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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 06:44

Philippe Askenazy (et al.). Manifeste d’économistes atterrés. Les liens qui libèrent, Paris : 2010.

http://makemoneyquickandeasy.net/wp-content/uploads/2011/05/1306630936-88.jpgBien qu’il s’inscrive dans une perspective réformiste, ce manifeste est à lire dans la mesure où les réflexions sont de qualité et où, parce qu’il ne se vautre pas dans l’idéologie dominante, ce texte permet de prendre du recul par rapport à des “ évidences ” qui n’en sont pas mais qui constituent le pain béni, l’alimentation de base que les politiques et les grands médias font avaler à des masses, certes de moins en moins réceptives, mais qui ont, cela dit, toutes les peines à se débarrasser de réflexes conditionnés depuis plusieurs décennies.

 

Face aux “ experts ” qui ne font que justifier la soumission des politiques économiques aux exigences des marchés, les auteurs (d)énoncent neuf « fausses évidences » en les prenant à front renversé. À cette langue de bois totalitaire, ils opposent quelques solutions programmatiques pour que les citoyens du monde se ressaisissent, dans les deux sens du terme : qu’ils redeviennent conscients et qu’ils reprennent leur destin en main afin que la politique, se réapproprie une économie qui a échappé depuis des lustres au champ du débat démocratique.

 

J’énumère donc ici les fausses évidences :

N° 1 : Les marchés financiers sont efficients. Uniquement dans un monde où le discours économique « est parvenu à créer la réalité ». La crise est interprétée non comme le résultat de la dérégulation financière mais comme « l’effet de la malhonnêteté et de l’irresponsabilité de certains acteurs financiers mal encadrés par les pouvoirs publics. »

N° 2 : Les marchés sont favorables à la croissance économique. Non, et ce sont aujourd’hui les entreprises qui financent les actionnaires au lieu du contraire. Le freinage simultané de l’investissement et de la consommation « conduit à une croissance faible et à un chômage endémique. »

N° 3 : Les marchés sont de bons juges de la solvabilité des États. Lorsque les agences de notation baissent la note d’un État, « elles accroissent le taux d’intérêt exigés par les acteurs financiers pour acquérir les titres de la dette publique de cet État, et augmentent par là même le risque de faillite qu’elles ont annoncé. »

N° 4 : L’envolée des dettes publiques résultent d’un excès de dépenses. Or « l’explosion récente de la dette publique est due aux plans de sauvetage de la finance et à la récession provoquée par la crise bancaire et financière de 2008. » À noter par ailleurs « l’effritement des recettes publiques du fait de la faiblesse de la croissance économique et de la contre-révolution fiscale depuis 25 ans. »

N° 5 : Il faut réduire les dépenses pour réduire la dette publique. On sait bien que « l’existence de dépenses publiques stables limite l’ampleur des récessions. À long terme, les investissements et dépenses publiques stimulent la croissance. »

N° 6 : La dette publique reporte le prix de nos excès sur nos petits-enfants. Or on n’a jamais prouvé que baisser les impôts stimulent la croissance.

N° 7 : Il faut rassurer les marchés pour pouvoir financer la dette publique. Depuis Maastricht, les États doivent se financer sur les marchés financiers. Il s’agit là d’une « répression monétaire » visant à soumettre les États aux marchés supposés efficients et omniscients.

N° 8 : L’Union européenne défend le modèle social européen. Au contraire : elle adapte les sociétés européennes aux exigences de la mondialisation en mettant en concurrence les travailleurs européens et en détruisant les fonction publiques.

N° 9 : L’euro est un bouclier contre la crise. « L’Europe a été plus durement affectée par la crise que le reste du monde. » L’Allemagne s’est enrichie au détriment de ses voisins et de ses propres salariés « en s’imposant une baisse du coût du travail et des prestations sociales. »

N° 9 : La crise grecque a enfin permis d’avancer vers un gouvernement économique et une vraie solidarité européenne. Au lieu de desserrer l’étau de la finance, le « gouvernement européen » impose l’austérité « au détriment des solidarités sociales dans chaque pays et entre les pays. »

À noter que plusieurs centaines d’économistes et autres universitaires français ont signé ce manifeste, dont Geneviève Azam, Pierre Duharcourt, Roger Establet, Jean-Marie Harribey, Jean-Charles Khalifa, Frédéric Lordon, Jacques Nikonoff et Loic Wacquant.

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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 06:24

Aurélien Bernier et le M’PEP. Désobéissons à l’Union européenne ! Reconquérir la souveraineté populaire par les urnes et par le droit. Paris : Mille et une nuits, 2011.

 

http://www.killuminati.fr/wp-content/uploads/2011/06/emeutes_grece-j13d.jpgPourquoi pas, en effet ? Puisque l’« Europe » nous a désobéi, en ne respectant pas, à trois reprises, la volonté populaire exprimée clairement par référendum, désobéissons-lui.

 

Cela fait cinquante ans que l’ « Europe » sert les intérêts du capitalisme financier, produit des inégalités, déréglemente, détruit le secteur public, engendre de la dette et des déficits, fait supporter aux citoyens les folies (voir la crise des subprimes) des banquiers, au mieux sans la volonté des peuples, au pire contre cette volonté. Désormais, elle s’en prend aux États eux-mêmes, en prétendant, par exemple « aider » la Grèce alors qu’elle ne fait que garantir aux banques et aux « investisseurs » qu’ils sauveront leurs mises.

 

Pour Bruxelles, comme pour le FMI, les cibles sont toujours les mêmes : les salariés, les retraités de la fonction publique, les assurés sociaux, tandis que les cadeaux iront aux gros contribuables. Et pendant que l’« Europe » impose aux Grecs une purge finale, la Chine instaure un partenariat avantageux avec ce pays en rachetant le centre des conteneurs du port du Pirée pour muscler son commerce international.

 

Pour le moment, la seule expression du désarroi des citoyens européens face à ces politiques qui les ruinent à petit feu a été l’abstention qui est passée en vingt ans de 37 à 55%. Sauf lorsqu’un débat de qualité leur a été proposé. En 2005, l’abstention en France n’a pas dépassé 30% lors du référendum sur le Traité constitutionnel. En corollaire, une autre conséquence lamentable du déficit démocratique en Europe est la poussée de l’extrême droite en cinq ans (Italie : 4 à 10%, Autriche : 30% pour les deux partis nationalistes, Royaume-Uni : 5%, ce qui ne s’était jamais vu). Concernant les partis plus établis, nombre d'entre eux sont tombés du côté où ils penchaient. Comme les socio-démocrates qui ont payé leur conversion au libéralisme par un mauvais score lors des élections de 2009.

 

Si la tâche est considérable, c’est que de traité en traité, de loi en loi, de directive en directive, de jurisprudence en jurisprudence, l’« Europe » « s’est dotée d’un ordre juridique qui ne repose sur aucune légitimité populaire et qui ne laisse plus aucune place pour d’autres politiques économiques, sociales ou environnementales. » La « reconquête» évoquée par l’auteur dans le titre de son  ouvrage ne peut passer que par la restauration de « la primauté du droit national sur le droit communautaire pour rendre au peuple sa souveraineté perdue. » Toute autre solution n’est qu’illusion, sparadrap, combat « de l’intérieur » perdu d’avance parce qu’inopérant. Cette reconquête devrait être le thème central de toutes les campagnes électorales à court ou moyen terme.

 

Cette Europe capitaliste vient de loin. Pierre Mendès-France, homme d’une gauche modérée mais lucide, avait dénoncé, dès 1957, un marché commun basé sur le libéralisme classique « selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. » Le père de cette Europe fut Jean Monnet, homme d’affaires, banquier « américain » dès 1935, proche des Pierpont Morgan. Partisan de l’endiguement (containment) du communisme, il sera un chaud partisan du Plan Marshall. Monet conseillera le Français Robert Schuman, homme de droite militant catholique et le démocrate-chrétien De Gasperi (Bernier commet une vraie erreur en écrivant que De Gasperi dirigea Unilever jusqu'en 1940 : opposant au fascisme, il dut se contenter, avant-guerre, d'un emploi de bibliothécaire). Relais de la pensée économique étatsunienne, porte-parole des grands patrons européens, ces hommes verront dans la construction européenne une défense du capitalisme par la création d’une grande zone de libre-échange où les peuples n’auraient aucune prise sur les grandes orientations économiques.

 

L’une des grandes astuces des bâtisseurs de l’« Europe » aura été de créer du droit pour un peuple qui n’existait pas. Ce qui permet, comme l’explique en détail Aurélien Bernier, de construire l’« Europe » sans les peuples, en instaurant « un organe supérieur » censé représenter « l’intérêt européen » (jamais défini publiquement) qui serait par nature meilleur que les intérêts nationaux : la Commission européenne disposant d’un droit d’initiative exclusif. La tâche prioritaire des parlements nationaux est donc de se conformer au droit communautaire, au point qu’à partir des années 1990 la Constitution française a été modifiée à cinq reprises, la dernière fois pour le Traité de Lisbonne. La conséquence politique de ce parti pris juridique est considérable : « un nouveau gouvernement démocratiquement élu ne peut pas mettre en œuvre une législation qui contreviendrait aux principes de l’Union, à commencer par celui du libre-échange. »

 

Seule institution démocratique, le Parlement européen n’a aucune compétence sur les traités. En revanche, la Cour de justice des communautés européennes veille à l’application du droit européen, consolide les principes du néolibéralisme par des arrêts qui ne sont susceptibles d’aucun recours. Les partis politiques sont piégés, même ceux qui envisagent (le Parti communiste, par exemple), de lutter de l’intérieur du système. La seule solution pour un gouvernement vraiment de gauche est « de ne plus obéir aux injonctions néolibérales de l’Union et de restaurer la primauté du droit national. » Bernier explique longuement que ce ne serait pas facile, mais pas non plus impossible à réaliser. En particulier par un pays comme la France, deuxième puissance économique de l’Europe, contributeur net au budget européen  (3 milliards sur 19 milliards d’euros). Tout serait question d’un rapport de forces qui pourrait évoluer favorablement une fois que la France progressiste aurait montré l’exemple.

 

Il faudrait par ailleurs, explique l’auteur, sortir de la monnaie unique et construire une monnaie commune puisque le premier objectif de l’euro a été « d’ôter tout pouvoir aux Etats en matière monétaire. » Actuellement, les États sont pris à la gorge : la création de monnaie leur étant interdite, ils sont contraints de s’endetter auprès des marchés financiers selon des taux en partie fixés par les désormais célèbres agences de notation. Voulue par l’Allemagne pour servir ses intérêts de puissance exportatrice, la monnaie unique est très handicapante pour des pays comme la Grèce, alors qu’une monnaie commune permettrait « à chaque pays de conserver sa monnaie nationale, de maîtriser sa politique monétaire et sa politique économique. »

 

Avec cet ouvrage, Aurélien Bernier et le M’PEP ont voulu briser une omerta. « Les peuples savent que l’Europe ne les protège pas, ni contre la rapacité de la finance, ni contre une concurrence internationale totalement déloyale. » Y compris à gauche, tout le monde sait mais personne ne reconnaît publiquement « qu’aucun programme de gauche radicale ne peut être mis en œuvre dans le cadre du droit européen. »

 

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 06:01

Jean-Bernard Pouy. Colère du présent. Paris : Editions Baleine, 2011.

 

http://nantes.indymedia.org/attachments/apr2011/reiser__vive_lanarchie.jpgJean-Bernard Pouy est un auteur extrêmement prolifique : romans, nouvelles, théâtre, essais. Il a signé, à mes yeux, plusieurs petits chefs-d'oeuvre, dont Spinoza encule Hegel, La Belle de Fontenay, 54X13 (mon préféré). Je rappelle qu'il a créé en 1995 le Poulpe, un détective aux longs bras.

 

Il y a, dans presque tous les livres de Pouy, le fantasme libertaire d'un Mai 68 avorté. Même dans 54X13 qui met en scène le fol espoir d'un coureur échappé interdit de victoire pour des impératifs commerciaux qu'il est bien obligé d'accepter.

 

Un des tours de force de Colère du présent, c'est qu'on ne sait jamais vraiment si on est dans le délire ou la réalité. Ainsi chaque chapitre s'ouvre sur une citation qui fleure bon son bidonnage, mais qui est, pour finir, avérée. Quelques exemples :

 

Ce qui est bien avec les guerres civiles, c'est qu'on peut rentrer manger à la maison (H. Galtier-Boissière).

Les barricades n'ont que deux côtés (Elsa Triolet).

La guerre, c'est comme la chasse. Mais, à la guerre, le lapin tire (C. De Gaulle).

A la guerre, on devrait toujours tuer les gens avant de les connaître (M. Audiard).

La façon la plus rapide de mettre fin à une guerre est de la perdre (G. Orwell).

L'immobilité est le plus beau mouvement du soldat (Caran d'Ache).

Un brave général ne se rend jamais, même à l'évidence (Jean Cocteau).

Mettons un terme aux maîtres (Pierre Desproges).

 

Comme Pouy, en bon oulipiste qui sait jouer avec les mots, la littérature et nous-mêmes, pratique à merveille l'entourloupe, je me permets de lui faire observer qu'il a commis deux erreurs : Pétain n'est pas né à Arras mais dans un petit village du département ; Guy Mollet est né dans l'Orne.

 

Bref, l'action se passe à Arras, au Salon du livre d'expression populaire et de critique sociale. Or ce salon se tient effectivement tous les 1er mai dans la préfecture plutôt bourgeoise du Pas-de-Calais, et Jean-Bernard Pouy en est un des parrains ! Cet événement rassemble forcément, dans un climat post-soixante-huitard, des anars, des trotskistes, des partisans de la décroissance, des économistes radicaux etc. Il y a roman parce que les participants, une fois la fête terminée, décident de se barricader et de déclarer Arras commune libre.

 

Entre les émeutiers pour qui un 4X4 est une "merde terroriste à roulettes" et les militaires qui rêvent de Dien Bien Phu et du Ghetto de Varsovie, ça va bouillir, comme disait Zappy Max quand Pouy et moi-même étions gamins.

 

Un dernier mot pour préciser que le livre s'achève de manière inattendue (malgré la photo de couverture), à la mesure de la folie douce de ce récit très contagieux.

 

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 15:00

Gisèle Sapiro. La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXe siècle). Paris : Le Seuil, 2011 (750 p.).


 http://clicnet.swarthmore.edu/aobajtek/images/4.jpg

Drieu, Brasillach, Bonnard, Fraigneau de retour d'Allemagne en 1941

 

Ceci est une étude considérable d’une directrice de recherche au CNRS. À une époque où les intellectuels français, malgré les tensions que connaît le monde actuel, ont quasiment disparu de la scène (à l’exception de quelque chemise blanche sur le perron de l'Élysée et d'une épaisse tignasse à France Culture), il est bon qu’une universitaire nous rappelle le long cheminement, les égarements aussi, à l’époque moderne, des écrivains, des journalistes, des pamphlétaires vers la liberté, la responsabilité, ou l’irresponsabilité.

 

Sapiro a choisi d’ouvrir son avant-propos par cette forte phrase de Simone de Beauvoir, en 1963, justifiant son refus de demander la grâce de Brasillach : « Il y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz. » De Flaubert obsédé par la forme aux écrivains de la Collaboration à outrance appelant au meurtre de tel ou tel juif, ou de tous les juifs, notre scène culturelle a connu une palette riche et variée en prises de positions, et surtout en positionnement des créateurs par rapport à leur œuvre.

 

La responsabilité pénale de l’auteur date d’un édit de 1551 qui rendit obligatoire l’apposition du nom de l’imprimeur et de l’auteur sur toute publication. Une déclaration royale de 1757 punit de mort celui qui a écrit ou publié des textes attaquant la religion, offensant l’autorité royale ou troublant l’ordre ou la tranquillité de l’État. La Révolution française va inaugurer un régime de liberté, d’autant que, l’explique Sapiro, dans l’imaginaire collectif, ce bouleversement a entièrement surgi « du seul pouvoir des mots ». Au début du XIXe siècle, le Romantisme aidant, les créateurs parviendront à faire distinguer la pensée, qui ne peut être coupable devant les hommes, du fait matériel de la publication, la responsabilité pénale se déplaçant alors vers les imprimeurs, les éditeurs, les propriétaires de journaux. Les meilleures plumes font peur. Bonaparte ne se sent pas « assez fort pour gouverner un peuple qui lirait Voltaire et Rousseau ».

 

Progressivement, l’outrage se déplace vers la morale. L’écrivain délictueux est, selon l’avocat Me Berville, celui qui  « ose mentir à l’honnêteté naturelle, à la conscience universelle ; celui dont le langage soulève dans tous les cœurs le mépris et l’indignation. » Pour les écrivains justiciers comme pour les poètes prophètes, « le talent n’est pas une excuse mais une circonstance aggravante » car il leur confère un « surcroît de responsabilité ».

 

Sous la monarchie de juillet, la lutte se joue désormais entre la bourgeoisie et le prolétariat. Nombre d’écrivains se font les porte-parole des opprimés, plus alphabétisés qu’on ne le croît (au milieu du XIXe, deux conscrits sur trois lisent et écrivent très honorablement ; aujourd’hui ?). Apparaît alors une « tripartition entre art bourgeois, art social et art pour l’art ». Dans les années quarante, le roman devient le genre de prédilection des partisans de l’art social. Divers écrivains entrent même dans l’action politique directe : Vigny, Dumas, Hugo. Au théâtre, sur 8330 textes soumis à la censure, 2,6% sont interdits, dont Le roi s'amuse de Victor Hugo et Vautrin de Balzac. Lors de l’affaire « Bovary », Flaubert va mobiliser ses relations (il en a !), ce qui facilitera son acquittement. Mais c’est surtout son génie littéraire qui impressionnera et sèmera la confusion. Souvenons-nous de l’épisode inaugural de la casquette de Charles Bovary, où le langage atteint un tel degré d’opacité qu’il fait écran à la réalité. Et puis, il y aura la technique de la forme impersonnelle du récit, maîtrisée d’époustouflante manière, qui permettra à Flaubert de ne jamais condamner ses personnages de manière explicite, empêchant tout paradigme moral. Sainte-Beuve admirera qu’aucun personnage n’apporte consolation ou repos au lecteur. Avec L’Éducation sentimentale (link), Flaubert rompra avec la responsabilité sociale de l’écrivain et n’assumera que « la responsabilité subjective de la forme de son roman ».

 

http://www.ladepeche.fr/content/photo/biz/2009/04/16/photo_1239861917339-1-0_w350.jpg

  Madame Bovary, le procès littéraire du siècle

 

Puis les esprits vont se crisper. À l’occasion de l’affaire Dreyfus, Zola invoquera la « défense de la vérité » (n’oublions pas qu’il sera condamné à un an de prison et 3000 francs d’amende), tandis que les antidreyfusards évoqueront « la raison d’État et la sauvegarde de ses institutions ». Pour l’auteur de Germinal, être libre de s’exprimer c’est être responsable devant le peuple. Zola ose problématiser les nouvelles « tares » de la société, comme l’alcoolisme ou la prostitution, en les constituant en questions sociales. Il est alors traité de pornographe. Un basculement d’importance s’opère : « Contre la conception restrictive de la responsabilité de l’écrivain qui limite les droits de la pensée de s’exprimer librement, la vérité est constituée en valeur démocratique suprême, qui doit éclairer les politiques publiques et l’action des élites de la nation ». Zola invente la figure de l’intellectuel moderne (le mot « intellectuel » est forgé à l'époque par les antidreyfusards) qui agit de manière désintéressée, qui s’expose et, après Hugo, prend tous les risques.

 

« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’Occupation », affirmera Sartre (qui fit beaucoup de vélo en compagnie de Beauvoir pendant la guerre). Libres de collaborer, libres de résister. L’épuration sera une sanction collective, l’expiation du crime de trahison. Les écrivains collaborateurs seront jugés indignes par la nation. Face aux criminels, deux conceptions s’opposeront : celle de Jean Paulhan faisant valoir le droit à l’erreur et « relativisant le poids des idées par rapport aux actes », celle de Sartre estimant que les écrits sont des actes. Sur les 185 écrivains en activité sous l’Occupation, 55 seront considérés comme collaborateurs. Parmi eux, 17 avaient choisi le fascisme avant 1940. 10 seront condamnés à mort, dont 4 exécutés (Puységur, Suarez, Chack, Brasillach), trois condamnés à la réclusion perpétuelle (dont Maurras), quatre condamnés aux travaux forcés (dont le directeur de la propagande pour la jeunesse Georges Pelorson qui, sous le nom de Belmont, mourra à 99 ans après avoir été un brillant traducteur, l’ami de Joyce et celui qui aura pris les derniers clichés de Marylin Monroe), quatre à des peines de prison (dont Céline), quatre à la dégradation nationale (dont Alfred Fabre-Luce, antigaulliste hystérique, oncle par alliance de Giscard et dont les articles d’humeur seront accueillis très régulièrement par Le Monde). En 1949, siégeant de nouveau, le comité d’épuration condamnera 9 écrivains à l’interdiction temporaire (dont Alphonse de Chateaubriand, authentique collaborateur condamné à mort par contumace en 1945, et Georges Simenon, responsable d’aucun acte de collaboration concrète). À l’occasion de ces procès, une question très intéressante sera débattue au fond : faut-il condamner plus sévèrement ceux qui construisent le Mur de l’Atlantique que ceux qui en parlent ? À l’évidence, ceux-ci seront condamnés plus sévèrement que ceux-là. Durant cette guerre, les mots ont peut-être plus tué que les truelles. Pour Sartre, la liberté de créer engendrait la responsabilité, et non l’inverse, l’écrivain produisant ses propres règles.

 

Avec le Nouveau roman, ce sera dégagement (à droite le plus souvent). Robbe-Grillet, à l’instar de Flaubert, ne verra de responsabilité que par rapport à la forme : « Au lieu d’être de nature politique, l’engagement c’est, pour l’écrivain, la pleine conscience des problèmes actuels de son propre langage. » Dans Le degré zéro de l’écriture, Roland Barthes, homme de gauche, fera du langage et de l’écriture le seul lieu de l’engagement.

 

À noter cet entretien très intéressant de l'auteur avec vox-poetica :

http://www.vox-poetica.org/entretiens/intSapiro.html

 


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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 09:11

Maxime Vivas. Dalaï-lama. Pas si zen. Max Milo. Paris : 2011.

 

Disons-le tout de suite pour ne plus y revenir : le titre du dernier ouvrage de Maxime Vivas est un peu décevant. Nous ne sommes pas ici dans une sotie, comme le laisse entendre cette accroche un peu légère, mais dans l'analyse politique rigoureuse d'un des mythes politiques les plus déroutants des soixante dernières années.

 

S'il est un personnage mondial consensuel aujourd'hui, c'est bien l'homme à la toge safran. Y toucher est aussi déplacé que remettre en cause la virginité de Mère Teresa, autre icône "pas si zen". Voyons comment, en 2008, Le Figaro rendait compte de la rencontre entre le d-l et la "première dame de France"*, comme on dit dans la presse respectueuse (j'emprunte cet adjectif au titre d'une pièce de Sartre) :

 

Un homme, chef religieux, une femme, épouse de président. Ils se sont entretenus, vendredi, seul à seule à huis clos, pendant une petite demi-heure, dans le temple bouddhique de Lerab Ling, près de Lodève, à flanc de Larzac. Lui, le dalaï-lama venait de consacrer ce qui est maintenant le plus vaste temple bouddhique d'Europe. Elle, Carla Bruni-Sarkozy, représentait son mari pendant une cérémonie religieuse recueillie, très colorée.

 

Rien n'a filtré de cet entretien qui s'est déroulé, après l'office, dans l'appartement du maître bouddhiste, au-dessus de la salle de prières. Matthieu Ricard**, proche du dalaï-lama et son traducteur officiel en français, a simplement commenté : «Ils se sont rencontrés en privé. C'est d'ordre confidentiel. Il n'y a rien à dire ni rien à cacher.» Sauf que l'épouse du président, en robe bleu marine et châle violet, chaussée de sandales légères (faciles à retirer pour entrer comme il se doit dans la salle de prières), ne cachait pas sa joie après cette entrevue, une kata en main, ce ruban d'étoffe blanche reçu en signe d'hospitalité.

 

Tout comme le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, visiblement satisfait d'être là. Il a eu, lui aussi, un court entretien avec le dalaï-lama, dont une partie en présence de Rama Yade, secrétaire d'État aux Droits de l'homme. Là encore, le silence - sans doute la grâce du lieu - était d'or. Sinon une phrase lancée à la volée avant de s'engouffrer dans une voiture : «Je lui ai dit qu'il était toujours le bienvenu en France !»

 

Roland Barthes eût été très inspiré par cet extrait d'article. On a le mystère du huis-clos, la collusion de la République française avec la branche intégriste d'une religion qui nous vient d'Asie, le temps précieux du saint homme ("une petite demi-heure"), la connotation people et Femmes Pratiques (les sandales légères), la hiérarchie de fer imposée par le d-l : Kouchner reçu moins longtemps que Carlita, mais plus longtemps que Rama, cette caution morale que le monde entier nous enviait.

 

http://www.chine-chinois.com/blog-chine/wp-content/uploads/2008/12/carla-bruni-soutien-gorge.jpg

 

                                                                   " No bra, Mrs Carla ?"

 

 Alors, avant de nous plonger dans la lecture du livre de Maxime Vivas, on peut reprendre l'un des meilleurs albums de bandes dessinées du XXe siècle : Tintin au Tibet. Cet album fut célébré par le d-l lui-même en 2006, car il lui fit obtenir le prix Lumière de la vérité, l'une des récompenses décernées par l'International Campaign for Tibet. Conçu à la fin des années cinquante par un Hergé qui n'était pas spécialement de gauche et pas hostile à l'idée d'un Tibet indépendant, Tintin au Tibet nous offre néanmoins le spectacle d'un pays arriéré, à la population misérable, aux moines pullulants et un peu dingos, gouverné par une théocratie de fer et richissime.

 

L'utilité primordiale du livre est d'expliquer par a + b que, derrière son sourire si doux, le d-l est un homme politique comme un autre, pragmatique, n'hésitant pas à se renier, avide de pouvoir, adepte de méthodes fortes (alors qu'il n'est même pas aux affaires), artiste en communication au point d'avoir berné quantités de bobos qui, jamais au grand jamais, n'accepteraient pour eux le bras régulier et séculier de ce potentat. L'article 19 de la charte de gouvernement du d-l stipule : "Le pouvoir exécutif de l'administration tibétaine est dévolu à Sa Sainteté le dalaï-lama, et doit être exercé par lui, soit directement soit par l'intermédiaire d'officiers qui lui sont subordonnés." Au moment où, observe l'auteur, nos églises se vident, il est rassurant de goûter à des rites prétendument immaculés mis en scène par un "Bisounours international pour grandes personnes".

 

Plutôt "père fouettard", le d-l. Celui qui représente 2% des bouddhistes de la planète, vexé que tous les pays membres de l'ONU (à commencer par les Etats-Unis) reconnaissent en le Tibet une région chinoise, exercent sur ses propres dissidents des représailles plus que mesquines. Ainsi, les 100000 partisans de la déité Dordjé Shougden, qui agréait autrefois au saint homme (il fut initié en 1959, s'en détacha en 1978 et l'interdit en 2010), subissent de graves discriminations dans leur vie quotidienne.

 

L'état de sainteté n'aide pas Tenzin Gyatso (son nom de naissance) à choisir ses relations. L'auteur raconte comment, en 1994, le d-l avait voulu réunir à Londres des personnalités occidentales ayant connu un Tibet indépendant. Sur les sept personnalités, il y avait deux Waffen SS et un ancien diplomate chilien proche de Pinochet. Comme Margaret Thatcher, le d-l devait, par la suite, demander au gouvernement britannique de libérer l'ancien dictateur chilien. L'un des deux anciens SS, Heinrich Harrer, brillant alpiniste, avait été un proche de Himmler. Il vécut les années d'après-guerre à Lhassa, où il fut annobli et où il devint l'ami et le précepteur du d-l alors adolescent (il lui apprit à serrer la main à l'occidentale, ce qui ne s'oublie pas).

 

http://socio13.files.wordpress.com/2008/12/le-petit-blanquiste.jpg?w=360&h=261

 

                                                          Harrer est à la gauche de Hitler ...

 

 

http://www.tibet.net/en/flash/2006/0106/images/pic4.jpg

 

 

                                                      ... Et à la droite de son jeune ami 

 

 

De 1950 à 1959, Tenzin va régner neuf ans, sans impulser la moindre réforme qui aurait pu sorti son pays de l'arriération. Pendant dix ans, le d-l et le pouvoir communiste cohabiteront sans grande crispation. Le jeune homme occupera des fonctions importantes au sein de l'appareil (élu vice-président du comité permanent de l'Assemblée populaire nationale en 1954). Tenzin va alors jouer double jeu : écrire des poèmes à la gloire de Mao et encourager des foyers de rébellion dès 1956.

 

C'est le gouvernement de Pékin qui abolira le servage et l'esclavage, une mesure concernant 95% de la population. En exil en Inde, Tenzin va danser une succession de pas de clercs, demandant tantôt l'autonomie, tantôt l'indépendance totale du Tibet puis du" Grand Tibet", un territoire immense où les Tibétains sont minoritaires. Il sera commandité en sous-main par la CIA, grâce aux subsides du National Endowment for Democracy (Fondation nationale pour la démocratie), cet organisme dont le but officiel est de "renforcer les institutions démocratiques dans le monde", mais qui s'est illustré contre les Sandinistes au Nicaragua en 1990 et au Venezuela en 2002. De 1959 à 1972, 180000 dollars ont été personnellement versés à Tenzin.

 

Nous sommes en présence d'un pouvoir personnel autocratique et théocratique très fort. D'autant plus fort qu'il fut soutenu en France par le considérable Robert Ménard. Ce pouvoir vient de loin. Comme l'observait en 1920 la célèbre orientaliste Alexandra David-Néel :

 

"La vie sociale de ce vaste et aride pays ressemble à celle de notre Moyen-Âge. La souveraineté du clergé y est fortement établie. Le monarque absolu du pays en est le grand chef religieux, un pontif tenu pour supra humain."

 

Les sourires de Carla, Rama et Bernard n'y ont pas changé grand-chose.

 

 

 

 

* "Humble disciple", certes, mais sans soutien-gorge*, comme le relevait facétieusement le site chinois.com  

 

** Matthieu Ricard est le fils de Jean-François Revel et le beau-fils de Claude Sarraute.

 

 

 

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 06:00

David Foenkinos. Lennon. Paris : Plon, 2010.

 

http://www.storylab.fr/var/plain_site/storage/images/actualites/le-nouveau-roman-de-david-foenkinos-john-lennon-868/5706-3-fre-FR/le-nouveau-roman-de-David-Foenkinos-John-Lennon_reference.jpgComme de nombreux lecteurs, j'ai beaucoup aimé La délicatesse de David Foenkinos. Deux belles histoires d'amour racontées par quelqu'un qui aime les gens et qui brille tout particulièrement lorsqu'il s'agit de faire appréhender la surface des choses. Et puis, il faut dire que ce livre commence par la phrase suivante : "Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse)". Les connaisseurs apprécieront.

 

J'ai donc pensé remonter le cours du temps et de la carrière de ce jeune écrivain pour me plonger dans son Lennon. Dans la postface de son livre, Foenkinos nous informe que son premier souvenir d'enfant fut l'assassinat du musicien par ce Chapman qui avait poussé le mimétisme avec son idole  jusqu'à la folie haineuse. Pour ce qui me concerne, je vibre à la musique des Beatles depuis 1963, quand mon correspondant anglais me fit découvrir "She loves you", "I saw her standing there" et quelques autres pépites. J'avais 15 ans et je n'y croyais pas. Elvis Presley et sa version guimauve de "Plaisir d'amour", Johnny, Eddie, Richard, Clo-clo étaient balayés, inexistants. Je gardais toute mon affection pour Chuck Berry (j'ai fredonné "You never can tell" toute ma vie). Le reste de la création rock/pop ne faisait pas le poids face à Lennon et McCartney.

 

Quelques annéesplus tard, je rédigeais un mémoire de maîtrise sur les Beatles, sous la direction de mes deux mentors successifs André Crépin et Bernard Cassen. Puis une thèse de Troisième cycle sur la pop music dans une perspective sartrienne, avant de me tourner vers la littérature (Orwell tout particulièrement), mais sans jamais oublier le quatuor fabuleux de mon adolescence à qui je consacrais divers articles scientifiques. Par exemple celui-là (link), ou encore celui-ci (link). Je me suis récemment souvenu que mon premier article jamais publié (dans une revue d'enseignants de langues vivantes) était consacré (en 1970) à la biographie de Hunter Davies, "autorisée", donc passablement écrémée. Bref, les Beatles ne m'ont jamais quitté. Aujourd'hui, j'initie mes deux dernières à leur oeuvre inouïe. Dans quelques années, je leur ferai lire le livre de Foenkinos.

 

Quand, comme moi, on a lu une quinzaine d'ouvrages à tendance biographique consacrés à John, Paul, John et Ringo, force est de constater que ce Lennon est celui d'un très fin connaisseur qui s'avance avec respect et empathie dans des terres complexes : le cerveau, les affects, la sensibilité, les points névrotiques d'un vrai génie. Certains ont pu dire que Foenkinos était trop dandy pour être honnête. Je ne connais pas du tout l'individu, et pas suffisamment son oeuvre pour corroborer une telle accusation. Ce que je sais en revanche, entre autre depuis le Flaubert de Sartre - ou encore le Fouché de Zweig, c'est que, pour aller jusqu'à la vérité de l'autre, il faut aller au fond de soi-même, oser l'autre au sens où chaque ligne écrite est un danger pour soi. David Foenkinos l'a réalisé de manière à ce point magistrale qu'après quelques pages où il a installé Lennon sur le divan d'un psychanalyste, on oublie qu'on lit un texte d'un écrivain – de fiction – français : on écoute, "pour de vrai", comme disent les gosses, les confessions de John et rien d'autre.

 

"Nous sommes plus populaires que le Christ". Dans une longue interview accordée à une amie journaliste, Lennon ne faisait qu'énoncer une évidence. Dans une époque de grandes mutations socioculturelles (je ne parle pas de "révolution", ni même de "bouleversements"), ils ETAIENT plus populaires que le Christ. Ce qui taraudait John qui ne voulait pas de ce délire mais qui, dans le même temps, savait depuis les débuts à Hambourg, bien avant l'enregistrement de "Love me do", qu'ils allaient casser la baraque . D'où le mal être profond d'un garçon qui, à cause d'une histoire familiale passionnément rendue par l'auteur, se considérait aussi comme un "pauvre type".

 

La relation de John à sa mère est magnifiquement "confessée". On se souvient de "Julia", cette douloureuse chanson de l'"album blanc" :

 

Half of what I say is meaningless

But I say it just to reach you Julia.

 

"To reach". Atteindre l'autre. Cela aura été l'obsession de John, pour certaines femmes en particulier, avec une urgence identique à celle de cette enseignante qui avait décidé de sortir Helen Keller de la bestialité et de son silence total. Écoutons comment Foenkinos décrit le moment où l'adolescent, complètement perdu, choisit son père contre sa mère :

 

Elle m'a regardé droit dans les yeux, et j'ai vu toute sa détresse à cet instant, c'était tout le désespoir du monde figé dans une pupille. Elle est partie tout doucement. Je pense qu'elle a tenté de dire quelque chose, de m'embrasser, de sourire, peut-être, mais tout ça était impossible, puisqu'elle était morte vivante.

 

On sait que, quelques années plus tard, alors qu'il aura renoué avec Julia, elle "partira" pour de vrai, fauchée par un policier alcoolique au volant. Les rapports de John avec son père (voir la chanson "Mother") seront abominables : il aura, selon l'auteur, "construit sa vie sur les cendres de son absence". "Au secours, j'ai besoin de quelqu'un, pas n'importe qui, quelqu'un". C'est ainsi que s'ouvre la chanson titre du film Help. En surface, une blague ; dans la réalité l'expression d'une terreur. On verra qu'il trouvera ce quelqu'un, cet autre lui-même avec qui il fusionnera en la personne de Yoko Ono.

 

Parce qu'il a fort bien lu les livres de John In His Own Write et A Spaniard in the Works (En flagrant délire, dans la très bonne traduction de Christiane Rochefort), Foenkinos explique remarquablement que toute l'inspiration de Lennon, sa mécanique inspiratoire, dirais-je, vient d'Alice au pays des merveilles. Pour calmer sa névrose, il va tordre la réalité sans la nier, pour mieux l'affronter. Ce myope comme une taupe fermera les yeux pour pouvoir (se) raconter des histoires afin de sortir de lui-même avant d'être "maître en sa demeure" comme je l'ai exposé dans mon étude, mentionnée ci-dessus, de la chanson "Strawberry Fields Forever".

 

Grâce à sa rencontre avec Yoko, John deviendra enfin adulte. Il n'aura plus besoin de se chercher, d'être dans le mentir-vrai. Seulement John étant le chef des Beatles (se considérant comme tel en tout cas), la mue va poser d'énormes problèmes sur lesquels il revient de manière un peu désinvolte sous la plume de l'auteur :

 

Au fond, quand j'ai rencontré Yoko et que le groupe a explosé, j'étais juste un mec qui tombait amoureux et qui délaissait ses potes. C'était absolument typique. Sauf que là, les potes en questions étaient les hommes les plus célèbres du monde. (...) Ce n'est pas la première fois que des amitiés adolescentes s'évaporent quand vient l'âge adulte. (...) On a juste emprunté des voies différentes pour vivre notre vie d'adulte. On est unis quoi qu'il arrive. Quand les gens pensent à Paul, ils pensent à moi. (...) Paul a toujours un pied dans les années 50. J'ai l'impression qu'il a traversé notre folie sans être modifié. Il me fascine pour ça. je suis mort et j'ai revécu des millions de fois, alors que lui, il est toujours là, immobile et hiératique avec son sourire de notre rencontre.

 

"John" évoque le caractère unique, la magie du tandem  qu'il a formé avec Paul :

 

Nous sommes nés égaux. C'est ce qui a été beau dans notre collaboration. On s'aidait, on se complétait mais on ne s'influençait pas. Quand on écoute toutes les chansons des Beatles, on voit à quel point chacun a conservé son terrain sonore. On a passé une décennie à se mélanger, sans jamais déteindre l'un sur l'autre. Je crois que notre succès vient de là : de cette étrange alchimie entre l'autonomie et l'union.

 

Parmi d'autres, la chanson "A Day in the Life" rend compte de cette union. Avec Yoko va venir le temps de l'engagement. D'abord le pacifisme, dont "John" dit qu'il n'est que "le fruit de sa violence". Il fallait en passer par les "bed-ins", tellement moqués, pour faire germer quelque chose de positif à partir du terreau de la haine. Cet engagement ne sera possible que parce que John verra en Yoko ("la femme la plus homme du monde") une figure masculine d'accoucheur de pensée. Il trouvera en elle l'amour absolu, "une personne qui réduit le monde à néant" parce qu'elle est elle-même un monde. Spirituellement, l'expérience indienne (dont Yoko ne sera pas) sera un fiasco. Musicalement, elle permettra des chefs-d'oeuvre.

 

Puis, après de nombreuses vicissitudes, le couple connaîtra un nouveau départ : "Just like starting over".

 

Mais Chapman va poser un genou au sol et tirer cinq balles à bout portant.

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 15:15

Paul Ariès (et al.). Les mondes d’après. Nouvelles d’anticipation écologique. Postface de Fred Vargas. Villeurbanne : Golias, 2011.

 

http://a6.idata.over-blog.com/3/42/41/98/Images-peu-sages/femmes-leurs-utopies.jpgAssociation d’idées : lorsque la couverture de cet ouvrage m’a accroché le regard, j’ai bien sûr pensé au Monde d’après ; une crise sans précédent, de Gilles Finchelstein et Matthieu Pigasse, qui nous invitait à sortir du capitalisme libéral et aussi de la dictature de l’urgence ; je me suis également remémoré Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, de Stefan Zweig. Merveilleux livre du salzbourgeois se replongeant, en l’idéalisant quelque peu, dans un monde de culture, d’humanisme, de cohésion, un monde de « force spirituelle et morale » que le capitalisme allait balayer. Zweig avait fort bien compris – certes un peu tard, en 1942 – pourquoi l’inflation délirante avait engendré l’hitlérisme et pourquoi les grands konzerns l’avaient porté au pouvoir. Malgré tout, Le monde d’hier était sublimé par un devoir d’idéal.


En 1942, les esprits libres craignaient le coup de grâce. En 2011, les militants qui ont collaboré à ce recueil de nouvelles se demandent si nous sortirons de la pauvreté grandissante et du fascisme rampant par le haut : une écologie révolutionnaire, ou par le bas : un vert-kaki autoritaire et hygiéniste.


La cinglante post-face de Fred Vargas nous prévient, elle aussi, d’un coup de grâce possible :


« Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie et de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. […] Il y a du boulot plus que l’humanité n’en eut jamais. Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre. […] À condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie. » Nous sommes loin de la phrase marketing gouvernementale, tellement mensongère, tellement “ com’ ” qui a inspiré le titre de cet ouvrage : « Avec le Grenelle de l’environnement, entrons dans le monde d’après. »


Face à la situation décrite par Vargas, la littérature, la fiction seront ici consolation, avant de laisser libre cours à la violence, l’humour décapant, la bouffonnerie, le constat glaçant, l’anti-phrase, l’emphase ou l’ekphrasis. Écoutons le biologiste Jacques Testart nous dire (en ayant à l’esprit le sort du grand savant britannique Alan Turing) que, dans la logique actuelle des choses, tout progrès est une régression : « Nul ne peut contester que l’élection, par cybervote, du professeur Graham, mathématicien et marathonien, démontre la maturité de nos populations. »


Jérôme Leroy n’exagère nullement en prévoyant un avenir proche d’interconnexion de tous les êtres humains : « L’implantation [des puces] s’est généralisée aux nouveaux-nés. Tout le monde était branchée avec tout le monde. On ne pouvait plus jamais être seul. En permanence, vous étiez surveillé, par la police, bien entendu, mais aussi par les médecins qui pouvaient consulter votre dossier à tout moment et vous envoyaient des mails pour vous signifier que vous ne seriez pas remboursé par ce  qui restait de la sécurité sociale si vous mangiez cette boulette d’Avesnes avec du beurre alors que vous saviez très bien que vous aviez trop de cholestérol. »


Comment s’étonner que, dans un tel monde, les amoureux retrouvent le seul comportement rebelle qui vaille, celui du défi orgasmique, tel que le met en scène Corinne Morel-Darleux (“ Fuck’m all ! ”), dans un court texte directement inspiré de la relation amoureuse de Winston et Julia dans le Pays doré de 1984 ? Mais la police veille : « Mademoiselle Mitchell, Monsieur Denol. Vous venez de déclencher la procédure 84. Restez calmes. Ne paniquez pas. […] Vos mouvements sont captés, vos voix enregistrées. Ne tentez pas de fuir. Nos agents seront sur place dans quelques minutes. Ne bougez pas. »


Avec Maxime Vivas (“ La mobylette bleue ”), nous sommes dans un monde à front renversé. Son narrateur a décidé de quitter « la ville embouteillée et bruyante, gorgée d’oxyde de carbone, agglomérat de citoyens solitaires dans une foule autiste qui déambule sous la surveillance de mille caméras. » Pauvre rebelle, dans le collimateur du ministère de l’Environnement, de la Survie de la planète et de la Répression qui avait refusé l’installation, pourtant gratuite, de toilettes sèches ! Il va découvrir que les espaces ruraux sont hostiles, que l’expérience y est intransmissible, que la communication entre les êtres y est vaine et que la foule solitaire urbaine subit, pour finir, des peines moins afflictives que celles des riverains du canal du Midi.


Paul Ariès nous joue “ le monde d’après ” de manière franchement didactique (“ Le cauchemar climatisé de Sony ”). Nous sommes passés de la Société du Travail obligatoire à la Société du Partage obligatoire. 2050 a vu la fin du capitalisme vert. Le slogan « Moins de biens, plus de liens » a triomphé. La spéculation est impossible car la monnaie a retrouvé sa fonction unique d’échange. Les grandes usines ont été remplacées par des petites unités coopératives. La décroissance est devenue ludique.


Frédéric Denhez envisage une France sans pétrole (“ Car bonne fut la France ! ”). En 2022, le capitalisme s’est emballé dans une logique darwinienne terrifiante. Carrefour a racheté tous les agriculteurs des alentours. Wal Mart a racheté Carrefour. Chinese Food a racheté Wal Mart. Ravagés par la LRU, les chercheurs français sont allés vendre leurs méninges dans les pays émergents. Renault et PSA ne sont plus que des assembleurs. Le pays n’est plus solvable.


Parce qu’il est polyphonique, ce petit livre nous rend un grand service en nous prévenant que le grand soir n’est pas un moment d’équilibre parfait. Chaque nouvelle étant à la fois euphorique et dysphorique, sachons que, dans la lutte ardente et joyeuse, nous ne sommes pas au bout de nos peines.



Image, source : Photograffeurs


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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 15:05

André Gardies. Le train sous la neige. Sète : Éditions de la Mouette, 2011


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Le monde d'André Gardies

 

Ceci est le cinquième roman d’André Gardies. Ce qui frappe chez cet écrivain qui a publié sa première œuvre de fiction à un âge respectable, c’est qu’il se renouvelle à chaque ouvrage mais que son œuvre fait preuve d’une grande cohérence en ce qu’elle est traversée par les mêmes thèmes personnels forts : le temps qui se dilate et se rétracte et qui n’est certainement pas linéaire mais qui fait jaillir les souvenirs et les sensations, la force du destin, conjointement aux forces venues du dedans, l’âme des choses, l’extrême difficulté à établir des relations vraies, la quête de soi, sisyphienne, ni achevée, ni pleinement réussie. Et puis les représentations picturales ou photographiques, qui nous parlent si nous parvenons à entrer en elles. Ce qui est presque naturel pour un spécialiste de l’espace filmique.


Ce récit est la quête traumatique et angoissée d’un homme d’un certain âge qui tente de remonter le fil de sa mémoire, en « trouvant les mots justes » qui l’amèneront à « ressasser ses souffrances et ses inquiétudes ». Gardies véhicule cette difficulté à retrouver le temps par une utilisation originale et déroutante des temps de la grammaire (passé composé, parfait, plus que parfait).


L’univers fictif de l’auteur – comme celui de son personnage – est constamment une polyphonie des sens. L’ouïe est finement sollicitée (« le jacassement aigre du carillon ») ; mieux encore quand le tellurique et l’âme des choses investissent, de manière téléologique, la raison humaine : « J’aime le moment où le feu rugit au fond du four. J’aime quand il lutte contre la terre et l’eau. D’ailleurs c’est ça qui fait la beauté unique de la céramique, qu’elle soit le fruit d’une lutte toujours implacable. »


Et puis, il y a la sexualité, présentée en ses multiples registres. L’adolescente, brute de décoffrage : « Comme pour mieux s’adresser à la classe, la prof de sciences naturelles se balançait légèrement d’avant en arrière. Et durant tout ce balancement, son sexe venait s’appuyer contre l’angle arrondi du plateau sur lequel elle semblait peser et qui s’enfonçait dans le giron de la jupe serrée en dessinant un triangle désirable. » La mature, plus sensuelle : « Un lit de douceur féminine, presque délicat. Les draps fins certainement, ou le moelleux enfoncement de l’oreiller ? Aussi enveloppants que les bras d’une amante, que ceux de sa belle inconnue ; celle qui dans ce même lit, l’été, se laisser réveiller par la lumière du soleil. […] La douceur de la peau au creux des reins, les paupières qui se ferment pour mieux écouter le désir, l’odeur chaude du coup où l’on se blottit, la complicité des regards émus, des gestes presque malhabiles à force d’émotion, tout cela serait-il possible sans la pudeur, sans le sentiment que l’on se donne à l’autre, plus précisément que l’on se découvre à l’autre et uniquement à lui ? »


Mais le thème dominant de ce roman reste l’animisme. L’auteur, qui a longtemps vécu en Côte d’Ivoire, nourrit son récit – de manière troublante et parfois aussi un peu didactique – de sa connaissance des masques et de la reine de la lagune, la mystérieuse et redoutée “ Mami Wata ”, cette sirène inspirée du lamantin qui mènera le personnage principal à sa perte parce qu’il l’aura défiée. Je ne résiste pas au plaisir de citer une description saisissante des masques dan échassiers (capables d’effectuer des sauts périlleux sur leurs échasses), qui peuvent dire la force de l’invisible : « Et puis il y avait eu ce moment de saisissement, d’effroi exactement, lorsque l’un d’eux, le plus haut, le grand maître peut-être, s’était arrêté devant lui, devant cet homme blanc, si incongru au sein de la foule. Il avait suspendu un instant ses acrobaties, s’était penché vers lui, le torse à l’horizontale, dodelinant de la tête comme s’il marquait sa surprise, puis avait repris le rythme effréné de ses contorsions et virevoltes tout en ne le quittant pas des yeux. Et tandis que le corps, tout le corps, des pieds de bois frappant en cadence le sol jusqu’aux convulsions des bras et du buste, se livrait au déchaînement le plus endiablé, le visage, lui, continuait de le fixer, immobile et parfaitement impassible, sans autre expression que celle d’une sorte de détachement éternel, comme si rien de la fièvre qui s’était emparée de la chair ne pouvait atteindre l’âme. »


Le grand questionnement de cet ouvrage est : qui et que sommes-nous dans le monde ? Le présupposé de l’auteur est que les réponses fournies par la culture occidentale ne suffisent pas. Comme on dit volontiers en Côte d'Ivoire, par une pirouette, la question est « métaphysique ».

 

Le site d'André Gardies :

http://www.andregardies.com/


 

Toujours dans le cadre de ma politique d’autocitation, je reprends ici une note de mon blog, censuré par nouvelobs.com, consacrée à André Gardies en 2007.

 

Je voudrais évoquer ici brièvement les deux derniers romans d’André Gardies : Les années de cendres (2005) et Le monde de Juliette(2007). Précédemment, Gardies avait publié Derrière les ponts (2002).
J’ai connu André dans les années soixante-dix à Abidjan, où lui et moi enseignions à l’Université Nationale de Côte d’Ivoire. Il était déjà un éminent spécialiste du cinéma de Robbe-Grillet, avant de rédiger une importante thèse d’État sur le cinéma africain. En plus de nombreux repas amicaux, nous avons partagé de forts sérieux combats militants.
Dans Les années de cendres, André a parfaitement réussi à intégrer le personnel (sa quête, sa souffrance) à quelque chose qui lui est supérieur : sa vision humaniste … du genre humain. J’ai énormément apprécié le dialogue du narrateur avec la mère, et la fabrication d’un style – extrêmement cohérent – pour cette même mère. Le style de l’auteur est parfaitement maîtrisé car, comme chez les plus grands, on a la certitude que tout mot choisi est exactement celui qu’il fallait choisir.
Bien que très proche de l’auteur, ce roman est peut-être moins touchant que le suivant, Le monde de Juliette. Il y a toujours un risque avec les profs de littérature car ils connaissent toutes les ficelles, ce qui peut soit les bloquer, soit leur donner une assurance, une arrogance de mauvais aloi. En vrai écrivain, André Gardies donne l’impression de ne pas connaître les ficelles parce que son écriture s’impose naturellement, parce qu’on ne voit que l’art, et jamais la fabrication, l’artefact, l’artifice. Au sens vrai et noble du terme, André fait dans et de la dentelle : c’est constamment élégant, fin et précis.
Le monde de Juliette contient quelques passages sublimes : ce qui a rapport aux sentiments et aux comportements maternels de Juliette est bouleversant. La page 30 est extraordinaire : j’ai rarement lu quelque chose d’aussi beau sur le combat entre la vie et la mort. J’ai proposé cette page à certains de mes étudiants à titre d’illustration du rythme de la phrase, dans la deuxième moitié en particulier.
Je suis sûr que, dans son prochain roman, André Gardies accèdera à l’universel.


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 André Gardies et une admiratrice

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 07:06

Bruno Tessarech. Vincennes. Nil. Paris 2011.

 

Ce petit livre brillant nous parle d'un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître, une utopie constructive, de la folie douce, quelques pratiques staliniennes, un exubérance intellectuelle sans précédent, de l'amour, des haines cuites et recuites. J'en fus pendant deux ou trois ans.

 

http://copainsdavant.linternaute.com/cgi/album_photo/album_photo_diaporama.php?f_id_album=4429191&f_cle_album=1356187820&f_id_image=40990801

 

Vincennes.jpgCe monde perdu m'a marqué à vie, en tant qu'homme et en tant qu'universitaire. L'expérience n'étant pas transmissible, comme le disait justement Aragon, on ne peut la transmettre que par une sorte d'hypersubjectivité à portée universelle. Ce que fait Bruno Tessarech en plaçant ses souvenirs sous l'ombre tutélaire de son maître de l'époque, le très singulier philosophe René Schérer. Phénoménologue husserlien, mais aussi éphébophile, ce frère cadet d'Eric Rohmer était doué d'une personnalité unique. Il finit forcément par être marginalisé par François Châtelet ou Gilles Deleuze.

 

L'auteur écrit donc à sa "camarade" Vincennes, que Chirac rageur fit raser sous la surveillance des policiers et des chiens, et où pas même une plaque commémorative n'atteste la présence passée de  cette institution à nulle autre pareille située, s'en souvient-on, 12 route de la Tourelle. L'avantage est que Vincennes n'aura pas connu le gâtisme et la décomposition. Philippe Sollers ne sera pas venu « délirer entre ses murs », Houellebecq « ricaner sur ses ruines », Arte tourner une commémo.

 

C'était le temps des occupations d'usines, des AG interminables, de la lutte des femmes opprimées, des homosexuels raillés, le temps de ce que l'auteur appelle une « alma mater devenue amante idéale ». Cette amante était constituée d'un alignement de « bâtisses sans âme, une sorte de Sarcelles court sur pattes ». Le pouvoir de droite avait imaginé, malin, cet abcès de fixation, avec Edgar Faure pour papa et De Gaulle pour parrain. Les professeurs sans cravate étaient vêtus de velours côtelé, de blousons de cuir, voire de bleus d'ouvrier (achetés chez Cardin pour les plus gauchistes d'entre eux).

 

La quête du savoir passait par le désir, l'authenticité, le désintéressement. Deleuze, avec ses ongles tellement sales, nous magnétisait. A l'inverse de Schérer, il produisait un discours tout en rebonds mais construit. Comme l'auteur, j’ai encore dans l’oreille sa formule magique lorsqu'il avait résolu une difficulté posée par un questionneur : « Voilà, c'est ça ! »

 

Châtelet était le dominant chez les philosophes : un esprit d'une extrême rigueur, une culture classique immense. Le séminaire de Foucault était le plus couru. Les jeux de mots de Lacan (qui tenta de faire de Vincennes sa chose) en faisait ricaner plus d'un. Bêtement, cela va sans dire. En fin de comptes, affirme non sans raison Bruno Tessarech, la philosophie au début des années soixante-dix, c'était Vincennes et rien d'autre. Mais aussi, pour un temps, un département où l'on pouvait faire attribuer un diplôme à son cheval, tant les contrôles étaient honnis.

 

Vincennes, explique l'auteur, ce fut « le brouillage des règles établies entre deux monde, celui de l'université et celui de la vie, l'abolition des frontières entre le dedans et le dehors. » Accueillant des non-bacheliers, des salariés, des sans-papier, des immigrés, Vincennes devint une sorte de « Larzac suburbin ». La révolution  au bout de la ligne de bus.

 

Qu'eût été une France "vincennoise" ? Un pays sans télé abrutissante, une classe ouvrière plongée dans les livres, des garderies d'enfants associatives, des désirs personnels et l'ordre social réconciliés.

 

Un monde perdu, vous dis-je.

 

Marie-copie-1.jpg

 

 

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 06:50

P.E.C.R.E.S. Recherche précarisée, recherche atomisée. Paris : Raison d'agir

 

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Ceci est un livre coup de poing : le collectif P.E.C.R.E.S. (pour l'Etude des Conditions de travail dans la Recherche et l'Enseignement Supérieur) explique comment et pourquoi les conditions de recrutement et de travail dans l'enseignement supérieur français deviennent plus scandaleuses encore que  celles du secteur privé le plus rétrograde.

 

Remarquablement bien écrit, si l'on excepte ce viol inepte mais politiquement correct de la langue française qui consiste à faire de Catherine Deneuve une grande acteure et de telle star du porno une formidable suceure (link), sans parler de ces tirets qui nous lacèrent la rétine ("les effets de la précarité fournissent des justifications aux abuseur-e-s, les travailleur-e-s précaires étant dépendant-e-s de leur bon vouloir...") cet ouvrage rigoureux fait le point sur une situation qui nous ramène au XIXe siècle. Si rien ne change, il n'y aura plus un fonctionnaire dans l'enseignement supérieur et la recherche d'ici trente ans (comme c'est le cas dans la plupart des pays du monde), d'autant que ce pli catastrophique aura été pris avec l'assentiment d'une majorité des personnels, par lassitude ou par conviction. Ne nous voilons pas la face : les enseignants et chercheurs du supérieur virent inexorablement à droite et à l'extrême droite. Sarkozy et Pécresse le savait parfaitement lorsqu'ils ont fait voter la LRU à la hussarde en 2007.

 

La main-d'oeuvre précaire a tout pour plaire à ses employeurs, moins chère, docile, de passage. La précarisation n'est pas une variable d'ajustement : elle est faite pour durer. Le travailleur précaire dans le supérieur est une femme (60% sont des femmes), de trente ans en moyenne, multipliant les contrats précaires depuis quatre ans, n'ayant jamais connu de progression de salaire. Un quart des précaires gagne moins de 1200 euros par mois (un tiers des femmes). Ces personnes sont très aisément victimes d'abus d'autorité, de harcèlement, de chantage, de clientélisme.

 

Précariser les personnels, c'est précariser la production des savoirs, la reconnaissance des qualifications, et nier que l'enseignement et la recherche sont un service public. La précarité est devenu le mode normal d'accès au travail. C'est aussi le mode normal de sa sortie : l'entrée statutaire dans le métier se situant à 33 ans et six mois, il est inutile d'espérer une retraite décente.

 

L'Agence nationale pour la recherche (ANR), créée en 2005, a réorganisé les activités de recherche autour de contrats de court ou moyen terme plutôt que de financements sur le long terme. A cause de la LRU (loi sur la "responsabilité" des universités (2007), il s'est opéré un transfert du pouvoir de décision des professionnels scientifiques choisis démocratiquement par leurs pairs aux instances administratives, particulièrement concentré entre les mains du président. Toutes les équipes élues depuis 2007 l'ont été en parfaite connaissance de cause et se sont appuyées sur la loi pour affaiblir les travailleurs et éliminer progressivement les pratiques démocratiques arrachées de haute lutte après Mai 68.

 

Au CNRS, entre 2006 et 2009, le nombre des statutaires a diminué de 2%, celui des non-statutaires a augmenté de 13%. Dans le même temps, 2011 a vu une baisse dans la dotation des laboratoires de 12 à 15%. En bout de course, la France occupe désormais le 25e rang sur 26 des pays de l'OCDE pour l'emploi des jeunes docteurs avec un taux de chômage trois fois supérieur aux pays comparables.

 

Dans l'enseignement supérieur comme ailleurs, l'argent va à l'argent : "On appauvrit le budget de la recherche et de l'enseignement supérieur et, une fois la misère installée dans les universités et les laboratoires, on fait miroiter beaucoup d'argent par le biais d'agences de financement qui ne fonctionnent plus que sur des appels à projets et ne permettent pas légalement de créer autre chose que des emplois précaires." La règle du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux entraîne mécaniquement une diminution des postes statutaires. Tout président d'université peut désormais recruter, seul, un maître de conférences dans la discipline de son choix, sur un CDD et avec les émoluments qu'il aura lui-même déterminés.

 

Ce mouvement calamiteux vient de loin, plus exactement des socialistes, l'élancé Allègre, "dégraisseur de mammouth", et Jacques Attali, protégé à titre personnel par douze statuts de la Fonction publique. En 1998, ils mettent sur pied le LMD (licence, master, doctorat) pour calquer les diplômes français sur un certain nombre de diplômes européens. Il s'agit en fait de faire entrer l'Université française dans la logique marchande de l'"économie de la connaissance".

 

Les universitaires qui choisi cette profession il y a une quarantaine d'années ont joui de deux privilèges considérables : celui de la liberté intellectuelle et de la maîtrise du temps. Qu'en est-il désormais ? "L'emploi précaire se caractérise par la courte durée et la discontinuité des temps rémunérés ; il réduit l'horizon individuel à du court terme ; enfin il entre en conflit avec la temporalité propre de la recherche, qui est nécessairement une temporalité longue." Il s'est passé trente ans entre les découvertes de Pierre-Gilles de Gennes et l'élaboration des écrans de télé plats

 

A terme, il faut craindre une baisse générale du niveau des connaissances, "alors même que la précarisation se met en place au nom des prétendues performance et excellence". (...) Là où une activité de recherche trouvait un prolongement dans une publication robuste et développée, devenant une référence, il est désormais plus rentable de multiplier des publications sur des segments de résultats plus restreints." Il ne faut surtout plus écrire de livres, y compris en sciences humaines, psychologie, par exemple.

 

Ne parlons même plus de "démocratisation scolaire" (dans mes dix dernières années d'exercice, 1998-2008, je n'ai pas entendu une seule fois évoquer ce problème). Les étudiants seront les principales victimes de la précarisation des personnels. Les auteurs font observer que si l'espérance de vie baissait brutalement, on incriminerait à raison le ministère de la Santé. Dans le cas de l'enseignement, c'est le contraire : "Le ministère utilise la baisse du nombre des étudiants pour justifier une baisse du recrutement, (...) préparant les conditions d'une accélération rapide de la déscolarisation." En outre, le recrutement des candidats au doctorat va se faire de plus en plus parmi la population capable d'affronter la précarité, c'est-à-dire dans les classes favorisées. Résultat : "le taux de croissance du nombre des doctorats délivrés est nul en France alors qu'il est en augmentation de 7% en Belgique ou de 23% au Portugal.

 

Je terminerai par une conclusion personnelle, induite par la lecture de ce livre et par mon vécu : comme France Télécom, l'enseignement supérieur et la recherche vont devenir une machine à broyer, un presse-orange, ai-je dit ailleurs (Ça se durcit (116)  ). Combien de temps ces jeunes pourront-ils vivre dans ce mépris, ce manque de reconnaissance, cette exploitation, avec ces rétribution ridicules ?

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Published by Bernard Gensane - dans notes de lecture
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