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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 14:16
Ci-dessous un article stimulant de Yann Fiévet pour Le Grand Soir

Les Jeux de Londres sont morts, vivent les Jeux de Rio. À en croire la ferveur populaire mondialisée, il semble possible de continuer à considérer les Jeux Olympiques comme un grand moment de vérité pour le sport planétaire. Tous les quatre ans, inéluctablement l’on se retrouve sur un petit coin du globe afin de se mesurer, d’être le meilleur, d’établir un nouveau record. Plus loin, plus haut, plus fort proclamait la devise du père fondateur des Jeux de l’ère moderne, baron de son état. Pourtant, ici comme en maintes activités humaines dignes d’intérêt, derrière la scène fourmillent les coulisses, dissimulées au public ébahi par la fête et où s’épanouissent d’autres valeurs que la dérisoire beauté du sport. Le contexte d’une époque fournit le prétexte rarement avoué : hier le racisme, le colonialisme, le fascisme ou l’eugénisme ; aujourd’hui le Marché totalitaire et ses outrances politico-économiques. Et demain ?

 

Le citoyen avisé ne saurait se contenter à trop bon compte de la seule vérité du sport, vérité du reste passablement écornée ces temps derniers par les formes modernes de la stimulation des corps. Ainsi, il se demande, le citoyen pourvu d’un cerveau qui pense droit, comment ses congénères s’y sont pris pour faire du sinistre baron un humaniste auquel l’on fait religieusement la révérence tous les quatre ans. Alors, il creuse le citoyen amoureux tout à la fois de l’effort physique et de la vérité historique. Et il trouve de bien vilaines choses. Il trouve d’abord que Pierre de Coubertin était Président d’honneur du Comité international olympique quand celui-ci attribua à la République de Weimar le soin d’organiser les Jeux de 1936 à Berlin. Il découvre ensuite que c’est un dignitaire nazi, Karl Diem, qui inventa l’idée de la flamme parcourant la distance entre Olympie et le siège des joutes. Drôle d’héritage ! C’est aussi Pierre de Coubertin qui, lors de la cérémonie de clôture de ces « Jeux de la honte », déclara solennellement : « Que le peuple allemand et son chef soient remerciés pour ce qu’ils viennent d’accomplir. » Le culte que le baron voue à la force physique a des racines profondes bien moins anodines que « la glorieuse incertitude du sport ». Coubertin considérait le sport comme le meilleur moyen de préparer la jeunesse à la guerre : « Le jeune sportsman se sent évidemment mieux préparé à ‘partir’ (à la guerre) que ne le furent ses aînés. Et quand on est préparé à quelque chose, on le fait plus volontiers. »

 

Pis, Coubertin participa à la « philosophie de l’Homme nouveau » et des théories raciales de son époque. Ami du Docteur Alexis Carrel, fervent promoteur de l’eugénisme scientifique –également nommé viriculture en ces temps-là – et disciple de Francis Galton, cousin de Darwin, pour qui le modèle de l’élevage sélectif des animaux devait être appliqué à l’espèce humaine, Coubertin vit dans le sport un très utile moyen de soumission tout autant que d’embrigadement, un instrument efficace au service de l’ordre et de la discipline, à l’égard des indigènes. Ainsi son « projet de colonisation sportive »est on ne peut plus explicite : « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance. »

 

Il affirma au sommet de son ambition eugéniste : « Il y a deux races distinctes : celle au regard franc, aux muscles forts, à la démarche assurée, et celle des maladifs, à la mine résignée et humble, à l’air vaincu. Eh ! bien, c’est dans les collèges comme dans le monde : les faibles sont écartés, le bénéfice de cette éducation n’est appréciable qu’aux forts. » L’humanisme de Coubertin est donc un mythe. Et le mythe devint mystification savamment entretenue d’olympiade en olympiade. Le 27 juillet 2012, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Londres l’actuel Président du CIO , Jacques Rogge, salua encore l’esprit de fraternité, de liberté et de tolérance de l’ambassadeur éminent de la « culture de la virilité ».

 

Aujourd’hui, les Jeux se déroulent dans un tout autre contexte, contexte offrant néanmoins de nouveaux prétextes à des pratiques très étrangères à la pratique du sport, fut-il de compétition. Le contexte est désormais celui de l’économie mondialisée où les acteurs dominants du Marché font la loi bien au-delà même des frontières d’une activité commerciale déjà outrancière. Les Jeux de Londres furent à cet égard un must. Pour pouvoir organiser les Jeux Olympiques, la Grande-Bretagne a cédé aux volontés exorbitantes du CIO. Pour défendre ses marques et ses droits d’auteur, mais aussi être en mesure de garantir de réelles exclusivités à ses généreux sponsors comme Coca-Cola, Mac Donald’s, Adidas, BP Oil ou Samsung, le CIO a obtenu du Parlement anglais le vote en 2006 d’un Olympics Game Act qui lui confère des pouvoirs immenses. L’Olympics Delivery Authority disposa ainsi d’une armada de 280 agents pour faire appliquer la réglementation en matière de commerce autour des 28 sites où se déroulèrent les épreuves. L’Olympics Game Act a mis en place une étonnante police du langage qui a pesé de tout son poids sur la liberté d’expression pendant la durée des Jeux. Ainsi, il fut interdit d’utiliser, modifier, détourner, connoter ou créer un néologisme à partir des termes appartenant au champ lexical des Jeux. Plusieurs commerces comme l’Olympic Kebab, l’Olymic Bar ou le London Olympus Hotel ont été sommés de changer de noms sous peine d’amendes. Il est difficile d’imaginer plus forte instrumentalisation d’une compétition sportive à des fins purement mercantiles. Comment les milliers de compétiteurs assument-ils un tel dévoiement de leur rôle ?

 

Il paraît que François Hollande souhaite poser la candidature de la France pour l’organisation des Jeux de 2024. Devra-t-il lui aussi pour l’emporter saluer la mémoire de Coubertin ? Cédera-t-il au CIO certains pouvoirs régaliens de l’État comme l’a fait la Grande-Bretagne ? À quelles nouvelles exigences du CIO donnera-t-il satisfaction ? Un homme de Gauche n’a-t-il pas mieux à faire pour défendre les valeurs auxquelles il prétend croire encore ? Faites vos jeux !

 

 

Yann Fiévet

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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 06:13

http://farm5.static.flickr.com/4078/4815612277_eb7c63cdff.jpgIl a remporté 14 ou 15 élections démocratiques (en comparaison, Sarkozy a perdu TOUTES les élections intermédiaires durant son quinquennat. Cela n'empêche pas les grands médias français de "gauche" de le peindre, depuis des années, sous les traits d'un dictateur. Sans parler de certains médias de son propre pays (parfaitement libres de s'exprimer) qui, excipant du fait qu'il est métis, le traitent de singe ou le représentent sous les traits d'un porc, comme sur l'illustration ci-jointe.

 

Je reprends ici un texte d'Ignacio Ramonet pour Le Monde Diplomatique qui fait le lit de tous les mensonges des médias colportés contre Chavez.

 

Peu de gouvernants au monde font l’objet de campagnes de démolition aussi haineuses que M. Hugo Chávez, président du Venezuela. Ses ennemis n’ont hésité devant rien : coup d’Etat, grève pétrolière, exode de capitaux, tentatives d’attentat... On n’avait pas vu un tel acharnement en Amérique latine depuis les attaques de Washington contre M. Fidel Castro. Les calomnies les plus misérables sont colportées contre M. Chávez, conçues par les nouvelles officines de propagande – National Endowment for Democracy (NED), Freedom House, etc. – financées par l’administration du président des Etats-Unis George W. Bush. Dotée de moyens financiers illimités, cette machine à diffamer manipule des relais médiatiques (dont des journaux de référence) et des organisations de défense des droits humains, enrôlés à leur tour au service de ténébreux desseins. Il arrive aussi, ruine du socialisme, qu’une partie de la gauche sociale-démocrate ajoute sa voix à cette chorale de diffamateurs.

Pourquoi tant de haine ? Parce que, à l’heure où la social-démocratie connaît une crise d’identité en Europe, les circonstances historiques semblent avoir confié à M. Chávez la responsabilité de prendre la tête, à l’échelle internationale, de la réinvention de la gauche. Alors que, sur le Vieux continent, la construction européenne a eu pour effet de rendre pratiquement impossible toute alternative au néolibéralisme, au Brésil, en Argentine, en Bolivie et en Equateur, inspirées par l’exemple vénézuélien, les expériences se succèdent qui maintiennent vivant l’espoir de réaliser l’émancipation des plus humbles.

A cet égard, le bilan de M. Chávez est spectaculaire. On comprend que, dans des dizaines de pays pauvres, il soit devenu une référence obligée. Dans le respect scrupuleux de la démocratie et de toutes les libertés (1), n’a-t-il pas refondé la nation vénézuélienne sur une base neuve, légitimée par une nouvelle Constitution qui garantit l’implication populaire dans le changement social ? N’a-t-il pas rendu leur dignité de citoyens à quelque cinq millions de marginalisés (dont les indigènes) dépourvus de documents d’identité ? N’a-t-il pas repris en main la compagnie publique Petróleos de Venezuela SA (PDVSA) ? N’a-t-il pas déprivatisé et rendu au service public la principale entreprise de télécommunication du pays ainsi que la compagnie d’électricité de Caracas ? N’a-t-il pas nationalisé les champs pétrolifères de l’Orénoque ? Enfin, n’a-t-il pas consacré une part de la rente pétrolière à acquérir une autonomie effective face aux institutions financières internationales, et une autre au financement de programmes sociaux ?

Trois millions d’hectares de terre ont été distribués aux paysans. Des millions d’adultes et d’enfants ont été alphabétisés. Des milliers de dispensaires médicaux ont été installés dans les quartiers populaires. Des dizaines de milliers de personnes sans ressources, atteintes d’affections oculaires, ont été gratuitement opérées. Les produits alimentaires de base sont subventionnés et proposés aux plus démunis à des prix inférieurs de 42 % à ceux du marché. La durée de travail hebdomadaire est passée de 44 heures à 36 heures, tandis que le salaire minimum montait à 204 euros par mois (le plus élevé d’Amérique latine après le Costa Rica).

Résultats de toutes ces mesures : entre 1999 et 2005, la pauvreté a baissé de 42,8 % à 37,9 % (2), tandis que la population vivant de l’économie informelle chutait de 53 % à 40 %. Ces reculs de la pauvreté ont permis de soutenir fortement la croissance, qui, au cours des trois dernières années, a été en moyenne de 12 %, parmi les plus élevées du monde, stimulée aussi par une consommation qui a progressé de 18 % par an (3).

Devant de tels succès, sans parler de ceux obtenus en politique internationale, faut-il s’étonner que le président Chávez soit devenu, pour les maîtres du monde et leurs affidés, un homme à abattre ?

Ignacio Ramonet

Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008.

(1) Les mensonges à propos de Radio Caracas Televisión viennent d’être démentis, cette chaîne ayant repris, depuis le 16 juillet dernier, ses émissions sur le câble et par satellite.

(2) Mark Weisbrot, Luis Sandoval et David Rosnick. Poverty Rates in Venezuela : Getting the Numbers Right, Center for Economic and Policy Research, Washington, DC, mai 2006.

(3) Lire le dossier «  Chávez, not so bad for business  », Business Week, New York, 21 juin 2007.

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 06:40


C'est ainsi qu'on les appelle : des excroissances antiSDF, des machins bidules ronds carrés pointus (rien à voir avec les seins de Sophie Marceau) pour empêcher les clochards de se reposer dehors, puisqu'ils n'ont pas de dedans. Dans les années trente, en Angleterre (Orwell a écrit un livre magnifique sur le sujet), le règlement des asiles anticlochards stipulait qu'un pauvre hère n'avait pas le droit de passer deux nuits consécutives dans le même lieu. La distance entre deux asiles était calculée de manière à ce que les clochards devaient marcher toute la journée pour aller d'un abri à un autre (en gros 25 km). Alors ils marchaient. Ils ne faisaient rien d'autre que marcher. 80 ans plus tard, nous sommes dans la même logique anticlochards, donc antihumaine. 


 http://urbanews.fr/wp-content/uploads/2009/11/1547124488_f950c527a6.jpg


Ces excroissances urbaines anti-SDF se multiplient partout en France, et repoussent les démunis vers des zones encore plus inhospitalières.
   

http://lachevement.fr/sites/default/files/styles/media_gallery_large/public/excroissances_urbaines_anti-sdf_5.jpg


Cette violence ordonnée, indifférente aux souffrances d’autrui est LA réponse silencieuse et hypocrite à la plus forte.
   
http://farm4.staticflickr.com/3244/3088589917_7c01bda8cc.jpg

Ces initiatives (collectives, privées, publiques), ne participent qu’à la dégradation des relations humaines, et au triomphe de l’individualisme.


 


 





 


 


 





 


 


 





   


 


http://www.flickr.com/photos/7211263@N02/sets/72157602377494963/



 

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21 août 2012 2 21 /08 /août /2012 09:46

http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/images/2007/05/04/dsc02096_2.jpgLaurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, a récemment déclaré ceci :


« Assad ne mériterait pas d’être sur terre . […] Le régime syrien doit être abattu rapidement. »

 

Ces deux assertions posent problème. Je passe brièvement sur le conditionnel de « mériterait ». Un présent de l’indicatif aurait été plus simple et plus fort. En février 1982, la population de Hama s’insurge contre le chef de l’État de l’époque, Hafez al-Hassad, père de l’actuel n° 1 syrien. Pendant 27 jours, l’armée assiège et bombarde la ville. On compte environ 30 000 morts. Je suis informé de l’étendue de ce massacre uniquement parce que je vis dans un pays de l’Afrique de l’Ouest où réside une importante communauté libano-syrienne. Les médias occidentaux évoqueront ce bain de sang à la marge. Cette tuerie de masse est à ce jour l’acte le plus meurtrier commis par un gouvernement arabe contre son peuple.

 

À l’époque, Laurent Fabius est ministre de la République. Lui, comme ses collègues, ne disent pas un mot sur cette abomination.

 

Aujourd’hui, les choses ont bien changé, au point que le titulaire du Quai d’Orsay, où tout est habituellement feutré et prout ma chère, se permet d’affirmer qu’un individu ne « mériterait pas d’être sur terre » et devrait être « abattu ». Par qui, on se le demande d’ailleurs ?

 

De la longue carrière nationale de Laurent Fabius, je ne retiendrai qu’un seul acte positif, lorsqu’il choisit le non au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen. Quelles qu’aient pu être ses motivations profondes, il s’agissait d’une décision courageuse et risquée. Pour le reste…

 

En tant que ministre et Premier ministre de François Mitterrand, il cautionna et organisa la désindustrialisation de notre pays, condamnant au chômage des villes entières. Il était chef du gouvernement lors de l’attentat du Rainbow Warrior. Il n’a rien su du scandale du sang contaminé. Il encouragea la création de Disneyland en autorisant la multinationale étasunienne à évoluer en marge de la légalité grâce à des dérogations au code du travail.

 

Il est donc plutôt mal placé pour donner des leçons d’humanitarisme.

 

Comme je suis naturellement bon, je terminerai tout de même sur une note positive. Lorsque, comme on dit, Fabius refit sa vie, il acheta une maison près d’Auch. Je le voyais de temps en temps, à la Maison de la Presse, le dimanche matin, acheter des journaux et quelques livres. Il était seul et répondait courtoisement aux clients qui le saluaient. Rien à voir avec l’excité trouillard de l’Élysée qui ne pouvait pas faire deux pas sans se faire accompagner par cinquante sbires baraqués. Mais cette simplicité ne saurait constituer une politique étrangère de gauche…

 

PS : Ma chère Ida me rappelle que Fabius fut presque champion de concours complet (ce sport prolétaire bien connu). J'ajoute que, à l'époque où il était élève à l'ENA (au moment où il joua à pile ou face son adhésion au socialisme ou au giscardisme), il fut l'un des concurrents brillants de l'émission "La tête et les jambes" de Pierre Bellemare.

 

 

 

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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 14:38

http://x818.com/nevverimages/suicide577.jpgLes circenses des Jeux Olympiques, c’est bien gentil. N’en déplaise au féroce bébé joufflu Cameron, il y a des gens qui meurent. Parce qu’ils sont au bout du rouleau de leur misère. Chaque jour au Royaume-Uni amène son lot de mesures d’austérité. Le nombre de suicides dûs à la pauvreté ne fait qu’augmenter, selon le British Medical Journal. Comme dans d’autres pays d’Europe.

 

Entre 2008 et 2010, il y a eu 846 suicides de plus parmi les hommes et 155 de plus parmi les femmes en Grande-Bretagne par rapport à ce qui était prévu si les tendances précédentes s'étaient maintenues. Entre 2000 et 2010, chaque hausse annuelle de 10 % du nombre de chômeurs est à rapprocher d'une augmentation de 1,4 % du nombre de suicides chez les hommes.

 

Une étude publiée en juillet montrait qu'à travers l'Europe, le taux de suicide avait nettement augmenté entre 2007 et 2009 alors que la crise financière entraînait une augmentation du chômage et une réduction des revenus.

 

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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 06:18

Pour finir (et pour commencer, d'ailleurs), on ne connaît pas bien la Belgique. Heureusement, il y a l'ami Pierre Verhas et son blog (link).

 

J'ai plaisir à reproduire ici un article que Pierre vient de publier à propos des JO :

 

Les Jeux Olympiques sont enfin terminés ! Quinze jours d’envahissement médiatique pour cette manifestation quadri annuelle d’affrontements nationalistes et de déification de l’argent dont les pions sont les athlètes qui consentent des efforts surhumains pour obtenir une breloque appelée médaille.

 

S’il fallait donner la médaille de l’hypocrisie, elle reviendrait sans conteste à la Belgique. Plongé dans l’austérité, le pays siège des institutions européennes n’a pas hésité à mettre les petits plats dans les grands. Le Comité Olympique Interfédéral ([1]) Belge (COIB) a envoyé la plus forte délégation de compétiteurs depuis plusieurs olympiades. Et ne comptons pas les entraîneurs, les soigneurs, les sponsors et les éternels parasites qui ont l’art consommé de se faire inviter aux frais de la princesse à ce genre de sauteries. Le Comité a ouvert à Londres une « Belgian house » pour des réceptions haut de gamme qui a coûté mille fois plus que la fine couche d’or qui recouvre les breloques olympiques. Et, cerise sur le gâteau : le tout rehaussé par la présence furtive de nos Princes héritiers.  Avec cela, on allait voir ce que l’on allait voir ! La Belgique allait rafler une moisson de médailles. Le tout était mené par le très bling bling président Pierre-Olivier Beckers qui fait de l’olympic management !

 

 

Un personnage bien de notre temps, ce Beckers. Pur rejeton de la haute bourgeoisie francophone bruxelloise, diplômé de Louvain et de Harvard, membre de l’establishment belge, patron dans la chaîne de grande distribution Delhaize, il a été en plus anobli par Albert II qui a un faible pour l’aristocratie d’argent. Elu une fois manager de l’année, il est en outre président du COIB. Portant beau, entre deux âges, il aime se pavaner. Il doit faire un tabac dans les soirées mondaines.

 

L’argent ? Surtout celui des autres. Après un départ en fanfare, la vérité ! Et là, c’est autre chose. Cyclisme ? En dessous de tout. Equitation ? Pas bien mieux. Tennis ? La faute à pas de chance, sans doute. Et, surprise ! Un petit amateur au tir à la carabine couché qui décroche la médaille d’argent. Qui c’est ? Ah oui ! Celui-là, Cox, le petit au bout de la liste. Lots de consolation : au judo, aux régates, deux médailles de bronze. Bah ! C’est toujours ça ! Mieux que rien. Mais, attendez ! Ce n’est pas fini. Il y a les frères Borlée.

 

Les Borlée ? C’est un système à eux seuls. Un père tyrannique qui veut faire de ses deux rejetons des superchampions. Il ne vit que pour cela et les fait vivre uniquement pour cela. La philosophie de la gagne. Tiens ! Avez-vous remarqué qu’ils ne sourient jamais ? L’ennui, il y a plus forts qu’eux. OK ! Ils sont arrivés par deux fois en finale, c’est un exploit, mais cela n’a pas été plus loin. C’est terrible de voir ces deux jeunes hommes soumis à un entraînement quasi surhumain, échouer à la dernière ligne droite. Mens sana in corpore sano, disaient les Romains. Un esprit sain ne se consacre pas totalement à une seule chose. La vie est trop belle pour laisser le monde passer à ses côtés.

 

 Freres_Borlee.jpg

Jonathan et Kevin Borlée : un seul but et rien d'autre

 

 

Alors, Beckers, notre CEO du COIB, au lieu de faire profil bas, après ce bilan fort peu bénéficiaire, attaque. Et qui attaque-t-il ? L’Etat. Le contribuable ne donne pas assez de moyens pour le sport de haut niveau. C’est pour cela que cela n’a pas marché. Il y va fort notre bellâtre : un bon ultralibéral ne fait pas appel à l’Etat ! Voyons ! Mais non, ce n’est pas cela. C’est bien plus subtil.

 

En donnant du blé au sport de haut niveau, cela se fera forcément au détriment du sport populaire et du sport scolaire. En agissant ainsi, on enlève au sport sa faculté pédagogique et sa contribution essentielle à la santé publique. Mais, cela importe peu au Sieur Beckers. Les sponsors viendront si l’Etat investit dans le sport olympique. La boucle est bouclée : la puissance publique est la vache à lait pour permettre aux sponsors d’empocher un maximum.

 

Tiens, M. Beckers ne s’est-il pas posé la question de savoir comment procèdent certains Etats du Tiers-monde ? La Jamaïque, par exemple. C’est sans doute trop loin pour notre charmant président de l’olympisme belge.

 

  

Pierre Verhas

 

[1] Il fallait bien ce qualificatif pour se conformer à la Belgique fédérale en réforme permanente.

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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 13:10



J'ai tout récemment publié un article de Rue 89 sur les événements qui ont secoué Amiens-Nord (link). J'avais fait précéder cet article du chapeau suivant :




J'ai été "Picard" de 1964 à 1976. Plusieurs membres de ma famille sont enterrés à Amiens.
J'ai fait une partie de mes études dans cette ville. J'ai vécu un an dans
la Cité Nord, il y a exactement quarante ans. À l'époque, imaginer ce qu'il allait advenir de ce quartier était impossible,impensable, relevait de l'impensé. On se concevait encore dans une spirale de progrès. Je ne peux rien dire d'autre, si ce n'est un grand merci à François Ruffin.
  







J'ai envoyé le chapeau ci-dessus à Rue 89, qui l'a publié et sélectionné parmi 350 commentaires de lecteurs. L'un d'entre
eux, Gérard Manhut Aussichot (un pseudo, j'imagine) m'a commenté en ces termes :



"C’est exactement comme moi. Je suis né à Denain, à l’époque d’Usinor, et j’y ai vécu dans les années 60 jusqu’en 70.


Eh bien RIEN ne pouvait laisser imaginer qu’un jour on téléphonerait en pleine rue et qu’on verrait la télé couleur sur un écran plat.
C’est fou, non ? ? ? "


 


Comme disait Desproges, on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Je n'ai pas du tout envie de rire de ce qu'il se passe à Amiens avec Gérard.



Lorsque je disais dans mon chapeau que "je ne pouvais pas dire grand chose", c'était de la fausse modestie. J'aurais évidemment beaucoup à dire. Seulement, face à un tel phénomène de société, ou bien on écrit un livre de 500 pages, ou bien on se tait. Pour répondre aux remarques très humoristiques de Gérard, je dirai simplement que, il y a 40 ou 50 ans, on pouvait très bien concevoir les écrans plats, le téléphone portable et autres merveilles techniques à une époque ou des humains avaient fait le tour de la lune. Ce que l'on ne pouvait pas envisager, je le répète, c'est l'inversion de la spirale humaine du progrès. Au tout début des années 70, j'avais participé à une enquête auprès de jeunes Picards où nous leur avions demandé d'imaginer leur vie en l'an 2000.
Les résultats n'étaient que chlorophylle, réduction spectaculaire du temps de travail, déplacements aéroportés en voiture, j'en passe et des meilleurs. Aucun jeune ne pouvait penser que ses enfants commenceraient leurs vies professionnelles en pointant au chômage. Lorsque j'ai fréquenté le grand lycée d'Amiens de 1964 à 1966, pas un seul de mes condisciples n'avait un parent chômeur. Même chose lorsque je suis allé en fac de 1966 à 1969. Dans cette fac (place Dewailly pour ceux qui connaissent), nous étions une centaine dans l'amphi d'anglais. Un seul d'entre nous était salarié à temps plein. Comment aurions-nous pu imaginer, plaisant Gérard, qu'en 2012 des étudiants coucheraient dans leur voiture, que presque tous seraient contraints à des petits boulots et qu'un quart
d'entre eux n'auraient pas les moyens de se soigner ?


 


Puisque nous sommes à Amiens, piquant Gérard, restons-y. Dans les années soixante, le sociologue Edgar Morin et son équipe repèrent à Amiens et à Orléans, un phénomène de société très inquiétant : une vague d'antisémitisme. Ils tirent à pile ou face et décident d'étudier Orléans, ce qui donnera leur livre La Rumeur d'Orléans. Que s'était-il passé ? Des commerçants avaient été accusés de s'adonner à de la traite de Blanches et de fournir des harems arabes en chair fraîche. C'était bien sûr complètement insensé. Il se trouve que tous ces commerçants étaient à la fois compétents, prospères et juifs. Donc : "Juifs = riches = voleurs = pervers = proxétènes". Nous étions à une époque(souvenons-nous de Gérard Nicoud) où le petit commerce avait commencé à souffrir des premières grandes surfaces (pas encore hyper, cela dit). Les commerçants juifs d'Amiens s'en étaientglobalement sortis, comme ceux d'Orléans. La rumeur d'Amiens partit du lycée de jeunes filles "caserne" de la rue des Otages. Normal : quand on est une gamine dans un lycée caserne et qu'il n'y a
pas un garçon à l'horizon, on fantasme. Je me demande ce que Gérard Manhut Aussichot aurait dit du désarroi de ces filles prises, elles aussi, en otages, par un système qui allait craqueler en mai 68.

 

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15 août 2012 3 15 /08 /août /2012 15:05

http://crdp.ac-amiens.fr/idp/page6/files/amienscoursives-80.jpgJ'ai été "Picard" de 1964 à 1976. Plusieurs membres de ma famille sont enterrés à Amiens. J'ai fait une partie de mes études dans cette ville. J'ai vécu un an dans la Cité Nord, il y a exactement quarante ans. À l'époque, imaginer ce qu'il allait advenir de ce quartier était impossible, impensable, relevait de l'impensé. On se concevait encore dans une spirale de progrès. Je ne peux rien dire d'autre, si ce n'est un grand merci à François Ruffin. Rue 89 vient de reprendre un de ses travaux publiés en 2006 sur les cités du nord d'Amiens.

 

 

 

En 2006, François Ruffin publie un livre pour raconter l’ordinaire : les jours de glande, la vie quotidienne, le « biz » de la drogue aussi. Lui qui vient de l’autre côté de la ville, l’Amiens pavillonnaire, s’est attaché au « quartier Nord » : la Citadelle, Balzac, le Pigeonnier.

« Amiens-Nord, c’est mon île mystérieuse, de l’exotisme à domicile, du bruit et de la fureur, un réservoir de mythes et légendes, des paumés des camés des ratés des rangés des dérangés des RG, une fresque à peindre terrible, quatre décennies d’immigration et des milliers d’existences d’espérances de souffrances anonymes, qui tombent dans l’oubli au présent, sans traces ni mémoire, tant les historiographes sont occupés ailleurs, à prêter leur plume, pardon : à la vendre aux patrons et ministres. »

Six ans après parution, nous avons relu le livre de François Ruffin–avant de nous rendre à Amiens– pour en tirer des extraits où il offre son regard - journalistique ou son regard tout court - sur les gens et les lieux.

1

L’origine

Des rapatriés d’Algérie

 

Extraits de « Quartier Nord », de François Ruffin, éditions Fayard.

Le 5 juillet 1962, le téléphone sonne à la préfecture. C’est un appel de la SNCF. Urgent. Qui annonce au préfet l’arrivée d’un convoi de mille rapatriés. Quoi ? Vous pouvez répéter ? Des rapatriés. Combien ? Mille, ils arrivent cette nuit.Quand ? Cette nuit. [...]

Par courrier, finalement, le colonel Rocolle confirme : l’armée a décidé, seule, de cette excursion, mais elle ne dispose d’aucun moyen d’hébergement. A vous donc, par exemple, juste une suggestion, de réquisitionner la Citadelle de Paroix, l’ancienne prison désaffectée. Merci d’avance, monsieur le préfet, avec mes salutations martiales.

Ils résideront là, dans cette ancienne prison pour nobles, puis pour femmes, abandonnée en 1959 pour cause d’humidité. A chaque famille sa cellule. C’est petit, d’accord, que voulez-vous ? Ils sont nombreux. Et puis, ça ne traînera pas, promis. Le bâtiment est réquisitionné « pour une durée de trois mois ». Il sera rendu au ministère de la Justice « si possible avant même l’expiration du délai prévu ». De trois mois, ce provisoire va durer trois années, jusqu’en mai 1965. [...]

En janvier 1964, un médecin passe en inspection. [...] Ce docteur, ce fonctionnaire, gloire à ses os, tape du poing dans son rapport : « Psychologiquement et socialement, ce camp est un non-sens ». Visionnaire, il tente de dessiller des paupières : « Cette collectivité vivant entassée, sans confort, sans contact extérieurs, aura du mal à s’assimiler et à s’intégrer. [...]

A eux, à leurs fils, plus tard, la République enseignera le respect. »

2

La révolte

Des poussées récurrentes

 

C’est « leur » quartier, ici. On ne précise plus, on se comprend à demi-mot. L’an dernier, ils cramaient une bagnole par soir, environ. Et un bus qui desservait « leur » ligne. Et même « leur » salle des fêtes, l’Albatros, « ils » l’ont explosée, sans compter les containers.

« Ils » faisaient feu de tout bois, et du plastique, de la tôle, du tissu, en joyeux pyromanes. Les pompiers se ramenaient, mais « ils » crevaient les tuyaux, la flotte fuyait, la lance devenait flasque. Alors, la police se pointait pour surveiller le camion des pimpons.

Aussitôt, « ils » grimpaient sur la passerelle, boulevard de Roubaix, qui enjambe les quatre voies, et d’en haut « ils » jetaient des pierres sur les uniformes. Un manège bien rodé jusqu’à la destruction, par les autorités, aux grands maux les grands remèdes, du passage pour piétons aérien. [...]

En octobre, « ils » ont glissé de l’intifada aux balles réelles. « Ils » ont tendu un guet-apens et blessé quatre agents au visage. La garantie d’un (nouveau) quart d’heure de gloire pour notre ville de province : l’AFP sortait un « urgent », aussitôt repris en boucle par France Info et LCI. Les chaînes nationales accouraient, retrouvaient les héros touchés au champ d’honneur et s’emparaient du fait divers au 20 heures. [...]

Une banlieue et ses habitants regardés, éternellement, à travers les lunettes de l’ordre et de ses forces, une humanité qui n’aime pas, qui ne vieillit pas, qui ne rêve pas, qui ne souffre pas, réduite à son rôle de suspect, avec, toujours, la caméra au poing, le cadre tremblant, le galop dans les escaliers, l’ambiance glauque, avec des journalistes embarqués à bord des voitures de police, comme pour une guerre sur un territoire étranger. Ethniquement étranger, un peu. Socialement étranger, avant tout.

L’enterrement

C’était un enterrement comme les autres, comme tant d’autres. Hamid s’était planté en voiture, droit dans une maison, 1962-1982 écrit sur sa tombe. « Un mec hyper tranquille », qui « jouait au foot », « une famille très connue de la cité ».

La cérémonie s’achève et, en sortant du cimetière Saint-Pierre, les hommes découvrent, sur leurs pare-brise, des contraventions pour mauvais stationnement, une injure à leur douleur. Les policiers, eux, poursuivent leurs œuvres, verbalisent méthodiquement.

Des insultes fusent, un crachat il paraît, et un agent s’en prend à un « vieux », Monsieur Ben Reza, cinquante-quatre ans à l’époque. « »Tu vas me dégager dans votre pays », il me dit, un motard à moustache, il m’a poussé et moi tombé. »

Les harkis sont installés à Amiens depuis vingt ans, et depuis vingt ans jamais ils n’ont protesté, contre rien, blottis, dans leur zone réservée de Michelis-Brossolette. Et ce jour-là, encore, les anciens envisagent de régler leurs PV, puisqu’ils s’étaient mal garés, hein, après tout, en double file, la loi c’est la loi.

Sauf que les fils, nombreux, désormais majeurs, bloquent la chaussée, remobilisent les pères, tandis qu’une camionnette monte au quartier pour ramener les femmes. Deux heures plus tard, un cortège de quatre cent personnes se dirige vers la préfecture. »

3

Le béton

« Vulgate des banlieues »

 

J’ai aperçu la racine du malaise dans le béton et j’ai découvert la solution dans le béton. Mon enquête débutait sur une fausse piste : c’est la vulgate des banlieues, le béton. Un prêt-à-penser bien pratique : on joue aux Lego de très haut, démiurge qui ne se mouille pas dans les affaires humaines. Ça rassure, voilà du concret, du visible, du définitif, et l’histoire officielle se borne, sans surprise, à celle des bâtiments :

« 1959, création de la ZUP Nord.
1960, mise en chantier du groupe scolaire du Pigeonnier.
1961, livraison de l’ensemble du Pigeonnier.
1963, livraison de l’ensemble Flesselles.
1964, création du quartier Michelis.
1965-67, centre commercial du Pigeonnier : le Colvert, etc. »
(Extrait de la plaquette municipale « Le Quartier Nord, historique »)

Dans ces annales, les habitants n’ont pas leur place, même pas une ligne. Ou alors juste des chiffres : « La population du quartier compte actuellement un peu plus de 20000 personnes, dont 28% d’habitants de moins de vingt-cinq ans. » Voilà tout. »

4

L’ennui

Tenir les murs

 

Les semaines s’écoulent, les mois, les saisons, et Slimane demeure sur son talus, scotché à son poste radio. Autour de lui, une cigarette tourne, herbe qu’on fume allongés dans l’herbe, mais sans bonheur.

Ni cris ni rires ni plaisir dessinés sur les visages, mornes, fatigués de l’attente, vides comme les heures, et l’hiver, l’automne, le vernis d’hédonisme s’efface, journées pluvieuses venteuses brumeuses bruineuses où, sous les vestes et les anoraks, ces jeunes qui ont vieilli migrent à l’avant de leur barre comme à la proue d’un navire, vigies qui piétinent, s’assoient sur une marche, se redressent, scrutent à bâbord, sauf qu’aucune île aucun port n’apparaît à l’horizon, paysage immobile et clos : l’avenue de la Paix, la halle déserte du marché, la place Colvert au loin.

Existences à l’arrêt. L’avenir a fui. Je voudrais expliquer ça, comment l’avenir a fui. Moribond, le désir. A l’agonie, l’espérance. Même plus envie d’un barbecue au soleil, ou de vacances à la mer, ou d’un périple aux USA, ou d’une résidence Phénix, ou d’un cinquième enfant... Rien. Tuer les après-midi comme des cafards. [...]

Zoubir qui voudrait « créer un truc »

Il est cerné par les « biz », et en face, le néant. « Nanar » Cordou et ses camarades du PCF se sont effacés de la scène. Les missionnaires chrétiens, eux aussi, se sont éclipsés, et le très actif prêtre ouvrier d’hier n’a trouvé aucune relève (l’évêché a d’ailleurs supprimé le poste).

Aucun mouvement, politique, syndical, cantonné au centre-ville, à la petite bourgeoisie, n’a fourni des cadres en remplacement. Quant aux natifs du quartier qui s’en sortent, ils s’en sortent : ils vont habiter Saint-Ladre, ou Marivaux, ou Saint-Pierre, comme Miloud, ou un village à la cambrousse, comme Yannick, ils remettent un pied au Pigeonnier en touristes, excursion dans leur passé.

Demeurent 8 « éducateurs de rue », 8 pour 18000 habitants, 12 hier, 8 aujourd’hui, et le département envisage, encore, de tailler dans les effectifs. Alors, de bonnes volontés demeurent, Zined et son « local », Zoubir qui voudrait « créer un truc », nombreuses mais esseulées, sans appuis, vélléités qui ne débouchent sur rien. Le terrain humain est déserté, quasiment.

Et le pire : cette désertion n’inquiète personne. A longueur de discours, de Robien and co accusent « ces immeubles, construits dans les années 60 et qui ont mal vieilli, des logements bâtis en quantité mais pas forcément en qualité. A cause d’eux, on en arrive à ces quartiers dits sensibles qu’il faut restructurer ».

Diagnostic râbaché, regard si lointain, si myope, qu’il n’aperçoit plus les hommes, leurs errances et espérances, spiritualité vide. Le tout est réduit à la matière : des briques. Zined observe les feuilles de menthe collées à la paroi de son verre : « Tu sais, je n’y crois plus trop. »

Même son local, modeste, qu’il traîne depuis deux ans, relève désormais de l’utopie. On se fixe un nouveau rendez-vous néanmoins. Faire comme si.

5

La drogue

Un anesthésiant ?

 

La drogue « Objectivement, la drogue a servi au maintien de l’ordre, au moins à court terme. Les délinquants les plus déterminés sur la voie du crime, après les vols à la tire, les cambriolages, etc., devaient poursuivre leur carrière vers le grand banditisme :

“A la place de me faire des banques, je trafiquais ma came. J’en fournissais à mes copains, je me suis noyé dedans. On s’est autodétruits comme des cons, plutôt que de s’attaquer aux riches...”

Surtout, début 80, une génération émerge, nombreuse, énergique, assez solidaire, attachée à son quartier. De là, et notamment des fils de harkis, avec une revanche à prendre sur l’Etat, peut naître un mouvement politique, radical et puissant.

“C’est pratique l’héroïne”, note Geneviève Bury [animatrice de Canal Nord, télé de proximité], c’était un bon moyen de foutre en l’air une force. Des gars sacrément intelligents, qui auraient pu devenir des cadres, sont tombés dedans, ils ne pensaient plus qu’à la défonce. Et au fond, est-ce que ça dérangeait la préfecture ? Tant que les substance restaient à Amiens-Nord, on ressentait ça, les pouvoirs publics n’agissaient pas... »

6

Jour de marché

Messe hebdomadaire

 

C’est jour de marché, le dimanche, presque jour de fête. Le Colvert est bondé. Une foule à mégots, à casquettes, à moustaches remplit les travées de ses cabas. « Demandez des melons ! Approchez, approchez, ici la reine des melons ! »

On avance au pas, à cause des poussettes, odeur de safran, épices dans des sachets, olives dans les bocaux. Les mamans serrent les quenottes, bien fort, que le tourbillon n’aspire pas Zézette. « Allez, le tour de 50 CD à 20 euros ! Tout doit disparaître ! »

Un bazar étalé sur un hectare, tout se dégotte en vrac, des pastèques, des gilets, des oignons, des poulets rôtis, des couscoussières, des trotinettes électriques et Tariq Ramadan en vidéo. [...]

Une matinée, juste une, où l’on se mélange un peu. Deux, trois, quatre heures seulement, Amiens-Nord accueille la ville, des prolétaires, bien sûr, de Saint-Maurice, d’Etouvie, de partout, pour les bonnes affaires moins chères qu’à Auchan, des semi-bourgeois du centre, aussi, des profs à écharpe et lunettes, produits frais pas chers et l’on s’encanaille au milieu des Arabes, des Zaïrois, des ados à portable et bonnet péruvien, parfum de Maghreb moins coûteux qu’un vol pour Marrakech.

Et puis, les courses sont finies. Les éboueurs ramassent les cartons. Chacun se replie sur son quartier. La « mixité sociale » a vécu sa messe hebdomadaire. On s’est frottés sans se rencontrer, toujours mieux que rien.

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15 août 2012 3 15 /08 /août /2012 05:44

http://www.argentepargne.com/wp-content/uploads/2010/06/Jerome-Kerviel.jpgEn 2010, avant de connaître l’épilogue du procès qui l’opposait à son employeur, la Société Générale, Jérôme Kerviel publia chez Flammarion L’engrenage, mémoires d’un trader. Rappelons qu’il fut reconnu coupable de tous les chefs d’accusation, condamné à cinq ans de prison et à 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts. Le jugement dédouanait intégralement la banque, alors que de graves carences de l’établissement bancaire avaient été dénoncées par des hauts fonctionnaires de la direction du Trésor.

 

 

A l’époque, j’avais choisi de ne pas lire son ouvrage, pensant qu’il s’agissait d’un plaidoyer pro domo écrit à la va-vite par un nègre. Ces jours-ci, un proche m’a fortement encouragé à me plonger dans une version poche du texte de Kerviel. Au bout de trois pages, j’ai admis que mon a priori était infondé et que l’on n'est jamais assez rigoureux dans ses choix.

 

 

L’engrenage est en effet un livre de très bonne facture : le style est élégant et efficace, la construction est méthodique, la documentation est abondante, et même si toutes ces pages sont écrites du seul point de vue de l’auteur, Kerviel parvient à mettre de la distance entre ce qu’il est et ce que les circonstances ont fait de lui, durant une courte période (qui dut lui sembler une éternité) pendant laquelle il subit une pression inhumaine de tous les instants.

 

 

Par delà ce que l’on peut considérer comme un roman de formation, on peut lire ce livre comme un « Le monde de la finance expliqué aux nuls ». Et c’est évidemment en cela qu’il m’a fortement intéressé. Si l’on avait besoin de s’en convaincre encore, le monde des « marchés » est décrit de l’intérieur, par un de ses opérateurs à la fois fasciné et horrifié, comme un univers complètement autarcique, totalement déconnecté de l’humanité qu’il a décidé d’asservir, un univers de techniciens hyperspécialisés, d’hommes et de femmes d’une très grande vulgarité dont le seul objectif dans la vie est de fabriquer de l’argent (cet argent qui ne produit que de l'argent et donc de la misère) et de s’acheter le dernier 4X4 qui vient de sortir.

 

 

A part (ce qui m’a surpris) le salaire plutôt modeste des traders (le mot signifie tout bêtement marchand, négociant), les sommes manipulées dans la bulle financière sont toujours démesurées. Avant l’« affaire », Kerviel avait fait gagner un milliard d’euros à la Société Générale. Un record impressionnant : un gain cent fois supérieur à celui de ses collègues. La banque avait encaissé ce pactole, avec les intérêts, non seulement sans s’inquiéter, mais en en demandant toujours plus. Dans leur idiolecte sans grande élévation et bien machiste, les collègues et supérieurs avaient encouragé le petit prodige : « Alors, la cash machine, ça laisse ? », « Bravo, tu as été une bonne gagneuse aujourd’hui ». Hé oui, explique Kerviel : « Au sein de la grande orgie bancaire, les traders ont juste droit à la même considération que n’importe quelle prostituée de base. » L’utilisation par ces financiers d’un argot très grossier (« le marché dégueule », il « cave », il « yourze ») est intéressante en soi : l’argot est une invention des truands, des taulards qui ne voulaient pas être compris de ceux dont ils étaient physiquement proches. Ici, l’idiolecte est au service d’hommes qui, en un clic, peuvent, par exemple, ruiner le service hospitalier polonais.

 

 

Jamais Kerviel ne fut mis en garde puisque sa mission était de prendre un maximum de risques pour faire gagner un maximum d’argent à la banque. Les gains de Kerviel étaient exorbitants, mais la banque ne bougeait pas : « Qui, à la Société Génarale, oserait révéler le dessous des cartes, la gigantesque tricherie dans laquelle se vautrent les salles de marché du monde entier ? […] Celui qui gagne a toujours raison et on l’entoure de mille soins, celui qui perd a toujours tort et on le lâche. » Ce qui est frappant dans la démarche de Kerviel, c’est qu’il donne tous les noms de ceux qui l’ont accompagné. Mais, à ce jour, aucune des personnes incriminées n’a porté plainte.

 

 

Incidemment, Kerviel nous fournit un complément d’information concernant le « 11 septembre ». Les attentats du World Trade Center, la chute des marchés étatsuniens furent accompagnés d’un phénomène étrange : « durant les jours qui avaient précédé la catastrophe, certains produits dérivés portant sur des compagnies aériennes américaines avaient connu de forts mouvements de capitaux à Wall Street. Simple hasard, rumeurs d’attentas, information de certains agents financiers liés au Moyen Orient … Comment savoir ? »

 

 

Signalons enfin que Kerviel, qui n’a fait qu’engager des sommes colossales sans rien soustraire à sa banque, fit l’objet de l’acharnement du procureur de la République et de la Garde des Sceaux Rachida Dati : alors que le juge Van Ruymbeke l’avait laissé en liberté, Jean-Claude Marin exigea une mise en détention justifiée en ces termes par Dati : « il est nécessaire aussi pour des raisons d’ordre public », l’infraction ayant « choqué les Français . » Pour sa part, Dati n'avait pas été « choquée » par le fait que la banque avait augmenté, dès 2005, les rémunérations de Kerviel en fonction d’exploits personnels qui rapportaient à l’établissement des sommes substantielles qu’il encaissait sans mot dire.

 

 

Ce qui m’a vraiment plu dans ce livre, c’est sa conclusion militante : « A partir du moment où les pratiques du trading seront connues de tous, ceux qui auront contribué à les dénoncer n’auront plus rien à craindre. Ils auront la satisfaction d’avoir contribué à la manifestation de la vérité. Des autres, je n’ai plus rien à attendre. Car comme l’a écrit Aristote, « celui qui n’est plus ton ami ne l’a jamais été ». »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 10:04

Nos médaillés olympiques ont donc paradé sur les Champs-Élysées aux frais de leur sponsor (en bon français : parrain) Adidas. Les journalistes de nos chaînes de service public ont bien pris garde de ne jamais prononcer le nom d’Adidas alors que la marque s’étalait partout et tout le temps à l’écran.

 

http://www.soccerbible.com/cfs-filesystemfile.ashx/__key/CommunityServer.Blogs.Components.WeblogFiles/general/Jul08_5F00_adi_2B00_pum_5F00_m.jpg

 

Adidas n’a pas toujours appartenu à Bernard Tapie. La société fut fondée par deux frères, membres du parti nazi. Selon Wikipédia, les frères Adolf et Rudolf Dassler étaient propriétaires, chacun pour moitié, de l'entreprise Schuhfabrik Gebrueder Dassler (fabrique de chaussures des frères Dassler) à Herzogenaurach près de Nuremberg. Adolf (sic) créait les chaussures et organisait leur fabrication ; Rudolf les vendait dans tout le pays. Leur entreprise était florissante. Quand Hitler arrive au pouvoir, ils rejoignent le parti Nazi. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les frères Dassler furent mobilisés et obligés de s'éloigner de leur entreprise. Adi fournit les bottes de la Wehrmacht et Rudi fut soupçonné au moment où il fut fait prisonnier par les alliés, les Américains d'être un SS.

 

Sur les bus transportant les sportifs français, on pouvait lire le slogan d’Adidas : « Adidas is all in », qu’on peut traduire par « Adidas donne tout », ou encore « Adidas à fond la caisse ». Et en très grosses lettres, en étasunien globish immonde : « All bleus ».

 

Porté par l’ambiance, le jeune journaliste de France 2 évoqua « le retour des héros ». Des héros, moi je veux bien. Mais avaient-ils été plus ou moins héroïques que le groupe Manouchian ?

 

 

PS ; j'ai publié cette note sur le site du Grand Soir, sous le pseudonyme de Théophraste R. (pseudo collectif). Dwabaala, un lecteur que j'apprécie beaucoup, y est allé des commentaires suivants :

 

Adidas, fine appellation : la concurrence coulée par le fond, à laisser les péniches des autres.

 

Chacun sait le cri d’une population qui ne peut dire qu’elle n’a reçu que le quart dans son dû : rien n’est trop beau s’il s’agit de grandeur.

 

Mais son coeur est aussi pour le vaincu, qui se tord l’humérus.

 

Nous parlons des coureurs de fond, aux caleçons de satin, dont les crampes nous font bouder.

 

Il ont habité des gîtes, et pratiqué des sports en ferme.

 

Nous avons vu ceux qui crawlent près du fond, un don coûteux.

 

Nous avons vu la Chine et les Nippons, cette Chine qui a de l’attrait pour le Pakistan.

 

Enfin, ce qui passionna Théophraste R. : Le bout de la tresse qui était caché par de pieux voiles.

 

 

 

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