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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 15:00

Gisèle Sapiro. La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXe siècle). Paris : Le Seuil, 2011 (750 p.).


 http://clicnet.swarthmore.edu/aobajtek/images/4.jpg

Drieu, Brasillach, Bonnard, Fraigneau de retour d'Allemagne en 1941

 

Ceci est une étude considérable d’une directrice de recherche au CNRS. À une époque où les intellectuels français, malgré les tensions que connaît le monde actuel, ont quasiment disparu de la scène (à l’exception de quelque chemise blanche sur le perron de l'Élysée et d'une épaisse tignasse à France Culture), il est bon qu’une universitaire nous rappelle le long cheminement, les égarements aussi, à l’époque moderne, des écrivains, des journalistes, des pamphlétaires vers la liberté, la responsabilité, ou l’irresponsabilité.

 

Sapiro a choisi d’ouvrir son avant-propos par cette forte phrase de Simone de Beauvoir, en 1963, justifiant son refus de demander la grâce de Brasillach : « Il y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz. » De Flaubert obsédé par la forme aux écrivains de la Collaboration à outrance appelant au meurtre de tel ou tel juif, ou de tous les juifs, notre scène culturelle a connu une palette riche et variée en prises de positions, et surtout en positionnement des créateurs par rapport à leur œuvre.

 

La responsabilité pénale de l’auteur date d’un édit de 1551 qui rendit obligatoire l’apposition du nom de l’imprimeur et de l’auteur sur toute publication. Une déclaration royale de 1757 punit de mort celui qui a écrit ou publié des textes attaquant la religion, offensant l’autorité royale ou troublant l’ordre ou la tranquillité de l’État. La Révolution française va inaugurer un régime de liberté, d’autant que, l’explique Sapiro, dans l’imaginaire collectif, ce bouleversement a entièrement surgi « du seul pouvoir des mots ». Au début du XIXe siècle, le Romantisme aidant, les créateurs parviendront à faire distinguer la pensée, qui ne peut être coupable devant les hommes, du fait matériel de la publication, la responsabilité pénale se déplaçant alors vers les imprimeurs, les éditeurs, les propriétaires de journaux. Les meilleures plumes font peur. Bonaparte ne se sent pas « assez fort pour gouverner un peuple qui lirait Voltaire et Rousseau ».

 

Progressivement, l’outrage se déplace vers la morale. L’écrivain délictueux est, selon l’avocat Me Berville, celui qui  « ose mentir à l’honnêteté naturelle, à la conscience universelle ; celui dont le langage soulève dans tous les cœurs le mépris et l’indignation. » Pour les écrivains justiciers comme pour les poètes prophètes, « le talent n’est pas une excuse mais une circonstance aggravante » car il leur confère un « surcroît de responsabilité ».

 

Sous la monarchie de juillet, la lutte se joue désormais entre la bourgeoisie et le prolétariat. Nombre d’écrivains se font les porte-parole des opprimés, plus alphabétisés qu’on ne le croît (au milieu du XIXe, deux conscrits sur trois lisent et écrivent très honorablement ; aujourd’hui ?). Apparaît alors une « tripartition entre art bourgeois, art social et art pour l’art ». Dans les années quarante, le roman devient le genre de prédilection des partisans de l’art social. Divers écrivains entrent même dans l’action politique directe : Vigny, Dumas, Hugo. Au théâtre, sur 8330 textes soumis à la censure, 2,6% sont interdits, dont Le roi s'amuse de Victor Hugo et Vautrin de Balzac. Lors de l’affaire « Bovary », Flaubert va mobiliser ses relations (il en a !), ce qui facilitera son acquittement. Mais c’est surtout son génie littéraire qui impressionnera et sèmera la confusion. Souvenons-nous de l’épisode inaugural de la casquette de Charles Bovary, où le langage atteint un tel degré d’opacité qu’il fait écran à la réalité. Et puis, il y aura la technique de la forme impersonnelle du récit, maîtrisée d’époustouflante manière, qui permettra à Flaubert de ne jamais condamner ses personnages de manière explicite, empêchant tout paradigme moral. Sainte-Beuve admirera qu’aucun personnage n’apporte consolation ou repos au lecteur. Avec L’Éducation sentimentale (link), Flaubert rompra avec la responsabilité sociale de l’écrivain et n’assumera que « la responsabilité subjective de la forme de son roman ».

 

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  Madame Bovary, le procès littéraire du siècle

 

Puis les esprits vont se crisper. À l’occasion de l’affaire Dreyfus, Zola invoquera la « défense de la vérité » (n’oublions pas qu’il sera condamné à un an de prison et 3000 francs d’amende), tandis que les antidreyfusards évoqueront « la raison d’État et la sauvegarde de ses institutions ». Pour l’auteur de Germinal, être libre de s’exprimer c’est être responsable devant le peuple. Zola ose problématiser les nouvelles « tares » de la société, comme l’alcoolisme ou la prostitution, en les constituant en questions sociales. Il est alors traité de pornographe. Un basculement d’importance s’opère : « Contre la conception restrictive de la responsabilité de l’écrivain qui limite les droits de la pensée de s’exprimer librement, la vérité est constituée en valeur démocratique suprême, qui doit éclairer les politiques publiques et l’action des élites de la nation ». Zola invente la figure de l’intellectuel moderne (le mot « intellectuel » est forgé à l'époque par les antidreyfusards) qui agit de manière désintéressée, qui s’expose et, après Hugo, prend tous les risques.

 

« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’Occupation », affirmera Sartre (qui fit beaucoup de vélo en compagnie de Beauvoir pendant la guerre). Libres de collaborer, libres de résister. L’épuration sera une sanction collective, l’expiation du crime de trahison. Les écrivains collaborateurs seront jugés indignes par la nation. Face aux criminels, deux conceptions s’opposeront : celle de Jean Paulhan faisant valoir le droit à l’erreur et « relativisant le poids des idées par rapport aux actes », celle de Sartre estimant que les écrits sont des actes. Sur les 185 écrivains en activité sous l’Occupation, 55 seront considérés comme collaborateurs. Parmi eux, 17 avaient choisi le fascisme avant 1940. 10 seront condamnés à mort, dont 4 exécutés (Puységur, Suarez, Chack, Brasillach), trois condamnés à la réclusion perpétuelle (dont Maurras), quatre condamnés aux travaux forcés (dont le directeur de la propagande pour la jeunesse Georges Pelorson qui, sous le nom de Belmont, mourra à 99 ans après avoir été un brillant traducteur, l’ami de Joyce et celui qui aura pris les derniers clichés de Marylin Monroe), quatre à des peines de prison (dont Céline), quatre à la dégradation nationale (dont Alfred Fabre-Luce, antigaulliste hystérique, oncle par alliance de Giscard et dont les articles d’humeur seront accueillis très régulièrement par Le Monde). En 1949, siégeant de nouveau, le comité d’épuration condamnera 9 écrivains à l’interdiction temporaire (dont Alphonse de Chateaubriand, authentique collaborateur condamné à mort par contumace en 1945, et Georges Simenon, responsable d’aucun acte de collaboration concrète). À l’occasion de ces procès, une question très intéressante sera débattue au fond : faut-il condamner plus sévèrement ceux qui construisent le Mur de l’Atlantique que ceux qui en parlent ? À l’évidence, ceux-ci seront condamnés plus sévèrement que ceux-là. Durant cette guerre, les mots ont peut-être plus tué que les truelles. Pour Sartre, la liberté de créer engendrait la responsabilité, et non l’inverse, l’écrivain produisant ses propres règles.

 

Avec le Nouveau roman, ce sera dégagement (à droite le plus souvent). Robbe-Grillet, à l’instar de Flaubert, ne verra de responsabilité que par rapport à la forme : « Au lieu d’être de nature politique, l’engagement c’est, pour l’écrivain, la pleine conscience des problèmes actuels de son propre langage. » Dans Le degré zéro de l’écriture, Roland Barthes, homme de gauche, fera du langage et de l’écriture le seul lieu de l’engagement.

 

À noter cet entretien très intéressant de l'auteur avec vox-poetica :

http://www.vox-poetica.org/entretiens/intSapiro.html

 


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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 09:11

Maxime Vivas. Dalaï-lama. Pas si zen. Max Milo. Paris : 2011.

 

Disons-le tout de suite pour ne plus y revenir : le titre du dernier ouvrage de Maxime Vivas est un peu décevant. Nous ne sommes pas ici dans une sotie, comme le laisse entendre cette accroche un peu légère, mais dans l'analyse politique rigoureuse d'un des mythes politiques les plus déroutants des soixante dernières années.

 

S'il est un personnage mondial consensuel aujourd'hui, c'est bien l'homme à la toge safran. Y toucher est aussi déplacé que remettre en cause la virginité de Mère Teresa, autre icône "pas si zen". Voyons comment, en 2008, Le Figaro rendait compte de la rencontre entre le d-l et la "première dame de France"*, comme on dit dans la presse respectueuse (j'emprunte cet adjectif au titre d'une pièce de Sartre) :

 

Un homme, chef religieux, une femme, épouse de président. Ils se sont entretenus, vendredi, seul à seule à huis clos, pendant une petite demi-heure, dans le temple bouddhique de Lerab Ling, près de Lodève, à flanc de Larzac. Lui, le dalaï-lama venait de consacrer ce qui est maintenant le plus vaste temple bouddhique d'Europe. Elle, Carla Bruni-Sarkozy, représentait son mari pendant une cérémonie religieuse recueillie, très colorée.

 

Rien n'a filtré de cet entretien qui s'est déroulé, après l'office, dans l'appartement du maître bouddhiste, au-dessus de la salle de prières. Matthieu Ricard**, proche du dalaï-lama et son traducteur officiel en français, a simplement commenté : «Ils se sont rencontrés en privé. C'est d'ordre confidentiel. Il n'y a rien à dire ni rien à cacher.» Sauf que l'épouse du président, en robe bleu marine et châle violet, chaussée de sandales légères (faciles à retirer pour entrer comme il se doit dans la salle de prières), ne cachait pas sa joie après cette entrevue, une kata en main, ce ruban d'étoffe blanche reçu en signe d'hospitalité.

 

Tout comme le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, visiblement satisfait d'être là. Il a eu, lui aussi, un court entretien avec le dalaï-lama, dont une partie en présence de Rama Yade, secrétaire d'État aux Droits de l'homme. Là encore, le silence - sans doute la grâce du lieu - était d'or. Sinon une phrase lancée à la volée avant de s'engouffrer dans une voiture : «Je lui ai dit qu'il était toujours le bienvenu en France !»

 

Roland Barthes eût été très inspiré par cet extrait d'article. On a le mystère du huis-clos, la collusion de la République française avec la branche intégriste d'une religion qui nous vient d'Asie, le temps précieux du saint homme ("une petite demi-heure"), la connotation people et Femmes Pratiques (les sandales légères), la hiérarchie de fer imposée par le d-l : Kouchner reçu moins longtemps que Carlita, mais plus longtemps que Rama, cette caution morale que le monde entier nous enviait.

 

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                                                                   " No bra, Mrs Carla ?"

 

 Alors, avant de nous plonger dans la lecture du livre de Maxime Vivas, on peut reprendre l'un des meilleurs albums de bandes dessinées du XXe siècle : Tintin au Tibet. Cet album fut célébré par le d-l lui-même en 2006, car il lui fit obtenir le prix Lumière de la vérité, l'une des récompenses décernées par l'International Campaign for Tibet. Conçu à la fin des années cinquante par un Hergé qui n'était pas spécialement de gauche et pas hostile à l'idée d'un Tibet indépendant, Tintin au Tibet nous offre néanmoins le spectacle d'un pays arriéré, à la population misérable, aux moines pullulants et un peu dingos, gouverné par une théocratie de fer et richissime.

 

L'utilité primordiale du livre est d'expliquer par a + b que, derrière son sourire si doux, le d-l est un homme politique comme un autre, pragmatique, n'hésitant pas à se renier, avide de pouvoir, adepte de méthodes fortes (alors qu'il n'est même pas aux affaires), artiste en communication au point d'avoir berné quantités de bobos qui, jamais au grand jamais, n'accepteraient pour eux le bras régulier et séculier de ce potentat. L'article 19 de la charte de gouvernement du d-l stipule : "Le pouvoir exécutif de l'administration tibétaine est dévolu à Sa Sainteté le dalaï-lama, et doit être exercé par lui, soit directement soit par l'intermédiaire d'officiers qui lui sont subordonnés." Au moment où, observe l'auteur, nos églises se vident, il est rassurant de goûter à des rites prétendument immaculés mis en scène par un "Bisounours international pour grandes personnes".

 

Plutôt "père fouettard", le d-l. Celui qui représente 2% des bouddhistes de la planète, vexé que tous les pays membres de l'ONU (à commencer par les Etats-Unis) reconnaissent en le Tibet une région chinoise, exercent sur ses propres dissidents des représailles plus que mesquines. Ainsi, les 100000 partisans de la déité Dordjé Shougden, qui agréait autrefois au saint homme (il fut initié en 1959, s'en détacha en 1978 et l'interdit en 2010), subissent de graves discriminations dans leur vie quotidienne.

 

L'état de sainteté n'aide pas Tenzin Gyatso (son nom de naissance) à choisir ses relations. L'auteur raconte comment, en 1994, le d-l avait voulu réunir à Londres des personnalités occidentales ayant connu un Tibet indépendant. Sur les sept personnalités, il y avait deux Waffen SS et un ancien diplomate chilien proche de Pinochet. Comme Margaret Thatcher, le d-l devait, par la suite, demander au gouvernement britannique de libérer l'ancien dictateur chilien. L'un des deux anciens SS, Heinrich Harrer, brillant alpiniste, avait été un proche de Himmler. Il vécut les années d'après-guerre à Lhassa, où il fut annobli et où il devint l'ami et le précepteur du d-l alors adolescent (il lui apprit à serrer la main à l'occidentale, ce qui ne s'oublie pas).

 

http://socio13.files.wordpress.com/2008/12/le-petit-blanquiste.jpg?w=360&h=261

 

                                                          Harrer est à la gauche de Hitler ...

 

 

http://www.tibet.net/en/flash/2006/0106/images/pic4.jpg

 

 

                                                      ... Et à la droite de son jeune ami 

 

 

De 1950 à 1959, Tenzin va régner neuf ans, sans impulser la moindre réforme qui aurait pu sorti son pays de l'arriération. Pendant dix ans, le d-l et le pouvoir communiste cohabiteront sans grande crispation. Le jeune homme occupera des fonctions importantes au sein de l'appareil (élu vice-président du comité permanent de l'Assemblée populaire nationale en 1954). Tenzin va alors jouer double jeu : écrire des poèmes à la gloire de Mao et encourager des foyers de rébellion dès 1956.

 

C'est le gouvernement de Pékin qui abolira le servage et l'esclavage, une mesure concernant 95% de la population. En exil en Inde, Tenzin va danser une succession de pas de clercs, demandant tantôt l'autonomie, tantôt l'indépendance totale du Tibet puis du" Grand Tibet", un territoire immense où les Tibétains sont minoritaires. Il sera commandité en sous-main par la CIA, grâce aux subsides du National Endowment for Democracy (Fondation nationale pour la démocratie), cet organisme dont le but officiel est de "renforcer les institutions démocratiques dans le monde", mais qui s'est illustré contre les Sandinistes au Nicaragua en 1990 et au Venezuela en 2002. De 1959 à 1972, 180000 dollars ont été personnellement versés à Tenzin.

 

Nous sommes en présence d'un pouvoir personnel autocratique et théocratique très fort. D'autant plus fort qu'il fut soutenu en France par le considérable Robert Ménard. Ce pouvoir vient de loin. Comme l'observait en 1920 la célèbre orientaliste Alexandra David-Néel :

 

"La vie sociale de ce vaste et aride pays ressemble à celle de notre Moyen-Âge. La souveraineté du clergé y est fortement établie. Le monarque absolu du pays en est le grand chef religieux, un pontif tenu pour supra humain."

 

Les sourires de Carla, Rama et Bernard n'y ont pas changé grand-chose.

 

 

 

 

* "Humble disciple", certes, mais sans soutien-gorge*, comme le relevait facétieusement le site chinois.com  

 

** Matthieu Ricard est le fils de Jean-François Revel et le beau-fils de Claude Sarraute.

 

 

 

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 06:00

David Foenkinos. Lennon. Paris : Plon, 2010.

 

http://www.storylab.fr/var/plain_site/storage/images/actualites/le-nouveau-roman-de-david-foenkinos-john-lennon-868/5706-3-fre-FR/le-nouveau-roman-de-David-Foenkinos-John-Lennon_reference.jpgComme de nombreux lecteurs, j'ai beaucoup aimé La délicatesse de David Foenkinos. Deux belles histoires d'amour racontées par quelqu'un qui aime les gens et qui brille tout particulièrement lorsqu'il s'agit de faire appréhender la surface des choses. Et puis, il faut dire que ce livre commence par la phrase suivante : "Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse)". Les connaisseurs apprécieront.

 

J'ai donc pensé remonter le cours du temps et de la carrière de ce jeune écrivain pour me plonger dans son Lennon. Dans la postface de son livre, Foenkinos nous informe que son premier souvenir d'enfant fut l'assassinat du musicien par ce Chapman qui avait poussé le mimétisme avec son idole  jusqu'à la folie haineuse. Pour ce qui me concerne, je vibre à la musique des Beatles depuis 1963, quand mon correspondant anglais me fit découvrir "She loves you", "I saw her standing there" et quelques autres pépites. J'avais 15 ans et je n'y croyais pas. Elvis Presley et sa version guimauve de "Plaisir d'amour", Johnny, Eddie, Richard, Clo-clo étaient balayés, inexistants. Je gardais toute mon affection pour Chuck Berry (j'ai fredonné "You never can tell" toute ma vie). Le reste de la création rock/pop ne faisait pas le poids face à Lennon et McCartney.

 

Quelques annéesplus tard, je rédigeais un mémoire de maîtrise sur les Beatles, sous la direction de mes deux mentors successifs André Crépin et Bernard Cassen. Puis une thèse de Troisième cycle sur la pop music dans une perspective sartrienne, avant de me tourner vers la littérature (Orwell tout particulièrement), mais sans jamais oublier le quatuor fabuleux de mon adolescence à qui je consacrais divers articles scientifiques. Par exemple celui-là (link), ou encore celui-ci (link). Je me suis récemment souvenu que mon premier article jamais publié (dans une revue d'enseignants de langues vivantes) était consacré (en 1970) à la biographie de Hunter Davies, "autorisée", donc passablement écrémée. Bref, les Beatles ne m'ont jamais quitté. Aujourd'hui, j'initie mes deux dernières à leur oeuvre inouïe. Dans quelques années, je leur ferai lire le livre de Foenkinos.

 

Quand, comme moi, on a lu une quinzaine d'ouvrages à tendance biographique consacrés à John, Paul, John et Ringo, force est de constater que ce Lennon est celui d'un très fin connaisseur qui s'avance avec respect et empathie dans des terres complexes : le cerveau, les affects, la sensibilité, les points névrotiques d'un vrai génie. Certains ont pu dire que Foenkinos était trop dandy pour être honnête. Je ne connais pas du tout l'individu, et pas suffisamment son oeuvre pour corroborer une telle accusation. Ce que je sais en revanche, entre autre depuis le Flaubert de Sartre - ou encore le Fouché de Zweig, c'est que, pour aller jusqu'à la vérité de l'autre, il faut aller au fond de soi-même, oser l'autre au sens où chaque ligne écrite est un danger pour soi. David Foenkinos l'a réalisé de manière à ce point magistrale qu'après quelques pages où il a installé Lennon sur le divan d'un psychanalyste, on oublie qu'on lit un texte d'un écrivain – de fiction – français : on écoute, "pour de vrai", comme disent les gosses, les confessions de John et rien d'autre.

 

"Nous sommes plus populaires que le Christ". Dans une longue interview accordée à une amie journaliste, Lennon ne faisait qu'énoncer une évidence. Dans une époque de grandes mutations socioculturelles (je ne parle pas de "révolution", ni même de "bouleversements"), ils ETAIENT plus populaires que le Christ. Ce qui taraudait John qui ne voulait pas de ce délire mais qui, dans le même temps, savait depuis les débuts à Hambourg, bien avant l'enregistrement de "Love me do", qu'ils allaient casser la baraque . D'où le mal être profond d'un garçon qui, à cause d'une histoire familiale passionnément rendue par l'auteur, se considérait aussi comme un "pauvre type".

 

La relation de John à sa mère est magnifiquement "confessée". On se souvient de "Julia", cette douloureuse chanson de l'"album blanc" :

 

Half of what I say is meaningless

But I say it just to reach you Julia.

 

"To reach". Atteindre l'autre. Cela aura été l'obsession de John, pour certaines femmes en particulier, avec une urgence identique à celle de cette enseignante qui avait décidé de sortir Helen Keller de la bestialité et de son silence total. Écoutons comment Foenkinos décrit le moment où l'adolescent, complètement perdu, choisit son père contre sa mère :

 

Elle m'a regardé droit dans les yeux, et j'ai vu toute sa détresse à cet instant, c'était tout le désespoir du monde figé dans une pupille. Elle est partie tout doucement. Je pense qu'elle a tenté de dire quelque chose, de m'embrasser, de sourire, peut-être, mais tout ça était impossible, puisqu'elle était morte vivante.

 

On sait que, quelques années plus tard, alors qu'il aura renoué avec Julia, elle "partira" pour de vrai, fauchée par un policier alcoolique au volant. Les rapports de John avec son père (voir la chanson "Mother") seront abominables : il aura, selon l'auteur, "construit sa vie sur les cendres de son absence". "Au secours, j'ai besoin de quelqu'un, pas n'importe qui, quelqu'un". C'est ainsi que s'ouvre la chanson titre du film Help. En surface, une blague ; dans la réalité l'expression d'une terreur. On verra qu'il trouvera ce quelqu'un, cet autre lui-même avec qui il fusionnera en la personne de Yoko Ono.

 

Parce qu'il a fort bien lu les livres de John In His Own Write et A Spaniard in the Works (En flagrant délire, dans la très bonne traduction de Christiane Rochefort), Foenkinos explique remarquablement que toute l'inspiration de Lennon, sa mécanique inspiratoire, dirais-je, vient d'Alice au pays des merveilles. Pour calmer sa névrose, il va tordre la réalité sans la nier, pour mieux l'affronter. Ce myope comme une taupe fermera les yeux pour pouvoir (se) raconter des histoires afin de sortir de lui-même avant d'être "maître en sa demeure" comme je l'ai exposé dans mon étude, mentionnée ci-dessus, de la chanson "Strawberry Fields Forever".

 

Grâce à sa rencontre avec Yoko, John deviendra enfin adulte. Il n'aura plus besoin de se chercher, d'être dans le mentir-vrai. Seulement John étant le chef des Beatles (se considérant comme tel en tout cas), la mue va poser d'énormes problèmes sur lesquels il revient de manière un peu désinvolte sous la plume de l'auteur :

 

Au fond, quand j'ai rencontré Yoko et que le groupe a explosé, j'étais juste un mec qui tombait amoureux et qui délaissait ses potes. C'était absolument typique. Sauf que là, les potes en questions étaient les hommes les plus célèbres du monde. (...) Ce n'est pas la première fois que des amitiés adolescentes s'évaporent quand vient l'âge adulte. (...) On a juste emprunté des voies différentes pour vivre notre vie d'adulte. On est unis quoi qu'il arrive. Quand les gens pensent à Paul, ils pensent à moi. (...) Paul a toujours un pied dans les années 50. J'ai l'impression qu'il a traversé notre folie sans être modifié. Il me fascine pour ça. je suis mort et j'ai revécu des millions de fois, alors que lui, il est toujours là, immobile et hiératique avec son sourire de notre rencontre.

 

"John" évoque le caractère unique, la magie du tandem  qu'il a formé avec Paul :

 

Nous sommes nés égaux. C'est ce qui a été beau dans notre collaboration. On s'aidait, on se complétait mais on ne s'influençait pas. Quand on écoute toutes les chansons des Beatles, on voit à quel point chacun a conservé son terrain sonore. On a passé une décennie à se mélanger, sans jamais déteindre l'un sur l'autre. Je crois que notre succès vient de là : de cette étrange alchimie entre l'autonomie et l'union.

 

Parmi d'autres, la chanson "A Day in the Life" rend compte de cette union. Avec Yoko va venir le temps de l'engagement. D'abord le pacifisme, dont "John" dit qu'il n'est que "le fruit de sa violence". Il fallait en passer par les "bed-ins", tellement moqués, pour faire germer quelque chose de positif à partir du terreau de la haine. Cet engagement ne sera possible que parce que John verra en Yoko ("la femme la plus homme du monde") une figure masculine d'accoucheur de pensée. Il trouvera en elle l'amour absolu, "une personne qui réduit le monde à néant" parce qu'elle est elle-même un monde. Spirituellement, l'expérience indienne (dont Yoko ne sera pas) sera un fiasco. Musicalement, elle permettra des chefs-d'oeuvre.

 

Puis, après de nombreuses vicissitudes, le couple connaîtra un nouveau départ : "Just like starting over".

 

Mais Chapman va poser un genou au sol et tirer cinq balles à bout portant.

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 15:15

Paul Ariès (et al.). Les mondes d’après. Nouvelles d’anticipation écologique. Postface de Fred Vargas. Villeurbanne : Golias, 2011.

 

http://a6.idata.over-blog.com/3/42/41/98/Images-peu-sages/femmes-leurs-utopies.jpgAssociation d’idées : lorsque la couverture de cet ouvrage m’a accroché le regard, j’ai bien sûr pensé au Monde d’après ; une crise sans précédent, de Gilles Finchelstein et Matthieu Pigasse, qui nous invitait à sortir du capitalisme libéral et aussi de la dictature de l’urgence ; je me suis également remémoré Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, de Stefan Zweig. Merveilleux livre du salzbourgeois se replongeant, en l’idéalisant quelque peu, dans un monde de culture, d’humanisme, de cohésion, un monde de « force spirituelle et morale » que le capitalisme allait balayer. Zweig avait fort bien compris – certes un peu tard, en 1942 – pourquoi l’inflation délirante avait engendré l’hitlérisme et pourquoi les grands konzerns l’avaient porté au pouvoir. Malgré tout, Le monde d’hier était sublimé par un devoir d’idéal.


En 1942, les esprits libres craignaient le coup de grâce. En 2011, les militants qui ont collaboré à ce recueil de nouvelles se demandent si nous sortirons de la pauvreté grandissante et du fascisme rampant par le haut : une écologie révolutionnaire, ou par le bas : un vert-kaki autoritaire et hygiéniste.


La cinglante post-face de Fred Vargas nous prévient, elle aussi, d’un coup de grâce possible :


« Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie et de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. […] Il y a du boulot plus que l’humanité n’en eut jamais. Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre. […] À condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie. » Nous sommes loin de la phrase marketing gouvernementale, tellement mensongère, tellement “ com’ ” qui a inspiré le titre de cet ouvrage : « Avec le Grenelle de l’environnement, entrons dans le monde d’après. »


Face à la situation décrite par Vargas, la littérature, la fiction seront ici consolation, avant de laisser libre cours à la violence, l’humour décapant, la bouffonnerie, le constat glaçant, l’anti-phrase, l’emphase ou l’ekphrasis. Écoutons le biologiste Jacques Testart nous dire (en ayant à l’esprit le sort du grand savant britannique Alan Turing) que, dans la logique actuelle des choses, tout progrès est une régression : « Nul ne peut contester que l’élection, par cybervote, du professeur Graham, mathématicien et marathonien, démontre la maturité de nos populations. »


Jérôme Leroy n’exagère nullement en prévoyant un avenir proche d’interconnexion de tous les êtres humains : « L’implantation [des puces] s’est généralisée aux nouveaux-nés. Tout le monde était branchée avec tout le monde. On ne pouvait plus jamais être seul. En permanence, vous étiez surveillé, par la police, bien entendu, mais aussi par les médecins qui pouvaient consulter votre dossier à tout moment et vous envoyaient des mails pour vous signifier que vous ne seriez pas remboursé par ce  qui restait de la sécurité sociale si vous mangiez cette boulette d’Avesnes avec du beurre alors que vous saviez très bien que vous aviez trop de cholestérol. »


Comment s’étonner que, dans un tel monde, les amoureux retrouvent le seul comportement rebelle qui vaille, celui du défi orgasmique, tel que le met en scène Corinne Morel-Darleux (“ Fuck’m all ! ”), dans un court texte directement inspiré de la relation amoureuse de Winston et Julia dans le Pays doré de 1984 ? Mais la police veille : « Mademoiselle Mitchell, Monsieur Denol. Vous venez de déclencher la procédure 84. Restez calmes. Ne paniquez pas. […] Vos mouvements sont captés, vos voix enregistrées. Ne tentez pas de fuir. Nos agents seront sur place dans quelques minutes. Ne bougez pas. »


Avec Maxime Vivas (“ La mobylette bleue ”), nous sommes dans un monde à front renversé. Son narrateur a décidé de quitter « la ville embouteillée et bruyante, gorgée d’oxyde de carbone, agglomérat de citoyens solitaires dans une foule autiste qui déambule sous la surveillance de mille caméras. » Pauvre rebelle, dans le collimateur du ministère de l’Environnement, de la Survie de la planète et de la Répression qui avait refusé l’installation, pourtant gratuite, de toilettes sèches ! Il va découvrir que les espaces ruraux sont hostiles, que l’expérience y est intransmissible, que la communication entre les êtres y est vaine et que la foule solitaire urbaine subit, pour finir, des peines moins afflictives que celles des riverains du canal du Midi.


Paul Ariès nous joue “ le monde d’après ” de manière franchement didactique (“ Le cauchemar climatisé de Sony ”). Nous sommes passés de la Société du Travail obligatoire à la Société du Partage obligatoire. 2050 a vu la fin du capitalisme vert. Le slogan « Moins de biens, plus de liens » a triomphé. La spéculation est impossible car la monnaie a retrouvé sa fonction unique d’échange. Les grandes usines ont été remplacées par des petites unités coopératives. La décroissance est devenue ludique.


Frédéric Denhez envisage une France sans pétrole (“ Car bonne fut la France ! ”). En 2022, le capitalisme s’est emballé dans une logique darwinienne terrifiante. Carrefour a racheté tous les agriculteurs des alentours. Wal Mart a racheté Carrefour. Chinese Food a racheté Wal Mart. Ravagés par la LRU, les chercheurs français sont allés vendre leurs méninges dans les pays émergents. Renault et PSA ne sont plus que des assembleurs. Le pays n’est plus solvable.


Parce qu’il est polyphonique, ce petit livre nous rend un grand service en nous prévenant que le grand soir n’est pas un moment d’équilibre parfait. Chaque nouvelle étant à la fois euphorique et dysphorique, sachons que, dans la lutte ardente et joyeuse, nous ne sommes pas au bout de nos peines.



Image, source : Photograffeurs


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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 15:05

André Gardies. Le train sous la neige. Sète : Éditions de la Mouette, 2011


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Le monde d'André Gardies

 

Ceci est le cinquième roman d’André Gardies. Ce qui frappe chez cet écrivain qui a publié sa première œuvre de fiction à un âge respectable, c’est qu’il se renouvelle à chaque ouvrage mais que son œuvre fait preuve d’une grande cohérence en ce qu’elle est traversée par les mêmes thèmes personnels forts : le temps qui se dilate et se rétracte et qui n’est certainement pas linéaire mais qui fait jaillir les souvenirs et les sensations, la force du destin, conjointement aux forces venues du dedans, l’âme des choses, l’extrême difficulté à établir des relations vraies, la quête de soi, sisyphienne, ni achevée, ni pleinement réussie. Et puis les représentations picturales ou photographiques, qui nous parlent si nous parvenons à entrer en elles. Ce qui est presque naturel pour un spécialiste de l’espace filmique.


Ce récit est la quête traumatique et angoissée d’un homme d’un certain âge qui tente de remonter le fil de sa mémoire, en « trouvant les mots justes » qui l’amèneront à « ressasser ses souffrances et ses inquiétudes ». Gardies véhicule cette difficulté à retrouver le temps par une utilisation originale et déroutante des temps de la grammaire (passé composé, parfait, plus que parfait).


L’univers fictif de l’auteur – comme celui de son personnage – est constamment une polyphonie des sens. L’ouïe est finement sollicitée (« le jacassement aigre du carillon ») ; mieux encore quand le tellurique et l’âme des choses investissent, de manière téléologique, la raison humaine : « J’aime le moment où le feu rugit au fond du four. J’aime quand il lutte contre la terre et l’eau. D’ailleurs c’est ça qui fait la beauté unique de la céramique, qu’elle soit le fruit d’une lutte toujours implacable. »


Et puis, il y a la sexualité, présentée en ses multiples registres. L’adolescente, brute de décoffrage : « Comme pour mieux s’adresser à la classe, la prof de sciences naturelles se balançait légèrement d’avant en arrière. Et durant tout ce balancement, son sexe venait s’appuyer contre l’angle arrondi du plateau sur lequel elle semblait peser et qui s’enfonçait dans le giron de la jupe serrée en dessinant un triangle désirable. » La mature, plus sensuelle : « Un lit de douceur féminine, presque délicat. Les draps fins certainement, ou le moelleux enfoncement de l’oreiller ? Aussi enveloppants que les bras d’une amante, que ceux de sa belle inconnue ; celle qui dans ce même lit, l’été, se laisser réveiller par la lumière du soleil. […] La douceur de la peau au creux des reins, les paupières qui se ferment pour mieux écouter le désir, l’odeur chaude du coup où l’on se blottit, la complicité des regards émus, des gestes presque malhabiles à force d’émotion, tout cela serait-il possible sans la pudeur, sans le sentiment que l’on se donne à l’autre, plus précisément que l’on se découvre à l’autre et uniquement à lui ? »


Mais le thème dominant de ce roman reste l’animisme. L’auteur, qui a longtemps vécu en Côte d’Ivoire, nourrit son récit – de manière troublante et parfois aussi un peu didactique – de sa connaissance des masques et de la reine de la lagune, la mystérieuse et redoutée “ Mami Wata ”, cette sirène inspirée du lamantin qui mènera le personnage principal à sa perte parce qu’il l’aura défiée. Je ne résiste pas au plaisir de citer une description saisissante des masques dan échassiers (capables d’effectuer des sauts périlleux sur leurs échasses), qui peuvent dire la force de l’invisible : « Et puis il y avait eu ce moment de saisissement, d’effroi exactement, lorsque l’un d’eux, le plus haut, le grand maître peut-être, s’était arrêté devant lui, devant cet homme blanc, si incongru au sein de la foule. Il avait suspendu un instant ses acrobaties, s’était penché vers lui, le torse à l’horizontale, dodelinant de la tête comme s’il marquait sa surprise, puis avait repris le rythme effréné de ses contorsions et virevoltes tout en ne le quittant pas des yeux. Et tandis que le corps, tout le corps, des pieds de bois frappant en cadence le sol jusqu’aux convulsions des bras et du buste, se livrait au déchaînement le plus endiablé, le visage, lui, continuait de le fixer, immobile et parfaitement impassible, sans autre expression que celle d’une sorte de détachement éternel, comme si rien de la fièvre qui s’était emparée de la chair ne pouvait atteindre l’âme. »


Le grand questionnement de cet ouvrage est : qui et que sommes-nous dans le monde ? Le présupposé de l’auteur est que les réponses fournies par la culture occidentale ne suffisent pas. Comme on dit volontiers en Côte d'Ivoire, par une pirouette, la question est « métaphysique ».

 

Le site d'André Gardies :

http://www.andregardies.com/


 

Toujours dans le cadre de ma politique d’autocitation, je reprends ici une note de mon blog, censuré par nouvelobs.com, consacrée à André Gardies en 2007.

 

Je voudrais évoquer ici brièvement les deux derniers romans d’André Gardies : Les années de cendres (2005) et Le monde de Juliette(2007). Précédemment, Gardies avait publié Derrière les ponts (2002).
J’ai connu André dans les années soixante-dix à Abidjan, où lui et moi enseignions à l’Université Nationale de Côte d’Ivoire. Il était déjà un éminent spécialiste du cinéma de Robbe-Grillet, avant de rédiger une importante thèse d’État sur le cinéma africain. En plus de nombreux repas amicaux, nous avons partagé de forts sérieux combats militants.
Dans Les années de cendres, André a parfaitement réussi à intégrer le personnel (sa quête, sa souffrance) à quelque chose qui lui est supérieur : sa vision humaniste … du genre humain. J’ai énormément apprécié le dialogue du narrateur avec la mère, et la fabrication d’un style – extrêmement cohérent – pour cette même mère. Le style de l’auteur est parfaitement maîtrisé car, comme chez les plus grands, on a la certitude que tout mot choisi est exactement celui qu’il fallait choisir.
Bien que très proche de l’auteur, ce roman est peut-être moins touchant que le suivant, Le monde de Juliette. Il y a toujours un risque avec les profs de littérature car ils connaissent toutes les ficelles, ce qui peut soit les bloquer, soit leur donner une assurance, une arrogance de mauvais aloi. En vrai écrivain, André Gardies donne l’impression de ne pas connaître les ficelles parce que son écriture s’impose naturellement, parce qu’on ne voit que l’art, et jamais la fabrication, l’artefact, l’artifice. Au sens vrai et noble du terme, André fait dans et de la dentelle : c’est constamment élégant, fin et précis.
Le monde de Juliette contient quelques passages sublimes : ce qui a rapport aux sentiments et aux comportements maternels de Juliette est bouleversant. La page 30 est extraordinaire : j’ai rarement lu quelque chose d’aussi beau sur le combat entre la vie et la mort. J’ai proposé cette page à certains de mes étudiants à titre d’illustration du rythme de la phrase, dans la deuxième moitié en particulier.
Je suis sûr que, dans son prochain roman, André Gardies accèdera à l’universel.


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 André Gardies et une admiratrice

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 07:06

Bruno Tessarech. Vincennes. Nil. Paris 2011.

 

Ce petit livre brillant nous parle d'un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître, une utopie constructive, de la folie douce, quelques pratiques staliniennes, un exubérance intellectuelle sans précédent, de l'amour, des haines cuites et recuites. J'en fus pendant deux ou trois ans.

 

http://copainsdavant.linternaute.com/cgi/album_photo/album_photo_diaporama.php?f_id_album=4429191&f_cle_album=1356187820&f_id_image=40990801

 

Vincennes.jpgCe monde perdu m'a marqué à vie, en tant qu'homme et en tant qu'universitaire. L'expérience n'étant pas transmissible, comme le disait justement Aragon, on ne peut la transmettre que par une sorte d'hypersubjectivité à portée universelle. Ce que fait Bruno Tessarech en plaçant ses souvenirs sous l'ombre tutélaire de son maître de l'époque, le très singulier philosophe René Schérer. Phénoménologue husserlien, mais aussi éphébophile, ce frère cadet d'Eric Rohmer était doué d'une personnalité unique. Il finit forcément par être marginalisé par François Châtelet ou Gilles Deleuze.

 

L'auteur écrit donc à sa "camarade" Vincennes, que Chirac rageur fit raser sous la surveillance des policiers et des chiens, et où pas même une plaque commémorative n'atteste la présence passée de  cette institution à nulle autre pareille située, s'en souvient-on, 12 route de la Tourelle. L'avantage est que Vincennes n'aura pas connu le gâtisme et la décomposition. Philippe Sollers ne sera pas venu « délirer entre ses murs », Houellebecq « ricaner sur ses ruines », Arte tourner une commémo.

 

C'était le temps des occupations d'usines, des AG interminables, de la lutte des femmes opprimées, des homosexuels raillés, le temps de ce que l'auteur appelle une « alma mater devenue amante idéale ». Cette amante était constituée d'un alignement de « bâtisses sans âme, une sorte de Sarcelles court sur pattes ». Le pouvoir de droite avait imaginé, malin, cet abcès de fixation, avec Edgar Faure pour papa et De Gaulle pour parrain. Les professeurs sans cravate étaient vêtus de velours côtelé, de blousons de cuir, voire de bleus d'ouvrier (achetés chez Cardin pour les plus gauchistes d'entre eux).

 

La quête du savoir passait par le désir, l'authenticité, le désintéressement. Deleuze, avec ses ongles tellement sales, nous magnétisait. A l'inverse de Schérer, il produisait un discours tout en rebonds mais construit. Comme l'auteur, j’ai encore dans l’oreille sa formule magique lorsqu'il avait résolu une difficulté posée par un questionneur : « Voilà, c'est ça ! »

 

Châtelet était le dominant chez les philosophes : un esprit d'une extrême rigueur, une culture classique immense. Le séminaire de Foucault était le plus couru. Les jeux de mots de Lacan (qui tenta de faire de Vincennes sa chose) en faisait ricaner plus d'un. Bêtement, cela va sans dire. En fin de comptes, affirme non sans raison Bruno Tessarech, la philosophie au début des années soixante-dix, c'était Vincennes et rien d'autre. Mais aussi, pour un temps, un département où l'on pouvait faire attribuer un diplôme à son cheval, tant les contrôles étaient honnis.

 

Vincennes, explique l'auteur, ce fut « le brouillage des règles établies entre deux monde, celui de l'université et celui de la vie, l'abolition des frontières entre le dedans et le dehors. » Accueillant des non-bacheliers, des salariés, des sans-papier, des immigrés, Vincennes devint une sorte de « Larzac suburbin ». La révolution  au bout de la ligne de bus.

 

Qu'eût été une France "vincennoise" ? Un pays sans télé abrutissante, une classe ouvrière plongée dans les livres, des garderies d'enfants associatives, des désirs personnels et l'ordre social réconciliés.

 

Un monde perdu, vous dis-je.

 

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 06:50

P.E.C.R.E.S. Recherche précarisée, recherche atomisée. Paris : Raison d'agir

 

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Ceci est un livre coup de poing : le collectif P.E.C.R.E.S. (pour l'Etude des Conditions de travail dans la Recherche et l'Enseignement Supérieur) explique comment et pourquoi les conditions de recrutement et de travail dans l'enseignement supérieur français deviennent plus scandaleuses encore que  celles du secteur privé le plus rétrograde.

 

Remarquablement bien écrit, si l'on excepte ce viol inepte mais politiquement correct de la langue française qui consiste à faire de Catherine Deneuve une grande acteure et de telle star du porno une formidable suceure (link), sans parler de ces tirets qui nous lacèrent la rétine ("les effets de la précarité fournissent des justifications aux abuseur-e-s, les travailleur-e-s précaires étant dépendant-e-s de leur bon vouloir...") cet ouvrage rigoureux fait le point sur une situation qui nous ramène au XIXe siècle. Si rien ne change, il n'y aura plus un fonctionnaire dans l'enseignement supérieur et la recherche d'ici trente ans (comme c'est le cas dans la plupart des pays du monde), d'autant que ce pli catastrophique aura été pris avec l'assentiment d'une majorité des personnels, par lassitude ou par conviction. Ne nous voilons pas la face : les enseignants et chercheurs du supérieur virent inexorablement à droite et à l'extrême droite. Sarkozy et Pécresse le savait parfaitement lorsqu'ils ont fait voter la LRU à la hussarde en 2007.

 

La main-d'oeuvre précaire a tout pour plaire à ses employeurs, moins chère, docile, de passage. La précarisation n'est pas une variable d'ajustement : elle est faite pour durer. Le travailleur précaire dans le supérieur est une femme (60% sont des femmes), de trente ans en moyenne, multipliant les contrats précaires depuis quatre ans, n'ayant jamais connu de progression de salaire. Un quart des précaires gagne moins de 1200 euros par mois (un tiers des femmes). Ces personnes sont très aisément victimes d'abus d'autorité, de harcèlement, de chantage, de clientélisme.

 

Précariser les personnels, c'est précariser la production des savoirs, la reconnaissance des qualifications, et nier que l'enseignement et la recherche sont un service public. La précarité est devenu le mode normal d'accès au travail. C'est aussi le mode normal de sa sortie : l'entrée statutaire dans le métier se situant à 33 ans et six mois, il est inutile d'espérer une retraite décente.

 

L'Agence nationale pour la recherche (ANR), créée en 2005, a réorganisé les activités de recherche autour de contrats de court ou moyen terme plutôt que de financements sur le long terme. A cause de la LRU (loi sur la "responsabilité" des universités (2007), il s'est opéré un transfert du pouvoir de décision des professionnels scientifiques choisis démocratiquement par leurs pairs aux instances administratives, particulièrement concentré entre les mains du président. Toutes les équipes élues depuis 2007 l'ont été en parfaite connaissance de cause et se sont appuyées sur la loi pour affaiblir les travailleurs et éliminer progressivement les pratiques démocratiques arrachées de haute lutte après Mai 68.

 

Au CNRS, entre 2006 et 2009, le nombre des statutaires a diminué de 2%, celui des non-statutaires a augmenté de 13%. Dans le même temps, 2011 a vu une baisse dans la dotation des laboratoires de 12 à 15%. En bout de course, la France occupe désormais le 25e rang sur 26 des pays de l'OCDE pour l'emploi des jeunes docteurs avec un taux de chômage trois fois supérieur aux pays comparables.

 

Dans l'enseignement supérieur comme ailleurs, l'argent va à l'argent : "On appauvrit le budget de la recherche et de l'enseignement supérieur et, une fois la misère installée dans les universités et les laboratoires, on fait miroiter beaucoup d'argent par le biais d'agences de financement qui ne fonctionnent plus que sur des appels à projets et ne permettent pas légalement de créer autre chose que des emplois précaires." La règle du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux entraîne mécaniquement une diminution des postes statutaires. Tout président d'université peut désormais recruter, seul, un maître de conférences dans la discipline de son choix, sur un CDD et avec les émoluments qu'il aura lui-même déterminés.

 

Ce mouvement calamiteux vient de loin, plus exactement des socialistes, l'élancé Allègre, "dégraisseur de mammouth", et Jacques Attali, protégé à titre personnel par douze statuts de la Fonction publique. En 1998, ils mettent sur pied le LMD (licence, master, doctorat) pour calquer les diplômes français sur un certain nombre de diplômes européens. Il s'agit en fait de faire entrer l'Université française dans la logique marchande de l'"économie de la connaissance".

 

Les universitaires qui choisi cette profession il y a une quarantaine d'années ont joui de deux privilèges considérables : celui de la liberté intellectuelle et de la maîtrise du temps. Qu'en est-il désormais ? "L'emploi précaire se caractérise par la courte durée et la discontinuité des temps rémunérés ; il réduit l'horizon individuel à du court terme ; enfin il entre en conflit avec la temporalité propre de la recherche, qui est nécessairement une temporalité longue." Il s'est passé trente ans entre les découvertes de Pierre-Gilles de Gennes et l'élaboration des écrans de télé plats

 

A terme, il faut craindre une baisse générale du niveau des connaissances, "alors même que la précarisation se met en place au nom des prétendues performance et excellence". (...) Là où une activité de recherche trouvait un prolongement dans une publication robuste et développée, devenant une référence, il est désormais plus rentable de multiplier des publications sur des segments de résultats plus restreints." Il ne faut surtout plus écrire de livres, y compris en sciences humaines, psychologie, par exemple.

 

Ne parlons même plus de "démocratisation scolaire" (dans mes dix dernières années d'exercice, 1998-2008, je n'ai pas entendu une seule fois évoquer ce problème). Les étudiants seront les principales victimes de la précarisation des personnels. Les auteurs font observer que si l'espérance de vie baissait brutalement, on incriminerait à raison le ministère de la Santé. Dans le cas de l'enseignement, c'est le contraire : "Le ministère utilise la baisse du nombre des étudiants pour justifier une baisse du recrutement, (...) préparant les conditions d'une accélération rapide de la déscolarisation." En outre, le recrutement des candidats au doctorat va se faire de plus en plus parmi la population capable d'affronter la précarité, c'est-à-dire dans les classes favorisées. Résultat : "le taux de croissance du nombre des doctorats délivrés est nul en France alors qu'il est en augmentation de 7% en Belgique ou de 23% au Portugal.

 

Je terminerai par une conclusion personnelle, induite par la lecture de ce livre et par mon vécu : comme France Télécom, l'enseignement supérieur et la recherche vont devenir une machine à broyer, un presse-orange, ai-je dit ailleurs (Ça se durcit (116)  ). Combien de temps ces jeunes pourront-ils vivre dans ce mépris, ce manque de reconnaissance, cette exploitation, avec ces rétribution ridicules ?

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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 06:12

 

 

Jacques Vassal. Brassens, homme libre. Paris : Le Cherche Midi, 2011-04-26



Depuis quarante ans, Jacques Vassal est un des meilleurs spécialistes de la chanson d'expression française.


Après avoir publié un Brassens, le regard de Gibraltar en 2006 (ainsi que des livres sur Brel, Higelin, Ferré etc.), il nous livre une somme de 600 pages sur l'unique et inépuisable "auteur-compositeur-interprète", comme on disait autrefois.


Le grand intérêt de cette étude est qu'elle nous fait non seulement entrer dans l'œuvre du Sétois, mais qu'elle fait également entrer le “ Gorille ” dans son œuvre. Les très longs développements sur la prosodie de l’auteur de L’Auvergnat, sur ce qui fait qu'on reconnaît deux lignes de Brassens (Un inédit de Georges Brassens ) aussi vite que deux lignes de Proust, sont passionnants d'empathie et d'érudition. Faisant mentir la prophétie du chanteur, Vassal a fini par pénétrer dans son œuvre « comme dans un moulin ». Vassal pose par exemple la différence fondamentale entre Brel et Brassens : alors que Brel fut constitué par son public, qui le poussa à dépasser la persona du “ Grand Jacques ” des années cinquante, Brassens constitua son public dans la mesure où, comme l’avait compris Patachou, sidérée lors de leur première rencontre en 1952, tout Brassens – paroles, musiques, image publique – était présent dans son premier disque. J’ajouterai qu’on ne peut être que bouleversé par les témoignages sur l’homme Brassens, un être tout en gentillesse, en amitié, en fidélité. Et aussi sur l’auteur, travailleur acharné (les premiers jets de ses chansons faisaient quarante pages), étudiant méticuleux de la langue française, ce qui lui permit de renouer avec la vieille tradition de la poésie chantée. Quant au puriste ! Vassal nous invite àconsidérer, par-delà la forme résolument classique, l’utilisation que fait Brassens de certains adjectifs : funeste, humble, interlope, ingénu, tendre, sacré, brave, pauvre, mélancolique, singulier.


Pour Brassens, paradoxalement, la musique primait. Et il fut un très grand compositeur (ne pas confondre le son de Brassens avec son sens du rythme, ses mélodies et ses harmonies). Quand Sidney Bechet enregistre La cane de Jeanne, il sait ce qu’il fait. Considérons, par exemple, comment, dans “ Au bois de mon cœur ”, les mots sont génialement plaqués sur une musique unique en son genre :

 

Chaqu’fois qu’je meurs fidèlement, (bis)

 Fidèlement,

Ils suivent mon enterrement

 

Quant à la chute du “ 22 septembre ”,


Et c'est triste de n'être plus triste sans vous ,


c’est une trouvaille géniale et sobre comme la chanson française en a rarement offert.

 

Éric Battista, grand ami de Brassens (et par ailleurs meilleur triple-sauteur français des années soixante) a fourni à Vassal une explication lumineuse de la prise de conscience par Brassens du caractère singulier de son talent : « Ce qui l’a sauvé, c’est que le rythme qu’il aimait, le 6/8, c’est-à-dire le tempo de la marche, allait lui servir à cadrer un peu son œuvre. Quand il a trouvé la passage entre le 6/8 et le vers, surtout l’octosyllabe, je crois qu’il a fait une découverte majeure. »

 

Je voudrais insister ici sur un seul aspect de ce travail : la politique de Brassens, ses idées, ses engagements. Cette facette du grand homme a suscité bien des questionnements, bien des polémiques. Vassal souligne la caractère profondément individualiste de Brassens. Ce qui ne l’empêchait pas, dans le même temps, de se montrer plus altruiste et plus sensible aux malheurs des autres que la moyenne. Brassens n’aimait pas les antagonismes, il se « refusait à contrarier les autres et ne s’impliquait pas trop ouvertement. » Il fut peut-être avant tout un moraliste, créateur d’un univers fictif lui permettant, dans le sillage des grands fabulistes, de montrer la réalité et de suggérer des enseignements.

 

En 1942, en pleine guerre, Brassens écrit ceci :

 

Le siècle où nous vivons est un siècle pourri,

Tout n’est que lâcheté, bassesse

Les plus grands assassins vont aux plus grandes messes

Et sont des plus grands les plus grands favoris

 

En 1943, les aléas de la vie et sa volonté propre, font de lui un ni-ni : ni collabo, ni résistant. Il rejoint le STO et se voit affecté à Badorf chez BMW-Aviation. D’une part, il n’y montre aucun zèle, d’autre part il fait tout pour s’abstraire – mentalement, pas de tentative d’évasion – de cette condition : « Je vivais tout à fait étranger, j’étais étranger à toute réalité, c’est ce qui explique que, n’étant pas trouillard, je n’ai pas été héroïque, parce que je n’étais pas là. »

 

Brassens n’a pas besoin d’être fils d’ouvrier pour condamner l’exploitation de l’homme par l’homme, toute entière contenue dans un de ses premiers textes aboutis, l’histoire de ce “ Pauvre Martin ” qui « creuse la terre, creuse le temps » et qui, surtout, « retourne le champ des autres ».

 

Lucide, Brassens ne sera jamais vraiment un chanteur engagé (même si Sartre l’admirait) car, pour lui, la chanson ne peut être que consolation, sans prise avec le temps. L’attestera cette œuvre cinglante, publiée après sa mort, sa seule chanson consacrée … à la chanson, “ Honte à qui peut chanter ” :

 

Honte à cet effronté qui peut chanter pendant

Que Rome brûle

[…] En mil neuf cent trent'-sept que faisiez-vous mon cher ?

J'avais la fleur de l'âge et la tête légère,

Et l'Espagne flambait dans un grand feu grégeois.

Je chantais, et j'étais pas le seul : "Y a d' la joie".

[…] Et dans l'année quarante mon cher que faisiez-vous ?

Les Teutons forçaient la frontière, et comme un fou,

Et comm' tout un chacun, vers le Sud, je fonçais,

En chantant : "Tout ça, ça fait d'excellents Français".

 

Ce qui domine chez lui, qu’on lui reprochera (voir “ En groupe, en ligue , en procession ” de Ferrat), c’est le refus viscéral de hurler avec les loups : « Dès qu’on est plus de quatre, on est une bande de cons » (“ Le pluriel ”).

 

Brassens commence à fréquenter les anarchistes en 1945. Il collabore au Libertaire. Ses écrits ne sont pas de la tisane : « Les policiers tirent en l’air, mais les balles fauchent le peuple ». Peu à peu, il s’éloignera d’eux, même s’il chantera dans les galas de la Fédération anarchiste (dont il ne prendra jamais la carte) jusqu’en 1970 (en alternance avec Léo Ferré). Pour lui, être anarchiste est une autre manière d’être moral.

 

Il restera inflexible dans son opposition à la peine de mort. Lui qu’on ne verra guère dans des bandes de plus de quatre manifestera contre l’exécution de Caryl Chessmann en 1960. Il ne fallait pas manquer de courage pour chanter, au début des années cinquante, en mettant en scène un juge sodomisé par un gorille :

 

Le juge, au moment suprême,

Criait : "Maman !", pleurait beaucoup,

Comme l'homme auquel, le jour même,

Il avait fait trancher le cou.

Gare au gorille !...

 

En 1968, Brassens a la mauvaise, et également très bonne idée de souffrir du mal qui le rongera toute sa vie : des coliques néphrétiques (« Que faisiez-vous en 1968 ? Des calculs ! »).

 

En 1972, donc en pleine agitation sociale et politique, il chante la très dérangeante “ Mourir pour des idées ”, un texte profondément individualiste :

 

Mourir pour des idées, c'est bien beau mais lesquelles?

Et comme toutes sont entre elles ressemblantes,

Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau,

Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau.

Mourrons pour des idées d'accord, mais de mort lente,

D'accord, mais de mort lente.

 

En 1973, il explique à la Radio Suisse Romande qu’il voulait, avec cette chanson « prendre position pour la non-position », parce qu’il ne se reconnaissait pas « le droit de donner des conseils et d’indiquer des voies à qui que ce soit. » Politiquement, il restera insaisissable, toujours dans la pirouette, dans la douceur (quand chaque chanson de Brel se termine sur une goutte d’acide) : « Je suis tellement anarchiste que je traverse dans les passages cloutés pour ne pas avoir affaire à la maréchaussée. » Bien que nourri des grands auteurs, son anarchisme manquera toujours de netteté : « Il m’a semblé que ça semblait coïncider avec ce que je croyais penser : les idées sociales de Proudhon, et de Kropotkine, et de Bakounine, convenaient à ma nature et je les ai adoptées. À présent, dire que je les ai suivies au pied de la lettre, c’est une autre histoire. Il s’est trouvé qu’ils étaient anti-étatistes, que ça me convenait assez. Ils n’étaient pas très partisans de l’armée, ça me convenait assez. Ils n’étaient pas partisans de l’exploitation de l’homme, ça me convenait assez. Ils étaient partisans de l’égalité sociale, ça me convenait aussi. Ils étaient partisans aussi d’une certaine indépendance de l’individu en face de la société, ça me convenait tout à fait. […] Il faudrait que je puisse – et je ne le peux pas – vous expliquer ce qu’est ma morale anarchiste. C’est une espèce de respect des hommes, bien sûr ; c’est une suppression de la hiérarchie. » Ce qui domine chez lui, c’est l’hostilité aux « abstractions antihumaines ». Son positionnement étant celui décrit dans “ Les trompettes de la renommée ” :


Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique.

 

Autre constante, son antimilitarisme :

 

Le jour du quatorze juillet

Je reste dans mon lit douillet ;

La musique qui marche au pas,

Cela ne me regarde pas

(“ La mauvaise réputation ”, 1952).

 

Avec “ La pacifiste ” (texte posthume), il avait pris position contre la guerre du Vietnam :

 

Fasse le ciel que les grands de ce monde

Mettent un terme à cette guerre immonde

À ce massacre inutile et éhonté.

 

Brassens avait une sainte trouille de la mort. Il portait le prénom d’un mort de sa famille. On ne peut lui nier un vrai courage qui, par angoisse peut-être, s’est cantonné à la défense d’abstractions humaines.

 

Reste une œuvre immortelle.


 

PS : Ohé, Jacques, long time no see !

 

 

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 06:30

Éric Laurent. Le scandale des délocalisations. Paris : Plon, 2011.


 http://www.comite-valmy.org/IMG/jpg/CHNE_MAN_10B_05.jpgCe livre remarquable est bien la preuve que, comme le martèle une des rubriques de ce blog, la crise n'est pas le problème, c'est la solution.


Éric Laurent n’appartient pas à la gauche. Il est parfois complaisant (voir ses livres sur Hassan II ou Konan Bédié). Mais dans le métier, on dit de lui qu’il est un “ journaliste d’investigation ”, c’est-à-dire … un journaliste. Un  vrai.

 

Sa dénonciation des délocalisations, par les patronats étatsunien et français en particulier, est puissamment documentée et offre une mise en perspective exceptionnelle de ce problème économique, social et humain. Les capitalistes occidentaux ont cru qu’en délocalisant ils allaient se servir de la Chine ou de l’Inde en qui ils ne voyaient que des pays tout juste bons à fabriquer des t-shirts ou des jouets à deux balles. Ils comprennent désormais que ces pays dits “ émergents ” se servent d’eux. Même Wal-Mart, cet immense empire de la distribution qui avait fait plier les gouvernements étatsuniens successifs, est désormais soumis aux logiques industrielle et commerciale des Chinois (l'auteur consacre un chapitre édifiant aux ravages que l'entreprise des Walton a commis dans la société étatsunienne). Pourquoi la Chine ? Parce que, rappelle Éric Laurent – et c’est là une remarque frappée au coin du bon sens, ce pays a été la première puissance mondiale pendant dix-huit des vingt derniers siècles. Pourquoi l’Inde ? Parce que lorsque les Français et les Anglais (qui l’ont oublié) se disputaient ce pays au XVIIIe siècle, son économie était plus puissante que la leur. Retour des choses.

 

Les responsables des délocalisations ne sont pas les Chinois, mais bien le monde des affaires occidental qui, souligne d’emblée l’auteur, « ne s’est jamais révélé aussi hostile aux intérêts des travailleurs ». Les responsables sont au premier chef les entrepreneurs du CAC 40 qui ont fait passer la part des emplois en France de 50 à 32% de leurs effectifs totaux. Délocaliser, c’est commettre un “ crime de bureau ”, pour reprendre la célèbre expression utilisée lors du procès Papon. Cela signifie des salaires réduits, moins d’impôts pour financer l’éducation ou la santé, un déclin généralisé et une perte irrémédiable de souveraineté.

 

Au sein de l’Europe, les grands groupes pratiquent également la “ délocalisation sur place ” en important des travailleurs de pays européens à la main-d’œuvre bon marché. Comme France Télécom qui a recruté récemment des Portugais sur des contrats de deux ans. La complicité des pouvoirs publics est totale : l’Union européenne, les États, les régions financent les entreprises qui cherchent à délocaliser, avec l’argent même des contribuables. En dix ans, l’emploi industriel a baissé en moyenne de 15% dans l’Union européenne, et de 20% en France.

 

Le déclin des États-Unis et de l’Europe s’accélère. En 2010, plus de la moitié de la croissance mondiale a été assurée par les pays émergents, dont un tiers pour la Chine. Une des raisons de cette avancée fulgurante est que les entreprises occidentales de pointe n’hésitent pas, parce qu’elles visent le court terme, à opérer des transferts de technologie, à brader leur savoir-faire aux Chinois ou aux Indiens. C’est le cas de Texas Instruments, installée à Bangalore depuis quinze ans. Ou d’Alsthom qui a été contraint, en toute illégalité, d’abandonner une partie de son know-how aux Chinois qui vendent désormais des trains à grande vitesse à prix cassés. IBM n’est pas morte, mais elle emploie plus de 40000 salariés en Inde. Les Chinois ou les Indiens n’ont plus besoin de racheter des firmes occidentales puisque ces firmes ont « programmé leur suicide » en transférant leur recherche-développement en Asie. 60% des firmes occidentales de haute technologie ont délocalisé leurs emplois. C’est ainsi que les puces électroniques des avions F 16 sont fabriquées en Chine. Comme disait Lénine, « Le jour où nous voudrons pendre les capitalistes, ils nous vendrons eux-mêmes la corde pour le faire. »

 

L’auteur rappelle que le monde des affaires a toujours été fasciné par les régimes forts. Parmi d’autres étatsuniens, la famille Bush a travaillé avec l’Allemagne nazie. Ikea faisait fabriquer ses meubles en Pologne dès les années soixante. Aujourd’hui, l’Indien Tata – ressortissant d’une authentique démocratie politique – envisage d’implanter sa production automobile en Chine. Le fin du fin est d’installer physiquement une usine dans un État fort, puis, par le biais de succursales multiples et autres entourloupes légales, de localiser les bénéfices dans un pays à faible fiscalité et de déclarer les pertes dans un pays à fort taux d’imposition sur les sociétés.

 

Toujours en avance d’un quart d’heure, les États-Unis ont innové : non seulement les entreprises, mais également le gouvernement fédéral et les États délocalisent (Yes, they can). Lorsqu’un travailleur de l’Indiana perd son emploi, il compose un numéro officiel et, à l’autre bout du fil, un Indien (sic) lui explique les démarches à effectuer et les droits dont il peut se prévaloir. Dans les faits, cet Indien est rétribué par les impôts que paye le chômeur. C’est ainsi que les États-Unis ont perdu plus d’un million d’emplois au profit de l’Inde. En France, le nombre réel de personnes sans emploi véritable avoisine six millions. Dans un récent article (link), David Macaray expliquait comment – autre retour des choses – Ikea avait fait des États-Unis une terre de délocalisation, un pays du Tiers-Monde pour le dire vite. Ainsi donc, nos sociétés sont entrées dans un cycle infernal : « en abaissant les salaires et en accentuant les délocalisations, les entreprises affaiblissent la demande intérieure. Elles n’ont pas compris qu’en se débarrassant de leurs salariés elle perdraient leurs consommateurs. » Le pire est que ces mêmes entreprises fuient à l’étranger en exigeant des subventions payées par les gens qu’elles mettent au chômage. Notre système économique en est venu à « détester ceux qui ont un emploi et plus encore ceux qui l’ont perdu. »

 

Les pouvoirs politiques sont complices : ils ne protègent plus du tout les travailleurs. Ils observent sans réagir les déqualifications, l’abaissement des salaires, le travail à bas coût. La politique européenne est aussi absurde que criminelle : « elle s’offre à la concurrence internationale tout en pratiquant une politique interne de la concurrence, tatillonne, qui interdit à ses États membres de fournir à leurs industries un soutien public. Comme c’est le cas en Chine ou aux États-Unis. »

 

Que se passera-t-il lorsque la mariée sera devenue vraiment laide ?

 

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 06:24

Greg Lamazières. Pierre Bourthoumieux. Vie et mort d’un résistant socialiste toulousain (Préface de Pierre Mauroy). Paris : L’Harmattan, 1999.



 http://greglamazeres.free.fr/greglamazeres.free.fr/pb_a_la_tribune.jpg

Une fois n’est pas coutume, je rends compte ici d’un ouvrage paru il y a plus de dix ans, mais que je n’ai découvert que récemment. Pourquoi ce grand résistant toulousain et pas un autre (Raymond Naves, par exemple), tout bêtement parce que Bourthoumieux fonda une pharmacie à quelques dizaines de mètres de chez moi, tenue aujourd’hui par Claudine, sa fille (qui a épousé un de mes cousins éloignés) et Jean-Paul, l’un de ses petits-fils.

L’ouvrage en question a été rédigé par un autre de ses petits-fils, journaliste et déjà auteur d’ouvrages historiques. On pardonnera le côté un peu hagiographique de cet ouvrage, assez compréhensible, pour retenir le rendu très vivant et très précis d’une existence étonnante, admirable.

Face à son grand-père, qu’il n’a pas connu (et pour cause), le petit-fils s’est retrouvé face à un puzzle : « un militant, un père, un compagnon, un insoumis, une force de la nature. »

Tous ses faits et gestes tendirent vers un seul but : faire en sorte qu’un « monde nouveau émerge du mauvais humus des années trente, puis des cendres de la guerre.»

Lors du congrès de la SFIO de 1937, la motion Blum, aux connotations d’un marxisme qui est aussi celui de Pierre (qui a toujours œuvré pour une alliance socialistes/communistes), l’emporte. Les députés socialistes, majoritairement hostiles à cette motion, évoquent la « valeur dialectique du fascisme » et prônent le triptyque « Ordre, Autorité, Nation ». Nombre de ces députés voteront les pleins pouvoirs à Pétain deux ans plus tard. Avant cela, deux d’entre eux, Marcel Déat et Adrien Marquet auront semé bien des mauvaises graines. Maire de Bordeaux dynamique (on lui doit le stade Lescure, les abattoirs et le goudronnage des rues), Marquet défend dès 1933, lors du 30e congrès de la SFIO, « l’ordre, l’autorité et la nation ». Ainsi que Déat, il est exclu du parti, après la publication du manifeste des « néosocialistes ». Tout deux fonderont le Parti socialiste de France. Marquet sera nommé ministre d’État par Pétain en juin 1940. Pendant l’Occupation, il n’aura aucun mot de sympathie pour les juifs bordelais et ne dénoncera pas les rafles dans sa ville (1700 déportés dont 225 enfants).

Le 2 novembre 1934, Bouthoumieux est sur le quai de la gare de Cahors, au titre de délégué des amis de l’URSS pour les célébrations officielles du 17e anniversaire de la révolution d’Octobre. En 1938, il écrit : « Je me refuse à tout excès, qu’il soit d’admiration ou de réprobation totale. »

En 1934, il ouvre sa pharmacie, avenue de Muret, juste en face du Bijou, un café encore présent aujourd’hui. Sa conception de la santé publique détonne quelque peu : « En régime socialiste, les soins médicaux et pharmaceutiques ne constituent plus une charge pour les travailleurs. Un socialiste ne pose pas le problème des prix des produits pharmaceutiques. Il recherche les moyens de les supprimer, […] non pas en se plaçant sur le terrain économique mais tout simplement sur le terrain moral. »

S’efforçant d’introduire la pratique marxiste dans le commerce, il fonde, pour les ouvriers de l’usine chimique L’Onia (Office national industriel de l’azote, entreprise d’État, future AZF), une coopérative de produits alimentaires. Il fonde également un club de basket dans le quartier de la Croix de Pierre.

En, 1935, il est élu au conseil municipal de Cahors – sa ville de naissance, tenu par des radicaux, rouges à l’extérieur et blancs à l’intérieur.

Le 10 janvier 1936, la SFIO, le PC et le parti radical, sous l’impulsion de deux jeunes pousses particulièrement brillantes, Jean Zay et Pierre Mendès-France, signent le programme de rassemblement populaire. Lorsque le Front populaire remporte la victoire aux législatives, Anatole de Monzie, grande figure du radicalisme du Lot, est scandalisé : « C’est là un complot de fonctionnaires et de cultivateurs que la politique des décrets-lois avait réconciliés ». Lui aussi votera les pleins pouvoirs à Pétain. Cet ami d’Otto Abetz et de Darquier de Pellepoix, le Commissaire aux questions juives, devra quitter la mairie des Cahors en 1942.

Dans le Lot, le parti radical est tenu par le député Louis-Jean Malvy, grand-père de l’actuel président socialiste de la région Midi-Pyrénées (décidément, les générations spontanées sont rares, en politique comme ailleurs). Lors de la guerre civile espagnole, Malvy prend la tête « d’un puissant lobby franquiste ». Il souhaite la victoire des militaires espagnols en qui il voit de « vrais républicains épris d’ordre ». La devise de son fils Charles, également homme politique radical, est « Ordre, Travail et Propriété ». Lors des élections cantonales de 1937, Malvy l’emporte de justesse face à Bouthoumieux, grâce aux voix de l’extrême droite du Parti social français.

À la même époque, Madeleine, la femme de Bourthoumieux, meurt d’un cancer. Pierre est veuf à trente ans.

Pour sauver l’Espagne républicaine – le gouvernement de Front populaire se refusant à armer réellement les combattants républicains – Bourthoumieux a une solution toute simple : le maintien de relations commerciales renforcées avec le gouvernement de la République. On ne saura jamais – si cette politique avait été mise en œuvre – si la face du monde en eût été changée !

Face à la menace hitlérienne, Bourthoumieux oublie progressivement son pacifisme. Il combat ceux pour qui « mieux vaut Hitler que Staline », et aussi ceux pour qui « mieux vaut Hitler que la guerre ».

À 31 ans, Pierre est mobilisé près de Verdun, dans une ambulance de chirurgie lourde. Blessé, il est évacué vers Poitiers, puis Toulouse. Il a le plaisir d’apprendre que le socialiste toulousain Vincent Auriol compte parmi les 35 députés socialistes qui n’ont pas voté pour la Révolution nationale. Il fréquente Silvio Trentin, cette extraordinaire figure de l’émigration politique italienne, dont la librairie, rue du Languedoc à Toulouse, sera le berceau de la résistance locale.

Pour ce qui la concerne, La Dépêche du Midi des frères Sarrault s’est ralliée à Pétain.

Pierre entre en résistance. Pour balayer la Révolution nationale, pour ne pas retomber dans les ornières de la démocratie bourgeoisie, « pour ne pas faire du neuf avec du vieux, mais du neuf, du vrai neuf ! »

Il prend le nom de Bonnard, un personnage d’Anatole France. Le pouvoir vichyste ne mégote pas : il lance 2000 policiers toulousains contre les résistants.

En mars 1944, Bourthoumieux doit retrouver à Lyon d’autres résistants socialistes. Parmi eux, le futur historien et avocat Henri Noguères, chef du réseau Franc-tireur pour la région de Montpellier. Parmi eux, également, Gaston Deferre et Daniel Mayer. La police de Barbie a tendu un piège dans lequel tombe le résistant toulousain. Il sera longuement interrogé, torturé, mais ne lâchera aucun nom, répétant inlassablement qu’il est à Lyon en tant que représentant d’un journal féminin.

En juillet 44, la Gestapo cesse de l’interroger. Son dossier est classé mais Pierre n’est pas libéré. Il est transféré à Compiègne, puis au camp de Neungamme, près de Hambourg. Un camp d’extermination par le travail. Pierre résiste aussi longtemps qu’il le peut. Il pèse 38 kilos. Pour les Allemands, la débâcle implique d’effacer un maximum de traces de la barbarie.

Lamazères raconte la mort de son grand-père, brûlé vif dans une grange à fourrage avec 1015 autres camarades. 717 martyrs ne pourront pas être identifiés.

D’autres prisonniers mourront noyés, dans une eau à 8°, au large de Lübeck.

Lorsque Pierre meurt, Toulouse était libérée depuis neuf mois.

Le 5 mai 1955, le maire de Toulouse Raymond Badiou, lui-même grand résistant socialiste (père du philosophe Alain Badiou), inaugure une rue Bouthoumieux dans le quartier de la Croix-de-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

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