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6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 05:01

 

par Guylain Chevrier, docteur en histoire, enseignant et formateur en travail social, vice-président du Comité Laïcité République. 10 avril 2021

 

Le débat fait rage autour de la racialisation des enjeux sociaux, mouvement mis en évidence par le retour de la race dans le débat public, se traduisant entre autres, par la tenue de réunions non-mixtes, interdites aux blancs… La laïcité est dans ce prolongement largement remise en cause par ce mouvement, qui s’affirme avec des revendications identitaires très fortes entendant promouvoir les différences contre l’égalité républicaine qui y ferait obstacle. Plus encore, on entend ainsi substituer à la lutte des classes une lutte des races qui deviendrait la seule question importante. Aussi, le « Réseau social et laïque » [1], qui entend contribuer à construire de nouvelles réponses politiques, a organisé le 18 mars dernier un atelier/conférence sur ce thème, dont j’étais l’invité. Voilà le compte-rendu de mon intervention, qui s’est déroulée en visioconférence. Une initiative dont la seule volonté est de participer à éclairer les enjeux de la perspective politique pour ceux qui sont soucieux du lien entre combat laïque et combat social.

 

 

Introduction du thème

 

La laïcité est une construction sociale sur laquelle le combat social a eu un impact déterminant. Historiquement, la laïcisation de l’Etat vient non seulement de l’action de républicains éclairés, mais des grands mouvements populaires et des révolutions qui ont fait avancer les libertés (abolition de l’esclavage, liberté de conscience, droits sociaux ouvriers, droits des peuples et rejet du colonialisme…). La racialisation de la question sociale questionne ces progrès et la pensée émancipatrice et universaliste transmise par la philosophie et la pratique de la lutte de classe, qui a donné au peuple la première place comme moteur de la transformation sociale.

 

 

Histoire de la laïcisation de l’Etat et mouvement révolutionnaire

 

La laïcisation de l’Etat est un long processus historique, dont les débuts, que l’on peut considérer comme remontant à l’antiquité grecque, puisque l’on y voit s’affirmer pour la première fois l’autonomie du politique, a surtout connu une accélération décisive avec la Révolution française où le peuple a joué le premier rôle, puis au tournant du XIXe siècle, avec la Révolution industrielle, qui a donné lieu à la naissance des classes sociales, prolétariat et bourgeoisie, berceau de la question sociale. S’est constitué un mouvement révolutionnaire en France, qui s’est donné des revendications à buts universels détachées de toute référence religieuse, à l’opposé d’une Eglise catholique au service de l’ordre moral d’un capitalisme sans concession, menant une exploitation forcenée, terrible. Le cléricalisme a aussi été ressenti jusqu’au cœur de l’entreprise comme instrument de domination où il fallait être un bon catholique, parfois même pour y être simplement embauché. L’émancipation passait à la fois par le combat social et le combat laïque.

 

 

L’impact de la lutte de classe

 

Pour Karl Marx, le préalable à toute critique est la critique de la religion. Pourquoi ? Parce qu’elle justifie l’ordre injuste sur la terre : les derniers, les pauvres, subissent des injustices considérées selon la foi chrétienne comme des épreuves imposées par dieu pour les éprouver, mais promis à être qualifiés les premiers pour le paradis, justifiant à jamais leur condition de misère... Les luttes sociales seront, comme à l’image du Front populaire, résolument laïques. On trouvera dès l’origine, dans le programme de Jules Guesde du parti ouvrier français de 1880, les grandes revendications sociales qui deviendront moins d’un siècle plus loin réalité commune, des droits de l’enfant à ceux de l’ouvrier, jusqu’à l’égalité des sexes et le rejet du racisme. L’Etat est ainsi devenu laïque, non seulement en raison des combats républicains, mais aussi du fait de l’importance prise par la question sociale en France, pétrie de soubresauts révolutionnaires. Il en a résulté, une République à la fois laïque et sociale. C’est parce que le peuple a su se rassembler par-delà les différences, d’origine, de couleur, de religion, de sexe, qu’il a pu peser assez en faveur de la conquête d’acquis sociaux dont nous bénéficions tous. Qui sont sans aucun doute, les plus avancés au monde encore aujourd’hui, malgré certains reculs. Marx a été conforté dans sa pensée après lui sur un point décisif, car le peuple s’est bien avéré le moteur de l’histoire, en périmant la place dominante de la religion comme instrument d’encadrement des consciences et de la vie des individus. Ce qui ne conteste en rien la liberté de croire ou de ne pas croire, de changer de religion, la liberté de conscience.

 

 

 

 

Source

Laïcité, lutte des classes, racialisation de la question sociale et perspective politique

 

Déjouer la racialisation de la question sociale

 

Le mouvement de racialisation actuelle de la question sociale interpelle donc naturellement la laïcité. Car si la laïcité porte au-dessus des différences les droits et libertés, responsabilités communes, les divisions identitaires, la logique du droit à la différence d’abord les fait remonter au-dessus de tout. La pensée décoloniale, indigéniste, racisée, en un mot différentialiste, les promeut en opposant les blancs et les autres, sous prétexte que ces derniers seraient les héritiers d’un passé colonial dont ils bénéficieraient encore, en reproduisant les anciens rapports de domination coloniaux. On se demande bien de quels bénéfices on parle ici, concernant les ouvriers surexploités de la Révolution industrielle ou ceux d’aujourd’hui dont les enfants sont les moins nombreux dans les grandes écoles ! Comme le constate l’Observatoire des inégalités, à classe sociale égale, les enfants d’immigrés et de non-immigrés réussissent aussi bien, généralement moins bien que les autres. C’est donc la classe sociale qui prévaut d’abord, encore aujourd’hui, dans l’ordre des assignations sociales. Cette essentialisation des blancs est de même nature que l’essentialisation des cultures pour s’attaquer à l’égalité républicaine.

 

 

Renouer avec l’histoire révolutionnaire d’une France à l’avant-garde d’un monde nouveau

 

En fait, cette pensée nouvelle qui se présente comme émancipatrice, transforme les luttes sociales pour l‘intérêt de tous en luttes identitaires pour chacun selon sa différence, comme seule forme de reconnaissance. Ce qui ne peut conduire qu’à assurer la pérennité d’un ultralibéralisme pour lequel c’est l’application de l’adage « diviser pour mieux régner ». En réalité, c’est le multiculturalisme de séparation, de refus du mélange, qui est en train de prendre pied contre la République égalitaire, interdisant toute perspective de transformation sociale favorable au grand nombre. Pour autant, une alternative au système actuel semble incertaine, en raison de la crise du politique et de la représentation qui marque notre démocratie. L’expérience du socialisme réel (ex-pays de l’Est) a échoué :  il reste à tirer tous les enseignements. Était-ce parce qu’elle ne sut pas être laïque ? Quel projet de société, idéal, pourrait-il être opposé à ce culte nouveau de la différence et rassembler ceux qui aujourd’hui ne voient dans la division, voire dans l’affrontement entre les uns et les autres, le seul choix pour exister ? Sans doute cela se joue-t-il du côté de ce souffle de la liberté qui ne s’est pas éteint depuis 1789, pour renouer avec le fil de l’histoire révolutionnaire d’une France à l’avant-garde de la conquête d’un monde nouveau, dont la laïcité alliée à la question sociale est devenue l’enjeu, plus que jamais, de notre temps.

 

[1https://www.facebook.com/reseau.social.laique/.

 

Lire aussi "La racialisation de la question sociale est une impasse" (collectif, marianne.net , 23 juil. 20) 

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2 mai 2021 7 02 /05 /mai /2021 05:17

Il s'agit d'un de mes proches qui s'exprime, somme toute, de manière modérée.

 

Monsieur le Ministre,


Votre mission est difficile et les regrets que je vais exprimer ne s’adressent pas à vous mais à Monsieur Macron. Depuis le début de la pandémie, le Président a pris de mauvaises décisions sanitaires et n’a pas protégé les Français.


Premier confinement retardé d’une semaine, déconfinement raté par « Monsieur déconfinement » : les vacances des Français, sans mesures barrières, multipliant les déplacements et les rencontres, étaient annonciatrices de la deuxième vague. Ce qui était sans compter sur l’apparition du variant anglais, non anticipée en France, malgré ce qui se passait au UK depuis novembre. 


Le confinement recommandé par le Conseil Scientifique et la communauté médicale fin janvier a été tristement ignoré alors que la réouverture des commerces fin décembre, pour permettre aux Français de se bousculer dans les grands magasins, puis pendant les soldes de janvier, permettaient aux virus historique et autres variants de se répandre.


Tandis que les Anglais et les Israéliens choisissaient d’associer confinement strict prolongé et vaccination accélérée, nous temporisions et perdions des vies tout en gagnant des variants. Non sortis de la deuxième vague, nous accueillons aujourd’hui le variant indien. Nos amis soignants sont débordés, après un an de soins et de morts. Eux aussi ont payé un lourd tribu à la maladie ou sont en burn-out, d’autres ont démissionné. Que reste-t-il de notre armée ?

 

Ce qui marche, et vous le savez mieux que quiconque, c’est le confinement strict de 6 semaines minimum ASSOCIÉ à la vaccination accélérée. C’est le seul moyen de prendre de vitesse le virus. Nous savons où va le Titanic bientôt chargé de variant indien. Si ce variant indien n’est pas étouffé par le variant anglais ou un autre, il est certain que nous allons heurter l’iceberg. Et cette fois-ci ce sont nos jeunes qui vont sombrer. Il faut environ 3/ 4 mois pour qu’un variant domine. Et le Président commence à déconfiner par étapes ? Je vous souhaite beaucoup de courage, beaucoup d’esprit de persuasion, un bel été et surtout, un bel automne…


Bien confraternellement.

 

Lettre d'un médecin au ministre de la Santé
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25 avril 2021 7 25 /04 /avril /2021 05:11

 

 

Hernando Calvo Ospina. Un navire français explose à Cuba. Enquête inédite sur un attentat oublié. Bruxelles : Investig’Action, 2021.

 

Preuve, s’il en est encore besoin, qu’un événement n’existe que s’il est couvert par les médias dominants.

 

Le 4 mars 1960, le cargo français La Coubre, chargé de diverses marchandises, dont des armes belges, explose à La Havane. Des corps sont projetés dans tous les sens, jusque’à 300 mètres. Fidel Castro, son frère Raoul, le président de la nation Osvaldo Dorticos d’autres dirigeants se précipitent sur les lieux. Une deuxième explosion, tue davantage que la première. 70 personnes meurent, dont 6 marins français. Le lendemain, Castro déclare que la bombe n’a pas été placée à Cuba.

 

Les médias français n’ont quasiment rien dit de ce drame. Le gouvernement français y a prêté une attention distraite.

 

Cuba, sa jeune révolution, voulaient cet armement. Castro et les siens savaient qu’un plan secret visait à déstabiliser le régime, sous la férule d’Alan Dulles, directeur de la CIA et frère du secrétaire d’État John Foster Dulles. Les Dulles, une famille de hauts dirigeants depuis trois générations et actionnaires de la United Fruit, cette entreprise bananière – d’où l’expression – qui faisait la pluie et le beau temps en Amérique latine.

 

Le 17 mai 1959, une première loi de réforme agraire avait été promulguée. Plus de 400 domaines avaient été saisis et transformés en coopérative. Le gouvernement cubain s’était engagé à remboursant leurs propriétaires sur trente ans. Washington avait refusé cette proposition, acceptée par d’autres pays.

 

Le secrétaire d’État décide que, vu leur popularité dans le peuple, Castro et Guevarra doivent être éliminés. De nombreuses actions terroristes sont lancées dans tout le pays, la CIA ayant armé des groupes contre-révolutionnaires. La Révolution n’était au pouvoir que depuis six mois quand des avions bombardent l’île en vue d’une première invasion. Seuls deux pays européens, l’Italie et la Belgique, envisagent de vendre des armes à Cuba. Mais, sous la pression des États-Unis, l’Italie se rétracte. Á ce moment précis, Castro ne demande pas l’aide de l’Union Soviétique. C’est ainsi que le cargo français La Coubre partit d’Avers avec de l’armement belge.

 

Le 4 mars, dans le port de La Havane, une première explosion a lieu. C’est l’horreur : « Un gigantesque champignon de fumée obscurcit La Havane pendant de longues minutes. Quelques secondes plus tôt, […] s’étaient élevés vers le ciel des morceaux de métal, de bois et d’éclats d’armes […]. Ils retombèrent dans un rayon de 500 mètres. » La deuxième explosion fut encore plus meurtrière car de nombreux citoyens s’étaient rendus sur place pour porter secours, en plus de la police, de l’armée, des pompiers end e la Croix rouge.

 

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir étaient à La Havane au moment de l’explosion. Sartre ne masque pas son angoisse car cet événement lui rappelle l’invasion de la France par les nazis. « Comment peut-on tuer plus de cent personnes de façons aveugle », demande-t-il ? Il rendra compte du sursaut du peuple, de l’action héroïque de Castro sur les lieux dans son article du 15 juillet 1960 pour France Soir : « Ouragan sur le sucre ».

 

Partout des scènes d’horreur. J’en cite une : « […] Sur une table, deux hommes morts, […] qui ne portaient pas de blessures ni de brulures. […] Le médecin souleva le pantalon de l’un deux et palpa la jambe, il ne sentait que de la chair : il n’y avait pas d’os, dans l’autre non plus ; les os de cet homme étaient broyés. “ Il y a des centaines de fractures ”, dit le médecin et il ajouta : “ Et probablement tous les organes internes détruits. ” ».

 

Les diplomates français en poste à La Havane ne s’émeuvent guère. On demande au premier secrétaire d’envoyer des télégrammes aux familles, ce qu’il ne fait pas, pour des raisons inconnues. L’ambassadeur ne rendra visite aux survivants français qu’un jour plus tard. Le gouvernement français ne réagit absolument pas. Il n’adressa aucun message de sympathie à la centaine de familles cubaines et françaises.

 

C’est lors des funérailles des victimes que la photographe Alberto Diaz Guttierez (alias Korda) prendra la photo la plus célèbre du XXe siècle, le portrait d’un Guvarra « au visage sévère, au regard sombre, lointain, mais très expressif. »

 

Le gouvernement cubain décide de donner 10 000 dollars aux familles des six victimes françaises qui avaient dû attendre quatre jours que la compagnie maritime du Coubre veuille bien annoncer la liste officielle des victimes françaises.

 

Il n’existe aucune preuve formelle de l’implication et de la responsabilité de qui que ce soit dans ce drame même si, suivez mon regard, les ennemis les plus acharnés de Cuba sont bien connus. Un an après l’explosion, Fidel Castro déclara : « Quand La Coubre a explosé, avec ce dantesque bilan d’ouvriers et de soldats dont les vies ont été détruites par ce sabotage criminel, nos ennemis nous avertissez du prix qu'ils étaient prêts à nous faire payer… »

 

Note de lecture (195)
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23 avril 2021 5 23 /04 /avril /2021 05:27
La traduction en français :
« Mesdames et messieurs,
D’abord et avant tout, je vous demande de m’excuser si je ne parle pas parfaitement espagnol. Mais il est très important pour moi de vous parler directement pour vous dire ce que je ressens. Et d’abord pour vous remercier toutes et tous de votre invitation. Et afin de vous saluer toutes et tous, je commence par vous saluer vous, madame la présidente de l’association des victimes, les autorités représentées, et vous mes collègues députés.
Nous nous trouvons aujourd’hui dans un lieu de douleur : le lieu du crime. Je veux présenter mes condoléances les plus affligées à ceux qui ont perdu des frères, des sœurs, des enfants tant aimés. À vous, les familles, les proches, et plus que tout à vous, les peuples de Bolivie qui ont souffert de nouveau ces violences, je veux dire combien je vous admire pour votre patience infinie au milieu de tant de cruautés.
Ayez la certitude que quand je parle, c’est le peuple français qui parle. Et il dit sa solidarité, son amour, pour les humbles, ceux qui luttent et meurent, parfois, uniquement pour leur dignité d’êtres humains, de citoyens. Ce qui nous importe tant à tous.
Ayez la certitude que je parle aussi, au nom de mon groupe parlementaire à l’Assemblée nationale française.
Toujours mon peuple, toujours mes camarades, toujours mes amis ici, en Bolivie aussi, avons été ensemble dans toutes les luttes pour la dignité et la souveraineté des peuples. Et maintenant, à ce moment précis, en vous écoutant, comprenant votre souffrance, vos douleurs, je me sens Bolivien.
Et je veux dire, comme témoin venu de l’extérieur, la leçon que nous connaissons dans ce type de cas : le silence à propos du crime n’efface aucune blessure. Nous ne gagnons rien, en tant que société, comme communauté humaine, au silence et à l’impunité. Parce que sinon, dans les veines du peuple et du pays continuent à courir les venins de l’impunité. C’est-à-dire la rancœur, la haine que nous avons dans notre cœur quand on voit l’injustice de l’impunité. Et aussi quand on sait que les persécuteurs qui ne sont pas punis continuent leur chemin avec arrogance, continuent leur sale besogne. Cela ne peut contribuer d’aucune manière de se taire pour pardonner. Cela ne nous aide pas tant que le mal n’a pas été reconnu publiquement, tant que la Justice n’accomplit pas la mission que lui a confiée la société.
Mais en même temps, aucune sanction n’a d’effet utile si elle ne vient pas d’une justice pleine et entière. Une justice honnête, impartiale, qui ne soit pas une justice de classe.
La nature, dont nous apprenons tant, vit de l’équilibre qui la maintient. Mais les sociétés humaines, pour atteindre leur équilibre, ont besoin de la loi et de la justice. Pour garder ce cadre que nous choisissons, nous avons besoin d’un engagement total de chacun d’entre nous. De cela vient la légitimité de l’État de droit, qui ne peut jamais se confondre avec la loi du plus fort. La justice ne doit pas distinguer entre le pauvre et le riche, entre celui qui est habitué à donner des ordres et celui qui doit supporter d’avoir toujours à obéir. La justice, c’est l’ordre humain idéal. Et de ce but, nous sommes tous totalement responsables.
Je vous remercie, vous, les familles des victimes, d’être ici présentes et de témoigner avec courage. Je m’adresse à vous avec l’expérience d’un homme qui a de l’âge et un témoin engagé avec les Argentins, nos frères, qui nous ont donné un exemple essentiel. En se libérant d’une dictature cruelle et sauvage, le peuple argentin a renoncé à la vengeance, parce qu’il a choisi la justice. Une justice qui pourrait vous paraître insupportable, parce que les assassins, si sadiques et cruels, ont eu le droit de se défendre. D’avoir des avocats qu’aucune de leurs victimes n’avaient pu avoir, ni même n’avaient eu le droit de se défendre. Oui, cela paraissait insupportable. J’ai été l’un des témoins de ce jugement. Et je veux, à ce moment dans lequel tant de fois nous avons dénoncé les coupables et sommes capables de dire leurs noms, je veux, pour la gloire de sa mémoire, mentionner le procureur Strassera, qui était dans ce tribunal durant tant d’heures, écoutant la défense de ces assassins, démontrant le crime, appelant les témoins un par un, et les écoutant tous, des heures et des heures durant.
À ce moment-là, l’Argentine a surmonté le crime, elle a surmonté la mort des siens, elle a surmonté la barbarie des assassins. Les Argentins firent vivre alors, au-dessus de tout, leurs valeurs, celles auxquelles ils croyaient tous ensemble en tant que peuple. Leurs valeurs à leur plus grande force, les valeurs au nom desquelles ils avaient lutté jusqu’au sacrifice, et pour lesquelles tant d’entre eux perdirent la vie si cruellement. De cette manière, la nation argentine s’est renforcée. Elle ne s’est pas affaiblie, contrairement à ce que disaient quelques-uns qui demandaient qu’il n’y ait pas de jugement. La nation argentine s’est renforcée, ses enfants se sont éduqués et se sont davantage préparés, ses principes ont été renforcés.
Nous vous regardons, peuples de Bolivie.
De si loin que nous étions dans les moments de novembre, vous devez savoir que nous avons souffert avec vous, que nos pensées se dirigeaient vers vous, face aux souffrances qui se constataient. Maintenant, nous pleurons avec vous. Et je veux dire comme il est important que vous ayez témoigné. Comme vous, monsieur, qui avez pleuré. Comme vous, madame, j’ai pleuré en l’écoutant. Et dans ce moment, je me sens être ton frère. Et le tien également.
Nous savons que l’Histoire continue. Nous savons que les peuples de Bolivie ont déjà démontré leur grandeur, dans un passé récent. Ils ont contribué à l’Histoire de l’humanité toute entière. Quand ils ont fait adopter le droit à l’eau par les Nations unies. Quand ils ont proposé la création d’un Tribunal climatique international, proposition que j’ai faite également à mon peuple en lui disant qu’elle venait de Bolivie.
Face aux coups d’État lamentablement si fréquents, face à la violence exercée sur le peuple par ceux dont le devoir est de le servir et de lui obéir, nous connaissons votre réponse – comme tu l’as dit, camarade, comme vous l’avez dit, madame – : « Nous ne demandons pas la vengeance – si difficile que cela soit de ne pas la demander – nous ne demandons pas la vengeance ! Nous demandons la justice et que se termine l’impunité ». Alors nous savons que, de nouveau, vous allez nous apprendre quelque chose de neuf dans ce monde : désirer la justice. Et donc, nous verrons sous peu, de nouveau, la gloire des peuples de Bolivie. Nous y trouverons, nous autres les Français, une source d’inspiration. Et d’avance, je vous en remercie, j’en remercie vos familles, j’en remercie vos juges qui vont avoir à connaître ces cas. Je vous en remercie parce que le monde va apprendre des peuples de Bolivie, cette façon si lumineuse de devenir un être humain. Il n’y a pas de pardon possible sans justice. Et quand nous faisons des progrès de justice, nous faisons des progrès d’humanisation de la société. Et de nous-mêmes, chacun d’entre nous. Ainsi, la justice nous conduit sur ce chemin si lumineux d’être humain, plus humain, toujours plus humain. C’est là le projet politique qu’ont choisi la Bolivie et ses peuples.
Merci à tous. »
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22 avril 2021 4 22 /04 /avril /2021 05:10

 

 

Ci-dessous un article de Frédéric Saint Clair, un peu polémique, sur les dangereuses mutations de la gauche aujourd'hui.

 

 

La gauche française semble plus mal en point que jamais. Les sondages semblent garantir aux candidats qui s’en réclament une déroute à la Présidentielle de 2022. Pour le politologue Frédéric Saint Clair, l’effondrement de cette famille politique est avant tout idéologique. Explications.

« La gauche s’est contentée de transformer le prolétariat ouvrier en un prolétariat immigré. »

 

Le politologue Frédéric Saint Clair n’y va pas par quatre chemins pour analyser le fiasco que promettent les sondeurs à la gauche française. En effet, les chances de victoire pour un candidat issu de cette famille politique sont plus minces que jamais. Si l’on en croit un sondage de l’IFOP paru dans Le Journal du dimanche du 11 avril dernier, ni Jean-Luc Mélenchon (40%), ni Yannick Jadot (47%), ni Anne Hidalgo (50%) ne parviendraient à battre Marine Le Pen au second tour dans chacun des onze scénarios testés. Et encore faudrait-il que la gauche parvînt à hisser l’un de ses (nombreux) candidats en finale, ironiseront les mauvaises langues.

 

« Le logiciel socialiste, commun à l’ensemble de la gauche, est en train de mourir: il est en asphyxie progressive », diagnostique notre interlocuteur.

 

 

Dans le baromètre IFOP paru le 21 mars dernier, Emmanuel Macron perd encore 4 points d’opinions favorables, chutant à 37%. Si elle gagne de son côté 2 points d’opinions positives, Marine Le Pen plafonne à 29% dans le baromètre Elabe du mois d’avril. Comment expliquer dès lors que certaines personnalités à gauche n’émergent pas pour occuper l’espace vacant? «Cela fait longtemps qu’il n’y a pas eu de réoxygénation intellectuelle à gauche: à quand remonte le dernier livre intéressant de la part d’un intellectuel de gauche, qui serait capable de changer notre rapport au réel et d’apporter des solutions concrètes?», fait mine de s’interroger Frédéric Saint Clair. «On reste en réalité sur des modèles idéologiques qui datent du XIXe siècle, avec des fractures de lutte des classes qui ont été adaptées à des nouvelles problématiques: écologiques, racialistes, indigénistes ou décolonialistes», analyse le politologue.

 

« Le Pen incarne aujourd’hui le leader politique le plus proche des ouvriers »

 

En d’autres termes, la gauche aurait abandonné la défense des couches populaires des zones périphériques du territoire au profit de la mise en avant des demandeurs d’asile et autres personnes issues de l’immigration. Ce basculement stratégique expliquerait la montée en puissance des idées du Rassemblement national, selon un phénomène de vases communicants, poursuit l’analyste politique.

 

« Marine Le Pen incarne aujourd’hui le leader politique le plus proche des ouvriers et du peuple qui travaille. Elle prend en compte toutes les problématiques liées à l’ouverture des frontières et aux flux financiers : immigration, choc civilisationnel, etc. Ce que la gauche est incapable de faire », tance l’auteur de La refondation de la droite (éd. Salvator).

 

Et Frédéric Saint Clair de fustiger cette incapacité de la gauche actuelle à répondre aux problématiques des Français en offrant une alternative crédible :

 

« On prend en pleine face toutes les thèses américaines », argue-t-il. « Il suffit pour s’en convaincre de voir la façon dont on s’est approprié de manière si naturelle le phénomène George Floyd, qui ne nous concerne pas du tout ! Mais on ne peut pas faire de procès qu’à la gauche à ce niveau-là. La pensée libérale accompagne cet indigénisme propre à la gauche radicale. Plus que la gauche, il faut cibler l’alliance idéologique des libéraux et de cette gauche-là», surenchérit Frédéric Saint Clair.

 

Pour illustrer cet échec, l'essayiste prend l’exemple de Jean-Luc Mélenchon, aujourd’hui le mieux placé à gauche avec 13,5% des intentions de vote d’après le sondage de l’IFOP. Loin toutefois des 19,6% des voix qu’avait obtenus le leader de La France insoumise en 2017. Cette année-là, il avait buté de justesse sur le seuil du second tour. Une décrue qui s’explique assez facilement, selon Frédéric Saint Clair. Lors de sa campagne de 2017, «les questions identitaires étaient globalement mises de côté» par l’équipe de Jean-Luc Mélenchon. Il s’évertuait alors à prôner une «politique populiste, au sens noble du terme».

 

Des choix stratégiques hasardeux

 

Entre-temps, le chef des Insoumis a fait le ménage dans son parti : Georges Kuzmanovic et François Cocq, partisans d’une ligne républicaine et laïque, ont été priés de faire leurs bagages. De son côté, le conseiller régional Andréa Kotarac a pris les devants en ralliant le Rassemblement national; dans le même temps, LFI faisait élire à l’Assemblée Danièle Obono, proche de Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République (PIR), tandis que Jean-Luc Mélenchon lui-même s’affichait en compagnie de plusieurs caciques de son parti à la marche contre l’islamophobie organisée en novembre 2019 par le Comité contre l’islamophobie en France (CCIF), une association aujourd’hui dissoute pour ses liens supposés avec l’islam politique. 

 

« Pour les électeurs de gauche profondément républicains, il y a une rupture à ce moment-là. Jean-Luc Mélenchon sort du champ républicain et en paie le prix », analyse rétrospectivement Frédéric Saint Clair. Taxés d’« islamo-gauchisme » par les ministres Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer, les Insoumis et Jean-Luc Mélenchon ont ainsi été accusés de «complaisance» vis-à-vis de l’islam politique. Une attaque rejetée en bloc par les membres de LFI, mais qui a contribué à écorner l’image du parti.

 

« Cette prise de position pose un problème, car elle revient à assigner une idéologie victimaire à toute une partie de la population française ou à celle qui aspire à le devenir. Pire, en faisant de la race ou de l’identité religieuse un facteur discriminant, on nie l’article premier de la Constitution française ! » ne craint pas d’affirmer le politologue.

 

À en croire Georges Kuzmanovic, conseiller politique de Jean-Luc Mélenchon lors de la campagne de 2017 et ex-orateur national de LFI, ce changement de stratégie s’expliquerait avant tout par des visées électoralistes. « Éric Coquerel [député LFI de Seine-Saint-Denis, ndlr]a théorisé ce qu’il a manqué à Mélenchon en 2017: les 600.000 voix qui faisaient défaut se trouveraient dans les “ quartiers populaires ” », nous confiait-il en novembre dernier. Raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis s’échineraient à «séduire» l’électorat des quartiers à forte population immigrée ou descendante d’immigrés. « Ce choix stratégique, que Les Verts et une partie du PS ont fait aussi, est totalement perdant. Rien ne dit par ailleurs que l’électorat musulman se reporte sur ces partis », assure pourtant Frédéric Saint Clair.

 

 

Une «gauche libérale ralliée à Macron»

 

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Au-delà des changements de ligne stratégique et idéologique, la multiplication des candidatures et l’éclatement de l’offre politique à gauche pourraient également expliquer les faibles scores anticipés par les instituts de sondages. Pour le moment, trois candidats se sont officiellement déclarés dans la course à la Présidentielle (Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise, Nathalie Arthaud pour Lutte ouvrière et Fabien Roussel pour le Parti communiste français). Mais Anne Hidalgo, maire de Paris, l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg, ainsi qu’Éric Piolle, Sandrine Rousseau et Yannick Jadot du côté d’Europe Écologie-Les Verts (terreau inépuisable en postulants) ont également fait part de leurs velléités de concourir. Sans compter le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), qui devrait lui aussi présenter un candidat.

 

« Il y a bien évidemment des querelles d'égos et des logiques de partis au sein de la gauche, mais il y a aussi un effritement idéologique propre à la gauche française, lequel lui interdit de trouver un socle commun », théorise Frédéric Saint Clair.

 

Et l’essayiste de se montrer très critique à l’endroit de la gauche issue du canal historique du Parti socialiste, aujourd’hui « globalement libérale et ralliée à Macron », coupable selon notre interlocuteur d’avoir versé dans un « cosmopolitisme idéaliste qui consiste à dire que n’importe qui peut vivre n’importe où ».

 

« Cette gauche-là est deux fois coupable ! Elle a ouvert les portes du pays avec la promesse d’un nouveau prolétariat immigré. C’est la gauche “ Terra Nova ”, coupable d’avoir rendu possibles les thèses indigénistes et racialistes. Si cette gauche n’existe plus véritablement – elle serait représentée à la rigueur par Olivier Faure – c’est elle qui a planté les ferments de ce que l’on vit aujourd’hui », s’emporte Frédéric Saint Clair.

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 05:16

Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive, mais on a du mal à s’y faire. Un préposé au courrier ne prend même pas la peine de sonner en bas de notre immeuble et de nous inviter à descendre récupérer un colis. Il envoie, du bas de l’immeuble, un courrier électronique pour dire qu'il n'a pas pu nous livrer et que nous pouvons récupérer notre colis dans un commerce  près de chez nous.

 

Il est donc 13h27. Le préposé était censé passer entre 12h30 et 13h30. Il a eu la flemme de nous attendre ou une envie pressante, que sais-je ? Je sais bien qu'il fait partie de la cohorte de travailleurs précaires que La Poste  paye au lance-pierres mais ce n'est pas mon problème de client, même si c'est mon problème de citoyen.

 

Notre colis, qui « n’attend plus que » nous, peut donc être récupéré « dès maintenant » dans un salon de coiffure du quartier Guillotière. De l’art de Chronopost de nous faire accomplir des petites promenades digestives.

Je me rends donc dans ce salon  A moitié vide, et vide de clients. Une personne de la “ diversité ” m’accueille dans un français ultra-rudimentaire et quasi incompréhensible. Comme je ne suis pas né de la dernière pluie, je sais parfaitement à quoi servent ces salons de coiffure vides. Mais vous aussi, j’imagine. Je lui tends ma carte d’identité et celle de mon épouse, qui a passé la commande. J’observe tout de suite qu’il ne sait pas lire une CI française. Comme je m’appelle Gensane et ma femme Rossi-Gensane, il pense dans un premier temps que Nathalie est son patronyme. Bref, il actionne un petit boitier électronique et ne trouve pas notre colis.

 

Il téléphone alors en FaceTime à une dame de la même “ diversité ” qui me semble se trouver dans une chambre d’hôpital en compagnie d’une petite fille qui hurle. Il s’adresse à elle dans un anglais lamentable pour lui dire que mon colis n’est pas arrivé. Je lui demande qui est cette dame. Il me réponde qu’elle est la propriétaire du salon. Je ne vois pas vraiment comment elle pourrait nous aider.

 

Le coiffeur me demande alors si je parle anglais. Quand on est un client de La Poste, c'est plus sûr. Je lui réponds que je parle l’anglais d’Angleterre. Cela le surprend. Je lui en fais donc la démonstration en lui disant que je suis très mécontent (« discontented ») car il n’est pas fichu de me dire quand a lieu la livraison suivante de Chronopost et quand je suis censé repasser dans son salon. Il entrave que dalle (« he doesn’t twig at all »).

 

 

« Sorry, I don’t speak French », me dit-il alors que je quitte les lieux. S’il n’y avait que cela pour sauver Chronopost, pensai-je amèrement…

 

En résumé, pour récupérer un colis qu’un livreur de La Poste a volontairement omis de livrer, il faut se rendre dans des lieux multi-cartes et comprendre l’anglais des bas-fonds de Lagos. Je plains les vieillards (ce que je ne suis pas tout à fait) handicapés qui ne se déplacent péniblement qu’avec une canne ou un déambulateur.

 

J'ai récupéré mon colis le lendemain après-midi dans ce salon de coiffure toujours vide, désespérément vide.

 

Il est absolument impossible de réponde aux courriers électroniques que la Poste nous envoie. Lâches minables qui refusent le dialogue, la confrontation. En revanche, pour les appels à la mords-moi du style “ Vous pouvez désormais suivre votre colis en temps réel ”,  La Poste est très forte.

 

PS : pour les non-Lyonnais qui ne savent pas ce que tend à devenir le quartier de la Guillotière, il pourront s’informer en lisant cet article de Lyon Mag.

 

Quand La Poste fait livrer ses colis par des Nigérians analphabètes
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15 avril 2021 4 15 /04 /avril /2021 05:26

On a vu ce qu'il se passait lorsque la Justice se prononce en humant systématiquement l'air du temps. Par exemple, sous l'Occupation, pendant la Guerre d'Algérie, après Mai 68, lors de la répression des Gilets Jaunes. Certains tribunaux pensant désormais que “ les harceleurs sont parmi nous ”, ils encouragent à la délation avant de juger à charge.

 

La décision rendue par la Cour d’appel de Paris dans l’affaire qui opposait Éric Brion et la journaliste Sandra Muller illustre une fois de plus ce qui constitue une dérive. Les juridictions s’éloignent du terrain juridique pour investir celui de la morale. Ou plutôt, celui de la moraline, c’est-à-dire ce corpus d’idées qui caractérise aujourd’hui le conformisme et la bien-pensance bourgeoise. Et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Revenons rapidement sur les faits : au moment du déchaînement planétaire à l’occasion de l’affaire Weinstein, était apparu le hashtag #metoo dont l’utilisation était destinée à permettre la libération de la parole des femmes confrontées au harcèlement sexuel. Il s’agissait d’un appel aux témoignages destiné à nourrir un débat sociétal, mais en aucun cas un appel à la délation nominative des harceleurs. 

Il fallait conserver cette limite dans la mesure où ce débat légitime et nécessaire pouvait être ainsi exempt d’accusations personnelles et de règlements de compte de nature à le transformer en une succession de lynchages médiatiques. 

Malheureusement, dès ce moment-là, société du spectacle oblige, certains ont franchi cette frontière et nommément accusé des personnes qui se retrouvèrent alors, confrontées au déferlement médiatique, et dans des situations particulièrement difficiles. Fort souvent, les accusations portaient sur des faits prescrits, rendant impossible l’intervention de la justice qui aurait permis le déroulement d’un débat contradictoire, et l’application du principe de la présomption d’innocence. 

En octobre 2017, une des premières à s’être bruyamment lancée dans la mise en cause nominative fut Sandra Muller initiatrice du fameux hashtag #BalanceTonPorc. Sa cible personnelle avec laquelle elle entendait régler un compte était l’ancien directeur d’une chaîne de télévision qui lui aurait dit en 2012 (!) dans une réception, alors qu’il était alcoolisé : « Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. » 

Formule publiée par Sandra Muller dans sa dénonciation sur Twitter, accompagnée derrière le mot-dièse de son invention, de la formule : « toi aussi raconte en donnant le nom et les détails d’un harcèlement sexuel que tu as connu dans ton boulot. Je vous attends. » Clairement, Éric Brion était traité de « porc » et accusé de harcèlement sexuel dans le cadre professionnel, avec pour conséquence, emballement numérique viral aidant, un lynchage médiatique en grand, assorti d’un début de mort sociale.

Depuis cette époque, les dénonciations nominatives hors de toute procédure judiciaire se sont multipliées, notamment avec la publication de livres-règlements de compte comme on l’a encore vu récemment avec les affaires Matzneff, Duhamel, ou Poivre d’Arvor. Le principe de la présomption d’innocence qui encadre les poursuites pénales est quasi impossible à faire respecter dès lors que précisément, il n’y a pas de procédure. 

Donc ceux qui sont l’objet de ces accusations n’ont à leur disposition que les dispositifs juridiques qui encadrent la liberté d’expression et en particulier la loi de 1881 sur la presse pour faire valoir leur droit et tenter de faire indemniser leur préjudice. Éric Brion ayant décidé de poursuivre son accusatrice en diffamation, l’affaire était particulièrement observée par les praticiens pour lesquels l’arbitrage du juge dans un débat difficile devait permettre une clarification en assurant un équilibre entre la liberté d’expression et la nécessaire protection du citoyen. 

En première instance, le tribunal a considéré que Sandra Muller « avait dépassé les limites admissibles de la liberté d’expression » et que la diffamation était établie. Il l’avait condamnée à verser à Éric Brion 15 000 € de dommages intérêts, 5000 € au titre du remboursement des frais de justice, à retirer les tweets litigieux, et enfin à publier des communiqués judiciaires sur son compte Twitter et dans plusieurs organes de presse. Incontestablement, la juridiction avait eu la main lourde, et sa décision constituait une forme de coup d’arrêt à la délation tous azimuts dans un contexte technologique où elle peut provoquer des dégâts considérables. La Cour d’appel de Paris vient pourtant de complètement réformer cette décision et considérant que Sandra Muller n’avait pas commis de diffamation a débouté Éric Brion de toutes ses demandes.

Quelles étaient les questions posées à la justice ?

Celle de savoir si Éric Brion avait été victime d’une diffamation au sens de la loi de 1881 sur la presse. Prévue par l’article 29 de la loi de 1881, la diffamation est l’allégation ou l’imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne.

Le tribunal saisi en première instance a d’abord considéré que les quatre tweets litigieux constituaient un ensemble et recélaient une accusation précise : celle d’être un « harceleur sexuel dans le cadre professionnel », qualifié d’ailleurs de « porc ». Cela n’était pas discutable, et à l’aide d’une analyse juridique précise, la juridiction a considéré que cette imputation était doublement infondée. Il n’y avait pas eu de harcèlement puisqu’il n’y avait eu qu’une seule formule lancée par Éric Brion à une seule occasion, et que les protagonistes n’avaient aucun lien professionnel. Donc pas de « harcèlement sexuel commis dans son boulot » à l’encontre de Sandra Muller.

La Cour d’appel, peut-être soucieuse d’être dans l’air du temps, a balayé cette argumentation en se livrant à une petite acrobatie. Elle a considéré que le terme « harcèlement » n’avait pas été utilisé dans un sens juridique, c’est-à-dire pas dans l’acception prévue par le Code pénal, mais dans un sens général comme on l’utilise dans la vie courante, comme par exemple lorsque l’on traite « d’assassin » un chauffard brûlant un feu rouge sous son nez, sans aucune référence aux articles du Code pénal ? 

Cela n’est pas très sérieux. « Sandra Muller n’a jamais imputé à Éric Brion un harcèlement sexuel au travail, mais simplement un comportement inapproprié » nous dit la Cour. Ah bon ? Que disait pourtant de façon difficilement réfutable le tribunal : « dans le contexte de l’affaire Weinstein et compte tenu de l’emploi des mots « toi aussi » et des termes très forts de « porc » et de « balance » qui appelle à une dénonciation, ainsi que des faits criminels et délictuels reprochés au magnat du cinéma, le tweet de Sandra Muller ne peut être compris, contrairement à ce que soutient la défense, comme évoquant un harcèlement au sens commun et non juridique ». 

Le tribunal n’a fait que constater que la lecture des tweets et le contexte dans lequel ils ont été publiés démontraient qu’ils contenaient bien l’accusation d’avoir commis l’infraction prévue par les textes. Or cette accusation était factuellement et juridiquement infondée, et par conséquent la diffamation bien constituée.

Pour faire bon poids, la Cour a accordé à la twitteuse le bénéfice de la bonne foi puisque ces tweets avaient été publiés « dans le cadre d’un débat d’intérêt général ». Intérêt général qui justifie qu’on jette l’honneur d’un homme aux chiens ? À propos de bonne foi, on sera plus réservé sur celle de la juridiction d’appel, dont on a le sentiment qu’elle a tordu le droit et les faits pour être dans l’air du temps.

L’avocate de Sandra Muller, qui se félicite évidemment de la décision dont bénéficie sa cliente, souligne une « décision courageuse et historique. La cour d’appel dit aux victimes, à toutes celles qui ont parlé, à toutes celles qui ont dit la vérité, celle-là, la justice ne les condamnera pas».

« Décision courageuse » sûrement pas. Dès lors que la justice se soumet à l’air du temps, y voir du courage est un véritable contresens. Il s’agit plutôt d’un encouragement à la délation hors des règles du droit.

 

Régis de Castelnaud

 

La moraline de la cour d'appel de Paris, par Régis de Castelnaud
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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 05:33

Ce jeune officier qui roulait en Renault 5 pour ne pas gaspiller les deniers de l'État, a fait trembler la France néo-colonialiste et ses relais en Afrique. Sankara fut un authentique progressiste dont l'objectif principal était que le peuple burkinais pût vivre décemment. 

Le rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation pour les Nations Unies déclara à son sujet : « Il a vaincu la faim : il a fait que le Burkina, en quatre ans, est devenu alimentairement autosuffisant ». Il mit fin à la dot et au lévirat, cette coutume datant de l'Ancien Testament qui permet au frère d'un défunt d'épouser sa belle-sœur afin de poursuivre la lignée du défunt mari. Il mit fin aux mariages forcés hérités de l'Antiquité romaine et germanique. Il interdit l'excision et tenta de s'opposer à la prostitution et à la polygamie.

Sous François Mitterrand, entre 1983 et 1985, l'aide économique de la France au Burkina Faso fut réduite de 80%.

Il fut abattu à l'instigation de Blaise Compaoré, son compagnon d'armes puis son rival. Plusieurs jours après cet assassinat, le certificat de décès de Thomas Sankara indiquait qu'il était décédé de mort naturelle.

 

Le 4 octobre 1984, Sankara s’adresse à la Trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies. La source de son discours ci-après est une brochure distribuée par la représentation du Burkina Faso auprès des Nations Unies. Ici la version audio de ce discours.

 

(Merci à J-M Gardès pour ce rappel)


 

Monsieur le Président, Monsieur le secrétaire Général,

Honorables représentants de la Communauté internationale

Je viens en ces lieux vous apporter le salut fraternel d’un pays de 274000 km², où sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes, refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim, de soif, tout en n’arrivant pas à vivre véritablement depuis un quart de siècle d’existence comme Etat souverain, siégeant à l’ONU.

Je viens à cette Trente-neuvième session vous parler au nom d’un peuple qui, sur la terre de ses ancêtres, a choisi, dorénavant de s’affirmer et d’assumer son histoire, dans ses aspects positifs, comme dans ses aspects négatifs, sans complexe aucun.

Je viens enfin, mandaté par le Conseil National de la Révolution (CNR) du Burkina Faso, pour exprimer les vues de mon peuple concernant les problèmes inscrits à l’ordre du jour, et qui constituent la trame tragique des évènements qui fissurent douloureusement les fondements du monde en cette fin du vingtième siècle. Un monde où l’humanité est transformée en cirque, déchirée par les luttes entre les grands et les semi-grands, battue par les bandes armées, soumise aux violences et aux pillages. Un monde où des nations, se soustrayant à la juridiction internationale, commandent des groupes hors-la-loi, vivant de rapines, et organisant d’ignobles trafics, le fusil à la main.

Monsieur le Président

Je n’ai pas ici la prétention d’énoncer des dogmes. Je ne suis ni un messie ni un prophète. Je ne détiens aucune vérité. Ma seule ambition est une double aspiration : premièrement, pouvoir, en langage simple, celui de l’évidence et de la clarté, parler au nom de mon peuple, le peuple du Burkina Faso ; deuxièmement, parvenir à exprimer aussi, à ma manière, la parole du “Grand peuple des déshérités”, ceux qui appartiennent à ce monde qu’on a malicieusement baptisé Tiers Monde. Et dire, même si je n’arrive pas à les faire comprendre, les raisons que nous avons de nous révolter.

Tout cela dénote de l’intérêt que nous portons à l’ONU, les exigences de nos droits y prenant une vigueur et la rigueur de la claire conscience de nos devoirs.

Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex Haute-Volta, aujourd’hui le Burkina Faso, à ce fourre-tout méprisé, le Tiers Monde, que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérer sans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’Histoire. Encore moins pour accepter d’être “l’arrière monde d’un Occident repu”. Mais pour affirmer la conscience d’appartenir à un ensemble tricontinental et admettre, en tant que non-alignés, et avec la densité de nos convictions, qu’une solidarité spéciale unit ces trois continents d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique dans un même combat contre les mêmes trafiquants politiques, les mêmes exploiteurs économiques.

Reconnaître donc notre présence au sein du Tiers Monde c’est, pour paraphraser José Marti, “affirmer que nous sentons sur notre joue tout coup donné à n’importe quel homme du monde”. Nous avons jusqu’ici tendu l’autre joue. Les gifles ont redoublées. Mais le cœur du méchant ne s’est pas attendri. Ils ont piétiné la vérité du juste. Du Christ ils ont trahi la parole. Ils ont transformé sa croix en massue. Et après qu’ils se soient revêtus de sa tunique, ils ont lacéré nos corps et nos âmes. Ils ont obscurci son message. Ils l’ont occidentalisé cependant que nous le recevions comme libération universelle. Alors, nos yeux se sont ouverts à la lutte des classes. Il n’y aura plus de gifles.

Il faut proclamer qu’il ne peut y avoir de salut pour nos peuples que si nous tournons radicalement le dos à tous les modèles que tous les charlatans de même acabit ont essayé de nous vendre vingt années durant. Il ne saurait y avoir pour nous de salut en dehors de ce refus là. Pas de développement en dehors de cette rupture.

Du reste, tous les nouveaux “maîtres-à-penser” sortant de leur sommeil, réveillés par la montée vertigineuse de milliards d’hommes en haillons, effrayés par la menace que fait peser sur leur digestion cette multitude traquée par la faim, commencent à remodeler leurs discours et, dans une quête anxieuse, recherchent une fois de plus en nos lieu et place, des concepts-miracles, de nouvelles formes de développement pour nos pays. Il suffit pour s’en convaincre de lire les nombreux actes des innombrables colloques et séminaires.

Loin de moi l’idée de tourner en ridicule les efforts patients de ces intellectuels honnêtes qui, parce qu’ils ont des yeux pour voir, découvrent les terribles conséquences des ravages imposés par lesdits “spécialistes” en développement dans le Tiers Monde. La crainte qui m’habite c’est de voir les résultats de tant d’énergies confisquées par les Prospéro de tout genre pour en faire la baguette magique destinée à nous renvoyer à un monde d’esclavage maquillé au goût de notre temps.

Cette crainte se justifie d’autant plus que la petite bourgeoisie africaine diplômée, sinon celle du Tiers Monde, soit par paresse intellectuelle, soit plus simplement parce qu’ayant goûté au mode de vie occidental, n’est pas prête à renoncer à ses privilèges. De ce fait, elle oublie que toute vraie lutte politique postule un débat théorique rigoureux et elle refuse l’effort de réflexion qui nous attend. Consommatrice passive et lamentable, elle se regorge de vocables fétichisés par l’Occident comme elle le fait de son whisky et de son champagne, dans ses salons à l’harmonie douteuse.

On recherchera en vain depuis les concepts de négritude ou d’”African Personality” marqués maintenant par les temps, des idées vraiment neuves issues des cerveaux de nos “grands” intellectuels. Le vocabulaire et les idées nous viennent d’ailleurs. Nos professeurs, nos ingénieurs et nos économistes se contentent d’y adjoindre des colorants parce que, des universités européennes dont ils sont les produits, ils n’ont ramené souvent que leurs diplômes et le velours des adjectifs ou des superlatifs.

Il est nécessaire, il est urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui, le monopole de la pensée, de l’imagination et de la créativité. Il faut, avant qu’il ne soit trop tard, car il est déjà trop tard, que ces élites, ces hommes de l’Afrique, du Tiers Monde, reviennent à eux-mêmes, c’est-à-dire à leur société, à la misère dont nous avons hérité pour comprendre non seulement que la bataille pour une pensée au service des masses déshéritées n’est pas vaine, mais qu’ils peuvent devenir crédibles sur le plan international, qu’en inventant réellement, c’est-à-dire, en donnant de leurs peuples une image fidèle. Une image qui leur permette de réaliser des changements profonds de la situation sociale et politique, susceptibles de nous arracher à la domination et à l’exploitation étrangères qui livrent nos Etats à la seule perspective de la faillite.

C’est ce que nous avons perçu, nous, peuple burkinabè, au cours de cette nuit du 4 août 1983, aux premiers scintillements des étoiles dans le ciel de notre Patrie. Il nous fallait prendre la tête des jacqueries qui s’annonçaient dans les campagnes affolées par l’avancée du désert, épuisées par la faim et la soif et délaissées. Il nous fallait donner un sens aux révoltes grondantes des masses urbaines désoeuvrées, frustrées et fatiguées de voir circuler les limousines des élites aliénées qui se succédaient à la tête de l’Etat et qui ne leur offraient rien d’autre que les fausses solutions pensées et conçues par les cerveaux des autres. Il nous fallait donner une âme idéologique aux justes luttes de nos masses populaires mobilisées contre l’impérialisme monstrueux. A la révolte passagère, simple feu de paille, devait se substituer pour toujours la révolution, lutte éternelle contre la domination.

D’autres avant moi ont dit, d’autres après moi diront à quel point s’est élargi le fossé entre les peuples nantis et ceux qui n’aspirent qu’à manger à leur faim, boire à leur soif, survivre et conserver leur dignité. Mais nul n’imaginera à quel point ” le grain du pauvre a nourri chez nous la vache du riche”.

Dans le cas de l’ex Haute Volta, le processus était encore plus exemplaire. Nous étions la condensation magique, le raccourci de toutes les calamités qui ont fondu sur les pays dits “en voie de développement”. Le témoignage de l’aide présentée comme la panacée et souvent trompetée, sans rime ni raison, est ici éloquent. Très peu sont les pays qui ont été comme le mien inondés d’aides de toutes sortes. Cette aide est en principe censée œuvrer au développement. On cherchera en vain dans ce qui fut autrefois la Haute-Volta, les signes de ce qui peut relever d’un développement. Les hommes en place, soit par naïveté, soit par égoïsme de classe, n’ont pas pu ou n’ont pas voulu maîtriser cet afflux extérieur, en saisir la portée et exprimer des exigences dans l’intérêt de notre peuple.

Analysant un tableau publié en 1983 par le Club du Sahel, Jacques Giri dans son ouvrage “Le Sahel Demain”, conclut avec beaucoup de bon sens que l’aide au Sahel, à cause de son contenu et des mécanismes en place, n’est qu’une aide à la survie. Seuls, souligne-t-il, 30 pour cent de cette aide permet simplement au Sahel de vivre. Selon Jacques Giri, cette aide extérieure n’aurait d’autres buts que de continuer à développer les secteurs improductifs, imposant des charges intolérables à nos petits budgets, désorganisant nos campagnes, creusant les déficits de notre balance commerciale, accélérant notre endettement.

Juste quelques clichés pour présenter l’ex Haute-Volta :
– 7 millions d’habitants, avec plus de 6 millions de paysannes et de paysans
– Un taux de mortalité infantile estimé à 180 pour mille
– Une espérance de vie se limitant à 40 ans
– Un taux d’analphabétisme allant jusqu’à 98 pour cent, si nous concevons l’alphabétisé comme celui qui sait lire, écrire et parler une langue.
– Un médecin pour 50000 habitants
– Un taux de scolarisation de 16 pour cent
– et enfin un produit intérieur brut par tête d’habitant de 53356 francs CFA soit à peine plus de 100 dollars.

Le diagnostic à l’évidence, était sombre. La source du mal était politique. Le traitement ne pouvait qu’être politique.

Certes nous encourageons l’aide qui nous aide à nous passer de l’aide. Mais en général, la politique d’assistance et d’aide n’a abouti qu’à nous désorganiser, à nous asservir, à nous déresponsabiliser dans notre espace économique, politique et culturel.

Nous avons choisi de risquer de nouvelles voies pour être plus heureux. Nous avons choisi de mettre en place de nouvelles techniques.

Nous avons choisi de rechercher des formes d’organisation mieux adaptées à notre civilisation, rejetant de manière abrupte et définitive toutes sortes de diktats extérieurs, pour créer ainsi les conditions d’une dignité à la hauteur de nos ambitions. Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. Briser et reconstruire l’administration à travers une autre image du fonctionnaire, plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et lui rappeler incessamment que sans formation patriotique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance. Tel est notre programme politique.

Au plan de la gestion économique, nous apprenons à vivre simplement, à accepter et à nous imposer l’austérité afin d’être à même de réaliser de grands desseins.

Déjà, grâce à l’exemple de la Caisse de solidarité nationale, alimentée par des contributions volontaires, nous commençons à répondre aux cruelles questions posées par la sécheresse. Nous avons soutenu et appliqué les principes d’Alma-Ata en élargissant le champ des soins de santé primaires. Nous avons fait nôtre, comme politique d’Etat, la stratégie du GOBI FFF, préconisée par l’UNICEF.

Par l’intermédiaire de l’Office du Sahel des Nations Unies (OSNU), nous pensons que les Nations unies devraient permettre aux pays touchés par la sécheresse la mise sur pied d’un plan moyen et long termes afin de parvenir à l’autosuffisance alimentaire.

Pour préparer le vingt et unième siècle, nous avons, par la création d’une tranche spéciale de la Tombola, “Instruisons nos enfants”, lancé une campagne immense pour l’éducation et la formation de nos enfants dans une école nouvelle. Nous avons lancé à travers l’action salvatrice des Comités de Défense de la Révolution un vaste programme de construction de logements sociaux, 500 en trois mois, de routes, de petites retenues d’eau etc… Notre ambition économique est d’œuvrer pour que le cerveau et les bras de chaque burkinabè puissent au moins lui servir à inventer et à créer de quoi s’assurer deux repas par jour et de l’eau potable.

Nous jurons, nous proclamons, que désormais au Burkina Faso, plus rien ne se fera sans la participation des burkinabè. Rien qui n’ait été au préalable décidé par nous, élaboré par nous. Il n’y aura plus d’attentat à notre pudeur et à notre dignité.

Forts de cette certitude, nous voudrions que notre parole s’élargisse à tous ceux qui souffrent dans leur chair, tous ceux qui sont bafoués dans leur dignité d’homme par un minorité d’hommes ou par un système qui les écrase.

Permettez, vous qui m’écoutez, que je le dise : je ne parle pas seulement au nom du Burkina Faso tant aimé mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part.

Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont la peau noire ou qu’ils sont de culture différente et bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal.

Je souffre au nom des Indiens massacrés, écrasés, humiliés et confinés depuis des siècles dans des réserves afin qu’ils n’aspirent à aucun droit et que leur culture ne puisse s’enrichir en convolant en noces heureuses au contact d’autres cultures, y compris celle de l’envahisseur.

Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis.

Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles. Pour ce qui nous concerne, nous sommes prêts à accueillir toutes les suggestions du monde entier, nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de la femme burkinabè. En retour, nous donnons en partage à tous les pays, l’expérience positive que nous entreprenons avec des femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil de l’État et de la vie sociale au Burkina Faso. Des femmes qui luttent et proclament avec nous, que l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits.

Je parle au nom des mères de nos pays démunis, qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe, pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches et d’une régularité à vous donner, non, plutôt à nous donner, à nous autres du Sahel, le vertige. Ces moyens simples recommandés par l’OMS et l’UNICEF, nous avons décidé de les adopter et de les populariser.

Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre, qui a faim et qui louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. La boutique protégée par une vitre épaisse. La vitre défendue par une grille infranchissable. Et la grille gardée par un policier casqué, ganté et armé de matraque. Ce policier, placé là par le père d’un autre enfant qui viendra se servir ou plutôt se faire servir parce que représentant toutes les garanties de représentativité et de normes capitalistiques du système.

Je parle au nom des artistes (poètes, peintres, sculpteur, musiciens, acteurs), hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations de show-business.

Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge pour ne pas subir les dures lois du chômage.

Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage modernes.

Mon pays est un concentré de tous les malheurs des peuples, une synthèse douloureuse de toutes les souffrances de l’humanité, mais aussi et surtout des espérances de nos luttes. C’est pourquoi je vibre naturellement au nom des malades qui scrutent avec anxiété les horizons d’une science accaparée par les marchands de canons. Mes pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable arme de la faim.

Militaire, je ne peux oublier ce soldat obéissant aux ordres, le doigt sur la détente, et qui sait que la balle qui va partir ne porte que le message de la mort.

Enfin, je veux m’indigner en pensant aux Palestiniens qu’une humanité inhumaine a choisi de substituer à un autre peuple, hier encore martyrisé. Je pense à ce vaillant peuple palestinien, c’est-à-dire à ces familles atomisées errant de par le monde en quête d’un asile. Courageux, déterminés, stoïques et infatigables, les Palestiniens rappellent à chaque conscience humaine la nécessité et l’obligation morale de respecter les droits d’un peuple : avec leurs frères juifs, ils sont antisionistes.

Aux côtés de mes frères soldats de l’Iran et de l’Irak, qui meurent dans une guerre fratricide et suicidaire, je veux également me sentir proche des camarades du Nicaragua dont les ports sont minés, les villes bombardées et qui, malgré tout, affrontent avec courage et lucidité leur destin. Je souffre avec tous ceux qui, en Amérique latine, souffrent de la mainmise impérialiste.

Je veux être aux côtés des peuples afghan et irlandais, aux côtés des peuples de Grenade et de Timor Oriental, chacun à la recherche d’un bonheur dicté par la dignité et les lois de sa culture.

Je m’élève ici au nom des tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde ils pourront faire entendre leur voix et la faire prendre en considération réellement. Sur cette tribune beaucoup m’ont précédé, d’autres viendront après moi. Mais seuls quelques uns feront la décision. Pourtant nous sommes officiellement présentés comme égaux. Eh bien, je me fais le porte voix de tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde, ils peuvent se faire entendre. Oui je veux donc parler au nom de tous les “laissés pour compte” parce que “je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger”.

Notre révolution au Burkina Faso est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’Humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du Tiers Monde. Nous sommes à l’écoute des grands bouleversements qui ont transformé le monde. Nous tirons des leçons de la révolution américaine, les leçons de sa victoire contre la domination coloniale et les conséquences de cette victoire. Nous faisons nôtre l’affirmation de la doctrine de la non-ingérence des Européens dans les affaires américaines et des Américains dans les affaires européennes. Ce que Monroe clamait en 1823, « L’Amérique aux Américains », nous le reprenons en disant « l’Afrique aux Africains », « Le Burkina aux Burkinabè ». La Révolution française de 1789, bouleversant les fondements de l’absolutisme, nous a enseigné les droits de l’homme alliés aux droits des peuples à la liberté. La grande révolution d’octobre 1917 a transformé le monde, permis la victoire du prolétariat, ébranlé les assises du capitalisme et rendu possible les rêves de justice de la Commune française.

Ouverts à tous les vents de la volonté des peuples et de leurs révolutions, nous instruisant aussi de certains terribles échecs qui ont conduits à de tragiques manquements aux droits de l’homme, nous ne voulons conserver de chaque révolution, que le noyau de pureté qui nous interdit de nous inféoder aux réalités des autres, même si par la pensée, nous nous retrouvons dans une communauté d’intérêts.

Monsieur les Président,

Il n’y a plus de duperie possible. Le Nouvel Ordre Economique Mondial pour lequel nous luttons et continuerons à lutter, ne peut se réaliser que :
– si nous parvenons à ruiner l’ancien ordre qui nous ignore,
– si nous imposons la place qui nous revient dans l’organisation politique du monde,
– si, prenant conscience de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie à l’échelle planétaire.

Le Nouvel Ordre Economique international s’inscrit tout simplement, à côté de tous les autres droits des peuples, droit à l’indépendance, au libre choix des formes et de structures de gouvernement, comme le droit au développement. Et comme tous les droits des peuples, il s’arrache dans la lutte et par la lutte des peuples. Il ne sera jamais le résultat d’un acte de la générosité d’une puissance quelconque.

Je conserve en moi la confiance inébranlable, confiance partagée avec l’immense communauté des pays non-alignés, que sous les coups de boutoir de la détresse hurlante de nos peuples, notre groupe va maintenir sa cohésion, renforcer son pouvoir de négociation collective, se trouver des alliés parmi les nations et commencer, de concert avec ceux qu peuvent encore nous entendrez, l’organisation d’un système de relations économiques internationales véritablement nouveau.

Monsieur le Président,

Si j’ai accepté de me présenter devant cette illustre assemblée pour y prendre la parole, c’est parce que malgré les critiques qui lui sont adressées par certains grands contributeurs, les Nations Unies demeurent la tribune idéale pour nos revendications, le lieu obligé de la légitimité des pays sans voix.

C’est cela qu’exprime avec beaucoup de justesse notre Secrétaire général lorsqu’il écrit : “L’organisation des Nations Unies est unique en ce qu’elle reflète les aspirations et les frustrations de nombreux pays et gouvernements du monde entier. Un de ses grands mérites est que toutes les Nations, y compris celles qui sont faibles, opprimées ou victimes de l’injustice, (il s’agit de nous), peuvent, même lorsqu’elles sont confrontées aux dures réalités du pouvoir, y trouver une tribune et s’y faire entendre. Une cause juste, même si elle ne rencontre que revers ou indifférence, peut trouver un écho à l’Organisation des Nations Unies ; cet attribut de l’Organisation n’est pas toujours prisé, mais il n’en est pas moins essentiel”.

On ne peut mieux définir le sens et la portée de l’Organisation.

Aussi est-il, pour chacun de nous, un impératif catégorique de consolider les assises de notre Organisation, de lui donner les moyens de son action. Nous adoptons en conséquence, les propositions faîtes à cette fin par le Secrétaire Général, pour sortir l’Organisation des nombreuses impasses, soigneusement entretenues par le jeu des grandes puissances afin de la discréditer aux yeux de l’opinion publique.

Monsieur le Président,

Reconnaissant les mérites mêmes limités de notre Organisation, je ne peux que me réjouir de la voir compter de nouveaux adhérents. C’est pourquoi la délégation burkinabè salue l’entrée du 159ème membre de notre Organisation : l’Etat du Brunei Daressalam.

C’est la déraison de ceux entre les mains desquelles la direction du monde es tombée par le hasard des choses qui fait l’obligation au Mouvement des pays non alignés, auquel je l’espère, se joindra bientôt l’Etat du Brunei Darussalam, de considérer comme un des objectifs permanents de sa lutte, le combat pour le désarmement qui est un des aspects essentiels et une condition première de notre droit au développement.

Il faut, à notre avis des études sérieuses prenant en compte tous les éléments qui ont conduit aux calamités qui ont fondu sur le monde. A ce titre, le Président Fidel Castro en 1979, a admirablement exprimé notre point de vue à l’ouverture du sixième sommet des Pays non alignés lorsqu’il déclarait : “Avec 300 milliards de dollars, on pourrait construire en un an 600000 écoles pouvant recevoir 400 millions d’enfants ; ou 60 millions de logements confortables pour 300 millions de personnes ; ou 30000 hôpitaux équipés de 18 millions de lits ; ou 20000 usines pouvant employer plus de 20 millions de travailleurs ou irriguer 150 millions d’hectares de terre qui, avec les moyens techniques adéquats pourraient alimenter un milliard de personnes…”

En multipliant aujourd’hui ce chiffre par 10, je suis certainement en deçà de la réalité, on réalise ce que l’Humanité gaspille tous les ans dans le domaine militaire, c’est-à-dire contre la paix.

On perçoit aisément pourquoi l’indignation des peuples se transforme rapidement en révolte et en révolution devant les miettes qu’on leur jette sous la forme ignominieuse d’une certaine “aide”, assortie de conditions parfois franchement abjectes. On comprend enfin pourquoi dans le combat pour le développement, nous nous désignons comme des militants inlassables de la paix.

Nous faisons le serment de lutter pour atténuer les tensions, introduire les principes d’une vie civilisée dans les relations internationales et les étendre à toutes les parties du monde. Ce qui revient à dire que nous ne pouvons assister passifs, au trafic des concepts.

Nous réitérons notre résolution d’être des agents actifs de la paix ; de tenir notre place dans le combat pour le désarmement ; d’agir enfin dans la politique internationale comme le facteur décisif, libéré de toute entrave vis-à-vis de toutes les grandes puissances, quels que soient les projets de ces dernières.

Mais la recherche de la paix va de pair avec l’application ferme du droit des pays à l’indépendance, des peuples à la liberté et des nations à l’existence autonome. Sur ce point, le palmarès le plus pitoyable, le plus lamentable _ oui, le plus lamentable_ est détenu au Moyen Orient en termes d’arrogance, d’insolence et d’incroyable entêtement par un petit pays, Israël, qui, depuis, plus de vingt ans, avec l’inqualifiable complicité de son puissant protecteur les Etats-Unis, continue à défier la communauté internationale.

Au mépris d’une histoire qui hier encore, désignait chaque Juif à l’horreur des fours crématoires, Israël en arrive à infliger à d’autres ce qui fut son propre calvaire. En tout état de cause, Israël dont nous aimons le peuple pour son courage et ses sacrifices d’hier, doit savoir que les conditions de sa propre quiétude ne résident pas dans sa puissance militaire financée de l’extérieur. Israël doit commencer à apprendre à devenir une nation comme les autres, parmi les autres.

Pour l’heure, nous tenons à affirmer du haut de cette tribune, notre solidarité militante et agissante à l’endroit des combattants, femmes et hommes, de ce peuple merveilleux de la Palestine parce que nous savons qu’il n’y a pas de souffrance sans fin.

Monsieur, le Président,

Analysant la situation qui prévaut en Afrique sur les plans économique et politique, nous ne pouvons pas ne pas souligner les graves préoccupations qui sont les nôtres, face aux dangereux défis lancés aux droits des peuples par certaines nations qui, sûres de leurs alliances, bafouent ouvertement la morale internationale.

Certes, nous avons le droit de nous réjouir de la décision de retrait des troupes étrangères au Tchad, afin que le Tchadiens entre eux, sans intermédiaire, cherchent les moyens de mettre fin à cette guerre fratricide, et donner enfin à ce peuple qui n’en finit pas de pleurer depuis de nombreux hivernages, les moyens de sécher ses larmes. Mais, malgré les progrès enregistrés çà et là par les peuples africains dans leur lutte pour l’émancipation économique, notre continent continue de refléter la réalité essentielle des contradictions entre les grandes puissances, de charrier les insupportables apories du monde contemporain.

C’est pourquoi nous tenons pour inadmissible et condamnons sans recours, le sort fait au peuple du Sahara Occidental par le Royaume du Maroc qui se livre à des méthodes dilatoires pour retarder l’échéance qui, de toute façon, lui sera imposée par la volonté du peuple sahraoui. Pour avoir visité personnellement les régions libérées par le peuple sahraoui, j’ai acquis la confirmation que plus rien désormais ne saurait entraver sa marche vers la libération totale de son pays, sous la conduite et éclairée du Front Polisario.

 

Monsieur le Président,

Je ne voudrais pas trop m’étendre sur la question de Mayotte et des îles de l’Archipel malgache. Lorsque les choses sont claires, lorsque les principes sont évidents, point n’est besoin d’élaborer. Mayotte appartient aux Comores. Les îles de l’archipel sont malgaches.

En Amérique Latine, nous saluons l’initiative du Groupe de Contadora, qui constitue une étape positive dans la recherche d’une solution juste à la situation explosive qui y prévaut. Le commandant Daniel Ortega, au nom du peuple révolutionnaire du Nicaragua a fait ici des propositions concrètes et posé des questions de fond à qui de droit. Nous attendons de voir la paix s’installer dans son pays et en Amérique Centrale, le 15 octobre prochain et après le 15 octobre et nous prenons à témoin l’opinion publique mondiale.

De même que nous avons condamné l’agression étrangère de l’île de Grenade, de même nous fustigeons toutes les interventions étrangères. C’est ainsi que nous ne pouvons pas nous taire face à l’intervention militaire en Afghanistan.

Il est cependant un point, mais dont la gravité exige de chacun de nous une explication franche et décisive. Cette question, vous vous en doutez, ne peut qu’être celle de l’Afrique du Sud. L’incroyable insolence de ce pays à l’égard de toutes les nations du monde, même vis-à-vis de celles qui soutiennent le terrorisme qu’il érige en système pour liquider physiquement la majorité noire de ce pays, le mépris qu’il adopte à l’égard de toutes nos résolutions, constituent l’une des préoccupations les plus oppressantes du monde contemporain.

Mais le plus tragique, n’est pas que l’Afrique du Sud se soit elle-même mise au banc de la communauté internationale à cause de l’abjection des lois de l’apartheid, encore moins qu’elle continue de maintenir illégalement la Namibie sous la botte colonialiste et raciste, ou de soumettre impunément ses voisins aux lois du banditisme. Non, le plus abject, le plus humiliant pour la conscience humaine, c’est qu’elle soit parvenue à “banaliser” le malheur de millions d’êtres humains qui n’ont pour se défendre que leur poitrine et l’héroïsme de leurs mains nues. Sûre de la complicité des grandes puissances et de l’engagement actif de certaines d’entre elles à ses côtés, ainsi que de la criminelle collaboration de quelques tristes dirigeants de pays africains, la minorité blanche ne se gêne pas pour ridiculiser les états d’âme de tous les peuples, qui, partout à travers le monde, trouvent intolérable la sauvagerie des méthodes en usage dans ce pays.

Il fut un temps où les brigades internationales se constituaient pour aller défendre l’honneur des nations agressées dans leur dignité. Aujourd’hui, malgré la purulence des plaies que nous portons tous à nos flancs, nous allons voter des résolutions dont les seules vertus, nous dira-t-on, seraient de conduire à résipiscence une Nation de corsaires qui “détruit le sourire comme la grêle tue les fleurs”.

Monsieur le Président,

Nous allons bientôt fêter le cent cinquantième anniversaire de l’émancipation des esclaves de l’Empire britannique. Ma délégation souscrit à la proposition des pays d’Antigua et de la Barbade de commémorer avec éclat cet événement qui revêt, pour les pays africains et le monde noir, une signification d’une très grande importance. Pour nous, tout ce qui pourra être fait, dit ou organisé à travers le monde au cours des cérémonies commémoratives devra mettre l’accent sur le terrible écot payé par l’Afrique et le monde noir, au développement de la civilisation humaine. Ecot payé sans retour et qui explique, sans aucun doute, les raisons de la tragédie d’aujourd’hui sur notre continent.

C’est notre sang qui a nourri l’essor du capitalisme, rendu possible notre dépendance présente et consolidé notre sous-développement. On ne peut plus escamoter la vérité, trafiquer les chiffres. Pour chaque Nègre parvenu dans les plantations, cinq au moins connurent la mort ou la mutilation. Et j’omets à dessein, la désorganisation du continent et les séquelles qui s’en sont suivies.

 

Discours de Thomas Sankara devant l’assemblée générale de l’ONU le 4 octobre 1984

Monsieur le Président,

Si la terre entière, grâce à vous, avec l’aide du Secrétaire Général, parvient à l’occasion de cet anniversaire à se convaincre de cette vérité-là, elle comprendra pourquoi, avec toute la tension de notre être, nous voulons la paix entre les nations, pourquoi nous exigeons et réclamons notre droit au développement dans l’égalité absolue, par une organisation et une répartition des ressources humaines.

C’est parce que de toutes les races humaines, nous appartenons à celles qui ont le plus souffert, que nous nous sommes jurés, nous burkinabè, de ne plus jamais accepter sur la moindre parcelle de cette terre, le moindre déni de justice. C’est le souvenir de la souffrance qui nous place aux côtés de l’OLP contre les bandes armées d’Israël. C’est le souvenir de cette souffrance qui, d’une part, nous fait soutenir l’ANC et la SWAPO, et d’autre part, nous rend intolérable la présence en Afrique du Sud des hommes qui se disent blancs et qui brûlent le monde à ce titre. C’est enfin ce même souvenir qui nous fait placer l’Organisation des Nations Unies toute notre foi dans un devoir commun, dans un tâche commune pour un espoir commun.

Nous réclamons :
– Que s’intensifie à travers le monde la campagne pour la libération de Nelson Mandela et sa présence effective à la prochaine Assemblée générale de l’ONU comme une victoire de fierté collective.
– Que soit créé en souvenir de nos souffrances et au titre de pardon collectif un Prix international de l’Humanité réconciliée, décerné à tous ceux qui par leur recherche auraient contribué à la défense des droits de l’homme.
– Que tous les budgets de recherches spatiales soient amputés de 1/10000e et consacrés à des recherches dans le domaine de la santé et visant à la reconstitution de l’environnement humain perturbé par tous ces feux d’artifices nuisibles à l’écosystème

Nous proposons également que les structures des Nations Unies soient repensées et que soit mis fin à ce scandale que constitue le droit de veto. Bien sûr, les effets pervers de son usage abusif sont atténués par la vigilance de certains de ses détenteurs. Cependant, rien ne justifie ce droit : ni la taille des pays qui le détiennent ni les richesses de ces derniers.

Si l’argument développé pour justifier une telle iniquité est le prix payé au cours de la guerre mondiale, que ces nations, qui se sont arrogé ces droits, sachent que nous aussi nous avons chacun un oncle ou un père qui, à l’instar de milliers d’autres innocents arrachés au Tiers Monde pour défendre les droits bafoués par les hordes hitlériennes, porte lui aussi dans sa chair les meurtrissures des balles nazies. Que cesse donc l’arrogance des grands qui ne perdent aucune occasion pour remettre en cause le droit des peuples. L’absence de l’Afrique du Club de ceux qui détiennent le droit de veto est une injustice qui doit cesser.

Enfin ma délégation n’aurait pas accompli tous ses devoirs si elle n’exigeait pas la suspension d’Israël et le dégagement pur et simple de l’Afrique du Sud de notre organisation. Lorsque, à la faveur du temps, ces pays auront opéré la mutation qui les introduira dans la Communauté internationale, chacun de nous nous, et mon pays en tête, devra les accueillir avec bonté, guider leur premier pas.

Nous tenons à réaffirmer notre confiance en l’Organisation des Nations Unies. Nous lui sommes redevables du travail fourni par ses agences au Burkina Faso et de la présence de ces dernières à nos côtés dans les durs moments que nous traversons.

Nous sommes reconnaissants aux membres du Conseil de Sécurité de nous avoir permis de présider deux fois cette année les travaux du Conseil. Souhaitons seulement voir le Conseil admettre et appliquer le principe de la lutte contre l’extermination de 30 millions d’êtres humains chaque année, par l’arme de la faim qui, de nos jours, fait plus de ravages que l’arme nucléaire.

Cette confiance et cette foi en l’Organisation me fait obligation de remercier le Secrétaire général, M. Xavier Pérez de Cuellar, de la visite tant appréciée qu’il nous a faite pour constater, sur le terrain, les dures réalités de notre existence et se donner une image fidèle de l’aridité du Sahel et la tragédie du désert conquérant.

Je ne saurai terminer sans rendre hommage aux éminentes qualités de notre Président (Paul Lusaka de Zambie) qui saura, avec la clairvoyance que nous lui connaissons, diriger les travaux de cette Trente-neuvième session.

Monsieur le Président,

J’ai parcouru des milliers de kilomètres. Je suis venu pour demander à chacun de vous que nous puissions mettre ensemble nos efforts pour que cesse la morgue des gens qui n’ont pas raison, pour que s’efface le triste spectacle des enfants mourant de faim, pour que disparaisse l’ignorance, pour que triomphe la rébellion légitime des peuples, pour que se taise le bruit des armes et qu’enfin, avec une seule et même volonté, luttant pour la survie de l’Humanité, nous parvenions à chanter en chœur avec le grand poète Novalis :

“Bientôt les astres reviendront visiter la terre d’où ils se sont éloignés pendant nos temps obscurs ; le soleil déposera son spectre sévère, redeviendra étoile parmi les étoiles, toutes les races du monde se rassembleront à nouveau, après une longue séparation, les vieilles familles orphelines se retrouveront et chaque jour verra de nouvelles retrouvailles, de nouveaux embrassement ; alors les habitants du temps jadis reviendront vers la terre, en chaque tombe se réveillera la cendre éteinte, partout brûleront à nouveau les flammes de la vie, le vieilles demeures seront rebâties, les temps anciens se renouvelleront et l’histoire sera le rêve d’un présent à l’étendue infinie”.

A bas la réaction internationale !

A bas l’impérialisme !

A bas le néocolonialisme !

A bas le fantochisme !

Gloire éternelle aux peuples qui luttent pour leur liberté !

Gloire éternelle aux peuples qui décident de s’assumer pour leur dignité !

Victoire éternelle aux peuples d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie qui luttent !

La Patrie ou la mort, nous vaincrons !

Je vous remercie.

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 05:04

C'est inimaginable : comme le dit Gilles Perrault, même Louis XVI a eu droit à de vrais avocats.

 

Pour Abdallah, la DGSE lui avait choisi une taupe, qui fut tout de même radiée de la profession.

 

Merci à Pierrre Carles qui a, sous le coude, un film consacré à l'affaire.

 

 

Inouï : la corruption et trahison du premier avocat de Georges Ibrahim Abdallah !
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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 05:08

Philippe Arnaud, qui en connaît un sacré rayon en matière d'Église catholique, apporte un éclairage fort érudit à certaines pratiques intégristes, en les replaçant dans le continuum historique.

 

 

Extrait d'un JT d'Anne-Sophie Lapix :

"Pour ce troisième confinement, les lieux de culte n'ont pas été fermés, mais les fidèles étaient appelés à la responsabilité. Certains n'ont pas entendu cet appel et ont participé à une messe dans le 9e arrondissement de Paris sans masque, sans respecter les gestes barrière. Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour mise en danger de la vie d'autrui. Camille Guttin" :

 

- "L'église est bondée, sans aucun respect des règles sanitaires. Dans cette vidéo, tournée la veille de Pâques et postée sur les réseaux sociaux par la paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile à Paris, une foule de fidèles, serrés les uns aux autres [sic]. Alors que les lieux de culte sont soumis à un protocole strict, distance sanitaire et port du masque. Les prêtres eux aussi officient sans masque, l'hostie est même directement déposée sur les lèvres. Le baptême semble aussi se faire dans la même eau, encore une fois sans respect des gestes barrière. La vidéo a depuis été retirée par la paroisse. Cette femme a participé samedi à la messe. Pour elle, chacun est libre de respecter les consignes ou non." :  "On ne se masque pas devant le Seigneur. Le Seigneur a besoin de voir mon visage. Ce n'est pas une question de désobéissance, c'est une question de notre foi".

 

- "Même son de cloche chez cette autre fidèle, qui portait selon elle son masque, samedi : "L'Etat n'a pas non plus à nous imposer des règles aussi strictes".

 

- "L'abbé (Marc Guelfucci) qui officiait, lui, dénonce des images trompeuses et se défend de ne pas avoir suivi les gestes barrière : "Moi, j'utilisais des lingettes hygiéniques, à chaque coulement d'eau, à chaque onction, le doigt était nouveau, l'eau était désinfectée...".

 

- Question : "Vous n'aviez pas de masque ?". Réponse : "Ah, pas lorsqu'on baptise..."

 

- "Le diocèse de Paris, lui, condamne ces actes. (Mgr Denis Jachiet, évêque auxiliaire du diocèse de Paris) : "Quand j'ai découvert hier soir cette vidéo, j'ai été stupéfait parce que ce qu'on y voit ne correspond pas du tout aux consignes que nous avons données à toutes les paroisses de Paris, déjà depuis longtemps".

 

- "Une enquête est ouverte, pour mise en danger de la vie d'autrui".

 


 

Du côté des catho traditionalistes, par Philippe Arnaud

Remarque 1. Lors de mes remarques du 14 au 16 novembre 2020, j'avais pris pour sujet des manifestations de fidèles qui réclamaient le droit de participer à la messe sans entraves et sans règles. J'avais, à l'époque, souligné que la présentation de ces fidèles comme catholiques était trompeuse : catholiques, certes, ils l'étaient, mais comme le célèbre pâté d'alouette est d'alouette : une alouette de catholicisme, un cheval d'extrême-droite...

 

Remarque 2. En l'occurrence, c'est bien de cela qu'il s'agit : la paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile du diocèse de Paris est bi-ritualiste. C'est-à-dire que la messe y est célébrée non seulement selon le rite fixé par le concile Vatican II et le pape Paul VI (en français et face au peuple) mais aussi selon le rite d'avant 1962, voire d'avant la réforme de 1954 du pape Pie XII (en latin et fesses au peuple). Ce mélange de rites donne une fausse impression d'équilibre et de symétrie : du fait qu'en France le rite ancien est très minoritaire, son acceptation à parité avec le rite post-conciliaire lui confère de facto une importance disproportionnée... et indue.

 

Ce mélange, à fallacieuse parité, ressemble à ce qui advient lorsqu'on confectionne un gâteau avec une livre de chocolat et une livre de mort-aux-rats : on ne fait pas un gâteau au chocolat ET à la mort-aux-rats, on fait, carrément, un gâteau à la mort-aux-rats...

 

Remarque 3. On le voit en allant sur Internet consulter le C.V. de l'abbé Marc Guelfucci, curé de la paroisse, qui est interviewé. Ce prêtre, outre ses études religieuses, a suivi des études civiles de droit, à l'université de Panthéon-Assas (à la réputation bien marquée à droite). De surcroît,  cet ecclésiastique est doctorant en droit canonial sur le sujet de l'objection de conscience et la jurisprudence des cours suprêmes en matière de droits fondamentaux. [Je recopie le texte du site].

 

[Cet énoncé de forme neutre dissimule en fait plusieurs obssessions des catholiques traditionalistes : l'objection de conscience est l'expression codée servant d'excuse aux médecins qui refusent de pratiquer des IVG ou aux infirmières de lycée qui dissimulent aux élèves les moyens de contraception modernes. Comme elle sert de prétexte aux prêtres qui refusent de donner la communion aux divorcés remariés ou traitent comme des pestiférés leurs paroissiens gays, lesbiennes, bi et trans.]

 

Remarque 4. On s'aperçoit de l'idéologie de ces paroissiens à un détail : ils reçoivent l'hostie sur la langue et non entre les mains. Or, depuis le concile Vatican II, cet aspect marginal du rituel a pris une importance démesurée aux yeux des traditionalistes. [Comme d'ailleurs un grand nombre de schismes, déchirements, divisions, scissions du christianisme depuis ses débuts : les tenants de rites opposés se sont battus au couteau pour un mot, voire pour un article.] Pour les traditionalistes, recevoir l'hostie entre les mains est un sacrilège, une abomination : il s'agit là, véritablement, d'un marqueur du refus du concile. Et donc de celui d'une Eglise de réaction : l'Eglise de Trente, l'Eglise du procès de Giordano Bruno et de Galilée, celle de Vatican I, celle du Syllabus, celle de la condamnation du modernisme et des prêtres ouvriers, celle des affaires Mortara et Finaly.

 

Remarque 5. La paroissienne qui refuse de porter un masque formule cette remarque révélatrice : "On ne se masque pas devant le Seigneur." De quoi ce refus est-il le nom ? Ce refus est le nom d'une anthropomorphisation, d'une sécularisation de Dieu, d'une réduction de Dieu à un être humain, mais à un être humain haut placé dans la hiérarchie sociale. On sent que la paroissienne démarque inconsciemment une remarque (ô combien séculière !) : on ne se masque pas devant son patron, on ne se masque devant son directeur, on ne se masque pas devant son propriétaire, on ne se masque pas devant son proviseur, devant son général, devant son évêque, on ne se masque pas devant son roi, bref, on ne se masque pas devant son... maître.  Tout se passe comme si la paroissienne cherchait à justifier, en instrumentalisant la religion, le goût de l'inégalité sociale qui constitue le fond de son idéologie et qu'elle traîne avec elle comme un prurit.

 

Remarque 5 bis. En effet, comment un chrétien conséquent, qui, en principe, doit penser son Dieu comme "quelque chose tel que rien de plus grand ne peut être pensé" (aliquid quo nihil majus cogitari possit), comme Celui qui existe de toute éternité, comme Celui qui est Tout-Puissant, Celui qui est Omniscient, Celui qui connaît chacune de ses créatures des millions d'années avant qu'elles naissent, Celui "qui sonde leurs reins et leurs coeurs" celui qui anticipe leurs pensées les plus intimes avant même qu'elles aient affleuré à leur conscience, comment un tel Etre serait-il incapable de voir à travers un masque de tissu industriel ?

 

Remarque 6. L'autre paroissienne qui refuse les gestes barrière a ce mot  : ""L'Etat n'a pas non plus à nous imposer des règles aussi strictes". Les termes intéressants sont "aussi strictes". Ils ne sont là, en effet, que pour atténuer la véritable pensée de la locutrice, pensée, sans cela serait trop brutale : ""L'Etat n'a pas non plus à nous imposer des règles"... quelles qu'elles soient (notamment sociétales) ! Cette nuance, cette précision, sont du même ordre que celle de l'adjectif" illégale" lorsque l'extrême-droite dit : "Nous sommes contre l'immigration illégale" (ou clandestine). En réalité, cet adjectif n'est là (comme souvent) que pour dissimuler, pour atténuer l'idée de fond : les locuteurs ne sont pas contre l'immigration illégale, ils sont contre l'immigration... "tout court".

 

Remarque 6 bis. La paroissienne n'a pas l'air de se rappeler que, jadis, sous l'Ancien Régime, c'était le pouvoir royal (ou seigneurial, ou ducal ou comtal) qui, en tant que bras séculier de l'Eglise, imposait des règles strictes aux régnicoles, en matière de croyance, certes, mais aussi en matière de comportement. Et que, dans des époques plus récentes, à l'échelle de quelques décennies, des entreprises conservatrices et paternalistes (Michelin, par exemple, pour ne pas la nommer...) laissaient entendre à leurs salariés qu'il valait mieux qu'ils vivent mariés qu'en concubinage, qu'ils ne divorcent pas, qu'ils fréquentent la messe dominicale, qu'ils aient une activité syndicale homéopathique, etc.  Ce qui déplaît à la paroissienne conservatrice, ce ne sont pas "les règles de l'Etat", ce sont les règles de l'Etat social, ce sont les règles de l'Etat laïc...

 

Remarque 7. Lorsque l'abbé Guelfucci se récrie à l'idée d'être masqué lors d'un baptême, se rend-il compte de l'énormité qu'il profère ? Dans quel passage du Nouveau Testament, des épitres pauliniennes, des canons conciliaires, des écrits des Pères ou des Docteurs de l'Eglise est-il stipulé : "Tu ne baptiseras pas avec un masque FFP2 ?". L'abbé Guelfucci semble oublier qu'en matière de rituel, la parole du célébrant a valeur performative (c'est-à-dire réalise l'action par le fait même que celle-ci est énoncée) : "Je te baptise au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit", de même que son geste (un signe de croix, une imposition de main) a une valeur sacramentelle à laquelle le port d'un masque n'ôte rien. Ou sinon il faudrait admettre la nullité du sacrement lorsque le célébrant a une extinction de voix...

 

Remarque 8. Pour pasticher une formule célèbre, les paroissiens de Saint-Eugène-Sainte Cécile ont été "plus papistes que le pape" puisque, lors de la messe de Pâques, célébrée en la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape s'est scupuleusement conformé aux règles sanitaires édictées par l'Etat italien. Mais peut-être ces paroissiens (et leur curé avec eux) sont-ils sédévacantistes ? [C'est-à-dire qu'ils considèrent que le siège de saint Pierre est vacant depuis Jean XXIII, voire depuis Pie XII, tout ce qui s'est déroulé depuis le concile Vatican II étant, à leurs yeux, considéré comme hérétique, donc illégitime...].

 

Remarque 9. En en prenant à leur aise avec les consignes sanitaires, les paroissiens de Saint-Eugène-Sainte-Cécile, de façon aussi sournoise que subreptice, nient la prééminence des lois civiles sur les préceptes religieux (et postulent corrélativement le contraire). Ils semblent considérer que, comme au Moyen Age, l'église est un lieu inviolable où les lois humaines n'ont plus cours (et où, sans doute, le Saint-Esprit a une action prophylactique sur la Covid 19). Ils rejoignent ainsi ce que certains (parfois issus de leurs rangs...)  reprochent aux musulmans : à savoir que ceux-ci professent que les préceptes de l'Islam doivent l'emporter sur les lois de la République.

 

 

 

Remarque 10. J'ai été frappé, en regardant le sujet, d'apprendre que ces scènes avaient été mises sur Internet, non par un quelconque paroissien mais par les responsables mêmes de la paroisse. S'agit-il d'une incitation délibérée à l'imitation ? D'une provocation, pour se placer dans une position victimaire et mettre le diocèse de Paris en porte-à-faux ? D'une vulgaire bêtise ? Peut-être les trois, mon (vicaire) général...

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