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31 juillet 2012 2 31 /07 /juillet /2012 06:19

http://4.bp.blogspot.com/-gDqPZxrXJqQ/TloFNzJBSYI/AAAAAAAAGM4/mSrJOblGwy0/s1600/corruption.pngJe me promène en compagnie de mon beau-père dans une petite ville du nord de l’Italie. Un Italien d’une soixantaine d’années nous aborde. Très gentiment. Il a envie de parler. On évoque l’alternance chaleur torride/chaleur insupportable et, brutalement, notre homme se lance dans le seul sujet de conversation qui l’intéresse et le préoccupe : les immigrés.

 

Depuis quelques années, les immigrés ne manquent pas en Italie. Principalement en provenance de l’ancienne Europe de l’Est (surtout dans le bâtiment et la restauration), sans parler des Chinois, des Pakistanais (dans le commerce), des ressortissants de l’Afrique du Nord, etc. Comme tous ceux que la mauvaise foi tenaille, notre Italien cible un problème différent que celui qu’il a en tête : « Ils n’ont pas de papiers, ils sont illégaux ». Son problème n’est évidemment pas là. Il est tout simplement hostile à la présence de ces étrangers qui, dans un pays où le taux de natalité est d’à peine 1, risquent de submerger à terme les Italiens de souche. J’essaie de lui faire entendre que, là comme ailleurs, les immigrés bouchent des trous, comblent des vides. Comme, par exemple, les Turcs, les Bulgares … ou les Français en Allemagne.

Notre homme ne veut pas entendre raison. Ils n’ont pas de papiers. Là est le stigmate.

Mon beau-père, né italien, lui dit que lorsque ses parents, oncles et tantes ont émigré vers la France dans les années vingt et trente, pour fuir soit la misère, soit le fascisme, soit les deux, ils n’avaient pas de papiers et n’eurent jamais l’impression de voler leur travail aux maçons, ouvriers agricoles et autres coiffeurs français. « La roue tourne », lui dit mon beau-père. Autrefois les Italiens, aujourd’hui les Roumains, dans des flux organisés qui dépassent les sorts et les histoires individuels.

En rassemblant les trois mots que je possède de la langue des footballeurs professionnels étrangers qui jouent dans le calcio, je lui demande s’il se sent concerné par un fait socio-économique d’actualité, réellement perturbant : la faillite de la Sicile dont les comptes présentés aux autorités européennes ont été truqués. « Ne me parlez pas de la mafia », me dit-il. Alors là, je bondis : « résumer la corruption en Italie à un problème de mafia est trop simple. Un de mes cousins italiens a dû débourser 8000 euros pour être correctement soigné dans un hôpital public après un infarctus. Une de mes cousines a dû donner 20000 euros en dessous de table pour pouvoir intégrer une administration comme secrétaire. Et je ne vous parle pas des centaines de chercheurs italiens qui rejoignent des labos français parce qu’il n’y a plus de postes sauf pour les cousins de la tante à Silvio. Les prélèvements obligatoires en Italie sont supérieurs à ceux de la France. Où est l’argent ? Qu’a donc à voir la présence massive de travailleurs immigrés, avec ou sans papiers, avec ces pratiques ? »

Nous en restâmes là. Il faisait si chaud…

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 14:52

http://www.linternaute.com/humour/betisier/betisier-photos-de-juin-2011/image/radars-931981.jpgL’Europe telle qu’elle est imposée aux peuples consiste à prendre dans chaque pays ce qui est bête et méchant et à l’imposer à tous les autres.

 

Jusqu’à très récemment, l’Italie ne comptait pas de ralentisseurs sur les routes. Elle s’y met doucement, à l’image de la France qui installe des ralentisseurs partout où cela ne sert à rien (link). Tenez, à Toulouse, et sans être mauvaise langue : plus on s’approche des quartiers peuplés de gens « issus de l’immigration » et plus il y a de ralentisseurs (jusqu’à 4 en 150 mètres).

En revanche en Italie, ils sont très forts pour les radars-qui-ne-servent-à-rien. Dans le Nord, la population est très dense. La circulation aussi. C’est donc sur des routes bondées, où il est très difficile de dépasser 70 km/heure, que les responsables ont installé un maximum de radars. Et pas de la gnognotte : des radars doubles qui calculent la vitesse sur une portion de route aléatoire. En revanche, on sait fort bien que les automobilistes italiens, sans parler des chauffeurs routiers, déboitent et doublent sans prévenir. Rien n’est fait pour les sanctionner. Or un camion qui déboite devant votre nez sans crier gare est infiniment plus dangereux qu’une automobile qui roule à 55 plutôt qu’à 50.

Attendons-nous en France à voir s’installer des dizaines de milliers de radars à l’italienne.

Puisqu’on est dans la crétinerie, restons-y en allant faire un petit tour du côté de l’Hérault. Vous arrivez, par une départementale, dans un village peuplé de 300 habitants. Circulation quotidienne de la rue principale du village : 10 à 15 voitures. Naturellement, en entrant dans le village, vous vous payez un ralentisseur maousse, et comme les édiles tiennent à ce que vous les preniez au sérieux, ils ont limité la vitesse à trente à l’heure. Mais cela ne suffit pas. Lorsque les Champs-Elysées du village croisent une rue minuscule d’où il ne vient jamais personne et qui est parfois même en terre battue, le maire a fait installer un stop. Mais pas pour les autochtones des petits chemins qui sentent la noisette : pour ceux des Champs-Elysées, qui doivent donc s’arrêter, après avoir franchi un ralentisseur pour laisser passer … personne.

Le premier qui me dit que derrière ces ralentisseurs et ces signalisations il y a des pots-de-vin est condamné à faire connaître mon blog à 500 personnes !

 

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17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 06:54

http://www.marianne2.fr/photo/art/default/894744-1056902.jpg?v=1297162694Henri Borland est le seul survivant des 6000 enfants juifs de moins de seize ans déportés à Auschwitz en 1942. Après la guerre, il est devenu médecin et s'est engagé dans différentes associations pour la mémoire du peuple exterminé.

 

Il est l'auteur d'un livre admirable, "Merci d'avoir survécu" (Le Seuil 2011), au niveau de ceux de Primo Levi. Il explique qu'il n'est que très rarement retourné à Auschwitz. La première fois à la demande de Serge Klarsfeld.

 

Je le cite :

 

"Je suis très agacé de voir qu'Auschwitz est devenu un lieu de tourisme qui enrichit les Polonais des environs. Je suis allé aux toilettes là-bas. On m'a demandé de payer !"

 

Lui qui avait passé trois ans dans ce camp envoya bouler ces hôtes intéressés.

 

Mieux encore : "Dans le restaurant de Cracovie où nous dinions, on nous a servi de la nourriture juive. J'ai regardé les serveurs en leur glissant un mot yiddish. Ce fut sans réponse. Le restaurant était tenu par des Polonais non juifs."

 

Quand je pense que le Mur de Berlin est tombé pour çà (et aussi pour que des Hongroises alimentent l'industrie du porno en Europe et aux Etats-Unis) !

 

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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 15:23

http://www.courrierinternational.com/files/imagecache/article/illustrations/article/2012/06/1127/1127-GLEZ-B.jpgSur une petite table d'un petit café d'un petit village de Romagne traîne un petit journal. En première page, une photo de Valérie Trierweiler. Pas à son avantage.

 

En légende, sur six colonnes : "LA GIFFLE A VALERIE".

 

Il s'agit bien sûr de la remontrance de Hollande sur les affaire privées qui doivent se traiter en privé.

 

Elle aura méchamment réussi son coup, la diva de Paris-Match.

 

La jalousie est vraiment un vilain défaut. Cela peut vous rendre ridicule jusque dans les coins les plus reculés de la planète.

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 05:45

http://lesmessagersdutemps.com/ima/Fractal.jpgJe reprends ici de larges extraits d’un article passionnant de Tülay Umay et Jean-Claude Paye publié par Le Grand Soir.

L’affaire Merah, au contraire, n’est pas un récit, ni une construction qui tient du mythe. Merah, c’est personne, ce qui veut aussi dire n’importe qui. C’est un individu quelconque, dont le profil peut être utilisable et sur lequel la police engage une force militaire. Cela nous installe dans une sidération produite par un excès de présence de l’invisibilité, par la manifestation d’un surcroît de puissance du pouvoir.

 

Comme dans la « mort de Ben Laden », il nous est demandé de croire, non en l’icône, en la trace qui nous révèle l’invisibilité, mais en une image pure débarrassée de tout élément physique. Contrairement au lynchage de Kadhafi ou à la pendaison en direct de Sadam Hussein, la vidéo des massacres attribués à Merah, qui pourrait constituer une preuve de sa culpabilité, ne sera pas diffusée. Il en a été de même en ce qui concerne la mort de Ben Laden. L’armée US a déclaré qu’elle avait fait disparaître toute trace du cadavre en le jetant dans la mer. Les deux affaires sont des injonctions de croire en une image conceptuelle, en une image que l’on ne peut voir.

L’interdiction de la parole.

La plainte contre le RAID que compte déposer l’avocate mandatée par la famille de Mohammed Merah, ainsi que celle déjà portée par le père d’un des militaires tués en mars, contre Nicolas Sarkozy et le directeur des services de renseignements, pourraient réactiver cette affaire. Auparavant, celle-ci avait disparu des médias. Si elle avait été intense, sa vie médiatique a été courte, s’étant immédiatement éteinte après son instrumentalisation par le pouvoir exécutif.

Généralement, peu de commentaires ont été effectués, même durant le moment la plus dense de sa médiatisation. Cela s’explique par le fait que les images ne donnent rien à observer qui puisse être analysé. Elles sont libres de tout objet afin de laisser la place à la voix des victimes des massacres de Toulouse et de Montauban. Tout ce qui relève de ces évènements nous laisse sans réaction. Toute tentative de sortir de cet état de sidération, en rétablissant une distance vis à vis de l’évènement, est également stigmatisée. Une professeure d’un collège de Lavelanet a appris à ses dépends qu’elle ne pouvait, afin de réaliser sa mission d’enseignante, faire référence à cet évènement largement médiatisé. Il lui a été interdit de procéder à une opération de rétablissement du langage et de construction d’une argumentation.

Elle a été mise à pied par le rectorat ce 13 avril. Elle avait donné à ses élèves comme sujet de dissertation : «  Est-ce une bonne chose d’avoir tué Mohamed Merah ? »« Pour qui  ? ». Le recteur a justifié sa sanction en dénonçant l’intitulé « qui suppose que le fait de tuer quelqu’un pourrait être une bonne chose  ». Substituant une réponse à la question, il opère ainsi un renversement de celle-ci. Cette procédure de déni nous confirme que rien dans cette affaire ne peut conduire à un questionnement.

En réponse à la controverse, l’enseignante soulignait : « J’ai répondu à une demande des enfants eux-mêmes. L’argumentation figure bien au programme des élèves de troisième. Ce travail devait leur permettre de réfléchir sur l’actualité, de prendre du recul, de s’exprimer sur un sujet qui les a choqués. Si nous, enseignants, nous ne pouvons plus faire réfléchir nos élèves, qui le fera ? ». L’initiative de la professeure sanctionnée était bien une tentative de sortir de la certitude de l’image, un essai de désidération par le rétablissement de la parole.

Un spectacle de télé-réalité : l’image du rien.

Des heures durant, les spectateurs ont été mis en face d’un spectacle de télé réalité faisant progressivement passer l’assiégé du statut de suspect principal à celui de tueur. L’assaut du RAID contre l’appartement de Merah a été diffusé en temps réel. Pendant 32 heures, nous n’avons pas été le témoin d’évènements qui ont pu être analysés en tant qu’objets séparés de l’observateur. Au contraire, les images et commentaires diffusés portaient une charge émotionnelle, dans laquelle le spectateur n’est pas distinct de ce qui lui est montré. Celui-ci est enfermé dans une relation fusionnelle avec ces images qui le regardent et lui intiment de jouir de ce qui est exhibé.

La diffusion ne contenait rien qui puisse être l’objet d’une observation et permettre un déchiffrage des faits. Elle montrait des images dévoilant l’invisible : la culpabilité de l’accusé.

L’absence d’éléments matériels décelables visuellement ne sera pas compensée par des informations vérifiables. Il n’est pas possible d’avoir une certitude objective sur ce qui nous est dit. Les données présentent la particularité de s’annuler réciproquement, si bien qu’il est impossible de s’appuyer sur un quelconque élément vérifiable afin de fonder un jugement.

L’ensemble, images et commentaires qui se contredisent, est une fabrication du rien : ne rien comprendre, ne pouvoir rien dire. Cette injonction impose aux individus de procéder à une introspection. Elle doit impérativement les conduire à trouver en eux-mêmes la réponse à l’interrogation : que veut le pouvoir ?, sans se retourner vers lui en le questionnant.

Des « informations » qui s’annulent réciproquement.

Des témoins ont déclaré que le tueur des militaires était corpulent et portait un tatouage sous l’oeil. D’autres indiquent qu’il avait des yeux bleus. Ce signalement ne correspond aucunement à celui de Merah. La liberté d’action, dont le tueur a bénéficié pour réaliser une série de trois d’attentats, contraste avec l’information selon laquelle il était ou avait été placé sous surveillance.

Étant « indétectable géographiquement », il aurait été localisé, dans un appartement à son nom depuis plus de deux ans, « après un survol d’hélicoptère » a précisé Claude Guéant. La nécessité de procéder à une longue recherche et d’employer des moyens aériens contraste également avec les déclarations de Yves Bonnet, ex-patron de la DST. Celui-ci se demande si Merah était un indicateur de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur, en pointant le fait qu’il avait un correspondant au Renseignement intérieur.

Alors que le nom de Mohamed Merah reste inconnu des autorités afghanes et pakistanaises, de l’armée américaine et des forces de l’Otan en Afghanistan, le procureur de la République de Paris, François Molins, avait évoqué un séjour en Afghanistan en 2010 et au Pakistan, « sanctuaire d’Al-Qaïda », durant deux mois en 2011. Les informations communiquées par le procureur, aussitôt démenties par les autorités étrangères concernées, suscitent également une question : comment un jeune vivant du RSA a-t-il eu les moyens de se rendre successivement en Israël, en Jordanie, en Afghanistan et au Pakistan ?

Réagissant aux informations sur les nombreux déplacements internationaux du suspect, des observateurs se sont également interrogés sur la possibilité pour un islamiste fondamentaliste, placé sur le liste no-fly étasunienne, de pénétrer en Israël ? Dans son édition du 27 mars, le journal italien Il Foglio affirmait que Merah était entré dans ce pays sous la couverture des services français.

Un scénario au delà de toute cohérence : un enfermement dans le réel.

L’enquête n’a pas laissé en suspens certaines questions, simplement elle ne les a pas posées, notamment celle-ci : pourquoi le dispositif antivol, le traqueur du scooter volé, n’a-t-il pas fonctionné ? Il est pourtant si fiable que les fabricants offrent à leur client de les rembourser si leur véhicule n’est pas retrouvé endéans les 7 jours. Or le scooter aurait été volé le 6 mars et, selon les déclarations mêmes des enquêteurs, un concessionnaire Yamaha a affirmé aux policiers qu’un des frères Merah était venu demander, le jeudi 15, des renseignements sur la méthode pour désactiver ce dispositif. Ce qui laisserait supposer que ce travail n’aurait pas encore été réalisé. Se pose alors la question : pourquoi le scooter n’a-t-il pas pu être localisé ?

Ainsi, le scénario pose problème. Pourquoi Mohamed Merah ou son frère (la question n’est toujours pas tranchée à travers les informations qui nous ont été offertes) s’est-il rendu chez un concessionnaire qu’il connaît pour lui demander des renseignements sur le traqueur, alors que des témoins des premiers meurtres ont signalé que le tueur utilisait un scooter de ce type. Sa démarche ne pouvait qu’éveiller des soupçons. Même en acceptant le récit qui nous est fait des évènements, un double questionnement apparaît. Pourquoi Merah s’inquiète-t-il, une semaine après le vol, de l’existence d’un dispositif qui aurait dû le signaler depuis longtemps et pourquoi le concessionnaire, malgré le battage médiatique organisé autour de cette affaire, attend-il une semaine supplémentaire avant de prévenir les autorités.

Le récit de l’assaut du RAID sur l’appartement de l’assiégé est le point culminant de cette construction défiant toute vraisemblance. Il est élaboré de manière telle que l’auditeur ne peut tenir comme vrai aucun des éléments présentés. Ainsi, Merah sort de la salle de bains, fait deux pas dans le couloir menant au salon, traverse la pièce en marchant ou en courant, saute par la fenêtre tout en tirant frénétiquement et est alors abattu par un sniper situé à l’extérieur de l’immeuble qui a tiré « en légitime défense ». Aucune balle n’a atteint Merah au sein de l’appartement, alors que tout au long de ce court trajet, qui n’a probablement pas pris plus de 5 à 10 secondes, les 15 officiers du RAID entassés dans cet espace exigu auraient tiré 300 cartouches avec leurs armes automatiques. L’appartement de Merah fait 38m2. C’est un lieu vraiment restreint pour y mener un assaut avec 15 officiers du RAID suréquipés Seule victime de cette fusillade : un policier touché au pied.

Confirmant leur intention de ne pas tuer, les policiers ont affirmés n’avoir utilisé que des armes non létales. Cette affirmation contraste avec les images de l’appartement détruit par les impacts de balles de gros calibres, ainsi qu’avec ...la mort de Merah.

L’évidence : un déni du questionnement.

Les questions suscitées par l’affaire n’ont pas été relayées par les médias. Même sur le net, elles n’ont pas été portées par les réseaux alternatifs les plus diffusés. Quasi unanimement, quelles que soient les incohérences relevées, Merah est tenu pour l’auteur des attentats.

Questionner est une manière de reconnaître que quelque chose nous échappe. Au contraire, l’évidence s’impose comme l’expression d’une toute puissance n’ayant pas besoin de passer par la médiation des faits. Au lieu de susciter le doute, la capacité de se dégager de tout élément de preuve se présente comme un gage de bonne foi et de transparence.

Ainsi, les liens entre l’accusé et Al-Qaïda, signifié essentiel pour assoir le caractère naturel de sa culpabilité, reposent essentiellement sur une confession faite, à une journaliste de France 24, depuis une cabine téléphonique publique. De solides garanties nous sont offertes quant à la vérification des informations, puisqu’il nous est assuré que des « sources proches de l’enquête » sont à « 98% sûrs » [16] qu’il s’agit bien de Mohamed Merah.

Le « plaisir infini » avoué par le meurtrier au cours de ses actions et l’expression de sa « volonté de tuer d’avantage », bref sa reconnaissance de culpabilité, aurait eu lieu dans un long dialogue avec les policiers. Ceux-ci ont finalement choisi de le tuer, alors que, selon les experts Yves Bonnet et Christian Prouteau, ils avaient les moyens de le prendre vivant. Sa demande de rencontrer la presse lui ayant été refusée, les déclarations de Merah ne pourront être entendues que par des policiers faisant fonction de psychologues.

Même la couleur du casque ou du scooter qui ont servi à faire les attentats pose problème : blanc ou noir, la question n’est toujours pas tranchée et doit être annulée. Peu importe, il ne s’agit pas de fonder une argumentation. Ce que retiennent les médias est la qualité de puissant qui, à chaque fois, est attribuée au véhicule. Cet adjectif installe une certitude en ce qui concerne la brutalité de l’évènement et la quasi impossibilité de s’y opposer.

La certitude ne résulte pas d’un processus de connaissance, d’un va et vient entre le sujet et l’objet, mais d’un marquage opéré par la lettre. Celui-ci est immédiat et est un donné. De même, le surcroît de force utilisé dans l’assaut, les nombreux impacts de balles, les cratères dans les murs et la quasi destruction de l’appartement, attestent du caractère violent de Merah et de son évidente culpabilité. Ce marquage est cependant particulier : il ne peut pas s’inscrire. Il est le produit d’une compulsion de répétition, dont les images constituent un excellent support.

L’auto-annulation des éléments matériels, pouvant corroborer sa responsabilité, a imposé la culpabilité du « suspect principal » comme une certitude subjective, expressément dégagée de toute argumentation ou élément de preuve pouvant la fonder. La confrontation aux faits ne pourrait que nous détourner de la vérité, de la révélation de la nature criminelle du tueur.

De la propagande au règne du regard.

Comme le récit des évènements du 11 septembre, la construction de l’affaire Merah s’écarte de ce que l’on appelle propagande. Cette dernière relève de l’ordre de la représentation et reste structurée par le langage. Elle demeure un discours qui articule les objets de la perception avec un sens donné. La propagande est avant tout une opération destinée à se réserver le monopole de la production des visibilités. Ainsi, elle contrôle la gestion des symboles et se pose comme maitre des mots. Inscrite dans l’imaginaire, elle est une opération de censure qui porte sur le visible afin d’agir sur l’invisible. Cependant contrairement à l’affaire Merah, subsiste une articulation entre l’intérieur et l’extérieur. Dans la propagande, les faits ne sont pas annulés, mais occultés. Dissimulé par le jeu du langage, l’objet n’est pas anéantit, il continue à exister en tant que refoulé.

Ici, au contraire les objets sont annulés, le réel n’est pas manipulé, mais capturé. Sa place est occupée par l’irréel, par l’impossible. Cet évènement nous place directement dans l’invisibilité, dans l’intériorité de l’image. « Ça regarde », mais ce qui est regardé n’est pas visible. La médiatisation de l’évènement ne montre pas des objets, mais ouvre un champ infini au regard. Elle supprime toute limite objectale à la pulsion scopique. Il n’y a plus de scène qui sépare le visible et l’invisible, l’exhibition est transparence.

Ici, le symbole, ce qui montre tout en cachant, n’est pas manipulé, mais aboli. Il s’efface au profit du code qui lui ne transmet pas de sens. Contrairement au symbole, le code ne montre que ce qu’il est. Il fusionne le mot et la chose et est ainsi injonction de croire en la responsabilité de Merah. Le processus de symbolisation, la capacité d’établir un rapport entre le dire et le dit, est anéanti. Cette affaire est directement une attaque contre le sujet de la parole.

La lutte antiterroriste et ses différentes affaires suppriment toute entrave au regard. Elles libèrent cet objet qui nous regarde et que nous regardons nous regarder. Nous ne sommes plus dans une société de surveillance, dans un corps social qui discipline les corps et contrôle les désirs, c’est à dire dans la forme sociétale étudiée par Foucault dans Surveiller et punir, mais nous entrons dans une société scopique qui pose le regard à la place de la perception.

Ce ne sont plus les objets extérieurs qui doivent être vus, mais bien l’intériorité incarnée par l’image qui doit être regardée. Il ne s’agit plus de voir et de désirer « ça-voir », mais de contempler et de jouir de ce qui est montré. Pris dans le donné à voir, dans un nouveau réel, le sujet disparait dans l’angoisse. Comme nous ne pouvons plus articuler la donation de sens avec la perception des objets, ce que nous contemplons nous confisque notre subjectivité, supprime notre corps et ainsi notre capacité de former une conscience collective. Il nous est alors impossible de nous séparer du regard du pouvoir et de le confronter.

De la dissimulation de la réalité à la capture du réel.

La propagande porte sur des objets dont elle manipule la perception. Son champ est du domaine de la réalité. Quant à l’affaire Merah, elle opère sur le réel. Elle mobilise le regard en tant que pulsion scopique. Elle produit un renversement du rapport du sujet au réel, de la relation entre intérieur et extérieur en supprimant toute distinction entre les deux espaces. Ainsi, aucun rapport ne peut être établi entre ce que l’oeil peut saisir dans les images exhibées et l’objet regard que nous devons voir : l’intentionnalité criminelle de Merah. Les traces du surcroît de violence de l’assaut, érigées en preuve de la culpabilité du suspect, nous installent dans la stupeur. Elles exposent seulement un surcroit de puissance du pouvoir.

Ici, il n’y a plus de séparation entre l’oeil et le regard. Toute mise à distance vis à vis de ce qui est arboré est alors impossible.

Les commentaires, quant à eux, sont de simples effets de langue et ne forment pas un récit. En effet, les mots et le réel ne sont pas articulés, ni le visible avec l’invisible. Ce qui est prononcé ne sont pas des paroles, mais bien des images langagières qui ne réinstallent aucune chaîne signifiante. Elles ne tolèrent aucune différenciation, ni séparation avec ce qui est exhibé. Au lieu de mettre des limites à la toute puissance de l’image, les commentaires nous placent dans l’invraisemblable. Le récit de l’affaire ne montre aucun souci de cohérence et renforce l’effet de pétrification. Ainsi, un hélicoptère aurait été nécessaire pour localiser Merah dans le lieu qu’il habite régulièrement depuis plus de deux ans. Plus de trois cent balles auraient été tirées dans l’appartement et aucune n’aurait atteint sa cible.

Ce qui est affirmé heurte la raison. L’individu ne peut plus maîtriser l’environnement. La notion de réalité s’efface et le sujet est morcelé. Il ne peut éviter son éclatement que par un surcroît de consentement, par une fusion de plus en plus étroite avec le regard des médias.

L’effet de pétrification se prolonge car les mots associés aux objets de perception s’annulent. Par exemple, le scooter ou le casque sont à la fois blanc ou noir, sans que cette contradiction soit relevée. La production de non-sens s’oppose à la formation d’une parole et empêche la sortie du processus de sidération.

Les images n’interprètent pas la réalité, mais nous enferment dans le réel, dans la contemplation de notre intériorité. La démonstration du pouvoir qu’il peut tout faire et surtout tout dire, nous met face à notre effroi. L’attaque est bien plus profonde que celle produisant une fausse conscience. Elle procède à une destruction du symbolique et à une capture du réel. L’enjeu n’est pas, comme dans la propagande, d’obtenir l’acquiescement des populations en vue de la réalisation d’un objectif déterminé, mais d’anéantir toute possibilité de mettre un frein à la volonté de puissance.

Du 11/9 à Merah : de la croyance à la compulsion de répétition.

Le 11 septembre est une écriture iconique. Elle apporte une vérité révélée qu’il faut savoir accueillir. L’attentat est présence du sacrifice et permet l’incarnation de la voix des victimes dans l’image. Ce qu’on ne voit pas matériellement relève du Réel originaire, de ce que René Girard appelle la violence sacrée. C’est celle-ci qui a justifié, en lui donnant sens, l’envahissement de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye et de la Syrie... et la suppression de l’Habeas Corpus de l’ensemble des habitants de la planète, dont celui des citoyens étasuniens.

Annulant tout questionnement portant sur des objets, le 11/9 se pose en tant qu’origine d’ « un nouvel ordre mondial » et intègre le Sacré. Il ne peut être parlé, car il est intouchable. Toute parole est considérée comme une profanation. L’icône montre ce qu’on ne peut voir : l’infigurable. Cette vérité qui relève de la croyance ne doit pas être confrontée. Elle consiste à ne pas douter de ce que l’on ne voit pas.

Comme rien dans les attentats du 11 septembre n’a été collectivement confronté, quelque chose qui relève du 11/9 se répète, notamment à travers les tueries de Mautaubant et de Toulouse. Ce qui a été forclos du symbolique réapparaît dans le réel comme élément d’une compulsion de répétition. La violence originaire révélée par le 11 septembre, la guerre des civilisations, ne doit pas être oubliée. Elle doit toujours être là dans l’immédiateté afin de fixer notre existence à cet originaire. Pour cela, ce qui troue le symbolique, ce qui anéantit le lien social, ne doit pas être refoulé, mais répété infiniment afin de coloniser notre vie.

Si l’affaire Merah s’inscrit bien dans ce faire voir, (l’identification du sens), celui de la guerre des civilisations, elle ajoute un élément, celui de la pétrification du spectateur (la psychose). Poser des questions ne se heurte plus seulement à un tabou, à un interdit imposé socialement, celui de la théorie du complot, mais à l’œil intérieur, celui du surmoi.

Dans l’affaire Merah, nous sommes directement hors langage. Toute possibilité de symbolisation est anéantie face à l’invraisemblable et au surcroît de jouissance du pouvoir. En l’absence d’objet, il ne nous est plus possible d’organiser la réalité et de nous protéger du réel. Le clivage de la lutte du bien contre le mal se répète infiniment comme injonction de regarder le spectacle de notre propre anéantissement.

http://www.legrandsoir.info/de-ben-laden-a-merah-de-l-icone-a-l-image.html

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 13:41

http://www.thesundaytimes.co.uk/sto/multimedia/dynamic/00279/23_TLA_279128sp.jpgUn haut dignitaire de l’armée syrienne, ami d’enfance du chef de l’État, a fait défection pour rejoindre la France où réside sa sœur Nahed, multimilliardaire, très introduite dans le Tout-Paris des affaires et de la politique. Fille d’un haut dignitaire du régime syrien, Nahed est la veuve du milliardaire saoudien Akram Ojjeh qui, en mourant en 1991, lui a laissé une fortune considérable.

Nahed Ojjeh s’est servi de son argent pour parrainer de multiples causes culturelles et artistiques : elle a fait restaurer le domaine de Chantilly et le musée de Condé, elle s’est montrée généreuse envers le Louvre, elle a commandité l'exposition du centenaire de la naissance de Jean-Paul Sartre, elle a aidé la BNF à racheter neuf volumes des Mémoires d'outre-tombe ainsi que le manuscrit du Voyage au bout de la nuit.

Par ailleurs, elle a obtenu des diplômes de psychologie, de philosophie, elle a soutenu en 1996 un DEA de sciences politiques, puis un doctorat sur “ Les méfaits de la mondialisation dans les pays du tiers-monde ”. Elle est donc devenue bien plus titrée qu’un de ses commensaux préférés, chiche en peaux d’âne et ancien président de la République (rappelez-moi donc son nom).

En 2001, elle prit le contrôle du très mondain club d'échecs parisien Caïssa, en le rebaptisant NAO – pour Nahed Ojjeh Chess Club – et en le dotant d'un budget de 500 000 euros. DSK en fut (en est toujours ?) membre.

Pendant quatre ans, dans les années 1990, elle vécut une belle histoire avec Franz-Olivier Giesbert. On dit que, durant cette période, il écrivit ses meilleurs livres. Elle aurait quasiment joué le rôle d’Elsa pour Aragon. FOG vécut alors dans un luxe inouï, ce qui le conforta assurément dans ses opinions progressistes. Elle avait été précédemment la compagne discrète de Roland Dumas (il n’avait que 37 ans de plus qu’elle) qui avait, pour sa part, musclé ses convictions de ministre socialiste des Affaires étrangères (cette liaison a dû beaucoup plaire à Washington et à Tel-Aviv) avant de présider aux destinées du Conseil constitutionnel. Pour aider à la réélection de son chéri en Dordogne, elle promit d’offrir un scanographe à l’hôpital de Sarlat. Dumas fut battu et la charmante ville du Périgord se passa de scanner. Lors de l’instruction de l’affaire Elf, les juges Joly et Vichnievsky eurent le front de l’interroger à propos de ce savoureux méli-mélo.

Aujourd’hui, Dumas se fait bien vieux. Quant à Franz-Olivier Giesbert, il est toujours aussi prompt à donner des leçons à tout le monde chaque fois qu’il éructe sur les plateaux de télévision (link).

 

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 14:00


Maxime VIVAS
Maxime Vivas fut longtemps cadre à France Télécom (ou Orange, si l'on préfère). Au moment où l'ancien PDG Didier Lombard (cet individu qui qualifiait les suicides en série de "mode") est mis en examen, il est bon de reprendre un article de 2009 qui n'a pas pris une ride. C'est un témoignage exceptionnel d'un travailleur extrêmement lucide et, qui plus est, doué d'une véritable plume.
Comme Maxime est foncièrement bon, il est un fait gravissime qu'il n'a pas abordé dans son article : le rôle d'"accompagnement" joué par la CFDT, sans qui la privatisation et la réorganisation totale des conditions de travail au profit … du profit n'auraient pu avoir lieu.

Didier Lombard, ex-PDG de FT, a été mis en examen pour harcèlement moral dans l’enquête sur la vague de suicides dans son entreprise. C’est le moment de republier sur le sujet un article du Grand Soir datant de 2009 et toujours d’actualité.




Les suicides à France Télécom ne sont pas une mode qui déferle, mais une éclosion de graines empoisonnées, semées depuis des décennies.


Dans les années 80/90, j’étais ergonome dans une grande direction de France Télécom délocalisée de Paris à Blagnac, près de Toulouse. A l’époque, tous les délocalisés (souvent des couples) étaient volontaires en raison d’avantages palpables : primes de mobilité, autre qualité de vie, de transport, de logement.


Cette direction nationale comptait environ 800 personnes à Blagnac et 6000 dans ses directions « régionales » dont les sièges étaient à Lyon, Metz, Nantes, Paris, Toulouse.


A Paris, la DG (direction générale), sous l’impulsion d’un DRH éclairé et de quelques collaborateurs convaincus, avait mis en place un service national comptant une centaine d’ergonomes ou assimilés pour 150 000 agents.

* * *

À quoi sert un ergonome ? En résumé, c’est un analyste du travail dont la tâche est de créer des situations où les opérateurs sont placés dans de meilleures conditions de confort, de sécurité et d’efficacité. Confort, on voit là le profit pour les agents. Efficacité, on voit celui de l’entreprise. L’intérêt commun est dans la sécurité, la diminution des accidents de travail.


En ces lieux de coopération et d’antagonisme que sont les entreprises, les ergonomes développent des opérations gagnant-gagnant, en collaboration avec les directeurs d’établissements, les cadres, les agents, les syndicats et les CHSCT.


Pour arriver à leurs résultats, ils pratiquent de minutieuses observations du travail, dialoguent avec les opérateurs, avec les cadres, étudient les locaux, les documents de travail, les matériels, les notes de service, les modes opératoires, etc. Ils interviennent sur les ambiances thermique, lumineuse, sonore, l’agencement des postes de travail, le contenu du travail, son rythme et son organisation même.


Leur formation emprunte entre autres à la psychologie, à la sociologie, à la physiologie. Dans le jargon des directeurs de France Télécom (essentiellement issus de l’école Polytechnique) adeptes des « sciences dures », il s’agissait là de « sciences molles », donc de théories fumeuses.


A l’époque (je doute que cela ait beaucoup changé depuis), un diplômé d’une grande école, pouvait entrer dans le monde du travail à moins de 30 ans et gérer illico des dizaines, voire des centaines de salariés, sans avoir reçu une seule heure de formation sur ces sciences méprisées. Le fait qu’elles ne soient pas enseignées à Polytechnique suffisait d’ailleurs à prouver qu’elles servaient tout juste à sodomiser les diptères.


Le DRH, fondateur de l’équipe d’ergonomie, parti (ou débarqué), France Télécom n’eut de cesse que de résorber cette niche de plaisantins dont l’activité faisait obstacle au management intuitif, ou dépoussiéré en surface par des bonimenteurs en costars croisés et cravates rayées, pseudos experts de cabinets de consultants dont les attachés-cases étaient bourrés de recettes magiques pour améliorer en un temps record la gestion des « ressources humaines », réduire les coûts du travail, améliorer la productivité.


Le ramage de ces individus faisait ouvrir un large bec à nos décideurs qui, ignorants du fonctionnement des hommes et surtout des groupes, gobaient les théories les plus débiles et les plus coûteuses (donc excellentes, sinon elles seraient bon marché).


J’ai vécu l’époque où les ergonomes de France Télécom, en rangs de plus en plus clairsemés, essayaient, non sans risque pour leur carrière, d’alerter les dirigeants de leur entreprise sur la dangerosité des solutions qui leur étaient vendues. L’une d’elle, je ne saurais l’oublier tant elle nous faisait hurler, était que pour améliorer la productivité, il fallait « introduire une dose de stress dans l’entreprise ». Quiconque doute de la véracité de cette information devrait consulter la presse de l’époque qui promouvait avec ravissement cette méthode de management.


La liste des futurs suicides s’est ouverte ainsi.


Les ergonomes savaient, parce qu’ils l’avaient étudié et que des expériences l’avaient scientifiquement démontré, que le stress inhibe une partie des capacités du cerveau, favorise les erreurs et les accidents. Ils savaient aussi qu’il provoque des maladies physiques et atteint la santé psychique.


En face d’eux, des docteurs Diafoirus prétendaient avoir inventé la pipette pour instiller le poison à doses millimétrées. Leur geste médical n’étant pas sûr à 100%, des agents overdosés commencèrent à se jeter par les fenêtres.


L’actuel patron de France Télécom a sans doute sa part de responsabilité dans la vague de suicides, mais il n’est pas le seul. Il est celui qu’on peut attraper quand les autres, ayant dirigé une entreprise nationale naguère prospère, sont partis en laissant derrière eux une machine commerciale cotée en bourse, endettée jusqu’au cou, avec un personnel désemparé. Il a suivi la voie mortifère où les salariés sont vus comme des citrons ou des fourmis à affoler à coups de pieds pour qu’elles s’agitent. Les personnels, sans qui l’entreprise n’est rien (pardonnez cette banalité, écrite au cas où un directeur général me lirait), figuraient et figurent dans des dossiers noirs étiquetés : « sureffectifs », « coûts à résorber », « postes à supprimer », « mutations d’office », « commercial ».


Quand, il y a une quinzaine d’années, un Ingénieur en Chef, chef d’un service où je travaillais s’est jeté du haut de l’escalier de la direction de Blagnac au sortir d’une réunion où il avait appris que son service était délocalisé à Nantes, ordre fut donné de nettoyer le sol de marbre rose où il s’était écrasé et de ne pas alerter la presse, de ne pas écrire un mot dans le journal d’entreprise.


Casser le thermomètre…. Feu vert pour les suicides à venir.


Puis, débarquèrent les marchands de « Cercles de qualités » attrape-nigauds qui nous vinrent du Japon après avoir été validés aux States. Une autre fumisterie abêtissante devant laquelle les ergonomes tordirent le nez mais qui s’imposa à raison de dizaines de milliers d’exemplaires dans l’entreprise. Coûteuses bulles de savon qui éclatèrent toutes à la vitesse de la lumière. Il n’en subsiste plus aucune.
Plus durable fut l’infantilisation manoeuvrière par les pin’s dont l’accrochage au revers de la veste des sans-grades et des décideurs donnant l’exemple, était preuve d’intégration dans la grande famille de France Télécom, donc de sa cohésion sociale. Et de la supposée capacité des bons sauvages du bas, à qui on allait voler leur Statut, à se laisser éblouir par de la bimbeloterie.


Vinrent aussi les promoteurs de séminaires sans cravate, voire en short. Et en avant pour les jeux de rôles, les brainstormings, les papers-boards savamment constellés de gommettes de couleurs variées, les tableaux blancs égayés de cercles, de carrés, de flèches, de post-its, d’arbres d’Ishikawa, de diagrammes de Pareto, autant de méthodes dont la possible valeur intrinsèque était instrumentalisée pour avaliser l’idée erronée qu’il n’est pas besoin d’un savoir sur l’homme pour résoudre les problèmes de l’homme au travail. Le « bon sens » dont mon maître en ergonomie disait crûment qu’il est « la connerie unanimement partagée par un groupe homogène » suffisait. Les médias ne juraient-ils pas qu’en d’autres lieux, des « chirurgiens aux mains nues » opéraient de l’appendicite sans ouvrir les ventres et sans avoir fréquenté l’Académie de médecine ?


Des escrocs enjoués promettaient la lune, les décideurs naïfs regardaient le ciel, les ergonomes essayaient de mordre le doigt. Nous avons échappé de peu aux sauts à l’élastique et aux marches pieds nus sur les braises. J’ai quitté cette maison quand le triomphe des charlatans planétaires était si patent qu’il me fallait partir ou me compromettre. D’autres ont dû rester qui ont étouffé leur spleen dans un nœud coulant.


J’extrais de mes archives un numéro spécial du journal « L’Autan » que le syndicat CGT des télécommunications de la Haute-Garonne avait édité pour dénoncer ces dérives en octobre 1990 (19 ans, déjà !). On y lit que la direction sise à Blagnac venait de signer un contrat qui lui coûta de 2 millions de francs (304 898 euros) avec deux joyeux drilles, beaux parleurs qui se faisaient fort de modifier l’état d’esprit de 6000 agents en deux jours de stage. En fait, les malins allaient former 20 animateurs de France Télécom qui auraient ensuite à appliquer la méthode aux autres avec les documents fournis (vendus !) : cassettes vidéo, transparents, stylo spécial (sic), un livre écrit par les deux génies et un test permettant en quelques réponses de se classer soi-même dans un des 4 types de personnalités existants (4, pas un de plus). Un syndicaliste curieux découvrit que cette merveille d’introspection moderne était déjà utilisée dans l’armée états-unienne en 1928. Pour France Télécom, elle avait été rajeunie par l’adjonction d’un procédé de grattage, style « Tac au tac ».


Le contrat comportait une règle idiote à laquelle il était pourtant impossible de déroger, le directeur national, ayant grade d’Ingénieur Général, y veillant personnellement : les formations devaient avoir lieu hors de la région d’affectation des personnels. Des milliers d’agents, souvent « volontaires-désignés-d’office », parcoururent la France en tout sens, les Marseillais visitant Brest, les Bordelais fonçant à Strasbourg, les Lillois découvrant Bayonne. Le chassé-croisé entraîna la perte de dizaines de milliers d’heures de travail et des millions de francs de dépenses supplémentaires, nullement inutiles pourtant, auraient dit ceux qui pensaient que la mobilité forcée doit s’apprendre assez tôt afin que chacun accepte demain une mutation tous les trois ans avec un minimum de pendaison sur les lieux de travail.


Pendant ce temps, les ergonomes reculaient, toujours moins nombreux, toujours moins écoutés, toujours moins promis à une belle carrière.


Le management camouflait sa brutalité croissante sous des gadgets clinquants, ruineux et superflus. Puis, le plus gros de l’opération de décervelage étant fait, on managea sans masque. A la hussarde.


Il me souvient de ce jeune chef d’un service d’une cinquantaine d’agents et de cadres, bardé de diplômes, qui ne comprit pas qu’à son pot de début d’année, seules trois personnes étaient présentes : sa secrétaire et deux fayots (ou pétochards). Il alla pleurer dans le bureau de la psychologue affectée au management qui découvrit en l’interrogeant qu’il ne lui venait jamais à l’idée de saluer son personnel le matin. Il apprit par elle que cette perte de temps était malheureusement d’usage, ailleurs.


Je tiens de source sûre cette histoire d’un jeune cadre sup, arrivant en retard, essoufflé mais radieux dans la grande salle où se tenait un conseil de direction. Il s’excusa en annonçant qu’il rentrait de la maternité où sa femme venait d’accoucher. Un ingénieur, éleveur de chevaux à ses heures perdues, lui rétorqua : « Et alors ? Quand une de mes juments met bas, je n’arrive pas en retard. ». La réplique était assez vile pour que le directeur national lui lance un « Je vous en prie ! » outré.


Mais personne ne lui a sauté au collet pour le sortir de la pièce. Les futurs suicides s’alimentent de ces arrogances impunies et donc répétées.


Un temps, regrettant mes anciens collègues, j’allais déjeuner avec eux au restaurant d’entreprise. Je n’entendais que lamentations, annonce de mutations non voulues, obligations de performances, tableaux d’activités à remplir, fiches d’évaluation individuelles, objectifs chiffrés, affectations de techniciens supérieurs à la vente de téléphones portables, craintes pour leurs primes, bon vouloir du N+1 pour l’avancement, détestation des décideurs. Accablement et rêve de retraite.


Il me souvient aussi de ces cadres sup se croyant intouchables, jamais une grève, pas syndiqués, très impliqués, à qui la direction annonçait un beau jour que leur poste était supprimé, qu’ils devaient se trouver un « point de chute »et qui vivaient alors des mois entiers d’inactivité sur le lieu de travail, niés, humiliés. Chacun d’eux s’employait fébrilement à « se vendre », tremblant qu’on lui impose un poste à Hazebrouck ou à Triffouilly-Lez-Engelure, charmante localité qui n’offrirait pas d’emploi à son épouse et de lycée à ses enfants. Partir ? Mourir ?


J’ai connu un cadre supérieur de 55 ans, chargé de famille, bien décidé à travailler encore 5 ans, acharné à donner satisfaction jusqu’à sacrifier des soirées et des week-ends, qui accompagna tous les changements sans lever un sourcil, qui ne broncha pas quand les premières victimes se plaignirent et que son chef convoqua un vendredi pour lui dire qu’il avait le droit de partir en préretraite et que ça serait bien qu’il le fasse. Sur l’air de : « Me suis-je bien fait comprendre ? ». Viré ! Fissa ! Car son allégeance ne suffisait pas à effacer l’essentiel : sur un listing, il était un pion sans visage, sans famille, sans âme et sans chair, une « unité » gonflant un total.


France Télécom aujourd’hui, c’est vingt ans d’incompétence hautaine, sûre d’elle et dominatrice, de cruauté, de morgue, d’ignorance crasse et revendiquée dans la gestion de femmes et d’hommes qui étaient fiers d’œuvrer pour le public. Pour le pays.


Au bonheur de préserver le tissu rural en s’enfonçant dans la montagne pour aller installer un téléphone à « la petite mémé de l’Ariège » qui enlève la housse protégeant l’appareil quand les enfants pensent à l’appeler de la ville, s’est substituée la tâche roublarde de fourguer des contrats incompréhensibles, des forfaits téléphoniques non souhaités à de pauvres gens dont le pouvoir d’achat est en chute libre.


Parfois, des agents de France Télécom se lavent de ces souillures en se jetant dans un torrent.


Didier Lombard, le PDG, peut bloquer quelques-uns des engrenages meurtriers, embaucher des psychologues, dire à tous qu’il les aime. De son vivant, il ne réparera pas les dégâts.


Par effet d’hystérésis, le paquebot dont les machines sont stoppées continue sur sa lancée. Pour l’empêcher d’échouer, pour éviter le choc qui jettera des poignées de passagers par-dessus le bastingage, il faudrait faire machines arrière, toutes.


Et cela ne se fera pas, foi de Nicolas Sarkozy ! Foi de Martine Aubry ! Foi de privatiseurs ! Foi d’Union européenne ! Foi de Traité de Lisbonne ! Foi de Concurrence libre et non faussée ! Foi de CAC 40 ! Foi de FMI !


Ah ! qu’accède aux commandes une vraie gauche décidée à tenir tête aux susnommés, une gauche ayant dans son programme le respect de chacun, la reconnaissance des services rendus à la population et un chouïa d’amour, si le mot n’est pas devenu choquant dans les conseils d’administration et dans les ministères.

Maxime VIVAS


Ex cadre de France Télécom, ex ergonome européen®, Maxime Vivas a été concepteur de formations en ergonomie et sécurité.


http://www.legrandsoir.info/Hier-j-ai-surpris-France-Telecom-semant-des-graines-de-suicide.html
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6 juillet 2012 5 06 /07 /juillet /2012 05:20

Cassen-et-moi.jpgPar Bernard CassenSecrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac

 

Allez, je vous dis tout sur Cassen et moi. Je le connais depuis 1967. Il fut, trois ans durant, mon professeur d’anglais : traduction et, surtout, civilisation britannique. Il me fit écrire mon premier livre en 1971. On ne s’est jamais perdu de vue.

 

Nous « fîmes » Mai 68 ensemble, à la Faculté des Lettres d’Amiens (link). Je me souviens, pendant ces événements, de conversations homériques avec son père, militant pur et dur.

 

Que m’a-t-il apporté ? Humainement, une présence, une amitié indéfectibles. Intellectuellement, il m’a appris à lire les journaux. Lui qui fut reçu premier à l’agrégation d’anglais, se définit depuis des années comme « journaliste ». Ça ne m’étonne pas.

 

Nous nous retrouvâmes, entre autres, à l'occasion de rencontres organisées par la section de Tours des Amis du Monde Diplomatique, dont l'animateur infatigable n'est autre que Philippe Arnaud, militant exemplaire, que j'ai plaisir à accueillir dans ce blog régulièrement.

 

La photo ci-dessus fut prise en 2009 , après un repas où nous avions fêté les 40 ans de Vincennes, une aventure intellectuelle et militante qui m’a marqué à jamais, à laquelle j’ai participé pendant trois ans sur les encouragements de Bernard.

 

Telle une machine infernale, la crise européenne échappe à toute possibilité de prévision au-delà de quelques jours. Ainsi, dès le lendemain de l’annonce d’une injection de 100 milliards d’euros pour la recapitalisation de son système bancaire au bord de l’écroulement, l’Espagne n’avait pu placer ses obligations qu’à des taux prohibitifs (près de 7 %) et sa note avait été brutalement dégradée par l’agence Moody’s. Au lendemain du prétendu « succès » du Conseil européen tenu à Bruxelles les 28 et 29 juin, où Madrid a obtenu que les montants nécessaires à cette recapitalisation opérée par le Fonds européen de stabilité financière (FESF) – qui va passer le relais au Mécanisme européen de stabilité (MES) – ne soient pas comptabilisés dans sa dette publique, les rendements exigés pour les obligations espagnoles s’élevaient encore à 6,25 %. Le garrot s’est à peine desserré et l’étranglement n’est que reporté.

Bien qu’ils tentent de donner l’impression de ne pas céder à la panique, tous les gouvernements européens constatent que, face aux assauts des marchés financiers (qu’ils veulent à tout prix ménager), ils ne contrôlent plus grand chose. Pour se rassurer, ils se contentent chaque jour de répéter, presque sous la forme de slogans, ce qu’ils ont dit la veille, même si leur discours n’a aucun impact sur la réalité.

Ainsi le gouvernement d’Angela Merkel – avec la « troïka » constituée par la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne et le Fonds monétaire international (FMI) – continue imperturbablement à exiger de ses partenaires des mesures d’austérité qui ont déjà plongé la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne dans la récession et dans un désespoir social potentiellement explosif. De son côté, le président français, François Hollande, tout en affirmant sa volonté de rigueur budgétaire – qui va se traduire par des coupes drastiques dans les budgets publics que n’aurait pas désavouées Nicolas Sarkozy – , réclamait en même temps des mesures européennes destinées à favoriser la croissance. Comme si ces deux politiques contradictoires pouvaient être menées simultanément, et surtout comme si le calendrier d’une éventuelle croissance – qui devrait s’étaler sur des semestres ou des années – était compatible avec les échéances politiques et financières qui, notamment pour la Grèce, se mesurent en semaines et au maximum en mois !

A cet égard, les résultats du récent Conseil européen vont donner lieu à une vaste opération de bourrage de crâne de l’opinion publique française. Pour faire ratifier un pacte budgétaire qui ligote les gouvernements de la zone euro, François Hollande va prétendre qu’il a obtenu en contrepartie un « pacte de croissance ». En fait, il s’agit de la compilation de mesures déjà dans les tuyaux de la Commission européenne et qui ne touchent en rien à l’essentiel, à savoir le rôle de la BCE et la mutualisation des dettes souveraines des Etats. Sur ces questions cruciales, Angela Merkel n’a pas cédé d’un pouce et doit bien sourire en entendant les cocoricos, pas très discrets, des entourages présidentiel et ministériels parisiens…

La réalité se situe ailleurs : sans qu’ils veuillent jamais poser publiquement en ces termes une question relevant du crime de lèse-majesté européenne, les gouvernements – et la quasi totalité des oppositions – sont pris en otages par l’impératif politique de « sauver l’euro ». Ils sont confrontés à l’absurdité d’une politique monétaire européenne unique pour des économies nationales très dissemblables. Les plus faibles n’ont plus la capacité de procéder à des ajustements – des dévaluations concertées – qui auraient été possibles avec une monnaie commune européenne articulée à des monnaies nationales. Mais comment, en restant dans le paradigme idéologique actuel, sortir de cette impasse sans provoquer de catastrophes ? Nul ne le sait vraiment.

Dans cette situation d’incertitude, un thème commence à émerger subrepticement dans le débat public : celui d’un « saut fédéral » en matière budgétaire et fiscale. Il ne manque pas de logique apparente : puisque l’euro et les dettes publiques nationales ont une dimension systémique européenne, pourquoi ne pas prolonger la gestion de la politique monétaire unique (déjà assurée par la BCE) par une gestion de politiques budgétaires et fiscales - également uniques - assurée par une sorte de ministre des finances européen ?

Sans surprise, les partisans de cette thèse occultent délibérément la question fondamentale, celle du contenu de ces politiques. Dans le rapport de forces actuel, il s’agit en fait d’imposer à tous les Etats celles actuellement conduites par la « troïka » : baisse des salaires et des retraites, bradage des entreprises publiques, démantèlement de la protection sociale. Une véritable régression « civilisationnelle » dont la droite et le capital rêvent depuis des décennies, mais que la divine surprise de la crise leur permet de mettre en place au nom de l’ « Europe ». Si les décisions structurantes de la vie des sociétés européennes sont ainsi placées hors de la capacité d’intervention des citoyens, on peut alors se demander à quoi serviraient encore des élections….

Il est significatif que François Hollande ait annoncé que le pacte budgétaire européen serait prochainement soumis à ratification non pas par le peuple souverain, via un référendum, mais par un Parlement docile. Exactement ce qu’avait fait Nicolas Sarkozy pour faire adopter le traité de Lisbonne – clone du Traité constitutionnel européen – en tournant en dérision la volonté populaire exprimée par le « non » du 29 mai 2005. Une belle continuité qui ramène à ses justes proportions le fameux « changement » promis pendant la campagne électorale…

 

 

Texte repris du site Mémoires des Luttes

 

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 06:03

http://fr.cubadebate.cu/files/2011/09/Ignacio-Ramonet.jpgpar Ignacio Ramonet

Président de l’association Mémoire des Luttes

 

 

Sadisme ? Oui, sadisme. Comment appeler autrement cette complaisance à faire souffrir et à humilier des personnes ? Durant ces années de crise, nous avons pu assister - en Grèce, en Irlande, au Portugal, en Espagne et dans d’autres pays de l’Union européenne (UE) - à l’impitoyable application du cérémonial de châtiment « austéritaire » exigé par l’Allemagne qui a provoqué une exponentielle montée des souffrances sociales (chômage, pauvreté, mendicités, suicides).

Malgré cela, Angela Merkel et ses alliés continuent d’affirmer que souffrir c’est bon et que, loin de considérer cela comme un supplice, il faudrait y voir plutôt un instant de volupté... D’après eux, chaque nouvelle expiation nous purifierait, nous régénèrerait et nous rapprocherait de la fin du tourment. Une telle philosophie de la douleur ne s’inspire pas du marquis de Sade mais des théories de Joseph Schumpeter, un des pères du néolibéralisme, selon lequel toute souffrance sociale répond à un nécessaire objectif économique ; et il serait par conséquent erroné d’amoindrir le supplice, même légèrement.

Voilà donc Angela Merkel dans le rôle de « Wanda, la dominatrice », encouragée par un chœur de fanatiques institutions financières (Bundesbank, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international...) et par les eurocrates sectaires habituels (Barroso, Van Rompuy, Olli Rehn, Joaquin Almunia...). Tous parient sur l’existence d’un masochisme populaire qui pousserait les citoyens non seulement à la passivité mais à réclamer plus de punitions et davantage de mortifications « ad maiorem Europa gloriam ». Ils rêvent même d’administrer aux peuples ce que la police appelle la « soumission chimique », des substances capables d’éliminer totalement ou partiellement la conscience des victimes, devenues sans le vouloir des marionnettes dans les mains de leur agresseur. Mais ils devraient se méfier, car les masses commencent à rugir.

En Espagne, par exemple, où le gouvernement conservateur applique des politiques sauvages d’austérité à la limite du « sadisme [1] », les manifestations de mécontentement social se multiplient. Au moment où ce pays se retrouve (avec la Grèce) au cœur de la crise financière mondiale, Mariano Rajoy et son équipe économique ont donné l’impression pendant des mois d’avancer sans boussole. Ils ont piloté la crise bancaire avec une évidente maladresse, notamment en laissant pourrir l’affaire de la faillite de Bankia et en pratiquant le négationnisme le plus borné à propos du plan de sauvetage européen des banques espagnoles que le ministre espagnol d’économie, Luis de Guindos, avait présenté comme l’attribution « d’une simple ligne de crédit qui n’affecte en rien le déficit public [2] ».

Certes, il y a eu, depuis, le sommet européen des 28 et 29 juin au cours duquel, sous la pression conjuguée de la France, l’Italie et l’Espagne, l’Allemagne a fini par accepter que le nouveau Mécanisme européen de stabilité (MES) puisse prêter directement aux banques européennes en difficulté (notamment espagnoles) sans que cette aide vienne lester la dette souveraine des Etats. En contrepartie cependant, ceux-ci devront appliquer des politiques sévères d’ajustement et d’austérité exigées par l’UE, et céder une part de leur souveraineté en matière budgétaire et fiscale.

Berlin veut profiter du choc créé par la crise, et de sa position dominante, pour atteindre un vieil objectif : l’intégration politique de l’Europe aux conditions allemandes. « Notre dessein aujourd’hui - a déclaré Angela Merkel dans un discours au Bundestag [3] - est de réussir ce qui n’a pas été fait [quand l’euro fut créé] et mettre fin au cercle vicieux de la dette éternelle et de la non application des règles. Je sais que c’est dur, douloureux. C’est une tâche herculéenne, mais indispensable. »

Si le « saut fédéral » se produit et si l’on avance vers une plus grande union politique, cela signifiera, répétons-le, pour chaque Etat membre de l’UE le renoncement à de nouvelles parts de sa souveraineté nationale. Une instance centrale pourrait intervenir directement pour ajuster le budget public et fixer les impôts et les taxes de chaque Etat, au nom des engagements européens. Quels pays sont-ils prêts à abandonner autant de souveraineté nationale ? Car si, dans un processus d’intégration comme celui de l’Union européenne, céder certains aspects de la souveraineté est inévitable, il va de soi qu’il ne faut pas confondre fédéralisme et néocolonialisme... [4]

Dans les pays de l’UE soumis à des plans de sauvetage ces importantes pertes de souveraineté sont déjà une réalité. A propos de l’Espagne, le ministre allemand des finances Wolfgang Schaüble a d’ailleurs déclaré que la « troïka » (BCE, Commission européenne, FMI) contrôlerait la restructuration de la banque [5]. Est-ce que cela changera-t-il après la décision adoptée au Sommet européen des 28 et 29 juin dernier ?

C’est probable, car comme l’ont rappelé les économistes Niall Ferguson et Nouriel Roubini : « La stratégie de recapitaliser les banques en forçant les Etats à s’endetter auprès des marchés nationaux de bons - ou auprès du Fonds européen de stabilité financière (FESF) - a été désastreuse pour l’Irlande et la Grèce ; cela a provoqué une explosion de la dette publique et a rendu l’Etat encore plus insolvable. Et en même temps, les banques devenaient un risque incontrôlable dans la mesure où elles détenaient une part plus grande de la dette publique [6]. »

Si cela ne marchait pas, pourquoi a-t-on poursuivi ces politiques « austéritaires » pendant des années ? L’exaspération des sociétés a permis d’infléchir en partie le sadisme économique incarné par l’Allemagne. Pour combien de temps ?

 

NOTES

[1]  Lire Conn Hallinan, « Spanish Austerity Savage to the Point of Sadism », Foreign Policy in Focus, Washington, 15 juin 2012. http://www.fpif.org/.../on_the_plain_folk

[2]  Déclaration du 9 juin 2012 (Agence EFE).

[3]  El País, Madrid, 14 juin 2012.

[4]  Lire Niall Ferguson, Nouriel Roubini, « Is it one minute to midnight in Europe ? », Financial Times, Londres, 8 de junio de 2012. Lire aussi, Ignacio Ramonet, « Nouveaux protectorats », Mémoire des luttes, 1er mars 2012. http://www.medelu.org/Nouveaux-protectorats

[5]  El País, 14 juin 2012.

[6]  Cf. note 4.

 

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 14:33

(repris du Grand Soir)

Salim LAMRANI

Le cas emblématique de la crise de l’endettement est la Grèce, qui a subi depuis 2010 neuf plans d’austérité d’une sévérité extrême, auxquels le peuple grec a répondu par quatorze grèves générales. Pourtant, il existe une solution.




Le cas de la crise de la dette grecque est un cas d’école et illustre l’échec total des politiques néolibérales. En effet, malgré l’intervention de l’Union européenne, du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne, malgré l’application de neuf plans d’une austérité extrême – hausse massive d’impôts dont la TVA, hausse des prix, réduction des salaires (jusqu’à 32% sur le salaire minimum !) et des pensions de retraite, recul de l’âge légal de départ de la retraite, destruction des services publics de première nécessité tels que l’éducation et la santé, suppression des aides sociales et privatisations des secteurs stratégiques de l’économie nationale (ports, aéroports, chemins de fer, gaz, eaux, pétrole) – qui ont mis à genoux la population [1], la dette est aujourd’hui supérieure à ce qu’elle était avant l’intervention des institutions financières internationales en 2010 [2].


Pourtant, la crise grecque aurait pu être évitée. En effet, il aurait simplement fallu que la Banque centrale européenne prête directement à Athènes les sommes nécessaires, au même taux d’intérêt qu’elle prête aux banques privées, c’est-à-dire entre 0% et 1%, ce qui aurait empêché toute spéculation sur la dette de la part de la finance. Or, le Traité de Lisbonne rédigé par Valéry Giscard d’Estaing, interdit cette possibilité pour des raisons difficilement compréhensibles si l’on part du postulat selon lequel la BCE agit dans l’intérêt des citoyens [3].


En effet, l’article 123 du Traité de Lisbonne stipule qu’il « est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées « banques centrales nationales », d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales des instruments de leur dette est également interdite [4] ».


En réalité, la BCE sert directement les intérêts de la finance. Ainsi, les banques privées ont emprunté à la BCE au taux bas de 0% à 1% et ont ensuite spéculé sur la dette en prêtant ce même argent à la Grèce à des taux allant de 6% à 18%, aggravant ainsi la crise de la dette, devenue mathématiquement impayable, puisque Athènes se trouve désormais dans l’obligation d’emprunter uniquement pour rembourser les seuls intérêts de la dette [5]. Pis encore, la BCE revend à la Grèce des titres de sa dette au prix fort, c’est-à-dire de 100% de leur valeur, alors qu’elle les a acquis à 50%, spéculant ainsi sur le drame d’une nation.


Pour ces raisons, il est indispensable de réformer en profondeur le Traité européen afin d’autoriser la BCE à prêter directement aux Etats et à éviter ainsi les attaques spéculatives de la Finance sur les dettes souveraines. Ce fut le cas en Grèce, en Irlande, en Espagne, au Portugal et en Italie, pour ne citer que ces nations.


Les leçons en provenance de la nouvelle Amérique latine


L’Europe a beaucoup à apprendre de la nouvelle Amérique latine représentée par le Brésil de Dilma Roussef, le Venezuela d’Hugo, Chávez, la Bolivie d’Evo Morales, l’Argentine de Cristina Kirchner et l’Equateur de Rafael Correa, en termes de lutte contre la finance et de récupération de la souveraineté et du destin national. Toutes ces nations ont choisi de placer l’être humain au centre du projet de société et de se débarrasser du fardeau de la dette, afin de mettre un terme à l’influence des institutions financières internationales tels que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.


L’Equateur du président Correa a indiqué la marche à suivre. En effet, ce dernier a réussi à faire passer la dette de 24% à 11% du PIB sans appliquer de mesures d’austérité. Celle-ci, contractée dans les années 1970 par des régimes dictatoriaux, était par essence illégitime et entrait dans la catégorie de dette dite « odieuse [6] ».


Le concept de « dette odieuse », c’est-à-dire illégitimement imposée, remonte à 1898 lorsque les Etats-Unis, suite à leur intervention militaire à Cuba, ont décidé de décréter unilatéralement l’annulation de la dette de La Havane vis-à-vis de Madrid, car contractée par un régime colonial illégitime.


Entre 1970 et 2007, l’Equateur a remboursé 172 fois le montant de la dette de 1970. Néanmoins, grâce aux intérêts exorbitants imposés à la nation, le volume de celle-ci a été multiplié par 53. De la même manière, entre 1990 et 2007, la Banque mondiale a prêté 1,44 milliards de dollars et l’Equateur a remboursé à cette institution la somme de 2,51 milliards de dollars. Le service de la dette représentait entre 1980 et 2005 50% du budget de la nation, au détriment de tous les programmes sociaux [7].


A son arrivée au pouvoir en 2007, Correa réduit le service de la dette à 25% du budget national et crée la Commission pour l’audit intégral de l’Endettement public, afin d’évaluer la légitimité de la dette [8]. La Commission publia son rapport et considéra que la dette commerciale équatorienne était illégitime. En novembre 2008, le président Correa a procédé à la suspension du paiement de 70% de la dette publique.


Conséquence logique, la valeur de la dette équatorienne a perdu 80% de sa valeur dans le marché secondaire. Quito en a profité pour racheter 3 milliards de sa propre dette pour une somme de 800 millions de dollars, réalisant ainsi une économie de 7 milliards de dollars d’intérêts que le pays aurait payé jusqu’à 2030.


Ainsi, par un simple audit international, l’Equateur a réduit, sans aucun frais, sa dette de près de 10 milliards de dollars. La dette publique est passée de 25% du PIB en 2006 à 15% du PIB en 2010. Dans le même temps, les dépenses sociales (éducation, santé, culture, etc.…) sont passées de 12% à 25% [9].


L’Europe doit suivre la voie tracée par la nouvelle Amérique latine. En effet, le problème de la dette publique ne peut en aucun cas être résolu par l’application de mesures d’austérité politiquement désastreuses, socialement injustes et économiquement inefficaces. Les vagues de privatisations de secteurs clés de l’économie nationale et la remise en cause des droits sociaux chèrement conquis ne sont pas non plus la solution pour une dette mathématiquement impayable. L’issue est pourtant simple : que la Banque centrale européenne prête directement aux Etats au même taux que celui réservé aux banques privées et que le pouvoir de création monétaire soit une exclusivité des banques centrales. L’intérêt général doit prévaloir sur celui des banques privées. Qui osera en Europe prendre exemple sur le Nouveau Monde latino-américain et avoir le courage politique d’affronter le monde de la finance ?


Salim Lamrani

Opera Mundi

http://operamundi.uol.com.br/conteudo/opiniao/22483/como+resolver+a+crise+grega.shtml

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris Sorbonne-Paris IV, Salim Lamrani est enseignant chargé de cours à l’Université Paris Sorbonne-Paris IV, et l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

Son dernier ouvrage s’intitule État de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 2011 (prologue de Wayne S. Smith et préface de Paul Estrade).

Contact : lamranisalim@yahoo.fr

Page Facebook : https://www.facebook.com/SalimLamraniOfficiel

[1Le Figaro, « Grèce : les 10 nouvelles mesures de rigueur », 13 février 2012.

[2Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers monde (CADTM), « Le CADTM dénonce la campagne de désinformation sur la dette grecque et le plan de sauvetage des créanciers privés », 10 mars 2012. http://www.cadtm.org/Le-CADTM-denonce-la-campagne-de (site consulté le 29 avril 2012).

[3Le Monde Diplomatique, « Les Irlandais rejettent le Traité de Lisbonne », 13 juin 2009. http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-06-13-Les-Irlandais-rejettent-le-traite (site consulté le 29 avril 2012).

[4Traité de Lisbonne, article 123.

[5Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers monde (CADTM), « Le CADTM dénonce la campagne de désinformation sur la dette grecque et le plan de sauvetage des créanciers privés », op. cit.

[6] Jean-Luc Mélenchon, « Comment l’Equateur s’est libéré de sa dette », http://www.jean-luc-melenchon.fr/arguments/comment-lequateur-sest-libere-de-la-dette/ (site consulté le 13 juin 2012).

[7Ibid.

[8] Comisión para la Auditoría Integral del Crédito Público, juillet 2007.

[9] Guillaume Beaulande, « Equateur : le courage politique de dire non à la dette et au FMI », Place au Peuple 2012, 14 décembre 2011.

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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