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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 08:12

C'est un des plus beaux livres que j'aie jamais lus. Un des plus poignants aussi.

 

Hélène Berr. Journal. Paris, Tallandier, 2008.


http://25.media.tumblr.com/tumblr_kwgj1278Ej1qab8bno1_400.jpgSur la couverture, un très beau visage. Des yeux intenses et doux qui vont voir l’horreur de Bergen-Belsen avant de se fermer. Une expression de profonde paix intérieure, de volonté, mais aussi de résignation.
Le manuscrit de ce Journal a été retrouvé par la nièce d’Hélène Berr. À l’initiative de Jean Morawiecki, le fiancé d’Hélène, ce document a été remis au mémorial de la Shoah à Paris.
Patrick Modiano, qui a écrit une superbe préface à ce texte, s’est dit « frappé par le sens quasi météorologique des atmosphères, cette dissonance entre les après-midi de soleil où elle marche dans un Paris radieux et les événements atroces, effrayants, qu’elle vit. » Modiano s’est dit également surpris « par ses silences, le fait qu’il n’y ait presque pas d’échanges sur la situation avec ses parents. » Ce silence, Joseph Losey l’avait puissamment rendu au début de Monsieur Klein : un couple de Juifs subissent séparément une inspection anthropométrique dans un service de la police française et sont incapables d’échanger un seul mot une fois l’examen humiliant terminé.

 

Le livre s’ouvre sur une visite d’Hélène Berr chez Paul Valéry, ou plutôt chez la concierge du maître. Valéry a accepté de dédicacer son dernier ouvrage à la jeune étudiante qui a le droit d’aller le récupérer dans la loge. Sans le savoir, ou en le sachant, le poète nous livre la subtile et rayonnante Hélène : « Exemplaire de Mademoiselle Hélène Berr. Au réveil, si douce est la lumière et si beau ce bleu vivant ».

 

Avec les Berr, nous sommes en présence d’une bourgeoisie très établie (le père est le directeur-adjoint de Kuhlman), des Juifs sans judaïsme, totalement laïcs, sachant à peine où se trouve Israël. Quant à Hélène, c’est un être solaire de vingt et un ans à qui il reste deux ans à vivre , « inondée » de joie, sous le soleil bleu lavé et les nuages ouatés, légère à l’idée du lien matériel qui l’unit désormais au créateur de Monsieur Teste.
Comme l’a fort bien exprimé Modiano, la vie d’Hélène va désormais osciller entre l’ombre et la lumière, entre le port de l’étoile jaune et le déchiffrage d’une sonate de Beethoven, entre un formidable désir d’embrasser le monde qui, parfois, frôle le déni de la réalité, et la certitude que tout cela finira, comme son Journal, dans « Horror, horror, horror ».

 

Il y a, pour le moment, les vexations et l’exploitation en face desquelles on se fait tout petit, on biaise : le père d’Hélène reçoit un avis de spoliation ; la mère le lui cache. Il faut faire comme si cela n’existait pas pour pouvoir jouir du « parfum subtil des buis en fleurs, du bourdonnement des abeilles, de l’apparition soudaine d’un papillon au vol hésitant et un peu ivre. » Ces touches fulgurantes me font penser à la nouvelle de Virginia Woolf “ The Death of the Moth ” : « The same energy which inspired the rooks, the ploughmen, the horses, and even, it seemed, the lean bare-backed downs, sent the moth fluttering from side to side of his square o fthe window-pane. […] One was indeed, conscious of a queer feeling of pity for him. » Comment mieux passer, en un clin d’œil, de la nature dans sa folle énergie à la commisération face au destin d’une petite phalène innocente…

 

Privée d’agrégation pour cause de lois raciales, Hélène Berr sera une étudiante exceptionnelle et fréquentera des noms, pour nous anglicistes, très familiers : son professeur Louis Cazamian, le maître des études anglaises du XXe siècle, Robert Escarpit, qu’elle aura connu étudiant, Sylvère Monod, « très gentil », et sa future femme Anne Digeon, « charmante ». Monod fut l’un des grands noms des études anglaises de la deuxième moitié du XXe siècle. Très affecté par la perte de sa femme, puis par la mort de sa fille, il s’est éteint en août 2006. Par lui, j’ai l’impression, fausse bien sûr, qu’Hélène Berr est à portée de ma main, à deux maillons de la chaîne des lecteurs de Shelley.
Pour l’instant, Hélène lit le très délicat poète Hugo von Hofmannstahl (elle prend des cours d’allemand) et fait du violon chez les Lyon-Caen. Elle apprend que le frère de son ami Roger Nordmann vient d’être fusillé, mais à la bibliothèque d’anglais, elle cherche une traduction de Coriolan avant de se plonger, « avec un étudiant à qui [elle n’a] jamais parlé » dans Beowulf, ce long poème épique du haut Moyen-Âge, le texte fondateur de la littérature anglaise. Je me demande si cet étudiant ne pourrait pas être mon maître et ami André Crépin, l’un des deux ou trois meilleurs spécialistes au monde de Beowulf.


http://www.rfi.fr/radiofr/images/100/432heleneBerr_journal.jpgEt puis arrive le moment fatidique du port de l’étoile jaune, ce petit bout de toile qui signe la barbarie à l’état pur. Sa mère annonce à Hélène la nouvelle du décret. Celle-ci s’installe d’abord dans le déni : « je discuterai cela après. » Ce matin-là, en effet, les oiseaux pépient, « un matin comme celui de Paul Valéry ». Mais, bien vite, Hélène réalise qu’elle ne croyait pas que « ce serait si dur ». Elle s’arme de courage, garde la tête haute dans la rue, regarde les gens bien en face, si bien que certains détournent les yeux. Le plus difficile, c’est de rencontrer d’autres gens qui l’ont, dit-elle. Deux gosses l’ont montrée du doigt : « Hein ? t’as vu ? Juif. »
Le marquage au fer ne s’arrêtera plus. Le 7 juin 1942, à la demande des autorités allemandes, le Préfet de Paris oblige les Juifs de ne voyager dans le métro qu’en seconde classe et dans la dernière voiture de la rame. Pour éviter tout scandale, le préfet, toute honte bue, ne communique pas l’information au grand public.
Hélène joue le Quatrième Quatuor de Beethoven tout un après-midi. Elle est éreintée, mais jouit de « la beauté au cœur de la laideur ». Le père d’Hélène est emmené à Drancy où, sous le beau soleil, survivent plusieurs milliers de malheureux dans la pestilence et l’humiliation. Hélène essaie de faire comme si : « Je tâche de faire toutes les petites choses que Papa faisait pour qu’elles n’éveillent pas trop de souvenirs par leur absence : ouvrir les volets de Maman le matin, fermer le soir, ouvrir le gaz le matin. »

 

Après l’étoile jaune, Pitchipoï, ce lieu mythique dont les Juifs veulent se persuader qu’il sera le but de leur déportation alors qu’ils savent que tout se terminera dans l’enfer des camps d’extermination. Lorsque, ensemble, ils pensent à l’impensable, à l’innommable, les Beer mêlent le rire à l’angoisse, font des plaisanteries qui les empêchent de réaliser le grave du problème. Et puis il y a surtout cette question sans réponse : pourquoi sommes-nous persécutés ? Hélène tente d’opposer la raison, un raisonnement à la barbarie déchaînée : elle ne se sent pas juive, elle est à mille lieues de la tradition du ghetto, elle est nourrie de l’esprit de la Révolution Française qui a défendu les Juifs en tant qu’individus, mais pour qui la “ race juive ” n’existait pas.
Petit à petit, l’ombre cache la lumière. Il n’est plus possible à Hélène d’éprouver des instants de bonheur « unmixed » (dit-elle dans cet anglais qu’elle maîtrise parfaitement), c’est-à-dire purs, des instants de rêve. Une amie lui annonce la naissance de son bébé. Elle ne peut plus se représenter le fait que de la vie puisse encore apparaître sur terre.
Dans ce Journal qui est son âme et sa mémoire, qu’il faudra « sauvegarder » à tout prix, Hélène continue à égrener l’horreur. Les gendarmes, qui obéissent aux ordres, arrêtent un bébé de deux ans pour l’interner. On sort d’un hôpital un tuberculeux au dernier degré, une jeune femme à deux doigts d’accoucher, deux malades qui avaient encore des drains dans le ventre. Une vieille femme impotente est convoquée avec son infirmière à la Kommandantur. Elle est accueillie par ces mots : « Vous, l’infirmière, asseyez-vous – la juive restez debout ! ». Crétinisme d’une civilisation où la conscience a décroché des sentiments, de l’humain. Crétinisme de soldats allemands qui tiennent la porte dans le métro à une Juive qui porte l’étoile. Crétinisme de barbares incapables, désormais, d’établir un lieu entre une cause et ses effets.
Dans un très beau texte de 1931, “ Une pendaison ”, un épisode auquel il assista et dont il fut l’un des agents, George Orwell réfléchit soudain à l’exécution d’une sentence de mort, à ce qui se passe dans l’esprit et dans la physiologie d’un homme qui va mourir : « Lorsque je vis le prisonnier faire cet écart pour éviter la flaque, je vis le mystère, l’injustice indicible [the unspeakable wrongness] qu’il y a à faucher une vie en pleine sève. […] Lui et nous, nous formions un groupe d’hommes qui marchaient ensemble, voyaient entendaient, sentaient, comprenaient le même monde ; et d’ici deux minutes, d’un coup net, l’un de nous allait disparaître – un esprit de moins, un univers de moins. » Hélène Berr se situe au niveau d’Orwell quand elle explique que le barbare broie sa victime parce qu’il décide de ne pas voir l’humain en elle : « Et des morts, qu’est-ce que c’est ? C’est mettre fin à des vies pleines de promesses, de sève à des vies intérieures aussi bourdonnantes et intenses que la mienne par exemple. Et cela froidement. C’est tuer une âme en même temps qu’un corps, alors que les assassins ne voient qu’un corps ».

 

On sait depuis, entre autres, Claude Lévi-Strauss, qu’il n’y a pas de races, ce que ressent Hélène Berr dans ses fibres : « je ne me sens pas différente des autres hommes, jamais je n’arriverai à me considérer comme faisant partie d’un groupe humain séparé […]. Je souffre de voir le mal s’abattre sur l’humanité ; mais comme je ne sens pas que je fais partie d’aucun groupe racial religieux, humain (car cela implique toujours de l’orgueil) je n’ai pour me soutenir que mes débats et mes réactions, ma conscience personnelle. »

 

Petit à petit, Hélène et les siens s’enfoncent mentalement dans la mort. Mourir pour être hors d’atteinte des Allemands, mourir pour ne plus pleurer les morts. Cette flamme magnifique, cette beauté « symbole de la force radieuse » selon sa nièce Mariette Job ne disparaîtront pas.


 

Horror, horror, horror

Tongue nor heart

Cannot conceive nor name thee !

 

Horreur, horreur, horreur

Ni la langue ni le cœur

Ne peuvent te concevoir ni te nommer ! 

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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 06:40



 

Bien que n'étant pas un acharné du polar, j'avais lu les deux premiers romans de Pierre Lemaitre, Travail soigné et Robe de marié, qui m'avaient littéralement estampé. Toujours aussi maîtrisé et noir, son troisième roman comportait en outre une touche politique qui me plut énormément parce que je me sentais proche des analyses de l'auteur, et surtout parce qu'elle était un très subtil ressort de l'intrigue. À la même époque, j'avais découvert et énormément apprécié une autre merveille, les deux forts tomes de Mortelles connivences d’André Delauré.

Je donnai l'article ci-dessous au Grand Soir qui, à ma connaissance, n'avait jamais publié de recension de roman policier. Ce texte de mars 2010 fut beaucoup lu, au point qu'il figure, aujourd'hui encore, en tête des références des moteurs de recherche.

Suite à mon compte rendu de Cadres noirs, Pierre Lemaitre, je crois très touché, m'écrivit ceci :


"J’ai eu bien du plaisir à vous lire : vos références m’ont semblé justes et motiver un point de vue aussi efficacement est assez rare chez les blogueurs. "


Par la suite, je lus, avec toujours autant de plaisir son dernier livre, Alex, dont je rédigeai une critique pour ce blog :


[->http://bernard-gensane.over-blog.com/article-note-de-lecture-n-71-68925017.html]


Enthousiaste, l'auteur m'écrivit, entre autres, ceci :


"Alors évidemment, Bernard, j'en rougis...
 Mille merci... Mais pour ceci, principalement : personne n'a mieux lu mes romans et ton analyse stylistique est parfaitement bien vue.
 Aucun critique (et pourtant... je te les joins pour mémoire : LA DROITE M'ADORE !! et je ne sais pas comment je dois le prendre...) n'a été aussi pertinent, sans doute parce qu'aucun n'a ni assez de place ni parfois assez de culture pour le faire.
 Notamment la manière dont je construis le faux langage oral est extrêmement bien comprise et analysée.
 […]
 J'espère vivement que ton blog sera BEAUCOUP lu !  "

 

De l'art de se faire des amis.


 Contrairement à Zola qui s’imposait des efforts cognitifs démentiels dans la préparation de ses romans, Pierre Lemaitre n’est pas un adepte compulsif de la consultation d’internet. Si ses œuvres nous donnent un rendu de la société aussi saisissant c’est que, chez lui, le vraisemblable est plus puissant que le vrai. Comme aurait dit Flaubert, il ne s’écrit pas, pas plus qu’il n’écrit la société. Mais si on ne voit pas, à proprement parler, la société, on la sent partout.

À l’heure ou de nombreux sondages nous montrent les Français épuisés par le travail et désespérés par le chômage, ce roman noir de Pierre Lemaitre tombe à pic. Nous sommes dans un monde où des manutentionnaires gagnent 585 euros brut par mois et où les cadres, s’ils veulent croire en leur utilité, en leur mission, s’identifient à leur patron « avec une force de conviction dont les patrons ne rêveraient même pas. »

Quinquagénaire, donc bon à jeter, le personnage principal a dû accepter un petit boulot quand il s’est retrouvé au chômage (il était pourtant DRH) après la fusion de son entreprise avec une société belge. Son conseiller pôle emploi voit en lui un modèle de chômeur car il a renoncé à l’idée de trouver du travail, sans pour autant renoncer à en chercher. Avec des types comme moi, dit-il, « le système a l’éternité devant lui. »

Après quatre ans de galère, il a la lucidité de se sentir largué car il ne maîtrise plus le discours de l’efficience entrepreneuriale (que l’on retrouve d’ailleurs désormais dans la Fonction publique) : « management de la transition », « réactivité sectorielle », « identité corporate », « benchmarking », « réseautage ». Il faut désormais briller dans le marketing et le management : « Le marketing consiste à vendre des choses à des gens qui n’en veulent pas, le management à maintenir opérationnels des cadres qui n’en peuvent plus. »

La métaphore qui file tout au long de ce roman à suspense (en fin de compte plus un roman psychologique que d’action) est que les salariés sont les otages des capitalistes, sous le regard bienveillant des pouvoirs publics : « Les aides de l’État auraient permis aux entreprises de licencier 65000 salariés en un an. »

Alain Delambre est un cadre de cinquante-sept ans anéanti par quatre années de chômage sans espoir. À son sentiment de faillite personnelle s’ajoute bientôt l’humiliation de se faire botter l’arrière-train par un petit chef, turc qui plus est.Aussi quand un employeur accepte enfin – divine surprise ! – d’étudier sa candidature, Alain Delambre est prêt à tout : à emprunter une somme d’argent considérable, à se disqualifier aux yeux de sa femme, de ses filles et même à participer à l’ultime épreuve de recrutement, un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages : « Les candidats à un poste sélectionnent les candidats à un autre poste. Le système n’a même plus besoin d’exercer l’autorité, les salariés s’en chargent eux-mêmes. Les entrants créent les sortants. Le capitalisme vient d’inventer le mouvement perpétuel. » Donald Westlake avait dramatiquement exploré ce thème avec Le Couperet (avant, personne n’est parfait, de soutenir Bush), la solution extrême utilisée par un chômeur pour retrouver du travail étant d’assassiner ses collègues de la liste étroite pendant la dernière sélection pour un emploi.

Ce jeu de rôle (les jdr sont apparus – ce n’est pas un hasard – aux États-Unis dans les années soixante-dix) pour adultes en perdition est organisé pour le bénéfice de l’entreprise Exxyal-Europe, une grande du pétrole dont, visionnaire, Lemaitre nous prévient que l’un de ses objectifs principaux « consiste à rapprocher les activités de raffinage des lieux de production », ce qui entraînera la fermeture de plusieurs raffineries en Europe.

Avec toutes les ressources de son corps et de son esprit, Alain Delambre s’engage dans ce combat pour regagner sa dignité, sans se rendre vraiment compte qu’il s’engouffre dans une spirale affolante qui devrait, si nous étions dans un roman réaliste, l’entraîner vers une mort violente. Bien lui prend de ne pas se rendre compte, dès le début de son aventure, que les dés sont pipés, qu’en aucun cas les recruteurs n’envisagent de recourir à ses services. Son désespoir l’amènerait, comme dans Le Couperet, à commettre l’irréparable.

Le roman est remarquablement bien mené. Il se divise en trois parties, la première et la dernière offrant le point de vue du héros, la partie du milieu étant narrée par le “ méchant ”, le deus ex machina de la simulation de prise d’otages. Cette alternance des voix narratives nous permet de comprendre – sans les excuser – les motivations profondes de la partie adverse (les « partenaires sociaux », comme on dit aujourd’hui) et d’intensifier le suspense dès lors que l’on perd de vue la cause du chômeur quinquagénaire. Le lecteur ne connaîtra ses vraies motivations qu’à la toute fin de l’histoire.

C’est une constante dans les ouvrages de Lemaitre (voir ses explications à ce sujet à http://www.pierre-lemaitre.fr/inter...) : les événements malheureux s’enchaînent de manière inéluctable, chaque acte posé par les personnages les conduisant à leur perte. Il ne suffit pas à Delambre d’être un vieux travailleur au chômage, d’être humilié après avoir servi la cause de l’entreprise, d’être diminué dans le regard de ses proches qui l’aiment : sa révolte – purement individuelle, ne l’oublions pas – est implacablement destructrice.

Le héros ne parviendra à ses fins qu’en jouant sa vie et celle des siens sur un coup de dé (avec un dernier développement singeant les films “ américains ” de Besson, du genre Taxi).

Au bout de son périple, l’ancien DRH est toujours aussi aliéné, toujours aussi coupable. « C’est plus fort que moi », dit-il, « je ne peux pas m’empêcher de travailler. »
Le système a gagné.

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 07:52

Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot. Les millionnaires de la chance. Rêve et réalité. Paris : Payot , 2011.


http://www.bien-etre-positif.com/img/FaireFortune.jpgDepuis une quinzaine d’années, le couple Pinçon-Charlot nous parle dans leurs livres de ceux qui ont de l’argent, dans des études consacrées aux ghettos du Gotha, aux Rothschild, à la chasse à courre, à la grande bourgeoisie, aux châteaux et châtelains, aux beaux quartiers etc. Cette fois-ci, ils se sont penchés sur le cas de ceux qui n’avaient pas plus d’argent que vous ou moi (souvent même, moins), mais pour qui le ciel est un jour tombé sur la tête sous la forme de un, cinq, dix, vingt millions d’Euros gagnés grâce à un billet acheté à la Française des Jeux. Alors là, évidemment, tout a basculé : le rêve est devenu réalité. Et ce n’a pas toujours été simple et gai.

De même que c’est la mer qui prend l’homme, un gagnant n’a définitivement gagné, préviennent les auteurs, que « lorsqu’il a été gagné par son gain ». Toucher son chèque ne suffit pas. Par-delà la sidération produite par ce coup du sort, il faut intérioriser, surmonter ce bouleversement. Cela peut effrayer, même si, de mémoire de responsables de la FDJ, aucun vainqueur n’a sciemment refusé son lot. Cela dit, ce n’est pas pour rien que la FDJ a créé en 1993 un “ Service gagnant ” pour aider les joueurs qui se retrouvent soudain en possession de plus d’un million d’euros. On note, depuis que les gagnants les plus pauvres, par timidité sociale principalement, et les plus riches, parce que déjà compétents en matière de gestion, ont le moins recours à ce service après-gain.

La soudaineté de la richesse révèle « la puissance des apprentissages sociaux » parce que les rapports sociaux sont bouleversés. Le corps même est atteint au plus profond de son intimité. Si nous jouons disait Zola dans L’Argent, c’est « pour être dieu », donc après avoir goûté de l’antidote au plomb de la présivibilité.

Quand on a gagné, que fait-on ? D’abord, expliquent les auteurs, on s’offre quelques petits plaisirs qui eussent été possibles sans avoir gagné : une belle voiture, quelques très bons restaurants, un voyage au Pérou. Puis on monte d’un cran en culbutant l’ordre social : on se fait construire une superbe maison avec piscine, on souscrit à de très confortables assurances-vie (5000 euros par mois jusqu’à sa mort, par exemple). C’est alors que le bât blesse :  « en accédant au monde de la richesse, les gagnants expérimentent que l’ampleur des inégalités sociales ne renvoie pas seulement à la richesse matérielle. Le sentiment d’extériorité face au monde de l’art et des antiquités, sans parler des spectacles et de la littérature, fait sentir que la vraie richesse est difficilement accessible. » Le château ne fait pas le châtelain. On peut posséder Chenonceau et ne pas être reconnu comme châtelain car on est un marchand de chocolat. Le statut implicite suppose une reconnaissance de la population locale et d’institutions politiques ou culturelles.


Pour être bien dans son gain comme on est bien dans sa peau, il faut donner du sens à cette richesse nouvelle. Alors, peut-être, pourra-t-on ne pas renier ses idées, sa vision du monde et de la société :  « cette cohérence sociologique, allant de pair avec la cohérence psychique acquise, permet d’absorber le choc de l’enrichissement soudain ». Est-il possible de tuer son ancien moi, s’interrogent les auteurs ?


La façon dont les gagnants vont faire face à la richesse procède du corps social et s’enracine dans l’histoire de l’heureux élu. Il n’est pas facile de se retrouver dans une position supérieure à celle de ses parents, ou de son patron. On doit souvent s’avancer masqué, se taire, bref, comme l’expriment de saisissante manière les Pinçon-Charlot, « ne pas se trahir en trahissant qu’on a trahi, ne pas dévoiler ses origines là où l’on est arrivé, ni son point d’arrivée à ceux de là d’où on vient ». Le gain peut, en effet, être perçu comme une sorte de trahison – surtout si l’on vient d’un milieu modeste – alors même que jouer au Loto est plus répandu en milieu populaire qu’ailleurs. Et puis le vainqueur n’a volé personne. Il n’a rien fait d’autre que capter l’argent des autres par consentement mutuel. Mais rien n’y fait : les héritages peuvent déchirer les familles, le gain est susceptible d’éveiller des ressentiments liés à des souvenirs douloureux, à des rancœurs, voire des haines, « qui ont ailleurs que dans le gain leur raison d’être ».


La culpabilité morale et politique qui fait suite au gain est fort peu ressentie par les héritiers pour qui la richesse va de soi, ou encore pour les travailleurs certains de leur mérite. Aujourd’hui, où la réussite et la richesse sont valorisées plus que tout, où l’argent décomplexé est une fin et non plus un moyen, mais où l’ascenseur social est en panne, le Loto est une source essentielle d’un avenir meilleur. Mais d’un avenir de rentier, une condition difficile à avouer à son voisin de palier. Il faudra chercher des subterfuges pour cacher la soudaine richesse, en déménageant, par exemple. Il reviendra à ce rentier de construire le regard de l’autre, jaloux, admiratif ou déférent. Déférent comme le banquier pour qui vous n’étiez qu’un numéro de compte et qui, maintenant, vous invite dans des réceptions mondaines ou culturelles ultrachicos.

 

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 11:12

Ignacio Ramonet. L’Explosion du journalisme. Des médias de masse à la masse des médias. Paris : Galilée, 2011

 

http://www.w3qc.org/presentations/20060130/nuage-web20.pngDans ce livre précis, très argumenté, bourré de références, l’ancien directeur du Monde Diplomatiqueanalyse le changement en profondeur de ce qu’il appelle « l’écosystème médiatique » et la fin vraisemblablement inéluctable d’une grande partie de la presse écrite, les quotidiens en particulier.

 

Ramonet consacre de nombreuses pages à la nature de l’information à l’ère du Web 2.0 Circulant à la vitesse de la lumière, elle s’inscrit dans un processus dynamique, devient un travail en cours jamais achevé. En revanche, dinosaures sûrement en voie d'extinction, les grands groupes multimédias constitués dans les années 80 et 90 se sont avérés inefficaces face à la prolifération des nouveaux modes de diffusion de l’information. Les grands quotidiens perdent inexorablement des lecteurs “ papier ”, mais ne cessent d’en gagner sur la Toile (43 millions d’internautes lisent le New York Times).

 

120 quotidiens ont disparu aux États-Unis (25000 emplois détruits entre 2008 et 2010). La diffusion de la presse écrite chute de 10% par an. Comme le Christian Science Monitor, de nombreux grands organes de presse ont sabordé leur édition papier. Troisième groupe multimédia au monde, News Corporation (Rupert Murdoch) a reconnu des pertes annuelles supérieures à 2,5 milliards de dollars. Le Financial Times, un des hérauts les plus prestigieux du capitalisme libéral dans le monde, paye ses rédacteurs trois jours par semaine. Lorsque les sites web des grands journaux passent au tout-payant (le Times), la fréquentation s’effondre (22 millions à 200000). Libération ou Mediapart ont choisi un payement partiel. À noter que si la presse du Web est, pour le moment du moins, quasiment gratuite, c'est qu’elle est subventionnée par les lecteurs de la presse écrite.

 

Auparavant, les médias vendaient de l’information. Maintenant, comme TF1 pour la firme Coca Cola, ils vendent des consommateurs à des annonceurs. Quand Slate (groupe du Wahington Post) commente un livre ou un DVD, des liens relient le texte au site de vente en ligne Amazon. Pour chaque vente effectuée, Slate perçoit 6% du prix. Prétendre que les comptes-rendus peuvent être faussés serait faire preuve d’archaïsme !

 

Il fut un temps où les grands journalistes se donnaient pour mission de rédiger des analyses très argumentées, ou encore de prouver que Nixon utilisait des “ plombiers ”. Aujourd’hui, ils préfèrent « fasciner le peuple » en faisant partie des people et en collant au plus près – jusque charnellement– des hommes et femmes politiques. Ce qui ne fait pas avancer la démocratie. En bout de chaîne, les usagers des médias, explique Ramonet, deviennent des producteurs-consommateurs et des spectateurs-acteurs.

 

La mission informationnelle est parasitée par la communication. Lorsque je communique, c’est pour moi ; lorsque j’informe, c’est pour toi. À partir de quand un journaliste d’un grand groupe cesse-t-il d’informer afin de communiquer pour le groupe qui le rétribue ? En France comme ailleurs, une bonne partie de la presse est concentrée entre les mains d’oligarques (Dassault, Arnault, Weill, Rothschild, Pougatchev). Or, précise l’auteur en donnant l’exemple des États-Unis, « un cinquième des membres des conseils d’administrations des mille principales entreprises étatsuniennes siège également à la direction des plus grands médias. La communication est devenue une matière première stratégique. Le chiffre d’affaires de son industrie s’élevait en 2010 à 3000 milliards d’euros (15% du PIB mondial) ».

 

Les médias ne sont plus un quatrième pouvoir chargé de contrebalancer les trois autres et de protéger le citoyen en l’éclairant : « Les grands médias posent un réel problème à la démocratie. Ils ne contribuent plus à élargir le champ démocratique mais à le restreindre, voire à se substituer à lui. Les groupes médiatiques sont devenus les chiens de garde du désordre économique établi. Ces groupes sont devenus les appareils idéologiques de la mondialisation. Ils ne se comportent plus comme des médias mais comme des partis politiques. Ils s’érigent en opposition idéologique. » Ils ont ainsi le beurre et l’argent du beurre, le pouvoir sans la responsabilité (http://www.legrandsoir.info/Power-without-responsibility.html). Les bidonnages n’ont cessé d’augmenter. Le plus célèbre ayant été, ces dernières années, celui des armes de destruction massive en Irak. Les journalistes embedded sont sciemment baladés.

 

Face à cet amenuisement de la mission journalistique (et l’on n’évoquera même pas le parasitage de l’information par l’infotainment), une partie du monde journalistique a réagi en trouvant une nouvelle voie à trois : journalistes professionnels, experts, blogueurs participatifs (Rue89, Huffington Post). Là est, peut-être, la vérité de l’information collective sur la Toile.

 

Ignacio Ramonet consacre tout naturellement un long développement à Wikileaks. Assange, explique-t-il, a observé la mort de la société civile à l’échelle mondiale, l’existence d’un gigantesque État sécuritaire occulte parti des États-Unis, le désastre des médias internationaux qui, s’ils n’existaient pas, nous permettraient de mieux nous porter. La philosophie de Wikileaks est que, en démocratie, tout secret est fait pour être dévoilé. Wikileaks compte une vingtaine de permanents et 800 collaborateurs bénévoles. Quoiqu’en aient la justice britannique, Paypal ou Mastercard (qui ont tenté de le ruiner), Assange n’est pas seul et sa démarche est irréversible. Par la divulgation d’archives sur la corruption en Tunisie, Wikileaks a joué un facteur déclenchant, avant même le suicide du jeune diplômé marchand des quatre-saisons. Cela dit, l’information par le Web ne saurait provoquer la fin miraculeuse de l’exploitation des humains : deux sur trois n’ont pas accès à la Toile.

 

Les sites communautaires ont connu un développement exponentiel : 175 millions d’abonnés à Twitter, 650 millions à Facebook. Chaque mois, 970 millions de visiteurs uniques se connectent à Google, 400 millions à Wikipedia. L’utilisation de supports, tels l’iPod, iTunes, les tablettes (qui seront très bientôt souples et qu’on pourra glisser dans la poche de notre chemisette) signe la fin des CD, des DVD et l’effondrement de l’industrie du disque. Le medium étant le message, des journaux créent des versions – pour ne pas dire des “ produits ” – “ Smartphone ” ou “ iPad ”.

 

Certains sont allés plus loin encore dans la captation des consommateurs. Avec The Upshot, Yahoo! a créé un site d’infos dont les sujets traités ne sont plus déterminés par des journalistes mais par les statistiques de recherches des internautes (en France, Wikio a 3 millions de visiteurs mensuels). Cette « massification planétaire du travail à la pige » fait qu’une info qui n’est pas sur la Toile n’existe pas ou n’a guère d’importance. Cela peut donner, explique Ramonet, un « sentiment d’insécurité informationnelle ». Ce qui explique peut-être que 27% des Français, seulement, font confiance aux médias. Moins qu’aux banques qui, pourtant, ne leur font pas cadeaux.

 

Ignacio Ramonet termine sur une note d'espoir : selon lui, dans un monde de plus en plus complexe, en quête de repères, la presse papier de qualité, celle qui permet le recul, des points de vue exprimés honnêtement, des analyses en profondeur, a un bel avenir devant elle. Acceptons-en l'augure.

 

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 09:58

Pierre Lemaitre. Alex. Paris, Albin Michel 2011.


 Depuis 2006, Pierre Lemaitre a publié quatre romans. Tous, plus coups de poing les uns que les autres. S’il fallait dégager quelques lignes de force dans ce qui constitue désormais une œuvre, on pourrait parler de romans noirs, de récits non réalistes mais qui donnent à lire le réel d’une manière très crue, de constructions à la fois totalement artificielles et nécessaires, de petites invraisemblances, de détournements très productifs des codes du genre, de regards sans complaisance sur la société, d’une sympathie réelle pour des humains qui, comme Lemaitre le dit si bien, sont devenus, par la force perverse du système, « gendarmes d’eux-mêmes ».

Cadres noirs était certainement plus “ politique ” qu’Alex, cette dernière livraison. Les désarrois d’un chômeur (link) renvoyaient plus directement aux problèmes structurels de la société que la séquestration d’une femme de trente ans que son bourreau veut « voir crever » (ou « crevée »). Mais, par ses outrances calculées (une femme doit avoir le cœur bien accroché pour lire la première partie), ce roman offre une relecture politique du pouvoir, de la folie, des relations humaines. Et surtout de la violence insoutenable que la société peut imposer aux corps, décrite de manière paroxystique.

Parmi les personnages, on trouve un juge, disons – pour simplifier – sarkozyste. L’auteur règle facilement son compte à ce magistrat qui, par idéologie, fait patiner l’enquête (pour le plus grand bonheur du lecteur, bien sûr) : « Pardonnez-moi de vous le dire ainsi mais nous ne sommes plus dans la culture du coupable. Nous sommes aujourd’hui dans la culture de la victime. C’est très louable de traquer les coupables, c’est même un devoir. Mais ce sont d’abord les victimes qui nous intéressent. C’est pour elles que nous sommes ici ».

À mes yeux, l’important est ailleurs. Par respect pour les lecteurs, je ne dirai quasiment rien de l’intrigue. Je ferai de ce livre une approche plus stylistique. Les procédés narratifs de Lemaitre sont désormais bien rodés : changement de point de vue, focalisation interne ou externe, narration à front renversé (une victime atrocement torturée est une tueuse barbare), bouleversements successifs de l’ordre des choses, scènes insoutenables pimentées d’une pointe d’humour. Et puis aussi des allusions plus ou moins discrètes à la culture générale (une serial killer qui lit E. M. Forster, ce n’est pas courant), des emprunts assumés aux grands auteurs.

Contrairement à ce que disait Pierre Desproges, Marguerite Duras n’a pas écrit « que des conneries ». Parmi ses plus fines observations, on retiendra que « la littérature est une écriture ». Pour qu’un livre ne vous tombe pas des mains, pour que le lecteur ne baye pas aux corneilles des clichés et du déjà lu, l’auteur doit trouver un medium en adéquation avec son projet. Ici, nous sommes servis. Lemaitre a élaboré une écriture nerveuse, haletante, une fausse oralité qui permet une synchronisation parfaite avec les pensées et le ressenti de son héroïne. Donc de l’empathie : « Ils sont face à face, c’est l’instant de vérité. Alex est tellement terrifiée à l’idée de ce qu’il pourrait lui faire qu’elle a subitement envie de mourir, tout de suite, sans rien exiger, qu’il la tue, maintenant. Ce dont elle a le plus peur, c’est de cette attente dans laquelle son imaginaire s’engouffre, elle pense à ce qu’il pourrait lui faire, elle ferme les yeux et voit son corps, c’est comme s’il ne lui appartenait plus, un corps allongé, dans la position exacte qu’il avait tout à l’heure, il porte des plaies, il saigne abondamment, il souffre, c’est comme si ce n’était pas elle, mais c’est elle. Elle se voit morte ».

Et puis, il y a le mode binaire de Lemaitre, son amble. À maintes reprises, la période peut être scindée en deux car la pensée pose ses deux pattes de devant puis ses deux pattes de derrière. Cette construction convient parfaitement à une pensée contrastive, volontairement simplificatrice, voire un peu manichéenne : « I Le type a reçu une trentaine de coups de pelle, IIA ensuite, son assassin, Nathalie Granger dans ses œuvres, IIB lui a coulé un bon litre d’acide dans la gorge ».

« I C’est ce qu’Alex n’a pas aimé chez elle, II sa manière épouvantablement commerçante de s’inventer des liens avec tout le monde. […] I Physiquement, c’est une femme qui a été belle, IIA qui a voulu le rester IIB et qui a tout gâché. Le résultat des opérations esthétiques vieillit parfois mal. I Ici, difficile de savoir ce qui ne va pas, IIA on a l’impression que tout s’est déplacé IIA1 et que le visage, IIA2 tout en essayant de ressembler encore à un visage, IIA1 échappe maintenant à toute exigence de proportion. »

Lorsque Lemaitre combine la fausse oralité et la binarité, on est pris aux tripes :

« IA Difficile de comprendre ce que ressent le type, IB il est dans un tel état, IIA comment savoir ce que ça lui fait, IIB l’acide se déverse IIB1 dans la bouche, IIB2 dans la gorge, // I personne ne saura rien de ce qu’il a réellement ressenti II et, d’ailleurs, peu importe. I Comme dit l’autre, II c’est l’intention qui compte ».

« I Alex IA tue et IB retue, IIA vit IIB et revit. I Puis la danse enfin s’épuise, II comme la danseuse. »

Nous baignons dans l’artefact littéraire, d’autant que l’héroïne ne possède que des livres, des exemplaires de poche de Céline, Proust, Gide, Dostoïevski, Rimbaud. « On dirait l’étagère d’une lycéenne. La fille n’est pas entière. Ou pas finie », observe un des policiers.

Ce mode binaire rend fort bien compte d’une des constantes de l’univers de Pierre Lemaitre : le monde de la dissociation, du démembrement, du flou identitaire. Souvenons-nous du titre de son deuxième roman : Robe de marié. L’héroïne porte un prénom masculin qui peut être lu comme voulant dire "sans loi" (mais cette tueuse a un nom qui dénote la magistrature), l’officier de police qui la recherche a un prénom mixte (Camille), mais plutôt féminin et originellement masculin (cum ille), et il est affublé d’un nom flamand improbable signifiant “ depuis la ferme ”. Les effets d’Alex sont ceux d’une enfant alors qu’elle a trente ans. Comme si elle n’avait pas grandi. Devant des photos de sa fille, sa mère semble se trouver face à un portrait chinois (ces amusants portraits binaires qui nous éloignent à jamais de notre identité : « si j’étais un… je serais un… ») qu’elle ne reconnaît pas.

La fêlure d’Alex est naturellement exprimée en mode binaire : « elle sent que ça s’effondre, qu’elle est rattrapée ». Je dirais que nous sommes dans la refente lacanienne, dans l’aliénation d’un sujet qui se trouve « dans le signifiant incapable de le signifier ». Cette fêlure, « ces choses cassées dans le crâne », sont cette béance, cette incomplétude qui l’ont poussée à désirer la mort de l’Autre, des autres, dans une multitude d’identifications successives. Par exemple, on l’aura connue en “ Nathalie Granger ”, cette gamine durassienne tout en violence. Mais, au moment du grand saut, il y a plus : « Son corps est ici mais son esprit est déjà ailleurs. Il roule sur lui-même. Tout s’enroule autour de sa vie, ce qu’il en reste se replie sur soi ». Par cette admirable description, Lemaitre décrit la coupure de l’esprit de son personnage, la perte de contact volontaire avec la réalité, le repli autistique, une conscience déjà “ ailleurs ”.

Pour la bonne bouche, je terminerai sur les rats de la première partie du livre, à deux griffes de dévorer l’héroïne. Nous ne sommes pas très éloignés de l’usage psychanalytique qu’avait fait Orwell de ces carnivores dans 1984. Alex maintient ces bestioles à distance tant que son intelligence s’exprime et, justement, tant qu’elle ne tourne pas comme un rat dans sa cage. Mais le temps viendra où sa force psychique finira par se retourner contre elle en une agressivité dévalorisante, puis destructrice contre sa personne. Avant cela, la cage où elle aura été enfermée telle une rate aura exacerbé ses instincts, ses pulsions de survie, son extraordinaire vitalité, sa nature ô combien dangereuse pour ses futures victimes.

Du grand art.

 

PS : une question de Michelle sur le rapprochement que j'établis avec 1984 d'Orwell me permet de préciser ceci :

Comme tout le monde, Orwell avait ses phobies. Les deux plus encombrantes pour lui furent la crasse corporelle des humains et les rats. Enfant, il fut longtemps énurésique. Ces désagréments étaient les symptômes de problèmes personnels plus ou moins fantasmés : pulsion de l’échec et, surtout, sentiment de culpabilité. Il faut également se souvenir qu’Orwell était plutôt jungien que freudien.

À la fin de 1984, pour soumettre Winston une bonne fois pour toutes, son tortionnaire O’Brien le menace de la mort la plus affreuse, pour lui Winston, car elle renvoie au plus profond de sa névrose, à ce qui n’était, jusqu’alors, pas totalement conscient pour lui : des rats lui dévoreront le visage.

Dans une abréaction enfantine (exprimée dans un vocabulaire d’enfant : « Do it to Julia »), Winston hurle d’infliger ce supplice à Julia, celle qu’il a aimé, celle qui a partagé – même mollement – sa rébellion).

Ce sont donc les rats qui vont faire remonter à la surface les peurs individuelles et collectives (tuer la "sœur" Julia pour régler ses problèmes avec sa propre sœur, peur de la fin de l’homme (« the last man »).

Nous sommes tous Winston, mais O’Brien est en chacun de nous également.

Dans Alex, Pierre Lemaitre a particulièrement bien réussi cela : nous sommes avec Alex dans la cage, nous comprenons le père du jeune qu’elle a assassiné, mais nous restons jusqu’au bout avec Alex, cette tueuse en série.

Dans le fond, Alex est une personne-cage. En d’autres termes, la cage est sa carapace. Ce que l’auteur ne dit jamais explicitement mais qui est, je pense, implicite, c’est que le cheminement d’Alex vers les meurtres et le suicide passait par l’encagement et la menace des rats. Ces animaux qui prolifèrent face à une personne qui ne peut plus se reproduire.

 

 

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 14:29

Ian Kershaw. L’opinion allemande sous le nazisme. Paris : CNRS Éditions, 2010.

 

Il s’agit là de la réédition d’un classique publié pour la première fois en France en 1995 (en 1983 en Grande-Bretagne). À noter que le titre français est trompeur puisque l’étude de Kershaw ne concerne que la Bavière.


http://jean_paul.gourevitch.perso.sfr.fr/propagande/Hitler.jpg

 

Allons-y d’une grosse banalité : ce qui caractérise une dictature, c’est qu’elle dicte. Elle a beau être aussi aboutie que possible, aussi totalitaire qu’espérée, elle ne convainc généralement qu’une minorité. D’où, par exemple, la surprise de Ceaucescu, hébété, tentant désespérément d’aligner trois phrases devant une foule hostile, ou encore celles de Ben Ali ou de Moubarak déboulonnés en trois coups de cuiller à pot.

Lorsque l’on pense aux nazis, il ne faut pas oublier qu’Hitler et les siens furent minoritaires en voix lors de l’élection de 1933 qui leur donna le pouvoir et qu’il perdirent des voix lors des élections de novembre 1932 par rapport à celles de juillet (2 millions de voix et 40 sièges). Jamais, même en Bavière, ce régime ne fut majoritaire dans l’opinion publique. Ce qu’analyse par le menu le livre de Kershaw.

Si l’on suit l’auteur, on s’aperçoit que, à la limite, cette dictature implacable s’exerça à front renversé. L’auteur nous dit avoir été « frappé du rôle minime qu’avait joué la politique antijuive, à laquelle le régime attachait tant de prix, dans la formation de l’opinion, et le rôle essentiel, par contraste, de la rancœur suscitée par l’immixtion dans la vie quotidienne et les attaques dirigées contre la religion et les pratiques religieuses. » Tuer des Juifs ne fut jamais une priorité pour la majorité des Allemands. Seulement l’antisémitisme latent et généralisé ne fit pas obstacle à la “ solution finale ”

Le régime redoutait que la classe ouvrière ne produisît un autre “ 1918 ” et usa tout à la fois de la répression (quand des responsables syndicaux furent déportés, voire pendus sur les lieux de travail) et de cajoleries pour essayer de rallier les ouvriers et de les intégrer à  une « communauté nationale ».

En 1933, la Bavière est encore une province très agricole (31% de la population active). 33% de la population vit de l’industrie et de l’artisanat, principalement dans des petites et moyennes entreprises. La province compte 70% de catholiques (32% pour le reste de l’Allemagne). Politiquement, la gauche (socialistes plus communistes) n’a cessé de reculer depuis 1919 (de 37 à 21%), le parti nazi ayant progressé – avec des hauts et des bas – de 17% en 1924 à 42% en 1933.

La paysannerie se radicalisa à cause de l’effondrement des prix agricoles suivi de faillites et de ventes forcées de fermes. Mais en 1933, les ¾ des paysans ne votaient toujours pas pour le parti nazi, malgré les promesses de rendre le pays quasi autonome en matière de denrées alimentaires.

En 1932, 27% des ouvriers étaient au chômage. Autant travaillaient à temps partiel. Ceux qui avaient un emploi “ normal ” avaient dû accepter des réductions de salaire. 10000 militants communistes furent internés en 1933, les syndicats furent détruits et le SPD proscrit. La classe ouvrière fut, plus que les autres, harcelée, réprimée par les autorités nazies à partir de 1933.

Cependant, dès 1936, le chômage était résorbé (grands travaux, industrie d’armement). Les ouvriers purent négocier des hausses de salaire. Malgré cela, il n’était pas rare que des murs d’usine fussent couverts de slogans antinazis et le salut « Heil Hitler » avait presque disparu de la classe ouvrière. Le Palais des congrès du parti fut l’objet de sabotages. Mais l’ensemble de la classe ouvrière demeura, selon Kershaw, plus résignée que rebelle.

Très appauvrie sous Weimar, la petite bourgeoisie craignait d’être « broyée par le capitalisme et la prolétarisation ». Ce sentiment conduisit cette classe, les fonctionnaires au premier chef, à s’identifier à un État fort qui assurerait l’égalité des chances et la mobilité sociale. Sociologiquement parlant le parti nazi reposait largement sur cette petite bourgeoisie. La domination de la classe moyenne sur la direction du Part était très marquée. Il n’empêche que les revenus des petits commerçants demeurèrent globalement inférieurs à ceux des ouvriers bénéficiant d’un emploi à temps plein. La proportion extrêmement forte d’enseignants du primaire et de fonctionnaires ayant la carte du parti donna souvent au NDSAP l’apparence d’être purement et simplement un Beamtenpartei (en 1933, lorsque le parti suspendit les adhésions, 8% des fonctionnaires – dont 330000 enseignants – étaient membres du parti, une proportion deux fois plus élevée que pour le reste de la population). Un quart des enseignants masculins était membres des SA, du corps motorisé et paramilitaire du parti ou des SS. Ils espéraient que les nazis rétabliraient l’autorité d’une profession dont le statut avait fortement décliné sous la République de Weimar. Cette classe accepta chaleureusement les « mesures d’urgence » prises après l’incendie du Reichstag.

En Bavière, l’enseignement confessionnel catholique constituait l’unité de base de l’enseignement primaire. Les autorités catholiques voyaient dans les nazis un danger pour l’ordre public, un mouvement anti-catholique, anti-monarchiste et anti-bavarois. Jamais les nazis ne parvinrent à briser la sous-culture catholique. Les bastions catholiques votèrent “ Non ” lors du plébiscite de 1934. Dans les églises, Goebbels était qualifié d ‘Antéchrist ». Le chef de l’Église catholique, le cardinal Faulhaber, fut traité de « cardinal juif » par les nazis.

En 1933, les Juifs ne constituaient que 0,5% de la population bavaroise. 78% d’entre eux étaient des citadins. Les mesures de boycott anti-juives de 1935 ne suscitèrent qu’indifférence dans la population. Pour simplifier, on dira que les Bavarois nazis n’étaient pas forcément antisémites, mais que les antisémites étaient presque tous nazis. Le cardinal Faulhaber ne condamna jamais nettement le racisme nazi. Il se contenta de dénoncer « la haine d’un autre peuple » et estima que l’Église n’objecterait pas à ce qu’on développe une « recherche » sur « les races ». La base du clergé catholique ne fut jamais un rempart face à l’antisémitisme. La majorité du peuple bavarois accepta les mesures légales de restrictions qui frappaient les Juifs. La spoliation des Juifs, leur extermination (Dachau est située dans la banlieue de Munich) ne suscita qu’indifférence. Les Juifs étaient devenus invisibles, même si les exterminations massives dans les camps polonais étaient connues et décrites par les soldats du Front de l’Est quand ils rentraient en permission.

Les nazis voulaient que la guerre forgeât le peuple en une « communauté de destin » (Schicksalgemeinschaft). Ils n’y parvinrent pas. L’opposition ouvrière se manifesta par de l’absentéisme, le refus des heures supplémentaires, des équipes de nuit et du travail dominical. Cette tendance s’accentua après l’invasion de la Russie. Les grèves (courtes et peu nombreuses), quant à elles, étaient surtout le fait d’ouvriers étrangers et ne suscitaient pas la solidarité des autochtones.

 

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