et un smicard. Rapidement, les chefs légitimèrentent leur pouvoir « en invoquant la volonté de puissance surnaturelle » (droit divin, huiles saintes, guérison des écrouelles).

 

Les vrais Gaulois (qui ne sont pas nos ancêtres puisque les ancêtres des Français sont, comme leur nom l'indique, des Francs) n’ont pas grand-chose à voir avec les albums d’Astérix. Ils vivent surtout dans des villes fortes ceintes de remparts, sans jamais manger de sangliers. Marseille est fondée en 600 avant Jésus-Christ par des phocéens, donc des habitants de l’Asie mineure, bref des Turcs, avec des habitations en briques rouges. Suivront Nice, Antibes, Agde.

 

La Gaule n’a jamais existé. César l’avait fort bien repéré : « Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par les Celtes (les seuls Gaulois). » Notre cher pays était divisé en 60 États, chacun avec son gouvernement, ses villes (plus de la moitié de nos préfectures remontent à cette époque), ses frontières, sa monnaie. Vastes et quadrangulaires, les maisons possèdaient cave et grenier. Des caves pour les tonneaux, une invention bien gauloise.

 

La bataille des Champs catalauniques en 451, considérée comme le choc entre la civilisation romaine et les forces du Mal (le vilain Attila qui était en fait un prince romanisé et cultivé qui parlait couramment le latin et le grec), « opposait en réalité deux coalitions de peuples pour la plupart germaniques. » (link). Il n’y eut pas à proprement parler d’« invasions » barbares, ni de « chute » de l’Empire romain, mais de lentes évolutions, avec, parfois des épisodes violents.

 

La célébration officielle du baptême de Clovis en 1996 était du pipeau. Il ne correspondait nullement à la naissance de la France en tant que royaume chrétien. Cela dit, Clovis était germain. Le nom “ France ” était Frankreich (ce qu’il est toujours en allemand d’aujourd’hui). Le XVIe siècle, qui marque le début de la « Renaissance » en France, fut l’un des moments les plus intolérants de notre histoire. Le mot « gothique » était une insulte signifiant « barbare » (les féroces Goths), lancée par les Italiens de la Renaissance. Il faudra attendre le romantisme pour que le Moyen Âge soit réhabilité (Notre-Dame de Paris, Les Burgraves de Victor Hugo) et pour que l’on cesse d’utiliser les monuments médiévaux comme carrière de pierres.

 

La christianisation du pays fut d’autant moins générale que d’autres communautés, religieuses voire ethniques coexistèrent sur le territoire : les tsiganes, dès le XIe siècle, les Juifs (au nombre de 100000 au Moyen-Âge). Les biens des Juifs furent confisqués pendant trois siècles (1182-1394), le bon roi Saint Louis ordonna un autodafé de leurs livres en 1242 et le port de la rouelle (inspiratrice de l’étoile jaune) en 1269.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/57/La_Rouelle.jpg/220px-La_Rouelle.jpg

 

Les Juifs furent naturellement accusés d’« avoir propagé la peste noire au XIVe siècle ». Ils léguèrent tout un vocabulaire à la langue française : « brouhaha, cabale, chameau, cidre, échalote, gêne, goujat, manne, pâques, saphir, tohu-bohu, sans parler de nos bons abbés.

 

Les troupes arabes et berbères franchirent le détroit de Gibraltar en 711. Narbonne est un nom arabe, comme abricot, alcool, artichaut, cabas, chiffre, jupe (vêtement long pour hommes), raquette, sucre, tasse, toubib.

 

On ne sait toujours pas pourquoi l’espèce humaine a quitté les climats chauds de l’Afrique pour aller se geler presque jusqu’au pôle nord. Mais l’archéologie nous dit qu’il n’y a pas d’ « origine » de la France. Même le légitimiste Chateaubriand avait compris (dans ses Études historiques) que la nation « n’a pas de caractère immuable, qu’elle évolue et se recompose sans cesse. »

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 16:12

http://www.nord.pcf.fr/local/cache-vignettes/L300xH398/arton1826-9cea3.jpgAlexandre Courban. Gabriel Péri : un homme politique, un député, un journaliste. Paris : La dispute, 2011.

 

 

 

« Mais c’est vrai que des morts

 

Font sur terre un silence

 

Plus fort que le sommeil » (Eugène Guillevic, 1947).

 

 

 

Gabriel Péri fut de ces martyrs qui nourrirent l’inspiration des meilleurs poètes : Pierre Emmanuel, Nazim Hikmet, ou encore Paul Eluard :

 

 

 

Péri est mort pour ce qui nous fait vivre

 

Tutoyons-le sa poitrine est trouée

 

Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux

 

Tutoyons-nous son espoir est vivant.

 

 

 

Et puis, il y eu, bien sûr, l’immortel « La rose et le réséda » qu’Aragon consacra à Estienne d’Orves, Guy Môquet, Gilbert Dru et Gabriel Péri :

 

 

 

Celui qui croyait au ciel

 

Celui qui n’y croyait pas

 

(…)

 

L’un court et l’autre a des ailes

 

De Bretagne ou du Jura

 

Et framboise ou mirabelle

 

Le grillon rechantera

 

Dites flûte ou violoncelle

 

Le double amour qui brûla

 

L’alouette et l’hirondelle

 

La rose et le réséda.

 

 

 

Le privant d’un procès où il aurait sûrement triomphé, le pouvoir pétainiste livra le député communiste Gabriel Péri à l’occupant nazi qui le passa par les armes, comme otage, le 15 décembre 1941 au Mont-Valérien.

 

 

Cet infatigable journaliste qui signa plus de 4200 articles durant sa courte vie d’écriture, ce militant de tous les instants fut, assez bizarrement, un dandy à la mise recherchée qui trompa hardiment sa femme sous le regard réprobateur des autorités du parti communiste et qui n’hésita pas à travestir certains moments de son passé, comme quand il prétendit être bachelier et avoir fréquenté l’université. Si près de 400 places et rues de France portent son nom, c’est parce que Péri, avant de mourir courageusement sous les balles du peloton d’exécution, avait été un authentique « ouvrier de la révolution », toujours prêt à donner « sa vie, son audace et son sens critique » à la cause du prolétariat.

 

 

Secrétaire des jeunesses communistes à Marseille en 1921, Péri rejoint la campagne antimilitariste qui dénonce l’action de l’armée française, toujours engagée contre la Russie des Soviets et dans des expéditions coloniales. Il est, une première fois, condamné à de la prison avec sursis. En 1922, il écrit dans Le Conscrit : « L’armée nationale du XXe siècle étant devenue en chaque pays une vaste gendarmerie assurant l’ordre intérieur, le devoir de l’ouvrier devenu soldat est donc de tirer sur ses exploiteurs. » Poursuivi en compagnie de Vaillant-Couturier et de Cachin, il est condamné à six mois de prison ferme.

 

Péri est, dans les années vingt, un des acteurs (parfois critique mais toujours enthousiaste) de la réorganisation du parti communiste sur le modèle du parti communiste russe. Un parti bolchevik sans fraction, sans tendance, centralisé, capable d’agir aussi bien dans la légalité que dans l’illégalité.

 

 

En 1924, à vingt-deux ans, il se voit confier la rubrique internationale de L’Humanité.  La même année, en épousant Mathilde Taurinya, il devient le beau-frère par alliance d’André Marty, avec qui il entretiendra toujours des relations plutôt conflictuelles, pour des raisons politiques et personnelles. En 1928, il est à nouveau condamné à de la prison avec sursis pour provocation de militaires à la désobéissance (il s’est prononcé pour la fraternisation avec le peuple chinois). En 1929, il est arrêté pour avoir dénoncé les conditions de détention du dirigeant communiste italien Umberto Terracini, condamné à 23 ans de prison pour le régime fasciste. Depuis sa cellule de la prison de la Santé, Péri écrit pour L’Humanité 270 articles en 12 mois.

 

 

En 1932, il est le candidat communiste pour les législatives à Argenteuil. Il l’emporte devant le candidat sortant radical-socialiste. En 1934, il devient le porte-parole du parti communiste en matière de politique étrangère. En 1936, il critique durement la politique de non-intervention en Espagne. En 1938, il est atterré par la passivité des puissance occidentales face à l’annexion de l’Autriche par Hitler. « Quelle sera la prochaine Espagne ? » demande-t-il, avant de qualifier l’accord de Munich de « Sedan diplomatique », en qui il voit le « triomphe de l’égoïsme de classe ». Il se montre ensuite très dubitatif face au pacte de non-agression Ribentrop-Staline. Il le juge « éminemment instable et provisoire » et prévoit à court terme une entrée en guerre des Etats-Unis et de l’URSS contre l’Allemagne.

 

 

En septembre 1939, bien qu’il ait été exempté de service militaire pour raisons de santé, il demande à être incorporé. Quelques jours plus tard, il signe – par discipline car il était plutôt contre – une lettre de l’ancien groupe parlementaire communiste (rebaptisé « groupe ouvrier et paysan ») à Edouard Herriot, président de la Chambre des députés, demandant que soient engagées des négociations de paix avec l’Allemagne. La justice lance alors un mandat d’arrêt contre tous les signataires. Activement recherché par la police, Péri devient un militant clandestin hors-la-loi.

 

 

En juin 1940, il exprime son désaccord avec les démarches engagées par le parti visant à faire reparaître légalement L’Humanité. Comme Thorez, Frachon ou Fried, il est profondément hostile à cette initiative de Jacques Duclos.

 

 

Gabriel Péri est arrêté le 18 mai 1941. Il partage plusieurs mois sa cellule avec son collègue picard Jean Catelas, qui sera guillotiné comme otage le 24 septembre 1941. Fin août 1941, Péri se voit notifier deux chefs d’inculpation : infraction au décret relatif à l’interdiction du parti communiste, insoumission en temps de guerre. Il écrit alors trente pages pour sa défense. Le 15 décembre 1941, il est fusillé sans procès en compagnie de soixante-huit autres otages, dont plus d’une cinquantaine qualifiés de « juifs communistes ». Les corps seront enterrés de façon anonyme dans plusieurs cimetières parisiens, si bien qu’on n’a jamais vraiment su où se trouvait sa dépouille.

 

Quelques heures avant l’exécution, il écrit à son avocate une lettre où il rend hommage à deux camarades : Paul Vaillant-Couturier et Marcel Cachin, son « bon maître » qui lui donne « la force d’affronter la mort ».

 

 

 

 

 

 

 

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 06:38

Jean-Louis Beaucarnot. Le tout politique. Origines, cousinages, parcours, personnalités, indiscrétions. Paris : L'archipel, 2011.


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Un ouvrage qui pose, à sa manière, l’éternel problème de l’inné et de l’acquis. Je ne me cacherai pas derrière mon doigt : les fées pour moi furent bonnes, mais je penche nettement du côté de l’acquis. On se fait seul, avec les autres, au sein des autres, contre les autres, en marge des autres. Notre histoire personnelle s’inscrit dans l’histoire du groupe, de la classe, du pays auxquels on appartient. Mais, comme je me plais régulièrement à le dire, on vient toujours de quelque part. Tenez : Chérèque (et laissez-le tomber juste après). Y a-t-il un rapport entre son appétence pour les raouts du MEDEF et le fait qu’il soit cousin de Laurence Parisot ? En voilà une question qu’elle est bonne, mais à laquelle, hypocritement, je me garderai bien de répondre. Le fils musicien de Mozart n’a pas hérité du génie de son père. Mais qu’il ait été imprégné d’une musique géniale alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère l’a forcément aidé à jouer et à composer quelques œuvres, certes mineures, mais pas ridicules.

Ce livre sur les origines de nos politiques pose également le problème des réseaux. Il y a le visible : les familles politiques, religieuses, spirituelles. Et puis ce qu’on ne voit pas : ces cousinages souterrains, ces connivences bien celées, ces mailles de filets d’autant plus serrées qu’elles peuvent être contre nature. J’ai été sensibilisé à ce problème il y a une trentaine d'années alors que je résidais en Côte d’Ivoire. On m’avait dit que, dans ce pays gouverné par un autocrate s’appuyant sur un parti unique, la lecture ethnique du politique était la plus efficace. À l’occasion d’un remaniement ministériel, je me rendis compte que cela ne suffisait pas. Le Nord contre le Sud, l’Est contre l’Ouest, ça ne marchait pas complètement. Un collègue résidant depuis longtemps dans le pays et ayant ses entrées à la Présidence me dit : “ as-tu pensé aux rosicruciens et aux francs-maçons ? ” J’en tombais sur le séant. Cette dichotomie ne me serait jamais venue à l’esprit. De fait, le président faisait entrer en compte ce paramètre dans le renouvellement de ses équipes.

Giscard d’Estaing (presque de la Tour Fondue) descend de Louis XV par les soubrettes. Fastoche. 10 millions de Français (moi, vous, peut-être) descendent de Charlemagne. D’où le dicton bien connu : on a tous un pendu ou un roi parmi nos ancêtres. On rencontrera un roi, un pendu, et même une sainte dans ce livre très érudit de Jean-Louis Beaucarnot, un pro parmi les pros de la généalogie.

Tantôt ce travail désarçonne – comme quand il nous apprend que Balladur descend de l’Indien Bhadur Shah et a une grand-mère cousine de Fernandel – tantôt il confirme ce qu’on subodorait : ainsi, Christine Boutin, qui aime tant la famille, a épousé un de ses cousins germains. Autre exemple : un jour surgit sur la scène politique un tout jeune surdoué. Certes, ce Besancenot était proche d’Alain Krivine qui lui avait offert le porte-parolat de la Ligue Révolutionnaire sur un plateau. Mais le fait que le tendre Olivier ait cousiné avec Lyautey, Victor Hugo et Liliane Bettencourt l’a sûrement aidé à être à l’aise dans ses tournées postales du côté de Neuilly.

Vers l’est de la France, il s’en passe des choses. Luc Chatel cousine avec François Chérèque, qui cousine lui-même avec DSK et Laurence Parisot. La famille de Rachida Dati ne s’est pas toujours appelée Dati. Son père a adopté ce patronyme “ italien ” lorsqu’il émigra vers la France pour y travailler comme maçon. Idem pour les Debré, à l’origine Horbuger, du nom d’un négociant juif de Bavière. En 1808, Napoléon avait obligé les Juifs à prendre un patronyme définitif. Ce fut Depré, puis l’accent alsacien aidant, Debré. Les frères Debré cousinent avec Fabius (dont la famille s’appelait autrefois Lion), DSK (dont les ancêtres se sont appelés Lévy puis Strauss – l’autruche) et le capitaine Dreyfus.

Dans un registre plus léger, Luc Ferry, qui cousine avec Hortefeux, avoue, comme bien d’autres, avoir eu une liaison avec Carla Bruni. Quand elle était jeune.

Une coïncidence espantante, comme on dit à Toulouse : Harlem Désir cousine avec l’ancien ministre Alain Devaquet, auteur d’une loi en 1986 qu’il combattit vigoureusement (les plus anciens parmi nous ont connu un Harlem vigoureux). J’imagine que Devaquet a repris ses cours à l’École polytechnique. Malik Oussekine, lui, est mort, massacré par les chevau-légers de Pasqua.

David Douillet cousine avec Bourvil, mais n’est pas aussi drôle et ne connaît pas aussi bien la langue française que le grand acteur (qui a un fils prof de fac). Cécile Duflot est cousine d’Arlette Laguiller, mais elle est sûrement plus ambitieuse. Nicolas Dupont-Aignan s’appelle Dupont (27ème patronyme français, donc pas si courant que cela). Plus classe, Giscard cousine au 22è degré avec François Mitterrand, et aussi avec Dominique de Villepin. Pour moi, le plus drôle chez cet homme, c’est qu’il parle anglais à ses chiens et qu’il a voulu nous faire croire qu’il avait eu une liaison avec Lady Di.

 

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La honte m’habite : Guéant est né à 17 kilomètres de mon lieu de naissance. Il est, comme moi, un boyaux-rouges pur sucre. Il parle ch’ti. Sous la torture, j’imagine. Le prénom d’Eva Joly est, en fait, Gro (un prénom très courant en Norvège). La politique est déjà un dur métier pour elle. Alors avec un tel prénom…

NKM, comme elle aime qu’on l’appelle, a, d’un côté, du sang slave et juif dans les veines et, de l’autre, du sang révolutionnaire. André Morizet, un de ses arrière-grands-pères, fut un des fondateurs du parti communiste. Heureusement pour elle, NKM descend également des champagnes Heidsieck. Et puis des Schneider. Et du roi Jean le Bon. Et des Borgia (maranes espagnols, à l’origine). Elle a épousé un Monsieur Philippe, mais leurs enfants s’appellent Kosciusko-Morizet. Pas simple, tout cela. Pierre Laurent, le patron du parti communiste, cousine avec la marquise de Sévigné. Également avec Christine Lagarde (née Lallouette, mais on n’est pas près de la plumer) et François Baroin.

Bruno Le Maire est le phénix de cet ouvrage. Il descend des empereurs d’Autriche et des rois de Pologne et France. Il est marié à l’artiste peintre Pauline Doussau de Bazigan, qui peint de forts jolis tableaux, ma foi. Ça roule pour eux. Il sera sûrement président de la République.

Le grand-père de Corinne Lepage s’appelait Lévy. Il put changer de nom en 1950. Corinne cousine avec Simone Veil, qui n’aimait pas beaucoup les étudiants fachos. Autrefois, elle appelait Longuet “ le Nervi ” (et aujourd’hui ?). Je recommande la lecture des notes consacrées à Jean-Marie Le Pen et à sa fille. Dire que leurs ancêtres en ont bavé est un euphémisme. Mais cela n’est pas une excuse.

La plus belle découverte de ce livre est forcément la note consacrée à Jean-Claude Mailly, le patron de FO. Un vrai ch’ti qui cousine avec … Jeanne d’Arc, par le frère de la Pucelle. Le Pen peut aller se rhabiller. Mailly cousine aussi avec Devedjan, mais c’est moins classe. Notre Arménien national reçoit-il le syndicaliste dans son château du Gers ?

Philippe Poutou, du NPA, est le seul dirigeant politique né dans le 9-3. Notre cher Mélenchon est espagnol : Belenchon. Sa fille est élue … Front de gauche. Montebourg n’a pas que des origines kabyles. En bon Morvandiau, il cousine avec Claudie Haigneré. Il épousa Hortense de Labriffe (le nom des nobles, ça ne s’invente pas), petite-nièce de Sissi, apparentée aux Lacretelle. Sa caricature par Canteloup n’est donc pas une caricature.

Françoise de Panaffieu est une Missoffe, un rameau issu d’un enfant trouvé. Il semble que le patronyme ait été choisi par un prêtre qui aurait contracté en un mot “ missel officiel ” (mais chez les Missoffe, les enfants vouvoient leurs parents). Laurence Parisot est fille, petite-fille et quatre fois nièce d’industriels. Elle cousine avec Jack Lang. Elle est célibataire, comme Jean-Claude Gaudin et André Santini.

Le Poitevin Jean-Pierre Raffarin, fils de ministre, cousine avec René Monory, qui fut ministre. Il cousine également avec Marie-France Garraud, autre poitevine célèbre dont j’ai un jour mangé le yaourt dans le train Poitiers-Paris (link), mais aussi avec Jean-Pierre Foucault et le journaliste Gérard Leclerc, donc avec le demi-frère de ce dernier, Paul-Alain Leclerc (Julien Clerc). Ségolène Royal cousine avec son ancien patron Claude Allègre (ils se détestaient) et DSK.

Un mot sur Sarkozy, ¼ français (vaguement apparenté à Liliane Bettencourt) : un de ses demi-frères est co-directeur du groupe financier Carlyle, une des plus grandes puissances financières au monde (90 milliards de dollars). Quand je pense qu’en 2007, les ouvriers furent plus nombreux à voter Sarkozy que Royal…

DSK eut pour ancêtre un bagnard (condamné à sept ans de travaux forcés pour meurtre), gérant d’hôtel borgne. Avec Le Maire, on avait nos rois. Avec DSK, on a notre pendu. Il cousine avec le capitaine Dreyfus, les Debré, Olivier Stirn, Jean-Pierre Coffe, François Chérèque, Christine Lagarde et Ségolène Royal. Simone Veil a quatre arrière-grands-pères dans quatre pays d’Europe : France, Belgique, Allemagne, Tchécoslovaquie. D’autres ancêtres en Italie, en Allemagne, en Hollande, au Danemark, en Pologne, en Russie. Elle a dû aimer présider le Parlement européen.

La famille de Villiers est noble depuis le XVIe siècle. Mais pas vendéenne. C’est comme Poivre d’Arvor : il n’est pas noble, et pas plus d’Arvor que vous et moi. Laurent Wauquiez cousine avec toute la bourgeoisie bien à droite du Nord. Ce qui explique beaucoup de choses. Il cousine forcément avec les Mulliez (Phildar, Auchan), avec Bruno Le Maire, Frédéric Nihous, Hugues Capet et le premier mari d’Ingrid Betancourt.

Un dernier petit mot sur Pierre Bérégovoy. Fils d’un Ukrainien blanc et menchevik. Jeune ouvrier, il se fit tout seul. Il fut résistant, il milita à gauche. Il voulut à tout prix résider dans le XVIe arrondissement (un rêve d'enfant, une revanche névrotique, j'imagine). Il emprunta – dans des conditions régulières mais très avantageuses – une forte somme à un drôle de milliardaire. Cela signa sa perte. Dans la guerre de classes, il choisit son camp. Il dérégula à tour de bras et permit à la finance d’écraser le politique. Son nom signifie quelque chose comme « l’homme de la berge ». Il se suicida au bord d’un cours d’eau. Il ne cousinait avec personne.

On connaît ma passion très orientée pour les anacoluthes. En voici une superbe dans la note consacrée à Bérégovoy dont le père Adrien était mort prématurément : « Décédé jeune, son fils devra arrêter ses études. Certificat d’études, CAP d’ajusteur. »

À lire également de Jean-Louis Beaucarnot : Laissez parler les noms ! Noms de lieux, prénoms, noms de famille, noms de marques. Paris : Jean-Claude Lattès, 2004.

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30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 06:00

Miguel Benasayag et Angélique Del Rey. De l'engagement dans une époque obscure. Paris : Le passager clandestin, 2011.

http://www.weddingpartygallery.com/wp-content/uploads/2011/07/engagement-photos.jpgCes dernières années, deux grands mouvements socio-politiques ont agité la France : la campagne du non au Traité constitutionnel européen et la lutte contre la “ réforme ” des retraites. La mobilisation fut impressionnante, mais elle déboucha sur un échec. En surface parce que, dans le premier cas, la majorité de la classe politique (UMP-PS) usa d’artifices institutionnels pour ne pas tenir compte du résultat du référendum, dans le deuxième cas parce que le pays légal imposa sa (la) loi au pays réel. Pourtant, la campagne pour le non fut un moment extraordinaire dans la vie politique française : on n’avait pas vu, depuis bien longtemps, un débat de fond sur un problème sérieux. Nous étions en 2005, l’internet était désormais largement répandu. Des millions de citoyens purent avoir accès aux textes et à leurs exégèses. Partout, dans le pays, des réunions se tinrent (souvent à l’initiative d’associations comme ATTAC) et donnèrent lieu à des débats de grande qualité. Le pays faisait de la vraie politique, au grand effarement d’élites politiques et médiatiques en dissonance avec le pays réel. La campagne contre la “ réforme ” des retraites vit des manifestations de masse plus importantes que celles de 2002. Des manifestations unitaires (cette fois-ci, la CFDT ne trahit pas le mouvement en rase campagne). Lorsque les travailleurs des dépôts de carburant cessèrent le travail, la France se retrouva en situation pré-insurrectionnelle.

Alors, pourquoi ces échecs ? Le livre de Miguel Benasayag (psychanalyste, censuré en 2004 par France Culture, où il animait une rubrique quotidienne) et d’Angélique Del Rey (philosophe) apporte, à sa manière, des éléments de réponse.

Lorsque, comme en Grèce ou en Espagne, le peuple manifeste, il est souvent trop tard. Peut-on parler comme les auteurs de « démobilisation générale », de militants qui, soit « trouvent pas la façon de se révolter, soit ont le souffle court ? » La question mérite d’être posée, à condition d’y répondre.

La seule manière d’être efficace est de militer en réseau, ce qu’ont très bien compris les altermondialistes, ATTAC, RESF etc. Les auteurs posent que résister, c’est créer*, c’est déboucher sur des contre-pouvoirs, des auto-organisations qui créent de la puissance à la base, mais qui, dans l’époque « obscure » où nous vivons, font peut-être l’impasse sur la question de la forme émergente des sociétés à venir. Ce qui est dommage dans la mesure où la classe dirigeante à, pour sa part, un programme global.

Il convient également, selon Benasayag et Del Rey, dénoncer le mythe central de notre époque qui veut que l’humanité soit une somme d’individus « libres », se « promenant dans le décor de la réalité, sans racines, affinités électives, ni appartenances. » L’idéologie dominante et ses marqueurs créent pour chacun une grande ferveur dans le moi, au point que l’individu ne réagit plus à ce qui le détruit, à ce qui détruit les liens, les tissus, la vie.

Dans le même temps, les auteurs demandent à tous ceux pour qui le paradigme est le politico-social de ne pas mettre la charrue avant les bœufs, en posant, par exemple, qu’une réflexion sur une pédagogie différente est inutile tant que les revendications corporatistes n’ont pas abouti. Mais là où Benasayag et Del Rey nous obligent à marcher sur des œufs, c’est quand ils proposent une lutte fondée sur l’acceptation du monde tel qu’il est : un engagement de type recherche. Ils font le pari que l’on peut toucher à l’ordre du monde et y introduire du changement. Un peu comme les cadors du parti socialiste et de l’UMP, ils préfèrent le projet au programme. Le programme est défini dans l’avenir et pour la totalité, pour le monde à venir. Le projet n’est pas une projection dans l’avenir : partant de la situation présente, il est dynamique, c’est un work in progress, il se dessine en même temps que se construit le mouvement effectif qui le porte. Comme disait le poète Machado : « Caminante, no hay camino, se hace camino al andar. » Le chemin se fait peut-être en marchant, mais à condition de connaître l’itinéraire, comme le savaient précisément les militants du non au référendum de 2005. Les auteurs reconnaissent que la classe dominante a un programme tout simple : saturer un quotidien où elle se meut comme un poisson dans l’eau.

Comme tout se complexifie, on ne peut pas connaître de manière exhaustive les contextes où nous sommes engagés. Les auteurs en concluent qu’une vision logique n’est possible que dans l’immanence, loin de ceux qui pensent connaître une vérité cachée au plus grand nombre, donc loin de toute figure messianique comme, par exemple, celle du prolétariat. Ce qui soulève, les auteurs en conviennent, le problème du relativisme, du micro-engagement (les hypermarchés Carrefour s’engagent sur la qualité du papier toilette recyclé) dans lequel vivre devient synonyme de s’engager, et vice-versa. Un repas de quartier, une fête voisins, le fameux care, tous ces moments et pratiques qui apportent quelque bonheur passager, « passent pour de sages prises en compte de notre impuissance à agir. »

Gramsci, nous disent les auteurs, « opposait l’optimisme de la volonté » au « pessimisme de la raison ». De fait, il ne les opposait pas, il les alliait (« Il mio stato d'animo sintetizza questi due sentimenti e li supera: sono pessimista con l'intelligenza, ma ottimista con la volontà. »). Tout comme la caissière de supermarché dont la « passivité » n’est ni de la résignation ni de l’absence d’activité. C’est un moyen pour se maintenir à flot, une entreprise en soi, souvent exténuante, mais qui ne bouleverse pas l’ordre existant. En se voyant imposer la « flexibilité », cette adaptation mortifère, jusqu’à la mort, du monde tel qu’il est, les travailleurs participent à leur propre exploitation. Contrairement aux auteurs, Gramsci postulait que, vu la complexité de la société moderne, défaire la bourgeoisie était impossible sans une « guerre de position ».

Bref, 150 pages de grain à moudre…

*Benasayag est l’auteur, avec Florence Aubenas, de Résister, c’est créer.

J’avais rendu compte en 2010, dans les colonnes du Grand Soir, d’un livre important d’Angélique Del Rey, À l’école des compétences. De l’éducation à la fabrique de l’élève performant (link).

 

http://bernard-gensane.over-blog.com/

http://sarkopitheque.files.wordpress.com/2007/10/engagement.jpg

 

Graphologues, à vos armes !

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 05:57

Une des lectures possibles de ce livre remarquable (publié en 2009) est une tentative de réponse à la question suivante : comment des hommes fins et cultivés peuvent-ils se mettre au service de brutes épaisses, d'idéologies nauséabondes et d'intérêts sulfureux ? Je l'ai rappelé ailleurs : les pires des SS étaient souvent des hommes bardés de diplômes. Il arrive un temps où certains intellectuels, qui ne se pensent pas reconnus à leur juste valeur ou qui sont taraudés par des problèmes personnels qui les dépassent, sont fiers et jouissent de donner du sens à l'immonde, de mettre en forme et de justifier la crapulerie. En un mot, de donner raison à l'indécence.

Tout en sachant que, le plus souvent, ils n'ont rien à gagner et tout à perdre.

 

http://andrebourgeois.fr/ImageFernandezHommesDoriot.jpgDominique Fernandez : Ramon

 

(Paris, Grasset, 2008)

 

La lecture des livres de Dominique Fernandez (romans, livres de voyage, photographies) m’a toujours procuré un très grand plaisir. Avec, cependant, deux petits bémols. Pour se rassurer, j’imagine, Fernandez éprouve le besoin d’en faire des kilos, d’écrire jusqu’à plus soif. Dans son très beau livre sur Tchaikovski, par exemple, s’il ne nous décrit pas trois cents rues et artères russes, il n’en décrit aucune. Dans son Ramon, il nous inflige, par le menu (c’est le cas de le dire), la liste des vingt-sept convives invités par ses parents lors des quarante-trois repas littéraires donnés en leur appartement. Il y a également chez Fernandez, dans nombre de ses ouvrages, un fond de bidet rance. Il ne peut s’empêcher de renifler les remugles, de regarder par les trous de serrure. Dans ce dernier ouvrage, il évoque la rumeur de seconde main selon laquelle Drieu la Rochelle aurait couché avec Aragon. Si c’est avéré, cela n’a strictement aucun intérêt d’un point de vue littéraire et politique.

Ceci posé, Ramon est un livre important, tant dans le parcours personnel de l’auteur (« chacun ne commence à se retourner vers son passé », écrit-il, « que lorsque son avenir se rétrécit ») que pour l’histoire contemporaine de notre pays. Il fallait beaucoup de courage pour tenter de comprendre – sans jamais vraiment y parvenir, malgré 800 pages d’une quête douloureuse – comment un homme a évolué de la gauche à trente ans à l’extrême droite et à la collaboration à quarante-six ans, comment il a raté sa vie d’époux, de père, comment il a sombré dans l’alcoolisme, comment il est passé de l’estime de Proust, de Gide, de Mauriac, de Gallimard au service de Doriot et des nazis. A-t-il cru, comme le pensait Marguerite Duras, pouvoir trouver une solution politique à un problème personnel, se « guérir d’un mal privé » en versant dans la « débilité » idéologique ?

D’avoir un tel père conditionnera gravement l’œuvre du fils qui inclinera vers les « héros fourvoyés, partagés entre la célébrité professionnelle et la flétrissure sociale », entre la gloire (en fait, bien souvent, la gloriole) et l’infamie.

Dominique va donc instruire à charge et à décharge le procès de Ramon, ce père admiré qui n’a quasiment jamais baissé les yeux sur lui. Le grand critique littéraire répondra à l’invitation de Goebbels, mais, contrairement à Brasillach, Céline et quelques autres, n’appellera jamais à la haine raciale, à la dénonciation des Juifs, pas plus qu’il ne s’adonnera à la propagande des nazis et de leur système. Ce très fin esthète (il livra la meilleure étude de l’époque consacrée à Molière) sera fasciné par la culture anglaise et se sentira étranger à la littérature allemande. Le romancier sera très tôt taraudé par des notions de soumission, de renoncement, de sacrifice, ces conduites qui nourrissent le terreau du fascisme.

Cet homme à femmes était-il un homosexuel refoulé qui aurait vu en Doriot, non un bœuf suant et éructant, mais un modèle d’homme du peuple viril, un chef charismatique et légitime pour les masses, un défenseur de la civilisation ? Ramon dénigra-t-il la mollesse de l’univers bourgeois au nom de la critique originale qu’il fit de l’univers proustien, dénué de hiérarchies de valeurs, incapable de progrès spirituel, un univers de « vaincus » ? L’envoûtement pour l’homme fort fut-il celui d’un individu qui détestait les faibles parce qu’il se savait faible ? Ramon a-t-il adhéré à un parti fasciste parce qu’il était revenu de l’individualisme ? Le Parti populaire français a-t-il agité en lui la part d’ombre de l’aventurier imaginaire, donc raté ? Autant de questions auxquelles Dominique apporte des réponses nuancées, hésitantes. Le fils écrivain est allé aussi loin qu’il pouvait sur le chemin de l’honnêteté, de l’exigence.

Il n’empêche : le 7 février 1936, Ramon signe avec des écrivains de la gauche non communiste dont il se sent proche (Guéhenno, Bloch, Alain, Malraux) un appel à la grève générale, à l’unité ouvrière pour barrer la route au fascisme. Il adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires lancée par des écrivains communistes (Vaillant-Couturier, Barbusse) et au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes fondé par le physicien Paul Langevin (communiste), l’anthropologue Paul Rivet (socialiste) et le philosophe Alain (radical-socialiste). La fine fleur de l’intelligentsia française. Il pose que face à la « folie » du capitalisme, le marxisme est devenu « l’unique rempart des opprimés ». Il affirme qu’il ne tremblera pas au moment de rejoindre une « action prolétarienne ». Son analyse des intellectuels tentés par le fascisme est formidablement fondée : il voit dans ce mouvement totalitaire un piège tendu aux intellectuels bourgeois qui veulent bien d’une révolution à condition qu’elle ne touche pas à leurs habitudes, qu’elle ne lèse ni leurs intérêts ni leurs privilèges. Il apprécie la discipline de l’électorat de gauche après la victoire du Front populaire. Il va jusqu’à écrire que Marx est « le plus grand humaniste des temps modernes ». Alors, sa démission soudaine de l’AEAR restera pour Dominique un « mystère ». Le fils propose une piste : il y aurait chez son père « cette lancinante question, jamais résolue, de la patrie, des racines », avec cet engagement naturel dans un « parti dirigé par un ancien ouvrier qui s’était rebellé contre Moscou. » Fin 36, on trouve sa signature au bas d’un manifeste cosigné par des intellectuels ou créateurs de la pire droite : Claudel, Drieu, Bonnard, Daudet, Béraud, Massis. Contrairement à Mauriac et Bernanos pour qui la Guerre Civile espagnole est l’occasion d’un authentique risorgimento, Ramon soutient l’insurrection franquiste. Dominique pense que le Retour de l’URSS de Gide a agi sur son père comme un « détonateur », l’anticommunisme l’ayant aidé à surmonter son échec en tant qu’époux (son mariage fut un fiasco du début à la fin) et en tant qu’écrivain (il écrit de moins en moins).

Il rejoint le parti de Doriot en mai 37. Il estime – à juste titre, ce qui le rassure – que le discours de l’ancien maire de Saint-Denis a peu à voir avec celui de Hitler. Mais au même moment, Jules Romains intitule son tome XXIII des Hommes de bonne volonté : Naissance de la bande. Les activistes fascistes sont un gang. Dans la fiction, Doriot est dépeint comme un corrompu, un baroudeur sans états d’âme et qui deviendra dangereux dès qu’il se vendra au plus offrant. Les banques sont derrières le chef (y compris des banques juives). Qu’allait donc faire Ramon en cette galère, coiffé du béret fasciste, prêt à servir, à répondre aux rites et aux ordres les plus débiles ? Il faut dire que les pratiques collégiales germanopratines de l’époque manquaient de netteté. Ramon écrit régulièrement dans Marianne, célèbre hebdomadaire radical dirigé par Emmanuel Berl, qui est juif et dont la plume s’est perdue dans les colonnes de L’Émancipation nationale, l’hebdo du PPF. Berl est cousin par alliance de Fernand de Brinon, collaborateur pronazi fusillé en 1947. Il rejoindra, un temps, Vichy, où il rédigera pour Pétain des discours passés à la postérité (« les mensonges qui vous ont fait tant de mal », « la terre ne ment pas »). Le PPF suscite des ralliements innombrables, et de poids : Benoist-Méchin, Lanoux, Carrel, Fabre-Luce (qui collaborera au Monde pendant trente ans, Haedens (futur résistant d’extrême droite qui défendra la mémoire de Maurras jusqu’à son dernier souffle).

Le financement du PPF par Ciano, gendre de Mussolini, la montée en puissance de Ramon parmi les cadres du parti feront se détourner Drieu, Journel, Fabre-Luce. En 1939, seule son activité de chroniqueur rattache encore quelque peu Ramon au monde de la littérature. Il prône une guerre sainte contre l’Allemagne. Mais en 1940, exonérant Hitler des actes commis par ses armées, il rend les capitalistes et les journalistes juifs responsables de la guerre. L’occupation d’une France décadente est, à ses yeux, correcte, déférente, même. Il entre sans vergogne dans la collaboration. Une victoire de l’Allemagne, estime-t-il, amènerait une « réorganisation politique, sociale et morale de la France ». Une victoire de l’Angleterre permettrait aux Juifs de « pulluler de plus belle ». La contiguïté germanopratine se poursuit pendant la guerre. Comœdia, hebdomadaire de bonne facture, accueille les signatures de partisans de la collaboration comme Brasillach, Aymé, de pacifistes pur sucre comme Giono, de “ neutres ” comme Cocteau ou Colette, d’éminences hostiles à la collaboration comme Paulhan.

À partir de 1942, Ramon cesse presque totalement de faire du journalisme politique. Il voit en Hitler un homme de gauche, propagateur réaliste d’une utopie socialiste. Il fait le voyage en Allemagne au moment où les murs de Paris se couvrent de listes de patriotes exécutés. Il rencontre Goebbels le jour même où Guy Môquet est passé par les armes. Que les plus grands écrivains de langue allemande (les frères Mann, Musil, Zweig, Broch, Werfel) soient contraints à l’exil ne semble pas le concerner. Il s’affiche auprès d’antisémites hystériques, comme Montandon, directeur de l’Institut d’étude des questions juives et ethno-raciales. Dominique peine à concevoir que, en l’occurrence, Ramon « ne pouvait pas croire à ce qu’il faisait ». Qui sait ? On peut fort bien avoir de l’aversion pour la peine de mort et laisser exécuter Ranucci, ne pas être personnellement antisémite et vouloir la disparition des Juifs. On peut défendre la mémoire de Bergson, la gloire de Proust, être scandalisé par le décret sur l’étoile jaune, monter solidairement dans le dernier wagon dans les métros et inventer des catégories complètement aberrantes, comme celles de la France des maîtres (en gros la République des professeurs, de gauche, laïques, formés par Anatole France et Jules Romains) et la France des mères, une France nationaliste, mystique, éternelle, dans le sillon de Péguy et dans la grâce Barrésienne.

Devient-on fasciste parce qu’on regarde trop son nombril, parce qu’on est imbu d’une différence (Fernandez était d’origine latino-américaine) que l’on intègre à la fois comme supériorité et infériorité ? Faut-il rater sa vie pour dériver politiquement. Ce fort ouvrage ne clôt pas le débat. Heureusement.

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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 06:04

http://static.placedulivre.com/images/9782213635484-g.jpgDe tous les livres que j'ai lus sur le cyclisme, il est l'un des deux ou trois qui m'ont le plus marqué. J'ai publié ce qui suit en 2008 sur mon blog censuré nouvelobs.com

J'en profite pour mentionner quelques autres ouvrages qui méritent le déplacement et je complète cette reprise par une interview de Philippe Bordas.

 

Philippe Bordas. Forcenés. Paris, Fayard 2008.

 Ce très beau livre, qui montre à quel point le cyclisme relève du génie populaire et comment il a pu devenir une « province naturelle de la littérature française », me donne l’occasion d’évoquer des ouvrages qui m’ont, ces dernières années, aidé à réfléchir sur la pratique du vélo, sur le cyclisme professionnel et la place du sport dans notre société.

Ce n’est pas l’argent qui pourrit le sport (l’argent, en soi, n’est rien), c’est le sport qui pourrit l’argent. La première étape du premier Tour de France en 1903 fut remportée par Maurice Garin, le futur vainqueur de l’épreuve. Garin avait accompli une bonne partie du parcours (Montgeron-Lyon) à une vitesse plus que respectable puisqu’il était arrivé à destination avant l’unique commissaire de course, parti en train... (Déjà, lors du Paris-Brest de 1902, il avait coiffé les journalistes d’une courte tête). Les responsables de l’épreuve (le rigide Henri Desgrange en tête) cautionnèrent cette énorme tricherie. En 1904, ce fut encore pire : les quatre premiers (dont Garin, suspendu pour deux ans) furent disqualifiés.
A l’époque, les coureurs professionnels gagnaient plus que les ouvriers d’usine mais ne roulaient pas sur l’or. Ce n’est donc pas pour de l’argent que Garin et les autres magouillaient tant qu’ils pouvaient. C’est la notion même de sport et de compétition qui crée la pourriture.

À la fin du XIXè siècle, la compétition cycliste est dominée par les Britanniques, inventeurs des sports modernes de l’époque. Avec Humber ou Dunlop, l’industrie du cycle est d’outre-Manche. Des Français décident de relever le défi (Terront, Michelin) sous le regard ébloui de Clémenceau, d’Alfred Jarry ou du peintre Maurice de Vlaminck (coureur professionnel de 18 à 20 ans).

Le cyclisme professionnel est nettement de droite. Dans les années soixante-dix, Le Parisien Libéré, quotidien d’une droite dure et propriétaire du Tour de France, voit la main de Moscou derrière la moindre grève de quatre vendeuses de supermarché. En Flandres, la célèbre classique Het Volk (Le Peuple, titre qui fleure bon le populisme) est organisée par le quotidien éponyme, officiellement antisocialiste. Bernard Hinault flanque son poing dans la figure de militants cégétistes victimes de licenciements qui ont bloqué sa course (pendant qu’Hinault brille, Mitterrand marginalise le parti de la classe ouvrière et ouvre un boulevard au Front National). Mais, à l’inverse de Louison Bobet (le grand champion français des années cinquante), Hinault n’a jamais mimé le bourgeois et a refusé le pont d’or que lui offrait Bernard Tapie en fin de carrière. Progressiste, dreyfusard, Pierre Giffard fonde le quotidien Le Vélo en 1892 et invente la course Paris-Brest-Paris. Antidreyfusard, aussi réactionnaire que le baron de Coubertin, Henri Desgrange fonde L’auto-vélo, de couleur jaune comme le futur maillot du même nom. En 1903, afin de stimuler les ventes de son journal sur le déclin, il invente le Tour de France, avec l’aide de l’industriel marquis de Dion. Début de la légende. Dans les années trente, les frères Pélissier ou André Leducq sont plus populaires que Greta Garbo. Le duel Anquetil-Poulidor dans le Puy de Dôme est l’événement le plus marquant de l’année 1964. Mais, dans les années quatre-vingt-dix, Indurain a autant de charisme qu’une pierre, tandis que, dans les années 2000, Lance Armstrong suscite moins de sympathie qu’une porte de prison. Sic transit

Je n’évoquerai pas de livres complaisants du style “ Jalabert, sa vie son œuvre ” ou “Virenque, ses victoires, sa gloire, son plein gré”. Je voudrais proposer ici une liste d’ouvrages authentiquement littéraires qui ont fait mon bonheur avant la suprématie des “commentateurs” de télévision, grands mélangeurs de genre (journalistes et organisateurs de courses, champions puis consultants) du style Laurent Fignon ou Christian Prudhomme, fossoyeurs de la poésie, du lyrisme, mais dénués de tout souci d’investigation.

Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo. Roland Barthes a fort bien expliqué pourquoi dans ses Mythologies. À titre d’exemple, pensons à un extrait d’une ode de Pablo Neruda :

J’ai pensé au soir, quand

Les jeunes

Se lavent,

Chantent, mangent, lèvent

Un verre

De vin

En l’honneur

De l’amour

Et de la vie,

Et qu’à la porte

Attend

La bicyclette,

Immobile

Parce que

Son âme

N’était que mouvement,

Et, tombée là,

Elle n’est pas

Insecte transparent

Qui parcourt

L’été,

Mais

Squelette

Froid

Qui seulement

Retrouve

Un corps errant

Avec l’urgence

Et la lumière

C’est-à-dire

Avec

La

Résurrection

De chaque jour

On pourrait commencer par Louis Nucéra et Bernard Chambaz, deux journalistes, deux écrivains qui ont refait le Tour de France avec leurs propres mollets. En 1985, Nucéra peina pendant deux mois sur les routes du Tour 1949 gagné par Fausto Coppi. Il en tirera Mes rayons de soleil (Grasset, 1987). Nucéra avait précédemment publié un ouvrage très chaleureux sur René Vietto, ancien groom de l’hôtel Majestic, communiste, figure mythique du cyclisme (Le roi René). Nucéra mourra tragiquement à vélo, à l’âge de 72 ans, fauché par un chauffard près de Nice, sa ville. En 2003, pour le centenaire du Tour, Bernard Chambaz précéda les coureurs avant de publier À mon tour (Le seuil).

Le plus savoureux chroniqueur du XXe siècle restera vraisemblablement Antoine Blondin avec son Tours de France : chroniques intégrales de “L’Équipe”, 1954-1982, (La Table Ronde). 500 pages d’anthologie. Les anars de droite peuvent être de très fins observateurs du cyclisme. En 1952, Jacques Perret (auteur du Caporal épinglé) suit le Tour pour L’Équipe. Ses articles seront réunis dans Articles de sport (La Table Ronde, 2005). Et puis il y a ce court texte (mon préféré) de Marcel Aymé, “ Le dernier ” qui raconte les mésaventures d’un cycliste nul pour l’éternité, qui ne gagne son salut que parce qu’il est nul. Pour le plaisir, j’en propose l’excipit : « Comme il enfourchait sa machine au sortir de la Porte Maillot, un camion le projeta sur la chaussée. Martin se releva, serra dans ses mains le guidon de sa bécane fracassée, et dit avant de mourir : 
- Je vais me rattraper ».

Ces quelques pages ont été reprises dans ce qui est, à mes yeux, jusqu’à présent, le plus beau livre littéraire consacré au cyclisme, À bicyclette, une anthologie établie par Edward Nye (Sortilèges, 2000), avec des textes de Samuel Beckett, H.G. Wells, Georges Deleuze, Maurice Leblanc, Émile Zola, Alphonse Allais, Alfred Jarry, San Antonio, Julien Gracq, David Malouf etc.

À mi-chemin entre réalité et fiction, entre fantasme et hyperréalisme, je mentionnerai 54X13 de Jean-Bernard Pouy (L’Atalante). Ce très singulier auteur de romans policiers m’a bluffé. Le livre raconte la dix-septième étape Paux-Bordeaux du Tour 1995, racontée, en focalisation interne, par le (véritable ?) coureur Lilian Fauger, tremblotante étoile montante du cyclisme dunkerquois, qui s’échappe du peloton, quatre heures durant, après avoir dit à ses collègues qu’il allait saluer sa famille au km 83, à Caupenne d’Armagnac. Une fois le “bon de sortie” en poche, le coureur ne s’arrêtera pas et poursuivra son effort quatre heures durant en tirant sur son développement 54X13. À quelques lieues du but, le patron de Fauger, sur ordre de leur commanditaire, impose au cycliste de laisser gagner un coéquipier belge. J’ai dû aller consulter mes archives pour vérifier que Jean-Bernard Pouy m’avait bien mené en bateau. Jacques Bonaffé (un gars du Nord comme Lilian Fauger) adaptera pour le théâtre ce bel exemple de mentir vrai.

En 1924, Albert Londres, qui écrit plutôt pour des journaux de droite et qui, l’année précédente, avait réalisé un reportage historique sur le bagne de Cayenne, suit le Tour, au plus près des frères Pélissier (Tour de France, tour de souffrance). Candide découvre la souffrance imposée par Desgrange (ainsi, lors d’étapes qui durent une dizaine d’heures, les coureurs n’ont pas le droit de se changer et peuvent porter en fin d’après-midi les trois maillots de laine enfilés le matin au départ), et invente l’expression « les forçats de la route ». Desgrange rechignera pendant des années à l’usage du dérailleur pour ne pas rendre la course plus facile. Londres découvre le dopage. La bourgeoisie sportive, qui fait courir tous ces ouvriers agricoles et autres mineurs de fond, accepte la défonce au motif que, certes, il n’est pas normal de se doper mais comme on ne saurait s’en passer… Malgré les stimulants de l’époque (caféïne, strychnine, alcool), les Pélissier abandonnent. L’Italien Ottavio Bottecchia remporte la course après avoir porté le maillot jaune de bout en bout. Bottecchia mourra trois ans plus tard, assassiné par des fascistes jaloux du succès d’un coureur démocrate.

Je recommanderai également L’Ange de la montagne, de Christian Laborde, un hommage à Charly Gaul, vainqueur luxembourgeois du Tour 1958, peut-être le plus beau grimpeur de l’histoire. Gaul ne se remit jamais de sa gloire foudroyante, au vrai sens du terme. Il vécut un quart de siècle en ermite dans une cabane de bois dans les Ardennes, et mourut en 2005 à soixante-douze ans.

À lire aussi le très subtil Besoin de vélo de Paul Fournel. Chroniqueur pour L’Humanité, membre de l’OULIPO, attaché culturel qui nous explique dans un ouvrage très écrit pourquoi « le vélo, c’est le grain de la route. »

Je suis loin d’être un admirateur inconditionnel de Jean-Paul Ollivier (“ Paulo la science ”, pour les téléspectateurs de France 2). Ce gaulliste pur sucre n’a pas été témoin d’un seul scandale en quarante ans de journalisme sportif. Je mentionnerai néanmoins, dans sa très abondante production, La Tragédie du “Parjure”, le livre qu’il a consacré à la grandeur et à la décadence de Roger Rivière qui, s’il ne s’était pas brisé les reins dans une chute tragique, aurait été, dopage aidant (il se chargeait comme une mule et ne s’en cachait pas), le grand rival de Jacques Anquetil (le “ Parjure ” est le Perjuret, la montagne où la carrière du champion s’est achevée).

Dans un genre totalement différent, je mentionnerai Le Vélo à l’heure allemande de Jean Bobet. Frère du très populaire Louison, lui-même champion de bon niveau (il gagna Paris-Nice), Jean Bobet fit une carrière remarquée de journaliste sportif (RTL, Le Monde) avant de s’occuper du centre de thalassothérapie fondé par son frère. Il fut le premier coureur cycliste à avoir obtenu une licence universitaire (d’anglais). Bobet raconte comment les grands organisateurs de courses cyclistes (Jean Leulliot, Jacques Goddet qui, sa vie de suiveur durant, porta – ce n’est pas un hasard – un casque colonial) n’ont pas toujours su résister aux exigences de la Propagandastaffel. Il nous montre Leulliot menaçant un coureur sous-alimenté des foudres de la Gestapo s’il refuse de s’aligner dans une course qu’il organise. On ne rappellera pas qu’avant le stade de Santiago du Chili, des Juifs avaient été parqués dans un vélodrome parisien (contre la volonté du propriétaire).

À connaître également ce petit chef d’œuvre de Dino Buzatti que j’ai lu en anglais (il existe une version française) : Coppi vs Bartali at the 1949 Tour of Italy (un recueil d’articles publié au début des années quatre-vingts). Les deux plus célèbres Italiens de l’époque s’affrontent en un match au sommet. Bartali étoile déclinante (mais qui, semble-t-il ne se dopait pas), Coppi presque à son zénith. Bartali le pieux, de droite, Coppi et sa liaison illégitime dans un pays où, à l’époque, on ne peut pas divorcer, plutôt de gauche, assurément la plus grande étoile sportive italienne du XXe siècle (des admirateurs embrassaient la route sur son passage, des femmes lui jetaient des pétales de rose). Un passage m’a particulièrement marqué : les coureurs doivent prendre le bateau pour traverser le Golfe de Gênes. Un bon nombre d’entre eux refusent et font le trajet en voiture : non seulement ils n’ont jamais pris le bateau, mais surtout ils croient que des sirènes vont s’en prendre à eux.

Je termine donc par le livre coup de poing de Philippe Bordas : Forcenés. Le quatrième de couverture donne le ton : « Le cyclisme n’a duré qu’un siècle. Ce qui s’appelle encore cyclisme et se donne en spectacle n’est que farce, artefact à la mesure d’un monde faussé par la pollution, la génétique et le biopouvoir. Je veux donner l’entr’aperçu d’un monde avant sa fin. Mettre un peu d’ordre parmi mes forcenés. Rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces mythologies usinées par le peuple, ces étincelles d’Eurovision. Ce que Walter Benjamin nomme “ illuminations profanes ”. Ces croyances minimes, ces noblesses inventées. »

Étymologiquement, un forcené (de for et sen) est hors du sens, de la raison. C’est un fou. Le fou au style le plus pur fut sûrement Jacques Anquetil, auquel Bordas consacre quelques pages admirables. Anquetil fut le maître de l’espace-temps : il passait des nuits à contempler les étoiles et était capable de planifier à la minute près, sans GPS, un voyage en voiture de 500 kilomètres. Ce « pur-sang au corps d’enfant » mourut de deux cancers. Anquetil n’a jamais rien fait comme tout le monde. En témoigne sa vie privée, où la réalité dépasse très largement la fiction. Il fut le sportif professionnel le mieux payé de France.

Fausto Coppi fut à peine plus légendaire que son soigneur Cavanna, sorcier aveugle à tête de bagnard qui « isolait les muscles longs et protégeait le foie » du campionissimo. Faust donna son âme au diable et mourut à quarante ans.

Chez les Belges, Bordas oppose Merckx, né coiffé, pur produit de la petite bourgeoisie bien-pensante bruxelloise (celle des chansons de Brel), à Roger De Vlaeminck, l’agité du bocal flamand. Celui-ci était enfant de la misère, fils d’un père drapier, syndiqué, et d’une mère gitane (selon la légende). Il serait né dans la roulotte de marchands ambulants de ses parents. Il gagna quatre fois Paris-Roubais. Il vainquit « l’Enfer du Nord ». Quand j’étais enfant, j’aimais bien que cet enfer commençât juste après la ville où j’étais né (Hénin-Liétard), comme si je résidais moi-même au paradis. Cette expression terrifiante était apparue sous la plume d’un journaliste ayant découvert les paysages en ruine de la Grande de Guerre. Merckx construisit un empire à coup de pédales. Il proposa à De Vlaeminck de rejoindre son équipe. Refusant, le Gitan voulut abattre le grand et beau jeune homme qui « n’avait pas connu la faim et fiscalisait le peloton. » Pour les prolos flahutes, Merckx devint le bourgeois, « l’ennemi à filouter. » Erik, le frère aîné de Roger, grand coureur lui aussi, finira sa vie dans un hôpital psychiatrique après la mort en course de leur ami Jean-Pierre Monserré (en 1971, alors qu’il était champion du monde en titre).

Bordas analyse longuement la sociologie des cyclistes professionnels. Il observe qu’à quelques exceptions près (Laurent Fignon, par exemple), aucun champion français ne sort de la classe moyenne. Ni d’ailleurs des cités. Il en déduit que ce sport va se tarir dans les pays développés. Les victoires reviennent de plus en plus aux teigneux des pays de l’Est (quand ils ne se font pas pincer dans des contrôles anti-dopage) ou aux Américains du Sud et du Nord. Il est loin le temps des paysans italiens ou des mineurs de fond polonais (Geminiani, Stablinski). Il est loin aussi le temps des vrais grimpeurs, sur qui, il faut le dire, plane une véritable malédiction : ils se suicident (René Pottier, Ocaña, Pantani), finissent boursouflés (Merckx), neurasthéniques (Gaul), paranos (Vietto).

Que voit-on du Tour de France ? Pas les coureurs avec qui on ne peut plus s’entretenir aux arrivées ou aux départs d’étape et que l’on ne reconnaît plus sous leur casque et derrière leurs lunettes sponsorisées. Les coureurs, nous dit Bordas, "se coupent de la rumeur du monde et des vivats de la foule par le jeu d’oreillettes et de câblages dignes du barnum autistique des présentateurs télés." On ne voit pas non plus la vraie France puisque la caméra évite les banlieues, les zones industrielles et les supermarchés. C’est la France chantée par Sarkozy pendant sa campagne électorale, celle du Guide Bleu de Jean-Paul Ollivier : la Loraine éternelle, le Fort de Briançon, l’église abbatiale sainte Cunégonde et les troupeaux de Charolais. Un discours de « sous-parlure télévisuelle, une langue vitrifiée ».

Adieu la légende, bonjour le préconstruit.

 

 

Cyclismag : Est-ce que le cyclisme que vous aimez, c'est celui que vous lisiez dans les papiers de Chany ou celui des courses telles qu'elles se passaient réellement ?

Philippe Bordas : Les papiers de Chany resteront : il a dit les courses exactement comme elles se passaient, il est remonté jusqu'au siècle d'avant, comme s'il y était. Au départ, je n'avais aucun atome crochu avec le vélo. Je vivais dans les cités, à Sarcelles, tout le monde jouait au foot et trafiquait des mobylettes. Et quelqu'un m'a offert la Fabuleuse Histoire du cyclisme de Chany. Le miracle. J'ai découvert le vélo par le côté livresque. Coppi est devenu mon dieu. Plus tard, j'ai essayé de rentrer à L'Equipe, pour voir Hinault, pour travailler auprès de Chany. A travers lui, j'ai découvert le cyclisme comme histoire, comme littérature. Les jeunes coureurs d'aujourd'hui connaissent peu l'histoire du vélo, ils n'en ont rien à faire, c'est inquiétant. Le lien du cyclisme avec la grande chronique est presque rompu.
En 1986, j'ai vécu un grand moment. J'ai suivi, pour L'Equipe, les cinq dernières semaines de la carrière de Bernard Hinault. Après l'arrêt d'Hinault, le cyclisme ne m'intéressait plus. Il n'y avait plus cette prise de risque, cette démesure antique. C'était le début du marketing, des lunettes noires... Heureusement, je suis parti à temps, juste avant l'arrivée du dopage massif. Avant 1990, le dopage était encore presque dérisoire et les exploits énormes. A l'époque, le dopage, c'était les anabolisants, les corticos, cela devenait déjà sévère, mais rien à côté de l'EPO. Après 1990, c'est le dopage qui est énorme et les exploits dérisoires.
J'ai eu la chance de voir LeMond et de voir Charly Mottet - un coureur extraordinaire de talent et de technicité, qui, sans rien prendre, réussit à gagner les Nations et le Tour de Lombardie. Deux ou trois Tours de France lui ont été volés sur le tapis vert. Hinault, en valeur absolue, restait le plus fort. Sans doute plus encore que Merckx, de l'avis de Guimard, mais il aimait peu s'entraîner. Il fut le dernier à porter l'instinct de démesure, il fut le dernier forcené.


 EN 1984, LA CHUTE DU GRAND JOURNALISME SPORTIF

Mais Hinault, en s'alliant à Bernard Tapie n'a-t-il pas contribué à tuer le cyclisme que vous aimiez ?

 C'est Tapie qui a acheté Hinault, comme il achetait d'autres entreprises en difficulté, à l'époque. Hinault a été manœuvré par quelqu'un qui n'avait aucun sens de l'épopée, qui voulait ramener le cyclisme aux pauvres critères du foot. Tapie a introduit le spectacle - l'arrivée à l'Alpe d'Huez main dans la main avec LeMond était arrangée. C'est aussi l'époque de l'arrivée massive de la télé, pour le meilleur et pour le pire, et de la chute du grand journalisme sportif dont Chany était le symbole. Mais Hinault restait Hinault, le dernier des derniers. En 1984, on enlève les initiales « H.D. » sur le maillot jaune. Celles de Desgrange, qui dès le début avait lié l'épopée cycliste à l'écriture. L'Equipe pousse peu à peu Chany vers la sortie. On lui laisse entendre que sa manière est révolue, ses papiers trop longs. Les journalistes écrivent désormais la course comme la dit la télévision, platement, servilement. Dans Forcenés, j'ai voulu montrer que le vélo, plus que tout autre sport, est lié à l'écriture, comme la boxe - les deux sports de haute noblesse. Il n'existe aucun grand livre sur le foot ou le hand. La haute littérature demeure sèche sur ces sports.
Pour montrer l'importance de Chany, juste un exemple. Il est arrivé à Jacques Anquetil, quand on lui demandait son avis sur sa course, de répondre qu'il attendait d'abord de lire le papier de Chany. Anquetil savait que l'écriture devait juger de la grandeur de l'exploit. De son côté, Robert Chapatte, avec sa gouaille populaire entretenait un rapport à la parole plein de brio et de tendresse.


 Dans un livre d'entretien (1), Philippe Brunel raconte qu'un des plus beaux papiers de Chany a été écrit après l'Amstel Gold Race, une course qu'il n'avait pas vue, car il était arrivé en retard. Peut-on avoir confiance dans la valeur historique des articles ?

 Dans le cas de Chany, c'est exceptionnel. Déjà, les jours avant la course, il lisait tout, il passait quelques coups de fils. Au départ – il n'y avait pas les bus, ni les attachés de presse, ni les vigiles à l'époque – Chany allait voir les coureurs. Pas forcément pour leur parler, mais pour voir leurs yeux, leur tension psychique, il regardait les roues, il repérait ceux qui avaient monté des boyaux légers, des roues à 28 rayons, ceux qui allaient « faire » la course, il jaugeait les plateaux, les braquets. Quand il montait dans la voiture rouge de L'Equipe, son papier était déjà commencé. J'ai fait un Tour des Flandres avec lui. En 1986, je crois. Il levait en l'air son doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent. Il prévoyait la course comme un marin, avec quarante ans de courses derrière lui, il savait à peu près ce qui allait se passer. Chany connaissait le terrain comme un coureur, les monts, les pièges, les secteurs pavés, il connaissait les psychologies, il avait la science de la course et la science des coureurs. Il n'avait pas besoin de voir, il savait. Il arrivait tôt en salle de presse, regardait le final à la télé, il avait déjà commencé à écrire. Je ne l'ai jamais vu faire une erreur. Il n'hésitait pas à reconnaître qu'il avait sous estimé tel ou tel. Etre jugé par Chany était un honneur pour les jeunes coureurs.


 Qui lit encore Pierre Chany aujourd'hui ?

Evidemment moins de gens lisent Chany : il n'y a plus que ses livres et surtout La fabuleuse histoire qui est rééditée.


« L'ANALYSE ÉCRITE DEVRAIT ENRICHIR LE COMMENTAIRE TÉLÉVISÉ »

Qu'est-ce qui a changé avec les journalistes actuels ?

Ils sont des multicartes. Ils sortent de l'école de journalisme, bons en tout, finalement puceaux en tout. A l'époque où j'étais à L'Equipe, nous avions tous tâté du vélo, à un plus ou moins bon niveau. Il fallait être un spécialiste, un érudit, un passionné. De temps en temps, on me demandait : «Milan-San Remo 54 ? Tour des Flandres 1950 ? ». On me demandait aussi de reconnaître des coureurs sur des photos. Si on confondait des boyaux de soie à 200 g avec des boyaux d'entraînement, Chany était en droit de se moquer.


Vous qui êtes photographe, est-ce que l'image est supérieure aux mots pour raconter la course ?

Les deux approches sont vitales. Le summum, c'est de voir, à la télé, Bettini se lever de la selle et sortir ses adversaires de la roue dans les côtes de Lombardie, et c'est de retrouver l'analyse écrite, précise, magnifiée de ce moment de brio, sans que ce soit une paraphrase inutile de l'écran. Avoir les deux approches, voilà évidemment l'idéal. Pour le spectateur, la perfection, c'est de voir la course avec un bon commentaire et le lendemain, dans L'Equipe ou Le Monde, lire un écrivain ou un grand chroniqueur qui enrichit l'analyse. Les commentaires ont perdu en technicité et en rêve. Mais comment écrire aujourd'hui sur le vélo, comment faire acte de littérature avec des coureurs qui n'ont pas tous rompu avec le dopage surnaturel des labos.


Le dopage peut-il s'arrêter ?

Le dopage, c'est comme la Sécu. Pour beaucoup de coureurs qui n'acceptent ni la dureté de la vie ni la dureté de leur sport, le dopage est comme un droit syndical, le droit d'exercer son métier dans de bonnes conditions, pépère, sur canapé… Le vélo est trop dur. Le dopage risque de continuer, car la société génère désormais une pulsion vers la mutation physique et génétique. Le dopage est lié à une pulsion intime de la société – chacun rêve de modifier son corps. De plus, on demande aux coureurs de passer d'une extrême à l'autre, passer d'un dopage surpuissant à la propreté ascétique du moine.
Avant, au moins, le dopage se payait plus vite et plus fort. Ceux qui se sont dopés sous contrôle médical, comme sous contrôle de la sécurité sociale, avec des médecins qui prenaient tout en main, ceux-là vont moins payer leurs fautes que Simpson et Malléjac, ils continuent tranquillement leur vie.


« LE CYCLISME N'EST PLUS PHOTOGÉNIQUE »

Est-ce que le cyclisme est photogénique ?

Il l'a été. Les couvertures des anciens magazines donnent la chair de poule, c'est splendide. Mais aujourd'hui avec les casques et les lunettes, il ne l'est plus. Le casque, ça n'a aucun intérêt. Sur le vélo, on risque la mort dans la descente. Le cyclisme est un art antique, une manière de défier le climat et les montagnes. C'est comme l'alpinisme. Tabarly est mort sans bouée.
Ce qui est beau, c'est de voir les yeux du coureur, ses cheveux au vent, ses mâchoires serrées par la rage. Avec un casque, sous des lanières, on aurait pas vu ce déchaînement. Hinault, sur le vélo, c'était une sorte de titan, ses yeux portaient la foudre, alors qu'une fois descendu de vélo, il ressemblait à un homme normal, il rentrait dans le rang.


Pourquoi Henri Desgrange n'aimait-il pas les photographes ?

Desgrange était un littéraire. Il pensait que l'écriture était supérieure à la photographie, qui n'était pour lui qu'une technique, une chose méprisable, un art mineur. Henri Desgrange était dur avec les prolos, tant les coureurs que les techniciens, auxquels il assimilait les photographes.
Les premiers photographes de cyclisme étaient pourtant de grands artistes. Ils réalisaient de vraies compositions, où le coureur surgissait parmi les éléments, montagnes, rivières, rochers. Et puis, vers 1973-75, le téléobjectif centre la photo sur une tête, un regard, il isole le sujet. On élimine la lutte avec la nature, l'aspect magique du vélo, l'insertion lyrique dans le panorama. Avec le numérique, ce qui est beau c'est uniquement cette façon d'accrocher les extrêmes détails, comme dans les sprints.


Dans votre livre, vous parlez souvent de la couleur des maillots, mais vous préférez la photo noir et blanc.

La sensation de la couleur peut être rendue par l'écriture. J'ai remis de la couleur sur des histoires en noir et blanc. Le noir et blanc serait en revanche nécessaire à certains moments : il crée une distance qui n'existe pas avec la photo couleur.


Dans votre livre, vous parlez souvent de la couleur des maillots, mais vous préférez la photo noir et blanc.

La sensation de la couleur peut être rendue par l'écriture. J'ai remis de la couleur sur des histoires en noir et blanc. Le noir et blanc serait en revanche nécessaire à certains moments : il crée une distance qui n'existe pas avec la photo couleur.


Cyclismag : Vous parlez souvent du langage, c'est important dans l'écriture sur le vélo ?

Philippe Bordas : Je lie l'histoire du vélo à l'histoire du peuple. Ce sont des gamins du peuple qui invente le haut langage français, Céline le premier, Villon et Rimbaud avant lui. Chez Céline, la métaphore de l'écriture, c'est un vélo. C'est l' « Imponder », le vélo dont il fait l'image de son écriture, après-guerre, dans Féerie pour une autre fois. Charles Pélissier, le grand champion des années trente, qui adorait le Voyage au bout la nuit, a offert à Céline son vélo léger repercé et dentelé de partout. Les derniers livres de Céline sont aérés de points de suspension, comme découpés dans la dentelle, ils sont à l'image de ce vélo offert par Pélissier et que Céline avait accroché au plafond, chez lui à Montmartre, au-dessus de sa table. J'ai fait là une petite découverte dans l'histoire de la littérature française, il faut en tenir compte : elle lie un écrivain majeur au peuple français. Le vélo de Pélissier est le symbole raffiné du monde populaire. Un talisman.
Avec ce livre, je voulais arriver dans le monde littéraire, surgir en champion, comme sur un démarrage. J'ai voulu imposer un rythme de course. J'ai d'abord enroulé le braquet en symétrie, avec Anquetil, puis j'ai varié la vitesse, jusqu'à essouffler le lecteur, lui mettre le cœur dans le rouge, par l'émotion, la frénésie, au point qu'il doive poser le livre pour récupérer. J'ai écrit sur des stylistes, des artistes. Les coureurs inventent un phrasé. J'ai essayé de faire un travail équivalent, d'aller vite et fort, de ne pas démériter à leurs yeux.
L'effondrement de la littérature française a coïncidé avec la mort du cyclisme, dans ces années 80 maudites. Une écriture plus standardisée, non issue des entrailles du peuple, mais venue de la middle class tiède en tout, apparaît. Le maximalisme disparaît, qui est la marque des grands champions et des grands écrivains. Comme disait Céline, il faut payer pour voir. A partir des années 80 advient le règne des écrivains et des cyclistes qui n'ont pas payé. Et qui donc ne voient rien.

« L'EFFONDREMENT DE LA LITTERATURE FRANÇAISE COÏNCIDE AVEC LA MORT DU CYCLISME »


Dans la littérature cycliste, il y a souvent des références à la Passion du Christ. Est-ce que le vélo est un sport plus lié au Livre que les autres ?

Alfred Jarry, alors même qu'il n'y a pas encore eu d'ascension de col inscrite au menu des course, à la fin du dix-neuvième siècle, écrit ce texte « La Passion du Christ considéré comme une course de côte ». Tout est dit. En 1870, la Commune est balayée, le peuple aussi. Peu après, Nietszche théâtralise la mort de Dieu, dans le Gai savoir. C'est le grand basculement. En ce moment de crise inouïe, au moment s'effondre l'idée de Dieu, où Rimbaud arrête la poésie et part sur les routes, où Nietszche en appelle à de « nouveaux jeux sacrés », surgissent de nulle part des courses hallucinantes de 600 et 1200 kilomètres, où le populo repousse les limites de l'humain. Quel terrible hasard… L'Homme à vélo devient un Christ, un maximaliste qui frôle la mort - qui porte sa croix. Jarry est le premier à percevoir la chose. Le vélo n'est pas un sport, il naît sous des auspices terribles. C'est autre chose. Le cyclisme en appelle à un invariant humain. Un besoin de sacré, une manière de se confronter à l'inconnu, aux forces d'élévation. Anquetil n'a pas voulu échapper à sa condition d'enfant pauvre. Anquetil a voulu échapper à sa condition humaine, il a voulu échapper à l'humain, c'est bien différent. Les grands champions cherchent quelque chose d'autre. Tous les grands grimpeurs finissent consumés, brûlés, c'est qu'ils ont cherché à approcher le cratère du volcan : Coppi, Gaul, Ocana, Pantani. Ce sont des mystiques, ils se sont brûlés les ailes, ils cherchaient une voie.

Coppi, c'est la forme majeure du cyclisme. Coppi aboutit le cyclisme comme Joyce et Faulkner aboutissent le roman. Après vient le règne de la répétition. Le jour où Coppi décide de s'échapper, dès le départ de Milan-San Remo, en 1946, le cyclisme est abouti, la compétition, la lutte homme à homme est niée. Coppi avance contre les éléments. Coppi avance seul. Il lutte avec la nature, il ne sprinte pas en haut d'un col pour doubler des concurrents : il traverse seul les montagnes, il traverse en solitaire dans des massifs entiers. A son époque, la machine a atteint sa forme moderne : doubles plateaux, manettes au cadre. Avec Coppi, le style de course, le style de préparation, le style d'alimentation trouvent une forme harmonieuse, le cyclisme trouve son équilibre, le cyclisme est à plénitude. Ensuite n'adviennent finalement que des améliorations et des variations mineures. Coppi, comme Céline, est le dernier inventeur. Depuis 1990, on est dans la stagnation. Nous ne voyons plus des courses cyclistes, mais un hologramme incertain et troublé, un ersatz, une illusion.

« J'AI CHOISI LES MOTS JUSTES, COMME DE VLAEMINCK CHOISISSAIT SES BOYAUX »

Pourquoi le vélo ne séduit pas les jeunes des cités ni les élites ?
Le cyclisme, c'est la dureté suprême. Après guerre, il séduisait encore les prolétaires et les bannis de tous poils. A cette époque, les plus belles filles allaient d'évidence vers les boxeurs et les cyclistes. Elles allaient vers la force et le courage. Pour les gamins d'aujourd'hui, c'est une honte que d'aller vers le cyclisme. Les femmes des coureurs sont devenues moins attirantes que celles des footballeurs.
Les élites, elles, ont toujours eu ce mépris du vélo. Sauf les poètes et les artistes. La liste est longue. Les branchés jugent eux aussi le cyclisme trop prolo. Ils adulent les rockers junkies des banlieues pourries de Bristol ou Manchester, mais n'ont jamais voulu aduler ni commenter les héros du vélo, qui viennent du même milieu. Ceux qui n'aiment pas mon livre ou n'arrivent à rentrer dedans, sont révulsés par deux choses bien précises. Cette admiration nette et lyrique pour le peuple, dans son aspiration à la noblesse. Dans une époque où règne la haine des pauvres, la quart-mondisation des classes basses, mon livre crée une gêne. L'autre élément jugé obscène, en dehors de ces sagas d'artistes-prolos, c'est la langue, l'obscénité d'une langue qui n'est ni celle de la télévision ni celle des journaux du matin, qui n'est pas celle de la littérature licite d'aujourd'hui. J'ai travaillé l'écriture comme un artisan, j'ai choisi autant que possible les justes mots et varié la vitesse. J'ai fait comme Roger De Vlaeminck, qui devait choisir, suivant le climat et le revêtement, entre 15 ou 20 boyaux : un seul était le bon. Alors moi aussi, j'ai cherché les mots et le rythme justes, j'ai cherché le bon boyau. Je fais faire mes boyaux en soie, pas en coton, je les fais faire à la main, sur mesure, je ne les achète pas en magasin. Que les écrivains utilisent une langue standard diffusée en supermarché, la voilà l'obscénité véritable. Le manque de précision. Le manque de perfectionnisme. La paresse. La langue et le cyclisme sont des arts. Que des coureurs professionnels prennent le départ des courses sur de gros pneus, sans exiger de boyaux légers, la voilà l'obscénité véritable.

Vous dites que « La descente est une folie ». Est-ce que les descendeurs sont les vrais Forcenés ?

Non. Les Forcenés, ce sont les personnes qui ont créé un maximalisme, un phrasé, un style hors norme. Pour revenir aux descendeurs, j'ai longuement téléphoné à Lucien Aimar, c'est lui qui m'a appris qu'il avait arrêté sa carrière en lisant un article de Chany, dans L'Equipe. Il était écrit qu'il avait perdu 8' dans la montée du Turini et repris 8' dans la descente, qu'il avait donc descendu deux fois plus vite que les échappés. C'était la première fois qu'il visualisait la chute : il a eu peur et il a mis son vélo au clou. Une étrange preuve du pouvoir de l'écriture. La chronique avait dramatisé l'action et l'avait rendue perceptible. A l'époque, les coureurs voulaient avoir un papier de Chany. Ils voulaient rentrer dans la légende. C'est perdu. Marc Madiot est un des derniers coureurs à avoir voulu passer dans la grande histoire, il en rêvait. Pour son premier Paris-Roubaix, il a suivi la roue de De Vlaeminck, il voulait voir, il voulait lire le style du maître, le décrypter, il en pleurait de joie sur le vélo. Il observait le Gitan comme on lit un livre d'histoire.

« ON PARLERA TOUJOURS DE PANTANI, ARMSTRONG SERA OUBLIÉ »

Est-ce que vous auriez aimé écrire sur Marco Pantani ?

Oui. Techniquement, c'est la synthèse des autres grimpeurs. Sans dopage, Pantani était du niveau de Gaul. Cette année, on va fêter les 50 ans du record de Gaul dans le Ventoux, avec ses 1h02'09'', sur des routes granuleuses, avec un vélo de 13 kilos et deux ridicules amphètes dans le sang... Chiappucci, dans ses meilleurs jours, soutenu par des protocoles nouveaux, et sur une route lisse, n'est jamais arrivé au temps de Charly Gaul. Il n'est pas le seul. On parlera toujours de Pantani, comme de Gaul, en revanche Indurain est déjà oublié ; Armstrong sera lui aussi oublié : ils ne sont pas passés dans l'écrit. Ils ont nié le cyclisme en refusant la voie droite, l'histoire du cyclisme les nie en retour. Quelle leçon de justice ! Armstrong durera uniquement comme monument de suspicion, dans une sorte d'éternité négative.

Avez-vous gardé des contacts avec les deux autres Philippe de L'Equipe, Philippe Bouvet et Philippe Brunel ?

Philippe Bouvet a adoré mon bouquin et il en parle à tout le monde. Il m'a soutenu, comme un vieil équipier, cela m'a beaucoup ému. Quant à Philippe Brunel, je n'ai aucune nouvelle.


Pour écrire ce livre, quelle a été la part d'entretiens et la part de lectures de livres et d'articles ?

Entre les enquêtes, les lectures et l'écriture, cela m'a pris huit mois, jour pour jour. J'ai téléphoné à je ne sais combien d'anciens, pour savoir. Sur De Vlaeminck, par exemple, c'est Albert Bouvet qui m'a dit, au bout de trente minutes d'entretien, qu'il voyait Le Gitan, depuis sa moto, qui changeait de plateau sans changer de position ni de vitesse. En parlant de Maertens, Pollentier et Demeyer, Albert Bouvet m'a dit ce mot fabuleux : « Ils sortaient de la besogne ». Je l'ai gardé. C'est splendide. Quand on sait ce qu'a été la vie d'Albert Bouvet, d'où il vient, on en a les larmes aux yeux. Jean Fréchaut, Victor Cosson, tous deux presque centenaires, m'ont dit comment Bartali grimpait, quel braquet il mettait dans les cols, où il achetait ses boyaux spéciaux, comment étaient les routes et les cuissards, etc. Mon livre s'enracine loin dans le passé. C'est un testament amoureux. J'y ai mis tout mon coeur, cela peut paraître orgueilleux, mais j'ai voulu faire le truc définitif, que personne n'avait jamais fait, j'ai tout mis, comme un coureur, en me disant, comme Anquetil après son doublé, c'est trop dur, trop de temps, trop de folie, personne ne repassera derrière.

(1) J'écris ton nom Tour de France, de Christophe Penot, éditions Cristel

bordas 

Philippe Bordas, dans son appartement à Paris, avec sa machine fétiche, la réplique italianisée d’un vélo façon Luis Ocana.

 

PS : pour la route, une (petite) liste, non exhaustive, des champions qui ne se sont pas dopés ces trente dernières années (en tout cas, qui ne se sont pas fait prendre) :

Greg Lemond, Stephen Roche, Luis Herrera, Andrew Hampsten, Ronan Pensec, Jean-François Bernard, Laurent Jalambert, Jeseba Beloki, Carlos Sastre, Cadel Evans, et puis notre Thomas Voeckler national.

 

 

http://www.cyclisme-dopage.com/chiffres/tdf-palmares.htm

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Published by Bernard Gensane - dans notes de lecture
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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 06:05

Oscar Wilde. L’âme humaine et le socialisme (The Soul of Man under Socialism). Aux forges de Vulcain, Paris : 2010. Traduction nouvelle de Maxime Shelledy.

 

http://a.giscos.free.fr/lecture/OscarWilde/OscarWildeStatue.jpgLa honte m’habite… Malgré cinquante ans de bains quotidiens dans l’anglicité, non seulement je n’avais lu pas ce petit livre, mais je ne savais même pas qu’il existait.

 

Wilde a toujours été différent. D’abord il est irlandais (son vrai nom était Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde), donc immigré, et un immigré honteux qui s’attache consciencieusement à gommer son accent. C’est aussi un homosexuel longtemps inavoué. Il tombe amoureux d’une Florence qui se fiance à Bram Stoker, autre Irlandais célèbre, créateur de Dracula. Puis il épouse Constance Lloyd, ardente féministe, nettement marquée à gauche, dont il a deux enfants. C’est alors qu’il découvre son homosexualité. Il tombe amoureux du journaliste Robert Ross qui sera son exécuteur testamentaire et dont les cendres seront déposées dans son propre caveau. En 1891, il rencontre Lord Alfred Douglas, avec qui il mène une vie de bâton de chaise. Le père du jeune homme, le marquis de Queensberry, inventeur des règles de la boxe et un peu facho avant l’heure (link), désapprouve formellement cette relation et provoque un procès. Wilde est condamné à deux ans de travaux forcés (alors qu’il n’avait peut-être jamais essuyé une tasse à café) pour outrage aux bonnes mœurs en 1895.

 

Il exécute cette peine dans différentes prisons, dont la tristement célèbre geôle de Reading. Ses biens sont confisqués pour payer les frais de justice. Sa femme se réfugie en Allemagne avec ses fils qui changent de nom. Il meurt épuisé et malade à Paris à l’âge de quarante-six ans.

 

La production littéraire de Wilde fut très variée et systématiquement d’excellente qualité. On peut mentionner Le prince heureux, magnifique récit pour enfants, Le portrait de Dorian Gray, son unique roman, indépassable chef-d’œuvre, des nouvelles prégnantes comme “ Le Fantôme de Canterville ”, adapté maintes fois au cinéma et à la télévision, et un théâtre très original (L’importance d’être constant, Salomé, écrite en français pour Sarah Bernhardt).

 

Par son immense talent et sa posture décalée, Wilde devient à la fois la coqueluche et le contempteur de la société victorienne. Cet esprit brillant manie à merveille le paradoxe et la provocation (link).

 

L’essai “ L’âme humaine et le socialisme ” fut publié en 1891 dans The Fortnightly Review, dirigé à l’époque par un esprit très libre, le Gallois Frank Harris. Ce livre fut reçu comme un véritable brûlot par ses contemporains.

 

Nous sommes assez loin de Marx, dans une définition très personnelle d’un socialisme permettant un individualisme positif conçu comme la perfection que l’on a en soi. Seul cet individualisme, expression de l’“ âme ” du titre, peut déboucher sur l’art, la forme la plus intense que le monde ait connue.

 

Dans le radicalisme, Wilde va très loin. Anarchiste à sa manière, il préconise l’abolition de toute forme d’autorité, y compris quand elle est exercée par le peuple. Il fait le procès de la propriété privée qui nuit à l’épanouissement individuel en confondant  l’être humain avec ce qu’il possède. La propriété privée, c’est même posséder l’autre, par le mariage, par exemple. La personnalité d’un homme est devenue indissociable des biens matériel qui sont les siens où auxquels il rêve (la publicité repose sur ce ressort méprisable). Wilde relève qu’en Angleterre, l’atteinte aux biens d’autrui est punie plus sévèrement que les atteintes aux personnes (comme l’a montré récemment la répression judiciaire et politique consécutives aux récentes émeutes londoniennes). Il propose de « convertir la propriété privée en richesse publique, en substituant la coopération à la compétition », donc loin du principe de « concurrence libre et non faussée ».

 

Il appelle au soulèvement : « C’est par la désobéissance que les progrès furent accomplis, par la désobéissance et la rébellion. » Conseiller à un pauvre de se montrer économe, écrit-il, est « grotesque et insultant ». Les pauvres vertueux (par exemple, les ouvriers qui votent à droite) « ont pactisé avec l’ennemi. Aucune classe sociale n’est jamais vraiment consciente de ses propres souffrances. L’événement le plus tragique de la Révolution française n’est pas la décapitation de Marie-Antoinette, mais que les paysans affamés de Vendée soit allés mourir de leur plein gré pour défendre l’ordre féodal. »

 

Wilde, qui ne sait pas, quand il écrit ce texte, qu’il sera condamné au bagne, estime qu’une communauté est infiniment plus brutalisée par la pratique habituelle du châtiment que par les occurrences occasionnelles du crime. Plus on inflige de châtiments, plus le crime se répand : « Nos criminels ne sont pas des Macbeth, ils sont tout juste ce qu’il adviendrait de n’importe qui d’ordinaire s’il n’avait pas de quoi manger à sa faim. »

 

Enfin, le socialisme de Wilde passe par une critique féroce des superstructures, de la presse au premier chef. L’essai est écrit au moment où la presse anglaise est devenue un produit de consommation de masse. Lui qui affirme son mépris pour le journalisme moderne qui « justifie son existence grâce au grand principe darwinien de la survivance du plus vulgaire », est très conscient de la force de frappe de ce qu’il ne faut même plus considérer comme le quatrième pouvoir, mais comme le seul pouvoir : « Le journalisme nous domine. En Amérique, le président règne quatre ans, et le journalisme gouverne pour toujours, pour toujours et à jamais. Il répond à l’insatiable curiosité d’un public qui veut tout savoir hormis ce qui en vaut la peine. »

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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 05:58

David Foenkinos. Les souvenirs. Gallimard, Paris : 2011.

http://www.pointsdechine.com/livres/images/souvenirs_ecole.gifRaymond Aron disait de Giscard qu’il ne savait pas que l’histoire était tragique. Je suis persuadé que David Foenkinos est, pour sa part, très conscient de cette dimension métaphysique de nos existences, l’écriture étant pour lui le moyen de reconnaître et d’évacuer cette lourdeur.

Comme nombre de ses écrits, mais cette fois-ci avec beaucoup de gravité, Les souvenirs mêle le tragique et le presque comique, l’acidulé et le doux, la nostalgie du passé et l’avenir sur lequel on n’a pas vraiment prise. Ce roman illustre à merveille la théorie de Roland Barthes selon laquelle le monde n’a été créé que pour se réaliser dans une œuvre de fiction. Pour prendre corps, les existences que met en scène Foenkinos passent obligatoirement par la médiation du romanesque, par les ressources de la fiction. Alors, dans une histoire dominée par Eros et Thanatos, sous le signe de cette formidable injonction de Kawabata : « La mort donne l’obligation d’aimer », le narrateur adolescent donne son premier baiser d’amour dans un cimetière, le jeune homme se marie quand ses parents se séparent et il divorce quand ses parents se retrouvent. La vie ne prend son sens qu’à coups de coïncidences peu réalistes et de rencontres miraculeuses. Elle est structurée par des épisodes a priori peu crédibles (coller des affiches comme pour un chat perdu lorsqu’une grand-mère disparaît de sa maison de retraite, il fallait l’oser !), elle est agencée par un destin d’autant plus fou qu’il pousse le personnage à se construire, à exister.

Foenkinos n’est sûrement pas un romancier engagé au sens où il nous offrirait une vision critique, pour ne pas dire programmatique de notre société. Mais la puissance de sa nostalgie ne l’empêche pas de connaître les causes et les conséquences de l’injustice. Une brève réflexion sur la crise de 1929 qui contraint sa grand-mère à arrêter l’école, à achever son enfance, nous plonge dans notre présent de misère organisée : « Avec la crise, chacun serait contraint de se débrouiller comme il le pourrait, de tenter d’obtenir gratuitement ce qu’il payait avant. » Et puis, il y a cette évocation terrible de la canicule de 2003, 15000 morts qui n’avaient pas amené le ministre de la Santé, aujourd’hui recyclé comme président de la Croix-Rouge, à abréger ses vacances : « Nos vieux allaient arrêter de se faire discrets, envahissant subitement les morgues. »

Mais là où David Foenkinos excelle, c’est dans sa description de l’implacabilité du temps sur nos existences, sur celles des personnes âgées au premier chef. La « ligne de démarcation » (sinistre expression !) de la véritable vieillesse c’est quand, dans le regard de l’autre, on n’est plus une personne mais « un poids ». Ce poids, on s’en débarrasse en le confiant à une maison de retraite*, là ou la grand-mère du narrateur va se rendre avec quelques effets légers, comme si elle partait en week-end. Et pourtant, les anciens sont capables de créer de l’espace-temps, en se réfugiant dans les souvenirs, en repensant aux endroits où ils ont été heureux. C’est alors qu’ils fuient le présent pour « retrouver la beauté ». Cette beauté, ce sont (Foenkinos cite Marcello Mastroianni) nos souvenirs, « une espèce de point d’arrivée, la seule chose qui nous appartient vraiment. » Nos souvenirs comme un « écho de notre avenir ».

Foenkinos explique que pour comprendre ce qu’est une personne âgée, il faut la regarder, la re-connaître, pour la considérer, non comme une figurante encombrante, mais comme une personne qui a eu une vie, donc qui fut jeune. Ce qui accélère le grand vieillissement, c’est l’infantilisation, lorsque, par exemple, une nonagénaire parfaitement lucide reçoit son argent de poche de son fils. Alors la dépendante ne craint plus la mort, elle a simplement peur qu’elle ne vienne pas.

Il convient d’établir un parallèle entre la situation de la grand-mère du narrateur, dans le cocon de sa maison de retraite, et la sienne comme veilleur de nuit dans un hôtel. Tous deux sont dans le ventre de la baleine, à l’écart de la vraie vie et « bloqués dans l’âge des choses immobiles ».

Accédant au statut de retraité, les parents du narrateur sont eux aussi frappés dans la « brutalité du morne », par manque d’énergie de « créer l’illusion ».

Comme ailleurs dans son œuvre, Foenkinos utilise un artifice littéraire qui lui permet d’offrir une version, peut-être pas, supérieure de lui-même, mais différente, à mi-chemin entre son narrateur et sa propre personne. Par des notes infrapaginales (comme si nous étions dans un texte de diction), et surtout par de courtes intrusions décalées (en italiques) par rapport au récit proprement dit où s’affirme une autorité plus forte que celle du récit proprement dit, du mentir-vrai, du make believe. On rencontre ce procédé dans de grands romans anglais du XVIIIe siècle quand il y a, comme en régie, une instance qui a prééminence sur toutes les voix. C’est dans une de ces digressions que l’on trouve la clé de la démarche de David Foenkinos dans ce roman. Il cite Modiano (grand spécialiste de la nostalgie et des souvenirs) citant René Char : « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir. », avant de laisser la parole à l’auteur de Livret de famille : « Je n’avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. » Si l’on joue quelque peu avec le sémantisme du verbe « achever » utilisé par Char en lui donnant, non pas ses sens français immédiats (mener à bonne fin ou donner le coup de grâce), mais le sens anglais de réaliser*, alors la très belle proposition de Modiano explique comment la voix d’autorité du livre parvient à dominer l’étrange folie, le capharnaüm de la mémoire du protagoniste (Foenkinos est encore suffisamment jeune pour avoir des souvenirs très vivaces de son passé). Nous sommes effectivement constitués par une archéologie collective de nos souvenirs. À nous de nous en extirper. L’auteur y parvient magistralement dans l’excipit de son ouvrage par lequel il annonce qu’il va écrire ce que nous venons de lire : « Tout est venu d’une manière organisée dans ma tête, et je me souviens d’avoir pensé : c’est le moment. » Malraux avait raison : l’art est un anti-destin.

 

Sur le blog de David Foenkinos, une Laetitia lui « souhaite une belle route pour la suite ». Assurément. Une belle route pour lui, et pour nous, grâce à lui, vers la mort…

 

 

*Note infrapaginale à la Foenkinos : la durée de vie moyenne en maison de retraites est d’une vingtaine de mois. Le ratio hommes/femmes est de 1 pour 18

 **Je me permets ceci car Foenkinos, dont la langue est si précise, élégante et fonctionnelle, utilise certains mots dans leur sens anglais (dévaster, opportunité).

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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 06:57

C'est un des livres qui m'a la plus marqué ces dix dernières années. Un tour de force, une performance littéraires. Il y a vingt ans, j'ai passé une semaine à Prague : sept jours d'émerveillement à raison de dix heures de marche quotidienne. Avant de quitter cette sublime cité, j'ai fait un petit détour de quelques centaines de mètres pour me recueillir à l'endroit où Heydrich avait été assassiné. Dans ce lieu assez quelconque de la ville, j'ai pensé, de manière tout à fait banale, qu'il ne faudrait jamais se taire, qu'il faudrait inlassablement dire l'horreur du nazisme pour pouvoir dire toutes les horreurs. En grand amoureux de Prague et de la Tchécoslovaquie, Laurent Binet s'est extraordinairement acquitté de cette tâche.

 

J'ai publié ce texte en mai 2010 dans mon ancien blog (censuré par nouvelobs.com) et sur le site du Grand Soir. Il a été repris par de nombreux autres blogs et sites, ce dont je me félicite pour Binet et la cause littéraire et historique qui est la sienne.


 

HHhH, par Laurent Binet

   


De Reinhard Heydrich, les Français connaissent surtout ce film des actualités d’époque de cinquante-neuf secondes (http://www.youtube.com/watch?v=E6sF7hI3ZlA) où l’on voit le chef nazi serrer la main, à Paris, du Commissaire général aux questions juives Darquier de Pellepoix, et celle du responsable de la police René Bousquet (futur ami et commensal du couple Mitterrand, futur conseiller et animateur de la rédaction de La Dépêche du Midi*, futur banquier et administrateur d’UTA où il siègera aux côtés du mari de Simone Weil). C’est Bousquet qui proposera spontanément à Heydrich de déporter les Juifs apatrides internés en zone libre alors que le nazi n’avait demandé que la déportation de ceux qui étaient internés à Drancy (http://blogbernardgensane.blogs.nouvelobs.com/tag/occupation...). De fait, les Français l’ont échappé belle : Heydrich sera assassiné quelques jours après cette visite en France, où il semble qu’il était venu en repérage, Hitler ayant songé à lui confier la tâche de nettoyer la Résistance française.     

 

Le titre énigmatique de cet ouvrage est l’abréviation de Himmlers Hirn heißt Heydrich– le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich (en allemand, la lettre h se prononce « ha », donc « ha, ha, ha, ha ! », kolossale finesse !). C’est un roman à la construction époustouflante (257 brefs et incisifs chapitres), qui mériterait une chronique purement littéraire. Disons brièvement que nous sommes dans ce qui a l’apparence d’une œuvre en cours (work in progress), qui prétend se construire laborieusement sous nos yeux. Bien sûr, l’écriture est parfaitement maîtrisée par un créateur qui, outre la Tchécoslovaquie dont il est un amoureux fou, connaît bien Roland Barthes, pour qui le monde avait été créé pour finir dans un livre : « C’est un combat perdu d’avance. Je ne peux raconter cette histoire telle qu’elle devrait l’être. Pour que quoi que ce soit pénètre dans la mémoire, il faut d’abord le transformer en littérature. » Laurent Binet a fait sien ce principe qui veut que les pires horreurs sont supportables dès lors qu’on les transforme en récit. Mais « emporté par son sujet », nous dit Binet, l’auteur, « dans la guerre que livre la fiction romanesque à la vérité historique, doit résister à la tentation de romancer. »

Issu d’une famille de culture (père grand musicien, mère inspectrice de l’éducation), mais ultranationaliste (völkisch), lui-même bon violoniste, sportif très accompli, Heydrich fut le prototype du nazi parfait : grand, blond, cruel. Il adhéra à l’âge de seize ans à une organisation fasciste dont la devise était Wir sind die Herren der Welt ! (nous sommes les maîtres du monde !).

 

Cet homme était capable de grandes petitesses : fiancé, il séduit une autre fille qui, malheureusement pour lui, a des accointances dans l’institution militaire. Traduit en cour martiale, convaincu d’indignité (il ne se remit jamais de cette humiliation), il est chassé de la Reichsmarine. Dans cette épreuve, sa fiancée ne le lâche pas. Antisémite enragée, elle va le pousser à entrer en contact avec un nazi haut placé dans la SS, ce qui déterminera sa carrière. Dans un autre registre, ce grand amateur de bordels finira par ouvrir le sien dans un quartier chic des faubourgs de Berlin. Avec des micros et des caméras partout. Il pourra ainsi faire chanter les dignitaires allemands de son choix.

 

Heydrich deviendra rapidement le bras droit de Himmler, homme médiocre bien que numéro 3 du régime, et il jouera, de 1931 à son assassinat en 1942, un rôle de premier plan dans les entreprises les plus funestes du nazisme : la nuit des longs couteaux, la Gestapo (l’un des vocables, l’une des institutions les plus emblématiques du nazisme), Babi Yar (le massacre de dizaine de milliers de Juifs dans le « ravin de la grand-mère » à Kiev), l’organisation de l’extermination des Juifs après la conférence de Wannsee qu’il présida (voir le film remarquable de Frank Pierson Conspiracy(Conspiration), avec Kenneth Branagh dans le rôle principal). Heydrich fut toujours, et dans tous les domaines, d’une efficacité mortelle : on, le verra ordonner la déportation de cinquante jeunes Allemands qui écoutaient de la musique swing.

 

Ce que HHhH rappelle parfaitement, c’est qu’au centre de tout ce qu’il y a de plus terrifiant dans la politique du IIIe Reich, on retrouve Heydrich, “ le bourreau ”, “ le boucher ”, “ la bête blonde ”, ou encore, selon Hitler, “ l’homme au cœur de fer ”. C’est lui qui mettra toutes les infrastructures du régime au service du génocide. Il sera à l’origine des Judenräte, les conseils juifs qui gouvernèrent les ghettos sous l’autorité directe des SS. Il sera également à l’origine des Einsatzgruppen, les escadrons qui, lors de l’avancée de l’armée allemande en Europe de l’Est, massacrèrent des centaines de milliers de civils. Les officiers de ces corps seront à son image : cultivés, bardés de diplômes, originaires de milieux sociaux privilégiés. Heydrich s’entourera toujours de gens particulièrement intelligents. Petite parenthèse : lors d’une visite récente à Oradour sur Glane, je découvris, stupéfait, dans le musée construit il y a quelques années, que les professions les mieux représentées au sein du parti nazi étaient les architectes et les enseignants. Comme je m’en étonnai auprès d’un ami allemand quinquagénaire, celui-ci m’expliqua que, jusqu’en 1970, l’enseignement allemand (en RFA) n’avait pas été réellement dénazifié, ce qui fut une des causes de la virulence du gauchisme dans les années soixante.

 

HHhH est la geste héroïque de deux militants tchèques et slovaques, parachutés de Londres pour assassiner le « Protecteur adjoint du Reich en Bohême-Moravie », annexée depuis peu par Hitler. Binet brosse un portrait remarquable du Pétain tchèque, Emil Hácha, et de tous les "Munichois" qui permirent ce forfait. À commencer par le Secrétaire général du Quai d’Orsay, Alexis Léger, plus connu sous son nom de poète Saint-John Perse, qu’il qualifie de « grosse merde » pour avoir traité avec morgue les malheureux négociateurs tchèques.

 

Des milliers de Tchèques mourront en représailles de l’assassinat d’Heydrich. En particulier, la population entière – totalement innocente, bien sûr – du petit village de Lidice, qu’Hitler exigera de voir rayer de la carte, raison pour laquelle les SS y répandront du sel pour que l’herbe ne repousse plus ! L’horreur de Lidice fera basculer définitivement l’opinion publique mondiale, étatsunienne y compris, en faveur de la résistance au nazisme.

 

Pour rendre hommage au « bourreau de Prague » qui avait eu des funérailles grandioses (http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/seconde-guerre-mondia...), Hitler donna le nom d’Aktion Reinhard au programme d’extermination de deux millions de Juifs et de cinquante mille Roms en 1942 et 1943. Dans le camp de Ravensbrück, on voulut comprendre les raisons exactes de la mort d’Heydrich, en fait, une septicémie (peut-être causée par les fibres du plaid de sa voiture) et non les blessures provoquées par la grenade lancée par l’un des deux résistants tchèques. Des médecins inoculèrent des germes infectieux à de jeunes femmes dont beaucoup moururent.     

 

 

* La Dépêche était alors dirigée par la mère de Jean-Michel Baylet, actuel président du parti radical-socialiste. Née Isaac, Evelyne Baylet était d'origine juive.

Puisqu'ici c'est mon blog et que j'y ai tous droits, je signale que La Dépêche eut l'honneur d'accueillir ma première publication : la photo du four à pruneaux de Monclar d'Agenais. En 1958, mon grand-père était correspondant du journal pour ce village du Lot-et-Garonne et il avait rédigé un entrefilet à l'occasion de la construction de ce four (disparu depuis, naturellement). J'avais agrémenté l'article d'un cliché pris avec un Brownie Flash. La gloire !


Bernard GENSANE


HHhH, de Laurent Binet
Broché : 440 pages
Editeur : Grasset & Fasquelle (13 janvier 2010)
Langue : Français
ISBN-10 : 2246760011
ISBN-13 : 978-2246760016

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