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27 juillet 2018 5 27 /07 /juillet /2018 05:31

Très bonne question de Jean Ortiz publiée par Le Grand Soir

 

 

Il n’a pas pété les plombs. C’est sa vraie nature, sa vraie conception de l’exercice du pouvoir, de son rapport au peuple.

 

« Qu’ils viennent me chercher ! » Des propos claniques, de chef de bande. Vociférés devant des députés (La REM) groupies, hystérisés, fanatiques...

Des propos qui déshonorent celui qui les profère, mais au-delà écornent l’image d’un pays.

 

Des propos de guerre civile.

 

La République ? Une « souillon » comme pour aristos et bourgeois jadis ?

 

« Qu’ils viennent me chercher ! »

 

Ce ne sont pas là des propos de président de la République, mais de charretier, m’a dit mon voisin. Ce n’est pas gentil pour les charretiers...

 

Sous le masque « centriste », on voit poindre la tentation du monarque absolu.

Des propos qu’on attendrait plutôt de la bouche d’un dictateur...

 

Avec le projet de réforme constitutionnelle, Macron rêve de museler l’Assemblée...

 

On comprend pourquoi !

 

Et toujours cette arrogance, ce mépris de classe, ce sourire narquois de supériorité vide...

 

Un président républicain, « transparent », se serait adressé au peuple entier,

à tout ce peuple, écœuré par l’affaire Benalla, par le système barbouzar, de coquins-copains, par des pratiques de « républiques bananières »,

un peuple qui risque de succomber définitivement à la tentation du « tous pourris ».

 

L’heure est grave. J’ai écouté en direct de la Chambre et du Sénat des communistes, des mélenchonistes, combattifs et dignes, remettant en cause l’ensemble du système et des pratiques, au-delà du chouchou ; ils incarnent l’exigence d’éthique, de changements structurels, de démocratie propre ; l’alternative populaire dont l’absence permet à Macron de tenter de nous intimider. Nos responsabilités sont plus lourdes que jamais.

 

« Qu’ils viennent me chercher ! », proféré devant un fan-club chauffé à blanc,

avec des allures de matamore

gonflant les biscotos ;

cet homme, comme ceux de sa classe, se sent au-dessus des lois.

Il a voulu écraser les cheminots, toutes les résistances, « pour l’exemple »...,

ne supporte pas que l’on s’oppose à lui.

 

Cet homme est dangereux. Vraiment dangereux. Le capital a misé sur lui, pour finir le sale boulot, liquider les services publics, les acquis sociaux ; nous « casser ». Mais, souvenons-nous, ils sont grands parce que nous, peuple, sommes impuissants et résignés. Je ne me souviens plus qui l’a dit...

 

 

 

Macron aurait-il pété les plombs ?
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25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 05:31

 

Un article très stimulant (comme toujours) de Frédéric Lordon, Le Monde Diplomatique, 23 juillet 2018.

 

 

L'affaire Benalla, c'est la police qui en parle mieux. « Nous avons le sentiment que d’une affaire Benalla, on est en train de faire une affaire de police », déclare un syndicaliste policier. Précisément. Et d’ajouter dans un éclair de lucidité dévastatrice : « Ce n’est pas ça la police. Il a ruiné notre image. » Bien sûr, avant d’être dévastatrice, cette lucidité est paradoxale puisqu’elle prend la forme retournée de la dénégation, ce tour du psychisme qui fait dire la vérité mais en énonçant le contraire de la vérité. En lieu et place de « ça n’est pas ça la police » et « il a ruiné notre image », le lecteur attentif aura évidemment rectifié de lui-même pour entendre « la police, c’est tout à fait ça (si ça n’est pas bien pire) » et « il a mis en pleine lumière ce que nous sommes ».

 

La mise au débat public des manières réelles de la police via les méfaits d’un séide de seconde zone fait irrésistiblement penser à Al Capone, tombé pour fraude fiscale. Hegel appelait « ruse de la raison » cette manière particulière qu’emprunte parfois l’histoire pour s’accomplir : les tournants majeurs se négocient au milieu des broutilles, et l’Histoire majestueuse avance par les forces des histoires de cornecul. L’Histoire de la période présente, c’est qu’il y a un problème de police, et même de police-justice, dans ce pays, un problème de première grandeur, où il faudra bien se décider à voir un symptôme politique.

 

Au reste, il appartiendrait à une minutieuse enquête de sociologie des médias d’éclairer ce mystère de l’émoi qui a saisi les rédactions au spectacle d’une scène de violence que, dans leur propre norme désormais déformée, les manifestants ne seraient pas loin de trouver « ordinaire ». C’est que depuis deux ans, en fait depuis la manifestation COP 21 du 29 octobre 2015, date d’inauguration de l’état d’urgence à usage des opposants politiques, la violence policière déployée contre les manifestants n’a cessé de passer des seuils. La police matraque, la police éborgne, la police grenade, mutile et tue. À qui veut se donner la peine de simplement regarder, les réseaux sociaux offrent depuis deux ans des tombereaux de vidéos de brutalités policières proprement ahurissantes, dont le centième suffirait à horrifier la population… si seulement on les lui donnait à voir. Mais à cette exposition, qui entre normalement dans le minimum minimorum des devoirs de la presse, la population n’a jamais eu droit. Sauf aujourd’hui.

 

Mais pourquoi ? Parce que, misère du journalisme politique, ce concentrat de toutes les tares de la presse contemporaine, il est question de « l’Élysée ». Et la séquence, alors, redevient intéressante. C’est pourtant tout autre chose qui se passe depuis deux ans, autre chose que les méfaits d’un voyou monté en grade : une entreprise d’intimidation généralisée de toute opposition politique sérieuse, méthodiquement conduite par les institutions de la police et de la justice. Intimider systématiquement par la violence institutionnelle et par la violence physique : menace de la garde-à-vue dans des conditions dégradantes qui glaceraient les spectateurs d’un film sur quelque dictature d’autres latitudes, menace de la prison pour des faits inexistants : un étudiant de Paris 1 a pris de la prison (de la prison ! – 4 mois avec sursis) pour avoir simplement été pris avec dans son sac un sweat à capuche, du sérum physiologique, un masque et des lunettes de piscine, c’est-à-dire le viatique minimal pour faire face aux agissements de la police. Menace de violence institutionnelle, donc, et menace de violence ouverte, expressément faite pour que les manifestants soient envahis du sentiment de mettre en jeu leur intégrité physique au moment où ils s’apprêtent à exercer leurs droits politiques fondamentaux. Ici se pose une question lexicale presque insoluble à force de complexité : sous quelle catégorie, en « isme » par exemple, résumer les pratiques d’un pouvoir qui s’attache ainsi à méthodiquement terroriser ses citoyens ? Pour la police elle-même, c’est parfois trop : un gardé à vue d’Arago témoigne ainsi que l’OPJ auquel il avait affaire restait interloqué des consignes venues d’en-haut d’administrer pareils traitements à une poignée d’adolescents.

 

De tout cela, les médias n’ont jamais sérieusement parlé. Et le pire est que, même avec un Benalla sous le nez, ils n’en parleront pas. Comme ils ne feront aucun des liens pourtant évidents que cette pitoyable affaire suggère de faire. À commencer par celui de la scène et de son contexte. Car Benalla tabasse hardiment, comme la police, mais en plein mouvement social contre les ordonnances SNCF. Mouvement social, opposants, contestation, contestation débordante même étant donnée la nullité des principales confédérations syndicales : par conséquent faire peur. Faire peur en massacrant le premier venu et, sous le regard terrorisé des autres, faire passer à tous l’envie de revenir. Voilà le régime politique dans lequel nous vivons, dont les médias, dans un mélange de collusion fondamentale et d’insuffisance intellectuelle, ne diront jamais le moindre mot en toute généralité – l’affaire Benalla de ce point de vue est idéalement faite pour leur (re)donner l’impression d’être le fer de lance de la démocratie : parbleu, ils enquêtent ! ils soulèvent, ils sont intransigeants, ils n’hésitent pas à fièrement bousculer le pouvoir, ils sont la liberté en marche (pardon – enfin oui quand même, justement, la « liberté en marche », c’est-à-dire la version « En marche » de la liberté, la liberté Potemkine qui ne sait rien, ne veut rien savoir, et ne rien dire, de toutes les offenses aux libertés réelles).

 

Il est vrai qu’on ne passe pas facilement de la pâmoison devant Macron-le-disciple-de Paul Ricoeur à Macron chef de bande à la tête d’un État-racaille. Il est plus vrai encore qu’ouvrir les yeux sur toutes ces choses immontrables forcerait à des révisions autrement déchirantes, une révision des catégories générales, les plus difficiles à bouger puisqu’elles commandent une entière vision du monde, dont l’abandon se paye de tous les coûts psychiques de s’avouer à soi-même s’être si longtemps, et si profondément, trompé. Ainsi, de même qu’on n’a jamais réussi à faire reconnaître à l’éditorialisme que le Parti socialiste n’avait plus rien à voir avec le signifiant « gauche », dont l’étiquette lui avait été maintenue dans un mélange d’inertie et de cécité volontaire, de même il n’y aura probablement pas moyen de faire entendre que le néolibéralisme est un anti-démocratisme, qu’il est, par essence et non par accident, un illibéralisme, catégorie précisément formée pour être appliquée aux « autres » (les Hongrois, les Polonais…), c’est-à-dire pour mieux se dédouaner soi-même.

 

Et, pour revenir dans le registre des étiquettes politiques, il y aura, a fortiori, moins d’espoir encore de faire voir, et de faire nommer, la part d’extrême droite de ce pouvoir élu pour, selon l’expression désormais couverte de ridicule, faire barrage à l’extrême droite. C’est qu’il n’y va plus ici de simplement reconnaître s’être trompé, mais – on ne voit pas trop comment le dire autrement – de s’être chié dessus. Dieu sait pourtant qu’il y aurait beaucoup à dire sur les rapports nombreux, variés, repérables dans une multitude de plans théoriques, qui relient la forme quintessentielle du néolibéralisme donnée par le macronisme et l’extrême droite.

 

On savait déjà, au moins pour qui avait le désir de savoir, que ces deux formes entretiennent, et depuis bien avant même le macronisme, des rapports de parfaite complémentarité externe : l’extrême droite comme opérateur de toutes les prises d’otage électorales. Nous découvrons depuis quelques années que ce rapport de complémentarité externe se double d’un rapport de fonctionnalité interne : tout pouvoir néolibéral requiert son pôle d’extrême droite, puisque la violence sociale sans limite, à quoi s’ajoute l’abyssale carence des médiateurs syndicaux, voue la contestation à prendre des formes moins standard, moins benoîtement ritualisées, et moins inoffensives, contre lesquelles l’État ne trouve plus que sa violence physique à opposer.

 

C’est ce mouvement général qui n’a pas manqué d’émerger au fur et à mesure que s’opérait l’approfondissement du néolibéralisme, particulièrement sous gouvernement « socialiste » (Hollande-Valls), à un point tel qu’on n’avait aucun sentiment de pareille dangerosité à aller manifester sous Sarkozy ! – nous l’aurons découvert avec le solférinisme. En réalité, c’est bien moins une affaire de personnes et d’étiquettes (elles n’ont plus aucun sens à ce degré d’indifférenciation) que de dynamique structurelle, la dynamique de l’obstination forcenée à administrer le néolibéralisme à des populations qui n’en veulent pas, et des caps que fait immanquablement franchir cette obstination.

 

Comme une illustration supplémentaire de cette propension des médias à croire s’acquitter d’un devoir de rapporter sans en fait jamais rien montrer, on devrait se souvenir de cette étude d’un chercheur américain, reprise aussi platement que possible et sans aucun esprit de suite dans la presse française, s’appuyant sur le World Values Surveyet l’European Values Survey pour établir ce paradoxe que les électeurs du centre, et non les « extrémistes » comme on l’aurait attendu (souhaité), sont les moins attachés aux principes de la démocratie. Ici, il faut sans doute en revenir à la catégorie d’extrême centre, proposée par Alain Deneault pour dire comme il convient cette forme inaperçue de fanatisme qu’emporte le néolibéralisme, et être un peu plus au clair quant à la question de savoir qui sont les vrais radicalisés dans la société – ils sont au pouvoir.

 

C’est ainsi qu’émerge, à l’encontre de l’indigence médiatique du « nouveau monde », cette forme politique pour le coup inédite de l’arc d’extrême droite, précisément parce que tout pouvoir néolibéral appelle fonctionnellement son pôle interne d’extrême droite, si bien qu’il y a désormais de l’extrême droite partout dans le paysage des « partis de gouvernement », et non plus seulement dans le dépotoir FN où l’on aurait tant voulu qu’elle demeurât confinée. Décidément préposé à dire la vérité du régime, Gérard Collomb aura donné sa formulation la plus achevée à la compatibilité, voire à la convergence, du néolibéralisme et de l’extrême droite avec son propos sur « les migrants qui font du benchmarking (4) », aussi remarquable par le cap d’ignominie joyeusement franchi que par le caractère inédit de la synthèse qu’il opère. Alors fatalement, les débordements s’appellent l’un l’autre : au débordement de la contestation, qui n’a plus aucune autre solution que de déborder, répond le débordement de l’extrême droite interne : celle de Valls, de Collomb, de Macron – et ce malheureux Benalla n’a probablement pas idée de son personnage hégélien, du statut de « ruse de la raison » incarnée qui lui échoit aujourd’hui.

 

Un malheur n’arrivant jamais seul, l’affaire Benalla éclate à quelques jours de la marche pour Adama. Pour le syndicalisme poulaga qui s’escrime à jurer que « la police, ça n’est pas ça », la collision est terrible. On ne répétera jamais assez combien les marges de la société servent de terrain d’expérimentation aux pratiques de l’ordre vouées à s’appliquer par extensions successives à des fractions de plus en plus larges de la société. Ce que les médias laissent à l’état dispersé, poussière de faits divers sans conséquence et sans lien, bref sans aucune leçon générale, là encore rapportés sans être montrés, un événement comme le rassemblement de Beaumont le concentre de la plus effrayante des manières. Doublement effrayante en vérité, d’abord par le simple récit des meurtres, et de la manière dont les institutions, de concert, mentent pour les couvrir. Mais, plus fondamentalement, à faire découvrir la nature particulière de la violence d’État qui s’exerce ici, non pas d’après quelque fait de contestation, mais à raison de l’existence même, nue, des individus, constitués en indésirables ontologiques – et l’on peine à croire dans ces conditions qu’il y ait tant de résistance à vaincre pour en venir à la conclusion évidente d’un racisme institutionnel.

 

Il fallait entendre en tout cas, ce 21 juillet, les prises de parole de tous les proches des tués sans raison, sans droit, sans rien, oui, comme des chiens, mères, frères, sœurs, le cœur brisé, voix étranglée de sanglots au moment de prendre la parole, racontant des choses proprement hallucinantes, des choses qu’on ne peut pas croire, et pourtant qu’il faut croire : parce qu’elles sont vraies.

 

 

 

 

 

Alors désormais nous attendons. Nous attendons de voir s’il se trouve quelque média pour enfin montrer toutes ces choses, entendons : pour les montrer vraiment, c’est-à-dire autrement que comme une série d’articles factuels mais sans suite ni cohérence, par-là voués à l’oubli et l’absence d’aucun effet politique, quelque média pour connecter ce qui doit l’être, non pas donc en en restant au confortable FN, mais en dessinant enfin l’arc qui est maintenant sous nos yeux, l’arc qui emmène de Marine Épouvantail Le Pen à Valls, Collomb, Macron, qui fait le rapport entre la violence pluri-décennale dans les banlieues et celle plus récente dans la rue, ou contre les syndicalistes trop remuants, et ceci quitte, s’il le faut (on sent qu’il le faudra…), à demander aux journalistes-remparts-de-la-démocratie d’aller puiser dans leurs souvenirs d’enfance : « relie les points dans l’ordre des numéros et tu verras apparaître une figure ». Avertissons d’emblée ces âmes sensibles : ici on va voir apparaître une sale gueule.

 

Un ami suggère de voir dans l’affaire Benalla une manifestation inattendue, mais finalement très cohérente, du managérialisme macronien : en quelque sorte l’organisation au sommet de l’État d’une start-up de la « répression agile » – hors institutions, hors règle, hors tout protocole formel, orientée par la seule « efficacité » –, et c’est une interprétation qui ne manque pas d’intérêt. Assez curieusement, on pourrait y voir aussi, et plus classiquement, une parfaite illustration de la souveraineté devenue folle, c’est-à-dire en fait se comprenant elle-même dans la pureté de son concept, comme puissance absolue et absolument déliée, n’ayant à répondre de rien à personne, faisant valoir l’arbitraire de sa volonté comme acte politique par construction licite, le pur « je veux » d’un pouvoir complètement désorbité.

Benalla et l’arc d’extrême droite, par Frédéric Lordon

 

Il se pourrait qu’il n’y ait pas à choisir entre les deux lectures, comme le suggère d’ailleurs le fait qu’il se soit trouvé des éditorialistes assez complaisants ou assez idiots pour donner, selon son souhait, du « Jupiter » au président de la start-up nation, conjonction en soi tératologique, mais qui dit assez la compatibilité de l’absolutisme politique et de la soi-disant « modernité managériale ». Et le paradoxe de cet accolement contre-intuitif se résout complètement si l’on voit dans la revendication de l’« agilité » l’expression d’un désir du capital de jouir de latitudes indéfiniment étendues, d’y manœuvrer entièrement à sa guise – d’être lui aussi, dans son ordre, souverain. L’agilité, la souveraineté, deux manières de dire, chacune dans leur domaine, le désir des puissances de s’exercer sans la moindre contrariété, sans la moindre force de rappel institutionnelle, la détestation de toute limitation.

 

Il a fallu trois décennies de transformation profonde des structures économiques pour que le capital acquière la possibilité objective de faire ce qu’il veut, et la certitude subjective de sa toute-puissance. D’une toute-puissance l’autre, en quelque sorte. Celle du capital en miroir de celle de l’État. Et en quel personnage mieux qu’en Macron, fondé de pouvoir du capital, devenu zinzin à se prendre pour un roi de France, ces deux formes de la souveraineté absolue pouvaient-elles mieux se rejoindre, fusionner même ? L’absolutisme politique donne alors la main à l’absolutisme économique, l’aide à mieux s’accomplir, lui ouvre la voie juridique à coups d’ordonnances, et dégage les oppositions en faisant donner les cogneurs « agiles » du cabinet privé.

 

Les « barragistes » ont vraiment bonne mine.

 

I

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21 juillet 2018 6 21 /07 /juillet /2018 05:32

 

Pakistan

 

Les États-Unis ont étendu leur guerre en Afghanistan au Pakistan en 2004. La CIA a commencé à lancer des frappes de drones, et l’armée pakistanaise, sous la pression des États-Unis, a lancé une campagne militaire contre les militants du Sud-Waziristan soupçonnés d’avoir des liens avec Al-Qaïda et les talibans afghans. Depuis lors, les États-Unis ont mené au moins 430 frappes de drones au Pakistan, selonle Bureau du journalisme d’investigation, et l’armée pakistanaise a mené plusieurs opérations dans les zones frontalières de l’Afghanistan.

 

La belle vallée de Swat(autrefois appelée « la Suisse de l’Orient » par la reine Elizabeth du Royaume-Uni en visite) et trois districts voisins ont été conquis par les talibans pakistanais entre 2007 et 2009. Ils ont été repris par l’armée pakistanaise en 2009 dans le cadre d’une campagne militaire dévastatricequi a fait 3,4 millions de réfugiés.

 

Le Bureau du journalisme d’investigationrapporte que 2 515 à 4 026 personnes ont été tuées lors de frappes de drones américaines au Pakistan, mais cela ne représente qu’une petite fraction du nombre total de morts de guerre au Pakistan. Crawford et le programme Costs of War de l’Université de Boston ont estimé le nombre de Pakistanais tués à environ 61 300 jusqu’en août 2016, en se basant principalement sur les rapports du Pak Institute for Peace Studies(PIPS) à Islamabad et du South Asia Terrorism Portal(SATP) à New Delhi. Cela comprenait 8 200 soldats et policiers, 31 000 combattants rebelles et 22 100 civils.

 

Si nous acceptons le plus élevé de ces chiffres rapportés passivement pour le nombre de combattants tués des deux côtés et si nous utilisons des rapports historiques typiques de 5:1 à 20:1 par rapport aux rapports passifs pour générer un nombre minimum et maximum de morts civiles, cela signifierait qu’entre 150 000 et 500 000 Pakistanais ont été tués.

 

Une estimation raisonnable à mi-parcours serait qu’environ 325 000 personnes ont été tuées au Pakistan à la suite de la guerre des États-Unis en Afghanistan, qui a débordé de part et d’autre de ses frontières.

 

En combinant mes estimations pour l’Afghanistan et le Pakistan, j’estime qu’environ 1,2 million d’Afghans et de Pakistanais ont été tués à la suite de l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis en 2001.

 

 

Partie 3 : Libye, Syrie, Somalie et Yémen

 

Parmi les pays que les États-Unis ont attaqués et déstabilisés depuis 2001, seul l’Irak a fait l’objet d’études exhaustives de mortalité « active » qui peuvent révéler des décès par ailleurs non déclarés. Une étude de mortalité « active » est une étude qui interroge « activement » les ménages pour trouver des décès qui n’ont pas été signalés auparavant par des bulletins d’information ou d’autres sources publiées.

 

Les États-Unis sèment la mort de par le monde (II)

 

 

 

Ces études sont souvent menées par des personnes qui travaillent dans le domaine de la santé publique, comme Les Roberts à l’Université Columbia, Gilbert Burnham à Johns Hopkins et Riyadh Lafta à l’Université Mustansiriya de Bagdad, coauteur de l’étude de 2006 du Lancetsur la mortalité due à la guerre en Irak. En présentant leurs études en Irak et leurs résultats, ils ont souligné que leurs équipes d’enquêteurs irakiens étaient indépendantes du gouvernement d’occupation et que c’était un facteur important pour l’objectivité de leurs études et la volonté des Irakiens de parler honnêtement avec eux.

 

Des études exhaustives sur la mortalité dans d’autres pays déchirés par la guerre (comme l’Angola, la Bosnie, la République démocratique du Congo, le Guatemala, l’Irak, le Kosovo, le Rwanda, le Soudan et l’Ouganda) ont révélé un nombre total de décès de 5 à 20 foissupérieur à celui révélé précédemment par des rapports « passifs » basés sur des bulletins d’actualités, des dossiers d’hôpitaux et/ou des enquêtes sur les droits de l’homme.

 

En l’absence de telles études complètes en Afghanistan, au Pakistan, en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen, j’ai évalué les rapports passifs sur les décès dus à la guerre et essayé d’évaluer la proportion de morts réelles que ces rapports passifs sont susceptibles d’avoir comptées selon les méthodes qu’ils ont utilisées, sur la base des rapports entre les morts réels et les morts passivement déclarées, trouvées dans d’autres zones de guerre.

 

J’ai seulement estimé les morts violentes. Aucune de mes estimations n’inclut les décès dus aux effets indirects de ces guerres, tels que la destruction des hôpitaux et des systèmes de santé, la propagation de maladies par ailleurs évitables et les effets de la malnutrition et de la pollution de l’environnement, qui ont également été considérables dans tous ces pays.

 

 

Estimation du nombre de décès en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen

 

Les officiers supérieurs de l’armée américaine ont salué la doctrine américaine de la guerre secrète et par procurationqui a trouvé son plein épanouissement sous l’administration Obama comme une approche « déguisée, silencieuse et sans médias » de la guerre, et ont retracé l’évolution de cette doctrine jusqu’aux guerres américaines en Amérique centrale dans les années 1980. Alors que le recrutement, l’entraînement, le commandement et le contrôle des escadrons de la mort en Irakont été surnommés « l’option Salvador », la stratégie américaine en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen a en fait suivi ce modèle de plus près encore.

 

Ces guerres ont été catastrophiques pour les populations de tous ces pays, mais l’approche « déguisée, silencieuse et sans médias » des États-Unis a connu un tel succès en termes de propagande que la plupart des Étasuniens savent très peu de choses sur le rôle de leur pays dans la violence et le chaos insolubles qui les ont engloutis.

 

La nature très médiatique des frappes de missiles illégales mais largement symboliques sur la Syrie le 14 avril 2018 contraste fortement avec la campagne de bombardement « déguisée, silencieuse et sans média » menée par les États-Unis, qui a détruit Raqqa, Mossoul et plusieurs autres villes syriennes et irakiennes avec plus de 100 000 bombes et missiles depuis 2014.

 

Les habitants de Mossoul, Raqqa, Kobané, Syrte, Falloujah, Ramadi, Tawergha et Deir ez-Zor sont morts comme des arbres abattus dans une forêt où il n’y avait pas de reporters ou d’équipes de télévision occidentaux pour enregistrer leur massacre. Comme Harold Pinter l’a demandé dans son discours d’acceptation du prix Nobel en 2005, « Ont-ils eu lieu ? Et sont-ils dans tous les cas imputables à la politique étrangère des États-Unis ? La réponse est oui, ils ont eu lieu, et ils sont dans tous les cas attribuables à la politique étrangère américaine. Mais vous ne le sauriez pas. Ça n’est jamais arrivé. Il ne s’est jamais rien passé. Même quand ça arrivait, ça n’arrivait pas. Ça n’avait pas d’importance. Ça n’avait aucun intérêt. »

 

 

Libye

 

La seule justification légale pour l’OTAN et ses alliés monarchistes arabes pour avoir largué au moins 7 700 bombes et missilessur la Libye et l’avoir envahie avec des forces d’opérations spécialesà partir de février 2011 était la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui autorisait « toutes les mesures nécessaires » dans le but strictement défini de protéger les civils en Libye.

 

Les États-Unis sèment la mort de par le monde (II)

 

Mais la guerre a au contraire tué beaucoup plus de civils que n’importe quelle estimation du nombre de personnes tuées lors de la rébellion initiale en février et mars 2011, qui allait de 1 000 (une estimation de l’ONU) à 6 000 (selon la Ligue libyenne des droits de l’homme). La guerre a donc clairement échoué dans son objectif déclaré et autorisé de protéger les civils, même si elle a atteint un objectif différent et non autorisé : le renversement illégal du gouvernement libyen.

 

La résolution 1973 du Conseil de Sécurité interdisait expressément « une force d’occupation étrangère de quelque forme que ce soit sur une partie quelconque du territoire libyen ». Mais l’OTAN et ses alliés ont lancé une invasion secrète de la Libyepar des milliers de soldats qataris et des forces d’opérations spéciales occidentales, qui ont planifié l’avancée des rebelles à travers le pays, appelé à des frappes aériennes contre les forces gouvernementales et dirigé l’assaut final contre le quartier général militaire de Bab al-Aziziya à Tripoli.

 

Le chef d’état-major du Qatari, le général de division Hamad bin Ali al-Atiya, a fièrement déclaré, « Nous étions avec eux et le nombre de Qatariens sur le terrain se chiffrait par centaines dans chaque région. La formation et les communications étaient entre les mains du Qatar. Le Qatar… a supervisé les plans des rebelles parce qu’il s’agissait de civils et qu’ils n’avaient pas assez d’expérience militaire. Nous avons servi de lien entre les rebelles et les forces de l’OTAN. »

 

Une enquête de la commission parlementaire des affaires étrangèresau Royaume-Uni en 2016 a conclu qu’une « intervention limitée pour protéger les civils s’est transformée en une politique opportuniste de changement de régime par des moyens militaires », entraînant « l’effondrement politique et économique, les affrontements inter milices et inter-tribaux’, les crises humanitaires et migratoires, les violations généralisées des droits de l’homme, la dissémination des armes du régime Kadhafi dans la région et la croissance de l’État islamique en Afrique du Nord ».

 

 

Rapports passifs sur les décès de civils en Libye

 

Une fois le gouvernement libyen renversé, les journalistes ont tenté de s’informer sur le sujet sensible de la mort de civils, si crucial pour les justifications juridiques et politiques de la guerre. Mais le National Transitional Council (NTC), le nouveau gouvernement instable formé par des exilés et des rebelles soutenus par l’Occident, a cessé de publier des estimations publiques des victimes et a ordonné au personnel hospitalier de ne pas divulguer des informations aux journalistes.

 

Un chef rebelle a estimé en août 2011 que 50 000 Libyens avaient été tués. Puis, le 8 septembre 2011, Naji Barakat, le nouveau ministre de la santé du NTC, a publié une déclaration selon laquelle 30 000 personnes avaient été tuéeset 4 000 autres étaient portées disparues, d’après une enquête menée auprès des hôpitaux, des responsables locaux et des commandants rebelles dans la majorité du pays que le NTC contrôlait alors. Il a dit qu’il faudrait plusieurs semaines de plus pour terminer le recensement, de sorte qu’il s’attendait à ce que le chiffre final soit plus élevé.

 

La déclaration de Barakat ne comportait pas de dénombrement distinct des combattants et des civils. Mais il a déclaré qu’environ la moitié des 30 000 morts signalés étaient des troupes loyales au gouvernement, dont 9 000 membres de la Brigade Khamis, dirigée par Khamis, le fils de Khadafi. Barakat a demandé au public de signaler les décès dans leur famille et les détails sur les personnes disparues lorsqu’ils sont venus à la mosquée pour prier ce vendredi. L’estimation du NTC de 30 000 personnes tuées semblait se composer principalement de combattants des deux côtés.

 

L’enquête la plus complète sur les morts de guerre depuis la fin de la guerre de 2011 en Libye est une « étude épidémiologique communautaire » intitulée Conflit armé libyen 2011 : Mortalité, blessures et déplacements de population. Elle a été rédigée par trois professeurs de médecine de Tripoli et publiée dans le Journal africain de médecine d’urgence en 2015.

 

Les auteurs ont pris les données sur les morts, les blessés et les déplacements de guerre recueillies par le ministère du Logement et de la Planification, et ont envoyé des équipes pour mener des entretiens en face à face avec un membre de chaque famille afin de vérifier combien de membres de leur ménage avaient été tués, blessés ou déplacés. Ils n’ont pas essayé de séparer le meurtre de civils de la mort des combattants.

 

Ils n’ont pas non plus essayé d’estimer statistiquement les décès non déclarés précédemment par le biais de la méthode de « l’enquête par sondage en grappes » de l’étude du Lanceten Irak. Mais l’étude sur le conflit armé libyen est le bilan le plus complet des décès confirmés pendant la guerre en Libye jusqu’en février 2012, et elle a confirmé la mort d’au moins 21 490 personnes.

 

En 2014, le chaos et les combats entre factions en Libye se sont transformés en ce que Wikipédia appelle aujourd’hui une deuxième guerre civile libyenne. Un groupe appelé Libya Body Count(LBC) a commencé à comptabiliser les morts violentes en Libye, sur la base de rapports des médias, sur le modèle de l’Iraq Body Count (IBC). Mais le LBC ne l’a fait que pendant trois ans, de janvier 2014 à décembre 2016. Il a compté 2 825 décès en 2014, 1 523 en 2015 et 1 523 en 2016. (Le site Web du LBC indique que ce n’est qu’une coïncidence si le nombre est identique en 2015 et 2016.

 

Le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), basé au Royaume-Uni, a également permis de compter les morts violentes en Libye. L’ACLED a compté 4 062 décès en 2014-16, contre 5 871 par le LBC Pour les périodes restantes entre mars 2012 et mars 2018 que LBC n’a pas couvertes, l’ACLED a compté 1 874 décès.

 

Si le LBC avait couvert l’ensemble de la période depuis mars 2012 et avait trouvé le même nombre proportionnellement plus élevé qu’ACLED en 2014-16, il aurait compté 8 580 personnes tuées.

 

 

Estimation du nombre de personnes réellement tuées en Libye

 

En combinant les chiffres de l’étude sur le conflit armé libyen de 2011et nos projections combinées du nombre de morts du LBCet de l’ACLED, on obtient un total de 30 070 décès signalés passivement depuis février 2011.

 

L’étude du Lybian Armed Conflict (LAC) était basée sur des données officielles dans un pays qui n’avait pas eu de gouvernement stable et unifié depuis environ 4 ans, tandis que Libya Body Count était un effort naissant pour imiter l’Iraq Body Count qui essayait de jeter un filet plus large en ne s’appuyant pas uniquement sur des sources d’information en anglais.

 

En Irak, le ratio entre l’étude de 2006 du Lancetet celle de l’Iraq Body Count était plus élevé parce que l’IBC ne comptait que des civils, alors que l’étude du Lancetcomptait des combattants irakiens ainsi que des civils. Contrairement à l’Iraq Body Count, nos deux principales sources passives en Libye comptaient à la fois les civils et les combattants. D’après les descriptions d’une ligne de chaque incident dans la base de données du Libya Body Count, le total de LBC semble inclure environ une moitié de combattants et une moitié de civils.

 

Les pertes militaires sont généralement comptées avec plus de précision que les pertes civiles, et les forces militaires ont intérêt à évaluer avec exactitude les pertes ennemies ainsi qu’à identifier les leurs. Le contraire est vrai pour les victimes civiles, qui sont presque toujours la preuve de crimes de guerre que les forces qui les ont tués ont tout intérêt à supprimer.

 

Ainsi, en Afghanistan et au Pakistan, j’ai traité séparément les combattants et les civils, en appliquant les rapports typiques entre les rapports passifs et les études de mortalité aux civils uniquement, tout en acceptant les décès des combattants tels qu’ils ont été signalés passivement.

 

Mais les forces qui combattent en Libye ne sont pas une armée nationale dotée d’une chaîne de commandement et d’une structure organisationnelle strictes qui permettent de rendre compte avec précision des pertes militaires dans d’autres pays et conflits, de sorte que les décès de civils et de combattants semblent être largement sous-estimés par mes deux principales sources, l’étude du Libya Armed Conflictet celle du Libya Body Count. En fait, les estimations du National Transitional Council (NTC) d’août et septembre 2011 de 30 000 morts étaient déjà beaucoup plus élevées que le nombre de morts de guerre dans l’étude du Lybian Armed Conflict.

 

Lorsque l’étude de 2006 du Lancetsur la mortalité en Irak a été publiée, elle a révélé 14 fois le nombre de décès figurant sur la liste de décès de civils de l’Iraq Body Count. Mais l’IBC a découvert plus tard d’autres décès de cette période, ce qui a réduit le rapport entre l’estimation de l’étude du Lancet et le compte révisé de l’IBC à 11,5:1.

 

Les totaux combinés de l’étude Libya Armed Conflict 2011 et Libya Body Count semblent représenter une plus grande proportion du nombre total de morts violentes que le nombre de morts en Irak, principalement parce que le LAC et le LBC ont compté les combattants ainsi que les civils, et parce que Libya Body Count a inclus les décès signalés dans les sources de nouvelles en arabe, alors que l’Iraq Body Count s’appuie presque entièrement sur les sources de nouvelles en anglaiset exige généralement « un minimum de deux sources de données indépendantes » avant d’enregistrer chaque décès.

 

Dans d’autres conflits, les rapports passifs n’ont jamais réussi à compter plus d’un cinquième des décès découverts par des études épidémiologiques complètes et « actives ». Compte tenu de tous ces facteurs, le nombre réel de personnes tuées en Libye semble se situer entre cinq et douze fois le nombre compté par l’étude Libya Armed Conflict 2011, Libya Body Count et ACLED [Armed Conflict Location and Event Data Project]. J’estime donc qu’environ 250 000 Libyens ont été tués dans la guerre, la violence et le chaos que les États-Unis et leurs alliés ont déclenché en Libye en février 2011, et qui se poursuit encore aujourd’hui. Si l’on prend les ratios 5:1 et 12:1 par rapport aux décès comptés passivement comme limites extérieures, le nombre minimum de personnes qui ont été tuées serait de 150 000 et le maximum serait de 360 000.

 

Syrie

 

Le rôle « déguisé, discret et sans médias » des États-Unis en Syrie a commencé fin 2011 avec une opération de la CIA pour faire passer en Syrie des combattants étrangerset des armes à travers la Turquie et la Jordanie, travaillant avec le Qatar et l’Arabie saoudite pour militariser les troubles qui ont commencé avec les protestations pacifiques du printemps arabe contre le gouvernement baasiste syrien.

 

Les groupes politiques syriens, pour la plupart de gauche et démocratiques, qui coordonnaient les manifestations non violentes en Syrie en 2011, se sont fortement opposés à ces efforts étrangers pour déclencher une guerre civile, et ont publié des déclarations fortes contre la violence, le sectarisme et l’intervention étrangère.

 

Mais même si un sondage d’opinion parrainé par le Qatar en décembre 2011 a révélé que 55 % des Syriens soutenaient leur gouvernement, les États-Unis et leurs alliés étaient déterminés à adapter leur modèle de changement de régime libyen à la Syrie, sachant très bien, dès le départ, que cette guerre serait beaucoup plus sanglante et plus destructrice.

 

La CIA et ses partenaires monarchistes arabes ont finalement acheminé des milliers de tonnes d’armeset des milliers de jihadistes étrangers liés à Al-Qaïda en Syrie. Les armes sont venues d’abord de Libye, puis de Croatie et des Balkans. Elles comprenaient des obusiers, des lanceurs de missiles et d’autres armes lourdes, des fusils de précision, des grenades propulsées par fusée, des mortiers et des armes légères, et les États-Unis ont fini par fournir directement de puissants missiles antichars.

 

Pendant ce temps, au lieu de coopérer avec les efforts de Kofi Annan soutenus par l’ONU pour ramener la paix en Syrie en 2012, les États-Unis et leurs alliés ont organisé trois conférences des « Amis de la Syrie », où ils ont poursuivi leur propre « Plan B », promettant un soutien toujours plus grandissant aux rebelles de plus en plus dominés par Al-Qaïda. Kofi Annan a quitté son rôle ingrat avec dégoûtaprès que la secrétaire d’État Clinton et ses alliés britanniques, français et saoudiens ont cyniquement sapé son plan de paix.

 

Le reste, comme on dit, c’est de l’histoire, une histoire de violence et de chaos sans cesse grandissant qui a entraîné les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Russie, l’Iran et tous les voisins de la Syrie dans un tourbillon sanglant. Comme l’a fait remarquer Phyllis Bennis de l’Institute for Policy Studies, ces puissances extérieures ont toutes été prêtes à se battre pour la Syrie « jusqu’au dernier Syrien ».

 

La campagne de bombardements que le président Obama a lancée contre l’État islamique en 2014 est la campagne de bombardements la plus intense depuis la guerre des États-Unis au Vietnam, avec plus de 100 000 bombes et missiles largués sur la Syrie et l’Irak. Patrick Cockburn, le correspondant chevronné au Moyen-Orient du journal britannique Independent, s’est récemment rendu à Raqqa, ancienne 6e ville de Syrie, et a écrit que « La destruction est totale ».

 

 

Estimation des morts violentes en Syrie

 

Toutes les estimations publiques du nombre de personnes tuées en Syrie que j’ai trouvées proviennent directement ou indirectement de l’Observatoire syrien des droits de l’homme(SOHR), dirigé par Rami Abdulrahman, à Coventry, au Royaume-Uni. 

 

Wikipédia cite le Syrian Centre for Policy Research comme source séparée avec une estimation de mortalité plus élevée, mais il s’agit en fait d’une projection à partir des chiffres du SOHR. Les estimations plus basses de l’ONU semblent également reposer principalement sur les rapports du SOHR.

 

Le SOHR a été critiqué pour son point de vue ouvertement pro-opposition, ce qui a conduit certains à remettre en question l’objectivité de ses données. Il semble avoir sous-estimé le nombre de civils tués par les frappes aériennes américaines, mais cela pourrait aussi être dû à la difficulté et au danger de faire des reportages à partir d’un territoire tenu par l’EI, comme cela a également été le cas en Irak.

 

Le SOHR reconnaît que son dénombrement ne peut être une estimation totale de toutes les personnes tuées en Syrie. Dans son rapport le plus récent, en mars 2018, il a ajouté 100 000 à son décompte pour compenser la sous-déclaration, 45 000 autres pour tenir compte des prisonniers tués ou disparus sous la garde du gouvernement et 12 000 pour les personnes tuées, disparues ou disparues sous la garde de l’État islamique ou d’autres rebelles.

 

Abstraction faite de ces ajustements, le rapport du SOHR de mars 2018fait état de la mort de 353 935 combattants et civils en Syrie. Ce total comprend 106 390 civils, 63 820 soldats syriens, 58 130 membres de milices pro-gouvernementales (dont 1 630 du Hezbollah et 7 686 autres étrangers), 63 360 membres de l’État islamique, Jabhat Fateh al-Sham (anciennement Jabhat al-Nosra) et autres djihadistes islamistes, 62 039 autres combattants antigouvernementaux et 196 corps non identifiés.

 

Si l’on répartit ce chiffre entre civils et combattants, cela représente 106 488 civils et 247 447 combattants tués (les 196 corps non identifiés étant divisés également), dont 63 820 soldats de l’armée syrienne.

 

Si l’on prend les chiffres rapportés passivement par le SOHR pour les morts de guerre non militaires comme 20% du total réel des morts, cela signifierait que 1,45 million de civils et de combattants non militaires ont été tués. Après avoir ajouté à ce nombre les 64 000 soldats syriens tués, j’estime qu’environ 1,5 million de personnes ont été tuées en Syrie.

 

Si le SOHR a eu de meilleurs résultats que tous les efforts « passifs » précédents pour compter les morts dans une guerre, et a compté 25% ou 30% des personnes tuées, le nombre réel de personnes tuées pourrait être aussi bas que 1 million. S’il n’a pas eu d’aussi bons résultats qu’il n’y paraît, et que son compte est plus proche de ce qui a été typique dans d’autres conflits, alors jusqu’à 2 millions de personnes pourraient bien avoir été tuées.

 

 

Somalie

 

La plupart des Étasuniens se souviennent de l’intervention américaine en Somalie qui a conduit à l’incident du « Black Hawk Down » [ou « bataille de Mogadiscio » (3-4 octobre 1993) ; cette bataille sera traumatisante pour l’opinion publique étasunienne, notamment à la suite de la diffusion d’images télévisées de cadavres de soldats américains traînés par des voitures dans les rues de la ville], et au retrait des troupes américaines en 1993. Mais la plupart des Américains ne se souviennent pas, ou n’ont peut-être jamais su, que les États-Unis ont fait une autre intervention « déguisée, silencieuse et sans médias » en Somalie en 2006, à l’appui d’une invasion militaire éthiopienne.

 

La Somalie commençait à se « tirer d’affaire » sous la gouvernance de l’Union des tribunaux islamiques(UTI), une union de tribunaux traditionnels locaux qui ont accepté de travailler ensemble pour gouverner le pays. L’UTI s’est alliée à un seigneur de guerre à Mogadiscio et a vaincu les autres seigneurs de guerre qui avaient dirigé des fiefs privés depuis l’effondrement du gouvernement central en 1991. Les gens qui connaissaient bien le pays ont salué l’UTI comme une évolution porteuse d’espoir pour la paix et la stabilité en Somalie.

 

Mais dans le contexte de sa « guerre contre le terrorisme », le gouvernement des EU a identifié l’Union des tribunaux islamiques comme un ennemi et une cible pour une action militaire. Les États-Unis se sont alliés à l’Éthiopie, rival régional traditionnel de la Somalie (et pays majoritairement chrétien), et ont mené des frappes aériennes et des opérations spécialespour soutenir une invasion éthiopienne de la Somalieafin de déloger l’UTI du pouvoir. Comme dans tous les autres pays où les États-Unis et leurs mandataires ont envahi le pays depuis 2001, cela a eu pour effet de plonger la Somalie dans la violence et le chaosqui persistent encore aujourd’hui.

 

 

Estimation du nombre de victimes en Somalie

 

Selon des sources passives, le nombre de morts violentes en Somalie depuis l’invasion éthiopienne soutenue par les États-Unis en 2006 s’élève à 20 171 (Uppsala Conflict Data Program (UCDP)– jusqu’en 2016) et 24 631 (Armed Conflict Location and Event Data Project(ACLED)). Mais une ONG locale primée, le Elman Peace and Human Rights Centreà Mogadiscio, qui n’a suivi les décès que pour 2007 et 2008, a compté 16 210 morts violentes au cours de ces deux années seulement, soit 4,7 fois le nombre compté par l’UCDP et 5,8 fois le décompte de l’ACLED pour ces deux années.

 

En Libye, Lybia Body Count n’a compté que 1,45 fois plus de morts que l’ACLED. En Somalie, Elman Peace a compté 5,8 fois plus que l’ACLED – la différence entre les deux était 4 fois plus grande. Cela suggère que le comptage d’Elman Peace était environ deux fois plus minutieux que celui du Lybia Body Count, alors que l’ACLED semble être environ à moitié moins efficace pour compter les morts de guerre en Somalie qu’en Libye.

 

L’UCDP a enregistré un nombre de décès plus élevé que l’ACLED de 2006 à 2012, tandis que l’ACLED a publié des chiffres plus élevés que l’UCDP depuis 2013. La moyenne de leurs deux dénombrements donne un total de 23 916 décès violents de juillet 2006 à 2017. Si Elman Peace avait continué à compter les morts de guerre et avait continué à trouver 5,25 fois (la moyenne de 4,7 et 5,8) fois le nombre trouvé par ces groupes de surveillance internationaux, il aurait déjà compté environ 125 000 morts violentes depuis l’invasion de l’Éthiopie soutenue par les États-Unis en juillet 2006.

 

Mais si Elman Peace a compté beaucoup plus de morts que l’UCDP ou l’ACLED, il ne s’agissait encore que d’un comptage « passif » des morts de guerre en Somalie. Pour estimer le nombre total de morts de guerre qui ont résulté de la décision des États-Unis de détruire le jeune gouvernement somalien de l’UTI, nous devons multiplier ces chiffres par un rapport qui se situe quelque part entre ceux trouvés dans d’autres conflits, entre 5:1 et 20:1.

 

L’application d’un ratio de 5:1 à ma projection de ce que le Projet Elman aurait pu compter à ce jour donne un total de 625 000 décès. L’application d’un ratio de 20:1 aux dénombrements beaucoup plus faibles de l’UCDP et de l’ACLED donnerait un chiffre inférieur de 480 000.

 

Il est très peu probable que le projet Elman ait compté plus de 20 % des décès réels dans toute la Somalie. D’autre part, l’UCDP et l’ACLED ne comptaient que les rapports de décès en Somalie à partir de leurs bases en Suède et au Royaume-Uni, sur la base de rapports publiés, de sorte qu’il est fort possible qu’ils aient compté moins de 5 % des décès réels.

 

Si le projet Elman n’a comptabilisé que 15 % du total des décès au lieu de 20 %, cela suggère que 830 000 personnes ont été tuées depuis 2006. Si les chiffres de l’UCDP et de l’ACLED ont compté plus de 5 % du total des décès, le total réel pourrait être inférieur à 480 000. Mais cela impliquerait que le Projet Elman ait recensé une proportion encore plus élevée de décès réels, ce qui serait sans précédent pour un tel projet.

 

J’estime donc que le nombre réel de personnes tuées en Somalie depuis 2006 doit se situer entre 500 000 et 850 000, avec très probablement environ 650 000 morts violentes.

 

 

 

Yémen

 

Les États-Unis font partie d’une coalition qui bombarde le Yémen depuis 2015 dans le but de restaurer le pouvoir de l’ancien président Abdrabbo Mansour Hadi. Hadi a été élu en 2012 après que les protestations du printemps arabe et les soulèvements armés ont forcé le dictateur précédent du Yémen, Ali Abdallah Saleh, soutenu par les États-Unis, à démissionner en novembre 2011.

 

Le mandat de Hadi était d’élaborer une nouvelle constitution et d’organiser une nouvelle élection dans un délai de deux ans. Il n’a rien fait de tout cela, de sorte que le puissant mouvement zaydite Houthi a envahi la capitale en septembre 2014, a placé Hadi en résidence surveillée et a exigé que lui et son gouvernement remplissent leur mandat et organisent une nouvelle élection.

 

Les Zaydites [ou Zaïdites, NdT] sont une secte chiite unique qui représente 45 % de la population du Yémen. Les imams zaydites ont gouverné la majeure partie du Yémen pendant plus de mille ans. Les Sunnites et les Zaydites vivent ensemble pacifiquement au Yémen depuis des siècles, les mariages mixtes sont courants et ils prient dans les mêmes mosquées.

Le dernier Imam Zaydite a été renversé lors d’une guerre civile dans les années 1960. Dans cette guerre, les Saoudiens ont soutenu les royalistes Zaydites, tandis que l’Égypte a envahi le Yémen pour soutenir les forces républicaines qui ont fini par former la République arabe du Yémen en 1970.

 

En 2014, Hadi a refusé de coopérer avec les Houthis et a démissionné en janvier 2015. Il s’est enfui à Aden, sa ville natale, puis en Arabie saoudite, qui a lancé une campagne de bombardements sauvage soutenue par les États-Unis et un blocus naval pour tenter de le restaurer au pouvoir.

 

 

Estimation des victimes de la guerre au Yémen

 

Les estimations publiées des décès dus à la guerre au Yémen sont basées sur des enquêtes régulières menées dans les hôpitaux de ce pays par l’Organisation mondiale de la santé, souvent relayées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (BCAH). Selon les estimations les plus récentes, à partir de décembre 2017, 9 245 personnes ont été tuées, dont 5 558 civils.

 

Mais le rapport du BCAH de décembre 2017 contenait une note selon laquelle « en raison du nombre élevé d’établissements de santé qui ne fonctionnent pas ou qui fonctionnent partiellement en raison du conflit, ces chiffres sont sous-déclarés et probablement plus élevés ».

 

Les États-Unis sèment la mort de par le monde (II)

 

Même lorsque les hôpitaux sont pleinement opérationnels, de nombreuses personnes tuées à la guerre ne se rendent jamais à l’hôpital. Plusieurs hôpitaux du Yémen ont été frappés par des frappes aériennes saoudiennes, il y a un blocus naval qui restreint les importations de médicaments, et les approvisionnements en électricité, eau, nourriture et carburant ont tous été affectés par les bombardements et le blocus. Ainsi, les synthèses de l’OMS sur les rapports de mortalité des hôpitaux sont susceptibles de ne représenter qu’une petite fraction du nombre réel de personnes tuées.

 

L’ACLED rapporte un chiffre légèrement inférieur à celui de l’OMS : 7 846 jusqu’à la fin de 2017. Mais contrairement à l’OMS, l’ACLED dispose de données à jour pour 2018 et fait état de 2 193 autres décès depuis janvier. Si l’OMS continue de déclarer 18 % de décès de plus que l’ACLED, le total de l’OMS jusqu’à présent serait de 11 833.

 

Même le MCAH et l’OMS reconnaissent une sous-déclaration importante des décès dus à la guerre au Yémen, et le rapport entre les rapports passifs de l’OMS et les décès réels semble se situer à l’extrémité supérieure de la fourchette observée dans d’autres guerres, qui varie entre 5:1 et 20:1. J’estime qu’environ 175 000 personnes ont été tuées – 15 fois le nombre rapporté par l’OMS et l’ACLED – avec un minimum de 120 000 et un maximum de 240 000.

 

 

Le véritable coût humain des guerres étasuniennes

 

Au total, dans les trois parties de ce rapport, j’ai estimé que les guerres qui ont suivi les attentats du 11 septembre ont tué environ 6 millions de personnes. Peut-être que le nombre réel n’est que de 5 millions. Ou peut-être que c’est 7 millions. Mais je suis tout à fait certain qu’il s’agit de plusieurs millions.

 

Il ne s’agit pas seulement de centaines de milliers, comme le croient de nombreuses personnes par ailleurs bien informées, car les compilations de « reportages passifs » ne peuvent jamais représenter plus qu’une fraction du nombre réel de personnes tuées dans les pays qui vivent dans le genre de violence et de chaos que l’agression de notre paysleur a infligé depuis 2001.

Les rapports systématiques de l’Observatoire syrien des droits de l’hommeont certainement permis de saisir une fraction plus importante des décès réels que le petit nombre d’enquêtes terminées qui sont présentées de manière trompeuse comme des estimations de la mortalité par la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan. Mais tous deux ne représentent encore qu’une fraction du nombre total de décès.

 

Nous avons besoin de toute urgence d’experts en santé publique pour mener des études exhaustives sur la mortalité dans tous les pays où les États-Unis ont sombré dans la guerre depuis 2001, afin que le monde puisse réagir de façon appropriée à l’ampleur réelle des morts et des destructions causées par ces guerres.

 

Comme Barbara Lee a prévenu ses collègues avant de voter de manière dissidente en 2001, nous sommes « devenus le mal que nous déplorons ». Mais ces guerres n’ont pas été accompagnées d’effrayants défilés militaires (pas encore) ou de discours sur la conquête du monde. Au lieu de cela, elles ont été politiquement justifiés grâce à une « guerre de l’information » pour diaboliser les ennemis et fabriquer des crises, puis elles ont été menée d’une manière « déguisée, silencieuse, libre de médias », pour cacher leur coût en sang humain au public américain et au monde entier.

 

Après 16 ans de guerre, environ 6 millions de morts violentes, 6 pays complètement détruits et beaucoup plus déstabilisés, il est urgent que le public américain reconnaisse le véritable coût humain des guerres de notre pays et la façon dont nous avons été manipulés et induits en erreur pour fermer les yeux – avant qu’ils ne continuent encore plus longtemps, détruisent davantage de pays, sapent davantage l’état de droit international et tuent des millions d’autres de nos semblables.

 

Comme l’a écrit Hannah Arendtdans Les origines du totalitarisme, « Nous ne pouvons plus nous permettre de prendre ce qui est bon dans le passé et de l’appeler simplement notre héritage, de rejeter le mauvais et de le considérer simplement comme un poids mort qui, par lui-même, s’enterrera dans l’oubli. Le courant souterrain de l’histoire occidentale a fini par remonter à la surface et a ravi la dignité de notre tradition. C’est la réalité dans laquelle nous vivons. »

Nicolas J.S. Davies

Nicolas J.S. Davies est l’auteur de Blood On Our Hands : the American Invasion and Destruction of Iraq. Il a également écrit le chapitre sur « Obama en guerre » dans Grading the 44thPresident : a Report Card on Barack Obama’s First Term as a Progressive Leader.

 

 

Traduction https://www.les-crises.fr/combien-de-millions-de-personnes-ont-ete-tuees-dans-les-guerres-americaines-qui-ont-suivi-les-attentats-du-11-septembre-2001-partie-3-libye-syrie-somalie-et-yemen-par-nicolas-j-s-davies/

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 05:35

 

Je propose ici de larges extraits d’un long article (https://www.legrandsoir.info/combien-de-millions-de-personnes-ont-elles-ete-tuees-dans-les-guerres-menees-par-les-etats-unis-apres-le-11-septembre.html) publié par Nicolas J.S. Davies dans Le Grand Soir sous le titre « Combien de millions de personnes ont-elles été tuées dans les guerres menées par les États-Unis après le 11 septembre ? » 

 

 

Première partie : L’Irak

 

 

Combien de personnes ont été tuées dans les guerres menées par les États-Unis après le onze septembre ? Je mène des recherches et j’écris à ce sujet depuis que les États-Unis ont déclenché ces guerres, qu’ils ont essayé de justifier en alléguant que c’était une réponse aux attentats terroristes qui ont fait 2996 victimes aux États-Unis, le 11 septembre 2011.

Les États-Unis sèment la mort de par le monde (I)

 

The Iraq Death Toll 15 Years After the US Invasion[Le nombre de victimes irakiennes 15 ans après l’invasion par les États-Unis, NdT] , que j’ai écrit en collaboration avec Medea Benjamin, estime le nombre de victimes en Irak de la façon la plus précise et la plus honnête possible. Selon nous, environ 2 400 000 personnes ont été tuées en Irak suite à l’agression historique, en 2003, des États-Unis et du Royaume Uni. 

 

 

Des pays où les États-Unis et leurs alliés font la guerre depuis 2001, l’Irak est le seul où des épidémiologistes ont étudié le nombre de victimes en employant les meilleures méthodes, élaborées et expérimentées dans d’autres zones de guerre, comme l’Angola, la Bosnie, la République démocratique du Congo, le Guatemala, le Kosovo, le Ruanda, le Soudan et l’Ouganda. Dans tous ces pays, comme en Irak, les résultats de ces études épidémiologiques de grande ampleur ont révélé que le nombre de victimes était de 5 à 20 fois supérieur à celui qui avait été publié auparavant et qui était basé sur le compte rendu passif de faits.

 

Body Count : Casualty Figures After 10 Years of the “War on Terror”[Nombre de victimes après 10 ans de « guerre contre le terrorisme », NdT] , un rapport publié par Physicians for Social Responsability (PSR) ( les Médecins et la responsabilité sociale ) a conclu en 2015 que l’étude du Lancetétait la plus complète et la plus fiable de toutes celles menées en Irak, ceci en se fondant sur le type de l’étude, l’expérience et l’indépendance de l’équipe de recherche, le peu de temps écoulé depuis les morts qu’elle recensait et sa cohérence avec d’autres chiffres sur les violences commises en Irak depuis l’occupation. Selon cette étude, environ 601 000 Irakiens ont été tués dans les 39 premiers mois de la guerre d’Irak et de l’occupation du pays, sans oublier que la guerre avait été aussi à l’origine de 54 000 morts non violentes.

 

Les épidémiologistes ont retrouvé dans de nombreuses zones de guerre, au niveau mondial, des disparités énormes – de 5 à 1 et de 20 à 1 – entre les résultats des études du nombre de morts et les rapports passifs. Dans des pays où les gouvernements occidentaux ne sont pas responsables de la guerre en cours, il n’y a pas eu de controverse à propos de ce type de résultats qui sont cités régulièrement par les responsables occidentaux et les médias.

 

Cependant les hommes politiques et les médias occidentaux rejettent et marginalisent les résultats des études à propos du nombre de morts en Irak, et ce, pour des raisons politiques. Les États-Unis et le Royaume-Uni sont, en effet, responsables de la guerre d’Irak, par conséquent l’ampleur du massacre est une question très sérieuse de responsabilité politique et juridique pour les hauts responsables qui ont choisi de ne pas écouter les mises en garde juridiques, cette invasion de l’Irak étant légalement une « agression criminelle ».

 

En 2006, des responsables britanniques ont demandé l’avisde Sir Roy Anderson, le conseiller scientifique en chef du ministère de la Défense du Royaume Uni et ce dernier leur a déclaré que « l’étude du Lancetétait solide et employait des méthodes considérées comme quasiment “ les meilleures ” dans ce domaine ».

 

 

La plupart des Étasuniens diraient qu’il importe de savoir si le rôle de l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale a été à l’origine de millions de morts violentes ou de seulement dix mille. Suggérer le second terme de l’alternative est, en fait, un délit en Allemagneet dans plusieurs autres pays.

Ainsi les hommes politiques, les journalistes et les citoyens des EU qui affirment ne pas se soucier de savoir combien d’Irakiens ont été tués ont-ils, consciemment ou non, ce qui est moralement insoutenable, deux poids, deux mesures au sujet des conséquences des guerres menées par notre pays ; précisément parce que c’est notre pays qui les mène.

 

 

Une guerre qui continue à tuer.

 

L’étude du Lancet de 2006met en évidence la flambée de violence qui n’a cessé de croître dans l’Irak occupé entre 2003 et 2006 et beaucoup d’autres paramètres indiquent que l’escalade de la violence a continué dans le pays au moins jusqu’à la fin de « l’augmentation des troupes » en 2007. Le déferlement de corps mutilés, victimes des escadrons de la mort, qui envahissaient les morgues de Bagdad n’a pas atteint son maximum avant la fin de 2006 avec 1 800 cadavres en juillet et 1 600 en octobre. Puis les bombardements aériens de l’Irak ont été multipliés par cinqen 2007 et janvier 2008 a été le mois où le bombardement de l’armée américaine a été le plus intensedepuis l’invasion de 2003.

 

Ces éléments rendent crédibles le rappot, en juin 2007, un an après l’étude du Lancet, d’une société de sondages respectée, Opinion Research Business (ORB), rapport selon lequel 1 033 000 Irakiens avaient déjà été tués.

 

L’étude du Lancetestime que 328 000 ou plus des morts violentes avaient eu lieu entre mai 2005 et mai- juin 2006. Alors si l’estimation de l’ORB est exacte, cela signifierait qu’environ 430 000 Irakiens ont été tués l’année qui a suivi l’étude du Lancet.

 

La violence en Irak a décru en 2008 et pendant les quelques années qui ont suivi. Cependant ont continué à faire régner la terreur parmi les Arabes sunnites du nord et de l’ouest du paysles escadrons de la mort de la police spéciale, qui ont été recrutés, entraînés et lâchés en Irak par le ministre irakien de l’Intérieur, les forces d’occupation des États-Unis et la CIA entre 2004 et 2006 (ces escadrons seront d’ailleurs rebaptisés police nationale après la révélation au monde de leur centre de torture Al-Jadinyah, avant de devenir police fédérale en 2009). Leurs exactions ont provoqué une reprise de la résistance arméeet elles ont amené, en 2014, de grands pans du pays à se soumettre à l’autorité de l’EI, vu comme une alternative aux abus continuels du gouvernement irakien, corrompu et sectaire, et de ses escadrons de la mort.

 

Le Body Count d’Irakbasé au Royaume Uni a compilé des compte rendus passifs à propos des morts de civils en Irak depuis l’invasion, mais il n’avait enregistré que 43 394 morts en juin 2006 alors que l’étude du Lancet avait estimé le nombre de morts violentes à 601 000, ce qui nous donne un ratio de 14 à 1. Just Foreign Police (JFP) aux États-Unis a créé le « Iraqi Death Estimator », un outil d’estimation des victimes irakiennes qui a mis à jour l’estimation de l’étude du Lanceten allant chercher les victimes rapportées par l’Iraq Body Countet a multiplié leur nombre par le ratio entre l’étude sur les victimes de guerre et le compte rendu passif de l’IBC de 2006.

 

Puisque l’IBC se base principalement sur des articles de médias anglophones, il a peut-être sous-dénombré les victimes, et ce, encore plus après 2007, puisque les médias occidentaux se désintéressent peu à peu de l’Irak. D’autre part, comme les responsables gouvernementaux et les journalistes courent beaucoup moins de risques à se déplacer en Irak, il est possible que ces rapports soient devenus plus précis. Ou peut-être ces facteurs se sont-ils combinés à d’autres pour donner plus de précision à l’Iraqi Death Estimatordu JFP. Il est probable cependant qu’au fil du temps, il ait perdu de sa précision et on l’a arrêté en septembre 2011. À ce moment, les victimes de la guerre d’Irak se chiffraient à 1 460 000.

 

En 2013, la revue médicale PLOSa publié une autre étude du nombre de victimes, qui allait jusqu’en 2011. L’auteur de l’éditorial a déclaré au National Geographicque son estimation de 500 000 morts en Irak était « probablement basse ». L’étude avait une marge d’erreur plus importante que celle du Lancet et les équipes d’enquêteurs ont décidé qu’il était trop dangereux de travailler dans deux des grappes qui avaient été choisies de façon aléatoire.

 

Le problème le plus sérieux avec l’étude PLOSest, semble-t-il, que tellement de maisons ont été détruites ou abandonnées et tellement de familles ont été exterminées ou sont simplement disparues qu’il ne restait personne pour rapporter le nombre de victimes de ces familles aux enquêteurs. Il est même arrivé qu’on considère qu’il n’y avait eu aucune victime dans des maisons ou des immeubles entiers où tout le monde avait été tué ou s’était enfui.

 

Un famille sur six en Irak a été obligée de déménager au moins une fois entre 2005 et 2010. La UNHCR [l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés] a enregistré 3 millions de réfugiés à l’intérieur ou hors du pays, mais elle a concédé qu’un bien plus grand nombre n’était pas enregistré. Les auteurs ont ajouté 55 000 morts à leur total pour tenir compte des 15% des 2 millions de réfugiés qui ont perdu, chacun, un membre de leur famille, mais ils ont reconnu que c’était là une estimation très prudente.

 

Depuis 2011, le guerre est entrée dans une nouvelle phase. Il y a eu un printemps arabe en Irak en 2011, mais il a été réprimé brutalement, poussant Fallujah et d’autres villes à entrer en rébellion ouverteune fois de plus. Plusieurs villes importantes ont succombé à l’EI en 2014, elles ont été assiégées par les forces gouvernementales irakiennes avant d’être détruitespar le bombardement aérien des États-Unis, l’artillerie et les roquettes des Irakiens et de leurs alliés. Le Iraqi Body Countet la mission d’assistance des Nations Unies à l’Irakont collecté des rapports passifs sur des dizaines de milliers de civils tués lors de cette phase de la guerre.

 

L’ancien ministre des Affaires étrangères Hoshyar Zebari a déclaré à Patrick Cockburn du quotidien britannique The Independentque les rapports des services secrets kurdes irakiens avaient estimé qu’au moins 40 000 civils avaient été tuésdans le seul bombardement de Mossoul. Selon Zebari, il y avait probablement beaucoup plus de victimes dans les décombres, ce qui implique que les rapports dont il a pris connaissance faisaient jusque là référence à des victimes dont on avait retrouvé le corps et qui avaient été enterrées.

 

Une opération récente qui a consisté à débarrasser les décombres et à chercher les corps dans un seul quartier de Mossoul a donné 3 353 victimes, 20 % étaient apparemment des combattants de l’EI et 80 % étaient des civils. En outre, dans cette même ville, 11 000 personnes sont toujours considérées comme disparues par leur famille.

 

IBC a maintenant mis à jour le nombre de victimes pour la période qui va jusqu’en juin 2006, réduisant ainsi le ratio vis-à-vis de l’étude du Lancetde 11,5 à 1. Si nous appliquons la méthode du Iraqi Death Estimator du JFPdepuis 2007 jusqu’à maintenant en employant ce ratio mis à jour et l’ajoutons à l’estimation de l’ORB de 1 030 000 morts jusqu’en juillet 2007, nous pouvons arriver à une estimation actuelle du nombre total des victimes irakiennes depuis 2003. 

 

Et ceci nous donne une estimation de 2 380 000 victimes irakiennes depuis 2003 par suite de l’invasion criminelle de l’Irak par les États-Unis et les Britanniques.

 

 

 

 

Fourchette haute et fourchette basse.

 

Pour arriver au nombre maximum et au nombre minimum des victimes probables de la guerre d’Irak, nous pouvons commencer avec les nombres minimum et maximum des personnes mortes de mort violente qui ont été établis avec une probabilité de 97,5 % par l’étude du  Lancet,soit respectivement 426 000 et 794 000. L’ORB, en 2007, a donné, avec un échantillon plus important, un écart plus étroit entre les deux chiffres, mais cette enquête n’a pas été considérée comme aussi rigoureuse que celle du Lancet, sur d’autres aspects. Si nous appliquons les mêmes marges que dans l’étude du Lancetà l’estimation principale de l’enquête de l’ORB, cela nous donne un minimum de 730 000 et un maximum de 1 360 000 victimes de 2003 à juillet 2007.

 

Pour mettre à jour ces chiffres de nombres maximum et minimum en utilisant une variation de la méthode du JFP, nous devons aussi tenir compte des changements de ratio entre le décompte des victimes par IBC et le nombre réel de victimes. Les ratios des nombres minimum et maximum de l’étude du Lancetavec le compte revu à la hausse d’IBC pour juin 2006 sont d’environ 8 à 1 et 15 à 1.

 

Ces ratios sont caractéristiques des ratios entre les études complètes du nombre de victimes et les rapports passifs qu’on trouve dans d’autres zones de guerre au niveau mondial et qui varient de 5 à 1 à 20 à 1, comme je l’ai déjà fait remarquer. Cependant peut-être que l’IBC compte plus ou moins des victimes effectives depuis 2006 qu’il ne l’a fait auparavant. Il doit, en effet, sûrement essayer constamment d’améliorer la portée de sa collecte de données. D’ autre part, dans la phase la plus récente de la guerre, il y a eu beaucoup de victimes tuées par les bombes et les obus dans des zones gouvernées par l’EI, où des gens étaient punis ou même exécutés pour avoir essayé de communiquer avec le monde extérieur.

 

Pour arriver à des nombres minimum et maximum réalistes, nous devons tenir compte de ces deux possibilités. Le ratio de 8 à 1 du nombre minimum de victimes tuées jusqu’en 2006 se rapproche peut-être du ratio minimum historique de 5 à 1 ou son ratio de 15 à 1 par rapport au nombre de l’étude du Lancet en 2006 peut avoir augmenté et atteindre le maximum historique de 20 à 1. En employant un ratio de 6,5 à 1 pour arriver au nombre minimum de victimes et celui de 17,5 à 1 pour le nombre maximum, on tient compte d’un minimum plus bas et d’un maximum plus élevé qu’en 2006, sans égaler les ratios les plus extrêmes jamais rencontrés dans d’autres conflits. Tout cela nous donne donc un minimum de 760 000 victimes irakiennes depuis juillet 2007 et un maximum de 2 040 000.

 

Nous avons ajouté ces chiffres au minimum et au maximum que nous avions calculés pour la période qui se terminait en juin 2007, ce qui nous donne des chiffres complets minimum et maximum depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis et le Royaume Uni. Nous pouvons estimer que le nombre d’Irakiens tués par suite de cette invasion illégale de leur pays doit se situer quelque part entre 1 500 000 et 3 400 000. Comme c’est généralement le cas avec ce genre d’amplitude statistique, le nombre réel de victimes se rapproche probablement davantage de notre estimation principale de 2 360 000 que des nombres minimum et maximum.

 

 

Appel en faveur d’une nouvelle enquête sur les victimes de guerre en Irak

 

Lors du 15èmeanniversaire de l’invasion illégale de l’Irak, le Center for Constitutional Rights[le Centre pour le respect des droits constitutionnels] des États-Unis a demandé de nouveau aux États-Unis de payer des dommages de guerre au peuple irakien. C’est une façon dont les pays qui sont coupables d’agression et d’autres crimes de guerre s’acquittent traditionnellement de leur responsabilité collective pour les morts qu’ils ont provoquées et les destructions qu’ils ont causées.

 

Dans Blood on Our Hands, je conclus mon exposé sur la guerre des États-Unis en Irak en lançant, de la même manière, un appel en faveur de l’allocation de dommages de guerre et pour des poursuites pénales contre les hauts responsables états-uniens et britanniques tant civils que militaires pour le « crime international suprême » d’agression et d’autres crimes de guerre systémiques en Irak.

 

Partie 2 : Afghanistan et Pakistan

 

J’en viens maintenant aux morts afghanes et pakistanaises dans le cadre de l’intervention américaine en Afghanistan en 2001. Dans la troisième partie, j’examinerai les morts causées par la guerre en Libye, en Somalie, en Syrie et au Yémen. Selon Le général étasunien à la retraite Tommy Franks, qui a mené la guerre contre les talibans en Afghanistan en réaction aux attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement des EU ne tient pas les comptes des pertes civiles qu’il cause. « Vous savez, on ne compte pas les cadavres », a dit Franks un jour. Il est difficile de savoir si c’est vrai ou si un décompte est caché.

 

Comme je l’ai expliqué dans la première partie, les États-Unis ont tenté de justifier leurs invasions en Afghanistan et dans plusieurs autres pays comme une réponse légitime aux crimes terroristes du 11 septembre. Mais les États-Unis n’ont pas été attaqués par un autre pays ce jour-là, et aucun crime, aussi horrible soit-il, ne peut justifier 16 années de guerre – et ce n’est pas fini – contre une succession de pays qui n’ont pas attaqué les États-Unis.

 

Comme l’ancien procureur de Nuremberg Benjamin Ferencz l’a dità la NPR [National Public Radio], une semaine après les attentats terroristes, il s’agissait de crimes contre l’humanité, mais pas de « crimes de guerre », car les États-Unis n’étaient pas en guerre. « Ce n’est jamais une réponse légitime de punir les gens qui ne sont pas responsables du mal fait », a expliqué Ferencz. « Nous devons faire une distinction entre punir les coupables et punir les autres. Si vous vous contentez de riposter massivement en bombardant l’Afghanistan, disons, ou les talibans, vous tuerez beaucoup de gens qui ne croient pas en ce qui s’est passé, qui n’approuvent pas ce qui s’est passé ».

 

 

Afghanistan

 

En 2011, le journaliste d’investigation Gareth Porter faisait des recherches sur les raids nocturnes des forces d’opérations spéciales américaines en Afghanistan pour son article intitulé “ How McChrystal and Petraeus Built an Indiscriminate Killing Machine ”. La multiplication des raids nocturnes de 2009 à 2011 a été un élément central de l’escalade de Barack Obama dans la guerre des États-Unis en Afghanistan. Porter a documenté une augmentation graduelle de 50 fois le nombre de raids par mois, passant de 20 raids par mois en mai 2009 à plus de 1 000 raids par mois en avril 2011.

 

Mais curieusement, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) a fait état d’une diminution du nombre de civils tuéspar les forces américaines.

 

 

Les rapports de la MANUA sur les décès de civils sont basés sur des enquêtes menées par la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan (AIHRC). Noori Shah Noori Noori, journaliste afghan travaillant avec Porter sur l’article, a interviewé Nader Nadery, un commissaire de l’AIHRC, pour savoir ce qui se passait.

 

Nadery a expliqué à Noori, « …que ce chiffre ne représentait que le nombre de morts civiles dans 13 incidents ayant fait l’objet d’une enquête approfondie. Il excluait les décès dans 60 autres incidents pour lesquels des plaintes avaient été reçues, mais qui n’avaient pas encore fait l’objet d’une enquête approfondie ».

 

« Nadery a depuis estimé que le nombre total de civils tués lors des 73 raids nocturnes qui ont fait l’objet de plaintes était de 420 », a poursuivi M. Porter. « Mais la Commission admet qu’elle n’a pas accès à la plupart des districts dominés par les talibans et que les habitants de ces districts ne sont pas au courant de la possibilité de se plaindre à la Commission des raids nocturnes. Ainsi, ni l’AIHRC ni les Nations Unies n’ont connaissance d’une proportion importante – et très probablement la majorité – des raids nocturnes qui se soldent par la mort de civils ».

 

Comme les officiers supérieurs de l’armée américaine l’ont admisà Dana Priest et William Arkin du Washington Post, plus de la moitié des raids menés par les forces d’opérations spéciales américaines ciblent la mauvaise personne ou la mauvaise maison, de sorte qu’une forte augmentation des décès de civils était un résultat prévisible et attendu d’une telle augmentation massive de ces raids meurtriers « tuer ou capturer ».

 

L’escalade massive des raids nocturnes américains en 2010 en a probablement fait une année exceptionnelle, de sorte qu’il est peu probable que les rapports de la MANUA excluent régulièrement autant de rapports non instruits sur les décès de civils qu’en 2010. Mais d’un autre côté, les rapports annuels de la MANUA ne mentionnent jamais que leurs chiffres concernant les décès de civils sont basés uniquement sur les enquêtes menées par la Commission indépendante des droits de l’homme ; il n’est donc pas clair à quel point il était inhabituel d’omettre 82 pour cent des incidents signalés de décès de civils lors de raids nocturnes des États-Unis dans le rapport de cette année-là.

 

En fait, les rapports de la MANUA ne reflètent que le nombre de décès sur lesquels le personnel de la Commission indépendante des droits de l’homme a enquêté au cours d’une année donnée, et peuvent n’avoir que peu ou pas de rapport avec le nombre de personnes tuées. Vu sous cet angle, les fluctuations relativement faibles dans les rapports de la MANUA sur les décès de civils d’année en année en Afghanistan semblent tout aussi susceptibles de représenter des fluctuations dans les ressources et le personnel de la Commission indépendante des droits de l’homme que les augmentations ou diminutions réelles du nombre de personnes tuées.

 

Si une seule chose est claire au sujet des rapports de la MANUA sur les décès de civils, c’est que personne ne devrait jamais les citer en tant qu’estimations du nombre total de civils tués en Afghanistan – et encore moins les fonctionnaires de l’ONU et du gouvernement et des journalistes qui, sciemment ou non, induisent en erreur des millions de personnes lorsqu’ils les répètent.

 

Les États-Unis sèment la mort de par le monde (I)

Des marines étasuniens patrouillent dans la rue Shah Karez, dans la province de Helmand, en Afghanistan, le 10 février. (photo du Corps des Marines des États-Unis prise par le sergent d’état-major Robert Storm).

 

Estimation du nombre de morts afghanes au travers du brouillard de la tromperie officielle

 

Body Count : Casualty Figures After 10 Years of the “War On Terror”[dénombrement des victimes après 10 ans de guerre contre le terrorisme NdT], publié en 2015 par Physicians for Social Responsibility (PSR), colauréat du prix Nobel de la paix 1985, a estimé le nombre de morts combattants et civils en Afghanistan sur la base des rapports de la MANUA et d’autres sources. Les chiffres de Body Count pour le nombre de combattants afghans tués semblent plus fiables que le sous-dénombrement des décès de civils par la MANUA.

 

Le gouvernement afghan a signalé que 15 000 de ses soldats et policiers ont été tués jusqu’en 2013. Les auteurs de Body Count ont pris les estimations des talibans et autres forces antigouvernementales tuées en 2001, 2007 et 2010 à partir d’autres sources et les ont extrapolées à des années pour lesquelles aucune estimation n’était disponible, sur la base d’autres mesures de l’intensité du conflit (nombre de frappes aériennes, raids nocturnes, etc.). Ils estiment que 55 000 « insurgés » ont été tués à la fin de 2013.

 

Les années qui ont suivi 2013 ont été de plus en plus violentes pour le peuple afghan. Avec la réduction des forces d’occupation des États-Unis et de l’OTAN, les forces pro-gouvernementales afghanes supportent maintenant le gros du combat contre leurs compatriotes farouchement indépendants, et 25 000 autres soldats et policiers ont été tués depuis 2013, selon mes propres calculs à partir de reportages et de cette étude de l’Institut Watson de l’Université Brown.

 

Si le même nombre de combattants antigouvernementaux a été tué, cela signifierait qu’au moins 120 000 combattants afghans ont été tués depuis 2001. Mais, comme les forces pro-gouvernementales sont armées d’armes plus lourdes et sont toujours soutenues par l’appui aérien des États-Unis, les pertes anti-gouvernementales risquent d’être plus importantes que celles des troupes gouvernementales. Il serait donc plus réaliste d’estimer qu’entre 130 000 et 150 000 combattants afghans ont été tués.

 

La tâche la plus difficile est d’estimer combien de civils ont été tués en Afghanistan à travers le brouillard d’informations erronées de la MANUA. Les rapports passifs de la MANUA ont été profondément faussés, sur la base d’enquêtes effectuées sur 18 % seulement des incidents signalés, comme dans le cas des raids nocturnes en 2010, sans qu’aucune information ne parvienne des nombreux secteurs du pays où les talibans sont les plus actifs et où la plupart des frappes aériennes et des raids nocturnes des États-Unis ont lieu. Les talibans ne semblent pas avoir publié le nombre de morts civiles dans les zones qu’ils contrôlent, mais ils ont contestéles chiffres de la MANUA.

 

Il n’y a pas eu de tentative de mener une étude sérieuse sur la mortalité en Afghanistan semblable à l’étude de 2006 du Lanceten Irak. Le monde doit aux Afghans ce genre de comptes sérieux pour le coût humain de la guerre qu’il a laissé les submerger. Mais il semble peu probable que cela se produise avant que le monde n’accomplisse la tâche plus urgente de mettre fin à la guerre qui dure maintenant depuis 16 ans.

 

Body Counta pris les estimations de Neta Crawford et le projet Costs of War de l’Université de Boston pour 2001-6, plus le décompte erroné de l’ONU depuis 2007, et les a multipliés par un minimum de 5 et un maximum de 8, pour produire une gamme de 106 000 à 170 000 civils tués de 2001 à 2013. Les auteurs semblent avoir ignoré les failles des rapports de la MANUA révélés à Porter et Noori par Nadery en 2011.

 

Mais Body Count a reconnu la nature très prudente de son estimation, notant que « par rapport à l’Irak, où l’urbanisation est plus prononcée, et où la couverture par la presse locale et étrangère est plus importante qu’en Afghanistan, l’enregistrement des décès de civils a été beaucoup plus fragmentaire ».

 

On peut estimer qu’environ 875 000 Afghans ont été tués depuis 2001, avec un minimum de 640 000 et un maximum de 1,4 million.

 

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18 juillet 2018 3 18 /07 /juillet /2018 05:00
Comment faire la guerre, tous les jours, sans jamais avoir déclaré l'état de guerre. Les États-Unis, et leurs alliés dont la France, s'y emploient à merveille. Avec notre argent éventuellement. Un argent qui serait mieux utilisé dans nos écoles, nos hôpitaux, nos palais de Justice.

 

Nous vivons dans un état de guerre perpétuelle, et pourtant nous ne la ressentons jamais. Pendant que vous léchez votre glace dans un endroit branché où ils mettent ces jolies petites feuilles de menthe sur le côté, quelqu’un est bombardé en votre nom.

 

Pendant que vous discutez avec l’adolescent de 17 ans au cinéma qui vous a donné un petit pop-corn alors que vous avez payé pour un grand, quelqu’un est en train d’être oblitéré en votre nom. Pendant que nous dormons, mangeons, faisons l’amour et protégeons nos yeux par une journée ensoleillée, la maison, la famille, la vie et le corps de quelqu’un sont soufflés en mille morceaux, en nos noms.

 

Et cela, toutes les 12 minutes.

 

L’armée étasunienne laisse tomber des explosifs avec une intensité difficile à comprendre, une toutes les 12 minutes. Et c’est étrange, parce que techniquement, nous sommes en guerre – laissez-moi y réfléchir – avec aucun pays. Cela devrait donc signifier qu’aucune bombe n’est larguée, n’est-ce pas ?

 

Pourtant, non ! Vous faite l’erreur classique de confondre notre monde avec une sorte de monde rationnel et cohérent dans lequel notre complexe militaro-industriel est sous contrôle, l’industrie de la musique est basée sur le mérite et le talent, les Legos ont des bords doucement arrondis (donc quand vous marchez dessus pieds nus, cela ne ressemble pas à une balle perforante et blindée tirée directement dans votre sphincter), et les humains font face aux changements climatiques comme des adultes plutôt que d’enterrer leurs têtes dans le sable tout en essayant de se convaincre que le sable n’est pas vraiment plus chaud.

 

Vous pensez à un monde rationnel. Mais nous ne vivons pas dans un tel monde.

 

Nous vivons plutôt dans un monde où le Pentagone est complètement hors de contrôle. Il y a quelques semaines, j’écrivais au sujet des 21 000 milliards de dollars (ce n’est pas une coquille) qui ont disparu du Pentagone. Mais je ne suis pas entré dans le nombre de bombes que cette somme d’argent ridicule permet de nous acheter. Les militaires du président George W. Bush ont largué 70 000 bombes sur cinq pays. Mais de ce nombre scandaleux, seulement 57 de ces bombes ont vraiment bouleversé la communauté internationale.

 

Parce qu’il y a eu 57 frappes au Pakistan, en Somalie et au Yémen, pays avec lesquels les États-Unis n’étaient ni en guerre ni en conflit permanent. Et le monde a été horrifié. On a beaucoup parlé de cette manière : « Attendez une seconde. Nous bombardons des pays qui ne sont pas des zones de guerre ? Est-il possible que ce soit une pente glissante qui se terminerait par le fait de bombarder en permanence ? (Pause gênante.) .... Nah. Quel que soit le président qui suivra Bush, ce sera un adulte normal (avec un cerveau fonctionnel) et il arrêtera donc cette folie. »

 

Nous étions si mignons et si naïfs à l’époque, comme un chaton qui se réveille le matin.

 

Le Bureau du journalisme d’investigation a rapporté que sous le président Barack Obama, il y a eu « 563 frappes, en grande partie par des drones, qui ont touché le Pakistan, la Somalie et le Yémen. ... ».

 

Ce n’est pas seulement le fait que bombarder à l’extérieur d’une zone de guerre est une horrible violation du droit international et des normes mondiales. C’est aussi le ciblage moralement répréhensible de personnes pour suspicion de crime, ce que nous faisons, et ce contre quoi le film Minority Report de Tom Cruise nous avait mis en garde. Les humains sont très mauvais pour suivre les conseils des livres de science-fiction. Si nous avions écouté 1984, nous n’aurions pas permis l’existence de l’Agence de sécurité nationale. Si nous avions écouté The Terminator, nous n’aurions pas permis l’existence d’une guerre de drones. Et si nous avions écouté The Matrix, nous n’aurions pas permis à la grande majorité des humains de se perdre dans une réalité virtuelle de spectacle et de non-sens insipides alors que les océans se meurent dans un marécage de déchets plastiques. ... Mais tu sais, qui s’en occupe ?

 

Il y a eu un black-out médiatique pendant qu’Obama était président. On peut compter sur les doigts d’une main le nombre de reportages dans les médias grand public sur les campagnes quotidiennes de bombardement du Pentagone sous Obama. Et même lorsque les médias en ont parlé, le sentiment sous-jacent était « Oui, mais regardez comme Obama est cool quand il donne son accord pour une destruction sans fin. C’est le Steve McQueen de la mort par le ciel. »

 

Et prenons un moment pour en terminer avec cette idée que notre « armement technologique » ne touche que les méchants. Comme l’a dit David DeGraw, « Selon les documents de la CIA, les personnes figurant sur la liste des personnes à tuer, celles qui étaient ciblées pour une ‘mort par drone’, ne représentent que 2% des décès causés par les frappes de drone ».

 

Deux pour cent. Vraiment, le Pentagone ? Tu n’as qu’un 2 au test ? Alors qu’on obtient cinq points rien qu’en épelant son nom.

 

Mais ces 70 000 bombes larguées par Bush, c’était qu’un jeu d’enfant. DeGraw à nouveau : « Obama a largué 100 000 bombes, sur sept pays. Il a dépassé Bush de 30 000 bombes et 2 pays. »

 

Vous devez admettre que c’est une horreur impressionnante. Cela place Obama dans le groupe très élitiste des lauréats du prix Nobel de la paix qui ont tué plein de civils innocents. Ce groupe n’est formé que par lui et Henry Kissinger, portant de petits badges écrits à la main et grignotant des œufs à la diable.

 

Et puis, nous savons maintenant que le gouvernement de Donald Trump fait honte à tous ces précédents présidents. Les chiffres du Pentagone montrent qu’au cours des huit années de son mandat, George W. Bush a largué en moyenne 24 bombes par jour, soit 8 750 par an. Au cours du mandat de B. Obama, ses militaires ont largué 34 bombes par jour, soit 12 500 par an. Au cours de la première année de mandat de Trump, les militaires ont largué en moyenne 121 bombes par jour, soit un total annuel de 44 096 bombes.

 

On va vous libérer de votre merde

 

Les militaires de Trump ont largué 44 000 bombes au cours de sa première année au pouvoir.

 

Il a essentiellement laissé faire le Pentagone, enlevé la laisse d’un chien déjà enragé. Le résultat final est une armée qui se comporte comme Lil Wayne croisé avec Conor McGregor. Vous regardez ailleurs pendant une minute, regardez en arrière et vous dites : « Qu’est-ce que vous venez de faire, bordel ? J’étais parti juste une seconde ! »

 

Sous Trump, cinq bombes sont larguées par heure – chaque heure de chaque jour. Ça fait en moyenne une bombe toutes les 12 minutes.

 

Et qu’est-ce qui est le plus scandaleux, la quantité folle de morts et de destruction que nous créons dans le monde entier ou le fait que nos médias grand public n’enquêtent jamais sur le sujet ? Ils parlent des défauts de Trump. Ils disent que c’est un idiot raciste, une grosse tête égocentrique (ce qui est tout à fait exact) – mais ils ne critiquent pas le perpétuel massacre d’Amityville que nos militaires perpétuent en larguant une bombe toutes les 12 minutes, la plupart d’entre elles tuant 98% de personnes qui ne sont pas des cibles.

 

Quand on a un ministère de la guerre dont le budget n’a aucun compte à rendre – comme nous l’avons vu avec les 21 000 milliards de dollars – et qu’on a un président qui n’a aucun intérêt à superviser le nombre de morts dont le ministère de la guerre est responsable, alors on finit par larguer tellement de bombes que le Pentagone vient de signaler que nous sommes à court de bombes.

 

Oh, mon Dieu, mon Dieu. Si nous n’avons plus de bombes, comment pouvons-nous empêcher tous ces civils innocents de.... cultiver leurs champs ? Pensez à toutes ces chèvres qui seront autorisées à continuer à vivre.

 

Et, comme pour les 21 000 milliards de dollars, le sujet semble être « en dehors de tous comptes à rendre ».

 

Le journaliste Witney Webb écrivait en février : « Chose choquante, plus de 80 pour cent des personnes tuées n’ont jamais été identifiées et les documents de la CIA ont montré qu’ils ne savent même pas qui ils tuent – évitant ainsi la question du signalement des morts civiles en considérant tous ceux qui se trouvent dans la zone de frappe comme des combattants ennemis. »

 

C’est exact. Nous ne tuons que des combattants ennemis. Comment savoir si ce sont des combattants ennemis ? Parce qu’ils étaient dans notre zone de frappe. Comment savions-nous que c’était une zone de frappe ? Parce qu’il y avait des combattants ennemis. Comment avons-nous découvert qu’il s’agissait de combattants ennemis ? Parce qu’ils étaient dans la zone de frappe. .... Tu veux que je continue, ou t’as déjà compris ? J’ai toute la journée.

 

Il ne s’agit pas de Trump, même si c’est un maniaque. Il ne s’agit pas d’Obama, même si c’est un criminel de guerre. Il ne s’agit pas de Bush, même s’il a l’intelligence d’un chou bouilli. Je n’ai pas raconté une blague sur Bush depuis environ huit ans. Je me sens mieux. Peut-être que je devrais y revenir.

 

Il s’agit d’un complexe militaro-industriel en délire que notre élite dirigeante est plus qu’heureuse de laisser faire. Presque personne au Congrès ou à la présidence n’essaie de restreindre nos 121 bombes par jour. Presque personne travaillant pour un média grand public n’essaie d’amener les gens à s’en préoccuper.

 

L’armée étasunienne lâche une bombe toutes les 12 minutes et personne n’en parle

 

Une toutes les 12 minutes.

 

Tu sais où ils frappent ? Qui ils tuent ? Pourquoi ? Cent vingt-et-une bombes par jour déchirent la vie des familles à l’autre bout du monde – en votre nom, en mon nom et au nom de l’ado qui distribue du pop-corn de la mauvaise taille au cinéma.

 

Nous sommes une nation voyou avec des militaires voyous et une élite dirigeante qui ne rend aucun compte. Le gouvernement et les militaires que vous et moi appuyons en faisant partie de cette société assassinent des gens toutes les 12 minutes et, en réponse, il n’y a rien d’autre qu’un silence fantomatique. C’est indigne de nous, en tant que peuple et espèce, de n’accorder à ce sujet que le silence. C’est un crime contre l’humanité.

 

Lee Camp

 

Source Zero Hedge https://www.zerohedge.com/news/2018-06-22/trumps-military-drops-bomb-e...

Traduit par Wayan, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone.

 

Première publication en France : Le Grand Soir.

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16 juillet 2018 1 16 /07 /juillet /2018 05:37

 

 

Certes, le pouvoir, c’est le pouvoir d’une classe sur les autres classes. Mais le pouvoir n’est pas désincarné. Sous les lambris et les ors, sous les feux de la rampe, il y a des hommes et des femmes. Ceux qui façonnent nos destinées ont beaucoup de points en commun. Avec l’aide de Wikipédia, j’ai mené une brève enquête.

 

Avant d’être Premier ministre, Edouard Philippe, maire Les Républicains du Havre, faisait du lobbying en faveur des centrales à charbon. En 2014, il avait voté contre le projet de loi pour la transition énergétique. On cherche encore le Hulot capable de trouver à cette excellence un embryon de conscience écologique.

 

Sur l’éventail politique, Bruno Le Maire est l’un des hommes les plus à droite de notre classe dirigeante. Issu d’une famille très catholique, il s’est prononcé contre le mariage pour tous avant de s’abstenir à l’Assemblée. D’accord, il descend des empereurs d’Autriche et des rois de Pologne et de France. Est-ce pour cela qu’il fut l’inventeur du Contrat première embauche alors qu’il dirigeait le cabinet de Dominique de Villepin ? Candidat à la primaire de la droite, il battit tous les records dans la surenchère contre la Fonction publique, proposant la suppression de 500 000 fonctionnaires.

 

Sarkozyste, Gérald Darmanin revient de loin : il est le fils d’un modeste tenancier de bar français et d’une femme de ménage arabe. Dans le Nord, il est proche de Gérard Vaneste, homme politique homophobe d’extrême droite. Darmanin affirme qu’en tant que maire il ne célèbrera pas de mariage homosexuel. En 2008, il collabore à Politique Magazine, organe d’extrême droite inspiré par la pensée de Charles Maurras, lié à l’Action française et à Restauration nationale. Il rétablit l’accès automobile au centre ville, expliquant que la voiture « n’est pas en soi polluante ».

 

La ministre de la Santé Agnès Buzyn a été longtemps très proche des grands laboratoires. Son directeur de cabinet est ancien directeur général adjoint de l’assureur Humanis, troisième groupe français privé dans la protection sociale.

 

La ministre du Travail Muriel Pénicaud fut DRH chez Dassault et Danone. Son directeur de cabinet, Antoine Foucher, est l’ancien directeur général adjoint du Medef responsable du secteur social. Le Monde, qui l’admire, nous dit qu’il a l’oreille de la CFDT (tu m’étonnes !).

 

Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, dirigea L’Essec, fleuron des écoles de commerce privées et avait mis en œuvre de massives suppressions de postes exigées par Sarkozy dans l’Education nationale.

 

Ismaël Emelien, conseiller spécial de Macron, est un DSKiste, produit d’Euro RSCG. Bien aliéné yankee dans sa tête, ce communicant est l’auteur du slogan « Make Our Planet Great Again ».

 

Le financier, Emmanuel Miguel  capital-risque dans le fonds Ardian, et trésorier durant la campagne présidentielle, a rejoint l’Elysée en tant que conseiller économique, responsable de l’attractivité (sic ?). Avec deux ou trois autres du même acabit, il fait partie de la garde financière de Macron. Il n’y a pas si longtemps, ce type de personnages quittait la haute Fonction publique pour les affaires. Avec Macron, l’itinéraire s’est inversé. Ce n’est pas bon pour le peuple.

 

Audrey Bourolleau est la conseillère « agriculture » de Macron. Elle a travaillé chez Heineken et chez Philippe de Rothschild. Elle fut nommée Femme de l’année par la revue Vin de France en 2014. Elle a appris à négocier en vendant dans les savanes du Nigéria, les steppes d’Iran et jusque dans les ports du Pakistan des briquets, stylos et même des conteneurs de rasoirs pour le groupe Bic. “ Mes clients pakistanais n’avaient pas le droit de me regarder ”, se souvient-elle en riant. Trop drôle, Audrey !

 

Conseiller Europe et G20 de Macron, l’énarque Clément Beaune fut membre de la direction de l’Aéroport de Paris. Qui c’est-y qui va s’occuper de la privatisation de ce bel aéroport ?

 

Secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler fut directeur financier de la compagnie Mediterranean Shipping Company, numéro 2 mondial du fret maritime. D'après Le Monde« le président de la République, son secrétaire général et son conseiller spécial Ismaël Emelien concentrent tous les pouvoirs. À trois, ils dirigent la France ».

 

Comme Macron, ces hommes et ces femmes veulent faire de la France une « start-up nation ». Ce qui veut dire, à court terme, imposer au service public toutes les méthodes du privé et, à moyen terme, détruire le service public. L’attaque frontale en cours au ministère des Finances, avec ses suppressions de postes massives, ses nombreuses missions transférées au secteur privé, en est une des preuves les plus flagrantes. Sans parler de la soumission du service public aux besoins immédiats des entreprises. C’est ce à quoi va servir la « réforme » du bac (réalisée) et de l’université (déjà sortie des cartons).

 

 

 

 

 

Ceux qui nous gouvernent au nom de la finance et de l’entreprise
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13 juillet 2018 5 13 /07 /juillet /2018 05:37

Il y a une vingtaine d'années, je me trouvais du côté de Cosne-sur-Loire, un dimanche, avec un petit bobo à soigner. Il me fallut errer comme un âme en peine pendant une bonne heure en voiture avant de trouver un endroit médicalisé où réparer le petit dégât. Comme je marquai mon étonnement au praticien, il me fit observer que c'eût été beaucoup plus difficile si j'avais eu quelque chose de plus grave et si j'avais été un enfant. Et il ajouta : “ Nous sommes dans une sorte de triangle de la mort ”.

 

Dans cette région, comme à l'échelle de la France, les choses ne se sont pas arrangées depuis. En témoigne cet article de Xavier Molénat pour Alternatives économiques (extraits). Je ne m'érige pas en juge, je ne suis pas “ judgmental ”, comme disent les Anglais. Mais tant qu'on s'énervera plus pour deux buts contre l'Uruguay que contre les déserts médicaux, tant qu'on parlera de catégories “genrées”, de racialisme et d'ethnies plutôt que de lutte contre les méfaits du capitalisme financier, on crèvera tous à petit feu pendant que le banquier au service des très grands de ce monde pourra laisser libre cours à son asservissement d'un peuple qu'il méprise.

 

Les « déserts médicaux », on en parle souvent… Sans nécessairement savoir de quoi il est précisément question. C’est pour tenter d’y voir plus clair que la Drees vient de réaliser un premier travail de repérage des inégalités d’accès spatial à la médecine généraliste. Car selon Noémie ­Vergier et Hélène Chaput, les deux autrices, la simple distance à l’offre de soins (mesurée par le temps d’accès) qui vient spontanément à l’esprit pour caractériser ces espaces, est un critère nécessaire, mais loin d’être suffisant.

 

C’est pourquoi la DREES et l'Irdes ont conjointement mis au point et calculé pour chaque commune un « indicateur d’accessibilité potentielle localisée » (APL) tenant compte de ces trois dimensions (distance spatiale, nombre d’actes annuels réellement effectués, âge des habitants) en les pondérant. Par exemple, un cabinet médical, situé à 15 minutes en voiture dans une commune voisine, est accessible, mais moins facilement qu’un cabinet situé à 5 minutes du domicile. 

 

8 % de la population vivrait dans une commune « sous-dense » en médecine générale, soit dans une commune ou, d’après les paramètres retenus, chaque habitant a accès à moins de 2,5 consultations par an. Si l’on porte ce seuil à 3 consultations, c’est alors 18,4 % de la population qui est susceptible de rencontrer des difficultés à consulter un généraliste. Sur l’ensemble du territoire, l’accessibilité moyenne est de 4,11 consultations par habitant et par an. Dans les centres-villes des grandes métropoles, cette valeur oscille généralement entre 5 et 6.

 

Outre les DOM, la sous-densité touche particulièrement, quel que soit le seuil retenu, les régions Centre-Val-de-Loire, Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-France Comté, ainsi que la Corse et L’Ile-de-France. Au sein de cette dernière, 10 % de la population vit dans une commune sous-dense, ce qui représente 22,5 % de l’ensemble des Français ayant un accès difficile à la médecine généraliste. Les habitants des zones rurales sont les plus fréquemment touchés, mais ils sont loin d’être les seuls concernés.

 

Noémie Vergier et Hélène Chaput montrent par ailleurs qu’un quart des personnes accédant difficilement à un médecin généraliste ont également des difficultés d’accès aux urgences (plus de 30 minutes de trajet) et 9 % sont éloignées de la première pharmacie (plus de 10 minutes de trajet). Le cumul de ces trois difficultés est cependant très rare, puisqu’il ne concerne que 0,5 % de la population (environ 300 000 personnes), habitant souvent les zones montagneuses des régions d’Auvergne-Rhône-Alpes, de Provence-Alpes-Côte-d’Azur et de Corse.

 

Les médecins présents dans les zones sous-denses sont globalement plus âgés (moyenne d’âge de 54,7 ans contre 53,4 ans sur l’ensemble du territoire). La proportion de médecins généralistes de plus de 60 ans, notamment, y est plus élevée. Les départs à la retraite plus nombreux dans les années à venir, combinés au déclin en cours de l’exercice libéral de la médecine au profit du salariat, de l’exercice de groupe et du remplacement, pourraient contribuer à aggraver ces inégalités.

 

Déserts médicaux  : une première cartographie
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11 juillet 2018 3 11 /07 /juillet /2018 05:36

 

Dans un contexte très particulier – ses amis le pressaient de fuir la France car il était accusé de prévarication et de corruption – Danton prononça cette célèbre phrase et choisit de faire face à ses implacables ennemis politiques, Robespierre et Saint-Just au premier chef.

 

Je dirai que Danton se trompait lourdement : on emporte toujours sa patrie à la semelle de ses souliers, individuellement ou collectivement. J’avais été très frappé, dans les années 80, lorsque je vis arriver en Côte d’Ivoire quelques dizaines de jeunes hommes libanais à la dégaine sauvage, prêts à en découdre avec tout le monde. Le pays comptait plusieurs centaines de milliers de Libanais, dont certains étaient installés depuis le début du XXe siècle. Dire qu’ils étaient parfaitement intégrés était superflu : ils exerçaient, dans le calme le plus total et fort utilement pour le pays, des fonctions de commerçant, d’artisan, de médecin. Quelques centaines étaient riches (quelquefois immensément), quelques milliers étaient pauvres : je pense aux petits épiciers qui vendaient de tout dans des petites échoppes de petits villages.

 

Les nouveaux Libanais un peu fous venaient directement de la plaine de la Bekaa. Ils avaient participé à une guerre civile atroce qui avait fait plus de 200 000 morts. Ces soldats perdus étaient les autres Libanais d’un autre Liban qu’ils avaient apporté – en Côte d’Ivoire, au Togo, au Sénégal etc. – à la semelle de leur soulier. Le président de la République d’alors, Félix Houphouët-Boigny, pressa les notables libanais d’Abidjan de régler rapidement ce problème avant qu’il s’en occupe lui-même.

 

Un peu plus tard, je me liais d’amitié avec un Sénégalais d’Abidjan qui gagnait l’équivalent de 100 euros (un salaire local normal) dans une entreprise française. Un jour il me dit qu’il résidait depuis peu en Suède où il avait obtenu un emploi avec un salaire une trentaine de fois supérieur à son salaire ivoirien. Il avait signé un contrat renouvelable de deux ans et envisageait de faire venir sa femme et ses enfants. Comme je suis d’un naturel curieux et que, à part les films de Bergman, je ne connaissais strictement rien à la Suède, je lui posai la question suivante :

 

  • Avec ton contrat de travail, ton permis de séjour, tu es tranquille. Mais quelle est la politique de la Suède vis-à-vis de ceux qui veulent entrer inopinément, par exemple ceux qui, comme les Afghans, fuient leur pays dans l’urgence ?

 

Il me répondit qu’il n’y avait pas de politique, que tout un chacun pouvait entrer, que les portes étaient largement ouvertes.

 

Á l’époque, la Suède comptait un peu plus de 8 millions d’habitants, d’origine scandinave, finlandaise, samie, avec quelques poignées de Yougoslaves. Je pensai que ce pays allait connaître de sérieux bouleversements, qualitativement et quantitativement, que sa population, très majoritairement luthérienne, risquait un certain choc de cultures en accueillant des musulmans rigoristes et des femmes voilées de la tête au pied. On sait qu’aujourd’hui, dans ce pays à peine plus peuplé qu’il y a trente ans, une cinquantaine de zones sont interdites à la police et, de facto, aux « Blancs ».

 

L’Europe compte désormais des centaines de ces zones, incontrôlées et incontrôlables, où il se passe toutes sortes de choses pendables. Elle s'est couverte d’un immense tapis pour cacher tout cela.

 

Tant que les pouvoirs publics et les grands médias européens tairont, occulteront, les dizaines d'actes de violence (vols, viols, meurtres) commis chaque jour par des hommes jeunes, récemment immigrés, sans femme, complètement décalés dans notre monde et coupés du leur, ils feront une très grave erreur. Ils renforceront les tendances fascistoïdes des jeunes Européens “ de souche ” qui ne demandent que cela pour se radicaliser et ils contribueront à faire payer aux populations récemment immigrées, vivant normalement dans nos pays, les comportements déviants d'éléments jeunes qui, par force, refusent de s'intégrer car ils savent qu'ils peuvent vivre en marge de nos sociétés. La Suède et l'Allemagne – pour des raisons différentes – sont actuellement championnes dans ce déni.

 

Le cercle est vicieux. Au nom de la préservation de la paix entre les communautés (la République française elle-même est désormais un ensemble de communautés) la tendance est de traiter les délits commis par de récents immigrés avec clémence. Le Royaume-Uni est champion en la matière. La Belgique tient la corde. La France rattrape son retard. C'est précisément cette politique qui exacerbe les tensions intercommunautaires, les affrontement ethnicistes et les catégories racialistes. Sous le regard amusé des banquiers qui gouvernent notre continent.

 

Mais rien n'est simple : parmi les nombreux meurtriers ayant tué en France ces dernières années au nom d'Allah, tous sauf deux étaient français. Regardons cette vérité en face.

 

Á voir ici un exemple d’autocensure et de censure de la part de la Justice allemande après un crime atroce commis par un Nigérien résidant en situation illégale dans le pays, et surtout après que ce Nigérien eut été protégé par la Justice contre sa compagne allemande qu’il martyrisait et à qui il avait annoncé qu’il allait tuer leur enfant. La magistrate refusa de parler de décapitation. Elle évoqua de “ graves blessures au cou ”. Et elle interdit aux médias d'en parler.

 

 

 

On n'emporte pas la Patrie à la semelle de ses souliers. Hum ...
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8 juillet 2018 7 08 /07 /juillet /2018 05:26

Dans le cas de l'écriture inclusive, c'est grotesque !

Le fascisme : c'est terrorisant ou grotesque
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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 05:33
Détente et politique (25)
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